II. ^ Pmj89St et Sentiment
Le temps est beau. Quelques nuages qui ternissaient la pureté du ciel ont élé balayés par la brise de la nuit. La route monte, descend, capricieuse comme une jolie femme. De grands arbres projettent sur le chemin des ombres bizarres , où les chevaux n'entrent qu'en frissonnant. La lune s'est levée entourée d'un halo. L'attQlage fume, et nous marchons dans un puagQ comme les dieux de Virgile.
î^ous vçïwns de passer près d'une petite mai-
son à moitié enfouie dans des masses de végétations. Une seule fenêtre brille à la façade éteinte. Une lampe posée près d un rideau de mousseline dessine une vague silhouelte,comme celle de quelqu'un qui lit ou qui travaille.
Est-ce un homme ou une femme? c'est une jeune fille, j'en suis sur. — Elle est jolie sans doute.. Il me prend je ne sais quelles envies de descendre de la voiture, de frapper à la porte de celte maison, et de m y établir pour le reste de mes jours. Je serais très-bien là. Le site est charmant, et j'aime déjà beaucoup le corps à quiappartientl'ombrequejeviensd'apercevoir.
— C'est là peut-être que mon bonheur attend que je passe : demain, cette fenêtre s'ouvrira aux parfums de l'aube, une tête blonde et vermeille, comme une pêche dans son duvet, apparaîtra au milieu d'un cadre de feuillage fait par les guirlandes de la vigne. — Qu'un groupe d'enfants jouant avec les oreilles d'un bon gros chien serait joyeux à voir sur les marches du perron 1 — De quelle couleur serait Tameublemenl de sa chambre ? — Bleu et blanc... frais
et doux comme elle... Eh bien, mon cœur, tu te gonfles ; es-tu donc encore si facile aux chimères?.. . Quelle étrange chose que le monde I J'ai usé de grands morceaux de ma vie auprès de gens que je ne pouvais souffrir , et que le hasard des circonstances avait mis sur mon chemin, et dans cette maison devant laquelle je passe pour n y plus revenir , oh je n'entrerai probablement jamais, peut se trouver Vâme la mieux assortie à la mienne , la forme la plus agréable à taes yeux. — La roule fait un coude, hélas! je me sens les paupières humides... — Allons , rêveur, console-toi , c'était une vieille femme qui, lunettes sur le nez, marmottait ses prières avant de s'endormir.
A gauche , au fond d'une vallée baignée de vapeurs , le fleuve scintille et miroite sous les rayons de la lune qui a l'air de laver dans Teau le bord de sa tunique d'argent; tout dort, excepté un phare dont l'œil rouge est ouvert et regarde dans les ténèbres.
;v Pourquoi les peintres, qui ont tant fait de scènes de jour^ onlrils si rarement représenté
la miil? Il y a là Ha o6lé nouvem A raidre : fai juiit n'est pas si noire qu'elle en a l'air, et que le croient commuiiémeiat les mortels vertueux qui se mettent au lit et s'endorment à neuf heures. Il y a peu de nuits complètement obscures, même dans nos climats du^ nord. Outre la lune, espèce de soleil blanc, tous avez les rayons des étoiles, mille Ydgues refids du jour ctisparu ou qui va renaître, je ne sais quelle phosphorescence des objets. tJn grand coloriste, qui étudierait la nuit €m awhre y trouverait des gammes de nuances d'une harmonie ^ même d'une variété surprenantes, des effets vraiment m^rFcilleux et neufe ; toutes les minuties, toutes les misères impitoyablement tra* hies par le jour, disparaissent. Le jour est grossier, cynique, il n épargne rien ; — la nuit, on
n'aperçoit plA}s que les masses, les grands clairs et lesj;iiand.es ombres : c'est la poésie, la mé* . lancoUB, le myjs/ère. Et puis, s'il i«at l'avouer, un des grands charmes 4e h nuit, à mesi yemc, c'est que les iK)urgeois wnl couchés, et laissent la place libre À la nature et h Dieu.
n faut dire aussi que Ton ne peut pas peindre sans voir clair, et que les effets de nuit s'exécutent le jour; et ensuite, qui jugerait de la -vérité de ces tableaux ? les chats, les amants et les poètes, animaux inquiets, furtifs, amis de lombre» et qui sortent quand tout le monde rentre.
IN. — iMfr«t, Wiiit«-Borsef et Montoat.
Le port s*éveille et salue le jour ; les vaisseaux éludent leurs vergues comme des bras fatigués de dormir ; les matelots grimpent aux hunes, et de loin ressemblent, à travers renchevêtrement des cordages , à des mouches qui se démènent dans des toiles d*araignée. Les poulies grincent , les câbles se tendent en gémissant ; des cris plaintifs, des mélopées bizarres accentuent etrhylhment les manœuvres des matelots. Voilà un bâtiment qui lèVe Tancre : les voiles
— su —
se développent comme des nuages blancs, depuis les bonnettes basses jusqu'aux pommes des girouettes, car il fait peu de vent, et il faïut ramasser le moindre souffle de brise- À bord de ce navire, un nègre, vêtu d'une chemise de laine rouge et coiffé d un petit chapeau de paille, s'agite avec la joyeuse mièvrerie d'un singe en belle humeur. — Il va, il vient, en se donnant un mouvement extraordinaire. — Est-ce la joie • de quitter notre pays , et voit-il déjà le soleil d'Afrique reluire sur sa peau noire?
Les nègres m'ont toujours beaucoup préoccupés , non pas à la façon des philanthropes ; je ne rédame pas leur émancipation, et je ne SUIS pas tourmenté du désir de voir des dépatés de couleur siéger à la chambre. Mais cette rafee mystérieuse a pour moi un attrait singulier.
Évidemment leurs pensées n'ont pas la m^e teinte que les nôtres, et j'ai peine à croire qu'ils descendent d'Adam, qui était rouge, s'il faut
s'en rapporter à son nom. Or, s'ils ne descendent pas d'Adam, ils ne sont pas solidaires de sft désobéissance, et ils naiissent sans péché ori-
ginri , œ cpai fai£ <|»'îlt n'ont pas hes&oï d'être racbetés. Aux Mes, tous les nègres ont dknsr lew tttse le portrmi de Napoléon , ma» recouvert d une couefae de cirage, et îte barfeotifUenl le diable de blanc, B^eburan est Sata» pour un ftègre.
Nous allons partir* Que de tuya^or* que éb famées, bon Dieu ! — Fumée Manche , fumée BOire , fumée roxime , fumée grise ; fea de la première cbambre^ feu de te seconde ehamabr», feo de la eakHffiiif do capitaine, feu de k ciristae^ Oh dirait, à roir tous ces tubes ^ tôle, un toil dfe' maison k la dérir e; Ce que les^ Anglais prcm duisent de fumée est prodigieux, abstraçtiew Mte des cigares et des pipei^ : on dirait qu!ilB dont mis au monde pour cela.
Les. coteaux tfJngouvillefont.placfe à^de gran^ des falaises rousses d'un aspect sauvage et fèrodp. Par opposition , les côtes de TAff^lerre sont entièreramt blanches. dToii lui tient son nom d'Albion. Nous sommes ea mer.
Voir \sè mer a été pom moi ub désir poresqu maladrf. Bèfs FAgede^inq ocr six aaSrj étais
des spectateurs les plus assidus du spectacle mécanique de M. Pierre» où Fon représentait des combats, des tempêtes, des naufrages et autres scènes analogues. Je connaissais le nom et la forme de tous les vaisseaux ; j'aurais pu faire le catalogue qui se trouve dans Iode de Victor Hugo sur la bataille de Navarin. Tout le monde croyait que je me ferais marin , et mes parents, en cas de mauvaise conduite de ma pari, se voyaient privés de la ressource de me iaifd embarquer en qualité de mousse, car ma * joie eût été au comble. — Plus tard, j'ai vu la mer, et j'avoue que je l'ai trouvée trop ressemblante au spectacle de M. Pierre ; il me semble que les vaisseaux sont de carton, et glissent sur une rainure ; les vagues me font Teffet de calicot vert glacé d'argent, n'en déplaise à lord Byron et aux descriptions poétiques.
Le temps fraîchit, la lame devient courte, çlapoteuse et dure ; le ciel est clair encore du côté, de la France ; mais une tenture de brouillard ferme l'horizon du côté de l'Angleterre. L'eau est d'un gris verdàtre; les white-horses (che-
vaux blancs) commencent à secouer leur crinière d'écume, et accourent au grand galop du fond de l'étendue. Les white-horses sont appelés chez nous moutons, d'où le verbe moutonner, pour exprimer ces barres blanches qui zèbrent la surface de la mer quand elle devient houleuse, et qui, en effet, ont assez l'air de flocons de laine. N'y a-t-ilpas là une différence toute caractéristique? Les Anglais, peuple hippique, toujours occupés de courses, de races, voient des chevaux partout ; pour eux locéan est un turf oîi galopent des coursiers d'écume ; . pour le Français , pastoral et troubadour, la mer représente un tapis de gazon vart oii paissent de blancs moutons.
!?• — Tc«x «CH0 €C TalOBA rotes.
Le bateau s'élère, puis redescend avec une douceur perfide. Nous sommes bien rarement parallèles à Thorizon , situation désagréable à tous ceux qui n'ont pas le pied marin. Horace avait raison de dire que celui qui s'aventura le premier sur les flots devait avoir un cœur de chêne doublé d'un triple airain , et cela au propre encore plus qu au figuré. Mais éloignons ees idées malsaines.
J'ai déjà fait plusieurs traversées, et le vieux
père Océan n'a pas exigé de moi le tribut ordinaire. La Méditerranée t ce ciel liquide, ce grand saphir fondu, a été pour moi d'une clémence rare, et les Anglais de Gibraltar n'ont pas eu la satisfaction de voir un jeune Parisien prendre un teint de citron qui a fait des excès, au roulis d'un steamer britannique;-* je suis un débiteur oublié, si tant est que le Léthé existe pour les créanciers.
Cependant j'éprouve une vague inquiétude, et je pense au vers de Lucrèce :
Suave mari magno...
hexamètre excellent à débiter du rivage. Ces souvenirs classiques qui me reviennent en foule ne sont pas d'un bon augure; —le vent augmente, les roues nous envoient une poussière salée; au roulis s'est joint le tangage ; la fumée rabattue par le gros temps nous enveloppe de ^ses noirs flocons*. Si cela continue, il faudra, &i arrivant, nous ramoner la figure.
Combien de fois j'ai marché par des chemins qui ne venaient point au devant de mes pieds,
dans des filées sablées , sur des parquets parfaitement tranquilles, et cela sans apprécier mon bonheur! Aujourd'hui j'imiterais volontiers la naïveté de cette cantatrice italienne qui, malade du mal de mer, s'écriait au milieu de la Manche : — Descendez-moi, je neveux pas aller plus loin.
Pour nous distraire de ces pensées maladives» regardons les yeux de notre voisine, qui est as^ sise sur le pont, groupée dans son manteau de fourrure.
Ce sont de beaux yeux d'une teinte étrange, ni noirs ni bleus , ni gris ni fauves, mais d'un vert d'algue marine , des yeux orageux : Pro^ cellosi oculi. — Ce n'est peut-être pas un moyen d'éviler ce que je crains. — Dans ces prunelles transparentes et pi!ofondes, je reconnais les couleurs de l'Océan* 11 ne faut pas trop s'y mirer , le vertige pourrait vous prendre. Mon cœur se trouble... Que jdisais-jQ donc?— Qu'Aphrodite, née du ciel et de l'écume de la mer, avait les prunellesçde cette ieinje, qù Twenr des flots et l'or du solei] se foxidentégs^lement, et
rappellent ainsi sa double origine. (TaTrâ oommencéim compliment... le fînirai-je?)
Le froid me transit, je Tais desceildre dans Tenfrepont Quel dissolvant malaise 1 il me semble que mon âme va quiller mon corps. — saint plancher... des génisses, comme eût dît Fabbé Delille, combien je^te regrette! et qud dommage que l'on ne puisse aller dans une île ^ue par eau i Quel caractère morose doivent «voir des geus qui ne peuvent ni rentrer chei eux ni en sortir sans reconnaître Tinefficacité des bonbons de Malte I ëdl conséquence, je me croîs en droit de formuler cet axiome : — Les Hes ne sont pas des pays. — • l'admets à peine les presqu'îles, mais j'adore les contînenis.
Les stoïciens étaient des gaillards solidement tfrempés qui niaient la sonflfrance, et, au milieu des plus atrocfes tourtoénts, avaient la force morale de dire : « Douleur^ tu n'es qu'un nomi » Tenions au mal de mer le même langage , narguons-le, ne l'Admettons pas, traitons-le comme une pure abi^traction. Domptons le corps pttr i'esprit, faisons vmr à la Éiatfèrèf que l'âme «t
la matllfcssc; forçons-noas par la pensée i Toublî du présent ; à ramertume des nausées, opposons la douceur des souvenirs; faisons comme les musiciens , prenons un thème et brodons-le. Les pieds ont joué dans ma vie un grand rÔle,^sans compter le pied embaumé de îa princesse Hermonlhîs, morte il y a quatre mille ans, et qui m'a longtemps poursuivi.
' Oue les pieds soient notre thème: avecxm pareil sujet, on peut aller loiïi.
Elle avait promis de me faire une visité. — Je demeurais alors à TÂlhambra , dans la salle de las dos /lermano». — Lola, son amie, habitait xme vielle maison moresque , —la maison du
Kislar-Agassi, au temps du roi Boabdil, tout .
près des jardins de Lîndarajai. Le prétexte de
sortie était suffisamment plausible. Hlle arriva
1m matin, vers huitlieures, fine et mince dans
sa mantille, un éventai! vert à la main, un
o»ÎIet rouge à la tempe, avec cet àîr délibéré et
iUrtif à la fois qui la faisait ressembler à une
biche prenant sa résolution plour traverisef un
chemin, Je ne ratténdais pas encore, et fêtais
assis sur une marche de marbre blanc/ occupé, comme dit Gubetta, à faire se becqueter deux rimes au bout d une idée , et deux rimes espagnoles, qui pis est! car la fantasque créature m'avait ordonné de lui faire un dixain dans cette langue, que je savais fort mal, et cela avec la menace de ne pas me parler de huit jours e4 de ne pas me donner la fleur qu'elle avait po|^ tée dans ses cheveux à la promenade. — Elle était fille à tenir parole, et j'avoue que pour éviter un pareil malheur, j'aurais composé un jnadrigal sanscrit.
-r- Vous écrivez à votre nqvia , à votre maîtresse de France, me dit-elle en m'arrachant {des mains le pauvre papier tout couturé de ratures, que je n'avais pas eu le temps de cacher dans ma poche.
Les quelques mots qu'elle put saisir étaient (^'une orthodoxie rassurante : jç lui disais que ses yeux feraient fondre la Sierra-Nevada, éteînd;*aient le splei|, éclipseraient les étoiles, et autres galanteries ^ur. peu .hyjper|3oliques pour nous autres gens du^nQrd« iQûis parfai^em^t
naturelles dans la patrie des Zégris et des Abencerrages, — qui nont jamais existé, à ce que prétendent les érudils. — Métaphore à part, c'étaient des yeux qui, pour n'être pas verts... Mais ne sortons pas de notre thème.
Occupée de sa lecture, elle trempa par mégarde son pied chaussé de satin à la mode andalouse dans une de ces rigoles de marbre qui réunissent un bassin à un autre, et oh ruisselle toujours ce cristal de roche, ce diamant humide, qu'à Grenade on appelle tout simplement de * l'eau. Elle ôta son soulier , que n'aurait pas chaussé un enfant de dix ans , et dit en riant : — Quelle bonne tasse pour boire ! et le porta à ses lèvres à moitié plein d'eau. Jamais vin du Rhin dans un verre de Bohême ne me parut aussi délicieux que l'eau de la fontaine des Lions dans ce petit soulier.
• Avant de se rechausser, elle tendit vers moi sa jambe qui luisait comme une agate sous les mailles de la soie , et me dit , avec un regard tout à fait royal : — Cavalier , regardez bien ce pied, souvenez-vous que jamais vous n'en
verrez de pareil. Eh quoi! elle se trompait,
car.*.
Pouvoir magique de la pensée 1 pendant une heure, j'ai vécu réellement à six ou sept cents lieues de mon corps. Malgré la dureté de la houle et Vâcre odear.de FOcéan, j'étais bien
dans le Patio de la Tassa.
L'alcaraza d'argile poreuse posée par terre à côté de deux citrons, le nez cassé d'un des lions de la fontaine qui lui donnait une physionomie grotesquement furieuse, les fleurs du parterre, les mystérieuses inscriptions arabes , je voyais tout ; j'entendais la voix de contralto de l'amie de Lola, tantôt claire comme l'argent, tantôt riche comme le cuivre- — Je me porterais parfaitement bien sans cet infernal miroir qui est placé juste en face de moi, et qui vacille au mouvement de la vague; il brille et s'éteint comme un piège d'alouettes , puis il se ravive et jette des étincelles dans l'ombre ; la lumière tremble dessus comme du vif-argent ; il m'éblouit, me fascine et me donne le vertige. Cha- , cune de ses oscillations m'avertit de ne pas ou-
blier que je suis sur mer. —Que n'ai-je le pied assez ferme pour me lever et laller briser I... Damné miroir! puisse la première femme qui se regardera dans ta glace, se trouver une rougeur sur le nez ! elle te brisera en mille morceaux. Jai beau fermer les yeux, ses reflets louches me poursuivent et m'entrent soiis les paupières comme des lames d'épée ; allons, ma pensée, courage ! ne te laisse pas vaincre ! Encore un coup d'aile, et nous arriverons triomphants au rivage I
— . . . Comment ! vous irez au bal par cette chaleur?
— Apprenez, monsieur, qu'il ne fait jamais chaud pour aller au bal.
— Mais il n'y a pas assez d'air pour soulever l'aile d'une mouche ; vous étoufferez.
— Me prenez-vous pour une Anglaise qui s'empourpre après dîner, ou pour une Française trop serrée dans son corset ? Je vous ferai voir demain que je n'ai pas eu chaud; et, croyezen ma conscience, je ne manquerai ni une contredanse ni une valse.
En débitant cette phrase d'un ton de déesse blasphémée, elle défît son bas, arracha trois pétales d'une rose de son bouquet et les colla à son talon ; puis elle se rechaussa et dansa toute la nuit. Le lendemain , les trois feuilles étaient aussi fraîches que la veille .
Les côtes d'Angleterre commencent à se dessiner là-bas tout au bord de Thorizon. ma mémoire , dans un de tes replis secrets , dans un de ces tiroirs pleins de ces riens qui sont tout, cherche un souvenir qui puisse me faire croire que je suis assis dans ma chambre, dans un fauteuil moelleux, tranquille.
...Un jour, j'avais pris du hachich, c'est-àdire une cuillerée de paradis sous la forme d'une pâte verte. Je fis les rêves les plus bizarres : j'entendis des fleurs qui chantaient, je vis des phrases de musique bleues , vertes et rouges, qui sentaient la vanille. Une transposition complète de toutes les idées : le plafond s'entr'ouvrit , et laissa passer un talon frais, rose, poli, un talon d'ange, de sylphide, qui n'a jamais marché que sur l'azur et sur les
nuages; je devins amoureux fou de ce talon, qui valait pour moi le visage d'Hélène ou de Cléopâtre. — Etre amoureux d'un talon, cela ne s'est jamais vu ; c'est une bizarrerie incompréhensible. Et pourquoi donc, s'il vous plaît? Un talon na-t-il pas des courbes gracieuses, des finesses de lignes admirables, des teintes charmantes? Que ceux qui ne me comprennent pas aillent voir au Musée des Antiques les pieds de jaspe d'une Isis en basalte noire, et ils ne seront plus étonnés de ma passion. — Un secret pressentiment me disait que ce talon existait ; mais quelle babouche , quel brodequin , quel soulier le contenait? Oîi trouver mon idéal? Je n'avais d'autre ressource que le hachich, magicien fidèle qui évoquaitl'objet de mon amour. Une chose qui semblera incroyable, et qui est pourtant vraie comme toutes les choses incroyables, c'est que je ne m'étais jamais représenté ce talon accompagné d'un corps ; à peine si je voyais le reste du pied, comme l'adorateur d'une femme qui a de beaux yeux, et qui ne s'attache pas aux autres traits du visage. J'étais
aussi malheureux, aussi agité , aussi plein de désirs extravagants que Faust, après avoir vu rimage d'Hélène dans le miroir magique.
Un soir, elle dansait; je ne sais quel sylphe, pris de jalousie à la voir si légère, se métamorphosa en pointe de clou, et traversa Tétroite semelle de son mince soulier. Jugez quelle alarme! Tout le monde s'empressait autour d'elle. Je me trouvais là par hasard, et Ton me donna à tenir la bandelette qui devait comprimer la piqûre. Que devins-je, quand je reconnus le talon de mon rêve, ce talon qui semblait me sourire du haut des nuages I . . . Hélas ! pensai-je, il y a bien loin du talon au cœur!... Si je faisais revenir du Caire une autre portion de hachich?.,.
— Nous sommes arrivés I crie d'une voix glapissante un petit mousse en passant sa tète par l'ouverture de la cabine.
Il était temps I