‹ Zizi-la-gueuseChapitre 1 sur 4 · PREMIERE PARTIE LA LETTRE SANGLANTE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE LA LETTRE SANGLANTE

Un bourreau, une victime.

Par le travers de v'île Saint-Paul.

Le paquebot Ville-de-Bordeaux, faisant le service de Buenos-Ayres, avait touché, en passant, à Rio-de-Janeiro où il avait pris des passagers à Bahia et à Pernambuco. I! filait maintenant ses vingt nœuds à l'heure, sur les tlots calmes de l'Océan Atlantique et, jusqu'à cette soirée de juillet, tout faisait prévoir que la traversée de trois semaines serait délicieuse, sans à-coup, sanj accident.

Le spardeek était plein de inonde. Les passagers sortaient de table Du salon de musique, montaient les harmonies de toutes les valses rapides ou lentes, de tous les bostons simples ou doubles, de tous les pas français ou américains.

Et devant le globe rouge du soleil qui se noyait lentement, et qui. semblait vouloir caresser de son œil flamboyant les rires et les joies qui s'épanouissaient, on dansait.

On dansait, n'ayant pas le souci du lendemain...

Car ceux qui dansaient, ne se doutaient pas que le lendemain n'existerait plus pour eux... que le globe rouge du soleil avait la sinistre couleur des incendies, et que la mer n'est jamais plus traîtresse que lorsqu'elle est plus calme.

A Rio-de-Janeiro, ce magnifique navire n'avait pris que deux passagers.

Une femme d'une quarantaine d"années, un homme de

cinquante à soixante ans : Nicolas Blancafort et Sonia, sa femme : un Français, une Slave.

Dix ans auparavant, ils avaient débarqué à Rio, avaient acheté un joli chalet sur la hauteur de Castel, d'où Ton défie les épidémies et la terrible fièvre jaune.

Ils paraissaient riches. Ils n'avaient pourtant formé aucune relation. Ils avaient vécu chez eux, entre eux, pour eux... La femme douce, résignée, triste... l'homme sinistre et dur...

Les gens qui les approchaient, pour les besoins de la vie quotidienne, avaient surpris bien souvent, chez Sonia, des regards et des supplications, des regards qui disaient :

— Pourquoi me condamnes-tu à cette vie d'isolement ? Des supplications qui clamaient :

— Ramène-moi en France, auprès des visages que j'aime, auprès de mes deux fils que j'adore...

> L'homme restait indifférent, impénétrable, glacé. Ils échangeaient de rares paroles. Lui, chassait. Elle se tuait, s'aveuglant à de mmutieux ouvrages de femme, à moins qu'elle ne passât des journées entières à dormir, avec l'espoir que peut-être, à force de sommeil, l'oubli de la vie viendrait.

Ce fut ainsi que les années s'écoulèrent. Brusquement, il y avait de cela quinze jours à peine, l'homme lui avait dit :

— Nous allons partir... rentrer en France.

— Je vais revoir mes deux fils... mes deux grands garçons...

Car pour elle, pour la mère, tout est là ! Rien en dehors. Qu'importe le reste, vraiment...

Elle fit ses préparatifs de départ, fébrilement, joyeuse pour la première fois depuis l'éternité... Et quand le paquebot largua ses amarres, s'élança, frémissant et hautain sur l'océan conquis, elle vit sans regrets disparaître la retraite ombreuse, paradis sur terre, qu'on appelle la Gloria et les maisons blanches et roses, et Sainte-Thérèse et le Castel. Peu C* peu, ce fut le voile du lointain, un voile sur du soleil d'or, qui enveloppa doucement les côtes brésiliennes, le rocher fantasque du Pain de Sucre et le Corcovado d'un blanc de neige...

— Adieu, adieu, pays d'exil, pays où j'ai souffert...

Elle se retourna et par delà les "milliers de kilomètres qui la séparaient de l'arrivée, elle crut sans doute entrevoir la France, car elle murmura encore :

— Salut, pays où peut-être je vais souffrir encore... Elle chercha des yeux Blancafort. Il était assis dans un

fauteuil de toile, sous la tente qui claquait à la brise du large. Il avait les bras croisés et semblait veiller sur elle et penser :

— Ici ou là, tu ne m'échapperas pas 1

Sonia soupire profondément et se redit la plainte anxieuse, entendue tant de fois par les autres :

— Pourquoi ? Mais pourquoi ?

Cet homme, dès les premiers jours de la traversée, avait attiré la surprise des passagers. Il ne parlait pas. Il vivait en lui-même. Ce visage blême avait le masque des fatalités. Ceux qui essayeront de l'entretenir en revinrent avec une sorte d'effroi. Il n'était pas ridicule. On ne songea point à rire. On le craignit. On se rapprocha de Sonia, qui tentait avec ses grands yeux vagues, d'un gris clair, et sa figure distinguée et pâle de Slave et ses admirables cheveux de bronze à reflets d'or bruni. Malgré ses quarante ans et sa maternité, tant il y avait de grâce dans la souplesse de cette taille, tant il y avait de tristesse en elle, tant il y avait à consoler, elle attirait... Nul pourtant ne la voyait sourire... Mais on lisait sa vie dans la profondeur de son regard... cette vie était celle d'une victime... Chez l'homme, on ne lisait rien... la porte de cette âme mystérieuse et redoutable était fermée... C'était le bourreau...

On dansait sur le spardeck. On dansa très tard... Brusquement, le vent hurla... On était si joyeux et si insouciant que personne n'avait consulté le ciel... Au coup de vent, on leva les yeux... La nuit était venue depuis longtemps, mais il n'y avait pas d'étoiles... Au-dessus du navire, un gigantesque nuage d'un noir d'encre s'appesantissait... Jamais l'océan n'avait été plus calme... C'était un grand lac aux eaux immobiles... L'effroi envahit les âmes... L'homme de barre piqua dix heures... La cloche s'entendit nettement dans le profond silence qui s'était fait tout à coup. Et l'on entendit aussi le timonier qui répondait à une passagère aifolée déjà :

— Avec un navire comme le nôtre, non, madame, rien à craindre... nous avons deux hélices et deux machines... La tempête ne pourrait rien... N'y a que le feu... mais on se garde !

Beaucoup descendirent aux cabines, quelques-uns restèrent sur le pont. Parmi eux était Nicolas Blancafort. Il n'y demeura qu'une femme : ce fut Sonia...

Blancafort vint à elle et lui dit, sans terreur comme sans tendresse, cette phrase bizarre :

— Quoi qu'il arrive, je vous sauverai !.,.

— Jvaimerais mieux que vous me laissiez mourir...

— Je ne veux pas que la tempête vous prenne... vous êtes à moi... je vous garde pour moi !...

Un coup de roulis bouscula les passagers. Des ordres brefs, précis, s'envoyèrent. Le pont fut déblayé de ses impedimenta, tentes amarrées ; la tempête éclatait avec fureur, presque d'une minute à l'autre. Les vergues

ployaient, le gréenient grinçait, les amarres stridaient sur les écoutes, le beau navire craquait dans sa membrure. Les lames devenaient énormes, balayaient le pont ; les embruns allaient retomber jusque sur la passerelle supérieure du commandant à son poste.

Blancafort et Sonia étaient restés seuls. Sans doute, ils étaient habitués à tous le3 dangers, car ces deux visages n'exprimaient aucune crainte.

Lui, pâle, comme méprisant, avec un défi à ce bouleversement.

Elle, les yeux rayonnants d'un espoir, celui peut-être d'échapper enfin, par la mort, à une vie qu'on lui faisait insupportable.

Il comprit, redit encore, en souriant cette fois :

— Je vous sauverai !

Malgré les ordres, ils ne voulurent point descendre aux salons ou dans les cabines ; mais des vagues pouvaient les emporter, ils s'amarrèrent.

La tempête était déchaînée. On roulait en plein cyclone. Il y eut tout à coup un craquement terrible et le navire trembla. Le grand mât venait de s'écrouler dans un coup de roulis et deux embarcations, arrachées à leurs palans, plongèrent sous une vague et s'engouffrèrent. Les ténèbres étaient intenses. On devait craindre un abordage. Alors, la sirène gronda, lugubre, comme la plainte d'un animal fantastique. Une autre plainte y répondit aussitôt, venant des profondeurs du navire : un arbre de couche venait de se briser. Une énorme secousse ébranla ce grand corps qui frissonna longuement. Les cris des femmes montèrent, avec des rumeurs d'hommes. Malgré le vent, malgré la i'oudre, malgré les paquets d'eau, malgré les hurlements de la mer déchaînée, les passagers envahirent le pont... Une lame heurta le flanc du paquebot, grandit contre, se souleva, s'abattit, et disparut... Il y eut de la stupeur, puis des cris d'agonie... Dix passagers venaient d'être balayés comme des fétus... Et dans le silence épouvanté, un éclatement, un rauque sifflement... La machine s'affola, puis s'arrêta... Un tuyau de prise venait de se fendre, un flot de vapeur brûlante noyait les chauffeurs qui se tordirent dans un dernier spasme, avant qu'il fût possible de leur porter secours... Etait-ce possible ? D'autres éclatements, des cris, des râles... Deux hommes se jetèrent pour fermer la soupape... Ils ne remontèrent pas... Un officier se dévoua... On ne le revit plus... Le navire n'obéissait plus... jouet des lames, repoussé de vague en vague...

Enfin, un peu de calme... L'océan mollissait, comme s'il avait voulu se reposer de ce premier assaut, ou bien comme s'il s'était rendu compte que sa part de travail était faite dans la catastrophe et que la tâche d'un autre commençait,

Dans cette, minute d'effarement, mais d'espoir, un cri retentit, strident, affreux :

— Le feu ! le feu !

C'est vrai. L'incendie, dans toute son horreur, succédait aux affres de la tempête.

Pendant trois heures, les pompes luttèrent : l'incendie gagnait. Les ponts étaient envahis par la cohue des passagers, des hommes et des femmes, en détresse. Un cri d'épouvante sortit de toutes ces entrailles, le sauve-qui-peut de la foule qui délirait :

— Les chaloupes à la mer !

Déjà elles étaient envahies, parmi des scènes de tuerie, de sauvagerie abominable. Des hommes s'entr'égorgeaient. Des femmes étaient piétinées et râlaient. Quelques-unes élevaient leurs enfants au-dessus des têtes en criant :

— Sauvez-les ! Par pitié, sauvez-les !

Les chaloupes glissèrent sur les palans. La première sombra, prise par une lame qui la retourna et la brisa comme une coque de noix contre le flanc du paquebot. L'autre essaya de s'éloigner à force do rames. Trop chargée, elle coula. On entendit, dans le calme revenu, des râles avec des bruits de déglutition. Le feu s'était allongé, sournois, faisant sa besogne traîtresse, par tout le navire... Nul doute, c'était la mort... On allait sombrer... Les pompes devenaient impuissantes... on les abandonna... Le feu restait le maître...

Le commandant — un petit homme à l'allure vulgaire, mais dont les yeux étaient admirables d'énergie — remonta lentement sur la passerelle... les deux mains sur la barre d'appui... La lune qui sortit d'une trouée de nuages disloqués l'éclair a... il ressemblait à un fantôme...

Blancafort s'était attaché autour de la poitrine une ceinture de sauvetage. Il avait forcé sa femme à prendre la même précaution...

Elle disait en se débattant :

— J'aime mieux mourir que vivre une pareille vie...

— Je vous arracherai à la tempête, à l'incendie... à Dieu, si Dieu se dresse devant moi !

Il jeta une bouée à la mer... prit Sonia par le poignet, l'entraîna, l'enleva... de force.

Elle poussa un cri en se sentant dans l'espace... et tous deux roulèrent sous les flots... reparurent. Il la tenait toujours : « Laissez-moi mourir ! » Il s'accrocha à la bouée et s'y maintint... Le steamer dérivait à l'abandon... immense brasier flottant sur l'eau... Il s'éloignait lentement, dans une apothéose d'enfer... Blancafort se souleva et regarda... Un moment, dans un écartement des fumées et des flammes, il entrevit un petit homme, là-haut, debout, calme, dans des rayons de gloire... le commandant à son poste...

Une détonation formidable... des vagissements, des sanglots, des prières, des anathèmes... Les remous d'un tourbillon secouèrent î-a bouéft... Ils se trouvèrent dessous... Ils se retrouvèrent dessus... et alors, ils ne virent plus rien devant eux, autour d'eux... Le brasier venait de s'éteindre... Le navire avait sauté, et près d'eux voguaient des débris de toute sorte, avec des noyés que Blancafort repoussait du pied, dans leurs suprêmes efforts pour atteindre son refuge.

Ce fut ainsi qu'au lever du jour un bateau venant de Pernambuco les sauva...

Six semaines après, ils arrivaient à Paris, descendaient à Y Hôtel des Deux-Mondes.

— Monsieur fera un long séjour à l'hôtel ?

— Deux jours, au plus. Dans trois jours, au matin, vous me procurerez une limousine de louage que ie garderai jusqu'au soir et qui rentrera sans nous à Pans...

— Bien, monsieur, dit le gérant. Je prends note... Sonia demandait timide :

— Où irons-nous ?

— Vous le saurez... Je vous ménage une surprise...

Elle soupira, baissa la tête. Elle se résignait toujours, habituée depuis longtemps à obéir, à ne plus même discuter. Ils étaient mariés depuis plus de vingt ans et pendant les dix premières années elle avait été heureuse, heureuse infiniment, d'un bonheur sans égal, trop heureuse. Des joies aussi parfaites ne sont pas éternelles. Un jour, sans transition, sans cru'elle pût rien s'expliquer, son mari se présenta devant elle, non plus avec ces yeux si tendres qu'elle aimait, avec cet air de bonté sérieuse qui seyait si bien à ce grave et pur magistrat, mais le visage tiré, fatigué, méconnaissable, le regard méchant, les lèvres pâles par une sourde colère. Elle s'était émue, avait questionné, il n'avait pas voulu répondre. Et c'était ainsi qu'ils avaient vécu depuis lors, malgré son instance, ses suppli' cations et ses pleurs, comme deux étrangers, comme deux ennemis. Peu après, Blancafort donnait sa démission de juge d'instruction au tribunal de Bordeaux et emmenait sa femme au Brésil, laissant en France leurs fils jumeaux, joie et orgueil de la mère : Georges-Claude et Ludovic. Des ans d'exil, de solitude, d'alarmes. Enfin, la voici revenue en France... Pourrait-elle seulement les reconnaître, ses enfants ?.., Jadis, ils étaient si pareils l'un à l'autre que le père et la mère parfois s'y trompaient et les petits s'en amusaient, si gracieux et si doux !... En ces années passées au loin, ils avaient écrit, mais peu à peu la mère n'avait plus vu les âmes, dans ces lettres, dans celles de Ludovic surtout, de Ludovic qui avait quitté Paris et qui

était allé faire son éducation à New-York, sous la surveillance d'un précepteur choisi par Blancafort.

— Je vous ménage une surprise !...

Hélas ! une nouvelle torture, sans doute ! Elle s'attendait à tout. Pourtant, elle questionna encore... Là-bas, dans l'atroce nuit de l'océan, devant l'enfer déchaîné sur le paquebot, pendant que son mari l'empêchait de couler, la sauvant malgré elle, une seule pensée lui était venue :

— Je ne reverrai plus mes fils.

Et ce fut la question qu'elle posa :

— Quand les reverrai-je ?

— Demain ! !

Encore des heures à attendre. Elle tremblait d'anxiété et d'énervement. Elle ne dormit pas, compta tous les quarts d'heure, entre les quarts d'heure compta toutes les minutos... Elle aspirait de tout son cœur maternel après cette entrevue. Alors, pourquoi avait-elle si grand'peur ?

De Bordeaux, à l'arrivée du train de Pauillac, il avait envoyé deux dépêches.

L'une adressée à un certain Rouscouban ; l'autre à un certain Lauvoyer. Elle avait vu ces deux noms qui lui étaient inconnus. Il la renseigna.

— C'est à Rouscouban que j'ai confié Georges-Claude autrefois et, depuis lors, il n'a pas cessé de veiller sur votre fils... A Lauvoyer, j'ai confié Ludovic, et il n'a jamais quitté votre autre enfant...

Elle remarqua qu'il disait : « Votre fils, votre autre enfant... » Pourtant il en était le père i

Le lendemain — quelle nuit elle avait passée, sans une heure de repos i — à dix heures, un garçon monta, remit une carte de visite à Blancafort. La carte portait : « Rouscouban ».

Sonia s'écriait, dans un transport de fièvre :

— Georges-Claude l'accompagne !

— Patientez, Sonia, fit Blancafort... Veuillez patienter, je vous prie...

Il descendit au salon, où l'homme attendait, lis s'y trouvèrent seuls. Rouscouban salua. Blancafort répondit à peine, demanda simplement :

— Georges-Claude ?

— Il est au salon de lecture et attend de savoir pourquoi je l'ai amené ici...

— Bien... Asseyez-vous... Notre entretien sera court et personne ne nous écoute... Il y a dix ans, deux hommes, accusés de vol, étaient dans le cabinet d'un juge d'instruction de Bordeaux... deux êtres vicieux... qui avaient pu jusqu'alors échapper à la justice, côtoyant le code, esquivant la loi et le châtiment... mais capturés enfin, convaincus, et que le bagne, tous les deux, attendait... Il suffisait

au juge de faire son devoir bien simple et ces misérables étaient perdus... Il ne fit point son devoir et les sauva... Ces deux hommes s'appelaient Rouscouban et Lauvoyer... Le juge...

Rouscouban, — tête railleuse, yeux de fièvre — s'inclina et acheva :

— Le juge, c'était vous... Les plus étonnés furent Lauvoyer et mai... On n'a pas tous les jours pareille aubaine... On arrive chez le curieux en se disant : <c Flambé, vieux ! » et on en sort avec de l'or plein ses poches, des fafiots dans le portefeuille et une situation dans le monde... Chouette ! Vous m'avez dit : « J'ai deux fils. Je vous en confie un. Vous relèverez à votre guise. Je suis obligé de m'expatrier !... » Et voilà comment j'ai été chargé de l'éducation d'un gosse, moi, Antonin Rouscouban, professeur de philosophie, ancien lauréat de tous les concours et polyglotte...

— Qu'avez-vous fait de Georges-Claude? Rendez-moi compte de votre mission...

— C'est facile... Depuis dix ans, votre fils et moi, nous ne nous sommes pas quittés... Oh ! ce n'était pas les idées d'indépendance qui lui manquaient, et son affection pour moi ne l'étouffait pas, mais, grâce à vous, je tenais les cordons de la bourse... Et la vie s'est continuée en commun... Quelle vie ?... Vous ne m'aviez pas dit ce qu'il fallait faire du petit... Mais on ne confie pas une éducation religieuse, civique et morale à Antonin Rouscouban, sans une arrière-pensée... Et votre pensée Rouscouban; Tavait comprise... L'enfant, n'est-ce pas, devait devenir un être à mon image ?

— Passez !

— Je passe... Je ne vous conterai pas notre vie depuis dix ans. Votre rêve, et votre ordre, était que Georges- Claude fût laissé la bride sur le cou — dans cette ville où se déchaînent avec le plus d'âpreté les passions les plus violentes, la soif du gain, la bataille pour le luxe et pour l'or... Votre volonté était qu'il reçût les plus exécrables conseils, mais avec prudence, avec doigté, pour ne pas éveiller sa crainte. Vous ne pouviez, en ceci, mieux tomber, mon cher juge, qu'en vous adressant à la parole onctueuse et aux raisonnements subtils d'Antonin Rouscouban, maître de philosophie. J'ai eu jadis, dans mes conférences et même dans des réunions publiques, de grands succèï oratoires. Eh bien, j'ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre, et c'est tant pis pour votre rêve, tant pis pour votre vengeance... Votre fils Georges-Claude est resté, par ma foi bien malgré moi, un honnête homme.

Blancafort ferma un instant les yeux. Son teint prit une couleur terreuse.

\ — Oui, je comprends votre déconvenue. Il faut vous \ faire à cette idée. De vos deux fils, je ne sais pa*3 ce qu'est devenu l'autre. Quant au mien, il a la probité chevillée au corps, comme la vie... Et je vous le prédis... il perdra la seconde avant la première... C'est un être d'élection, simple, affectueux, gai, travailleur et brave... Tout petit, il s'est révolte contre moi, il a deviné que j'étais un misérable... Il aurait fallu me le donner ph.is jeune... voyezvous... Dans cette âme tendre flottaient toujours les premières leçons de la mère...

Blancafort blêmit. Un soupir gonfla sa poitrine.

— J'ai lutté contre lui pendant les premiers cinq ans... et il est arrivé ceci que pendant les cinq autres années, ce n'est pas moi, mauvais génie placé auprès de lui pour le perdre, qui ai fait sa conquête... C'est lui, l'enfant, qui m'a conquis... Je me suis mis à l'aimer, à l'admirer, à le respecter comme les gens qui ont la foi respectent ce qu'ils croient venir de leur Dieu !...

Antonin Rouscouban fléchit l'échiné et salua, grotesque.

— Je parie trois bouteilles pleines contre trois bouteilles vides que ça ne vous satisfait qu'à moitié, ma petite histoire ?

Blancafort se raidit. Il fit un effort énorme pour tirer de sa poche un carnet de chèques, dont il détacha une feuille qu'il tendit à l'ancien professeur.

— Voici la somme convenue... Allez ! Je reprends mon fils et n'ai plus besoin de vous...

Rouscouban, sans regarder, déchira le papier. Oh ! il avait gros cœur et grand regret !... Mais il le déchira...

— J'avais pour mission de faire de Georges-Claude un bandit... C'est lui qui a refait de moi un honnête homme... Gardez votre argent, mon juge... je ne l'ai pas gagné...

Pirouettant, il gagna la porte et, sans se retourner, il sortit.

Blancafort appuyait son mouchoir sur ses lèvres qu'il morda" jusqu'au sang.

— La vengeance, m'échapperait-elle ?

Il consulta sa montre :

— Onze heures ! Lauvoyer devrait être ici,..

Un garçon de l'hôtel entra, le cherchant, une carte de visite à la main. La carte portait :

« Lauvoyer, docteur en droit, docteur en médecine ». Blancaiort tressaillit.

— Je l'attends. Quant au jeune homme qui doit l'accompagner, priez-le de patienter au fumoir.

Cinq minutes après, le complice de Rouscouban se présenta : gros homme à l'œil rusé et faux, au front bas, aux lèvres fortes et pendantes... orné de bijoux en or, de mau-

vais goût... De cet homme émanait je ne sais quel relent de tous les vices, de toutes les bassesses, de toutes les corruptions...

Il salua, gauchement, uns fois, deux fois, puis n'insista plus.

— Vous savez pourquoi je vous ai fait venir... Parlez... Faites vite... Allez au but...

— Stanislas Lauvoyer, docteur en droit et en médecine, a consacré son savoir à la haute mission de désorganisation morale que vous avez ordonnée. Il n'y eut point de peine. Ce fut un terrain fertile où la semence germa... Je connais peu d'hommes mieux préparés que Ludovic à la vie d'ambitions effrénées, de ruses, de batailles et de triomphes... J'ai fait, de votre fils un chef-d'œuvre !

Dans l'éclair des yeux de Blancafort une joie passa, démoniaque. Il murmura :

— Un sur deux... Cela me suffit !

Ainsi que pour Rouscouban, il arracha une feuille remplie et signée d'avance à son carnet et la tendit à Lamvoyer qui s'inclina, après un rapide coup d'œil sur la somme.

— Vous" êtes généreux, monsieur le juge !

Il offrit une poignée de mains. Blancafort se détourna avec dégoût. Le docteur ricanait :

— Vous faites le difficile... Vous avez tort... Je vaux mieux que vous, bien que je ne vaille pas cher.

Pour la troisième fois, Blancafort prit son carnet, griffonna deux ou trois lignes au stylographe, détacha la feuille au pointillé et la tendit.

L'autre eut un geste de surprise.

— Un rabiot de cinquante mille ? Paraît que vous êtes content. Merci, prince !

Et se reculant, avec une sorte de crainte étrange chez un pareil misérable :

— C'est égal, je ne suis pas impressionnable, mais vous me faites peur... Dans mon existence panachée, /ai fréquenté bien des coquins, et je dois vous rendre justice, je n'en ai jamais rencontré un seul pour piger avec vous... Bonne chance, mon magistrat !

Sur le seuil, il s'arrête :

— Pour ce cadeau, un conseil, gratis... Votre fils est là, mais prenez garde à lui I Lorsque vous l'aurez lrché en liberté, renfermez-vous ! Renfermez-vous tous, vous et les autres ! comme on enferme les moutons quand rôdent les bêtes de rapine, affamées par les froids et les neiges... Ludovic n'est plus un homme... c'est un loup !

Il eut un geste bénisseur, de sa main scintillante de pierres fausses, et sortit, en souriant d'un air bonhomme !...

\Quelques minutes après, Blancafort se retrouvait aupTès de\ Sonia.

sonna un garçon.

Faites monter ici le jeune homme qui attend au fumoir, en même temps que celui que vous trouverez au salon de lecture.

Et à Sonia :

— Vous allez revoir vos enfants...

Transfigurée, en extase, la pauvre femme joignait les mains. Elle oubliait d'un coup les angoisses des dix dernières années, la vie lourde, menaçante, silencieuse auprèjs de celui dont l'âme lui était devenue étrangère. Elle souriait, les yeux fixés sur cette porte qui allait s'ouvrir enfin sur ses fils reconquis.

— Oh ! monsieur, pour cet instant de félicité, je vous pardonne ce que vous m'avez fait souffrir.

Le garçon avait exécuté l'ordre de Blancafort.

Au fumoir, un jeune homme attendait, debout, appuyé sur sa canne, rêveur. C'était un grand garçon svelte et robuste, aux larges épaules, cheveux coupés ras, très brun, avec des yeux couleur ardoise. Une fine moustache châtain-clair ombrageait à peine des lèvres assez fortes mais ourlées, et le jeune homme ayant bâillé parce qu'il s'impatientait, le bâillement découvrit des dents merveilleuses. D'un étui d'or, il tira une cigarette qu'il n'eut pas le temps d'allumer. Le garçon entrait.

— M. Blancafort recevra monsieur chez lui.

Au salon de lecture, l'autre fils, las d'attendre, s'était plongé dans la lecture d'un magazine anglais. Debout aussi, la canne pendue à son bras, il était l'exacte reproduction du précédent. Même taille, même carrure, même sveltesse. Et c'était, avec la même couleur des cheveux, de la moustache et des yeux, des traits pareils, coulés dans le même moule. Fantaisie singulière, et fréquente aussi, de la nature qui, dans les jumeaux, semble prendre plaisir à modeler les mêmes lignes, à estomper les mêmes ombres, à faire luire les mêmes clartés et passer les mêmes frissons, copies parfaites et inquiétantes du même modèle.

Si parfaites que le garçon de l'hôte^ interdit, resta bouche béante.

— Eh bien ! faut l'avoir vu pour le croire ! murmurat-il.

Et il fit sa commission.

Les deux jeunes gens sortirent en même temps, l'un du. fumoir et l'autre du salon de lecture, longèrent le hall et tout à coup s'arrêtèrent. Leur visage se réfléchissait, dans une vasto glace, devant eux. La glace dédoublait chacun si exactement qu'ils eurent un sursaut de surprise, se regardèrent en se trouvant face à face. Et il y eut quelques

secondes d'un silence émouvant, d'un examen plein ae trouble.

Enfin, l'un des deux ouvrit les bras :

— Mon frère ! Est-ce toi, mon frère ?

— Georges-Claude !

Ils s'étreignent, se séparent, s'examinent, pour recommencer de s'étreindre encore.

« Un honnête homme », avait dit Rouscouban. « Un * loup ! » avait dit Lauvoyer. Peut-être, mais en ce moment il n'y a que deux enfants gui, sur leurs années, en avaient vécu dix dansj des tendresses, côte à côte. De ces deux, quel était le bandit formé par un misérable ? Quel était celui dont l'âme énergique, résistante et immaculée, fleur parmi des pourritures, avait conquis l'âme abjecte de Rouscouban ? Ludovic, enfin, ou Georges-Claude ? Nous ne savons. Mais peut-être que celui qui était voué, par l'atroce et mystérieuse vengeance du père, à la perdition, au vice et au crime, aurait pu être sauvé encore, puisque la petite flamme languissante n'était pas éteinte en son cœur et puisqu'il aimait son frère !

— Troisième étage, appartement 64, avait dit le garçon.

— Notre père ! fit l'un... Depuis si longtemps que nous ne l''avons pas embrassé !

Et l'autre bégaya, les yeux mouillés, la voix assourdie par l'émotion :

— Notre pauvre gentille maman !

Ils entrèrent, et quand elle les vit, Sonia, folle, s'élança vers eux avec toute la violence de sa maternité malheureuse, les réunit sur son cœur, les enlaça, cria dans un sanglot : « Mes enfants ! Toi, mon Georges, toi, mon Ludovic ! » et s'affaissa, toute faible, dans leurs bras.

Admirable instinct de la mère ! Alors que le père, luimême, restait incertain, elle ne s'était pas trompée. Le baiser que Georges-Claude reçut, c'était bien à Georges qu'elle le donnait. L'autre, aussi ardent, était bien pour Ludovic. Us ne pouvaient être jaloux. Le foyer de cet amour brûlait pareillement pour tous deux.

Blancafort, près de la fenêtre, restait insensible à cette scène. A l'étreinte de ses fils, il répondit à peine, esquissa même un geste pour les repousser. Et sur leur joie l'accueil du père tomba comme un désastre. Alors Sonia fit cette remarque que Blancafort regardait Ludovic avec une persistance opiniâtre. Elle les attira sur un canapé, prit place entre eux, retint leurs mains dans les siennes, pleurant et riant, et conta son bonheur de les retrouver enfin.

Se tournant vers son mari :

— Pour toujours, n'est-ce pas ? Cette fois, c'est pour toujours ?

Il dit, énigmatique :

\ — Je vous demanderai encore de me consacrer la ajournée de demain sans les voir, Sonia. Demain, il faut que nous quittions Paris dès le matin.

Elle se dressa, éperdue.

— Je refuse I Laissez-moi auprès de mes fils ! cria-t-elle, véhémente, exaltée.

— J'ai dit qu'il me fallait un jour, Sonia... fit-il, sinistre... Ensuite, nous serons libres, et rien ne nous retiendra plus, ni vous, ni moi ! ..<

Les deux frères écoutaient, fra,ppés par ces paroles, devinant un secret, des détresses, tout un drame lointain qui leur échappait.

L'un des deux, froidement, examinait Blancafort, tâchant de pénétrer en lui, et il devina sans doute bien des choses, car il eut un sourire railleur, connaisseur, admiratif...

L'autre prit doucement entre ses mains le visage maternel, baigné de larmes.

Et il but ces larmes...

Celui-là, c'était Georges-Claude...

Le château mystérieux.

L'auto s'arrêta, blanche de poussière, à l'entrée d'une admirable avenue de chênes : elle venait de faire, sans panne, plus de six cents kilomètres.

Il était, neuf heures du soir. La lune brillait.

Partis le matin, Sonia et Blancafort se retrouvèrent à quelques kilomètres de l'embouchure de la Gironde, dans le doux pays de Saintonge, et comme pour bien montrer qu'ils étaient loin, loin du fracas de Paris, de sa fièvre et de ses emportements, on entendit derrière une haie, juste au moment où l'auto stoppa, la voix aigrelette d'une fille qui chantait, en son1 patois, la Chanson de la Bergère (1) :

A s'en vat, la tête couvarte D'n\ devantau de refilon..

Et slpn cotillon, qui s'essarte, Est poih trop chaud, et poin trop long.

Blancafort, qui optait sur le siège, près du chauffeur, a sauté sur la route let ouvert la portière. Sonia sommeillait. L'arrêt de l'auto venait de la réveiller. Elle descend.

(1) Chanson de M. Esmein.

— Où sommes-nous ?

— Voyez, dit-il, et reconnaissez vous-même !

Elle promène autour d'elle un regard indécis et un cri joyeux lui échappe :

— La Roche-Aiglon ! Là où je fus si heureuse ! où j'aurais voulu vivre toujours !...

Blancafort a glissé un fort pourboire dans la main du chauffeur et retiré de l'intérieur de la limousine une valise. L'auto prend du champ dans le carrefour, recule, vire, puis s'élance à toute vitesse, retournant vers Saintes, vers Paris. Elle disparaît dans le lointain. La lumière de son phare s'éteint bientôt dans la clarté lunaire.

Sonia a pris les mains de son mari. Elle frissonne, toute tremblante :

— Est-ce enfin le dernier jour de ce supplice qui dure depuis tant d'années ?

— Oui, Sonia, dit-il, c'est le dernier jour...

— Et vais-je savoir pourquoi, vous, si bon, m'avez rendue si malheureuse ?

— Vous le saurez... Venez ! Suivez-moi...

— Vous avez averti le régisseur ? Leduc nous attend ?... Je ne vois personne...

— Ne vous inquiétez de rien J'ai les clefs. Vous ne verrez personne. Leduc est mort.

— Alors, murmura-t-elle avec épouvante, qu'allons-nous faire là ?

— Chercher nos souvenirs de bonheur... tâcher d'y réveiller le passé...

Ils marchèrent sous les chênes verts dont les cimes s'entre-croisaient ; c'était l'obscurité, mais au bout de l'avenue, une tache blanche, argentée par les rayons de la lune : le manoir élégant et triste, la Roche-Aiglon, qui appartenait depuis un siècle à la famille de Blancafort et où Sonia pendant dix ans était venue passer tous les étés, dans les joies trop grandes d'un bonheur complet.

Ils marchèrent lentement. Et lui seul parlait. Chaque arbre semblait faire renaître un détail de leurs amours. Et il disait :

— C'est d'ici que vous ne manquiez jamais de venir guetter mon arrivée, lorsque j'accourais, de Bordeaux, vivre quelques heures auprès de vous...

— Des heures si douces ! fît-elle très bas, et comme en prière... Si vite écoulées !

Ils passèrent le portail de la Renaissance, en pierres rouges, dont les soubassements représentaient deux lions accroupis. Derrière, c'était la cour d'honneur, puis le vieux donjon du XIIe siècle, puis le château surplombant la vallée ombreuse et verte, au fond de laquelle, sous des roseaux, des joncs et des iris, fuyait sans bruit la Bouille-

Bleu, aux ondes tranquilles et claires. Il entraîna Sonia sur l'esplanade après avoir déposé, près du donjon, sa valise qui ne l'avait pas quitté. Mais Sonia lui échappa tout à coup, traversa l'esplanade et courut s'appuyer sur les balustres gonflés d'une végétation de pariétaires, et que supportent cinq arcades cintrées. De là, devant elle, toute une mer de feuillage s'étalait, toute une forêt de chênes dont on ne pouvait plus dire l'âge.

— C'est ici que vous aimiez venir tous les soirs, Sonia... C'est ici que pour la première fois je vous ai avoué mon ardent amour et que vous m'avez répondu : « Je t'aime ! »

— Oui, c'est ici... et quand vous me quittiez, rappelé loin de moi par quelque devoir, c'est ici encore que je venais en votre absence, et que je redisais : <c Je t'aime ! » comme si vous aviez été là... Et plus tard, quand mes fils grandirent et qu'ils commencèrent à comprendre, c'est ici, toujours, que je les amenais, devant le spectacle admirable de cette nature qui évoquait si bien les vieux temps disparus, et que je leur répétais leur prière où votre nom revenait sans cesse avec ïe bégaiement de leur amour filial... je n'y ai jamais manqué... tous ces souvenirs m'étouffent... Ai-je" enfin touché au terme de mes tortures ?...

Ils descendirent, se perdirent dans les inextricables fouillis de fougères parmi les arbres dont les ramures puissantes avaient vu les âges anciens, les chevauchées, les cavalcades des seigneurs, les misères et toutes les opulences des petits et des grands... Mais il y avait trop de souvenirs d'amour... A chaque pas, Blancafort s'arrêtait... Ils s'étaient aimés ici et puis là, et puis partout... Tout chantait l'ivresse de leurs rendez-vous... Partout, ils étaient passés enlacés, silencieux et pleins de trouble, par d^es nuits semblables... Là sur ces ponts jetés sur les vastes fossés... là-haut, au long des mâchicoulis... au pied des deux tours aux toits coniques... ils s'étaient assis contre tous ces Chênes... ils s'étaient amusés, comme des enfants, à barboter dans le ruisseau, qui riait sous ses herbes en sourdine... Ils s'étaient cachés dans le labyrinthe des grottes profondes où chaque chose prenait des airs de fantômes. Ils s'y étaient endormis parfois, à la fraîcheur reposante, durant les lourdes journées orageuses du plein été. Mon Dieu, comme ils avaient été heureux !...

— Ami, dit-elle, oppressée... c'est ici que j'ai toujours désiré mourir...

— Votre vœu s'accomplira peut-être...

Il la ramena au château. Autour d'eux, la solitude complète. Cette ceinture d'arbres les isolait du monde. Tous les crimes, tous les drames de la terre auraient pu s'accomplir là cette nuit, sans éveiller les soupçons. Depuis dix ans, en dehors du gardien Leduc, nul être humain

n'avait mis les pieds dans les vastes salles, richement meublées, où ils pénétrèrent. Cependant, la vie n'était pas loin, car, dans le silence, ils entendirent encore la fillette qui chantait :

Mais bientô-t va tomber la brume !

O se fait tard, pour la saison Faut quitter tieû pilot qui fume Pour s en r'venir-z-à la maison...

Malgré Fabandon, tout était soigné, tout était propre. Ils auraient pu s'y installer tout de suite et reprendre dès le lendemain, la vie si brutalement interrompue.

Aux premiers pas qu'elle fit dans la royale demeure, Sonia avait tressailli :

— Ami, on dirait que c'est hier que nous avons quitté ce nid de notre amour...

— Toutes choses sont restées telles que vous les avez connues... C'étaient mes ordres...

— Vous saviez donc qu'un jour vous deviez revenir?....

— Je le savais.

Elle releva sur lui ses beaux yeux tristes. Elle le vit plus pâle, plus cruel, plus sinistre que jamais. Elle eut peur... tout à coup... de se trouver là, seule, avec cet homme... I.e regard de Blancafort était étrange, plein de troubles inconnus. Il eut un rire bref, saccadé... Elle recula, bouleversée par une pensée horrible. Pour la première fois, oui, pour la première fois depuis dix ans, un doute affreux, épouvantable, venait de surgir au fond d'elle...

Cet homme avait l'air d'un fou ! Cet homme était fou ! !

Ils se trouvaient dans une chambre à, coucher dont les fenêtres donnaient sur l'esplanade. Tous les meubles, les chers meubles d'autrefois, étaient là et chaque souvenir devenait lancinant, brûlant, comme une torture. Le lit, le grand lit Louis XVI, les fauteuils et les chaises, sa coiffeuse, la bergère où elle lisait, son petit bureau... et les profonds rideaux dont la soie était doucement fanée, comme attendrie par les ans...

Il disait :

— Le soir de notre mariage, c'est ici que nous sommes venus... J'avais eu soin, comme aujourd'hui, d'écarter tout le monde... comme aujourd'hui, nous n'étions que nous deux... Nous avions apporté avec nous de quoi dîner... C'est moi qui dressai la table et qui voulus vous servir... Je vais dresser la table et vous servirai encore.

Il alluma des bougies qui restaient intactes à des candélabres. La valise contenait tout ce qu'il fallait pour une collation. Elle essaya de l'aider. Il s'y refusa :

— Non! Comme autrefois !... Comme au jour où vous m'aimiez, où vous vous êtes donnée !

— Je n'ai jamais cessé de vous aimer...

Le rire de Blancafort éclata, sec, strident. Sonia essuya son front. Maintenant, elle tremblait.

— Asseyez-vous et mangeons, dit-il. Moi, je me sens une faim d'ogre...

Elle voulut l'imiter, mais à chaque bouchée son cœur se soulevait. Lui continuait de rire.

— Ah ! ah ! c'est comme le soir de nos noces... Vous n'aviez pas faim... Moi non plus... J'avais faim et soif de vos baisers... Et vos yeux alanguis disaient (nie vous partagiez mon impatience. Ah ! ah ! aujourd'hui, je dévore, comme si je mangeais pour la dernière fois !...

Les lèvres de Sonia étaient sèches. Elle les humecta dans une coupe de Champagne.

— Tout à l'heure, nous trinquerons, n'est-ce pas ? dit-il... A notre bonheur, à nos anciennes amours.

La pensée horrible traversa de nouveau l'esprit de la pauvre femme...

— Cet homme est fou ! J'ai vécu auprès d'un fou !.., Et ce fou va me tuer !...

Elle était défaillante... Elle se leva de table, se traîna vers une fenêtre, l'ouvrit et respira... La mer verte des feuillages était devant elle, comme figée dans la clarté sereine de la lune.

Et la beurgère chérentaise Rentre avec son cheun au logis.

Dame ! a n'est point tréjou ben aise, La beurgère de noût payis...

Elle aurait voulu être auprès de cette gamine qui chantait, là-bas, dans le soir humide. Elle se retourna vivement, au choc cristallin, qu'elle entendit, d'un verre contre un verre... Elle vit son mari qui, avec sa serviette, s'essuyait lentement le front... Et quand il rejeta la serviette sur ses genoux, Blancafort lui apparut avec un visage nouveau, moins pâle, les yeux moins troubles ; ces yeux de délire et de fièvre étaient rassérénés... Il y eut presque de la bonté dans son regard...

Elle revint prendre place à table.

— C'est moi qui suis folle, pensa-t-elle. Où ai-je l'esprit ? Alors, lui, tout de suite, levant sa coupe :

— Trinquons, Sonia, et oublions le passé ! Sonia tendit son verre :

— Ami, dit-elle, je n'ai jamais repris mon cœur...

Et elle porta le verre à ses lèvres... les paupières baissées... dans un joli geste de grâce, coquette et tendre... Elle but, lentement... Et ce fut seulement quand la coupe fut vidée que Blancafort but à son tour... Après quoi, il appuya son coude sur la table et resta longtemps rêveur...

22 zizi-la-gub;tjbe

Ses yeux étaient fermés et on eût dit qu'il voulait se laisser aller au sommeil... Quand il les rouvrit, ils étaient emplis d'une immense pitié... de remords peut-être... Mais cela passa vite et le visage redevint dur, implacable et sinistre. Tout à coup, il se mit à parler bas, comme à lui-même :

— Sonia, j'ai tenu à vous conduire ici pour que vous voyiez ce château pour la dernière fois...

Elle eut un geste d'alarme.

— Ne m'interrompez pas. Je vous dirai, tout à l'heure, pourquoi nos minutes sont comptées. La Roche-Aiglon ne m'appartient plus. Je l'ai vendu, l'acte a été signé, hier, par moi, l'argent a été versé... et cet argent, sur mon ordre, a été porté au compte de Georges-Claude et de Ludovic... Quand je vous ai épousée, vous étiez pauvre... Vos enfants n'auront donc et ne peuvent rien avoir venant de vous... Le reste de ma fortune, qui était peu de chose, en dehors de ce domaine vendu six cent mille francs, n'existe plus... Les bribes en unt été dispersées par moi et les dernières sommes liquides offertes, hier, à Rouscouban et à Lauvoyer, les doux précepteur^ de vos fils, en récompense promise de leurs efforts... étaient tout ce qui nous restait...

— Nous scmmes ruinés ? dit-elle.

Et rien ne marqua chez Sonia, de la stupeur ou du regret.

— Ruinés complètement... Nous n'avons plus de quoi vivre...

— Comment vivrons-nous ?

— Nous n'avons plus besoin de vivre !... Sonia, vous vous êtes inquiétée, depuis dix ans, de mon changement d'attitude envers vous. L'heure a sonné de vous en faire connaître les raisons...

Elle se pencha, ardente, pour boire ses paroles...

— Oh ! oui ! faites cesser ce cauchemar... Je vous en supplie ! Je vous en conjure !

— L'heure est venue, vous dis-je... Sonia, je vous ai aimée follement... comme on ne peut aimer qu'une fois... Mon cœur et mes sens étaient pris... Ce furent des joies délirantes... Les avez-vous oubliées ? Non... On n'oublie pas de pareils moments ! Et, pourtant, il fut un jour où vous ne vous en êtes plus souvenue... où vous êtes devenue infâme...

— Moi ? Moi ! dit-elle, dressée, éperdue, dans une protestation de folie...

Il alla ouvrir une porte qui communiquait avec une admirable salle, cabinet de toilette et salle de bains, meublée a-ussi, comme un boudoir, d'étoffes légères. Un peu de la lumière des candélabres y pénétra. Il prit la main glacée de Sonia et l'entraîna.

— C'est ici que vous saurez tout, dit-il, parce que c'est

LA LETTRE SVNGLANTE 23

ici que le crime fut commis... Vous aimiez cette retraite, parmi ces peinturés d'artistes de la Renaissance enchâssées dans ces lambris... sous ce plafond, aux massives guirlandes de fleurs et de fruits, sculptées en plein bois... car il vous semblait, n'est-ce pas ? que vos souvenirs d'amour et vos cris de plaisir s'y éteindraient entre ces murailles épaisses et sous la lourde voûte !.,.

— Revenez à vous !

— C'est ici que je vous ai surprise un jour, alors que vous m'aviez vu partir, que vous me croyiez loin de vous, surprise, toute pâmée dans les bras d'un homme, dans les bras de votre amant... Taisez-vous, je souffre le martyre... au spectacle que j'évoque... Cet homme que je connaissais à peine, vous le receviez en secret... Mais il a fallu vraiment que votre audace fût inouïe, il a fallu que la croyance en votre impunité fût bien grande, pour négliger à ce point le souci de votre sécurité... Je vous ai surprise dans les bras de cet homme, recevant ses baisers, toute chancelante, et si folle d'amour que dans un de vos gestes désordonnés vous avez renversé ce vase, sur ce guéridon, qui s'est brisé à vos pieds et dont voici encore les morceaux... Car tout est resté ici, Sonia, pareil au jour et à l'heure de votre crime...

Chose étrange ! la pauvre femme semblait, enfin, sortir de son cauchemar. Elle respirait, soulagée. Elle était redevenue souriante, avec des yeux apitoyés, infiniment tendres... Ce n'était même pas les yeux de l'amante et de l'épouse, mais ceux de la femme, presque de la mère, quand elle sait qu'elle va, d'un mot, consoler la terrible douleur de son enfant...

— Je me suis retiré... Je me suis enfui, sans qu'aucun bruit pût me trahir... Comment ne vous ai-je pas tués, tous les deux ? J'étais fou... J'ai erré toute une journée, toute une nuit, à travers les champs, les marais et les bois... Je me suis retrouvé devant la mer, seul, sur les dunes, et c'est là, devant l'immensité, que je résolus ma vengeance, immense, et profonde comme l'océan... Quelques jours après, nous étions partis pour le Brésil... L'exil n'était rien... C'eût été trop doux, vraiment... Je fis mieux... En écoutant votre entretien d'amour, vos effusions, qui parfois se précisaient par des dates, misérable, je rapprochai ces dates, et ce fut, pour moi, la certitude que vous m'aviez toujours menti, et que votre crime n'était pas d'hier, l'œuvre d'une crise passagère et d'un égarement, mais remontait aux premiers temps de notre mariage... cet homme, vous l'aviez toujours aimé, et je comparai ses traits, inoubliables, avec le visage des deux fils que vous m'aviez donnés, et que j'adorais, hélas !... C'était, à s'y méprendre, les traits de cet homme... Vos enfants ne sont pas à moi !... Ils

lui appartiennent... Et ce fut là ma vengeance, terrible, certes, monstrueuse, oui !... qui n'a réussi qu'à demi, mais qui est assez eomplè-te, cependant, pour me laisser en ce moment l'atroce joie de vous voir souffrir... de vous entendre crier dans vos tortures...

Elle se jeta sur lui, saisit ses bras, affolée.

— Malheureux, je suis innocente... avec un seul mot, je vous le prouverai... mais vous, vous, quel crime abominable avez-vous donc commis sur ces enfants ?...

— Innocente i dit-il en la repoussant avec violence...

Et il eut ce même rire qui effrayait tant Sonia, parce que c'était le rire d'un fou.

— Ecoutez donc, fit-il... car l'heure a sonné, je le répète, où il faut que vous sachiez tout... Dans un instant, ce sera trop tard... Je ne pourrai plus parler... Vous ne pourriez plus entendre î...

Il eut une sorte d'éblouissement et chancela, en portant les mains à sa gorge. Ses traits se convulfèrent. Il laissa échapper un gémissement...

Sonia, aussi, éprouvait la même torture... Sa gorge brûlait, sa poitrine était en feu... De grosses gouttes de sueur roulaient sur son front...

Elle se laissa tomber dans un fauteuil, avec un souffle rauque et précipité.

— Qu'ai-je donc ? murmura-t-elle... Je ne sais pas ce que j'éprouve...

L'effroyable erreur.

— Mon crime ? disait-il, égaré... car j'ai toute ma raison, et je sais bien que j'ai commis un crime, et que jamais peut-être vengeance n'aura été plus atroce, le voici : les deux hommes auxquels je confiais vos enfants étaient deux hors-la-loi, auxquels j'avais fait grâce, dans mon cabinet de juge d'instruction, en usant, contre mon devoir, de ma toute-puissance redoutable... Je leur ai fait grâce à une condition, c'est qu'ils donneraient à Ludovic et à Georges- Claude une instruction parfaite — et ils le pouvaient, car ils sont tous deux dans les marges de la vie où ils se traînent, dévoyés, d'une grande intelligence — mais qu'ils dirigeraient leurs âmes de façon à faire de vos fils deux misérables comme eux... sans pitié pour les douleurs humaines... armés pour bousculer autour d'eux tous les

obstacles... en révolte au besoin contre la justice ellemême...

— C'est horrible ! clama la pauvre Sonia... Je ne vous crois pas...

— Il faut me croire...

— Un père n'est pas capable d'une pareille abomination !

— Vous oubliez que je ne suis pas leur père !

— Je ne vous crois pas, vous dis-je !... Vous cherchez à m'épouvanter... Ce que j'entends est tellement monstrueux que si cela était vrai, la reste de votre existence se passerait dans des larmes de sang, dans des cris d'horreur, dans des remords qui rendent fou !...

— Par tout l'amour que j'ai eu pour vous, et que j'ai encore, hélas ! je vous le jure, j'ai fait cette chose... Sonia, il n'y a point de passion plus terrible au monde que la jalousie... c'est la jalousie qui fait commettre les plus exécrables forfaits, longuement préparés, longuement réfléchis... au milieu des tortures sans cesse renaissantes... car je vous aime, Sonia... Je vous aime et c'est mon amour qui me conseillait et me fortifiait dans l'œuvre de mal, dans l'œuvre de damné que j'avais entreprise... et que je n'ai réussie qu'à demi...

Elle reculait, loin de cet homme... Etait-ce réel, tout cela ? Etait-elle bien sûre d'entendre ?... Elle avait tant vécu dans l'adoration de ce malheureux !...

— Pitié ! Pitié ! bégayait-elle, avec des gestes pour repousser des images qui voltigeaient autour d'elle, grimaçantes, dans des rictus de mort... Pitié ! Réveillez-moi ! !

— Je n'ai réussi qu'à demi... L'un de vos fils a résisté aux infâmes conseils...

Une joie céleste, sur le visage de la mère... une fraîcheur parmi ces brûlures... Et ce fut bien un cri maternel qui s'échappa de ce cœur bouleversé :

— Je ne veux pas connaître quel est celui des deux dont vous avez fait un bandit... Ils m'aiment... je l'ai bien vu hier, à leur tendresse... Des fils ne sjnt pas perdus tant qu'ils aiment leur mère... Votre œuvre effroyable, c'est moi qui la détruirai... Je serai plus forte que le vice, que le mal, puisque j'aurai mes larmes pour supplier, puisque je suis l'amour...

— V03 fils seront livrés à leurs seuls instincts, car nous allons mourir !.,.

— Mourir !

— J'ai versé du poison dans nos verres et nous l'avons bu tout à l'heure jusqu'à la dernière goutte.

Elle tomba à genoux, brisée, les bras tendus vers lui... les yeux exorbités, et, pendant quelques minutes, on n'entendit plus que son souffle haletant...

Elle reprit lentement ses forces... Lui, le malheureux,

venait de s'affaisser dans un fauteuil.. Ses doigts se crispaient à sa poitrine... La mort venait, sans doute, pour lui comme pour elle... Et elle était sinistre, la mort de ces deux êtres, face à face en ce château abandonné où nul être humain ne les soupçonnait à cette heure... Il balbutiait :

— Sonia, je voas aime... Je vous ai trop aimée... J'ai vraiment trop souffert !...

Quel effort galvanisa la pauvre femme ? Elle se traîne jusqu'à lui sur les genoux... Il faut qu'elle soit tout près de lui pour qu'il puisse l'entendre. Sa voix est si faible que, de quelques pas, il ne l'eût point entendue... Et il faut qu'elle parle...

— C'est vrai, tu n'as pas menti. Je sens le poison qui me brûle... Et pourtant ce n'est pas de cette souffrance-là que je meurs... Je meurs de ce que tu viens de me révéler sur mes fils... Eh bien, tu as trop souffert, dis-tu ?... Non, tu te trompes, tu vas souffrir plus encore... Ce que tu as fais est effroyable, vois-tu... Tu aurais dû épargner mes fils, qui ne sont pas coupables du crime que tu me reproches... Et moi, moi...

Elle eut la force de se redresser et ce fut debout qu'elle jeta ce grand cri :

— Moi, malheureux, je suis innocente...

— Non... Qu'importe !... A présent que nous allons mourir, je vous pardonne !

— Et moi, je ne vous pardonnerai pas !... Vous mourrez sans mon pardon, vous mourrez sans ma pitié... Je suis innocente... 11 est vrai qu'un jour, ici, vous avez pu me surprendre dans les bras d'un homme, toute meurtrie par son étreinte passionnée... Vous m'avez vue une fois, vcus auriez pu me voir, auparavant, bien d'autres fois encore... L'homme n'était pas un amant, l'homme était mon frère !... Et si, en ce jour néfaste, ses baisers étaient plus tendres, c'est qu'ils étaient des baisers d'adieu... Il s'exilait et je savais que je ne devais le revoir jamais plus...

— Vous n'avez eu qu'un frère... râla-t-il... et ce frère était mort depuis longtemps !

— Il vivait !... Ah S si j'avais pu deviner votre jalousie criminelle ! Mon frère vivait... Pour ma détresse, à moi ! Pour votre honte, à vous, magistrat... Courte, mais lamentable histoire... Mon Dieu ! donnez-moi la force d'aller jusqu'au bout...

Ses genoux pliaient... Elle suffoqua... Ses dents s'entrechoquèrent... puis elle se remit. La mort venait de passer... s'éloignait en lui donnant quelques minutes de répit...

— C'était mon frère !... Mon frère, Karl Vassilevitch... Sur le visage de mes fils... ce sont ses traits... que vous avez reconnus... Il avait fait courir le bruit... de sa mort...

La vérité, c'est qu'il s'était lié avec les plus dangereux anarchistes... Il y avait, alors, à Saint-Pétersbourg... un savant français, Saint-Cast... un illuminé... chimiste à la recherche de découvertes destinées... à rendre la guerre impossible... tant elle deviendrait meurtrière... Cœur généreux et confiant... Il avait formé des élèves... L'un d'eux profita de ses leçons et de son laboratoire dans un but criminel... îe trahit... Une effroyable tuerie fut le résultat de la trahison. On envoya Saint-Cast, innocent, en Sibérie. Il y est encore. Le traître prit la fuits... C'était mon frère... Il vécut d'abord en se cachant en France, ayant horreur de son acte, puis quitta l'Europe... C'est tout !...

Elle s'arrêta, ses genoux pliaient tout à fait.

Elle roula aux pieds de Blancafort... et ses derniers mots passèrent dans un souffle :

— A vous... magistrat honoré, sans tache, pouvais-je révéler la parenté ignoble ?... sans briser votre carrière... votre vie ?... C'est mon silence qui m'a tuée...

Elle étendit les bras sur la mosaïque froide du parquet, laissa, dessus, glisser sa tête et ferma les yeux... prête à la mort qui approchait...

Lui, se taisait...

Ces paroles mireu* longtemps à pénétrer jusqu'à son cerveau.

Quand il comprit, il eut un cri de fou :

— Sonia, Sonia, dites que vous mentez.

Il écouta la voix qui lui parut lointaine :

— Karl était mon frère ! !

— Sonia, par pitié, vous mentez ! Dites que vous mentez ! î

La voix devint plus lointaine encore :

— Karl était mon frère ! !

— Sonia, c'est effroyable... Pitié, Sonia, pardon ! Plus rien ne répondit.

Un sanglot affreux, un cri d'agonie et il roule auprès d'elle, contre le joli corps aux formes souples, où toujours tout avait été amour et tendresse pour lui...

Un long silence...

Dehors, une brise fraîche, venant de la mer, fit frissonner les feuilles des chênes verts.

Cependant, ils ne sont pas morts...

De temps en temps, un soupir, une plainte... révèle la torture qui les broie...

C'est elle qui se soulève... se ranime... C'est Sonia qui puise UDe force nouvelle dans la pensée qui vient de traverser son agonie...

La pensée de ses fils !... Réparer l'exécrable crime ! Les sauver l'un par l'autre !... Confier à l'un la mission divine, la mission surhumaine de veiller sur l'autre..., de le proté-

28 ZIZI-LA-GUEUSR

ger malgré lui, de le ramener au bien, au nom de la mère qui avait été si malheureuse et dont, le cœur saigne, au nom de la mère qui se meurt...

Et la voilà qui se traîne, sur les genoux, sur les mains...

Ce qu'elle veut ? Ecrire à son fils, à celui des deux que le crime n'a pas touché et qui est resté l'enfant tendre, tel que la mère l'avait choyé autrefois. Elle ne s'est pas encore demandé, la malheureuse, quel était celui-là, de ses deux enfants. Elle ne s'est pas dit qu'elle l'ignorait. Elle est, pour l'instant, dans 1a peur de mourir sans avoir essayé ce moyen de salut.

Dans sa chambre à coucher, elle réussit à se lever, à se tenir debout, et, en s'appuyant aux meubles, aux chaises, à la muraille, elle se dirige vers le petit bureau. C'était là, jadis, qu'elle écrivait... Tout est en place, l'encrier, les parte-plumes, dont les plumes sont rongées par la rouille... Il y a du papier, aussi, aussi des enveloppes. Oh ! Blancafort l'a bien dit. Tout est resté en place. Mais l'encre est desséchée depuis longtemps au fond de l'encrier. Et, expirante d'horreur, elle cherche partout des crayons, sans les trouver... Elle tombe sur une chaise, devant le bureau. Sa tête vacille. Ses doigts s'enfoncent dans la chair de son front. Que faire ?...

— Je ne veux pas mourir !

Et il semble vraiment, par une sorte de miracle, que sa volonté éloigne la mort ! !

Là, dans cette mignonne boîte de vieil émail, il y avait des épingles. Elle l'ouvre. Les épingles y sont encore. Elle en prend une, la plus longue, et relève la manche de sa robe jusqu'à la saignée du bras... Elle enfonce, de toutes ses forces, l'épingle dans la veine...

Elle n'a presque point ressenti de douleur.

Son corps est comme paralysé... la volonté seule survit... le corps est mort !

Aucune goutte de sang n'apparaît... Une seconde passe, deux secondes, trois secondes.

Elle élargit la blessure, elle se martyriserait, s'il le fallait... Quelle attente !...

Enfin, du rouge apparaît...

Une grosse goutte de sang noir surgit lentement, se gonfle, puis une autre... coule le long du bras blanc... et elle y trempe une plume neuve...

Elle écrit :

« Consacre ta vie à ton frère,.. Au prix de ton bonheur, » s'il le fallait, empêche-le de descendre dans tous les » vices... de rouler dans tous les crimes... »

Le sang épais, lui permet à peine d'écrire...

Le sang, épais, se raréfie, ne coule presque plus...

<( Ta mère, mourante, victime, affolée, Vadressc cette » prière suprême, qu'elle trace avec les, dernières gouttes » de son sang... »

Les mots vont être presque illisibles... car la veine ne rend plus :

« Elle te bénit ! »

Elle glisse la lettre dans une enveloppe, porte l'enveloppe à ses lèvres pour la coller, mais ses lèvres sont desséchées, tuméfiées... Impossible... Alors, elle appuie la partie gommée sur son front où roulent des gouttes de sueur glacée... Et c'est ainsi qu'elle la ferme...

Elle reprend la plume... Et elle jette un cri d'inexprimable détresse...

Quel nom mettra-t-elle ? A qui cette lettre sera-t-elle adressée ?

Quel nom ? Ludovic, pour protéger Georges-Claude ? Georges-Claude, pour protéger Ludovic ?

Quel sera le berger qui protégera le troupeau contre le loup ?...

— Oh ! mon Dieu î mon Dieu î inspirez-moi !...

Mais Dieu est sourd et aveugle... Aucun rayon ne s'allume dans ces ténèbres, et autour d'elle, en elle, les ténèbres s'appesantissent... Le froid l'envahit... Une dernière convulsion a raison de sa résistance désespérée... Sa tête, lentement, s'est abaissée sur son bras... Elle ne bouge plus... Est-elle morte ? Rêve-t-elle ? Prie-t-elle ?

Encore un effort, le dernier... Encore une goutte de sang, à la veine de son bras... Elle y trempe la plume et elle écrit sur l'enveloppe :

Pour Vun de mes fils !

Sa tête retombe. Cette fois, c'est fini. Elle est morte et elle a l'air de dormir...

Un bruissement se fait entendre dans la salle voisine. C'est comme le glissement d'un corps qui se traîne, avec des halètements, avec des sanglots. Un grand corps apparaît au ras de la porte, dans la lumière blafarde et vacillante des bougies que la brise venue de la forêt, par la fenêtre ouverte, caresse lentement.

C'est Blancafort, pareil à un cadavre qui se ranimerait.

Blancafort qui semble sortir d'une tombe...

— Sonia !

Mais Sonia ne répond pas. La pauvre Sonia ne répondra plus jamais !

Il s'avance péniblement jusqu'à elle, se soulève contre elle, la prend dans ses bras, baise ce front jauni par la torture et qui n'a pas encore trouvé la sérénité éternelle, baise les mains glacées, baise les cheveux dénoués et tout à coup aperçoit la nudité du bras avec la légère blessure où une toute petite goutte de sang s'est figée...

— Elle a écrit !

Il voit la lettre, il lit : « Pour l'un de mes fils ! » Et il comprend. Il n'a pas besoin de déchirer l'enveloppe pour savoir ce qu'elle renferme...

La dernière pensée de la mère, est-ce qu'elle n'éclate pas, fulgurante ?...

Alors, sa main qui tremble et se tord va chercher son stylographe...

Et en caractères hourtés, informes, lisibles pourtant, il trace à son tour un nom, car il sait, lui, ce que la mère n'avait pas voulu savoir... Un nom qui, dans Tenter où il se roule, lui apparaît maintenant comme la seule espérance du rachat d'une âme... et que sa tâche de bourreau sera, quelque jour, rendue inutile peut-être...

Peut-être !

Et le nom qu'il écrit, c'est :

Georges-Claude 1 !

Puis, il se laissa glisser aux genoux de Sonia et perdit connaissance...

Mais il n'était pas mort... il râlait toujours...

Mais que buffe le vent de bise La bairgère s'en vat au champ Et, sous lieu vent fred qui la nise, A tricote tout en marchant.

La petite pastoure du pays de Saintonge s'arrêta, tête en l'air, yeux écarquillés, et bouche béante, dans la grande avenue des chênes verts au bout de laquelle était le manoir...

Elle venait de voir de la lumière à une fenêtre... cette fenêtre s'ouvrir... et distinctement elle avait vu aussi une femme qui se penchait pour se retirer presque aussitôt.

Mais la fenêtre resta ouverte et la lumière continua de briller... là-haut., falote.

Elle eut peur, fit un grand signe de croix et prit la fuite... car c'était des revenants bien sûr, puisque le château était inhabité, puisque personne n'en avait les clefs, sauf Leduc, et puisque le vieux Leduc était mort...

Elle s'enfuit et alla conter son épouvante et l'apparition, à la ferme.

Oïi ne la crut pas.

Alors, elle dit au fermier :

— Suivez-moi, et je vous montrerai la fenêtre.

On la suivit — le fermier et ses garçons — et elle montra. Les bougies vacillaient, contre la façade, faisant de l'ombre et de la lumière. A la fenêtre, aucune figure ne se présenta. Ils firent le tour de la Roche-Aiglon et remarquèrent que la grande porte était ouverte en haut du perron de la cour d'honneur. Donc, il y avait des hôtes au château... Des voleurs, sans doute... Le père Leduc n'était plus là pour défendre le bien de ses maîtres.

— Faut les pincer comme dans une souricière ! fit le fermier. Seulement, défions-nous !

On courut chercher des fusils et des fourches. On garda toutes les issues, en silence.

Après quoi, bravement, le fermier se hasarda, une lanterne à la main...

Cinq minutes après, il redescendait, éperdu, en hurlant :

— Les maîtres du château ! assassinés !... Monsieur et madame, l'un près de l'autre... C'est affreux !

Un garçon de ferme monta à cheval et, à bride abattue, courut à Saintes, prévenir la justice...

Au matin, le parc et le château étaient pleins de monde. Tout le village voisin, tous les hameaux, jusqu'à Saint-Porchaire, semblaient être rassembles là !...

Sonia était morte, déjà raidie...

Blancafort vivait...

Le malheureux avait si bien prévu sa fin et celle de sa femme, qu'il avait songé à tout, préparé tout. En touillant dans son portefeuille, on trouva une lettre qui disait le suicide, à deux, sans en expliquer les raisons, sa volonté d'être enterré à la Roche-Aiglon, au cimetière du village, et d'autres papiers où les adresses de Ludovic et de Georges- Claude, à Paris, furent retrouvées.

Des dépêches partirent aussitôt, leur apportant la douloureuse nouvelle...

Blancafort fut conduit à l'hôpital de Sairtes.

On avait trouvé aussi, sur le petit bureau, la lettre de Sonia, sanglante du sang de la mère. Le magistrat ne se reconnut pas le droit de l'ouvrir. Les aveux de Blancafort écartaient toute idée de crime. Le suicide consenti paraissait évident. Il la remettrait ou la ferait passer à Georges- Claude.

Georges-Claude arriva dans la nuit, accablé par cette catastrophe. Il se voyait en plein mystère. Du reste, depuis dix ans qu'il était loin du père et de la mère, ne vivait-il pas en plein drame ?

Il était venu seul...

Ludovic n'avait pas été trouvé chez lui.

Ce fut le juge qui remit à Georges-Claude la lettre rouge...

Il la déplia en tremblant... et quand il eut fini la lecture, il était mor tellement pâle... Il ferma un instant les yeux... C'était comme des milliers d'étincelles qui passaient sous ses paupières.

Le juge lui expliquait le drame affreux...

Georges-Claude écouta, bouleversé, hors d'état de rien entendre, ni de rien comprendre...

Il ne pleura point... C'était le désespoir immense, concentré, tragique...

En revenant du cimetière, il courut à l'hôpital... Blancafort, sans être hors de danger, pouvait parler... Sonia, la victime, était morte... Lui, le bourreau, survivrait à la terrible nuit.

Georges-Claude 3'approcha du lit : ce fut une rencontre émouvante au possible... De sourds sanglots sortaient de la gorge de Blancafort, contractée...

Le fils tendit la lettre sanglante... C'est à peine s'il put balbutier :

— Est-ce vrai, père ?

— C'est vrai... Et c'est moi qui ai tué votre mère... Ce n'est pas tout... auparavant, j'avais cherché à tuer votre âme... Je ne demande pas votre pardon... Je sais que je ne l'obtiendrais pas... J'en suis indigne et je suis indigne de reparaître devant vous... Votre mère, en mourant, a eu la force d'écrire... Je n'avais pas lu sa prière suprême... Je la devinais... Et je devinais aussi quel était celui de vous deux à qui elle l'eût adressée, si elle avait connu la vérité... Elle est morte sans savoir... vous aimant tous deux de la même passion, puisqu'elle ignorait lequel de vous doux était resté bon, lequel avait l'âme corrompue...

— Ainsi, dit Georges à voix basse, contenue par l'épouvante, c'est vous, père, c'est vous qui aviez voulu... de mon frère et de moi... faire deux misérables...

— Oui, pitié pour moi. mon fils... pitié...

— En recevant les leçons infâmes de l'homme à qui vous m'aviez confié, j'avoue que cette pensée m'était venue, mais je la repoussais avec horreur...

— Pitié, ne m'accable pas ! C'est moi qui, sur la lettre inachevée de ta mère, ai écrit ton nom, Georges, parce que tu es resté un honnête homme... Georges, ce n'est pas moi qui te supplie... c'est ta pauvre mère... c'est la victime... Moi, je n'ai pas le droit d'implorer... je suis le bourreau...

Georges avait repris à son père la lettre sanglante... Et il relisait, lentement, chaque mot.

Il la porta à ses lèvres... Et il pleura, enfin, il pleura pour la première fois... Et ses larmes, qui tombaient sur les lignes rouges, tracées par les mains maternelles, les

avivaient, et semblaient en ranimer le sang... Mais il dompta son émotion...

Il murmura à lui-même :

— Adieu mes rêves d'ambition et de gloire... adieu les travaux qui étaient la joie de ma vie et qui me passionnaient...

Et il entrevit sans doute une image tendre, éplorée comme lui, une image délicieusement jolie que le bouleversement de sa vie et que son abandon allaient faire souffrir, car il disait :

— Adieu Zizi, adieu mon amour !...

Blancafort le contemplait, effaré..., mais il se taisait, n'ayant pas le droit d'implorer.

Il eût imploré vainement. Ce n'est pas à lui, le père, que l'enfant eût répondu.

L'enfant ne voulait répondre qu'à sa mère.

Il embrassa une dernière fois la lettre avec un sanglot, et balbutia :

— Je t'obéirai, maman, sois tranquille... Je consacrerai ma vie à mon frère... au prix de mon bonheur, s'il le faut, je l'empêcherai de rouler dans tous les vices et dans tous les crimes... Tu peux me bénir, chère et douce maman, je t'obéirai...

Il glissa la lettre contre son cœur.

Et il crut entendre son père qui murmurait :

— Hélas ! ce sera une tâche surhumaine... une tâche redoutable !...

— Adieu, mon père !

— Adieu, mon fils... pour toujours !... vous ne me reverrez plus ! Adieu !

— Je reviendrai demain... je resterai auprès de vous jusqu'à ce que vous alliez mieux...

Il répéta, avec un accent singulier :

— Je n'ai plus le droit de vivre parmi les hommes... Adieu, Georges, pour toujours.. -

En sortant, Georges-Claude parla longuement aux infirmiers et aux surveillants :

— Veillez sur lui et prenez garde !...

L,e lendemain, on apprenait que Blancafort, moribond, à peine sortant d'une agonie horrible, avait réussi à sortir de l'hôpital... Il avait pris la fuite... Jusqu'à présent, toutes les recherches étaient restées infructueuses... L'homme avait complètement disparu, sans laisser de traces... Le bruit courait qu'il s'était noyé dans la Charente, mais le fleuve garda jalousement son corps...

Un mois après, Georges-Claude était av>sé du retour de Ludovic... rentré à Paris depuis la veille... Sans perdre une minute, il se fit conduire à YHôtel des Deux-Mondes,

où il savait que son frère était descendu, en attendant de se préparer une installation boulevard Pe-reire.

Ludovic était chez lui.

Georges-Claude entra.

Pour ïa première fois, seuls, les deux frères étaient en présence.

L'entrevue des deux frères.

Ludovic tenait à la main la dépêche venue de la Roche- Aiglon. Sur une table s'entassaient des journaux qu'il a^ait fait acheter pour y lire le récit du drame... Das deux frères, Georges-Claude, seul, était en deuil. Ludovic n'avait pas eu le temps de changer son costume clair, de coupe élégante, contre les tristes étoffes noires...

Il montra les journaux, d'un geste brusque, à Georges- Claude :

— Je suis au courant de tout, comme tu vois, sauf de la vérité... La connais-tu ?

— Non. C'est, un acte de folie de notre père. A quelle passion, à quels mobiles a-t-il obéi ?...

Ludovic eut un sourire d'ircnie.

— Moi, je vais te le dire... Je ne difai que ce que tu souçonnes. Il y a eu, dans la vie de notre père et de notre mère, un drame... Ce drame remonte à dix ans... Un jour, sans raison, nous avons été abandonnés, chassés, exilés... Notre père se vengeait donc de nous. Qu'avions-nous fait ? Rien... Si, nous avions commis une grande faute... Nous étions venus au monde... Et notre père a dû vouloir se venger de cette naissance sur la mère à laquelle, sans doute, il reprochait quelque crime d'amour...

— Ne l'insulte pas, notre pauvre et douce maman... Tu en aurais des remords...

— Des remords, moi ? Connais pas. Du reste, je n'ai garde d'insulter. Je dis ce qui est... ce qui ne peut ne pas être... Et tout prouve que je ne me trompe pas... L'exil, le refus de nous revoir, qui a duré plus de dix ans, pendant lesquels pas une seule fois notre père ne nous a écrit... Ce retour..', la vente du château, le partage entre nous... le voyage en Saintonge... sans la pensée de revenir... l'étrange attitude de notre père envers maman... à laquelle il donnait des ordres et qui obéissait... enfin, le suicide, tout indique un projet réfléchi depuis longtemps... cela saute aux yeux... La vie, auprès de lui, a dû être lamen-

table... je plains notre mère... et la dernière nuit, au château, a dû être terrible... Laisse-moi achever... Je touche au principal... Un jour, Lauvoyer me dit : « Ton père sera content de moi !>.. Il voulait faire de toi ce que tu es devenu ! » Ce que je suis devenu, tu vas le savoir d'un mot : « Je ne crois à rien, je n'ai peur de rien... et je suis prêt à me jouer de la vie des autres, comme de la mienne, ainsi que le vent se joue d'une feuille morte qu'il ramasse en plein champ. » Et toi ?... A Paris, où tu es resté, pendant qu'on m'envoyait à New-York, les tentations n'ont pas manqué... Rouscouban m'est connu. Lauvoyer n'en parle qu'avec admiration... Il a dû te façonner à sa façon... Et l'atroce châtiment rêvé par un père qui nous renie comme ses fils, a dû être complet ?... Georges-Claude répondit lentement :

— Détrompe-toi... Là où Lauvoyer a réussi, Rouscouban a échoué... Quand il me parlait, quand il essayait de faire entrer dans mon cœur ses criminelles leçons, je n'écoutais pas... Mon âme s'absentait... Je ne voyais plus qu'une douce figure de femme, où la droiture éclatait, de qui ne tombèrent jamais que des paroles de tendresse... Et comme, tout petits, elle nous faisait comprendre où était notre devoir, je ne me suis jamais souvenu que de ce qu'elle nous apprenait...

Ludovic laissa peser sur son frère un regard de pitié et de sarcasme.

— Avant même de commencer ta vie, tu es déjà vaincu...

— Te considères-tu comme un conquérant ?

— J'en ai Târne et je m'en sens la force... parce que je n'ai pas de scrupules, et parce que je mets mon orgueil à n'avoir qu'un bloc de glace à la place du cœur... Je me sens les appétits de toutes les jouissances... Je sens, en germe, toutes les passions les plus redoutables.... Mais je sens en moi, également, la puissance qu'il faudra pour les réfréner... pareil à un homme qui pourrait jeûner pendant des jours et des jours, sans se plaindre, parce qu'il sait que l'orgie l'attend ensuite... Je jeûnerai tant qu'il faudra, mais je veux l'orgie... Je veux l'orgie de l'ambition, et du luxe, de la puissance, des femmes... Je veux dominer les hommes qui ne seront, dans mes mains, que de pauvres jouets débiles... Je ne tiens pas à travailler toute ma vie pour acquérir une fortune qui me sera inutile lorsque la vieillesse sera venue... Je veux tout de suite, demain d'un coup, la fortune, mais la fortune immense... quand même elle m'arriverait dans on ruisseau de sang... Je la veux et je l'aurai... Je sais où la prendre et je la prendrai !... Alors, je vivrai... J'ai vingt ans... La vie est à moi...

— Et si tu trébuches en chemin ?

— Je ne tomberai pas... Je suis armé contre tous les obstacles...

— Il en est peut-être que tu ne prévois point...

— J'ai tout prévu.

— Même la rencontre de ton frère, sur ta route ?

— Nous vivrons chacun de notre côté. Nous sommes trop loin l'un de l'autre pour nous rencontrer jamais... Tant mieux pour toi, Georges. Tu serais brisé !

— Tu oserais, même contre ton frère ?

— Oui, si mon frère se place entre moi et mes rêves... entre moi et les cent millions que je veux...

— Tu ignores que je sens ma force aussi redoutable que la tienne. J'ai, comme toi, la même insouciance de la vie, mais de la mienne seulement. J'ai les mêmes appétits. Je veux la célébrité, je veux davantage : la gloire. Je ne compte pas sur le crime ou sur les faiblesses, les vices ou les passions des hommes pour arriver... Je compte sur moi, sur mon savoir et sur l'âpreté de mon travail...

— Tu seras brisé...

— Je te ressemble en tout, sauf en ton âme. J'ai tes traits et tes yeux. J'ai ta taille, ton élégance, ton adresse dont tu es fier et ta force que l'on devine... Je suis plus fort que toi... Je crois !

— Est-il des choses en quoi l'on peut croire encore ?

— Je crois à mon honneur et à l'honnêteté des autres... à la science... à Dieu... à tout ce qui est bon et tout ce qui est beau... je crois à l'amour...

— Tu seras brisé... Tu es trop vieux... Tu retardes ! fit Ludovic en riant.

— Ou j'avance ! fit Georges avec douceur. Les foyers éteints engraissent la terre d'où s'élancent bientôt des fleurs nouvelles...

— D'autres fleurs !

— Les mêmes, plus éclatantes et plus fraîches... J'ai dit que je croyais à l'amour... Toi, Ludovic, à l'âge où il est le plus fort, le plus impétueux, n'y crois-tu point ?

Ludovic leva lentement le doigt et désigna une petite table... Parmi des objets de voyage, de toilette, des lettres ouvertes et des journaux froissés, il y avait une photographie dans un cadre richement orné. Et dans le cadre, une jeune fille, une enfant plutôt, car elle ne devait pas avoir plus de quinze ans, adorablement belle.

Gorges-Claude tournait le dos à son frère.

Il se pencha sur la photographie et son visage devint livide...

Un nom accourut à ses lèvres, qu'il eut à peine la force de retenir, un nom bizarre :

— Zizi ! !

Longuement, longuement, afin d'avoir le temps de se

remettre d'une émotion qui, dans sa brutalité, le bouleversait, il regarda le doux visage de vierge, au sourire mutin, aux yeux énormes... longuement, longuement, il parut admirer ce qui était vraiment admirable... les formes frêles et délicates encore de l'enfance que trahissait le maillot qui s'y collait étroitement et la taille souple qui devait ployer au moindre contact...

Enfin il fut. maître de lui... Quand il fut de nouveau, face à son frère, il était bien pâle encore, mais sa voix ne trembla point lorsqu'il dit :

— Cette enfant est divinement belle... Et tu l'aimes ?.., Ludovic haussa les épaules :

— J'ai déjà aimé dix fois avec la même passion... Donc, tranquillise-toi... Je ne cours aucun danger.. t

— Elle est ta maîtresse ? dit Georges dont la voix, malgré tout, s'étonna un peu.

Ludovic se mit à rire :

— Comme tu y vas ! Non, pas encore !... Je te dirai même qu'elle ne m'a jamais vu ... C'est toute une histoire que je te conterai un jour, si nos relations continuent, comme je l'espère... Et si elles ne continuent pas, à quoi bon te conter cette histoire ?

Georges-Claude semblait renaître. De tout cela, il n'avait entendu que les mots :

— Elle ne m'a jamais vu !

Et il se les répétait intérieurement avec une joie délirante.

— Qu'as-tu dojic ? Tout à l'heure, tu étais pâle et te voici rouge comme une tomate...

— C'est que je t'aime, Ludovic, et que je ne voudrais point te quitter sans avoir fait un dernier effort... Frère, ne me laisse pas partir désespéré... Sois juste, sois bon... Reviens à toi et laisse-toi convaincre... Viens vivre auprès de moi... Ne nous quittons pas... Tu t'associeras à mes travaux... Tu te passionneras pour mes rêves, qui seront bientôt les tiens... Je te confierai le secret des recherches que je tente, et les résultats que j'ai obtenus... À deux pas de Paris, en haut de Sèvres, dans le coin tranquille et solitaire où j'ai réuni quelques ouvriers qui partagent mes espérances et qui sont devenus mes amis, tu trouveras le calme, l'oubli de tes ambitions détestables et folies, et le bonheur. Et tu ne seras pas seulement l'associé de mes rêves les plus intimes, tu seras l'associé de la gloire qui m'attend... Frère, dans six mois, dans un an au plus, j'aurai fabriqué les moteurs qu'il faut à l'aéroplane de l'avenir... Mes calculs sont absolus, mes dessins sont prêts... le moteur existe... la machine volante, construite avec amour, avec passion, dans le plus profond mystère, essayée par moi sans témoins, jalousement, l'oiseau triom-

phant et dominateur sortira de mes mains... s'envolera

aisé et gracieux, planera, glissera dans l'éther, descendra sans fatigue avec la foudroyante vitesse d'un grand rapace pour s'arrêter sans efforts à quelques mètres de la terre où il se reposera doucement... Viens, je te dirni mes rêves, car la machine volante sera un engin de guerre formidable aussi... la Terreur aux mains de la France...

Ludovic allumait une cigarette, tirée d'un étui d'or. Il examinait Georges d'un air narquois.

Et avec une parfaite indifférence :

— Ah ! tu es inventeur ? Pauvre fou ! ! Garde pour toi tes rêves... J'ai les miens !

— Ludovic, je te supplie, au nom de notre mère...

La figure de Ludovic devint sombre, les yeux se firent mauvais, cruels.

— Georges, nous sommes d'une famille tragique. Je suivrai ma destinée. Toi, va-t'en !... Le jour où tu me prouveras que mon père s'est trompé dans sa vengeance et que notre mère a été fidèle à ses devoirs... ce jour-là, je te le promets, je redeviendrai un honnête homme, parce que, ce jour-là, je retrouverai des larmes pour les plaindre...

— L'aveu de notre père, à l'hôpital, ne te suffit-il point ?

— Non... J'aurais voulu l'entendre... Lui, je le croirais... Toi, je ne te crois pas...

— Soit... Je ne retiens qu'une chose... la promesse que tu viens de me faire... Je te la rappellerai quand il sera temps ! dit Georges avec une émotion profonde, presque avec solennité. Toutefois...

Il tira de son portefeuille un petit carré de papier, l'ouvrit, le baisa longuement, des larmes tout de suite à ses yeux, et le présenta ouvert à Ludovic surpris :

— Avec le sang de notre mère, dit-il, sa dernière, sa suprême pensée !.,.

Si fort qu'il fut, si maître de lui, Ludovic n'en resta pas moins troublé, interdit. Il dissimula son émotion sous un air ennuyé, prit la lettre rouge et la lut... Ses doigts tremblèrent un peu et Georges, ardemment, l'espoir au cœur, sur ce beau et fin visage où la fatigue des passions précoces avait déjà mis son empreinte, essayait de lire le combat intérieur, les hésitations, les remords, la révolte contre lui-même... et le triomphe de Sonia, souriant dans sa tombe...

Il crut l'avoir vaincu et que, sans avoir lutté, du premier coup, il le ramènerait :

— Ludovic, pèse bien chaque mot, relis cette lettre... écoute parler notre mère...

Ludovic mumura :

— Pauvre mamaïi !

Et Georges eut un cri de joie... Georges tendit les mains à son frère...

Mais le mal était plus profond qu'il ne pensait. La gangrène s'y était mise. Ce n'était pas du jour au lendemain que cet homme était devenu mauvais. Il avait fallu des années pour que la corruption fut complète. Elle l'était, irrémédiablement. Lauvoyer s'en était vanté. Il avait bien • fait îes choses.

Il l'avait pris par la paresse tout enfant et lentement, il avait détruit, dans la jeune âme, le3 généreuses pensées, les croyances et les illusions.

Georges s'attendait à un élan, à de la douleur, à de l'attendrissement.

Il n'y eut rien de tout cela. Ludovic se taisait et semblait réfléchir.

Ix rendit à Georges la lettre maternelle. Sa main s'affaissa dans ce geste si simple, comme si la lettre avait pesé sur ses doigts lourdement.

Et il dit, secouant la tête :

— Il est trop tard. Je ne suis ni hypocrite, ni faible... Je sais que si j'accepte ton offre de vivre auprès de toi, je n'y demeurerai pas... Cette tentative est donc inutile... Je te parle franchement... Laisse-moi diriger ma vie comme je l'entends sans te mettre en travers... C'est un conseil affectueux que je te donne, pour la dernière fois... Le mal est fait. Je n'y vois point de guérison possible... N'essaye pas d'en être le médecin...

Georges soupira. Son espérance s'envolait. Mais, brusquement, toute trace d'émotion venait de disparaître, ses traits se durcirent, ses ye-ux étincelèrent. Il y eut, sur ce visage doux, une indomptable énergie. Maintenant, il traitait d'homme à homme. Les deux frères se valaient. Il y aurait chez l'un comme chez l'autre, autant de ruse, de souplesse, de bravoure et de volonté, l'un pour le mal, l'autre pour empêcher ce mal.

Ludovic comprit et fronça le sourcil :

— Prends garde... dit-il... Tu as tort de n'avoir pas peur de moi 1...

— Je n'ai pas peur !... Adieu, Ludovic !

— Adieu, Georges !... Nous sommes bien d'une famille maudite... puisque nous voici ennemis...

— Tu te trompes... Tu es m®n frère et je t'aime...

— Mauvaise condition pour commencer la lutte...

— Tu te trompes encore... Tu as la haine, moi j'ai l'amour ! Nous sommes égaux...

Ils se séparèrent sans se serrer les mains et lorsque Georges-Claude fut parti, Ludovic resta un instant à écouter le bruit des pas qui s'éloignaient dans le large escalier de l'hôtel.

Une main grasse, chargée de bagues, s'appuya sur son épaule.

Il se retourna. C'était Lauvoyer.

— Ah ! Tu étais là ?

— Oui, dans l'autre chambre... En entrant, j'ai entendu des voix... Ça m'a paru intéressant...

— Et tu as écouté ?

— Je l'avoue... Nous avons lié partie ensemble et notre habitude est de n'avoir point de secrets l'un pour l'autre... Puis-je savoir ce que contenait la fameuse lettre ?...

— Une menace pour l'avenir... le premier rocher sur notre route, le dévouement d'un homme aussi doué pour le bien que tu m'as doué pour le mal... Voici ce que disait cette lettre : « Consacre ta vie à ton frère /... Au prix de » ton bonheur, s'il le fallait, empêche-le de descendre dans » tous les vices, de rouler dans tous les crimes... » Georges a accepté cette mission. Il aurait pu me la cacher. Il a préféré jouer carte sur table... Et ainsi, Lauvoyer, du premier coup, il se pose comme un rude adversaire...

Lauvoyer haussa ses larges épaules :

— Petit, dit-il, si nous parlions de choses sérieuses ?... Je me charge de souffler sur ton frère, le jour où il nous gênera... Après quoi, ce sera fini... Flancherais- tu, par hasard ?... Hé ! Hé ! petit î mieux vaudrait me le dire... Mais l'heure serait mal choisie... L'héritage de ton pèr9 est arivé juste à point pour te sauver d'un embarras terrible... et va te permettre de retirer les fausses lettres de change que nous avons émises avant de partir de New- York... Seulement, les lettres de change retirées, je te préviens qu'il te restera quelqus billets de mille, de quoi faire figure dans le monde pendant l'hiver. Au printemps, tu seras nettoyé, petit... L'aurais-tu oublié ?...

— Je n'oublie jamais rien... La preuve...

— Bien, très bien, petit... Donne ta preuve au papa Lauvoyer...

— Pendant l'absence que je viens de faire, tu m'as promis de mettre au point... certaine entreprise à Sèvres, sur laquelle tu n'as voulu me donner que de vagues renseignements... Je sais qu'il s'agissait d'une courtière en diamants très connue, madame Gérard...

— Chut, petit, chut ! fit Lauvoyer... Plus bas ! Très bas ! Les murs d'hôtel ont des oreillles... Je vois que ta mémoire est bonne... Bravo I... La courtière se propose- de partir pour une tournée en Europe, au compte des grands bijoutiers hollandais... Elle a chez elle, depuis hier, son stock de diamants au complet... Depuis hier seulement... Il n'y a donc pas de temps perdu... mais il n'y a pas non plus une minute à perdre... Es-tu prêt ?

— Je suis prêt î

— Cela va être ton début... Les faux, ça ne compte pas ! Es-tu l'homme au cœur fort que j'ai dressé, façonné, dont j'ai fait un admirable et redoutable instrument ?...

— Tu verras ! Tu m'as promis, pourtant, une fois pour toutes, que je ne m'attaquerais jamais qu'à des choses qui en valent la peine... Je ne serai pas un criminel vulgaire... Je vois grand !

— J'estime que les diamants vendus par moi aux receleurs de Londres nous rapporteront six cent mille francs... C'est un joli chiffre.., la vie large assurée pour quelques mois...

— Sur ce chiffre, tu prélèveras pour ta part... en attendant notre grande affaire...

— Rien, petit... Ce que tu voudras... Je fais de l'art pour l'art... J'ai mis ma fierté et ma vie en toi, mon élève et le fils de mon àme... Je n'existe que par toi... Je me traîne humblement, inconnu, dans la lumière qui émane de toi... Je suis à la fois ton esclave et ton maître... Tu garderas tout, si tu veux. Moi, je ne réclame rien... Du reste j'ai confiance... et j'ai peu de besoins... Je n'ai que des appétits grossiers qui coûtent peu à satisfaire... Toi, tu es généreux... Tu dépenses sans compter... comme un roi... Puisje maintenant vous expliquer, sire, la petite combinaison des six cent mille francs dont vous avez besoin pour votre argent de poche ?... Il faut bien vivre !...

— J'écoute...

— La maison est isolée, dans de3 jardins, sur la côte raide qui part du bas de Sèvres et monte en pente rapide vers Bellevue. Voici le plan de cette maison, avec la distribution des locaux... Rien n'y manque... En bas, le vestibule ; à gauche, le salon ; à droite, la salle à manger ; au fond, l'escalier. A l'étage, deux ou trois chambres, dont l'une sert à la domestique. C'est tout. La mère Gérard couche dans la chambre à gauche de l'escalier. C'est là qu'est le magot, dans un solide coffre-fort. Ne te frappe pas. Le coffre-fort, ce n'est rien.

— Comment t'es-tu procuré ces détails ?

— Par moi-même, mon fils. En visitant la maison, sous la conduite de madame Gérard, qui voudrait sous-louer, car son absence va durer une année ou deux... J'ai visité si minutieusement que j'ai pris les empreintes de toutes les serrures... Tiens, petit, voici la clef de la grille, celle de la porte du perron, celle de la chambre, celle de la domestique, celle du pavillon où couche le jardinier, qui îst en même temps concierge et valet de chambre...

— Ah ! diable, mais il y a tout un régiment dans cette liaison ?

— Confiance, petit, confiance ! Tu seras chez la courtière ;omme chez toi... A preuve : une dépêche est arrivée cet

après-midi, venant d'Angers, annonçant au jardinier la mort de son frère... Le jardinier est parti... Je l'ai suivi de loin à la gare... La dépêche est de ce bon papa Lauvoyer... qui a des amis à Angers... Le frère n'est pas mort... Aucun train ne peut ramener notre homme avant demain aprèsmidi... Nous avons le temps... Reste la domestique et sa patronne... Ceci, petit, est ton affaire,.. Tu as plusieurs moyens... Je t'ai tout enseigné... L'assassinat... tu y répugnes, moi aussi... Nous sommes des élégants, et c'est l'ex- Eédient suprême, en cas de péril grave... Le ligotage et le âillon... Dangereux, car la bonne femme pourrait te voir, malgré ton masque... et te reconnaître... Le masque j)eut glisser... Mauvaise invention... Nous avons mon vaporisateur, la fameuse vapeur du mortiforme, de mon invention... dont tu refuses de te servir, parce que tu n'as pas confiance, ce qui blesse mon amour-propre... enfin nous avons le chloroforme vulgaire... Tu n'as que l'embarras du choix.

- — Je m'inspirerai des circonstances.

— Tu ne trembleras pas ?... Tu ne perdras pas la tête ?...

— Non. Et toi ?

— Oh ! moi, je suis lâche. Je guetterai aux alentours. Je suis excellent pour préparer et je ne vaux rien à l'exécution. Laisse-moi dans mon rôle. Mes coups de sifflet t'avertiront, pour te rassurer, eu, s'il y a lieu, pour te mettre en garde...

— Pas de voisins ?

— A gauche, en montant vers Bellevue, un chalet inoccupé 1 Les locataires viennent de rentrer à Paris. Point de concierge. A droite, en descendant la côte, vers Sèvres, un autre où il n'y aura personne... Les deux amoureux qui l'habitent ont reçu un coupon de première iogu pour l'Opéra... total cent quatorze francs que j'ai déboursés... Ce coupon leur est envoyé par un ami qu'ils ont à l'orchestre... Ils ne rentreront pas avant une heure du matin, au bas mot. Et peut-être coucheront-ils à Paris !... Plus bas, et plus haut, d'autres villas inoccupées ou habitées, mais trop éloignées pour que tu t'en préoccupes... Une seule domestique chez les amoureux... Rien à craindre d'elle... Toutes les nuits elle découche, pour ne rentrer que vers quatre ou cinq heures du matin... La place est libr.°., sire, vous pouvez entrer !...

— Le coffre-fort ?

— Au fait, j'oubliais. Vraiment cela vaut-il la peine d'y penser ?... Puisque, grâce à mes précautions que tu ne semblés pas apprécier à leur juste valeur, tu vas opérer littéralement dans le désert, je te conseille de ne pas te gêner... Il faut faire vite... Une cartouche de dynamite...

légère... juste de quoi disloquer le bloc de fonte... Tu rafles les diamants... n'oublie pas ta sacoche... et tu files... notre auto ne sera pas loin... Tu es le roi des chauffeurs... Et le lendemain je serai à Londres.

— Pendant que tu as préparé le coup, tu n'as pas été surveillé, suivi ?...

Lauvoyer hésita un peu avant de répondre. Il fit tourner ses bagues et agita ses doigts énormes, luisants de graisse, épais comme des saucisses.

Et il finit par dire :

— Deux fois en face de l'hôtel, un miséreux en béquilles m'a tendu la main... Et hier, au bas de la côte de Bellevue, je l'ai rencontré pour la troisième fois, clopin-clopant... Je l'ai interrogé... pour l'examiner de plus près... Il me semblait avoir déjà vu ces yeux-là... Je me trompais... Il m'a répondu qu'il n'était pas mendiant de profession, mais ouvrier tailleur sans ouvrage et chargé de famille... Il m'a donné son nom et son adresse... Je m'y suis rendu... Il était absent... mais les renseignements m'ont été confirmés... Donc, rien à craindre... Ce soir, à onze heures., je t'attendrai sur le pont de Sèvres. Passe devant moi sans me parler. Je te suivrai de loin, et te rejoindrai au bas de la côte... Pas un bec de gaz... La nuit complète...

— L'auto ?

— Au coin du pont, sur l'autre rive... roues enchaînées, crainte des rôdeurs... Tu n'oublieras aucune de mes recommandations ?... Ton cœur ne bat pas plus vite ?

— Assure-toi I

Lauvoyer posa sa main potelée sur le cœur, en souriant, puis sur le front.,, puis consulta le pouls... E il hochait sa large tête bouffie, d'un air satisfait et béat.

— Tout est normal ! Ail right ! A ce soir...

— Tu ne dînes pas avec moi ?

— Non, par prudence. Mieux vaut qu'on ne nous voie pas ensemble ?

Il sortit. Ludovic alluma une cigarette Royal-Derby, lança deux bouffées en l'air et murmura, en regardant la fumée odorante qui s'allongeait contre le plafond :

— Je voudrais bien savoir comment s'y prendra mon honnête homme de frère pour sauver les diamants de madame Gérard !...

44 ZIZÎ-LA-GtJEtJSË

L'alibi.

Lauvoyer habitait le même hôtel que « son esclave et son maître ». Il remonta chez lui pour y prendre son chapeau et son parapluie. Le parapluie ne le quittait jamais, même aux jours les plus purs et les plus chauds de la belle saison.'

Lorsqu'il fut devant la porte de sa chambre, il tira sa clef, l'introduisit dans la serrure et tourna : la ports ne s'ouvrit pas. Lauvoyer donna un tour de plus. Elle s'ouvrit.

Pourtant le gros nomme n'entra pas. Il resta sans bouger, devant cette porte, comme s'il avait été frappé d'une réflexion subite.

Et en effet, il se disait :

— En sortant tout à l'heure, je me rappelle très bien n'avoir donné qu'un tour de clef...

Avant d'ouvrir, il se pencha, examina attentivement le bas de Ja porte.

— On est entré chez moi !

C'était un homme de précautions qve le gros Lauvoyer. En descendant chez Ludovic, il avait eu soin d'attirer à lui îa portière dont l'étoffe s'était prise, invisiblement pour tout autre œil que le sien, entre ie bas de la porte et le plancher. Or, plus trace d'étoffe d'aucune sorte...

Rien de plus simple à expliquer, sans doute ? Le garçon de chambre était entré ?à.

Justement, il traversait le couloir. Lauvoyer l'appela. Le garçon s'empressa d'accourir.

— Qu'aviez-vous à faire chez moi ? Ma chambre était prête depuis le matin...

Le garçon eut une légère hésitation, et finit par répondre :

— J'ai rangé !

— Personne autre que vous n'est venu ?

— Personne que je sache. Désirez-vous que je m'informe au bureau ?

— Inutile. Il y a deux clefs. Vous aviez l'une. J'ai l'autre.

Le garçon fit mine de s'éloigner. Lauvoyer le prit par l'épaule et le fit tournoyer, comme une plume. Eu même

temps disparaissait* sur ce visage de graisse, l'air bonhomme qu'il affectait, masque de son âme redoutable et cruelle. Les yeux brillaient, durs. Il était devenu pâle.

— Reste... et attends !...

Il poussa la porte et pénétra chez lui. Il ne fit qu'un pas, s'arrêta et promena autour de lui un regard circulaire, d'une étrange acuité. Tout à coup, il se dirigea vers sa valise, en bois recouvert de toile, très commune et vieillie par l'usage... râpée et salie... Elle était sur un trépied... Tout à l'heure, cette valise dépassait le trépied, à gauche, d'une quinzaine de centimètres... Il la retrouvait le dépassant à droite d'à peu près la même longueur... En outre, le trépied faisait face — c'était une précaution qu'il avait prise — aux deux serrures de cuivre du milieu d'une commode... 11 avait été dérangé... Ce n'était pas tout... Il avait accroché son chapeau à l'une des patères soutenant le rideau de la fenêtre... il le retrouvait à la patère opposée... Il le prit, examina le fond... un pli révéla qu'on avait tâté la coiffe... Ce pli n'existait pas... Ce n'était pas tout encore... La pendule n'avait jamais marché, ainsi que s'en abstiennent honnêtement toutes les pendules de tous les hôtels du monde entier... Il la retrouvait, marchant... on l'avait donc soulevée... déplacée... Le mouvement s'était répercuté au balancier... Tic, tac, tic, tac... La pendule marchait-... faisait son devoir de bonne pendule... Lauvoyer se retourna vers le garçon :

— Tu l'as donc remontée ?

— J'ai cru faire plaisir à monsieur...

— Tu n'as oublié qu'une chose : c'est qu'il est sept heures et qu'elle marque midi, imbécile.

Tout à coup, il s'écria :

— Tiens, mon portefeuille qui a disparu !... Diable ! dix mille francs qu'on m'a volés...

Le garçon était interdit. Lauvoyer se planta devant lui et croisa les bras.

— Ainsi, voilà qui est convenu, c'est toi qui es entré ? Et pas un autre ?

— Dame l monsieur... Mais quant au portefeuille...

— Tais-toi, idiot... Attends ma question... Combien t'at-on donné pour mentir ?

Le garçon parut se décider.

— Cinq louis.

— Très bien. En voici dix !... La vérité !... Quelqu'un est venu, pendant que j'étais chez M. Blancafort... Il a visité minutieusement jusqu'aux moindres choses qui se trouvaient ici... sans se douter que papa Lauvoyer est pur comme une jeune vierge, et que, s'il ne l'était pas, il aurait assez de malice pour ne rien laisser traîner derrière lui... Le signalement de cet homme ?...

— Je ne l'ai pas vu monter... Je ne l'ai pas vu entrer chez monsieur... Je l'ai rencontré dans l'escaîier comme il redescendait. Il m'a glissé cent francs dans la main en me disant : « Si M. Lauvoyer s'aperçoit qu'on a pénétré chez lui et s'il t'interroge, tu répondras que c'est toi... » Et je n'en étais pas revenu de ma surprise que l'homme avait filé... D'aboi'd, je voulus avertir au bureau... mais on m'aurait repris nu3S cent francs... probable... et, dame î c'est une somme...

— C'est bon... le signalement... n'oublie rien...

— L'air d'un rasta... vêtu à la dernière mode... redingue... vernis à guêtre blanche... un faux col haut d'un demi-mètre... des gants jaunes... un gilet à pois... des breloques d'or à une chaîne grosse comme mon pouce... des cheveux noirs... une barbe noire... des yeux de singe... à peu près de ma taille... et puis, je ne suis pas dégoûté, mais ce qu'il puait le tabac ! I

— C'est tout ?

— Oui.

— Eh bien, fiche-moi le camp ! Et remercie-moi de ne rien dire... et de ne pas t'envoyer à la police !...

Seul, Lauvoyer réfléchit longuement,. Il était intrigué. Quel était ce rasta ? Avait-il affaire à quelque grapilïeur d'hôtels ? Ou un ennemi inconnu le surveillait ? Il haussa les épaules.

— A moins que ce ne soit Georges-Claude ?...

Mais cette idée le fit rire. En outre, le signalement donné se rapportait si peu à celui du frère de Ludovic ! Il finit par ne plus s'en préoccuper.

Le même soir, à onze heures moins un quart, une auto filait à vitesse modérée par le bois de Boulogne, désert, prenait le quai et venait stopper le long de la Seine, à cent mètres environ avant d'arriver au pont de Sèvres... Un gros chauffeur, à tenue correcte, débraya, sauta lestement sur la chaussée et entra dans la limousine, qui était vide. Cs fut un autre homme qui en sortit. Il en sortit un ouvrier serrurier, vêtu d'un pantalon de velours et d'un bourgeron de toile bleue, avec un gilet où pendait une chaîne d'acier. Pour coiffure, une casquette de drap maculée de taches. Sur le dos, le sac à outils, en cuir solide. Lauvoyer venait de changer de pea*u.

Il enchaîna une roue de l'auto, pour éviter qu'on la volât, consulta sa montre. Il était onze heures moins cinq. Il se dirigea vers le pont et s'arrêta au milieu en contemplation devant la Seine qui roulait tranquille ses eaux vertes. Deux bateaux seulement étaient amarrés sur le quai de Boulogne. Ce quai, le pont, tous les alentours étaient déserts. A peine, de loin en loin, sur la route de Versailles, des points lumineux aux rez-de-chaussée des

rares cafés. Le ciel était couvert, un petit vent frais venait de se lever.

Lauvoyer est là depuis cinq minutes à peine lorsqu'il remarque un passant, pauvrement vêtu, chaussé d'espadrilles, coiffé d'un chapeau mou et pqrteur d'une large sacoche, qui le frôle du coude, lui envoie dans le nez une bouffée de cigarette et traverse lentement le pont dans la direction de Sèvres.

— Ludovic est fidèle au rendez-vous...

Il lui laisse prendre de l'avance. Ludovic l'attendra au bas de la côte. Il a étudié le plan, ce qui lui a été utile, car le jeune hommme n'est pas familier avec Paris et ses environs.

Au moment où Lauvoyer va se mettre en marche, il se retourne... Un bruit de pas... C'est un homme maigre, osseux, vêtu de guenilles et qui court le long du quai... Tout à coup, un détail singulier... et Lauvoyer se frotte les yeux pour être bien sur qu'il a bien vu... Le miséreux vient de s'arrêter de courir... Il a posé par terre la pointe de deux bâtons qu'il tenait sous le bras et il grimpe dessus.. Des échasses ? Oh 1 que non pas ! Des béquilles ! Et le voilà, clopin-clopant, le pauvre diable, qui traverse le pont en suivant la chaussée...

— Il n'est pas plus béquillard que moi ! murmure Lauvoyer... Je m'en doutais !

Il retire de son gousset un court instrument d'acier dans les anneaux duquel il glisse ses doigts... C'est un coup-depoing massif, mortel dans une poigne robuste... Le béquillard file au long des maisons, cherchant l'ombre... Deux fois il se retourne... Deux fois Lauvoyer a deviné, d'instinct, ce mouvement de défiance et s'est jeté dans une encoignure... Vingt pas, à peine, le séparent du faux mendiant... Soudain, le gros homme, si lourd d'apparence, se détend comme un ressort... bondit avec une légèreté inouïe, fantastique... retombe derrière le béquillard... son poing se lève et s'abat sur la nuque, avec la force d'une massue.

L'homme tombe, écrasé, le ventre par terre, sans un souffle, sans un cri...

— Il me semble que j'ai cogné un peu dur ! fait Lauvoyer.

Un regard autour de lui... Personne... L'obscurité... le silence... Il s'esquive...

L'avenue de Bellevue commence à la route de Versailles. Au moment ou Lauvcyer apparaît, Ludovic semble se détacher d'un mur délabré qui clôt un terrain vague, en face d'un bâtiment qui porte avec orgueil : « Gendarmerie nationale ».

— Rien de nouveau ?

— Rien, mon fils, dit Lauvoyer ave-c la plus parfaite indifférence.

Ils montent la côte. Toujours la même solitude. La nuit y est complète. De très loin en très loin, seulement, un bec de gaz. Aucune rencontre.

— Ça marche, Lauvoyer... On dirait qu'on a fait le vide, exprès pour nous, dit Ludovic...

— Pas de fièvre ?...

— Pas la moindre émotion... Je vais là comme à une partie de plaisir...

Lauvoyer l'arrête brusquement et, à voix très basse :

— Nous y sommes !

Sur la côte, à la hauteur de la rue des Eînelles, un

chalet d'apparence modeste, s'ouvrant sur l'avenue par une grille. Dans les villas voisines, pas de lumière. Là-bas, derrière d'autres vil] as et d'aatres jardinets, une masse noire, des arbres, un parc. Les becs de gaz sont loin.

— Villa des Rhododendrons... s'amuse à lire Ludovic, sur une plaque, au-dessus de la grille.

Lauvoyer lui serre la main. Chose étrange, le misérable paraît ému. Sa main est moite.

— Allons, fils... c'est ton coup d'essai... De la prudence et de la décision...

Déjà, Ludovic avait glissé la fausse clé dans la serrure de la grille... La clé tourne... Il pousse la grille qui s'ouvre lentement, sans faire de bruit.

Lauvoyer donne ses dernières instructions.

— Si tu m'entends siffler les premières mesures de la Marseillaise, c'est que tout sera tranquille... Si je siffle le Chant du départ, défile-toi au plus vite, garçon, et regagne l'auto...

Mais, Ludovic, impatient, ne l'écoute même plus... Il est entré et longe le mur garni de lierre, sans que ses espadrilles, par-dessus ses bottines, fassent crier le gravier... Le voici, rasé contre le perron, essayant d'ouvrir la porte de la villa... Ici, des difficultés qu'il n'avait pas prévues... Toute une combinaison de chaînes... Il sourit... hausse les épaules... choisit dans sa trousse une pince, un crochet, opère des pesées, écarte lentement les deux battants, fait glisser la chaîne... La serrure a cédé à la clé... Le verrou de sûreté à la pression s'est écarté du pêne... il se faufile dans l'ouverture avec la souplesse et l'ondulation d'un serpent... et il entre...

Le plan de la maison est dans sa mémoire, très présent, avec tous ses détails.

Il monte... ayant soin de suivre le mur au plus près pour ne pas faire crier le bois...

La chambre de Mme Gérard est à gauche... Il démasque sa lanterne sourde... Bon, c'est là... La chambre de la

LA LBTTRE SANGLANTE

domestique, là-bas, à l'autre bout du palier...' Il referme sa lanterne et écoute... Il lui a semblé entendre un bruit très léger, i imperceptible pour toute autre oreille que la sienne... Et chaque bruit, quel qu'il soit, n'est-il pas la menace d'i in danger ?... Oui, il ne se trompe pas... Le même bruit se reproduit... pareil à un froissement léger de papier..

Ludovic |e couche sur le plancher, son œil au ras de la porte... et te relève.

Madame Gérard est en train de liie, dans son lit, sans doute... Pa* la fente filtre un rais de lumière. A chaque page qu'eli tourne on entend le même bruissement.

La situai on est grave. Il faut patienter, jusqu'à ce que lî. femme snt endormie, ou brusquer les événements.

Il prit ca dernier parti.

\Un félin le ferait pas plus de bruit que Ludovic lorsqu'il s'approcha pn rampant de la porte de la domestique. Il s'assure qui cette porte est fermée à clé. Il colle son oreille. Rien. Si, m ronflement sonore. Celle-là, du moins, dort profondément. La clé est restée dans la serrure. Depuis longtemps jette précaution ne sert plus qu'aux cambrioleurs. Il introduit un léger instrument, pince la clé et, lentement, iurne en sens inverse. Aucun frôlement. Lauvoyer a un Uève digne du maître. Il ouvre. C'est l'obscurité. On corlinue de ronfler. Il démasque sa lanterne. Le lit est tout pès. Soudain, il referme.... Le ronflement a cessé... puislil reprend... De ce côté-là, rien à craindre. La besogne u être facile...

Sous les inêtres de la villa, un sifflement doux lui arrive : |

pillons, enfants de la Patrie

— Bon, tou va bien... Et je ne me sens pas plus ému que si j'étais lu théâtre...

Il a bondi ar le lit, les deux genoux sur la poitrine de la dormeuse, es mains autour du cou, pour étouffer les cris. Elle se cwat, mais Ludovic est d'une force redoutable, insoupçonnée l,ous son élégance et sa sveltesse... Toute défense cesse.! Elle est évanouie... Alors, il lui applique contre le visai une éponge imbibée de chloroforme...

— C'est cladque, dit-il — avec un sang-froid effrayant — une autre tois, pour lui faire plaisir, j'essayerai le mortiforrn,e duvaporisateur de Lauvoyer...

C'est fini. L\ vieille bonne a l'air d'un cadavre.

— A l'autre Il va se ran^j* contre le mur du couloir, tout centre une

armoire épaisa et large qui le dérobera à la vue de madame Gérai lorsqu'elle sortira. Et là, pour attirer

celle-ci dehors, il se met à. piétiner comme avec un bruit de lutte.

Une voix crie dans la chambre :

— Est-ce toi. Madeleine ? Que fais-tu donc ?

Le bruit de lutte continue. Alors madame Gérard apparaît» en chemise, en pleine lumière projetée par la porte ouverte. C'est une robuste femme d'une quarantaine d'années, un revolver à la main, calme et brave. Elle tourne le dos à Ludovic.

En un clin d'œil elle est renversée, un large foulard sur les yeux, son revolver arraché. Un coup sir la nuque d'une violence inouïe, l'assomme. Elle ne boige plus. Et l'éponge de chloroforme fait lentement son ofice de mort. Un coup de pied au revolver l'envoie roulœ sous l'armoire... Maintenant, Ludovic est libre... Il ;e relève, il entre... Il va ouvrir la fenêtre, prête l'oreille e. sourit... Le même sifflement continue...

Le jour de gloire est arrivé.

Il tire les rideaux épais et il a la curiosté d'aller se regarder dans une glace.

Aucune trace d'émotion sur ce joli visa;e. Les yeux brillent d'un éclat insoutenable. Et il avise le coffre-fort, presque avec mépris. Six cent mille, c'est une somme, mais, comme l'a dit Lauvoyer, c'est juste ce qu'il faut pour de l'argent de poche... Lui, Ludovic, v.ut mieux que cela! Il consulte sa montre... onze heures m quart... Il n'a pas perdu de temps... alors, il s'attaquei la masse de fonte... achève ses préparatifs... place une crtouche légère du côté de l'ouverture... et se recule...

— Il y aura des trous... mais on ne faitpas d'omelette sans casser des œufs.

A peine est-il dans le couloir qu'une sorde détonation retentit, avec des éclats du verre de la lame. A la fenêtre, restée entr'ouverte exprès, rien ne bouge. ..a déflagration s'est amortie contre l'épaisseur des rideau: Mais la glace est fendue. Le plancher est disloqué, du plamd des plâtras tombent en poussière; Ludovic promène 1 lumière de sa lanterne sur^ces décombres et sourit.

Le coffre-fort est béant, penché du côté;auche, dans le trou du plancher... Ludovic, cette fois se rie... là, un coffret... où sans doute sont les diamants.. Et c'est tout... L'armoire de fer ne contient pas autre chse... Il s'en empare, à demi aveuglé et étouffé par h fumée acre et asphyxiante... Il enferme le coffret dans s sacoche... Il va pour sortir et s'arrête brusquement...

Il lui semble avoir entendu des pas ipides, des murmures, qui venaient du jardin...

Mais Lauvoyer ?

S'il y a un danger, pourquoi Lauvoyer ne donne-t-il aucun signal ?...

Ah ! un sifflement au dehors... Et cette fois, Ludovic a un léger frisson... ce n'est plus la Marseillaise qui lui arrive de l'avenue, pour le rassurer... c'est le Chant du Départ, de Mauvais augure, qui lui dit que le triomphe, sans doute, va s'achever péniblement :

La vifctoire en chantant, nous ouvre la barrière La Liberté guide nos pa3...

Le sifflement s'éloigne. Il paraît loin, déjà, très loin. On dirait que ijauvoyer prend la fuite.

On monte ^l'escalier... Il y a là plusieurs hommes.,. Pas une minute à perdre... Ludovic enjambe la fenêtre du palier, se laisse pendre pour raccourcir la distance, tombe sur de la terre molle d'un massif, se relève, s'élance vers la grille et bondit dans l'avenue... pendant que des voix hurlent du premier étage de la Villa des Rhododendrons.

— Le voila 1 Gare à vous i Attention ! ! Tuez-le ! Tuez-le ! Un coup qe revolver... une balle qui chante contre sa

tête... il n'est! pas atteint !...

Ludovic n'a rien perdu de son sang-froid. Dans l'ombre, descendant lavenue en courant, il croit apercevoir des silhouettes... pans l'ombre, il croit en apercevoir d'autres, qui montent.] L'éveil est donné partout.,, Comment ? qui a pu deviner? le trahir? n'importe !

Il ricane : I

— Et maintenant, vieux, pour ton début, il s'agit de te grouiller !... \

L'avenue esflbarrée des deux côtés. En face de lui, une petite ruelle, étroite, se perdant parmi des murs bas, des jardinets, des Clôtures en planches. Il s'y jette, mais sans doute qu'on a feompris sa pensée, car deux gendarmes se dressent devani lui. Les poings de Ludovic se détendent à gauche, à droik,. avec une force de catapulte. Les gendarmes roulent! abattus comme des roseaux. Mais ils ont aperçu le visage du jeune bandit...

L'un d'eux erp :

— Blancafort Blancafort S !

Et l'autre, tout en se relevant :

— C'est Blancifort ! Je l'ai reconnu ! i

Ludovic est qéjà loin. Pas si loin pourtant, qu'il ne puisse entendre | les deux cris, et son nom, que l'on signale... Un moiient, sans réfléchir, il reste interdit, malgré son terrible kng-froid. Comment ces gens peuvent-ils îe connaître, lui) depuis si peu de temps en France, à Paris, et qui jamas n'avait mis les pieds à Sèvres ?... Mais

52 ZIZI-LA-GUEtJSE

un souvenir le frappe... Son frère, en l'exhortant, ne lui a-t-il point parlé de Sèvres, de ses inventions, de ses travaux dans une retraite calme ?... Sans nui doute, ce cri de « Blancafort 1 » c'est à Georges-Claude qu'il s'adresse. Il éclate de rire, tout en courant :

— Un alibi I Le voilà, parbleu 1 Je ne pouvais rien souhaiter m'arrivant plus à propos...

Il s'égare dans un véritable labyrinthe de ruelles désertes, sur la côte. Toujours, partout, des murs, des grilles, des treillages, des clôtures en palisades. On le poursuit. Dans l'ombre, il entend des pas précipités, des clameurs qui s'appellent, s'interrogent, répondent : « Nous l'avons vu ! Il est passé là I 1 Blancafort ! C'est Blancafort I » 11 lui semble que quelques-uns ont fait un détour par des ruelles, et qu'il va se trouver entre deux feux... Il s'accroche au faîte d'un mur, s'enlève, saute dans un jardin à l'abandon, et trébuche contre un âmes de pierres de démolition... Rapidement, il enlève des pierres, creuse un trou de cette façon, y jette sacoche et cotiret, replace les pierres, traverse eu courant le jardin, saute par-dessus un autre mur. un autre encore, grimpe au lcng des treillages, se perd dans des lacets inextricables... Il écoute...

Un instant de répit. Les voix se font lointaines. A-t-on perdu sa trace ?

— J'ai sauvé ia caisse ! murmure-t-il... A présent, vieux, travaille pour ta peau !

Il tressaille ; un blasphème lui vient aux lèvres. Les cris se rapprochent : « Par ici ! Par ici i » mêlés à des aboiements joyeux...

— Ils ont amené un chien de police ! Ça vi se gâter ! !

Et il reprend sa course au hasard, au travers des jardins et par-dessus les murs, se retrouve dais une ruelle, celle des Petits-Binelles, escarpée ; se jette lans une autre plus étroite encore, l'impasse des Porchères, est obligé de revenir sur ses pas, grimpe le long de la Seite-de-la-Plaine- Perdue, franchit la rue de l'Assaut, passe caos les jardins en friche, éveillant partout sur son passtge des roquets qui hurlent furieusement et dont les cris guident ceux qui le poursuivent.,, puis, tout à coup, après des tours et des détours, après une dernière escalade, une dernière chute, le voici à l'angle d'un vaste terrain vagie, où tout a été rasé avec soin, semé de gravier fin entassé comme du macadam et qui domine la côte, avec, en fac-S les coteaux qui bordent la Seine, où la lune qui se lève éclaire d'élégantes villas... Au fond du terrain, près de la rue des Binelles, une maison modeste, dont le premier élage est vivement éclairé... avec des silhouettes d'homme qui passent et repassent, se détachant en ombres sir la clarté des lampes...

LA LEjTTBE SANGLANTE 53

A l'angle du mur, Ludovic reste dans l'obscurité... tout contre un bâtiment en bois, sorte de hangar, accoté contre le mur et contre la rue.

Il n'entend olus ni les bruits de pas, ni les courses effrénées à l'hallali d'un l'homme... ni les clameurs des gens lancés à ses trousses...

Plus rien, que quelques abois des roquets, furieux d'avoir été interrompus dans leur repos et qui, par- dessus les jardins, les clôtures et les villas se répondent... Puis, tout cela finit par se taire, par se calmer... Tout semble indiquer qu'on a abandonné la poursuite...

Est-ce bien sûr ?...

Dans tous les cas, il serait imprudent à Ludovic de se risquer au dehors. Mieux vaut attendre... Dans une heure, dans deux heures, il s'aventurera de nouveau, gagnera le bord de la Seine, descendra le long des quais, jusqu'à ce qu'il rencontre l'auto de Lauvoyer...

Il respire.

— Ouïï ! Quel joli dé^ut ! ! !

Il tire son mouchoir et s'essuie le front... Il a chaud, mais il n'est pas ému. Pas un instant le sang-froid ne l'a abandonné... Jl sourit... son sourire est cruel... ses yeux luisent dans l'ombre comme ceux d'un fauve... Et pour la première fois de la soirée, il cherche dans sa poche son revolver, soulève la détente rabattue contre la sous-garde, fait glisser le bouton de sûreté, et le remet ainsi dans son veston, prêt à faire feu...

— A la dernière extrémité, bien entendu... Mais enfin, s'il le fallait i !

Cependant, les silhouettes qui, là-bas, vont et viennent dans la clarté des fenêtres l'inquiètent... Quelqu'un sortira tout à l'heure... On pourrait l'apercevoir... Il se glisse le long du hangar, rencontre une porte, l'ouvre et disparaît... Où est-il entré ? Il veut s'en assurer, fait craquer des allumettes.., et il a peine à retenir un cri de stupéfaction.

Au milieu du hangar, un aéroplane, de huit mètres sur huit environ, gréé, prêt à s'envoler... Ici et là, des étaux, une ou deux forges portatives, des tours, des fraiseuses, perceuses, des scies à rubans, des toupies, des planches de frêne ou d'acajou ou des bois d'icori... des toiles de rechange caoutchoutées... Et sur un établi, une canne oubliée, une canne à poignée damasquinée, qu'il a remarquée dans la journée entre les mains de Georges-Claude.

Et, cette fois, le cri lui échappe, d'une surprise qui le rend éperdu :

— Je. suis chez mon frère ! !...

Et maintenant qu'il était en sécurité, au moins pour un certain temps, Ludovic réfléchissait.

Ce plan si bien combiné, par Lauvoyer, comment avait-il

pu échouer? D'où était tombé le grain de sable qui avait arrêté tous ces rouages qui semblaient fonctionner à merveille ?

En deux mots, donnons-en l'explication :

Le jardinier Colibrit, sur la dépêche qui lui annonçait la mort de son frère, marchand d*3 bestiaux à Angers, avait fait sa valise et s'était hâté d'aller à Paris prendre le premier train.

Le premier train partait à six heures trente du soir, quai d'Orsay.

Il arrivait à Angers à minuit quarante minutes.

Une fois sûr que son homme était parti, Lauvoyer fut complètement rassuré. A Angers, Colibrit apprendrait tout de suite que son frère n'était même pas malade. Mais, en supposant qu'il flairât un piège tendu pour l'éloigner de sa maîtresse, celle-ci. à cause de la nuit, ne pourrait être avertie ni par une dépêche, ni par un coup de téléphone, Le premier train, ramenant Colibrit à Paris, ne partait d'Angers qu'à quatre heures quarante du matin pour être à Faris à onze heures oinquante-cinq. De toute façon, Lauvoyer avait donc la certitude qu'ils ne seraient pas dérangés.

Il comptait sans un hasard — un hasard bien simple, que voici :

Colibrit prenait à six heures trente le train d'Angers. Comme il n'avait pas eu le temps de manger, il descendit aux Aubrais, à huit heures trente et une, et courut chercher un panier au buffet.

En entrant, iî bouscula deux hommes qui en sortaient et dont l'un criait joyeusement : « Hé ! C'est Saturnin ! ! »

Colibrit se retourna, laissa échapper un cri de stupéfaction, et resta bouche ouverte, yeux dilatés.

Il se trouvait devant son frère. Des explications rapides furent échangées. Colibrit avait gardé la dépêche funèbre. Il la montra. Le frère se mit à rire, se tenant les côtes.

— Regarde hien et dis-moi si j'ai envie de casser ma pipe !..

La pensée d'un attentat dont sa maîtresse pourrait être victime traversa le cerveau de Colibrit. Son frère voulut le retenir, mais le brave homme était déjà loin, reprenait sa valise qu'il avait laissée dans le compartiment du train d'Angers, et sautait, comme un fou, dans le train qui démarrait à la même heure, dans la direction de Paris.

Colibrit était arrivé à huit heures trente et une...

Il repartait à huit heures trente-quatre, laissant sur le quai son frère ébahi et gesticulant.

En chemin, Colibrit s'informa. On Kii apprit qu'il serait quai d'Orsay à dix heures quarante-quatre. Mais on lui apprit également que s'il ne s'était pas tant 'hâté, il aurait

LA LETTBE SANGLANTE 55

pu profiter du rapide de huit heures quarante-trois, qui l'eût déposé à Paris avant dix heures et demie. Il eût gagné vingt minutes. Et la vie de sa maîtresse ne dépendait-elle pas de ces vingt minutes-là ?

Enfin, il était trop tard. Il se résignait, se rongeant les poings.

Chose invraisemblable, il n'y eut pas une minute de retard à l'arrivée en gare d'Orsay.

Il se jeta sur l'escalier roulant, perdit une minute à ouvrir sa valise à la douane. Et le voici sur le quai, en quête d'une auto-taxi. Il n'en voit pas. Il monte dans un nacre.

— Cent sous, cocher, et à fond de train jusqu'à la Madeleine !

A la Madeleine, une vingtaine d'autos stationnent. Il n'a que l'embarras du choix. Il saute dans la première... A toute vitesse... Dix francs de pourboire...

Et il s'installe près du chauffeur, en consultant sa montre : il a perdu sept minutes, depuis l'arrivée du train d'Orléans. Il soupire. Pourtant, pouvait-il faire mieux ?

— Combien vous faut-il de temps, pour aller à Sèvres ?

— Vingt minutes.

Colibrit calcule et soupire encore. Il ne sera pas au bas de l'avenue de Bellevue avant onze heures un quart, au plus tôt. Arrivera-t-il à temps ? Il a fait son devoir. L'auto-taxi file à grande allure. A pareille heure, plus d'encombrement. On a gagné trois minutes au pont de Sèvres. En bas de la côte, Colibrit avise deux gendarmes qui rentrent d'une tournée. Il y a aussi quelques promeneurs, des ouvriers, qui sortent d'un café. Il lait appel à leur aide, les suppliant. Cependant, il n'est pas sûr qu'un crime soit commis. L'instinct seul le guide.

Et son instinct ne l'a pas trompé. On l'a vu. On sait le reste.

Ce même soir, Georges-Claude recevait chez lui, dans une causerie intime, trois amis confidents de ses rêves et de ses efforts : Léon Manivieux, ancien élève de l'école des Arts et Métiers, son condisciple; le docteur Lormier ; Gauthier Soubise, capiiaine détaché à l'école d'aérostation de Chalais-Meudon. Il les avait mandés tous les trois, par téléphone, en sortant de l'Hôtel des Deux-Mondes, après son entretien avec Ludovic. Ils avaient dîné et prenaient le thé servi par la mère Redoux, femme de ménage de Georges.

Pendant toute la soirée, Georges-Claude avait donné les marques de la tristesse la plus profonde. A plusieurs reprises, les autres s'en étaient émus.

Il avait souri, en paraissant s'éveiller d'une rêverie accablante.

— Enfin, dit Soubise avec une certaine crainte, vous nous avez fait venir ce soir, Georges, en nous avertissant qu'il s'agirait de choses graves. Or, nous vous voyons très triste et très préoccupé. Avez-vous éprouvé des déconvenues après vos dernières et admirables expériences à l'aérodrome de Juvisy ? Elles nous avaient semblé concluantes. Que s'est-il passé depuis lors ?

— Un événement qui bouleverse ma vie... dit Georges dont la voix se brisa... à tel point que je suis obligé d'abandonner tous mes projets, pour longtemps peu,t-être, si ce n'est pour toujours... Ce n'est pas du drame tragique de la Roche-Aiglon que je veux parler...

Ils se rapprochèrent de* lui:

— Abandonner tes projets ? Laisser à d'autres peut-être la gloire de tes inventions ? Ne point montrer au monde le merveilleux spectacle de ton appareil si souple, si obéissant, qu'on le dirait animé d'une vie réelle, conme si du sang véritable courait, par son moteur, tout le long de son fuselage, de ses haubans et de ses ailes ?

— Oui, j'abandonne tout.

— Des peines de cœur ? fit Manivieux. Je suis philosophe et je te consolerai.

— Besoin d'argent ? fit Soubise. Je suis riche et je vous aiderai.

— Neurasthénique ? fit Lormier. Je suis médecin, je te guérirai.

— Rien de tout cela.

— Alors quoi ?

Georges-Claude secoua la tête, résigné :

— Je ne peux vous dire mon secret. Il est si terrible qu'il emportera peut-être ma vie \

Les trois jeunes gens restèrent troublés. Le hasard les avait réunis. Ils s'étaient reconnus dans la foule comme se reconnaissent ceux qui sont ardents et généreux, dont la pensée est haute. Ils s'aimaient.

— Mon acte de renoncement, ce n'est pas sans désespoir que je l'accomplis. Vous n'ignorez rien de mes travaux. Je vous ai fait partager ma foi et vous auriez presque le droit de m'en demander compte. Vous savez ce que j'ai voulu, et ce que j'ai obtenu. J'ai trouvé et fabriqué la turbine à explosions, à air liquide. Condensation d'essence, circulation d'eau, cylindres, pistons, bielles, elle supprime tout, et j'ai résolu le problème de l'équilibre automatique, non sur le papier, mais dans l'espace. Il restait quelques détails à trouver, après nos récentes expériences de Juvisy. Je les ai trouvés. L'oiseau qui repose dans mon hangar est prêt à prendre son vol et à se conduire, en

"plein ciel, comme les êtres de plumes, de chair, d'os et de sang qu'il y rencontrera. Avec sa turbine de vingt kilos pour quarante chevaux, la Sonia — le nom de ma pauvre mère — fera aisément cent kilomètres à l'heure, sans fatiguer, sans bruit, en signalant à peine son passage mystérieux et redoutable par le léger sifflement de ses héliceo en vibration. C'eût été une belle journée de triomphe. Je ne triompherai p«as. J'ai accepté une mission bien autrement grave, pleine de tristesses, d'angoisses, d'incertitudes, où je serai sans doute vaincu, mais où j'aurai fait mon devoir...

— Cette mission, Georges ?... Est-elle si sacrée...

— Ne m'interrogez pas. Je répète que je ne puis rien vous dire... Je vais partir... Auparavant,, je veux vous confier mes plans, les solutions de mes problèmes... Tous mes papiers si précieux qui peut-être bientôt ne seraient plus en sûreté chez moi... Vous les garderez comme un dépôt que je confie à votre honneur... Demain, la Sonia, démontée vertèbre par vertèbre, ne pourra plus trahir mon secret... Et ma mission terminée, triomphant ou vaincu, lorsque je reprendrai ma vie d'autrefois, je reprendrai mon travail où je l'abandonne, si mes idées sont restées neuves et si, dans l'intervalle, d'autres ne les ont pas eues... Veuillez m'attendre quelques minutes... Ensuite, nous D0U3 séparerons... Et que votre amitié me soit fidèle...

Il les laissa alarmés, si interdits, que ce fut en silence qu'ils attendirent son retour.,, si préoccupés de ces paroles qu'ils ne s'aperçurent pas, fout d'abcrd, que les minutes succédaient aux minutes, et que Georges-Claude ne reparaissait pas...

Georges était entré dans son cabinet de travail, y avait réuni des dossiers, dessins, cartons, et «'apercevant que de3 pièces lui manquaient, laissées dans un bureau du hangar, il était sorti, avait traversé le terrain vague, en emportant une lampe allumée.

Dans le hangar, il posa la lampe, et marcha droit vers le bureau, dans un angle.

Il eut un cri de stupeur... presque d'épouvante.

Assis sur rétabli, jambes pendantes, les mains dans les poches, un homme le regardait en souriant.

— Ludovic ! ! que viens-tu faire ici, malheureux ?... Me voler !...

— Tais-toi, Georges, et écoute î dit le misérable, dont la voix était à peine voilée par l'émotion... Te voler, non... Il faudrait être plus savant que je suis pour profiter d'un pareil vol... Et en outre, je ne connaissais même pas ton adresse... Mais, c'est drôle tout de même le hasard... Jp suis venu cette nuit à Sèvres pour y faire un coup... Ça marchait bien d'abord... Ça n'a plus marché ensuite...

58 ZIZI-JLA-GUEUSE

Pincé, quand j'emportais le magot !... Poursuivi, traqué comme un chien enragé, me voilà 1... Je suis chez toi. Je m'en doutais... Tu ne l'aurais jamais su sans ton arrivée soudaine... Je patientais... attendant que ma piste fût perdue.,, et que les rues fassent redevenues tranquilbs...

Tout à coup, il tressaillit, il fit un bond vers la porte ouverte et écouta...

Au loin, un chien donnait de la voix, joyeusement. On avait retrouvé sa trace ! ! Très loin, encore !

— Ils seront bientôt ici... et comme il est probable que dans toutes les rues, ruelles, jardins, terrains aux alentours, ils ont aposté des hommes, je ne peux plus filer de chez toi sans courir le risque de me faire prendre, œmme dans un filet... Toi, frère, veux-tu me sauver ?...

Le sauver ?... Oui, malgré tout, puisque la lettre sanglante l'avait ordonné.,. « Au prix même de ton bonheur ! », la lettre de la mère agonisante La sauver, oui, parce que c'était son frère I... Le même sang !... Un autre luimême !...

Mais comment ?

Et foudroyé par la soudaineté de cette apparition, il se taisait, il perdait la tête... en proie à une sorte de terreur... Du premier coup, leur vie se posait ainsi à tous deux... Est-ce bien ainsi que l'avait compris la pauvre Sonia ? Elle avait prévu qu'il fallait empêcher les crimes. Elle n'avait pas prévu que Georges-Claude empêcherait les châtiments...

— Te sauver, soit. Je vais essayer. Je le puis... Mais je te sauverai à une condition...

— Sans condition... Je devine ce que tu veux me faire promettre. Si j'étais lâche et hypocrite, je ferais semblant d'accepter, avec la volonté de ne pas tenir mon serment... Je refuse... Tu es libre... Mais décide-toi vite... Il me semble que la voix du chien se rapproche...

Georges appuya les deux mains sur ses yeux, dans une crispation de désespoir et ne retint pas un sourd sanglot, farouche :

— C'est notre mère qui va te sauver, dit-il... Puisse ce souvenir t'amener des remords et te faire revenir au bien... Regarde ! ,

Il approcha la lampe du corps de l'aéroplane et montra une petite plaque de cuivre sur un des leviers et Ludovic put y lire, avec un rapide battement de paupières qui vint trahir malgré lui, à la surface, un peu de son émotion, ce simple nom :

« Sonia »

La voix du chien se faisait plus distincte. Toutefois, de temps en temps, on ne l'entendait pas. Il était en défaut,

perdant la piste au long des murs santés par Ludovic et dans les ruelles pierreuses où s'effaçait le sentiment du gibier humain, mais on ne percevait encore aucune rumeur des hommes. Pourtant, il fallait se hâter.

— Enlève tes vêtements... prends les miens... vite !... changeons...

Docilement, Ludovic obéit. Cela fut fait en' quelques secondes. Devant une petite glace, au-dessus de la lampe, ils approchèrent leur visage... Vraiment, la ressemblance était extraordinaire, presque surnaturelle. Seulement, Georges étaic très pâle, tandis que Ludovic restait calme et souriant.

— Il faut que tu saches qu'on a cru te reconnaître pendant que je m'échappais de la villa... J'ai entendu des clameurs parmi lesquelles ton nom était prononcé... « Blancafort ! Blancafort ! »

— Qu'importe !... qui donc connaîtrait l'existence des deux frères ? Et mes amis qui m'attendent chez moi ne vont-ils pas affirmer que je ne les ai pas quittés ?... Ludovic, pour cette nuit et jusqu'à demain, tu deviens Georges- Claude... Joue ton rôle... Ecoute et ne perds pas un détail...

Fiévreusement, il le met au courant de ce qui s'est passé chez lui, tout à l'heure, de sa tristesse, de l'abandon de ses travaux, à la veille de la victoire... sans révéler le secret de sa brusque et mystérieuse décision... Il lui dit ce qu'il était allé chercher dans son cabinet, ses plans, ses calculs, ce qu'il était venu chercher au hangar, d'autres plans, d'autres calculs... qu'il voulait remettre à ses arr>s en dépôt... mais il se hâ<«3... la voix étouffée, car voici que le chien de police paraît tout près, maintenant, et l'on entend les cris des hommes, enragés, dans leur poursuite... et parmi ces cris, Georges-Claude, en frémissant de douleur, et de honte, saisit son nom : « Blancafort ! Blancafort ! »

Il faut pourtant qu'il précise certains détails...

— Trois amis m'attendent... Ce sont eux, sans le savoir, qui vont dérouter la justice... Le plus petit, Lormier, un médecin ; le blond, Manivieux, un ingénieur... tu les tutoies tous les deux... L'un Henri, l'autre Gaston ; le troisième, officier, Gauthier Soubise... Celui-là, je ne le tutoie pas... m'entends-tu? Il y va de ton honneur, du mien, de notre vie...

— Mais toi, toi, Georges ? Que vas-tu faire ?

— Je t'ai dit que notre mère Sonia te sauverait. Ne t'occupe plus de moi. Prends cette lampe, va rejoindre mes amis... Va-t-en, va-t-en... Dans quelques minutes, il sera trop tard...

Ludovic obéit. Il est toujours maître de lui. Son sang-

froid est absolu. Il s'élance, mais Georges a eu le temps de lui dire encore :

— Demain, à l'Hôtel des Deux-Mondes ! Toute la journée î...

Ils se séparent.

Lentement, sans se presser, les papiers sous le bras, Ludovic traverse le terrain vague en se dirigeant vers la maison. Il repasse en son esprit tout ce qu'on vient de lui dire, car il va falloir jouer ^serré... Avant d'entrer, il se retourne... Là-bas, dans la nuit, tout au fond du vaste terrain, il croit voir remuer une chose fantastique... des ailes d'un oiseau immense qu'on dirait prêt à prendre son vol... et autour desquelles s'agite un homme, dans la fièvre, allant et venant...

Alors, seulement, il compr3nd le projet de Georges- Claude et murmure :

— Décidément, il est très fort !... c'est un adversaire dont il iaudra nous défier...

La porte du caBinet. de travail est ouverte, au rez-dechaussée. Il y dépose la lampe, avise les plans et les dossiers réunis sur le bureau, les classe tranquillement et les serre dans deux courroies à boucles... De temps en temps, il s'arrête pour prêter l'oreille... Cette fois, il n'y a pas de doute... Le large cercle établi par les rabatteurs de gibier humain autour de la maison s'est rétréci avec méthode, sans qu'un coin ait été oublié... Tout autour, ce sont des cris d'appel, de joie et de haine... L'homme qu'ils pourchassent depuis une demi-heure, ils vont le prendre là, au gîte...

— Ça sera pour une autre fois 1 murmura le jeune bandit.

Et tranquille, composant son visage, il monte l'escalier, les dossiers sous le bras... Un peu de lumière, par la porte entrebâillée, lui indique le petit salon. En ce moment et par un miracle de volonté, il n'y a plus là rien de Ludovic. 11 n'y a plus que Georges-Claude. Si les yeux tout à l'heure étaient différents encore, ils ne diffèrent plus maintenant... C'est le regard du frère, énergique et doux.

Il pousse la porte et entre, résolu :

— Voici, dit-il, les plans que j'ai cherchés... que je vous avais promis... et que je vous confie...

S'il y a, malgré lui, un très léger frémissement dans sa voix, ils n'y prennent même pas garde. N'est-elle pas naturelle, cette émotion, chez Georges, après tout ce qu'ils ont entendu ? Puis, d'où viendrait le moindre doute, quand ils voient leur ami s'approcher de chacun d'eux, pâle et triste :

— Adieu, Henri, dit-il à fàanivieux... Ne m'oublie pas !... ni toi, mon cher docteur... ni vous, mon cher Sou-

bise... Souvenez-vous seulement d'une chose... c'est que je suis très malheureux ! !...

Il y avait je ne sais quoi de terrible dans l'art parfait de cette" étrange comédie... Pas une hésitation chez Ludovic... Jl était venu se mettre en pleine lumière... Il regardait ses amis tour à tour... Il essayait de leur sourire et son sourire était navré...

Du reste, ils ne demeurèrent pas longtemps en tête à tête.

Tout à coup éclatent autour de la maison des cris de rage, des imprécations... qui partent de la rue, des environs, de derrière le mur de clôture, comme si des bandes de sauvages étaient arrivés là sans bruit, pour faire irruption soudainement.

— A mort, ie Blancafort, à mort ! ! !

Ludovic se précipite à la fenêtre, Fouvre, se penche... et lui-même jette un cri de désespoir en montrant, hagard, à ses amis, qui se pressent derrière lui, un inoubliable spectacle... Un aéroplane venait de s'enlever en spirales dans le vaste terrain, passait au-dessus du mur, se haussait au-dessus des arbres avec une aisance admirable et là-haut, après avoir ralenti, piquait brusquement vers la vallée de la Seine... où il disparaissait, noyé dam les nuages, dans l'obscurité... faisant corps avec la nuit...

Alors, Ludovic étendit les mains comme pour le retenir... Il eut un sanglot, le terrible comédien, sanglot de désespoir, de rage impuissante contre l'Inconnu qui emportait ainsi dans l'espace son secret, le fruit de ses veilles, de tant de rêves et de tant de labeurs...

— Volé ! Volé î bégaya-t-il.

Et il tomba inanimé entre les bras de ses amis non moins affolés que lui î...

Au même instant, on heurtait à la grille, on sonnait, et sans attendre, une vingtaine d'hommes faisaient irruption dans ie terrain et accouraient vers la maison. Les deux gendarmes, malmenés par Ludovic, étaient du nombre, et le commissaire de police, qu'on était allé réveillé, les précédait. Il y avait là un flagrant délit qu'on devait poursuivre partout.

Les gens restèrent en bas. Le commissaire et les gendarmes montèrent.

Lentement, sous des soins amicaux, Ludovic reprenait connaissance. Il se souleva péniblement, regarda le commissaire, interrogea d'un coup d'œil ses amis consternés et demanda enfin :

— Que se passe-t-il donc et que veulent ces hommes ? Et soudain, paraissant se souvenir, il fondit en larmes :

— Ah ! monsieur, dit-il au commissaire, que n'êtes-vous arrivé plus tôt, vous auriez empêché un grand crime...

J'ai vu depuis quelque temps rôder autour d'ici des figures

suspectes... Je me savais entouré d'espions, à la piste de l'invention dont j'étais si fier..» Vous avez vu vous-même comme ils viennent de réussir, avec une audace inouïe... Votre présence à cette heure, chez moi, me prouve que vous aviez été averti de leur projet... Que ne vous êtesvous hâté !...

Le commissaire de police paraissait assez indécis :

— Vous êtes bien Georges-Claude Blancafort ? Ludovic haussa les épaules non sans une surprise évidente et répliqua ;

— Pourquoi cette question ? Ne me connaissez-vous pas ? Et vous, mes braves, dit-il en se tournant vers les gendarmes, je vous rencontre souvent au bas de la côte et rna figure doit vous être familière ? Encore une fois, que se passe-t-il ?... Vous envahissez ma demeure comme une bande d'insurgés, en pleine nuit... Vous m'examinez avec défiance... J'ai le droit de savoir...

Et Ludovic parlait avec une dignité froide et hautaine. Un des gendarmes murmurait en s'adressant à son camarade qui se grattait la moustache :

— C'est sûrement M. Blancafort... N'y a pas à se tromper.

— Et c'est lui, fit le commissaire, que vous avez vu sortant de chez madame Gérard ?

— C'est lui... à moins, tout de même, que nous n'ayons eu la berlue...

Ludovic s'impatientait. Ses amis manifestaient à haute voix leur surprise indignée.

— Monsieur, dit- le commissaire, il y a ici cinq ou six personnes qui vous ont aperçu au moment où vous vous êtes enfui, à onze heures un quart environ, de la Villa des Rhododendrons, que vous veniez de dévaliser... Vous allez donc me suivre et vous vous expliquerez demain...

Un rire homérique, un rire éclatant, inextinguible, l'interrompit. Manivieux était tombé sur un fauteuil, en proie a une crise... Soubise e't Lormier en faisaient autant... Seul, Ludovic restait grave et ne prenait point part à cette hilarité !

— Monsieur, dit-il, vous êtes victime, vous et ces braves gens, d'une méprise fâcheuse encore plus pomr vous que pour moi... <le ne suis pas le cambrioleur que vous poursuivez... Je ne vous en donnerai pas d'autre preuve que celle-ci : veuillez consulter ces messieurs qui ont passé la soirée chez moi.

— Monsieur le commissaire, dit Soubise, si ce n'était pas si triste, après tout, ce serait vraiment très amusant et vous nous pardonnerez notre accès de gaieté... Nous sommes arrivés chez Georges-Claude à sept heures. Nous

avons dîné. Nous avons causé. Nous avons fumé. Nous avons pris le thé. Et nous ne nous sommes pas séparés, fût-ce durant cinq minutes... Voici ma carte... Tout à votre disposition...

Les deux autres ne purent que répéter les mêmes paroles.

Les gens restèrent interdits, avec une mine piteuse... Deux ou trois regardaient la sortie... Il était évident qu^on venait de faire une de ces bévues à scandale qu'on reproche souvent à la police, lorsque, tout à coup, une tête maigre, énergique, passa dans rentre-bâillement de la porte...

Et Colibrit, car c'était lui, insinua :

— Une chose bien simple, pour être sûr... on n'a qu'à appeler le chien...

Tout le monde avait les yeux fixés sur Colibrit. Personne ne regardait Ludovic et ce fut heureux pour lui, car son émotion l'eût trahi. Elle n'eut que la durée de l'éclair. Lorsque les yeux se reportèrent sur lui, il était redevenu maître de lui, calme, et triste... Mais quelle terrible angoisse !... Si Colibrit avait pu lire, dans cette âme de bandit, la haine sauvage qu'il venait, par un seul mot, d'y faire naître, il se fût enfui, épouvanté...

Des voix criaient, en bas, dans la foule ameutée, qui excitait le chien :

— Ici, Marengo, par ici, mon toutou ! cherche bien I Pille 1 Pille !

Un galop dans l'escalier et Marengo bondit dans le salon, glissant de toute* ses griffes sur le parquet ciré. Chez Ludovic, le sang s'était arrêté. Le cœur cessait de battre. Et pourtant, il eut l'audace, en cette minute vraiment horrible, de s'avancer vers le chien, en se détachant du groupe de ses amis.

Il venait, de lui-même, subir l'épreuve...

Ce fut rapide... Ce fut angoissant au possible...

L'animal le flaira, remua la queue, et finit par se coucher, indifférent... Les vêtements de Ludovic, imprégnés de l'odeur de Georges-Claude, ne rappelaient rien à son flair...

Le bandit était sauvé.

Tous les gens descendirent, s'éloignèrent, la tête basse, honteux de leur erreur.

— Monsieur, je vous demande pardon, fit le commissaire, gêné.

— Et moi, monsieur, je ne vous pardonne pas ! dit sèchement Ludovic.

Et il le congédia, du geste. Une violente rougeur empourprait son visage. Son cœur, qui s'était remis à battre à grands coups, lui faisait mal. Il alla s'accouder

à la fenêtre où il respira, à plusieurs reprises, profondément.

— Mes amis, dit-il enfin, l'événement de ce soir simplifie beaucoup mon existence. L'audacieux bandit qui m'a volé mon secret sera-t-il retrouvé ? Je crains bien que non. Il a sûrement des complices, il a des points de repère où ils l'attendent, depuis longtemps préparés au succès de leur entreprise. La Sonia sera détruite après avoir été examinée, étudiée minutieusement dans tous ses détails, photographiée sous toutes ses faoes... Après quoi, on se contentera d'enlever la turbine facilement transportable. La copier ensuite et refaire l'appareil à l'étranger sera un jeu d'enfant. Je vous avais dit tout à l'heure que ce jour était la fin de mes rêves. Je ne croyais pas si bien dire et c'est vraimeni la fin plus complète que je ne l'avais prévue.

— Ta résolution reste la même ? Ce drame n'y change rien ?

— Rien ! cela ne se peut. Et qui sait — acheva Ludovic avec une profonde mélancolie — si cela ne vaut pas mieux ainsi, puisque je ne laisserai derrière moi, pour accomplir ma mission, ni préoccupations, ni regrets.

— Tu comptes ne tenter aucun effort pour retrouver ton appareil ?

— J'irai demain à la préfecture de police, certes, mais sans espoir... Adieu, mes amis... Je suis bouleversé par cette catastrophe, et aussi un peu troublé, je l'avoue , par cette accusation singulière un instant portée contre moi... La foule, quand elle se trompe — et Dieu sait si elle se trompait ! — déchaîne parfois des catastrophes irrémédiables. Sans vous, j'étais bel et bien arrêté, et peut-être perdu, en dépit de ma vie de probité et de labeur.

Et, leur serrant les mains, dans une étreinte où passa toute son âme :

— Adieu, Gaston... Adieu, Henri... Adieu, mon cher Soubise !... Laissez-moi seul.. J'ai besoin de réfléchir... J'ai besoin de pleurer...

Ils se retirèrent.

Le calme le plus absolu régnait maintenant autour de la maison. Les trois jeunes gens regagnèrent l'avenue et remontèrent vers Bellevue pour aller prendre le train, Soubise rentrant à Chalais-Meudon, Manivieux et Lormier retournant à Paris.

Ils firent le trajet en silence, très absorbés. De temps en temps, l'un d'entre eux s'arrêtait, plongé dans des réflexions profondes, les yeux fixés sur le sol et n'écoutant plus les deux autres qui l'appelaient :

— Soubise ! Soubise ! Tu vas manquer ton train, cher ami !...

Alors, il se réveillait et se hâtait de les rejoindre. Mais

cette attitude devint de plus un plus singulière au fur et à mesure qu'ils se rapprochaient de la gare... Si bien que Manivieux l'interrogea :

— Voyons, tu as sur le cœur quelque chose que tu n'oses pas nous dire...

Soubise fut longtemps à répondre. Il regardait tour à tour ses deux compagnons avec une indécision étrange. Il parut à la fin se décider :

— C'est que, ce que j'ai à vous dire est si extraordinaire... si déconcertant... que, vraiment, j'ai peur que vous ne vous moquiez de moi... Mais tant pis, je ne veux pas garder pour moi ie soupçon qui m'est venu... Vous autres, n'avez-vous rien remarqué chez notre ami Georges-Claude, à partir du moment où nous ayant quittés pour aller chercher ses dossiers, il est revenu pouf nous les remettre ?...

— Rien d'anormal... pour ma part, dit Manivieux.

— Rien non plus, dit Lormier, en ce qui me concerne. Soubise hocha la tête. Il hésitait encore. On l'entendit

qui murmurait :

— Pure folie, évidemment... Comment pourrait-on imaginer...

— Mais parle, Soubise, parle, tu nous fais bouillir...

— Eh bien, dit l'officier... pendant le cours de la soirée... je ne sais trop pourquoi j'avais fait la remarque que Georges-Claude portait des bottines vernies... Peut-être ai-je fait cette remarque parce que ces chaussures chantaient à chaque pas, comme il arrive parfois à des bottines neuves... Enfin, peu importe... Je suis sûr d'avoir vu et de ne pas me tromper... Eh bien... c'est ici que j'ai besoin de toute votre indulgence, mes amis... Lorsque, après une absence assez longue, Georges-Claude est rentré au salon, — où avais-je l'esprit pour m'attarder à des remarques pareilles ? — je me suis aperçu qu'il portait des bottines jaunes...

Manivieux et Lormier considérèrent Soubise avec une certaine crainte...

— Dis donc, voudrais-tu te payer notre tête ?...

— Vous ne me croyez pas ?

— Mais si, parfaitement, au contraire... Bottines vernies, bottines jaunes, fit Lormier en riant... Est-ce que ces événements t'auraient troublé la cervelle ? Georges avait sans doute des bottines neuves qui lui faisaient mal aux pieds... Il a éprouvé le besoin d'en changer et de se mettre à son aise... Mon capitaine, il faut vous soigner... C'est grave 1

— Pure folie, répétait Soubise... C'est certain... Manivieux réfléchissait, lui aussi. Peut-être que de

vagues observations, indéfinies, flottantes, lui revenaient en ce moment à l'esprit... Il les exprima tout à coup :

gg ZIZI-LA-GUEUSE

— Dis-nous le fond de ta pensée, ami... Nous aimons trop Georges pour que rien de ce qui le touche nous soit indifférent... ,

Alors Soubise murmura très bas .

— L'homme que nous avons revu, à la fin de la soirée, n'était pas Georges-Claude 1

* Ludovic kvitVoivéuiprof^

HflTit la erille se refermer sur les trois amis. Il comprenlft combien^ situation était délicate, périlleuse, et qud Mflit à la merci du détail le plus intime et le plus vulgaire. é Un va et ^ent dans la cuisine, l'entrée et la sortie de la mère Redoux qui faisait quelques rangements, lui apprirent que tout daDger n'avait pas disparu.

Vous nouvez vous retirer, ma bonne, 3e n ai plus heToin de vous ce soir. Demain, vous me laisserez dormfr Je tombe de fatigue... Vous ne me réveillerez quà

n^f BÎeT monsieur... C'est la première, fois que monsieur &13Î&*J^ ^ 5SS aeSZn^ 5fSfe SToutlToup,SeneSaussi fait la remarque qui avait frappé

S°?ïieens... des bottines jaunes,, je n'en *g*f* PaS

à monsieur... où donc que monsieur les a prises .

ses bottines vernies, même que ]'ai dit à monsieur quu

Ludovic évita de repondre. L entretien sengd0eait Il bâilla...

6U1 dK ne moisirai pas dans cette maison, mur-

«on ' Pour quelques heures, ^ était /eaevenu uu homme... Celte atmosphère qm 1 '^u™* ftari , ee U ^ du travail et de l'honneur. !%**»£ *«$' ff l'envie

meuble, chaque objet, non point — U laut lui reu

justice — poussé par une curiosité méchante, mais parce que, sans doute, la petite flamme, au fond de son cœur, n'était pas tout à fait morte... et que peut-être il éprouvait un peu de pitié pour ce frère dont le dévouement hardi venait de l'arracher au déshonneur, et au bagne. Il n'y avait là, autour de lui, que des choses bien simples, bien modestes. Cette vie de laborieux, acharné à une idée fixe, n'avait guère sacrifié au luxe, ni même à l'élégance. Rien que le nécessaire, aucun superflu. Il retrouvait un peu sur tous les meubles, dans le salon, dans la sal^e à manger, dans l'antichambre, des livres de science, de mécanique, qui disaient avec éloquence l'intime préoccupation de Georges-Claude. C'était le home du travail de chaque heure se poursuivant partout, des ambitions nobles, de l'austérité, de la probité rigoureuse et de la bonté...

— Où peut-il être à cette heure ? murmura-t-il en allant à une fenêtre.

Et il se mit à regarder dans le ciel, comme s'il avait espéré ou redouté le retour de l'oiseau gigantesque, de la Sonia, le doux nom de sa mère...

Mais le ciel resta désert... La Sonia ne reparut point...

— Allons dormir ! Tout de même, ce fut une rude soirée pour mon entrée dans la vie.

Et il pénétra dans la chambre à coucher.

Là aussi, des livres de science. Le travail suivait Georges-Claude jusque dans son sommeil. Un lit sans rideaux, en cuivre. Près du lit, une table avec une lampe, des papiers, des crayons. Il s'oodormait le soir au milieu de ses rêves. C'est au milieu de ses rêves qu'il s'éveillait le matin. Une commode, une armoire à glace, un fauteuil profond près de la fenêtre. Et sur la cheminée, quelques photographies. Celle de leur père remontant à dix années déjà et qui n'avait pas, alors, l'air sinistre et ce visage de malédiction sous lesquels il leur était apparu quelques semaines auparavant. Celle de Sonia, souriante et douce,., et si jolie. Elle avait trente ans, elle était dans tout l'éclat d'une beauté délicieuse. Et Georges-Claude et Ludovic lui ressemblaient. Celle de Ludovic aussi, dans le même cadre que celle de Georges. Les deux frères sont l'un près de l'autre, les bras passés autour des épaules et se regardant en riant.

Ah ! qu'ils étaient heureux, en ce temps-là ! Et comme il 3 ne pensaient guère à l'avenir !... C'était quelques jours après, pourtant que la foudre était tombée sur leur bonheur.

Parmi ces photographies, une autre, celle d'une enfant, d'une petite fille qui ne semble guère avoir plus de huit ou dix ans... une figure délicate, un peu longue, éclairée par des yeux énormes.

68 ZIZÏ-L A-GUEUSE

Et Ludovic, qui tremble soudain, ne retient pas une sorte de grondement de colère et d'effroi.

C'est que l'image de cette enfant ressemble, malgré l'extrême jeunesse, à l'image d'une jeune fille qu'il regarde, lui aussi, bien souvent. Et il se rappelle que lorsque son frère est venu à l'hôtel des Deux-Mondes la veille, il a paru se troubler devant le portrait de cette jeune fille... Comme s'il la connaissait, comme s'il l'aimait, peut-être ! Et il ne reprit un peu de calme que lorsque Ludovic eut avoué qu'elle n'était pas sa maîtresse, pas encore !

— Zizi ! ! Car c'est Zizi ! ! Il n'est pas possible d'en douter S... Il la connaît donc ? Et depuis longtemps ? Et il l'aime, sans doate ?... Ah ! malheur ! malheur à lui !

Il rejeta brusquement la photographie parmi les autres.

— Que m'importe, après tout !... Les obstacles n'existent pas pour moi. Lorsqu'ils se présentent, je les brise.

Il se dévêtit tranquillement, comme s'il avait été chez lui, se coucha avec le soupir de soulagement que donne la sécurité revenue et s'endormit.

Il ne se réveilla qu'à neuf heures. Le soleil brillait. Il alla ouvrir sa fenêtre. Un paysage charmant s'étalait devant lui, par-dessus la dégringolade des chalets et des villas. Les coteaux qui s'étageaient au long de la Seine avaient revêtu leur parure dorée d'automne. L'air était vif et pur. On entendait des petits cris d'oiseaux dans les arbres des jardins et le retentissement clair et sonore d'un marteau qui, non loin, frappait une enclume.

— C'est moi, Georges ! Beaucoup de choses à te dire... Il passa dans le cabinet de toilette.

Presque au même moment, on frappait à la porte, et une voit criait :

— Qui, toi ? lit Ludovic, déjà en alarme.

— Hé, tu ne me reconnais" pas ? fit la voix qui devint rieuse... Rouscouban, pour te servir...

Ludovic fronça les sourcils. Du premier coup, un premier danger. Mais il fallait ouvrir.

— Entre ! Je suis à ma toilette ! dit-il à tout hasard.

Et il resta, tournant le dos, torse nu, la figure baignée dans l'eau froide, s'ébrouant et soufflant.

La mère Redoux était avec Rouscouban dans la chambre.

— Monsieur a bien dormi, malgré tout ce qui s'est passé hier?

— Très bien, cria Ludovic du fond du cabinet.

— Qu'est-ce que monsieur veut prendre ce matin pour son petit déjeuner ?

— Du thé, avec du pain grillé et du beurre...

Il y eut un silence. On eût dit, à voir Rouscouban et la mère Redoux, que cette simple réponse les arvait effarés.

Ils se regardaient, les yeux écarquillés. Par une bizarrerie de son tempérament, Georges-Claude n'avait jamais pu prendre de thé, qui lui donnait des vomissements.

— Monsieur a bien dit du thé ?

— Mais oui, criait Ludovic... Qu'est-ce qu'il y a de drôle à cela ?

— Très bien, monsieur, très bien, dit la bonne femme. Et elle s'empressa de sortir.

Rouscouban, l'attention éveillée, entrait dans le cabinet de toilette. Rouscouban était proprement vêtu, avec du linge très blanc. Détail particulier, bien qu'il fît ce jour-là une matinée superbe, il avait un énorme cache-nez autour du cou, lui grimpant, par derrière, jusqu'au-dessus de la nuque, à mi-tête. Et quand il faisait un mouvement pour se baisser, on apercevait des linges qui lui serraient le cou... On eût dit qu'il semblait souffrir encore de quelque blessure récente... En familier, il avait retourné une chaise, s'y était assis à califourchon, posant les bras sur le dossier... Tout ruisselant et le torse nu, Ludovic en riant avait essuyé ses mains pour les lui tendre.

— Bonjour !

— Bonjour, mon enfant... Raconte-moi donc par le menu cette étrange nuit...

Aucun doute possible en ce moment pour l'ancien complice de Lauvoyer. L'homme qui était devant lui, c'était celui qu'il voyait tous les jours... C'était Georges-Claude... Son Georges dont il avait voulu faire jadis un être de misère morale, de vice et de crime, ainsi qu'avait fait Lauvoyer pour Ludovic... Son Georges, auquel il avait voué un dévouement de chaque heure, une affection immense ; son Georges, dont l'âme enfantine avait fait lentement ce miracle que Rouscouban était redevenu un honnête homme ï... un homme prêt à tout, prêt à mourir, s'il le fallait, pour protéger son élève : son maître et son sauveur... Son Georges, enfin, dont il était Je confident, et dont il partageait, dans une abnégation absolue, les joies, les rêves ou les chagrins.

Ludovic raconta, longuement, ce que nous savons, tout en procédant, minutieusement, aux soins de sa toilette.

Il s'interrompit une fois pour dire :

— Donne-moi donc une cigarette... tu en trouveras dans la chambre...

Rouscouban fit un brusque sursaut. Pour la seconde fois, l'attention de l'ancien professeur était mise en éveil. Il éprouva je ne sais quel malaise. Il ne put s'empêcher de dire :

— Comment, tu fumes le matin, maintenant ? C'est la première fois de ta vie !

— Que veux-tu ? on change...

Remarque singulière. Depuis le drame affreux de la Roche-Aiglon, Georges-Claude n'avait pas eu un sourire. Son âme délicate et tendre avait été profondément bouleversée par une pareille catastrophe. Rouscouban connaissait aussi la mission donnée par la pauvre Sonia, et il avait vu soudain la gaieté jeune et parfois un peu folle de Georges se changer en une gravité triste comme on en voit chez les vieillards qui ont beaucoup souffert. La pénétration de Ludovic n'était pas sans se rendre compte qu'il courait d'un danger à un autre danger. I] se sentait enchaîné maintenant, pour ainsi dire, dans son double rôle comme si on lui avait passé des liens tout autour du corps si étroitement que cela lui rendait tout mouvement — c'est-à-dire toute parole — impossible. Tout à l'heure, une surprise, lorsqu'il avait demandé du thé î Une autre surprise, maintenant lorsqu'il demande une cigarette... Ah ! comme il était difficile d'entrer dans la peau d'un autre !

Il jeta sa cigarette avec dégoût :

— En effet, tu as raison... je ne m'y habituerai jamais ! Et pendant cela, Rouscouban faisait une troisième

remarque :

Comment Georges-Claude ne lui adressait-il aucune question sur ce cache-nez qui lui entourait la moitié de la tête ? Il aurait dû s'en étonner ? Or, Ludovic avait fort bien remarqué ce détail, mais une question était dangereuse au possible, pour le cas où Rouscouban avait l'habitude de s'emmitoufler de cette façon. Mieux valait donc s'abstenir de toute curiosité. Et il mit l'entretien sur des choses vagues.

La mère Redoux entrait dans la chambre et annonçait :

— Voilà le thé de monsieur 1 Grand bien lui fasse ! Et voilà également le courrier î

Mais Rouscouban ramena Ludovic sur les événements de

la nuit : •*.»■*«

— De telle sorte que tu ne soupçonnes pas quel peut être

ton voleur ? .

— Qui soupçonner ais-je ? Nous sommes entourés de bandes d'espions si bien organisées !

— Qui joignent alors l'art de l'espionnage à celui de cambrioler et d'assassiner au besoin.

— Tous les goûts sont dans la nature, fit Ludovic en

riant. ,

Il commençait à s'habiller et faisait face à Rouscouban. Celui-ci continuait d'affecter un air indifférent mais l'examinait en dessous, avec une attention passionnée. Deux ans auparavant, dans un voyage en Allemagne qu'il faisait avec Georges-Claude, celui-ci s'était pris de querelle, a la brasserie, avec un étudiant d'Heidelberg, lequel devinant

un Français, et du reste étant ivre, avait outragé notre pays. Une paire de gifles retentissantes n'avait pas terminé l'affaire qui se dénoua le lendemain. L'étudiant fut grièvement blessé d'un coup de sabre et Georges lui-même reçut une estafilade, en plein côté, qui, pour être légère, n'en avait pas moins laissé une trace visible.

Rouscouban cherchait cette trace.

Ludovic devinait que Rouscouban devait avoir lié partie avec Georges et qu'il aurait cet homme un jour en face de lui, peut-être comme un adversaire redoutable.

Ne pourrait-il pas le faire parler ?

Et ainsi, deviner le jeu de mort qui s'engageait avec son ' frère et où chacun des deux déroberait jalousement les cartes à la vue de l'autre ?

Il le tenta :

— Et toi, n'as-tu rien à me raconter ?...

— Si, fit Rouscouban qui hésitait et qui, pourtant, ne voulait pas faire paraître ses soupçons... J'ai à te conter certains événements qui t'intéressent directement et qui ne sont pas sans relations avec ce qui s'est passé chez toi cette nuit... Tu verras qu'il n'a pas dépendu de moi d'empêcher un crime et que j'ai bien failli y laisser ma peau. Celle-ci, du reste — continua-t-il plaisamment — t'appartient en toute propriété, tu le sais et tu es libre, à ta guise, d'en faire des portefeuilles, des sacs à bijoux, des porte-monnaie ou même des tambours... J'avais reconnu, certain soir, ce bon Lauvoyer qui rôdait avec une persistance de mauvais augure dans les environs de...

Un tressaillement chez Ludovic,

Mais il ne ralentit en rien sa toilette. Et il va commencer à se vêtir, tout en écoutant ardemment. Rouscouban se tait. Il est blême.

Ludovic se retourne vers lui et demande, avec un calme parfait :

— Et ha suite de ton histoire ?

Mais Rouscouban se sentait envahi par une trop grande émotion pour continuer.

Le torse nu était vierge de toute blessure.

Il n'y avait pas la moindre trace du coup de sabre d'Heidelberg.

L'homme qui était là n'était pas Georges-Claude.

Or, Rouscouban avait entendu parler de la merveilleuse ressemblance des deux frères.

L'homme qui était là, ce ne pouvait être que Ludo-

Qu'était devenu Georges ? Un vague effroi chez l'ancien voleur... à son cœur, redevenu bon, une douleur aiguë, lancinante... atroce... Où est Georges-Claude?

Et comme pour lui enlever une dernière incertitude, s'il

lui en fut resté encore, la mère Redoux vient d'entrer et dit à Ludovic :

— Monsieur, c'est aujourd'hui mardi, et la petite Levaillant est en bas...

Imperturbable, Ludovic répondait :

— Je n'ai pas le temps aujourd'hui... Dites-lui de revenir demain... Demain sans faute...

Evidemment cette réponse étonnait encore la mère Redoux, qui ne s'en allait pas. Mais qu'était-ce que cette petite Levailiant et que venait-elle faire ? Impossible de savoir.

Rouscouban disait, avec reproche, et d'un air moqueur :

— Comment, tu n'as pas le temps de lui donner ses cent sous, à cette petite ?... Tu sais bien que sa sœur est malade et qu'il faut payer le pharmacien... Tu t'en charges tous les mardis...

— C'est vrai, au fait, dit Ludovic apitoyé. Donne-lui dix francs pour moi...

On entendit la femme de ménage refermer la porte en murmurant :

— Merci pour ces pauvres gens, monsieur. Ils vont être bien heureux !...

Lorsque, de nouveau, les deux hommes furent seuls, Rouscouban reprit place commodément sur sa chaise, tira de sa poche un revolver, l'arma, et ajusta froidement Ludovic en train de se faire les ongles. Et tranquille, sans que sa voix fût plus haute :

— Ludovic, causons, mon enfant, si vous le voulez bien ! Le frère de Georges tressaille, se retourne, se jette d'un

bond sur Rouscouban, mais se heurte au vide. Et contre son front, à un mètre, le revolver est braqué. Et les yeux du précepteur brillent d'un éclat étrange. Tout ce qu'il y a eu de mauvais en lui, autrefois, se réveille ainsi à l'occasion, dans son regard.

— Si tu fais le moindre geste, je te tue comme un chien...

Le visage de Ludovic est terrible de rage et d'impuissance... Un grondement sort de sa poitrine... On dirait qu'il se ramasse pour bondir encore... Puis, il se calme.

— Que veux-tu savoir ?

— D'abord, avant tout, qu'est devenu Georges ? Où estil ? Court-il un danger ?

— Il ne court aucun danger... Où il est à cette heure ? Je l'ignore, pardieu. Il a fui dans le ciel, cette nuit, pour me permettre de prendre sa place, et de me tirer d'embarras... Peut-être même est-il déjà chez moi, sous mon nom, à l'Hôtel' des Deux-Mondes, où il est convenu que chacun de nous reprendra sa personnalité.

— Tu ne mens pas ?

— Je n'ai aucun intérêt à mentir ! Ce qu'a fait Georges pour moi, je ne l'oublierai pas... C'est une 'dette ! Il se peut que je la lui paye quelque jour... C'est tout !...

— Ce n'est pas tout. Qu'avez-vou3 fait des diamants de madame Gérard?...

— Ecoute-moi bien, vieux, dit tranquillement le jeune bandit... Remets ton rigolo dans ta profonde... Tu peux me tuer, mais tu ne me tueras pas... La raison ? Parce que je suis le frère de Georges... et qu'il m'aime... C'est compris? (Quant aux diamants de la bonne femme, ils sont en sûreté et de par tous les diables je te le jure, tu ne sauras jamais ce qu'ils sont devenus !... Et maintenant, je suis habillé... Range-toi, et laisse-moi passer ! 1

Rouscouban et Lauvoyer.

Rouscouban se rangea et Ludovic passa en accentuant son regard ironique.

Une fois dehors, il descendit tranquillement vers Sèvres ît se rendit à la gendarmerie. Il fallait qu'il eût l'air de s'intéresser à son aéroplane. Mais il n'en était arrivé lucune nouvelle. Au commissariat, rien non plus. Le comnissaire, très ennuyé par lhistoire du vol chez madame Gérard, renouvela ses excuses. Au moment où Ludovic mira dans le bureau des inspecteurs, des gens atteniaient, convoqués, pour dire ce qu'ils savaient. Entre mtres, madame Gérard, la bonne Madeleine et Colibrit. Colibrit en apercevant Ludovic, détourna les yeux d'un air )enaud.

Quant à Ludovic, sûr de lui, il jeta un coup d'oeil indiffé- *ent sur les deux femmes, à peine remises de leur terrible imotion de la veille.

Il courut ensuite au tramway, et à Paris prit une auto it se fit conduire à l'Hôtel des Deux-Mondes, où il était |i peu près certain de retrouver son frère, et où, dans tous es cas, il était obligé de l'attendre.

Il ne se trompait pas : Georges-Claude était là ! Il était intré de grand matin, et connaissant le numéro de la :hambre de Ludovic, y était venu sans encombre. Dans 'immense caravansérail de l'hôtel, les voyageurs, arrivants et partants, changeaient de jour en jour, et paslaient à peu près inaperçus. Puis, les allées et venues sont réquentes et lorsque Ludovic rentra chez lui, personne

n'y prit garde. Les abords de l'hôtel étaient tranquilles et il n'y avait reconnu aucune figure suspecte. Ludovic tendit la main à son frère et dit :

— Je te remercie et je te revaudrai ça !

Mais Georges ne prit pas la main. Il était infiniment triste.

— Je ne t'offre plus de venir partager mon existence de travail et de lutte. Il est trop tard. Si l'on nous voyait ensemble, le mystère de cetto nuit s'éclaircirait trop aisément. Donc, comme tu me l'as conseillé toi-même, va de ton côté, j'irai du mien... Mais souviens-toi bien de ceci : je t'ai sauvé une fois... prends garde qu'un jour je préfère te voir mort plutôt que criminel...

— Je m'en souviendrai...

— Nous n'avons donc plus rien à nous dire... Adieu ! Et ayant repris ses vêtements, reconquis sa personnalité,

il descendit, la tête baissée.

La nuit, après s'être envolé, Georges-Claude avait remonté la Seine, à toute allure... Le moteur marchait avec une régularité parfaite et une demi-heure après, la Sonia allait se poser doucement, comme un grand oiseau nocturne, dans la plaine de Brétigny, près de la ferme de la Maison-Blanche. Il abandonna l'aéro, revint à la gare, y prit le train le plus proche, et rentra à Paris.

En sortant de l'hôtel, il se rendit à la préfecture. Il était utile, pour terminer son rôle, qu'il demandât des nouvelles de l'aéro, bien qu'il sût mieux que personne au monde, ce qu'il en était advenu. La préfecture était renseignée. Des dépêches étaient arrivées le matin. Au momenl où le jeune homme pénétra dans le bureau du chef de cabinet, celui-ci répondait à un coup de téléphone de Brétigny. Ici l'on ne savait que faire de l'appareil, lequel disait le commissaire, était en excellent état. Il semblai" ne rien y manquer. L'absence même de tout dégât ren dait cette affaire assez mystérieuse, car la police s» demandait : « Pourquoi ce vol ? » Et de cette premier» curiosité naissait une autre question : « Comment pouvait on manœuvrer la Sonia puisque, on l'avait appris par h rumeur publique, l'appareil marchait avec une turbin inconnue de tous et qui était restée le secret de Georges Claude ? » Mais Georges expliqua que la direction de l'ap pareil était très simple entre les mains d'un aviateur défi expérimenté 0t qu'il élait très probable que depuis quelque jours déjà son appareil avait été étudié en vue du couj final. Seul, restait inexplicable l'abandon de la Sonia Mais ici tous les commentaires étaient possibles. Le voleu pouvait avoir été dérangé, ou peut-être s'était-il content de prendre des photographies au magnésium pendant ) nuit, ou en profitant des premières lueurs de l'aurore

Peut-être, les complices, sur lesquels il comptait, ne se sont-ils point trouvés au rendez-vous. Peut-être n'était-ce pas dans la plaine de Brétigny que le voleur mystérieux avait projeté d'atterrir.

Georges-Claude partit avec des agents de police pour faire une enquête.

Comme de juste, l'enquête ne pouvait amener aucun résultat.

Le soir, la Sonia était rentrée dans son hangar, et dès la nuit même Georges-Claude procédait à son démontage, pièce par pièce...

En rentrant à Sèvres, il apprit par la mère Redoux que Rouscouban était venu de bon matin. Depuis, on ne l'avait pas revu. Et la femme de ménage avait constaté que. l'ancien précepteur avait l'air fiévreux et préoccupe.

Qu'était devenu Rouscouban, aux prises avec Ludovic ?

Nous allons le savoir.

A l'Hôtel des Deux-Mondes.

Les deux frères étaient à peine séparés que Lauvoyer entrait. Il avait l'air ému et il tendit les bras à Ludovic, en disant à voix basse :

— Enfin, te revoilà, mon fils !... Quelle nuit ! Quel début !...

— Mauvais présage, car sans Georges-Claude, j'étais bel et bien arrêté et perdu...

— - Sans Georges et sans moi, petit..»

— Ah i ah ! raconte !...

— J'étais avec la bande qui te poursuivait et je criais contre toi plus fort que les autres. Tu comprends ? On me regardait déjà de travers, avec mon bourgeron et mon sac de serrurier. Et j'avais entendu un gendarme qui disait à un ouvrier : « Quel est celui-là ? le gros ? » Il fallait me sauver, si je voulais t' aider, de ton côté... Ah ! j'en ai poussé des hurlements : « A mort ! A mort ! le voleur ! » Et je veux que le diable m'étouffe si je n'ai pas crié comme tout le monde : « Blancafort ! C'est Blancafort ! ! »

— Pourquoi ?

— Parbleu ! parce qu'ils étaient ainsi lancés sur une fausse piste. Heureusement, je connaissais Sèvres comme ma poche. J'y ai été pion dans ma jeunesse à l'institution Balthazar... C'était moi qui menais la poursuite et c'est grâce à moi que, de temps en temps, tu avais quelques minutes de répit. Je les égarais, les furieux... Je les ai conduits presque dans Bellevue, et je commençais à respirer, lorsqu'ils ont eu l'idée d'amener un chien... A ce moment, tout de même, j'ai eu peur... Enfin, tout est fini... Les diamants ?

— Rien n'est fini, vieux... puisque je n'ai pas les diamants !

— Où sont-ils ? Qu'en as-tu fait ? Ne les aurais-tu pas trouvés ?

— Calme-toi... Je les ai enlevés, mais, sur le point d'être pris, jetés et cachés...

— En quel endroit ?

— Je n'en sais rien. Je ne connais pas ce labyrinthe de ruelles, larges comme les deux bras, où j'entrais au hasard... Cachés sous des pierres, au pied d'un mur en démolition... Si nous retrouvons le mur, je retrouverai la cachette !

— Alors, c'est une nouvelle expédition à entreprendre... six cent mille francs perdus, au bas mot... Tout ton hiver, fils, dans le luxe et les plaisirs... et de l'argent, l'argent qu'il nous faut pour préparer la grande affaire de Sicile, ce coup-phénomène qui laissera derrière lui tout ce que l'on aura tenté de plus audacieux de nos jours... Cent millions, enfant, qui doivent nous tomber dans la main. Tu l'oublies donc ?

— Je ne l'oublie pas ! fit Ludovic en fermant un instant les yeux sous l'éblouissement d'une pareille fortune.

Et le jeune bandit, si maître de lui, eut une sorte de convulsion générale. Ses lèvres tremblaient. Ses mains s'ouvraient et se fermaient, comme si, déjà, elles palpaient l'amoncellement de cet or..". Et la figure avait pris une expression de sauvagerie éloquente et redoutable qui dirait assez qu'il ne reculerait devant aucun crime pour conquérir un pareil trésor.

Lauvoyer regardait cela.

— Bien, fils, très bien I ! disait-il. Tu es armé, je le sais, formidablement armé... Pourquoi faut-il qu'il y ait un défaut à la cuirasse ? Pourquoi, toi, que j'ai créé si fort, as-tu une faiblesse... qui peut te rendre quelque jour semblable aux autres hommes, aussi veule, aussi lâche, et au Samson que tu es, faire perdre sa vigueur ?...

— Je ne te comprends pas, vieux !

Lauvoyer, sur la table, parmi tous les objets de voyage, prit la photographie de la vierge, toute jeune, presque encore enfant, aux grands yeux admirables et souriants... la photographie que Georges, chez Ludovic, avait appelée : « Zizi » en pâlissant.., la photographie de la même enfant, plus jeune, que Ludovic, chez Georges-Claude, avait appelée du même nom très doux : « Zizi 1 » avec non moins de trouble...

— Tu aimes ?

— Tu le sais, je te f ai dit... J'aime avec violence... mais c'est un feu qui s'éteint vite, chez moi... après la posses-

LA LETfRE SANGLANTE 7?

sion... Un incendie qui menace de tout détruire et qui ne détruit rien...

Lauvoyer garda un instant dans ses mains grasses, chargées de bagues, le portrait mystérieux qui semblait l'attirer, dont il semblait ne pouvoir se détacher. Ludovic, allant et venant, fumant cigarettes sur cigarettes, ne faisait plus attention à lui. Et le visage cynique de Lauvoyer, ce visage des plus basses passions, avait changé tout à coup. Oh ! ce fut rapide, comme l'éclair qui passe et disparaît dans une partie de seconde. Et pourtant !... les yeux s'étaient adoucis, dans l'humidité d'une tendresse fugitive... Les lèvres ignobles s'étaient contractées, comme se contractent parfois les lèvres des enfants sous la poussée d'un sanglot qui ne va point éclater... Et ce fut tout.. Lauvoyer redevint ce qu'il était, le misérable sans scrupules.

— Je te l'ai déjà dit une fois... Je te le répéterai aujourd'hui pour la dernière fois, afin de ne plus y revenir... cette enfant aux yeux délicieux... cette vierge au front calme et au sourire de joie... cette enfant sera ta perte...

— Non. Tu ne me connais pas encore.

— Elle te perdra... fit Lauvoyer dont la voix eut, soudain, un accent terrible.

Ludovic en fut frappé.

— La connais-tu donc ? Sais-tu où elle est ? Ce qu'elle est devenue ?

— Je ne sais rien... C'est un pressentiment... Crois-moi ! ne pense plus à elle ! I

— Je la veux. Je la retrouverai. Et elle sera à moi. Et maintenant que ceci est une chose décidée, parlons des diamants de cette bonne madame Gérard...

— Soit !

Ils convinrent que pendant les jours qui allaient suivre, ils ne se hasarderaient à aucune tentative pour les retrouver. Toute tentative^ en effet, pouvait être dangereuse, surtout dans le cas où les diamants auraient été ramassés par la police. Les journaux n'en avaient point parlé. Mais ce pouvait être un piège tendu par des policiers : le voleur reviendrait une nuit ou l'autre rechercher le magot abandonné, et tomberait dans la souricière. Il fallait donc de la prudence.

Huit jours se passèrent ainsi. Ludovic mit ces huit jours à profit pour s'installer boulevard Pereire. C'était un quartier tranquille devant le chemin de fer de ceinture, à deux pas des fortifications et d«e la banlieue. L'hôtel avait deux sorties, l'une sur le boulevard Pereire et l'autre, au bout d'un jardinet, sur l'avenue des Chasseurs. Durant ce même temps, Lauvoyer, soigneusement déguisé et grimé, méconnaissable, un bréviaire à la main, l'air paterne,

doux et résigné dans un costume de prêtre, avait fait une première tentative aux alentours de la villa des Rhododendrons et dans les ruelles qui montent sur la hauteur de Sèvres. Ludovic ne l'accompagnait pas. Il aurait pu être reconnu. Il fallait assurer le terrain avant tout, et savoir si la souricière n'était point tendue... Aucun danger à l'horizon... Lauvoyer refit, deux nuits de suite, le même voyage. Il était possible, en effet, que le piège ne fût préparé que lorsqu'étaient descendues les ténèbres. Car on devait supposer que le hardi voleur ne ferait peint ses recherches en plein jour... Aucun danger non plus, la nuit... Plus de raisons pour retarder davantage...

Ils convinrent qu'ils tenteraient leur expédition la nuit prochaine...

Nous avons dit que huit jours venaient de s'écouler ainsi, aux aguets.

Durant ce temps, Rouscouban n'avait point reparu chez Georges et n'avait pas donné signa de vie. Ce fut le soir du huitième jour seulement que Georges reçut une lettre laconique où Rouscouban se contentait de dire :

« Ne sois pas inquiet, mon enfant. Je n'ai pas cessé de travailler pour toi ! »

A quel genre de travail se livrait l'ancien précepteur ?

Cela restait, pour le jeune homme, un mystère,.,

La nuit du huitième jour, un prêtre vénérable, accompagné d'un garçon d'une vingtaine d'années, remontait lentement, par une belle soirée froide d'automne, l'avenue qui conduisait de Sèvres à Bellevue. Ils échangeaient de rares paroles. Ils ne firent que deux rencontres suspectes... Deux hommes, au coin de l'avenue Henri-Regnault, s'éclipsèrent en les voyant et s'évanouirent dans l'ombre... Deux autres aux alentours de la villa des Rhododendrons, dans un jardin abandonné, et qui disparurent derrière un mur à l'approche du prêtre...

Lauvoyer souffla à l'oreille de son compagnon :

— Des agents de la sûreté 1 Ils n'ont pas perdu tout espoir... Qu'en penses-tu ?

— Il est trop tard pour abandonner la partie... Allons jusqu'au bout l

— J'aime ton audace... Allons jusqu'au bout... Ne te retourne pas... c'est inutile... Tu sais que j'ai des oreilles de Peau-Rouge — celles qui entendent pousser l'herba — nous sommes suivis...

Ils avaient le temps, toute la nuit devant eux.

— Laisse-moi te conduire... Je suis familier avec tous ces parages...

Ils poussèrent jusqu'à la gare de Bellevue, prirent un billet pour Paris, sautèrent dans le premier train, s'arrêtèrent à Meudon, descendirent et revinrent à pied... Tout

é^ait tranquille... De rares passants... que Lauvoyer surveillait du coin de l'œil... De temps en temps, il s'arrêtait, écoutant et, en riant, il disait :

— Rien de suspect n'arrive plus à mes oreilles de sauvage !...

Seulement par cette manœuvre ils allaient prendre la côte en sens inverse, la descendant au lieu de la monter et Ludovic rétablirait difficilement ses souvenirs.

— En partant de la villa j'aurais pu reconstituer la poursuite... Par ici, impossible !

— Et si nous partions de la rue de l'Assaut et de la rue des Binelies où est située la maison de ton frère... réussirais-tu à retrouver ton chemin ?

— Je le crois.

— Essayons !... Non, attends... viens vite... Il y a des gens, tout près, qui viennent.

Ils s'enlevèrent au-dessus d'un mur, puis se laissèrent glisser. Des pas s'approchaient. C'étaH deux policiers... lents... qui faisaient halte à chaque pas... Ils s'entretenaient vivement. De quoi parlaient-ils, pour tuer le temps ? De leurs amours... Ils s'éloignèrent.

Lauvoyer et Ludovic sautèrent dans la ruelle.

— Une soutane, ça n'est pas un vêtement de gymnastique ! dit Lauvoyer.

— Je m'y reconnais ! s'écria tout à coup Ludovic. Voici la maison de Georges... A ton tour, suis-moi... Je vais tâcher de retrouver les rues...

Ils filèrent, enveloppés de ténèbres, en longeant les murs et les clôtures, et, à chaque tournant de ruelles, il murmurait à Lauvoyer, en frémissant de joie :

— Nous y sommes ! Nous arrivons I Je suis sûr de ne pas me tromper...

Puis, tout à coup :

— C'est ici !...

Leurs mains se rejoignirent dans un mouvement spontané et s'étreignirent.

— Reste dans la rue... Fais le guet...

Et, en une seconde, avec une agilité d'acrobate, il a disparu... Lauvoyer entend un remue-ménage de pierres... Puis un rauque soupir de joie... Puis, ce n'est plus un homme, c'est une bête fauve qui bondit pardessus le mur en ruines et s'abat à ses pieds... C'est Ludovic, emportant la précieuse sacoche qui contient, avec les outils de cambrioleur, les diamants et les perles, la fortune convoitée...

— Viens ! J'ai le magot... dit-il la voix sourde, et malheur à qui voudrait me l'enlever !...

Ils repassèrent, en haut de la rue des Binelies, le long du terrain vague au fond duquel s'élevait le hangar de' la Sonia. Tout à l'heure, ils avaient remarqué que la fenêtre

du cabinet de travail était encore éclairée. Maintenant, tout dormait.

Us regagnèrent Paris à pied, par le bord de l'eau.

Le long du port, sur le quai de Boulogne, Lauvoyer enleva sa soutane et son chapeau, en fit un paquet qull alourdit avec des pierres, et coula le tout dans la Seine.

Par dessous îa soutane, il avait des vêtements de ville et il se coiffa d'une casquette.

Des rôdeurs les frôlèrent. Mais l'allure solide des deux complices leur inspira des craintes salutaires.

Quand le paquet eut disparu, Lauvoyer et Ludovic se remirent en marche.

Durant ces quelques minutes d'arrêt, un guenilleux les avait rejoints et s'en allait à deux pas derrière eux. Il était ivre et prenait dans ses zigzags la largeur du quai, tout en marmonnant à part lui, d'une voix pâteuse, des observations pleines de sagesse :

— Je suis pas saoul î On peut pas dire que j'suis saoul. Et pourtant j'tiens pas sur 1ns guiboles... Ç'ui qui dirait que j'suis saoul j'y ferais son affaire... Allons, mon vieux Blumet, tiens-toi qu'on te dit... Vlà qu'y a du monde qui te regarde !...

Le monde qui regardait Blumet, c'était Lauvoyer et Ludovic, soupçonneux.

— Je n'aime pas ces rencontres ! murmura le gros homme.

D'un bond, il fut sur l'ivrogne, le prit à la gorge et l'emporta ainsi à bout de bras, suffoquant, étranglé, jusque sous un bec de gaz. Et là, il le regarda pendant que le pochard, effaré, claquait des dents, en une terreur affreuse, et retrouvant la voix :

— Ne me saignez pas> mes bons amis, j'ai pas le rond ! Le poing formidable de Lauvoyer s'abattit sur son crâne

et le malheureux Blumet tomba sans bouger, la face en l'air. C'était une pauvre figure toute vieille et toute ratatinée, horriblement marquée de la petite vérole, les yeux rouges et bouffis, avec une cicatrice qui lui barrait la joue gauche jusqu'à l'oreille.

— Comme ça, on est tranquille ! dit Lauvoyer. Et ils continuèrent leur route, hâtant le pas.

Us étaient à quelques mètres à peine que l'assommé se relevait tranquillement. Il ôta sa casquette dont il enleva des chiffons qui avaient amorti le coup, et dit en riant :

— J'ai bien fait de la rembourrer... Lauvoyer n'y va pas de main morte... En attendant, ce que je voulais savoir, je le sais... Ludovic a la sacoche... Us ont retrouvé les diamants...

Et prestement, rebroussant chemin, Rouscouban regagna Paris par Boulogne...

lu môme instant, Lauvoyer, pris d'inquiétude, d'un oupçon vague, s'arrêtait :

Tonnerre ! Voilà que j'y pense... Il m'a semblé tout à l'heure que mon poing s'enfonçait dans le crâne comme dans une motte de beurre.... Je veux m'assurer...

Il revint en courant au bec de gaz... et ne retint pas un blasphème :

Le pochard avait disparu I

Le lendemain matin, bien avant l'heure du train qui devait partir pour le Havre, avec la correspondance du paquebot d'Angleterre, on voyait arriver dans la salle des pas-perdus de la gare Saint-Lazare un Anglais chargé de valises, de caime»3 et de parapluies, vêtu d'un pardessus à carreaux qui) lui battait les talons, et une couverture écossaise sur fe bras. Une femme âgée le suivait, avec une fillette qui paraissait avoir dix-huit ans. Et ces troi3 personnages onra.ent les types classiques, les plus vilains, de la blonde Albién, raides, guindés, et de mauvaise humeur. Les facteurs à leur arrivée dans la cour et à la descente de voiture, s'étaient empressés pour les débarrasser de leurs paquets innombrables. Les insulaires avaient opposé une résistance énergique et l'homme, un instant les mains libres, s'était mis dans la posture d'une boxe expérimentée. Ils ne parlaient pas un mot de français*

Les guichets n'étaient pas ouverts. Rencoignés dans le fond de la salld, ils attendirent. Ils ne prononcèrent pas un mot. Us n'eurent pas un geste. lis étaient en bois. Mais derrière ses lunettes d'or, aux verres assombris, l'homme, pourtant, dévisageait d'un regard attentif, aigu, les voyageurs qui entraient.

Tout à coup, il fit un léger mouvement... et dit à voix basse, en français, en se levant :

— Attention ! !l Soyez sur mes talons !

A ce même mcjnent, un gros homme à figure épanouie, soigneusement vêtu, une valise à la main, montait lestement l'escalier dé la salle et passait devant eux... Il leur jeta un regard vif, rapide, promena un instant ce même regard sur la tombée entière de la salle et, rassuré sans doute, se dirigea yers le guichet du Havre, à la queue.

L'Anglais, avec sa famille, était derrière, lui rogue ; les femmes imperturbables.

Cinq minutes se passent. On avançait lentement. Derrière les Anglais, 1 n'y avait plus d'autres voyageurs. Ils étaient les dernierf à la queue. L'homme se retourna vers les femmes et pana. Les femmes répondirent. C'était la plus

cherchait un billet de banque dans son portefeuille çui paraissait gonflé. Et pour chercher plus à l'aise, il avait posé près du guichet une valise sur laquelle il avait jeté sa couverture.

Le gros voyageur n'avait pas lâché la sienne, jusqu'à présent. Toutefois, comme elle allait l'embarrasser pour le payement de son billet, il la rangea un instant contre le mur, tira son porte-monnaie et resta attentif, devant la buraliste.

Alors, se passa une scène bizarre... Les deux valises se touchaient... Avec une prestesse et une aisance prodigieuses, l'Anglais a fait glisser sa couverture sur la valise du gros homme qui compte sa monnaie et, du même coup, il a découvert un sac de voyage en tout pareil à l'autre... même couleur, même dimension, même fermeture, même usure... Le gros homme a ramassé sa monnaie d'une main grasse, luisante, chargée de bagues...

Il reprend sans défiance la valise découverte et passe dans la salle d'attente...

Cinq minutes après, au café Terminus, l'Anglais, attablé avec les deux femmes, disait :

— Mes petites, voici pour chacune de vous un billet de cinq cents francs C'est un cachet bien payé. Je compte sur votre discrétion...

— Tu as notre adresse, mon petit viaux, dit la plus jeune, on se tiendra à ta disposition pour le même prix, tant que tu voudras...

Et ils se séparèrent, pendant que Rouscouban murmurait, rieur :

— C'est égal, je voudrais voir la tête de Lauvoyer, à Londres, quand il vendra ses diamants.

Lauvoyer, sans défiance, était monté dans un compartiment de première classe. Personne dans le compartiment réservé aux fumeurs. Il s'installa dans un coin, face en avant, car il aimait ses aises et il enleva sa valise d'une main pour la ranger dans le filet... Or, il suspendit soudain ce geste si simple et si vulgaire...

Il venait de lui passer une idée, oh ! une idée de folie...

Il lui semblait que sa valise était très lourde, plus lourde qu'elle n'aurait dû être, avec le peu de linge qu'il y avait entassé pour un voyage qui devait être très court, et avec le coffret aux perles et aux diamants...

Il la soupesa... la remit sur la banquette... l'examina...

Pas de doute, c'était bien la sienne : il la reconnaissait à mille détails...

Pourtant une grosse sueur froide coda sur son corps...

— C'est fou ! C'est fou ! murmura-t-il

Il s'essuya le front. Son cœur battail avec violence. Un soupçon l'envahissait. Il aurait bien pu s'assurer tout de

iuite qu'il se trompait... Mais il n'osait pas... A la fin, sa grosse main tremblante défit les courroies... poussa les d<mx crochets de chaque côté... appuya sur le ressort de la serrure et la valise bâilla... les deux côtés s'abattirent...

Et il eut un cri de rage et de folie furieuse.

Bondée de livres et de vieux numéros de revues, cette valise n'était pas la sienne...

Alors, il voulut s'élancer, descendre, crier, mais le train était en marche. Eût-il eu le temps, du reste, qu'il ne l'aurait pu... ses jambes fléchirent... Tout, autour de lui, se mit à tournoyer et il s'affala sur la banquette, évanoui...

Quand il revint à lui... Paris était loin déjà.

Le train roulait en pleine campagne...

Il fut longtemps à se remettra... à reprendre du sangfroid et quand iî put réfléchir, repasser dans son esprit les mille petits détails qui avaient attiré son attention en ces derniers jours, autour de l'affaire, si bien préparée et si audacieusement exécutée, il s'arrêta à trois images brusques qui se fixèrent devant ses yeux.

Celle d'un ' béquillard, qui pour marcher n'avait pas besoin de ses béquilles.

Celle du pochard du quai de Boulogne, si mystérieusement disparu.

Celle de l'Anglais suivi de sa famille...

— Ces trois hommes n'en font qu'un ! Mais quel est celui-là ?...

Il n'alla point jusqu'au Havre, descendit à Vernon et revint à Paris...

A peu près à la même heure, Rouscouban, une valise à la main, comme au retour d'un voyage, ouvrait la grille de la maison de Georges et entrait en familier.

Dans le hangar, des ouvriers travaillaient autour de la Sonia, Georges-Claude était parmi eux. En apercevant Rouscouban, il accourut :

— D'où viens-tu ?

— De Paris.

— Avec une valise ?

— Oui, c'est la valise du diable ! Tu vas voir ce que j'en vais faire sortir ! Enfermons-nou3 d'abord... c'est plus prudent.

Et sous les yeux effarés de Georges-Claude, il étala, sur son bureau, des diamants, des rubis, des émeraudes, des perles... Toute unp fortune... une fortune énorme... Puis, il se mit à exécuter une danse folle dans le cabinet et tout à coup lui revint sans doute l'image de Lauvoyer devant sa valise pleine de papiers et de livres, car il fut pris d'un rire inextinguible :

84 ZlZI-LA-GUEUSii

— Non ! non 1 sa tête ! J'aurais voulu voir sa tête !

— Ah ! ça, vas-tu m'expliquer ? dit Georges qui riait, malgré lui devant cette joie.

L'autre finit par se calmer et raconta béquillard, pochar et Anglais : trois ruses... Depuis que Lauvoyer était à Paris, Rouscouban ne l'avait pas quitté d'une semelle.

Quand il eut terminé son histoire, Rouscouban regarda les diamants qu'un rayon de soleil faisait étinceler de feux admirables. Et il soupira, redevenu soudain mélancolique :

— Dire que si tu n'avais pas fait de moi un honnête homme... tout ce]a m'appartiendrait.

Et il fit ruisseler les diamants dans ses mains, les faisant passer de l'une à l'autre.

— Prends-les donc... je t'en fais cadeau ! Rouscouban adressa au frère de Ludovic un regard

chargé de tristesse...

— Ne sois pas cruel... Tu ne m'y as pas habitué. J'ai plus de mérite que toi à être honnête... Tu l'es, naturellement, sans qu'il t'en coûte... Moi, il me faut un effort...

Georges-Claude lui tendit la main :

— Il y a longtemps que tu as racheté ton passé et que je suis devenu ton ami... Mais une question... Je ne veux pas que cette fortune reste chez moi... N'oublie pas que j'ai été un instant accusé de ce vol... Si le hasard voulait qu'on la retrouvât ici, je serai?, perdu...

— Demain, madame Gérard en aura repris possession. Compte sur ma prudence.

Et tout à coup, les yeux aigus de Rouscouban se firent très tendres. Il baissa la tête avec une sorte de timidité et il demanda humblement :

— Georges !... tu es content ? content de moi ?

— Viens m'embrasssr, vieux I

La vierge au sourire.

Zizi !

C'était ce doux nom bizarre et familier que Georges- Claude avait donné à la photographie trouvée chez Ludovic...

Zizi !

Le même nom, échappé à Ludovic, chez Georges-Claude, devant une photographie de la même jeune fille, encore enfant...

7Zizi !

Le même nom, toujours, aux lèvres de Lauvoyer...

Et tous les trois, à ce nom, devant ce portrait, avaient paru agités du même trouble profond, imprévu, un instant bouleversés par l'image souriante de la vierge.

Or, le lendemain même du jour où venaient de se dérouler ces rapides événements, deux scènes à peu près pareilles se passaient, l'une à Sèvres, entre Georges et Rouscouban ; l'autre à Paris, boulevard Pereire, entre Lauvoyer et Ludovic.

A neuf heures du matin, Rouscouban entrait en trombe chez Georges, les yeux étincelants — ces étranges petits yeux où éclatait la ruse — la figure illuminée par une pleine joie.

— Tu as lu les journaux?

-- Ils viennent d'arriver seulement. Je n'ai lien lu...

— Alors, je vais t'apprendre deux nouvelles, deux grosses nouvelles... la première c'est que maman Gérard est rentrée en possession de ses perles et de ses diamants. Le voleur, pris de remords, les lui a restitués cette nuit, par mon intermédiaire... Tout à l'heure, je me suis croisé avec elle, comme je descendais du tramway... Je n'ai jamais vu figure si heureuse... Ça fait tout de même plaisir de commettre de temps en temps une bonne action...

— Bravo, Rouscouban. Et l'autre nouvelle?

— Devine !

— Comment veux-tu ?...

— Cherche la grande, la seule neuvelle, parmi toutes celles qui intéressent le plus ton cœur d'amoureux, et certain joli et tendre souvenir déjà vieux de six ans...

Georges pâlit, se leva brusquement de son bureau, s'avança vers Rouscouban :

— Parle ! Parle donc I Revient-elle enfin ? Vais-je enfin la revoir ?

— Elle est revenue. Tu la reverras. Elle est à Paris...

— Zizi ! ! Zizi à Paris ! !

— Dent elle va devenir la coqueluche, ou je ne reconnaîtrais plus mes Parisiens.

— Et si tu te trompais ?

Rouscouban se mit à rire :

— Oh ! oh ! tu joues les saints Thomas ? Eh bien, regarde et touche ! !

Et il déplia trois ou quatre journaux qui donnaient une photographie de jeune fille. Et, en tête de chaque photographie, ces trois mots, qui semblaient tout expliquer :

Zizi à Taris.

C'était bien l'admirable jeune fille, encore presque une

enfant^ dont Georges-Claude s'enivrait et sur laquelle Ludovic avait laissé tomber sa pensée de débauche...

Dans deux des journaux, elle était représentée en maillot, et jamais formes plus délicates et plus pures ne tentèrent un artiste. Cette enfant avait dix-huit ans à peine. Elle était blonde, de ce blond chaud où passent les claires couleurs de l'or, et, par coquetterie, par mépris de la mode, peut-être pour mieux faire comprendre qu'elle était à peine jeune fille et plutôt encore fillette, les masses épaisses et souples de sa chevelure pendaient dans son dos, tordues en une torsade que retenait un simple ruban. Les yeux étaient bleus, d'un bleu tendre, d'un bleu rieur, et presque trop grands. Son maillot noir, sévère, noir sur noir, amincissait encore la gracilité de ses formes parfaites où, malgré tout, se devinait de la vigueur, la richesse inépuisable d'un sang ardent et généreux. Et elle souriait, des yeux comme des lèvres, laissant voir la pointe des dents. Elle souriait, dans toute la grâce de sa merveilleuse beauté, dans sa joie de vivre, dans l'orgueil de sa jeune renommée qui retentissait dans le monde. Ces deux portraits la montraient debout, devant la cage où hurlaient des panthères, des lions et des tigres...

Car Zizi était dompteuse...

Mais deux autres la représentaient autrement... dans deux postures différentes. Et, à la regarder, on sentait un frisson d'admiration et de véritable angoisse.

Ici, à demi courbée sur un tigre royal, dont la tête atteignait presque la sienne, gracieux et puissant, elle écartait de ses deux petites mains la mâchoire énorme aux crocs de carnage et, dans le gouffre formidable de cette gueule, elle encadrait son joli visage...

Souriante ! Souriante toujours !... •

Là, elle apparaissait, dans sa gaieté dont l'insouciance avait je ne sais quoi de majestueux et de souverain, entre un lion et un tigre...

Le lion à sa droite, le tigre à sa gauche...

Le tigre et le lion avaient la gueule ouverte, cette gueule qui aurait pu, d'un seul coup de dents, broyer cette taille frêle et la couper en deux...

Et, dans la gueule du lion, elle glissait son bras droit, nu jusqu'à l'épaule...

Dans la gueule du tigre, son bras gauche nu, son bras de jeune déesse...

Georges était triste.

— Hélas ! murmura-t-iî, les yeux humides soudain. Adieu ! mon rêve, une fois de plus î

— Ce qui signifie ? demanda Rouscouban inquiet.

— Que rien de ce qui fut mes espérances, dans mon

passé, n'existe plus... Cela signifie que la lettre sanglante de ma mère m'ordonne de renoncer à tout ce qui devait être ma vie .... Cela signifie que je ne dois plus avoir qu'une ambition, qu'une joie, qu'un devoir, et ce devoir, tu le connais... Accomplir la mission qu'elle m'a confiée... Etre entre Ludovic et le crime l'obstacle, l'obstacle vivant qu'il retrouvera partout... Et puisque j'ai accepté cette mission, il faut que rien ne m'en vienne distraire, ne m'en détourne. J'aime cette enfant à la folie... Pour moi, n'estelle pas toujours une enfant? Et je dois renoncer à elle... D'autres graves et tristes devoirs m'appellent, me retiennent... Hélas !...

— Après tcut, fit Rouscouban avec un regard en dessous pour étudier Georges, Zizi avait dix ou douze ans lors de votre première rencontre. A cet âge, on ne se doute pas de ce qu'est l'amour. Depuis, elle est partie. Tu ne l'as pas revue. Es-tu sûr qu'elle n'a pas perdu le souvenir de ce qui s'est passé ?

— J'en suis sûr, dit Georges doucement.

Et de son portefeuille, il tira une lettre, froissée à force d'avoir été lue, relue et couverte de baisers, l'ouvrit, la parcourut encore, la regarda tout attendri :

— Elle ne m'a écrit qu'une fois... à notre ancienne adresse de la rue de Passy. Sa lettre est de l'année dernière... le jour où elle atteignit ses dix-sept ans... Ecoute ce qu'elle dit : « Maintenant que je suis vieille, car j'ai » beaucoup vécu, comme une nomade, dans tous les pays » des deux Amériques ; maintenant que je sais voir clair » dans mon cœur et que je m'explique mon trouble pro- » fond lorsque je pense à vous ; maintenant que je n'ai » plus de honte, puisque je suis devenue un sorte de demi- » sauvage, au milieu de mes fauves, cruels dans leurs » haines comme dans leurs tendresses ; maintenant que je » sais que l'an prochain vous pourrez me voir à Paris, je » viens vous avouer que je vous aime, que je n'ai rien î) oublié... et que je vous attends ! »

— Diable ! Diable ! fit Rouscouban, inquiet... Tu n'iras pas la voir... Ça vaut mieux !

— J'irai, une fois... une seule fois... dit Georges-Claude, dont la voix s'étouffa... J'irai pour lui dire que le bonheur infini qu'elle m'offre, je ne puis plus l'accepter... que son rêve était le mien... mais que ce ne sont que des rêves...

Il baissa la tête et acheva, dans un sanglot contenu :

— Et ce sera fini î,

Rouscouban haussa les épaules, mécontent et grommela :

— A moins que tout cela ne fasse que commencer ! Oh ! les femmes ! quelle invention !

Chez Ludovic, boulevard Pereire, dans le désordre d'un emménagement.

Ludovic était sur le point de sortir pour aller dîner au Café de Paris, lorsqu'un valet de chambre en livrée bleu foncé, passepoil rouge, en place depuis le matin, vint lui remettre une carte de visite. Il la prit, lut, et jeta négligemment au valet :

— Retenez ce nom... L'homme qui le porte a chez moi ses grandes et ses petites entrées, à toute heure du jour et de la nuit... Il eotici chez lui, vous m'avez compris ?

— .T'ai compris et ja n'oublierai pas.

Lauvoyer entra et du premier coup, au premier pas, Ludovic" devina chez le gros précepteur une émotion extraordinaire faite de honte, d'humiliation, de colère froide.

Il tenait encore à la main la valise qu'on avait substituée à la sienne. Il la lança dans le coin du salon parmi les meubles sens dessus dessous qui l'encombraient et &e laissant tomber dans un fauteuil, il tira son mouchoir et épongea la sueur qui ruisselait sur son visage, sueur de rage, écume des plus terribles passions...

Ludovic, silencieux, comprenant qu'il s'était passé quelque chose de grave, attendait, debout, que Lauvoyer parlât, n'osant même pas l'interroger.

— Volé ! dit sourdement le gros homme... On m'a volé comme un enfant !

Ludovic sursauta et pâlit. C'était un désastre. Lauvoyer ne lui donna le temps d'aucun reproche. Il se hâta de raconter, en termes hachés, rauques, soufflant comme une bête de proie prise au piège, l'aventure du guichet de la gare Saint-Lazare... Ludovic écouta sans interrompre...

— Qui soupçonnes-tu ? dit-il enfin... Car voilà ce qu'il emporte de savoir... Le nom du voleur... Non pas pour lui faire rendre gorge, mais qui sait si nous ne sommes pas épiés, surveillés, devinés ?

— Pour surveillés, nous le sommes... Ce béquillarcî, l'ivrogne, l'Anglais... le même espion, à no3 trousses. Ah ! je te jure que je le connaîtrai... bientôt... et ce jour-là, il coulera du sang sur le pavé...

Les yeux de Lauvoyer étaient hideux. Chose étrange^ Ludovic restait presque indifférent.

— Allons, vieux, ne te désoles pas... Tu trouveras autre chose... Et nous ne sommes pas réduits au dernier morceau... J'ai gagné cent mille francs au cercle...

— Cent mille francs... une poussière entre tes doigts prodigues... Volé ! moi, Lauvoyer, volé !

— Pendant que tu pleures et rages, moi je suis tout à la joie... Regarde, admire, et lis...

Et il lui tendit — comme à Sèvres, Rouscouban avait

fait pour Georges — les journaux annonçant l'arrivée à Paris du cirque Dirko, immense caravansérail américain, qui avait trusté dans tous les pays du monde les numéros les plus sensationnels.

— Zizi à Paris ! gronda Lauvoyer, dans une émotion extraordinaire.

Et il parut oublier son vol, l'amertume de s*a déconvenue, le ressentiment d'avoir été dupe, il parut tout oublier et, devant le radieux visage, la pure beauté de Zizi, tomba dans une rêverie profonde.

Puis, ce furent des paroles tristes, singulières :

— Petit, dit-il crois en ma vieille expérience... Prends garde à cette jeune fille... Ne te heurte pas à elle...

— Toujours la même antienne !... Sais-tu bien que tu finis par m'amuser?...

— Ne tente pas de Ja séduire, méprise cette conquête ! Tant d'autres s'offriront à toi !

— Les autres, nous verrons après ; c'est celle-là que je veux...

— Je ne t'ai jamais rien demandé... jamais... Eh bien, aujourd'hui, fais cela pour moi...

— Tout ce que tu voudras, sauf justement ce que tu me demandes ! Tiens, veux-tu les cent mille francs que j'ai gagnés? Les voici, je te les donne!... Mais Zizi, je la garde !...

Tout à coup, entre deux bouffées de cigarette, le voici qui éclate de rire :

— Au fait, ce serait drôle !... Est-ce que tu aimerais Zizi, toi aussi, par hasard ?

Et faisant pirouetter le gros homme, il l'obligea de le regarder en face. Mais ce ne fut point la figure de bonhomie sournoise et vicieuse de Lauvoyer qui lui apparut...

Celui qui était là avait de3 traits transfigurés, presque terribles. Du reste, le temps d'un éclair. Le visage redevint paternel, et se fendit d'un sourire humble.

— Ces amours-là ne sont pas faites pour moi.,. Je ne t'en parlerai plus !...

Six ans auparavant, avec une vieille femme à cheveux blancs, qui était sa grand'mère, Zizi, de son vrai nom Louise, était arrivée "à Paris, venant des environs de Bordeaux. Et la vieille dame,- sous le nom de Sophie Vantermois, avait loué, rue de Passy, un tout petit logement de deux chambres, au rez-de-chaussée d'une vaste cour qui desservait deux corps de bâtiments. Pauvres épaves aux détresses inconnues, que venaient-elles faire dans la grande forêt parisienne ? Essayer d'y vivre... tâcher d'y mourir... La vieille chercha du travail partout, mais elle était triste et souffreteuse. On ne voulut d'elle nulle part.

Et les maigres économies apportées de province s'en allèrent jour par jour.

Dans la même maison, au second étage donnant sur la cour, e.t dans le corps de bâtiment qui faisait face au petit rez-de-chaussée, habitaient Georges-Claude et Rouscouban... Il y avait longtemps déjà que Rouscouban avait entrepris l'éducation scélérate de l'âme qu'on lui avait confiée, et il y avait deux ans que l'ancien complice de Lauvoyer s'était déclaré vaincu, devant la clarté des yeux de Georges, qui reflétaient la tendresse et la lovauté de la mère... Deux ans qu'un jour il avait dit à l'enfant dont il devait faire un monstre :

— Oublie toutes mes paroles et aide-moi à redevenir un honnête homme...

Zizi ! Elle devait bien avoir un autre nom. Mais on ne le connut point. On n'en eut pas le temps. Ils se rencontraient parfois dans la rue, quand la petite faisait les commissions de sa grand'mère. Et aussi de la fenêtre du second étage, ils se voyaient, se souriaient, se parlaient par signes, dans la cour. Elle disait parfois des choses au-dessus de son âge qui étonnaient Georges. Elle ne connaissait rien encore de la vie, mais elle la devinait.

Un soir, elle lui glissa une enveloppe dans la main et s'enfuit en disant :

— C'est pour vous... pour toujours... afin que vous n'oubliiez jamais votre petite Zizi...

L'enveloppe contenait la photographie de l'enfant. Georges sentit son sœur vibrer et ses tempes battre. Il fut heureux et il souffrit. Ce fut de ce soir qu'il connut l'amour.

Le lendemain était un dimanche. Il resta au logis toute la journée, guettant Zizi. Elle ne se montra pas. Pourtant, elle était là ! Il la voyait dans la chambre qui était celle de la grand'mère aller et venir, et la grand'mère aussi allait et venait. Et toutes deux paraissaient se livrer à une besogne singulière. Bien qu'on fût en plein été et que la chaleur fût torride, elles collaient des bandes de papier le long de la fenêtre, et Georges ne perdait rien de ce travail, car elles avaient relevé les rideaux pour être plus à l'aise. Il remarqua aussi qu'elles en faisaient autant à la porte et qu'ensuite elles entassaient des vêtements, des chiffons et des papiers pour boucher la cheminée. Puis, le soir vint, et Georges, aux aguets, vit sortir Zizi, qui lui sembla toute pâle et fatiguée. Rouscouban n'était pas là. Georges se hâta de descendre et attendit l'entant, pour l'interroger, quand elle reviendrait. Il la vit qui sortait de chez un charbonnier et, surprise devant Georges, elle serra contre elle son tablier relevé, qui cachait son fardeau.

Georges était trop jeune pour deviner ces angoisses de la misère. Derrière le sourire, pourtant si mélancolique de Zizi, derrière ses paroles qui restèrent enjouées, il ne comprit pas le drame navrant qui, depuis le matin, lentement, détail par détail, précaution par précaution, se préparait... le dernier acte lamentable de tant de pauvres êtres découragés, à bout de ressources, le suicide !

Avant de se séparer, joliment, brave comme une enfant qui ne connaissait pas le mal, Zizi lui demanda, ses lourdes paupières un instant tremblantes sur du bleu humide :

— Je suis un peu triste... Voulez-vous m'embrasser pour que ça me console ?

Elle se souleva sur la pointe des pieds, car il était bien plus grand qu'elle... Il l'embrassa longuement sur le front, au ras des beaux cheveux dorés, mais comme elle pencha la tête en arrière tout à coup, le baiser glissa et vint s'achever sur les yeux»...

Le soir, très tard, Georges y pensa... frémissant, vaguement inquiet.., Dans son lit, il essaya de dormir... Il en rêva... Dans ces demi-sommeils nerveux, toutes choses grossissent démesurément, prennent des proportions fantastiques... Et souvent aussi, c'est dans la nuit que les ténèbres du cerveau se dissipent... On ne pense guère au suicide quand on a seize ans... Pourtant, ce fut au suicide qu'il pensa, lorsqu'il revécut les détails et les préparatifs qu'il avait surpris...

Il sauta de son lit, effaré, avec un cri :

— Elles veulent mourir !

Et, à peine vêtu, sans réveiller Rouscouban, il sortit, dégringola l'escalier, traversa la cour... Les persiennes étaient closes sur la fenêtre. La porte du logis était fermée. Comment faire pour entrer ? Et si on l'apercevait, n'allait-on pas le prendre pour un malfaiteur ? Puis, ne se trompait-il pas ? Ne pouvait-on pas expliquer, simplement, ce qu'il redoute ? La fenêtre et la porte, si soigneusement calfeutrées, la cheminée bouchée, n'était-ce pas pour empêcher les courants d'air qui, sans doute, rendaient malade la vieille dame aux cheveux blancs ? Toutes ces idées traversent sa tête et ne s'y arrêtent point. Plus âgé, il eût réfléchi et n'eût point osé pousser plus loin sa tentative. Jeune, il était fou. Il osa. Il souleva les persiennes par les lames, les tira à lui, les arracha de leurs verrous intérieurs... Mais la fenêtre offre un autre obstacle... Son poing s'enfonce dans une vitre et s'y ensanglante... Les morceaux de la vitre tombent, sans bruit, dans la chambre, sur des vêtements accumulés sous la fenêtre ; Georges fait jouer l'espagnolette... Il entre...

En même temps, un violent coup de vent qui tourbil-

lonne dans îa cour repousse avec force les persiennes qui se referment, contre la fenêtre qu'il attire, et la vitre brisée se trouve bouchée, remplie, par le rideau qui s'y gonfle, y ballonne, intercepte l'air...

Au milieu de la chambre, rougeoie un réchaud plein de charbon... Au fond, sur le lit, une vieille femme et une enfant... inertes, enlacées... Misère, c'est encore un de tes crimes !...

Et quand Georges veut s'élancer vers Zizi, vers la grand'mère, il chancelle, perd la vue, ses oreilles bourdonnent, ses jambes refusent de le soutenir... il veut crier, ne le peut...

Et il s'affaisse, doucement, comme un grand roseau fauché...

Il n'a pas perdu connaissance. Il a conscience de son état. Le peu d'air qui entre par la brisure de la fenêtre peut le sauver. Aura-t-il la force d'aller jusque-là ? Deux ou trois pas à peine, et aux premiers efforts mous, lourds, qu'il tente, il lui semole que c'est un espace grand comme un désert, qu'il ne franchira pas... Et le poison entre dans ses veines, dans son saDg. Le poison décompose sa vie !... Cet enfant est brave... En une aussi terrible angoisse, ce n'est pas à lui-même qu'il pense... Il pense à ces deux pauvres créatures insensibles, déjà mortes peut-être ! Mortes? Son dévouement aura-t-il été inutile ? à la jolie Zizi, surtout... qui savait bien qu'elle allait mourir et qui n'en avait rien dit à son ami en lui demandant ce funèbre et suprême baiser...

Dans un accès de rage et de désespoir, où il met sa vigueur dernière, Georges se soulève et va retomber contre le bas de la fenêtre.

Et un peu de l'air pur extérieur vient fouetter son visage et le revivifie...

Il n'en faut pas plus. Il écarte la fenêtre, repousse les persiennes... et à flots pénètre dans la chambre empoisonnée le vent qui souffle et tourbillonne...

Il enlève le réchaud, le renverse dans la cour...

La veilleuse qui éclairait la scène tristement, comme une lampe allumée au chevet des morts, la veilleuse qui vacillait et dont la flamme s'alanguissait tout à l'heure et pâlissait sous les émanations pestilentielles, se réveille... projette plus de clarté.

Autour de lui, Georges-Claude voit...

Sont-elles mortes ? Il a peur d'appeler au secours. Une sorte de pudeur le retient. C'est que, maintenant qu'il a donné tout son courage, il redevient enfant...

Il s'approche du lit... la grand-mère s'y remue péniblement... elle vit, elle renaît...

Mais Zizi ? Zizi..,

Il cherche, d'une main tremblante, la place du petit cœur... et le petit cœur bat. sous les doigts faibles qui n'osent trop appuyer... Même il semble à Georges, qu'au contact de sa main, le cœur remue à coups désordonnés et Georges, oh ! ceci, c'est une illusion, a cru voir les longues paupières s'agiter sur les yeux clos, se soulever légèrement et se refermer bien vite... Ce ne fut rien... Un doux et rapide regard de. l'enfant qui revenait à elle et qui se rendait compte peut-être... Ce ne fut rien... une gratitude infinie... Rien... une promesse pour l'avenir... Rien, un amour violent, qui naissait... Rien, vous dis- je I

Et comme Georges avait compris l'immense détresse de ce logis, où tout ce qui pouvait l'être avait été vendu, où il ne restait qu'un grabat pour mourir, il versa sans faire de bruit, sur le bord de la cheminée, le contenu de son portemonnaie... et s'enfuit.. c

Mais là-haut, à son deuxième étage, il ne se recoucha point.

Il veilla, attentif... Des minutes s'écoulèrent... Des formes affaiblies et chancelantes apparurent à la fenêtre, s'emplissant les poumons de l'air qui rendait la vie.

— Elles sont sauvées !...

Personne ne soupçonna, dans la maison, ce drame de la misère, mais le lendemain, quand Georges-Claude sortit pour aller au lycée Janson-de-Sailly où il achevait ses études, il rencontra, dans la rue, Zizi qui l'attendait, toute pâlie, les yeux encore agrandis par la meurtrissure de cette nuit où elle avait été si près de la mort... Georges fit semblant de ne rien savoir et tout de suite commença une conversation à l'étourdie pour empêcher Zizi de faire des confidences.

— Vous voulez bien de moi jusqu'au lycée ? dit-elle.

— Oui... fit-il, en pressant le pas.

— Ne marchez pas trop vite... J'ai les jambes faibles ce matin... on dirait qu'on m'a battue. J'ai fait un si drôle de rêve, cette nuit... Il faut que je vous le raconte... Je m'étais endormie, près de grand'mère, comme on s'endort quand c'est pour toujours et qu'on ne doit plus se réveiller... Je ne dormais pas tout à fait... Je n'avais pas encore perdu ma pensée, et je me disais que c'était tout de même triste de s'en aller ainsi... Je ne regrettais pas la vie pour ce qu'elle peut donner de plaisirs, car je n'ai guère connu que des douleurs, mais il y avait une chose que je regrettais de quitter, pourtant, une seule, rien qu'une seule... Cette chose-là. c'était un sourire ,très pitoyable et très tendre qu'un enfant comme moi, guère plii3 âgé, m'adressait quand il me rencontrait... Alors, je me mis à penser à ce sourire et à force d'y penser — c'est ici que commence mon rôve — je revis celui qui me l'adressait... Il avait

devîrré que grand'mère et moi, pour échapper à la misère et à la faim, nous avions résolu de mourir... Et il s'était Introduit chez nous comme un malfaiteur — ou plutôt comme un Dieu puisqu'il nous rendait la vie — il brisait les vitres... jetait au loin le poison.,, posait doucement sa main sur ma poitrine et s'esquivait, le visage plein de joie... N'est-ce pas que c'est un drôle de rêve ?

Ils marchèrent en silence, tous les deux très émus.

Quand ils arrivèrent aux abords de J anson-de-Sailly, Zizi s'arrêta :

— Je n'oublierai jamais ! jamais !... si quelque jour je suis très belle, et si tu m'aimes, viens, je t'aimerai aussi puisque je t'aime déjà... Et quand bien même tu devrais me rendre très malheureuse, je t'aimerais toujours... toujours...

Elle se haussa sur ses petits pieds et avança le front ainsi qu'elle avait fait la veille.

— Ton baiser d'hi&r m'avait donné la force de mourir... Embrasse-moi encore, embrasse-moi aujourd'hui pour me donner la force de vivre... Je vivrai pour toi !...

Et comme des écoliers arrivaient qui allaient les surprendre, elle s'enfuit, le baiser reçu.

Ce fut cette journée qui décida la destinée de Zizi...

Un vaste cirque américain, celui de Dirko, était installé depuis le printemps à Neuilly, près de la porte Maillot. Dirko rencontra Zizi et fut frappé de sa beauté et de sa grâce. 11 la suivit, s'informa rue de Passy, apprit la misère affreuse sans remède et avec cette soudaineté et cette audace de résolution qui distinguent le Yankee, entra chez la grand'mère, sur les pas de la petite fille.

Il ne salua même pas et garda son chapeau sur la tête.

Un coup d'œil autour de lui le renseigna.

Ça sent la faim et la mort, ici I

Et comme la vieille dame, digne et timide, s'étonnait :

— Madame, votre enfant me plaît... Je vous l'achète... La grand'mère crut avoir affaire à un fou ; il continua

imperturbable :

— Je vous l'achète. Je l'habituerai à mes lions, à mes ours, a mes jaguars et à mes tigres, si elle est brave... Si elle ne l'est pas, je m'en charge, elle le deviendra et je ne suis pas inquiet. J'ai vu ses yeux. Ils sont extraordinaires. Elle fera des merveilles. En trois ou quatre ans, guidée par moi, elle sera devenue un numéro exceptionnel et le monde entier viendra voir une enfant, qui n'aura pas pas quinze ans, se jouer des fauves les plus terribles — comme une jolie femme se joue, en général, des hommes les plus redoutables. J'achète et paye comptant...

— Mais, monsieur, mais je ne...

— Faites votre prix... deux prix, s'il vous plart : le pre-

LA LETTKE SANGLANTE 95

mier pour les années d'attente et d' apprentis-sage qui comprendra l'éducation de la fillette... le second, qui partira du jour où elle paraîtra pour la première fois devant le public, aussitôt' conquis, vous verrez, et aussitôt enthousiaste...

La grand'mère restait toute saisie devant ce flux de paroles.

— Mais, monsieur, mais...

— Cent dollars par mois... environ cinq cents francs de votre monnaie de France, jusqu'au premier début... J'offre et paye d'avance... Après, une fois lancée, je triple et je fais une bonne affaire.

— Mais, monsieur, je refuse.,.

— Vous aimez mieux mourir de faim ?... Ces gens de France ont de drôles de corps 1 !

Zizi avança, dans l'entrebâillement d'une porte, sa jolie tête, émerveillée et souriante :

— J'accepte 1

— Ail right I Demain, à d*x heures, nou3 signerons... Et il s'en alla comme il était vt*iu, sans saluer...

Un mois après, le cirque Dirko avait plié bagages.

Il emmenait Zizi et sa grand'mère.

La veille du départ, Georges et Zizi pleurèrent, en caU' sant tristement dans les allées du bois de Boulogne, dépouillées par l'hiver.

Et Zizi, gravement, comme une petite femme déjà sérieuse, murmura :

— Je t'aime... Je ne t'oublierai pas... Nous reviendrons en France dans quelques années, Dirko l'a promis et sa promesse figure sur mon engagement... Eh bien, le jour même où j'arriverai à Paris, je t'écrirai et je te dirai : « Viens ! Je t'aime toujours 1 »

Dirko ne s'était pas trompé. Dirko avait vu juste.

Lorsque, pour la première fois à New-York, et ensuite dans toutes les grandes villes des deux Amériques, Zizi parut, souriante, parmi les lions rugissants et les tigres aux yeux sanglants, parmi ces miaulements et ces rugissements, ce ne fut pas de l'admiration, ce fut de l'enthousiasme et du délire. La jolie dompteuse conquit, du même coup, renommée et popularité. Quand elle devait paraître — car Dirko, habile imprésario, ne la prodiguait pas et lui réservait certains jours — c'était, aux bureaux du cirque, de la frénésie. Il y eut des batailles, des coups de couteau, des coups de revolver, des morts. Ils sont extrêmes en tout, ces Yankees. De fait, c'était tout à la fois un spectacle de frisson terrible, et la joie parfaite des ye*ux, que l'entrée de Zizi dans la cage. Enfant, elle l'était encore par la délicatesse de ses formes, mais aussitôt qu'elle était aux prises

96 ZIZI-LA-GUETJSE

avec ses bêtes, quel changement ! Une prodigieuse lumière semblait tomber de ses yeux, et ajoutait à sa beauté, à sa grâce, à sa force, quelque chose de surnaturel. Au sens vrai du mot, elle se jouait de ses fauves... Un jour, il y eut une panique, chez les vingt mille spectateurs qui la regardaient... Un iion superbe, qui depuis l'entrée de Zrzi dans sa cage avait grondé et donné des marques de colère, bondit tout à coup sur elle... Zizi s'était effacée... Elle ne reçut pas l'atteinte des griffes mortelles et quand le lion se retourna prêt à bondir encore, il trouva Zizi debout, penchée sur lui... les yeux de l'enfant dans les yeux du fauve... Elle tenait sa cravache haute... Le lion rugissait... formidable... Des femmes s'évanouirent dans le cirque... Il y eut un silence étrange... On s'attendit à un drame atroce... Tout à coup, Zizi jeta sa cravache et se pencha encore... Et l'on vit cette chose stupéfiante, miraculeuse, le lion reculer en rampant devant elle.,, rugissant et lançant contre Zizi sa patte monstrueuse... Il recula jusqu'au bout de la cage ainsi... et là, finit par se taire... immobile... Elle ramassa vivement sa cravache, et l'enfant, ivre de colère et de témérité, le fouailla comme un chien indocile... et lui ouvrant la gueule, elle y mit en travers ses deux bras frêles et blancs...

Le lendemain, elle était célèbre...

Le surlendemain, on connut dans les grands cercles de New-York le pari qui venait d'être conclu entre Tom Lewis et Holmcroft, deux" milliardaires dont les excentricités faisaient la joie quotidienne des Américains de toutes les classes.

Holmcroft avait parié que Zizi serait dévorée par ses bêtes.

Tom Lewis avait tenu le pari.

Holmcroft, depuis lors, suivit partout le cirque Dirko, sans jamais manquer une représentation où sa place fut toujours retenue, au premier rang.

Installé cinq minutes avant l'entrée de Zizi dans la cage, il partait aussitôt que Zizi avait terminé son travail.

Zizi avait appris l'étrange et funèbre pari !

Elle avait fini par connaître le parie ar...

Et, en gamine qui n'oubliait pas qu'elle était Française, lorsqu'elle arrivait saluer le public, avant, et revenait le saluer après, chaque fois, d'un geste gracieux de sa fine petite main, elle prenait sur ses lèvres rouges un baiser qu'elle envoyait à Holmcroft.

Et chaque fois, Holmcroft, grave, se levait et saluait chapeau à la main.

Dirko avait trop le génie de la réclame pour ne pas utiliser ce champion de la Destinée. Il publia partout le pari et le portrait du parieur. On se le montrait, dans la salle,

fit l'app ■! de Zizi. On le regardait avec une crainte

superstitieuse et, de New-York, un terrible surnçn le suivit partout.

On l'appela : « Holmcroft, l'anthropophage. » La somme qu'il avait pariée en valait, du reste, la peine. Elle était d'un million de dollars...

Rouscouban avait annoncé joyeusement à Georges- Claude :

— Zizi est à Paris !

Il se trompait.

Dirko préparait par une publicité énorme l'arrivée de la îjeune fille.

Ce fut huit jours après, seulement, que les journaux annoncèrent :

— Zizi est arrivée...

Et comme il n'y a pas de ville au monde plus souple que Paris, plus nerveuse et plus facile à émouvoir, Paris ne s'occupa plus de ses scandales, des débats de la Chambre, de la C. G. T., de ses rues barrées, de ses affaires de cour d'assises, de ses comédiens, de ses comédiennes, de ses théâtres, de ses toilettes, de son luxe, de ses modes nouvelles, de ses élégances ou de ses misères.

Paris ne s'occupa plus que de Zizi...

Avant son arrivée, elle fut célèbre et quand elle descendit du train, à la gare du Havre, une nuée de reporters, carnets en mains, affables et empressés, l'entoura. . Dirko se chargea de répondre, pendant que l'enfant s'esquivait. Dirko eu payé très cher cette publicité. On la lui offrait gratuite. Il n'était pas homme à refuser. Par ses soins, un joli et très coquet appartement avait été préparé, meublé avec soin, rue Mansart, à portée de l'Hippodrome. Ce fut là que descendit Zizi avec sa bonne grand'-mère qui ne pouvait plus guère la quitter, car si elle avait conservé toute sa présence d'esprit, l'intelligence vivait dans un corps inerte : la vieille dame était paralysée des jambes, condamnée au lit et au fauteuil pour toujours.

Quand Zizi entra chez elle, quand elle eut installé sa grand'mère dans sa chambre où pénétrait un gai rayon de soleil, elle fit le tour de l'appartement, où déjà Eveline, sa femme de chambre, mettait de l'ordre, puis vint s'asseoir devant un petit bureau. Par les soins de Dirko, il y avait là tout ce qu'il fallait pour écrire.

Elle souriait, Zizi, d'un sourire confiant et doux. Elle paraissait heureuse. Un rayon de joie céleste passait dans ses grands yeux bleus. Elle se rappelait la gentille promesse qu'elle avait faite, oh ! il y avait de cela bien longtemps déjà ! quand elle était une toute petite fille, à un snfânt qui était déjà un grand garçon. Elle lui avait dit :

« Le jour où je reviendrai à Paris, je récrirai : Viens ! Je

* A^rs!0elleUteSnait sa promesse, sans remettre au lendemain 1

« J? ne^ous ai pas oublié !... Venez, Georges, je vous aime touiours ! Je vous attends !» . .

H n'y avait qu'une chose de changée. C'est que jadis elle tutoyait, avec l'inconscience enfantine, et que maintenant, dans sa pudeur éveillée, elle ne tutoyait plus

Mais l'amour s'était développe avec îa pudeur : U était devenu ardent, passionné. , ..

Elle adressa la lettre rue de Passy avec la mention :

" A^èvres^Georges-Glaude la reçut, frémissant et triste

mZizif de son côté, n'eut pas un instant d'inquiétude Sûre de Georges-Claude tome elle l'était d'elle-même elle J

disait, rendue idéalement jolie par l'anxiete de 1 at-

te^eS'il est à Paris, il viendra... Il viendra demain... Il

abandonnera tout pour accourir... rtw4aJ|

Le lendemain, Dirko vint la chercher e\c^/uV^pft1?

de sortir, mais elle eut bien soin, auparavant, d avertir

E Elle M montra une photographie de Georges, quand il avait se^ze ans : sûrement tout à l'heure un jeune

homme&qu^essemblera à ce portrait. Vous le ferez entrer an salon Vous lui direz que je l'attendais, et vous le prierez de paUenter un peu. Je ne resterai pas longtemps

dehors. A. ,,

— C'est un joli garçon, fit Evelme Quant à Dirko, il gronda mécontent :

— Ma fille, ma fille, dans notre métier, il faut se denei

^a^ciel serait tombé sur sa tête que Zizi ne s'en fû

Ptl?s1Sépeme éloignée, dans la rue, avec le m -a ger, remontant tous les deux vers le boulevard des lUti Inoiles au'un homme, ayant la barbe blonde et vêtu d un wte de livrée comme en portent les garçons des cirque ^riclinrWouse-griBe ajSstée par une ce tetg» de m]m Jtnffp bottes grand chapeau boer relevé a droite cranc ment'surroreme entrait dans la maison et questionnai

la concierge :

— Mademoiselle Zizi l ,, v

- Sortie, mais vous trouverez du monde chez elle, a

deuxième, à gauche. ,

L'homme au chapeau boër monta, sonna et à Eveline qui se présentait :

7\7\ U?? ++lett/e , Pr®ssée du cirque, pour mademoiselle Zizi... j attends la réponse...

rWGl7?l1 consulta la Photographie. Ce n'était pas l'homme n? 1 w i aViait parle; Celui"la é^it un employé de chez «m h2\ Llle1le Pria de patienter, dans le vestibule. Zizi; 1p i. ?ody ei d";?cteur» ne tarderait pas à rentrer. Et elle le laissa seul. L homme au chapeau s'assit, mais la sour^\G navait. Pas Plus tôt tourné les talons que prestement sans faire le moindre bruit, il alla coller son oreille a toutes les portes. Pas un mot, le silence partout. Et,

moine ?iV^ 1?h'° molle ?u'n Pétrit un instant dans ses mains, il prit 1 empreinte de toutes les serrures

— Ça peut servir !

Après quoi, il ëntr'ouvrit une porte, dans un couloir, mais il la reterma vivement... La chambre était occupée . une vieille femme, dans un fauteuil.

— Diable ! Diable ! Je suis pincé, moi... On va me demander compte de ma curiosité.

Et comme personne n'arrivait, surpris, il ouvrit la porte de nouveau. Dans le fauteuil, la malade ne bougeait pas se contentait de le regarder. Ses yeux seulement exprimaient 1 épouvante et la surprise. Les lèvres s'agitaient sans un son. ° '

— Est-ce qu'elle est en cire ?

Il s'approcha, salua, expliqua sa présence :

— Madame, c'est une lettre... pour Zizi... venant du cirque...

Des sons rauques répondirent. Les doigts essayèrent des gestes. L<e lut tout.

L'homme au chapeau comprit.

— Ah ! Ah ! paralytique... La mère, sans doute, ou la grand-maman de Zizi...

Il salua derechef et sortit dans le vestibule Au même instant, on sonnait. Il colla son œil à la serrure et tressaillit,

— Georges-Claude !

Il alla s'asseoir dans le fond du vestibule, où une demiobscunte le protégea. Eveline venait d'ouvrir et ce+te fois la photographie en main, devant celui qui entrait ex îa '.

— On vous attend... C'est bien vous... Mademoiselle va revenir...

Elle le conduisit au salon. Georges avait aperçu l'homme du cirque niais son regard fut indifférent. Il était fiévreux et triste. Il suivit Eveline et disparut...

Lorsque Eveline revint dans le vestibule, elle eut un geste d'etonnement

L'homme à la blouse et au chapeau retroussé n'était plus là !...

— Il se sera fatigué d'attendre 1 murmura-t-elle. Et elle ne s'en préoccupa plus.

L'autre, pourtant, n'était point sorti. La vue de Georges- Claude avait semblé faire naître en lui un trouble extraordinaire... Il murmurait des mots bizarres :

— Lui, chez elle ! chez Zizi ! Ah ! j'en suis sûr ils se connaissent depuis longtemps et qui sait ? ils s'aiment... ils s'aiment peut-être ! ! !...

C'était Ludovic... on l'a reconnu... Chez Ludovic, les résolutions étaient vite prises... Il se dit qu'il était de son intérêt d'apprendre quelle pouvait être l'affection de Zizi et de Georges l'un pour l'autre... De la vérité ainsi connue, naîtrait sa conduite à venir... Et puisqu'il était dans la place, mieux valait pousser l'audace jusqu'à la témérité.

Georges était au salon. C'était au salon que Zizi et Georges allaient se rencontrer, au salon qu'ils échangeraient sans doute les paroles définitives, les aveux, les promesses... que le voile du passé se soulèverait enfin, pour Ludovic.

Il n'hésita pas.

Le salon communiquait, il l'avait remarqué, avec la chambre de la paralytique. Il entra dans la chambre, reçut, pour la seconde fois, le regard de terreur de la pauvre femme... entendit les mêmes mots, sourdement murmurés...

— Madame, dit-il à voix basse, vous n'avez rien à craindre de moi... Permettez-moi seulement de vous tenir compagnie pendant quelques instants...

Il fit le tour de la chambre, ouvrit un placard encore vide... fit un petit geste approbatif, qui voulait dire : « Au besoin, je pourrais me cacher là... » et prit une chaise, sur laquelle il s'assit avec l'aisance d'un homme qui se trouve chez lui. La vieille dame s'agitait dans son fauteuil, mais vainement... Elle devinait un danger, une catastrophe peut-être... Elle possédait, nous l'avons dit, toute son intelligence, mais hélas ! emmurée dans son cerveau sans qu'un signe extérieur pût lui permettre de se faire comprendre... Toutefois, des larmes roulaient sur son visage ravagé... et ses yeux, vivants et terrifiés, ne quittaient pas Ludovic...

Quelques minutes se passèrent ainsi. On sonna. Des pas légers dans le vestibule. Un frou-frou de robe. Des paroles rapides d'Eveline. Le bruit de la porte du salon, qui s'ouvre et se referme. Un silence, d'abord, pendant lequel les deux êtres qui se retrouvent ainsi face à face, brusquement, après tant d'années, se regardent, s'examinent, se reconnaissent...

Puis deux cris :

— Georges ! Georges ! !

— Zizi ! ! Zizi ! 1

Deux cris de joie, d'ardeur passionnée, deux cris frémissants d'amour, deux cris qui s'étouffent dans des baisers et dans des larmes de bonheur.

Ludovic s'est approché de la porte, légèrement entr'ouverte... Il écarte un peu le rideau, peur mieux entendre, ne rien perdre de ce qui va se dire...

Et pâle, Je cœur en tumulte, les yeux pleins de rage, il écoute...

Et il n'est pas de haine plus farouche que celle qui flambe, en ce moment, attisée par les premières paroles surprises, dans cette âme de frère.

Zizi était mise simplement, avec une élégance sobre. Pas une seule bague. Deux perles aux oreilles. Et autour du cou, pour retenir la montre passée dans la ceinture, une chaîne sautoir en or vert, parsemée de perles noires, et rassemblée sur son corsage par une glissière des mêmes perles. Cadeau de Dirko, le lendemain de son fameux début à New-York. Elle était de taille moyenne, fine, délicate, nerveuse. Et c'était bien, dans tout l'éclat, dans toute la fleur à peine éclose de sa beauté, la jolie enfant de la rue de Passy, dont il avait embrassé le portrait si souvent, la jolie fille de la photographie trouvée entre les mains de Ludovic. Les yeux, rayonnants de lumière, attiraient et retenaient, des yeux si" profonds et si larges que l'âme s'y lisait, clairement, avec les moindres et plus fugitives nuances de toutes les joies et de toutes les tristesses. Rieurs, attendris, languissants, parfois même d'une dureté insoutenable, puis vagues, troublés, et semblant renaître tout à coup, sous l'ardeur d'une nature impétueuse.

Sur tout ceia, la candeur de la vierge...

Elle s'était précipitée dans les bras de Georges.

Il était venu là pour lui dire : « Ne pensez olus à moi. Tout amour est impossible. » Mais il oubliait sa mission, que sa vie était enchaînée, qu'il n'était plus libre, qu'il se devait à un devoir impérieux, et qu'au-dessus de son désir, de ses rêves, de son bonheur — ne l'avait-il pas promis ? — il y avait la lettre de la mère, la lettre sanglante qui avait tracé toute une existence d'aventures, de dangers, de sacrifices...

— Venez près de moi, dit-elle en lui liant les mains, et en l'attirant sur un canapé.

Et avec un sourire confiant d'orgueil, car elle était bien sûre de ce qu'il allait répondre, elle lui demande, paupières baissées pudiquement :

— Vous m'aimez ?

Les paupières se relèvent, lentement, avec surprise, puis avec effroi !

Georges-Claude n'a pas répondu...

— Vous m'aimez ? redit-elle, très bas, cette fois avec un tremblement léger.

Georges-Claude ne répond pas.

Alors, elle se lève brusquement, avec un cri étouffé !

— Ah ! il y a un malheur !

— Oui, Zizi, un grand malheur... Je vous aime, je vous aime de toute mon âme...

Elle joignit les mains ; sur ses lèvres refleurit l'enfantin et divin sourire.

— Mon Dieu, comme ,c'eat mal ! Comme vous êtes méchant ! Vous m'avez fait peur !...

Il reprit, contenu, désespéré, sachant qu'il allait porter deux coups mortels, pour elle, pour lui, et qu'ils ne marcheraient plus ensuite que sur des ruines.

— Je vous aime, Zizi, et pourtant nous ne devons plus penser l'un à l'autre... Je ne puis enchaîner votre vie à la mienne, parce que ma vie ne m'appartient plus... Je vous aime de toutes les forces de mon cœur, je le jure, et je n'ai jamais cessé de penser à vous, depuis que vous avez quitté Paris... J'ai cru aussi à votre amour et jusqu'à ces derniers jours, j'ai été très heureux, infiniment heureux dans mon rêve... Vous m'attendiez, vous m'aimiez... Je vous attendais, je vous aimais... Tout cela est fini...

— Je ne comprends pas, Georges, dit-elle, grave... Il faut vous expliquer mieux... Est-ce donc ce que je suis devenue qui vous donne des scrupules ? Ma profession qui vous éloigne de moi? Est-ce le monde où je vis, où le hasard m'a conduite ? Non, ce n'est pas cela... Votre Zizi est restée loyale et pure, Georges... Vous la retrouvez telle que vous l'avez quittée... Jadis, elle ne savait rien de la vie... La vie, maintenant, elle la connaît mieux... avec ses dangers et ses pièges et ses perfidies... Votre Zizi est digne de vous, Georges, me croyez-vous ?

— Je ne vous aimerais pas sans cela, et je vous aime...

— C'est vrai, oui, je sens que tu m'aimes... alors, pourquoi notre bonheur est-il fini, avant même qu'il ait commencé ?... Parle, Georges, ouvre-moi ton cœur, et pour que tu t'abandonnes mieux, traite-moi en petite fille et tutoiemoi comme par le passé...

— Il faut que tu te contentes de ce que je t'ai dit... Je t'aime et il nous faut renoncer à l'amour... Je t'aime et je t'aimerai, et je souffre, et je pleure... Je t'aime et je suis désespéré, et pourtant c'est fini... Tu ne me reverras plus et je viens te dire adieu...

— Adieu à jamais !

— A jamais peut-être !

— Pourquoi dis-tu : peut-être ? 11 y a donc un espoir ?

— Si vague ! ! Si lointain ! !

— S'il y a un obstacle aujourd'hui, j'attendrai !

— Qui sait si tu ne perdrais pas dès années, toute ta jeunesse, à attendre ?

— Que n'as-tu confiance en moi ? Que ne me dis-tu la vérité ?

— Je ne le peux !

— Qui t'en empêche ?

— Le devoir... Une promesse sacrée... Un secret terrible qu'il faut que je garde, pour moi, pour moi seul, parce qu'il intéresse un autre que moi...

Elle baissa la tête, dans une rêverie morne. Les grands yeux étaient pleins de larmes. Les jolies lèvres rouges, si ardentes au sourire, à la joie, se gonflaient de sanglots.

— Tout mon bonheur s'en va ! murmura-t-elle... Mon cher bonheur...

— Le mien aussi s'en est allé, Zizi ! dit-il à ini-voix. Tout à coup, elle s'écria toute changée, les yeux durs,

menaçants :

— Tu me mens ! Tu es marié ? Tu as une maîtresse.

— Non, Zizi, je t'aime ! dit-il simplement...

Et la colère de l'enfant tomba, du même coup, devant cette douleur si visible.

— Je te fais de la peine, Zizi ?

— Oh ! oui, beaucoup, beaucoup !... J'ai peur de toi, et de ce qu'il y a qui nous sépare...

Il répondit, la voix assourdie, hochant la tête :

— Moi aussi, Zizi, j'ai peur !...

Cette fois, Zizi pleurait dans un désespoir d'enfant. De grosses larmes naissaient de la source intarissable de ses yeux, les paupières toutes baignées, et descendaient le long de son frais visage virginal, s'arrêtaient et tombaient sur le corsage, perles liquides auprès des perles noires. Elle ne songeait ni à les arrêter, ni à les essuyer, ni à les tarir... Elle ne songeait qu'à pleurer...

Mais en pleurant, elle parlait... son cœur s'ouvrait tout

frand... et les tendresses passionnées qui s'en échappaient ouleversèrent profondément Georges-Claude... Zizi se faisait connaître... Zizi redoutait l'avenir... Zizi se donnait tout entière...

— J'ai vécu trop librement jusqu'aujourd'hui pour ne pas avoir une expérience au-dessus de mon âge. Je ne suis plus une fillette... je suis une femme... Je ne t'aime pas comme les enfants aiment... J'ai en moi toute la force de l'amour... Je sais aussi que je suis belle, que je suis très belle... Les hommes s'empressent à me le dire... Ils n'ont pas attendu que j'eusse seize ans pour m' entourer... J'ai

104 ZIZÎ-LA-GtTEUSE

déjà été aimée... Je n'ai aimé personne, puisque je me réservais pour toi... Autour de moi, à cause de moi, des malheurs sont nés, dont je suis la cause innocente... Risn de moi, pas la plus légère des coquetteries, n'a autorisé ces catastrophes... Chacun te le dira... Celui qui m'a défendue, c'est toi ! Je n'ai jamais eu d'autre pensée que pour toi... Mais si tu m'abandonnes, tout à fait, pour toujours, que vais-je devenir?... J'ai peur, Georges, j'ai peur... Aimemoi... ne me délaisse pas... Fais que je sente toujours ton amour auprès de moi, au-dessus de moi... Et alors je serai très heureuse, malgré tout... Ne peux-tu t'engager par une promesse ?

— Je ne serais pas sûr de la tenir...

— Comment faire ? Je crois en toi, en ta loyauté, en ton cœur... Ve ne doute pas que tu m'aies dit la vérité... et pourtant, mon Dieu ! mon Dieu î

Elle cacha son joli visage dans ses mains jointes...

Etait-ce pour dérober ses larmes?

N était-ce pas plutôt pour cacher son front rougissant de pudeur, à la pensée de ce qu'elle voulait, de ce qu'elle n'osait dire ?...

Et elle s'y décida, bien bas, la voix faible comme un souffle...

— ■ Georges, je suis digne d'être ta femme... Tu ne peux me faire l'outrage d'en douter, cependant il y a certain! scrupules, certaines convenances, contre quoi je me heurt( et qui t'empêchent de donner ton nom à une pauvre fille dont la jeunesse s'est écoulée parmi des saltimbanques... bien honnêtes, va, je t'assure... Je comprends que je suis un peu en dehors de la vie régulière, mais ma pauvre grand'maman, si elle pouvait parler, te dirait que nous avons toujours vécu comme de petites bourgeoises... Enfin, la profession que le hasard m'a donnée, je l'adore... elle m'exalte... Quand je suis au milieu de mes fauves, je suis ivre de folie, de bonheur, et d'orgueil... Eh bien, j'abandonnerai tout cela pour toi... Je n'aurai nul regret... Ne sois pas plus terrble que mes tigres et mes lions. Laissetoi dompter par la petite Zizi... Après, tu me dévoreras si tu veux ; tu me rendras, si tu veux, malheureuse... J'aurai bien, de temps en temps, un de tes sourires... cela m< suffira pour être joyeuse entre deux orages...

Georges restait silencieux et troublé, souffrant mille tortures.

Elle balbutia :

— Non, ce n'est pas encore cela... je le vois.

— J'aurais mieux fait de ne pas venir...

— Tais-toi ! Tu blasphèmes contre ton cœur et contre le mien...

Et tout à coup, elle se laissa glisser aux genoux d(

Georges, appuya les bras sur les genoux, cacha sa tête dans ses bras...

— Zizi, je souffre plus que toi, puisque c'est moi qui te fais souffrir...

Elle resta dans cette posture de suppliante... Et il caressait doucement, de la main, la massse ondulée des cheveux d'or, où courait un simple ruban bleu...

Puis elle dit, pendant qu'il sentait contre lui un long frémissement de ce joli corps :

— Je t'aime... je ne veux pas te perdre... Te perdre, alors que ma vie, depuis longtemps, n'est faite que de toi, de ton rêve, non, ce n'est pas possible... Puisque tu ne peux pas me prendre pour ta femme... fais que je sois à toi et que tu sois à moi quand même...

— Zizi !

— Oui, Zizi, ta Zizi, prends-la comme ta maîtresse... Ainsi, une fois qu'elle t'appartiendra, qu'elle sera devenue ta chose et ton bien, ton jouet, si tu veux, tu ne l'abandonneras pas... j'ai confiance... Tu ne casseras pas ton jouet...

Et elle sanglota...

Georges était dans une émotion singulière... Il retrouvait sa petite amie telle qu'il se l'était figurée, plus belle même, séduisante, naïve et chaste dans son abandon... Il la retrouvait dépassant son rêve... Et il l'adorait... Et cette enfant s'offrait...

— Zizi, dit-il en la relevant, en l'attirant contre lui, ma chère Zizi, reviens à toi, ne sois pas folle... Je t'aime, Zizi, comme celle qui doit être ma femme et en qui je mettrai tout mon bonheur et ma vie entière...

Elle essuya ses yeux et, bravement :

— Ta maîtresse ou ta femme ! Pourvu que tu restes près de moi, toujours... Dis ?

— Zizi, ni l'une ni l'autre, puisque je ne peux rester près de toi ! !

Les yeux de l'enfant eurent encore une fois leur expression de dureté étrange..

— L'obstacle entre nous, dont tu n'oses parler, ne peut être qu'une femme... Georges... Georges... J'ai mal... Je ne savais pas que j'étais jalouse... -C'est une torture affreuse...

— Je t'aime...

— Tu aimes ta petite amie d'autrefois, comme autrefois, tu ne l'aimes pas d'amour.

— Je t'aime d'amour.

— C'est la pitié qui inspire ton mensonge.

— Je te jure, Zizi... Ne vois-tu pas que je pleure ?

Elle fit un geste vague, bizarre, les deux mains autour d'elle comme pour retenir des choses qui s'évanouissaient.

— Mon rêve ! Mon joli rêve de joie infinie.

Elle revient au jeune homme :

— Ne pleure pas. Confie-moi plutôt ton secret.

— Crois en moi et ne me questionne plus. Elle soupira, découragée.

— Je crois en toi... Je ne te questionnerai plus... Mais si jamais il m'est prouvé que tu m'as trompée, ce sera un remords pour ta vie, Georges, car il ne me restera plus qu'à devenir ce que tant d'autres sont devenues, dont on a méprisé et méconnu l'amour, la Gueuse, l'Infâme, dont le cœur demeure froid et vide en inspirant l'amour des autres... Ou bien, si je ne veux pas descendre jusque-là, il ne me restera plus qu'à mourir, et c'est toi qui m'auras tuée ! !...

Elle enveloppa de ses bras la tête de Georges et, doucement, la berça contre elle...

— Quel sort choisis-tu pour ta petite amie, Georges, si tu l'as trompée ? Lequel, dis ? Zizi-la-Gueuse ?...

— Tais-toi... tu me tortures...

— Ou bien Zizi la désolée? ... Zizi la morte ?

— J'aimerais mieux te voir morte plutôt qu'infâme ! Une joie folle, dans les yeux de la jolie fille.

— Tu m'aimes donc vraiment?... Tu es donc jaloux, toi aussi ?

— Oui... je suis jaloux de l'avenir... qui sera peut-être mon œuvre... et je souffre.

— Zizi-la-Morte ! Souviens-toi, Georges !... C'est toi qui me tueras ! Adieu !

Ludovic, la portière soulevée, avait tout entendu, de la chambre de Ja paralytique... Et le visage du jeune bandit reflétait tour à tour la rage, la haine et la passion... Puis, au fur et à mesure que l'entretien se déroulait, il retrouva un peu de calme...

A la fin, il était presque joyeux :

— Elle est perdue pour lui, l'imbécile I...

De temps en temps, un souffle rauque de la paralytique le faisait se retourner. Alors, il haussait les épaules devant cette tête immobile, ravagée, impuissante et muette. Il entendit les derniers mots échangés entre Georges et Zizi... un dernier sanglot dans une suprême supplication... un cri de Georges qui disait :

— Pardon, Zizi, pardon ! !

Puis la fuite éperdue du jeune homme, le bruit de la porte, et ce fut tout.

Non, ce ne fut pas tout...

Il y eut un gémissement dans le salon... le heurt d'un corps contre les meubles, une chute, le silence... Et se hasardant à entrebâiller la porto, Ludovic aperçut Zizi évanouie...

Il entra...

Derrière lui, la paralytique poussait des cris inarticulés, des râles d'épouvante...

Il prit Zizi dans ses bras, eut un accès de délire, la retint ainsi debout, et comme morte, contre lui, et appuya, frénétique, ses lèvres sur les lèvres pâlies de l'enfant...

Elle tressaillit... elle allait renaître à la vie... Il la déposa sur le canapé et se retira...

Personne dans 3e vestibule... Il put sortir sans être vu...

Dans l'escalier, il redevint maître de lui, alluma une cigarette et murmura. :

— Elle est à moi I !

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