I. — Idées rétrosradeft
Que doit dire là-haut ou là-bas (car ce n'est qu'une question d aniipodes) le créateur de toutes choses de la conduite que nous menons sur ce globe lerraqué ? Il avait inventé une assez jolie machine à quatr^ pieds que Ton appelait cheval. Cette machine vivante , qui se reproduisait d'elle-même, s'attelait à des voitures, se laissait mettre des selles sur le dos , et nous transportait d'un endroit à un autre avec une rapidité qui avait paru suffisante jusqu'à pré-
sent ; mais il y a des gens qui ne sont jamais contents de rien , et qui regrellenl, comme ce roi d'Espagne, de ne pas s'êlre trouvés là lorsque Dieu fit le monde, parce qu ils lui auraient donné de bons conseils. Ces gens-là, à force de recherches, de combinaisons et d'efforts, sont parvenus à fabriquer un animal de fer, de cuivre et d'acier, qui boit de Veau bouillante et mange du feu, a des roues au lieu de jambes, et ne peut marcher que sur des tringles. Cette bêle monstrueuse , qui grogne , qui glapit , éructe et produit toute sorte de bruits singuliers, traîne des fardeaux énormes plus vite que le vent!... Le venti quai- je dit là? quelle comparaison antique et surannée! le vent reste bien en arrière de la vapeur. —Celte bête ne se fatigue pas, bien qu'elle se couvre de sueur; toutefois, elle a cela.^de commun avec Texcheval, qu'elle prend le mors aux dents si oa' la surmène, éclate comme un obus, et fait payer bien cher sa vélocité. — Dans l'esprit, du peuple , une locomotive passe pour un être doué de vie, et j'avoue que je suis uai peu de
ravis du peuple. ^^ Uù savant chimiste iie vientil pas de découvrir que rhomme était un appareil consommant du carbone ? l)ans les procès qui ont suivi le désastreux événement dii 8 mai, n avez- vous pas remarqué parmi les dépositions des témoins des phrases comme celles-ci :— Le Malhieu-Murray était une machine capricieuse; Georges (leBaucher de ces chevaux de fer) se défiait de ses tours; il la montait lui-même, car elle avait ses bons et ses mauvais jours. — Une machine capricieuse I quel mot effrayant ! quel abîme de profondeur ! Le caprice , c'est la volonté, c'est la vie ; il y aura donc, dans quelques années d'ici, des machines qui vivront!
Au moyen de cette iiïvention , je viens de faire trente lieues et plus en moins de quatre heures. — Je suis furieux ; je trouve qu'on s'est arrêté trop souvent , qu'on a perdu vingt minutes. Autant aller en fiacre, autant s'asseoir sur un colimaçon. Jadis, lorsqu'on faisait quatre lieues à l'heure, on appelait cela un train d'enfer, et Ton donnait dix francs dé guides. Il est vrai que Ton avait du brtiit pour son argent :
les postillons faisaient claquer leurs fouets, les chevaux secouaient des grappes de grelots , arrachaient du pavé des milliers d'étincelles, les roues grondaient comme le tonnerre , on était cahoté, jeté d un angle à Tautre, agité comme dans un van. Cette réflexion m'est venue, et ma colère s'est calmée.
Une seconde réflexion s'est présentée à mon esprit : — Un vertige de rapidité s'est emparé des populations modernes; toutes les idées convergent de ce côté. La vapeur ne suffit déjà plus : — on cherche dans Tair comprimé, dans le fluide électrique, des moteurs encore plus puissants. Cruishanck, le caricaturiste, représente des voyageurs qui parlent pour le Bengale, et qui se placent au centre d'une énorme bombe qu'un mortier va lancer à sa destination. En 1945 , cette plaisanterie sera du plus mauvais goût. La route de l'air va bientôt être ouverte. En France, en Angleterre, plusieurs de ces fous, qu'on nomme génies lorsqu'ils réussissent, cherchent les moyens de se diriger à traversles couches atmosphériques . — Ce moyen , '
on le trouvera; il est peut-être trouvé. — En attendant, je vais vous raconter une petite histoire. —Un Anglais (cest peut-être bien un Ecossais) avait inventé une machine pour voler; — la machine achevée, le Dédale britannique voulut en faire un essai solennel; il invita beaucoup de monde à déjeûner ; — le repas fut long et magnifique ; les vins de France et d'Espagne y coulèrent à flots; après quoi l'on descendit dans la cour pour Texpérience. Le gentleman, au moment de partir, allégua qu'il avait beaucoup mangé, bu davantage, qu'il était un peu lourd, qu'il lui serait difQcile de s'élever de terre, et qu'il réclamait de la respectable société la faveur de monter avec la machine sur le bord d'un toit, du haut duquel il prendrait plus commodément son essor. Cette facilité lui fut gracieusement accordée : les aigles euxmêmes se la donnent, et se jettent dans l'air de quelque rocher ou de quelque pic. — Arrivé au bord du toit, le gentleman prit deux ou trois fois son élan, sans toutefois quitler l'élément solide. L'assistance attendait avec anxiété ; mais
notre homme, s arrêtant tout à coap, sé mit à crier d'une voix de Stentor : — John I John parut.
— Vous êtes mon domestique?
— Oui, monsieur.
— Je vous paye pour me servir et faire cé que je vous commande.
— Oui, monsieur,
— C'est bien! entrez dans celte machine, et lancez- vous...
— Monsieur m'excusera; je ne sais pas voler.
Le maître s'emporta, le domestique tint bon,
et, au grand amusement des spectateurs , une querelle en règle s'engagea.
— Monsieur, je cirerai vos bottes, j'irai vous chercher de l'eau chaude, je brosserai vos habits, mais je ne veux pas me casser le cou pour vous obéir.
— Mais je réponds de tout, mes calculs sont justes; et d'ailleurs, estimez votre carcasse , je vous la payerai.
John ne parut pas convaincu, résista, et fut glorieusement mis à la porte.
Ici se présente une q^estion de droit des plu$ intéressantes : — Un maître inventeur peut-il exiger de son domestique, comme service, d'essayer ses mécaniques et de prendre part à ses expériences?
Je disais tout à l'heure que la rapidité était un des besoins de Tépoque. — On a donc découvert depuis peu des endroits bien délicieux, bien ravissants, pour qu'il soit nécessaire d'y arriver si vite I A quelle Otaïti, à quel Eldorado, à quel paradis terrestre conduisent ces chemins, ces rails-ways inflexibles ? La terre n'a jamais été plus ennuyeuse ; toutes les difi'érences disparaissent, et il est presque impossible de distinguer une ville d'une autre ; la rue de Rivoli menace d'étendre indéfiniment ses arcades ; les paletots et les makintosh ont fait disparaître tous les costumes pittoresques. — Et d'ailleurs» arriver est toujours triste, môme quand on arrive à une belle chose. — Je voudrais qu'un* nouveau bouleversement géologique vînt tourmenter la face du globe , creusât les vallées eoi aibixnes^ soulevât les montagnes jusqu'aux cieux.
et détruisît toutes les roules! — Comme alors on réinventerait les chevaux, les ânes et les mulets ! — Quel beau voyage ce serait d'aller à Rouen !
Il y a quelques années . nous avons été à Rouen dans une petite barque, trois ou quatre amis ensemble, autant que cela, mais nous étions bien jeunes! tantôt à la voile, tantôt à la rame , le plus souvent à la dérive. — Nous abordions à des îles inconnues, pleines de saules et d'osier, plus fiers de nos découvertes que des aventuriers espagnols allant à la conquête de TAmérique. Nous surprenions les martinspêcheurs dans leur intimité. De temps en temps la barque tournait. Quels jolis naufrages! nous plongions , et nous allions repêcher notre cargaison moelleusement étalée^ au fond de la rivière, sur un lit de sable fin. — Une seule chose me contraria pendant cette délicieuse navigation : l'un de nous avait un fusil, et tirait aux hirondelles... J'avoue que je n*ai jamais compris le plaisir que Ton peut prendre à envoyer un grain de plomb à un pauvre petit oiseau qui
jouit innocemment de la vie que Dieu lui a donnée, qui nage dans Tair et la lumière, poussant de jolis petits cris , et ne faisantide mal à personne. Heureusement la poudre se mouilla, et les hirondelles purent voltiger sans péril autour de notre canot. — Ce voyage mémorable dura trois jours. En mettant le pied sur le quai, je disais : Déjà ! — L'autrejour, au débarcadère, je disais : Enfin ! — Il est vrai que.