VENISE
AMÉLZB.
Et rers quelle époque éUai-TOtts à Venise?
ÀETBUft.
Àla fin de 1889.
La plus singulière ville du monde à coup sûr c'est Venise, cet Amsterdam de l'Italie. On l'a décrite mille fois, elle est toujours aussi nouvelle. Qui a vu Vicence peut se faire une idée de Padoue; Rome ressemble à Florence, Paris à Londres ; Venise ne ressemble qu'à elle. Ce n'est ni une ville gothique ni une ville romaine : c'est quelque chose qu'on ne saurait définir. Cette architecture étrange et fantastique n'a rien de commun avec celle que vous con-
naissez. Gesbelvéders sur le sommet des toits, ces cheminées en forme de colonnes et de tours ; ces grands palais de marbre aux fenêtres en arcades, aux murs bariolés de fresques et de mosaïques, aux frontons hérissés de statues ; ces églises avec leurs clochers de formes si variées, dômes, coupoles, flèches, aiguilles, tourelles, campanilles; ces ponts aux arches sveltes et hardies tout chargés de sculptures ; ces piazza pavées en marqueterie ; ces canaux qui se croisent en tout sens, doublant dans leur clair miroir les maisons qui les bordent ; ces tentes de toile rayée où se tiennent les marchands; ces poteaux armoriés qui servent à amarrer les barques des nobles ; ces escaliers dont la mer baigne les dernières marches ; ces embarcations de toutes grandeurs, yachts, felouques, chebecs et gondoles qui filent silencieusement sur Teau endormie des lagunes ; ces costumes grecs, turcs, arméniens, que le com* merce du Levant y attire ; tout cela, en face de l'Adriatique, sous le ciel de Paul Veronèse, forme un spectacle extraordinaire et magnifi-
que que Ton ne peut rendre avec des paroles et qu'on peut à peine imaginer. Ganaletti et Bonnington, Daguerre et son Diorama, tout admirables qu'ils sont, restent encore bien au* dessous de la réalité.
Qu'y a-t-il de plus beau au monde que l'as* pect dé la piazza di S. Marco, en yendht dut côté de la mer? A gauche, le Palazzo Ducale avec sa façade de marbre rouge et blanc dispo^ ses en petits carreaux, sa ceinture de colonnettes, ses trèfles et ses ogives^ ses gros piliers trapus dont le f àt plonge dans le sol , sa frise crénelée, ses huit portes, son toit de cuivre, ses figures symboliques de Bartolommeo Bono, ses lions ailés, la griffe sur leur livre, son pont des Soupirs, son luxe lourd et sombre, qui le fait à la lois ressembler à une forteresse et à une prison. A droite, la bîbtiotbèque publique du dessin de Sansovino, avec son double cordon de colonnes et d'arcades, sa balustrade à jour, sa ligne de statues mythologiques, ses enfants nus, soutenant au-4essus de la corniche des feuillages et des festons.
Au milieu, les deux eolonnes de granit africain d'uae grosseur et d'une hauteur prodigieuses, qui servent de piédestaux, Tune k unô statue de saint Théodore, l'autre à un lion ailé de bronze, la tète tournée vers la mer conmii pour dénoter qu'il veille à son empire. C'^st %Qtre ces deux colonnes qu'ont lieu les exécutions qui se faisaient autrefois sur la piazza di S. Giovanni in Bragola. Le doge Marino Faliero, battu par la tempête, fut forcé de prendre terre en cet endroit le jour de son installation è et cela fut généralement regardé comme de mauvais augure. On sait ce qui en
arriva.
An fqnd la Chiesa Ducale di S. Marco, le plus étonnant édifice qui se puisse voir. Ce n'est pas une cathédrale gothique; ce n'est pas une mafKiuée tturque, ; eneor^rihains une métropole ^teeque, et dépendant c'esfc tout cela, gi^s «iilgUiUes et ses pignons évîdés à jour simt l^thique»^«es Irofs couplôles de ptomb,' qu'^n pif^ndraiA pour jdes^caaquds>.rappellen tien WM^ qncos orientales; on est<(toi>t'^ftrjpr{s d'y Wii^
mi» ordii. Ce grand dôme est antique, ce plein mntre est romain , cette tribune qui fait le tour dé Védifice, ces quatre colonnes qui portent sur ime seule, ces cinq arches brodées et fleuronnées sont byzantines ou moijesques. C'est un incroyable mélange de pierres, de marbres, de porphyres, de briques, de granits, de mosaïques et de fresques, de dorures et de statues, d'arabesques folles et hardies, de piliers ventrus et de colonnes frêles, qui n'a pas d'exemple au monde et qui n'en saurait avoir. Il faudrait un volume pour décrire rintérieur ; on dirait une caverne fouillée dans le roc vif avec des stalactites d'or et de pierreries ; les quatre fameux chevaux de bronze caracolent sur le portail.
la Torre delV Orologîo, bâtie en 14$6, sur les dessins de Carlo Rinaldi, avec son cadran, qui, outre les heures, marque les mouvements de la lune et du soleil , avec sa madone dorée, ses anges en adoration, son lion sur champ d'azur étoile , son doge à genoux , sa cloche dh deux jacquèmars représentant des Mores, frappent l'heure de leurs mar-
teaux au grand réjouissemmt de la multitude.
Les trois grands étendards, supportés par des piédestaux de bronze d'un travail exq[ui3, d'Âlessandro Leopardi, auxquels, les jours de fête, on append trois flammes de soie et d'w
qui se déroulent gracieusement, à la brise de la mer.
Le Campanile, tour d'une élévation prodi* gieuse, à qui tous les clochers de Venise ne vont qu'à la cheville ; elle est plus haute que la tour de Bologne et d'Argentine. L'ange de cuivre creux qui lui sert de girouette a qua* torze pieds de haut* On y monte par une rampe douce et sans escaliers. Un immense panorama se déploie à vos yeux : un ciel clair et profond vous environne, Thorizon s'étend sans fin devant vos pieds ; des côtes plates et des vases d'une teinte cendrée, la mer bleue et transpa-* rente forment les bords du cercle; des toits de toutes les couleurs, de toutes les formes, chatoyent au soleil dans le fond du gouf&e. Le Palazzo Ducale, la Zuecca. les Prpcuratorie, la Chiesa di S. Marco se détachent de ces tlots de
maisons ; le clocher de S. Moisè, Taiguille rougë de San-Francisco délia Vigna, les deux tourelies de San-Jona semblent se hausser pour TOUS atteindre. Plus loin, la Dogana avance sa pointe; S.-Giorgo, toute fière de son église de Palladio, de son dôme et de sa tour, se découpe riante et verte dans un archipel de petites lies. Vous voyez les prames, les polacres, les brigantins qui font quarantaine à S. Servolo, ou qui voguent à pleines voiles sur le grand bassin; les canaux intérieurs, dont vous né pouvez apercevoir l'eau, coupent de sillons profonds les masses d'architecture groupées aux pieds du Campanile; du reste, ce tableau est muet. Cette rumeur sourde, ce vagissement d'une grande ville, qu'on entend des tours de Notre-Dame ou du dôme de Saint-Paul , ne frappent pas votre oreille : aucun bruit ne se fait entendre ; Venise en plein jour est plus silencieuse que les autres capitales dans la nuit. Cela tient à l'absence des chevaux et des voitures. Un cheval est un phénomène à Venise.
Aussi Byron et ses chevaux, qu'il domptait au
LidOt étaient-ils pour les Yéuitieiis uu grand sujet d'étonnement.
Mais Toici le revers de la médaille. Veiiise est une ville admirable comime musée et comme panorama» et non autrement. Il faut la voir à vol d'oiseau. L'humidité y est extrême; une odeur fade, dans les chaudes journées d'été , s'élève des lagunes et des vases ; tout y est d'une malpropreté infecte. Ces beaux palais de marbre et d'or, que nous venons de décrire, sont salis par le bas d'une étrange manière ; l'antique Bucentaure lui-mémet que les Français ont brûlé pour en avoir la dorure* n'était pas, s'il en faut croire les historiens, plus à l'abri de ces dégoûtantes profanations que les autres édifices publics, malgré les croix et les rispetto dont ils sont couverts. A ces palais s'accrochent, comme un pauvre au manteau d'un riche, d'ignobles masures moisies et lézardées qui penchent l'une vers l'autre, et qui, lassent d'être debout, s'épaulent familièrement aux flancs de granit de leurs voisins. Les rues (car il y a des rues à Vmise, bien qu'on n'ait
pa» r^ir de le croire) sont étroites et «ombres, avec un dallage qui n'a jamais été refait. Des vieux linges et des matelas sèchent aux fenêtres ; quelque figure hâve et fiévreuse se penche pour vous regarder passer. Nul métier bruyant, nulle animation ; quelque rare piéton glisse silencieusement sur les dalles polies. Hors S. Marc, tout est mort: c'est le cadavre d'une ville et rien de plus ; et je ne sais pas pourquoi les faiseurs de libretti et de barcarolles s'obstinent à nous parler de Venise c(»tnme d'une viUe joyeuse et folle. La chaste épouse de la mer est bien la ville la plus en* nuyeuse du monde» ses tableaux et ses palais une fois vus.
Les gondoles, dont ils font tant de belles descriptions, sont des es|)èces de fiacres d'eau qui ne valent guère mieux que ceux de terre.
C'est un cercudl flottant peint en noir avec une duoette fermée au milieu, un nM)rceau de fer. hérissé de cijiq à six pointes à la prou^ ej qui ne ressemble pas mal aux chevilles d'un manobe 4e violon^ Un seul }^mm fait mai:r
cher cette embarcation avec une rame unique qui lui sert en même temps de gouvernail.
Quoique Vextérieur n'en soit pas gai, il se passe quelquefois à Fintérieur des scènes aussi réjouissantes que dans les voitures de deuil après un enterrement.
Les gondoliers sont des marins butors qui mangent des lazagnes et des macaroni, et ne chantent pas du tout de barcaroUes.
Quant aux sérénades sous les balcons, aux fêtes sur l'eau, aux bals masqués, aux imbroglios d'opéra-comique, aux maris et aux tu* teurs jaloux, aux duels, aux escalades, aux échelles de soie, aux grandes passions à grands coups de poignard, — cela n'existe pas plus là qu'ailleurs.
Voici Ja manière dont vivent les habitants, j'entends ceux qui ont le moyen de vivre ; elle est la plus monotone de la terre. Ils se lèvent à midi, promènent leur désœuvrement par la ville jusqu'à trois heures, dtnent fort sobrement , font la sieste, s'habillent et vont au ca-» sino jusqu'à neuf heures, puis à l'Opéra^ oà
personne n'écoute, attendu que les Italiens sont le peuple le plus musicien de l'Europe, puis au casino, oii ils prennent des glaces, assis tranquillement devant de petites tables, parqués chacun dans leurs cafés respectifs : les nobles avec les nobles, les courtiers avec les courtiers, les juifs avec les juifs, les retîrate (femmes sur le retour) avec lesretirate, les fringantes (femme à la mode) avec les fringantes, ainsi de suite; car à Venise les classes ne se confondent pas. Tout ce monde attend le jour pour rentrer chez soi et se coucher. Les Italiens n'ont pas le sentiment du foyer ; ils ne com* prennent pas le bonheur de la maison ; ils vi-* vent entièrement dehors.
Les anciens nobles végètent obscurément dans quelque coin de leurs palais, sous les combles, mangeant du macaroni au fromage avec leurs valets, à demi vêtus de guenilles pour ménager leurs habits neufs, ne lisant pas, ne s'occupant de rien. Chaque femme, comme dans tout le reste de lltalie, a son ddsbeo ou patUo qui raccompagne à la messe, à l'Opéra,
aa casino ; cela au tu et au su du mari, qui ne s'en inquiète pas le moindrement <lu monde»
et sert souvent de médiateur dans les querelles qui surviennent entre eux. Parlez-nous après cela de la jalousie italienne. Lire» écrire tact bien que mal» faire un peu de musique, voilà à quoi se réduit l'éducation des femmes. Peu vives et peu spirituelles, elles n'ont aucu&e ressource pour la%T)nversation. Le sigi^béisme n est pas aussi immoral au fond qu'il le pa* ralt d'abord : c'est une espèce de mariage de cœur auquel elles sont ordinairement plus fidèles qu'au premier ; il est bien rare qu'on se quitte. Quand il n'y a plus d^amour, l'amitié • le remplace; quand il n'y a plus d'amitié»
l'habitude en lient lieu. On ne saurait rien voir de moins romanesque et de plus bourgeois.
Quant à la beauté des femmes italiennes»
dont nos jeunes modernes se sont entbousias* mes sur la foi de Byron» elle n'a rien de bien extraordinaire. Malgré la dénomination générale de beau sexe, en Italie comme ailleurs les laides iont en majorité : de grandie tét^ drojies.
un peu trop fortes pour le corps, et tout à fait cLassiques, un colons mat et sans traosparence, la gorge mal faite et la taille épaisse ; ce qu'elles ont de plus beau, ce soat les mains et les épaules* Qdoi qu'en dise le noble poêle, qui probablement avait ses raisons pour cela, les Anglaises remportent sur elles de toutes les manières.
Je ne comprends guère non plus ladmiration de nos gothiques pour cette ville. Il y a très:^ peu d'pgives ; à Texceplion du Palazzo Ducale çt de Saint-Marc, toutes les fabriques sont de cette architecture que l'on ne fait pas faute ici d'appeler roccoeotie et perruque. L'ionique y abonde» le corinthien y est en grand honneur* le dorique n y est pas mal vu ; le toscan et le composite se carrent sur toutes les façades, et quelquefois tous ensemble sur la même. Les églises sont inondées de jour, enjolivées de marbre de couleur, enluminées de fresqueSi l'or y brille de toutes parts : c'est un luxe mondain, une coquetterie profane, toute différente de la majestueuse gravité des catjiédrales ^u
moyen âge. Enlevez l'autel, cela aura Tair d'un salon d'une galerie de tableaux. €es anges seront des amours, cette vierge une Vénus, ces saintes des grâces. La piété des Italiens est toute de surface. Une madone mal peinte aura peu d'adorateurs ; les saints vieux et barbus ne font pas fortune auprès des femmes. Le Saint-Michel du Guide, à Rome, est t^élèbre par les passions qu'il a inspirées. La plus petite église de Venise est riche en tableaux de grands maîtres. Paul Véronèse, Tintoret, Titien, le vieux Palme, le Fiamingo, le cavalier Liberi, Alessandro Turchi, Aliense, Malombra, Giovanni Bellino.
Diamantini, Giambatista da Conegliano, ont tous, plus ou moins, contribué à embellir de leurs pinceaux les dômes, les stanze, les scuole, les clottses, les palais et les chapelles. Les sculpteurs ne sont pas non plus restés en arrière. Andréa Riccio de Padoue, Sansovino, Alessandro Vittoria, Bartolommeo Bono, Danese, Nicolo dei Conti, et cent autres, ont couvert de statues et de bas-reliefs tousles monuments publics. H y a à Venise cinq cents ponts : celui de
Rialto, d'une seule arche tout de marbre, avec deux rangs de boutiques, et des bas-rdiefs représentant des sujets religieux, par Girolama Campagna, est un des plus connus ; beaucoup d'autres ne lui sont pas inférieurs en hardiesse et en élégance. Parmi ses trois cents églises, il y en en a une foule dont on ne parle pas, et qui méritent cependant qu'on en fasse mention : la Madonna dei Hiracoli, dont la façade est ornée de porphyre et de serpentine, et où Ton voit l'image de Notre-Dame, sculptée par le célèbre Pirgolèle; S. Giacomo di Rialto, une des plus anciennes de Venise : il y a cinq autels ; sur le pluâ grand, fait de marbre blanc, est placée une statue de saint Jacques, par Aiessandro Yittoria; l'autel de saint Antoine est embelli de colonnes de marbre de couleur, et l'image du saint en bronze est de Girolamo Campagna. — S. Rocco. — La statue du saint est de Bartolommeo Bergamasco; deux autres de saint Sébastien et saint Pantaléon, deMosca,* Le tableau d'autel représentant l'Annonciation a été peint par Francesco Solimeno, de Naples.