‹ ZigzagsChapitre 12 sur 12 · LA TILLE DES RATS · texte numérisé non relu

LA TILLE DES RATS

Un grand péril nous menace ; notpe existenae pend là un cheveu. — D'un moment à lautre , nous pouvons être mangés tous yife. et nous réveiller le malin parfaitement débarrassés d'yeux, de peau, de graisse, de chair, avec des os nettoyés,, blanchis, brossés, prêts à recevoir des chevilles et des charnières de cuivre pour aller figurer dans l'armoire vitrée d'un cabinet anatomique.

Voilà notf e position. . -

— 32fc —

Et pourtant Ton continae à se promener sur . le boulevard de Gand, à boire du porter, à prendre des glaces chez Tortoni , à ne pas aller au Gymnase, à lire les feuilletons de Karr et les histoires de Méry. — Les journaux guotidiem paraissent tom les jours, et les journaux hebdomadaires ne paraissent jamais. Les tigresses et les lions se pavanent aux avant-scènes, comme de coutume ; rien n'est changé dans la vie parisienne ; personne ne semble avoir la conscience

de sa mort future.

. Plus insouciants que les Napolitains, qui dansent sur le bord du volcan, nous nous abandonnons au flot des voluptés mondaines, sans penser un instant que nous sommes exposés au sort de Ladislas, roi de Pologne, qui fut dévoré par les rats, ainsi qu'on le peut voir au livre des histoires prodigieuses.

La cinquième plaie d'Egypte va tomber un de ces jours sur nous.

LeVésuve est près de Naples , mais Montfaucon est près de Paris. — La Babylone moderne ne sera pas foudroyée comme la tour deLylacq, submer-

gée comme la Pentapole par un lac de bitume (Dez-Maurel etCie), ni ensablée commethèbes; elle âera tout simplement dépeuplée et détruite de fond en comble par les rats de Montfaucon.

Des légions innombrables de rats vont descendre en noires colonnes . sur «Paris , miner les fondations des bâtiments, et les faire écrouler sur les rares habitants qu'ils n'auront pas encore dévorés. '

Cette terrible invasion arrivera le jour oii Ton transportera la voirie dans son palais de la plaine des Vertus; alors auront lieu dans Paris des anthropomyomachies dignes d'un nouvel Homère- Tous ces rats, plus sensuels que le rat d'Horace, qui font à Montfaucon des déjeuners de Baltbazar, comme dit Bilboquet , manquant soudain de pâture , viendront à Paris manger de l'homme à défaut de cheval.

Le rats de Montfaucon né sont point des rats ordinaires ; . Tabondance et la qualité de la nourriture les a développés prodigieusement; ce sont des rats herculéens, énormes, gros comme des éléphants , féroces comme des

filtres* avec des (kats d^acier et des grifiès» de fer ; ^es rats qui ne font qu^une bouchée d'un chat ou tout au plus deux ; les champs qu'ils traversent sont terrassés et battus comme s'il y avait passé une armée avec artillerie, bagages, caissons et forges de campagne ; la glaise qu'ils emportent avec leurs pattes donne à ces sentiers une couleur verdâtre qui les fait distinguer des autres chemins : <^es routes, aussi unies que si elles éfioiient macadamisées, aboutissent à des ratopolis souterraines, à d'immen^ # ses terriers où fourmillent d'innombrables populations rongeantes et dévoranles.

Si, par malheur, un ivrogne attardé s'endormait près d'une de ces villes de rats, le lendemain, il ne resterait de lui que ses dents et les clous de ses souliers : aussi les habitants de l'endroit se veillent-ils les uns les autres, et ne dorment-ils que chacun à leur tour, sans cela les rats viendraient leur grignotter les pieds pendant la nuit et leur ronger les tendons ; aucune bâtisse un peu solide n'est possible sur ce terrain fouilla bouleversée miné. cûntreminépaiL

c&sifQVoriddiles ammaiix; en moiiif deh rito» les^ fœtidations d - une maison ^ sont (criblées * de ^ trous'commer des planches à bouteilles ou des truelles à poisson: on se couche avec quatre nmrs^ et le matin^ il y en a trois de fondus, la fe« nêtre du premier étage se trouve au niveau du rez-de-chaussée, et vous peut servir de porte; pourobvier à ce désagrément, on ne bâtit que sur un lit de tessons . de bouteilles, ottmes^ çîeurs les rats se coupent les babines et se dé-» chirent les pattes*

De ten%sf autre, vingt ou trente pieds de colline s'écroulent et font ce que les habitants appellentun coup de cloche; tant pis pour ceux qui sont dessous; — ^^ceux qui sont dessus n'ont pasune position beaucoup plus agréable» --l' C'est encore l'ouvrî^e de ces messieurs;

La croûte extériwre ne tient que par les racistes des plantes 4 La couche intérieure est déchiquetée et vermiculée comme un polypier:

mftrin; — Quand la voirie sera déplMée, ce joli travail s eséeùtera sou» Paris, quia déjà bi^i» aafiei'de^^eajtaoombesî

On a essayé tous les moyens pour détruire cette vermine, mais inutilement, — Les rats ont la vie dure; T arsenic, la mort aux rats ne fait que leur tenir le ventre libre et leur exciter l'appétit. Ainsi purgés^ ils mangent davaîitage et vivent plus longtemps. — Les souricières sont un artifice mesquin, bon pour les rats isolés qui se laissent prendre au maigre appât d'un morceau de lard rance'; il faudrait faire une levée de cinquante à soixante mille chats bien vigoureux et bien disciplinés pour pouvoir lutter avec eux , sans trop de désava%ta||fc ; mais les rats détruits ou diminués, comment se débarrasser des chats?— T/iat is questians.

En attendant qu'ils nous dévorent, décrivons leurs mœurs et leurs goûts; — bientôt il ne sera plus temps. — L'endroit recherché et délicat, le fin morceau, le sot-Vy-laûse de ces gastronomes trotte-menu, c'est l'œil du cheval, — Aussitôt qu'un cheval est abattu, les rats accourent en faisant remuer leur groin vergeté de longues moustaches, en frétillant de la queue, en frottant leur patte contre leur nez avec tous les si-

gnes d'une profotnde jubilation. — Les chefs de la troupe» les plus considérables de la société, attaquent les yeux, les trouent, fendent la cornée et vident Torbite, jusqu'à ce qu'il aient atteint à une petite pelote de graisse qui ^tapisse le fond de la cayité. — Cette friandise équivaut, pour un rat gourmand, à ce que ce serait pour nous une perdrix truffée ou une terrine de Nérac.

— Il est sans exemple, tant ce mets est recherché, qu'un cheval ait conservé les yeux après avoir passé une nuit dans un des clos.

S'il ne se trouve pas de graisse à cet endroit. Vous en chercheriez en vain une demi-once sur tout le corps de l'animal : — les rats le savent parfaitement bien, et quand ils ne rencontrent pas la'pelote cherchée dans le creux de l'orbite, ik abandonnent la carcasse et vont en essayer une autre.

Ce goût des rats pour les yeux est partagé par les corbeaux et les autres oiseaux de proie. C'est toujours par là qu'ils entament les charognes étales corps morts. «

Dans Tes hivers rigoureux , les cadavres des

chevaux surpris par la g$lée prenaient la rigtdite et la consistance du bois; de sorte qu'il est' impossible d'en détacher la peau. Il faut donc les laisser sur place, avec leurs quatre pied» tendus en piquets , leur ventre gonflé et leur raideur de chevaux de carton, jusqu!à ce que radoucissement de la température permette de les travailler et de les équarrîr. — Les rats, animaux frileux de leur nature, ne pouvant .

plus d'ailleurs se nourrir avec les chairs durcies par la gelée, choisissent un cheval de belle, apparence pour en faire leur logis.— Si l'animaj a été saigné au col,, ils entrent par la blés-* s\ire, sinon ils pénètrent par l'orifice opposé. Une fois entrés, ils nettoient leur demeure du. mieux qu'ils peuvent, et la rendent tout à fait . confortable ; les boyaux leur servent de corrix dors et de couloirs de communication -, le sa* • Ion est établi dans les grandes cavités abdomi-

\ * nales ; les chambrei^ à coucher et les cabinet»

j de toilette dansies interstices des côtes et lieux

circonvoisins. — Ils s^int d'abord fort à l'étroit^ . mais leur logis s'agraadit toits» les j6iun>: le

omvLTi le foie^et les poumons dévoFésleur font: deux ou trois pièces de plus. — Ils vivent le bien plus àFaise que le rat de La Fontaine, dans son fromage de Hollande ; ils mangent* ils évident, ils creusent en prenant le plus grand soin de ne pas entamer ni piquer la peau, de peur de donner passage à lair extérieur, car les rats craignent beaucoup les vents coulis et redoutent par-dessus toutes choses d'attraper des fluxions ou* des rhuniea' de cerveau. — Quand vient, le dégel, il ne reste du cbeval qu'un squelette enveloppé d* une peau ; cette peau sonne coipme un tambour, et le squelette est aussi bien préparé qu'il pourrait l'être par Tanatomisle le plus habile d u Jardin des Plantes et de l'école d' Alfort. Cette sensuelle précaution est d'autant plus remarquable, qu'en été ils ne se font aucun scrur ,pule de percer et de ronger le cuir ; leur férocité est tellement grande qu'ils se battent et se dévorent entre eux comme des hommes. — Dès qu'un rat blessé exprime la douleur par des glapissements, se» parents et se^ amis accou* rant aussitôt^ se jeUenl sur lui et 1 ai^hèvent.— :

Bien ne parait les contrarier comme les cris et les plaintes. Tout rat qui piaille hors de propos est mis à mort sur-le-champ.

Les amateurs du Sport envoient souvent chercher des rats à Montfaucon, pour les faâre servir au divertissement tout à fait britannique que nous allons raconter :

On enferme dans des cages de bois, entourées de treillis à mailles fines , deux épagneuls ou deux pointers avec six ou huit douzaines de rats. — Les chiens doivent étrangler tous les rats dans un temps marqué , sans se reprendre, c'est-àdire, en ne donnant qu'un coup de croc à chacun. — Celui qui a fini le, premier est proclamé vainqueur , et les gens qui ont parié pour lui empochent les enjeux , qui sont souvent trèsconsidérables.

C'pst un spectacle fort boufifon que celui de ce chien impassible au milieu de cette fourmilière de rais éperdus, qui se démènent et poussent des cris affreux ; ils vont, ils viennent, ils grimpent après les treillages , ils se pendent aux babines de leur ennemi, qui balance la

tête, et cogne leurs grappes nAres contre les barreaux de la cage pour se (^arrasser et leur faire lâcher prise ; en quelques minutes tout est exterminé, tant est grande l'adresse des chiens élevés à cet exerdce. Mais ce qu'il y a de plus extraordinaire dans tout ceci, c'est que les domestiques chargés d'apporter les rats de Montfaucon à Paris, sont obligés de mettre dans leurs caisses deux ou trois douzaines supplémentaires pour avoir le compte en arrivant chez leurs maîtres ; car ils se mangent en route» et Ton ne trouverait plus que les queues à l'ouverture de la boîte : ceci parait peu^ croyable, rien n'est pourtant plus vrai, -r- M- Magendie ayant été prendre lui-même douze rats à la voirie pour faire* quelques expériences, n'en rapporta chez lui que trois vivants prodigieusement gonflés et distendus. Il ne restait des autres que les griffes , les dents, et quelques débris.

rats myophages I n'avez -vous donc pas honte de faire mentir les vers de Boileau, où il est dit que l'on ne voit point les animaux se déchirer entre eux I

— A oomMen émluBr lenombie de ces formidables rongciiri? Les mm disent cent ioitte, 4es «otros d«iix -cents , eeox^à vingt miHe seulement» ce qBÀ mi peu ppcbaèle : il est lert difficile d'avoir im chiffire juste. Mais, d'api^ la quaoatité de chair dévorée, l'état «du teirram eafièrement bouleversé , les chasses générailes «t particulières , qui n'ont jamais eu 4'effet sœsible, reitréme féoemdité des Ynères^ates, qiii ne font pas moins de <iuinze à dix-huit petits, 6n<loit supposer un nombre exorbitant

— Voici comme «e pratiquent les graines chasses :«

Il y a dans Montfaucon un clos exactement entouré de murailles : dans ces murailles sont pratiquées des espèces de chatières; des barbacanes espacées régulièrement : on fait abattre dans V enceinte trois ou quatre chevaux biœ gras ; la nuit tombée, les rats entrent par les chatières et comm^oieent leur festin. Quand on pense que la frérieest en bon train, que lorgîe est au plus haut deg^ré d'effervescence, on arrive à pas de loup, on bouche les trous avec

4es tampons ; «puis on pénètre dttnsle^clos'pftir ^iessus les. murailles «veo dts échelles, des iorches, des bàtoQs, xles bottes fortes etn&evmgiaine de dnens.

AJ«rs le carnage ccmnnence: àcoups de piedïi« à coups de bâton, À coups de dents. Lés cMens aboient, les rats poussent leur glapissement è la fois lâche et féroce ; les pks déterminés iè^ chent degravir au Icmgdesmurs, etdesesamr^r ainsi, mais on les poursvtit avec la flamme des torches ; à moitié grillés, il sont bien forcés 4e quitter les asipérilés auxquelles ils se cramponnent, et de tomber, tout roussis et tout flambés, dans les gueules béantes qui les attendent en bas .

Dans l'espace d'un mois, l'on en a tué 16,050; 9,101 en quatre chasses, 2,650en une seule fois. — Un équarrisseur nous a dit en avoir pris cinq mille cet hiver dans un trou qui se trouve à l'angle de l'écurie et qu'il avait garni d'une espèce de nasse ; ces grands massacres ne font pas le moindre effet. — Les amateurs ' en tuent aussi beautîoup avec des sarbacanes dans lesquelles ils soufûent fortement un petit

dard empenné d'un flocon de laine ronge ; les rats blessés se sauvant ayec leur banderille plantée dans le dos en manière d'oriflamme, ont une mine fort héroïque. On les asphyxie encore dans leurs terriers en y poussant , au moyen d'un fourneau et d'un soufflet, de la vapeur de soufre. Mais ils n'en pullulent pas moins, et deviennent tous les jours de plus en plus nombreux ; ainsi, il faut nous résigner à notre sort et nous'accoutumer à l'idée d'être dévoré prochainement :

Lo que ha de ser, non pU^de faltau

LA BARBlàRE BU COMBAT.

Dans im roman de Walter Scott , te Château de Kenilworth , si nous avons bonne mémoire, est esquissée la plaisante figure d'un propriétaire d'ours et de bouledogues, qui se plaint à la reine Elisabeth du tort que font à son spectacle les pièces de théâtre d'un' certain drôle nqmmé Shakspeare, qui corrompt l'esprit de la

jeunesse anglaise par toute sortes de billevesées

et d'inventions rorflanesques ; les plaintes de ce

bonhomme sur ce que le brave j€u dé l'ours et du

bouledogue, ce plajiir si foncièrement britannîr que, n'est plus aussi suivi et aussi goûté qu'autrefois, sont tout à fait touchantes et prises sur na-

ture. La digne maîtresse de l'établissement de la barrière du Combat nous a rappelé les doléances du vieil Anglais ; il est vrai que, ne pouvant s'en prendre à aucun Shakspear^ de la diminution de sa clientèle, elle accuse là révolution de juillet et le choléra : le peuple préfère les mélodrames du boulevard aux escarmouches innocentes de la barrière du Combat., et les hurlements des acteurs aux çbois des chiens. Est-ce* un progrès ? — Nous sommes de l'avis du bon montreur d'ours, et nous en doutons^

Le spectacle du Combat est un* plaisir plus sain et moins énervant que celui du théâtre qui agit sur Timaginâtion , et qui trouble les tètes faibles par des maïimes immorales et des rai-^

sonnemënts dangereux ; .dangëi;eux *en eoxmême», ou parce qu'ils sont mal compris, ce qui est la même chose; on ne pense pas assez aux ramifications étranges et difformes que pousse une idée indifiér^te d'aiUeurs, dans un cerveau

kaI fait; et qudié mandragone hideusement tortillée il peut naître d'une gvaine de ^violette eu de rose tdiabée sur un mauvais terrain!

Quant au reproche de barbare, il est peu ou point fondé; du reste, nous {«référerions un peu de rudesse et de franche grossièreté, à l'exalta-^ tion romanesque et à la mollesse fiévreuse en- (retenue par la littérature frelatée des petits théâtres. — Mais nousL moralisons ici à perte de vue, ce qui n'est pas notre affaire. Revenons à la description pure et simple.

Tout le monde se rappelle avoir vu, dans des temps plus prospères , les affiches du Combat avec les autres affiches de spectacles, à l'angle de tous les murs. Cette pancarte était ornée à sa partie supérieure d'une gravure smf bois trèscurieuse et très-mirifique; on y voyait le jeune et vigoureux taureau d'Espagne faisant sauter en l'air une demi -douzaine de chiens éventrés dont lés boyaux décrivaient de capricieuses arabesques, et dont le sang pleuvait en gouttes poires longues d'un pouce ; des piqueux habillés en sauvages avec des cottes et des bonnets em-

-- SfcO ~

plumés, comme les gapdes du corps du bœuf gras, recevaient tendrement les victimes dans leurs bras, ou les rattrapaient au vol; d'autres • amnaient du cor ou se précipitaient sur l'ours indomptcAU dé la mer du Nord, armés de lances et de harpons ; en haut le fameux bouledogue Maroquin, $i connu pour la force de sa mâchoire^ s'enlevait dans une roue d'artifice, suspendu seulement par deux crocs. Tout cela dessiné dans

le goût de la complainte du Juif-Errant et de la

gravure de l^ame et Thisbé , formait déjà un spectacle fort réjouissant ; suivait en termes pompeux la nomenclature des acteurs et de leurs prouesses. Peecala , Martin , Carpolin , et dix autres non moins célèbres dans le monde des

garçons bouchers, et dont les noms ne nous re-

viennent pas. En bas se lisait cet avertissement : w Ici l'on vend de la graisse d'ours et autres (de pendu probablement) ; l'on prend les chiens en pension, à l'année ou au mois. Les maîtres d'agrément se payent à part. »

Cette bienheureuse affiche ne se voit plus nulle part, et c'est dommage.

Le Combat est situé entre Bellevilte et la Vil*

lette, immédiatement au sortir de la barrière qui

porte ce nom ; faites quelques pas, et puis re-

* gardez à droite : vpusverrez un mur gris percé

d'une porte à panneaux rougps ; un grand escogriffe, grimpé sur le chaperon du mur ^ soufSe à se crever les joues, dans une large trompe à pavillon, une fanfare aigre et discordante ; à côté de lui un singe accroupi fait deSigrnbaces et se toilette très-activement ; sept ou huit chiens ^ la tête posée entre leurs deux .pattes , tirent une aune de langue , glapissent et piaillent sur tous les tons possibles. Ce tapage aigu a pour base les abois plus étouiSfés de Tintérieur, le tonnerre grondeur des ours et le beuglement guttural des

taureaux : c'est le*charivari le plus complet que Ton puisse imaginer.

Les; belles places coûtent quarante sôus, ni plus ni moins ; le double d une avant-scène des Funambules ; — conmie vous voyez , c'est un plaisir coûteux. #

En dedans de la porte, à la place des côntrô- * leurs et des ouvreuses, se prélassent dans des

tonneaux treillissés et des cages de bois , des chiens de Taspect le plus rogne et le phis menflkçant ; de tous côtés ce ne sontque gueules roi^es et enflammées, où. (fes rangées de dents Uancbes se. détachent territ^ement sur un fond écarlale comme des lames de scie, ou des émanches de

blason ; l'antique cerbère aux trois têtes toujcnirs

aboyantes devait avoir la mine n^oins rébarbiE^ ttve et faire moins de bruit avec sa triple guMile« Nous avons regretté les contrôleurs et les our vreuses. Il y avait surtout un grand diable de lévrier noir mâtiné, qui paraiaiait animé du plw sincère désir de manger de nous, mangiar di tm,

pour nous servir d'une expression dantesque, et qui se démenait éperdument dans sa niche * pour arriver à nos mollets ; heureusement , h chaîne dont il était attaché était aussi courte que ses crocs étaiait longs;

On monte aux loges et aux travées supérieures pai* un escalier assez pareil à celui de Montai» con , et dont les taarches bossuées ofbreui eà grand les callosités d'une peau d'orange', les loges , qui peuvent contennr une douzaine et

p^isonnes, et s'ouvrent mir un couloir obscur, ont pour soubassement les loges des. animaux fâ'oees destinés au combat.

Si vouis #ule2 une baignoire, le bdtlmre ouvre uàe cage, donne un coup de pied au derrière à l'ours où au loup qui l'oÈcupe, le fait passer dans une bauge voisine, et vous met à sa place ; rien de plus simple. Vou^ êtes véritablement en ; • loge grillée.

Le théâtre représente une cour carrée assez vaste, lejnilieu est sablé, ratissé à peu près comme le cirque de Franconi ; une bordure de pavage encadre cette arène, dftitle point central est marqué par un anneau oh l'on attache les bêtes fauves contre qui les chiens doivent se mesurer, car les ours, les taureaux et les loups Be combattent pas entièrement libres, et la Ion* gueur de leur corde est calculée, de manière à laisser tout autour, en dehors de leurs atteintes, ime espace de huit à dix pieds, où lés piqueux et les dogues rebutés ou blessés peuvent se mettre à Tabri. Une chaîne de fer fixée aux deux bords éa toit, traverse la cour dans toute sa largeur;

cette chaine sert à suspendre les roues d'artifice et à faire les ascencions à là forée de la mâchoire. A l'angle de la cour; on voit une petite porte . basse » dofitle vantail supérieur e^tailladé de metirtrières ; cette porte remplace la coulisse des théâtres. ordinaires. C'est par là que messieurs les chiens font leurs entrées, non pas à reculons, comme Hamlet obsédé par l'ombre de 3on père, mais d'une manière assez pittoresque ; un valet les apporte tont brandis par la queue comiùe des bassinoires ou des casseroles, ou J^ien, s'ils sont trop lourds, on leur fait un pli à la peau du col et de réch%e« et on les empoigne en mar nière de pots, à deux anses ; les efforts que font ces chiens à moitiés étranglés pour donner 4e la voix produisent des cacophonies et des piaulements 'enroués et éraillés les plus grotesques du monde: les valets ont des souquenilles jaunes et des pantalons rouges.

Le combat s'est ouvert par deux jeunes bulh-

àogt d'une férocité extraordinaire et d'une laideur monstrueuse. Dès qu'on les eut posés l'un eu feice 'de l'autre, ils partirent comme deux

flèches ,. en poussant «un hiklement furieux et plaintif, et s'accrochèrent sans hésiter. Ces deux a£Greuses petites bètes avaient le pelage café clair» ras , uni et dru ; leurs borps ronds et sans plis feisafent l'effet de traversins bourrés outre mesure, dans lesquels on aurait fiché quatre allumettA poui^ figurer les pattes; leurs cous, d'une grosseur prodigieuse, étaient plus larges que leurs épaules qu'ils débordaient; dans ces cous athlétiques s'emmanchaient des tètes difformes, grosses comme des citrouilles, avec des mufles charbonnés , des museaux fend'us à narines doubles, une mâchoire inférieure proéminente, des crocs formidables, retroussant la babine en manière de défense de sanglier , des yeux sanieux et sanglants, enfouis et comme perdus dans un dédale de rides et de plis, des oreilles déchiquetées en barbe d'écrevisse par ' les morsures des précédentes batailles , et sur tout cela des physionomies de vieilles portières, basses et méchantes à la fois.

Ils se colletèrent assez tongtemps, engloutis^

sant tour à tour leurs grosses têtes dans leurs

énormes gueules get se *dé(^1raiit le-mttie 4 beVes dents ; de nombreux filefe de sang rose rayaient leurs corps, et il nesefaitinrobabl^SDent resté sur le champ de bataille que la demi^ ?ert^re de la queue des combattants, si la galerie, touchée du courage des héroïques boale^ dogues, ne fût intervenue et n'eût criéf Àssex! assez!

Tous les efforts qu'on fit pour les séparer furent superflus, et l'on fut obligé de leur brûler la queue avec un fer chaud, moyen extrême, mais sëUl efficace.

Le bouledogue est» h ce qu'il paraît, un ani« mal excessivement stoïque de sa nature, et là façon dont on reconnait-ceux qui sont de bonne race et dont on veut obtenir lignée nous semble passablement barbare et sauvage : on coupe une patte au bouledc^ue, puis on lâche un^cnirs; » le bouledogue mutilé, malgré sa souffiwiGe^ »'élanee sur l'oùrs sans hésiter, il est de bcmne race, il est pur sang, et ses descendants sMt très-recherchés ; si, au ecmtrahre» il ne s!occape fae de sa blessure et cherche à se tàdk&tàmÊ

qèelqae.coin, c'est signe qu'il ne vaut rien, et les fins amateurs ne leurf)ermettent aucune accointance avec leurs chiennes. Les bulls-dog^ de lord Seymour sont, dit-on, obtenus de cette ma*

• mère : c'est une épreuve tout anglaise et dont on ne se serait pas avisé en France.

À ce combat, succéda l'escarmouche plus in« nocente d'un mâtin de grande taille et d'un chien de Terre-Neuve Jout noir, avec une taéhe blanche à la poitrine comm J une birondeUe , assez pyeil au célèbre Freyschùtz de notre ami Alphonse Karr, mais moins belliqueux à coup sûr; ces deux animaux, après avoir échangé quelques morsures, déclarèrent l'honneur satisfitit et se mirent à jouer ensemble, au grand mécontentement des dieux bras-nus de l'Olympe à dix sous, qui vociféraient à pleine gueule: ic Apportez dés bêtes qui mordent ! nous sommés

» volés, rendez-nous notre argent ! » et autres

menus propos injurieux pour la férocité des

• bêtes de l'endroit.

^lors on fit sortir un loup ; museau pointu, queue serrée entre les jambes, œil inquiet et

sournois, oreîllemobilealtemativement couchée et levée, une laide héte. Ce loup, après avoir commis plusieurs incosgruités de mauyais augure pour son courage , se mit à tourner en rond comme dans un manège ; sa manière de marcher était singulière : il levait les pattes de devant très-haut et se balançait sur les premières articulations, à peu près comme un cheval trotteur : l'allure du chien n'.a rien de commun avec cette démarche nerveuse et saccadée : de temps

en temps il s'arrêtait et regardait d'unmr médit tatif la porte par où devait venir son ennemi.

La porte s'ouvrit, et il en sortit un homme portant un chien dans ses bras. Le chien ne fut pas plus tôt posé par terre, qu'il cçurut droit au loup en brave et bon chien. Le loup rangea sa queue sous son ventre, s'affaissa sur son train de derrière et attendit ; car, chose remarquable, quelle que soit la bête donnée pour adversaire, c'est toujours le chien qui attache le grelot et commence la bataille.

Cette fois la lutte fut sérieuse, et la fortune allait incertaine du loup au chien et du. chien

au loup ; les deux bétes se renversaient, se foulaient aux pieds, et se mordaient consciencieu* sèment; tous deux étaient souil]^ de sang, d'écume, de poussière et de bave. Le loup avait pris le ciiien sous la gorgé , mais le chien lui rongeait le dessus de la tête ; le loup, outré de douleur et aveuglé par son sang, lâcha prise un instant ; le chien, dégagé, fit un saut en arrière, et, s'élânçant de nouveau, emporta un grand lambeau de chair de la cuisse de son adversaire : ce qui ajoutait encore à l'intérêt de ce combat, c'était les cris et les, gestes frénétiques du propriétaire du chien, qui en suivaitles alternatives atec la sollicitude la plus passionnée. Il exhortait son chien, il lui adressait des conseils : « Saute-lui aucou„ mords-le, déchire-le. dl gredin, ce brigand de loup; ô le brave chien!

Prends-le à Voreille, mon petit, c'est plus sensible; comment! toi, tu te laisserais battre' par un mauvais loup pelé, un loup galeux, éreinté, qui n'a que le souffle } tu ne devrais faire qu'une bouchée d'une rosse pareille; ahl canaille de chien, tu renonces ; tu veux que je meure de

^ boute; je te roaerai de coups, te "verras : terre ei sang^ Dieu et diable! Il est dessous maintenant^ lelouy Ta pris en traître; ah! seigneinr Dieu I mon chien, mon bon chien i Allons, ua

. Ixm coup de mâchoire et casscrlui l^s reins;

. bravo ! » et il trépignait, il se démenait, il hurlait, il écumait, il aboyait, il aurait sauté lui-même à la goi^e du loup et l'aurait déchiré à lielles dents comme un chien Aaturel. C'était un homme de vingt^huit à trente ans, d'une figuré pâle et fine, encadrée d'une large barbe noire et se rapprochant du type italien; quelque modèle sans doute.

On sépara les combattants, car l'avantage ne

, se déclarait pour aucun, et le crépuscule commendlit à tomber.

Une chose singulière, c'est que^ jamais les ani* maux, ours, loups, chiens et bouledogues , ne se retournent pour mordre les parieurs et les piqueurs. Ils se battent seulement entre eux, et si, quand deux chiens sont aux prises, on fait paraître une autre béte, ils se lâchent aus^tèt et courent ensemble à celle-là.

Après le loup, m fit paraître un ours, successeur ou doublure de Carpolin : Tours, réjoui djB se trouver en liberté, et excité par les fanfares du cor, se mit à danser assez en cadence , ma foi ! El pour compléta la bouffonnerie, tous les autres ours en cage, imitant leur confrère, se mirent à trépigner lourdement et à faire des €abri<)Ies dans leurs bouges ; ce ballet d'ours était fort récréatif; mais la joie de M. l'ours fut de courte durée , car on lui mit aux trousses une demi-douzaine d^. dogues qui le firent déta-! 1er au grand galop et quitter sa position de bipède pour celle de quadrumane : soit par Wt cbeté, soit qu'il dédaignât de si faibles ennemis, il courait devant la meute sans se défendre;

seulement, il se retournait de temps en temps, s'asseyait sur son derrière, penchait la tête et régardait les chiens, qui faisaient cercle autour de lui, en reotâclant d'une manière formidaMe. Cette espèce de râle guttural et nasal est tout ce que Ton peut entendre de plus effrayant en fait de cris de bêtes féroces. Aussi fait-il reculer les. chiens les plus hardis*

Le profil de Tours acculé surpasse en laideur . les faces les plus monstrueuses. Cela tient du cochon et du brochet; Te nez est long, busqué, cambré en dedans, avec une narine rebroussée formant au bout du museau une espèce de bourlet tuberculeux ; la mâchoirç inférieure ressemble à une mâchoire de poisson ; un petit œil rond , un œil de rat ou de taupe, bléUâtrè dans la lumière, fauve dans l'ombre, complète cette gracieuse physionomie. Cette tête mince, *osseuse, effilée, sortant (|e^cet énorme paquet de poil, produit Vefiët le plus étrange : on dirait une levrette passant à travers un bonnet de garde national efibndré, ou un merlan enveloppé avec de la laine. Le combat de Tours et des chiens n'eut d'autres résultats que quelques soufflets solidement appliqués pour ceux-ci et quelques flocons de poil arraché pour celui-là.

Le fameux taureau d'Espagne, que nous soupçonnons violemment n'avoir pas besoin de lettre de grande naturalisation, remplaça Tours dans Tarène. Fidèle à Tancienne gravure de Taffîche, il fit voler ]3eauconp de chiens et de

Br sable en Tair ; ni.iis, comme ses cornes avaient

il été mornées et emmaillotées préalablement,

^ nous fûmes privés des ai-abesques de boyaux

^ et des pluies de sang.

» Leschiens pirouettant à dix piedsdu sol. Éli-

saient les mines les plus comiques. Auriol ne I cabriole pas avec plus de grâce ; les gardiens,

comme nous l'avons dit, les rattrapent an vol avec beaucoup de prestesse, ce qui n*empéche pas toutefois qu'il n'en tombe quelques-uns a«sez durement par terre ou sur les grillages des loges.

Au taureau succéda un âne. Vous croyez peut-être qu'il fut déchiré et mis en pièces : point du tout. Il prit un petit galop de chasse et se mit à manéger autour de l'enceinte, serrant le mur d'assez près pour être à couvert de ce côté ; puis avec des ruades et des piétinements, des pétarades et des soubresauts inattendus, il dérouta et rossa parfaitement les quatre mâtins qu'on avait mis à sa poursuite, et cela, sans que ses longues oreilles proverbiales eussent reçu la moindre atteinte ; pourtant ,

ce n'était pas la prise qui manquait : c est un (les animaux qui se sont le plua courageusement battus. L*acharneiDeot avec lequel il broyait los chieirs sous ses sabots nouscondiiil au pat adoxe suivant: « L'âne est le plus fé- FH>cede tous les animaux!»

La représentation sfi termina là. Aussi bien il ne faisait plus jour, et b |)Uiie commouvait à tomber en larges gouties.

FIN DE ZUs7sM;S.

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