DEUXIÈME PARTIE UNE TÊTE fVSSSE A PRIX
Première bataille.
Georges se rappelait ce que lui avait dit son frère, un jour, les yeux enfiévrés :
« Je ne tiens pas à travailler toute ma vie pour acquérir une fortune qui me sera inutile lorsque la vieillesse sera venue... Je veux tout de suite, demain, d'un coup, la fortune, mais la fortune immense, quand même elle m'arriverait dans un ruisseau de sang... Je la veux et je l'aurai... Je sais où la prendre et je la prendrai !... »
Ces paroles menaçantes, âpres et mystérieuses, retentissaient encore à l'oreille de Georges, et il se disait :
— Ludovic prépare quelque affaire... Un grand crime, peut-être ! !
Et c'était là ce que la pauvre Sonia avait prévu, pourquoi elle lui avait confié la mission sacrée, c'était pour empêcher ces crimes, pour tarir à sa source le ruisseau de ce sang qu'elle avait écrit, avec les gouttes puisées une à une à ses propres veines : « Au prix de ton bonheur, même, sauve-le ! »
Le soir où, pour la première fois, il l'avait sauvé, en fuyant sur son aéroplane, et en permettant à Ludovic de prendre sa place à son foyer jusqu'au lendemain, il avait coupé l'allumage au-dessus des plaines de Brétigny et la Sonia était venue se poser derrière une meule, auprès du domaine de la Maison-Blanche.
Puis, il s'était mis à courir vers la gare où il était arrivé
juste au moment où démarrait un train montant vers Paris.
Il avait sauté dans le train, et là, il avait pu enfin sortir de l'étourdissement où il vivait depuis deux heures, depuis le moment où il avait quitté ses amis à Sèvres, pour aller sous son hangar choisir les plans et les dessins qu'il désirait leur confier.
Tout en réfléchissant, il chercha machinalement dans sa poche son étui à cigarettes. Il oubliait que les vêtements qu'il portait étaient ceux de Ludovic. Ce fut le porte-cigarettes de son frère qu'il tira. Mais, en même temps, il avait senti sous sa main le froissement d'un papier. Fût-ce vague curiosité ? Fût-ce par distraction ? Il prit ce papier. C'était une lettre dans une enveloppe ouverte, cachetée d'un gros cachet de cire rouge au mileu duquel • était un dessin qui n'attira pas tout d'abord son attention. La lettre était adressée à Ludovic, à l'Hôtel des Deux- Mondes. Elle portait le timbre d'Italie. Et sur le cachet de la poste d'envoi, il réussit à lire le nom de : Messine !...
Le cœur de Georges se mit à battre. Il eut, tout de suite, sans réfléchir, sans se demander pourquoi, le pressentiment que c'était là, peut-être, dans l'admirable ville sicilienne qui baigne au long des flots de son détroit, les riches demeures de la Palazzata, le centre des événements tragiques auxquels sa destinée le poussait, que de là devait sourdre le « ruisseau de sang » devant lequel ne reculerait pas son frère, pour se procurer la fortune immense qu'il convoitait.
Il retint dans ses doigts pendant quelques instants, avant de la lire, la lettre au cachet rouge, d'un rouge qui déjà semblait faire présager les crimes.
Et ses yeux, machinalement, obstinément s'attachèrent à ce cachet...
Il était seul dans son compartiment. Il se leva pour se rapprocher de la lampe unique qui éclairait mal, et y voir plus clair.
Pas d'initiales sur îe cachet, ni d'armoiries, mais le dessin d'une mouche... ailes déployées, d'une abeille cherchant le suc des fleurs...
Etait-ce un symbole ?
Il tira de l'enveloppe la feuille de papier. Elle était couverte de lignes, écrites en langue italienne. Georges était polyglotte comme Rouscouban. Il parlait l'italien comme le français. Il lut et éprouva une grosse déconvenue... Peu de choses... en effet, et pas d'indications précises... Rien qu'un simple renseignement... Son émotion avait été si forte, sa déconvenue était si grande, qu'il en éprouva une sorte de faiblesse... Ses mains devinrent moites et humides, son front se couvrit d'une sueur froide...
(( Monsieur, en réponse à votre communication, vous » recevrez la visite de notre envoyé qui se présentera chez » vous, ainsi qu'il est convenu, muni de nos pleins pou- » voirs. Je vous prie de lui réserver bon accueil... L'af- » faire dont vous avez bien voulu nous entretenir vaut la » peine qu'on y réfléchisse, mais exige des précautions et » vous ne serez pas surpris, je le souhaite, que nous nous » entourions, vis-à-vis de vous, jusqu'à ce que nos rela- » tions soient devenues plus intimes, de toute la prudence » nécessaire... N'en soyez pas froissé... Vous agiriez » comme nous agissons... Veuillez donc lire cette lettre » attentivement et en peser tous les mots, comme si » chaque mot renfermait un sens qui vous échappe et » n'était que le prélude d'une phrase que j'aurais oublié » de vous écrire... »
Cette étrange lettre ne portait aucune signature, aucun signe.
Georg3s-Claude se rassit, la relut vingt fois et la médita... Et la relisant et la méditant ainsi il en vint à conclure qu'il y avait là, en effet, un sens caché... des choses qui lui échappaient, comme un coffre-fort fermé dérobant un mystère pour lequel il aurait eu besoin d'avoir la clé. Le papier était élégant... L'écriture soignée. Pas de fautes. Une écriture large, appuyée, énergique. Quelles déductions à tirer de tout cela ?...
Et pendant que le train roulait lentement vers Paris, s'arrêtant à toutes les gares, Georges-Claude s'abîma en une rêverie protonde.
Tout d'abord, ce qui le frappa, ce fut les dernières lignes... Ces lignes prouvaient que la lettre voulait dire autre chose que ce qui s'y trouvait... Mais quoi ?.. Puis l'auteur de la lettre écrivait bien en son nom, mais semblait être d'accord avec quelques autres... Tantôt il employait une formule personnelle... tantôt une formule collective... Le papier débutait par les banalités ordinaires de toute correspondance commerciale inofîensive... « Vous réserverez bon accueil à notre envoyé... » Mais n'était-ce pas pour prévenir ou dérouter une indiscrétion dans le cas où la lettre se serait égarée ?... Enfin, le correspondant anonyme, qu'il fût banquier, industriel, commerçant ou bandit, se gardait contre Ludovic et lui faisait comprendre crûment, avec une insolente brutalité, que jusqu'à présent, il n'inspirait pas confiance... Comment l'orgueilleux Ludovic avait-il pu recevoir une pareille blessure sans se révolter ?...
— Pesez tous les mots, comme si chaque mot renfermait un sens qui vous échappe !
Sans cesse, il revenait à cette phrase... De toutes, c'était
la soûle qui voulut dire quelque chose... quelque chose de menaçant... de définitif... qui se rapportait sans doute à la communication antérieure faite par Ludovic... quelque chose qui, si Georges avait pu comprendre, eût éclairé violemment les projets sinistres du misérable, la source encore cachée d'où jaillirait le ruisseau de sang...
Mais où trouver la petite clarté qui illuminerait ces ténèbres ?...
Il n'avait pas encore trouvé quand le train s'arrêta à Paris...
Il passa le reste de la nuit dans un hôtel des environs de la gare d'Orsay. Il ne pouvait pas, en effet, se présenter chez son frère avant la matinée du lendemain, à l'Hôtel des Deux-Mondes, ce qu'il fit, nous le savons. Dans la chambre garnie, à la lueur d'ime bougie, il examina de nouveau la lettre et le cachet. Oui, c'était bien une abeille, incrustée dans la cire rouge, et il semblait, de par la tournure de l'empreinte, que ce cachet provint d'une bague. Or, au fur et à mesure qu'il forçait son esprit, martyrisait son cerveau, à la reconstitution de ce mystère, des souvenirs lui revenaient. C'est ainsi qu'il se rappela — était-il bien sûr ? — qu'il crut se rappeler plutôt, avoir vu une bague à la main de son frère, une grosse bague en or, avec un cachet. Le cachet, il n'avait pu distinguer ce qu'il représentait. Du reste, il n'y avait attaché aucun curiosité... Mais à présent, que de suppositions graves ce simple détail ne faisait-il pas naître ?... Ludovic, en possession de l'emblème de l'abeille butinant le miel, recevait une lettre où cet emblème reparaissait. Preuve d'une affiliation avec une bande secrète qui, sans doute, avait adopté pour ses membres ce moyen de se reconnaître et de se prêter assistance. Et le texte de la lettre indiquait que Georges- Claude ne se trompait pas dans cette hypothèse... ce texte où le correspondant, inconnu, anonyme, parlait en son nom et au nom de quelques autres. Cette bande avait-elle son siège officiel, ses repaires, en Sicile. N'étendait-elle pas ses rameaux en d'autres pays ? Plus tard Georges tacherait de le savoir...
Pour le moment, il résolut de garder pour lui cette lettre.
De deux choses l'une...
Ou il arriverait que Ludovic la lui redemanderait, en ne la trouvant plus, et Georges ferait l'étonné... ou bien, Ludovic s'imaginerait l'avoir perdue... Un coup de vent, dans les airs, en retroussant le veston sur les épaules de Georges, pouvait avoir enlevé le papier... Les phrases à double entente qu'il contenait n'étaient pas dangereuses... Il ne s'en inquiéterait pas...
Ce fut, en effet, ce qui se passa...
L'échange des vêtements se fit, à l'Hôtel des Deux- Mondes, entre les deux frères... Lorsque Georges fut parti, Ludovic fouilla dans ses poches, n'y trouva point l'enveloppe, fronça le sourcil ; après quoi, il eut un haussement d'épaules qui voulait dire :
— Après tout, que m'importe ! Rien à craindre ! ! J'ai lu ! et les mots que d'autres que moi ne devaient pas lire, sont redevenus invisibles...
Et il ne s'en occupai plus. La lettre mystérieuse lui annonçait l'arrivée d'un inconnu duquel il recevrait des confidences, des instructions, peut-être des ordres, à bref délai.
Il n'avait qu'à patienter et à attendre l'arrivée de l'homme.
A Sèvres, la lettre posée, devant lui, sur son bureau, Georges-Claude, minutieusement, dessinait le cachet, qu'il se proposait de faire graver ensuite, avec l'espoir vague, l'idée imprécise, mais persistante, que cela lui servirait un jour...
Ce fut au milieu de cette occupation que Rouscouban le surprit...
Georges se pencha nonchalamment dans son fauteuil et désignant la lettre :
— Prends donc connaissance de ceci, et dis-moi, vieux, ce que tu en penses...
Rouscouban obéit, fit un geste de surprise en voyant la suscription...
— Comment cette lettre à Ludovic est-elle entre tes mains ?
Georges expliqua, brièvement. Et Rouscouban, durant de longues minutes, lut et relut. Georges, sur ce visage de ruse et d'audace, qui avait conservé l'empreinte du passé criminel, malgré le retour à la probité et à l'honneur, Georges suivait, avec angoisse, la montée des soupçons, des hésitations, puis la chute des défaillances, dont la bataille laissait sa vive impression sur ces traits singulièrement expressifs... A la fin, Rouscouban rejeta la lettre sur le bureau avec découragement.
— Cela veut dire beaucoup de choses... avança Georges- Claude.
— La belle affaire ! Nous n'en sommes pas plus avancés !...
Tout à coup, Rouscouban reprend la lettre, avec un geste de sauvagerie... Ses petits yeux, d'un noir d'encre, roulent, étincellent, triomphent. Il a un râle de joie...
— Mille diables ! dit-il... Je crois que nous allons trouver autre chose... Regarde !...
Et, du bout de son index, il montre sous les lignes écrites et visibles, à la place où aurait dû être la signature
/absente, trois ou quatre lettres grises, vagues, à peine apparentes... mais qui, dans le brouillard où l'on eût dit (Réelles s'enveloppaient, semblaient vouloir s'élancer de l'ombre et du mystère, en laissant deviner qu'elles n'étaient point seules,, et qu'elles étaient suivies d'autres lettres, celles-cri d'autres mots, ceux-ci d'autres phrases... Et l'index de Rouscouban tremblait, palpitait sur ce mystère...
— Une écriture à l'encre secrète !
— Une seconde lettre, mon fils, écrite sous la première, dont la première,' apparente, n'est que le prétexte, « le chapeau », comme on dit en termes de presse, la vraie lettre, enfin, celle que nous devons connaître et qui nous donnera des détails...
— A moins que nous ne trouvions jamais le réactif chimique qui rendra visibles les phrases qui sont encore pour nous comme mortes.
— Nous le trouverons... parce qu'il le faut.
Son visage impressionnable se rembrunit tout à coup.
— Un cheveu I dit-il.
— Quoi ?
— Ludovic doit avoir le secret de ce réactif. Les lettres une fois rendues visibles ne peuvent plus s'effacer... Or, cette lettre est vierge et n'a pas été lue... D'autre part, Ludovic devait être très pressé d'en connaître le contenu... Alors !
— Alors, comme il l'aura reçue sans doute au dernier moment, peut-être en descendant de chez lui, il se sera contenté de parcourir les phrases visibles en remettant à plus tard, au soir même, après son expédition à la conquête des diamants de madame Gérard, ou au lendemain, la lecture de confidences plus graves... Et ceci explique les derniers mots qui ont retenu son attention et la mienne : <c Veuillez donc lire cette lettre attentivement et en peser tous les mots, comme si chaque mot renfermait un sens qui vous échappe et n'était que le prélude d'une phrase que j'aurais oublié de vous écrire... »
— Bravo ! Tu as deviné ! !...
Tout à coup, il approcha le cachet rouge de ses yeux, si près, que la cire touchait presque le bout de son nez. En même temps, il pâlissait et ce fut d'une voix sourde et tremblante qu'il murmura, pris d'une angoisse subite :
— Ah ! mon enfant ! Dans quel guêpier nous allons nous fourrer ! !
— Qu'as-tu donc découvert ?
Au lieu de répondre, Rouscouban demanda :
— As-tu une forte loupe ? Oui ? Donne ! !
Et il appliqua le verre à quelque distance du cachet. Georges le regardait, intrigué... Et pour aider Rouscouban dans sa recherche minutieuse, il disait :
ViA ZIZI-LA-GUEUSE
— Pas besoin de loupe... Une abeille... Tiens, j'en ai fait le dessin, à l'œil nu.
— Aussi n'est-ce pas cela que je cherche...
— Alors quoi ?
— Le poinçonnage de l'or... qui doit se trouver près de la gravure... dessin renversé...
Au fur et à mesure qu'il cherchait, qu'il découvrait, sa figure se décomposait.
Et sa voix s'altéra de plus en plus quand il dit :
— Georges, si ta pauvre mère avait su, si elle avait pu prévoir, au lieu de te lancer dans les aventures qui t'attendent et où tu .trouveras la mort, mon pauvre petit, elle t'eût supplié à deux genoux, d'abandonner ton frère à ses instincts de bête fauve... De ses deux fils, elle eût voulu, du moins, en garder un pour elle... et pour arracher l'un des deux au déshonneur et au bagne, elle n'eût point condamné l'autre sans appel...
— Qu'as-tu donc découvert ? dit Georges ému, pâle lui aussi.
— Elle t'eût supplié, comme je te supplie... Renonce à tes projets, mon enfant... Reviens à tes beaux rêves, à tes ambitions généreuses, à tes nobles travaux... Laisse le Destin faire de Ludovic ce qui a été résolu de toute éternité... Tu sais que je suis fataliste... Ne te jette pas dans une mêlée où ta serais vaincu avant de combattre...
— Encore une fois, vieux, dit Georges, presque sèchement, explique-toi clairement.
— Je m'explique : ceci est le cachet d'une bague italienne, en or... et poinçonnée... En Italie, depuis le mois de mai 1872, il n'y a plus d'application rigoureuse du contrôle pour le poinçonnage de l'or... on peut dire qu'il n'existe plus... Avant 1872, il était de rigueur... Donc, cette bague est déjà vieille de plus de trente ans... Et elle est italienne, j'en suis sûr... Je connais les trois titres employés en Italie... Le premier représente une tête de Jupiter en profil et dans un périmètre octogonal... Le second représente une tête de Minerve dans un périmètre hexagonal... Le troisième une tête de cheval entourée... Le poinçonnage que j'entrevois, à la loupe, c'est le profil de Jupiter.
— Tout cela ne me dit pas tes craintes... car tu semblés ;j vraiment tout éperdu.
— Il y a de quoi... Tu vas en juger par toi-même... Le cachet nous montre une abeille... la jolie mouche laborieuse et délicate qui butine le suc des fleurs... Tu n'as jamais entendu parler des Compagnons de la Mouche à miel ?
— Jamais l i
— C'est la plus redoutable des associations de bandits qui existent au monde... On la disait perdue, abîmée, dis-
l UNE TÊTE MISE A TRIX 115
Xpersée, détruite... Elle n'était composée que de vingtxmatre membres importants, qui avaient des ramifications partout, du haut en bas de l'échelle sociale, vingt-quatre membres qui, élus en une sorte de comité dont les ordres étaient obéis sans discussion et dont les arrêts étaient mortels... commandaient de loin à des milliers d'r/utres... et étaient eux-mêmes sous les ordres d'un chef, mieux, d'un Maître !...
— Comment sais-tu cela ?
— Cela, et bien d'autres détails. Je n'ai pas toujours été l'homme que je suis, fit Rouscouban avec tristesse, et j'ai eu autrefois de bien mauvaises connaissances î Eh bien, le signe de ralliement de ces hommes, des vingt-quatre, était une bague en acier, dont le chaton représentait une mouche à miel...
— Une bague en acier ?
— Seul, le chef des chefs, le Maître, passait à son doigt une bague en or...
— Alors, tu crois que Ludovic ?... fit Georges, bouleversé.
— Ludovic est, ou va être, le Maître des Compagnons de la Mouche à Miel.
Rouscouban garda le silence. Puis, domptant son émotion :
— Ce n'est donc pas un homme, seulement, Ludovic seul que tu trouveras devant toi dans la lutte entreprise, c'est des centaines de misérables, prêts à tout, poignard ou revolver à la main, et chose plus terrible que tout, tu ne les connaîtras pas... Ils seront peut-être des gens que tu rencontreras au cercle, au théâtre, dans les bouges ou dans le mande... Ils t'attendront, si tu es marqué pour la mort, c'est-à-dire si tu les gênes, ils t'attendront derrière tous les arbres, dans toutes les ténèbres, au détour de toutes les rues, chez toi, chez tes amis... à ton foyer, dans ta retraite la plus mystérieuse... Ils emploieront contre toi toutes les armes, depuis le duel d'allure loyale, en passant par l'assassinat, jusqu'au crime le plus lâche, le plus ignoble : le poison... Ils sont vingt-quatre... Ils sont légion...
^on les croyait morts... Ils revivent, affamés de meurtre, rassoiffés de sang... Maintenant Georges, tu sais tout ce que je sais... Moi, je te suivrai en enfer, si tu y tiens... Ta résolution ?
Le jeune homme eut un sourire doux, et répondit gaiement :
— Ne m'as-tu pas vu rêver à des choses impossibles et accomplir mon rêve ? Ne t'ai-je pas retiré de la boue où tu étouffais, serré à la gorge par toutes les turpitudes ?... N'ai- je pas trouvé, par mes inventions, ce que tout le monde cherche encore et cherchera sans doute long-
temps ?... Cette merveilleuse Sonia, qui va dormir inconnue, combien de fois ne m'as-tu pas déclaré qu'elle était irréalisable !... Et pourtant, elle existe... Puisque ma Tie semble être faite ainsi, je tenterai une fois de plus l'impossible... je lutterai ! !
— Nous lutterons, mon fils, dit Rouscouban... Mille diables I nous leur donnerons, aux sinistres Compagnons, du fil à retordre... Et si je meurs pour toi, ça sera une belle mort, qui effacera vraiment les vieilles hontes qui me brûlent toujours au cœur.
Il prit une chaise, s'assit devant le bureau, face à Georges-Claude.
Après quoi, reprenant la lettre, il se mit à l'examiner de nouveau d'un regard aigu.
Georges-Claude acheva le dessin de la mouche à miel.
— Je ferai exécuter et graver une bague en tout semblable, dit-il... Cela peut être utile...
Rouscouban, absorbé, ne semblait pas l'écouter. Tout à coup, se parlant à lui-même, il fit cette réflexion à haute voix :
— Ce qui nou3 a fait deviner la lettre invisible, ce sont ces quatre ou cinq caractères qui paraissent sortir de la matière mystérieuse du papier... Il faut donc, nécessairement, qu'ils aient été mis en contact, par un hasard quelconque, avec le réactif qui doit les l'aire revivre... D'où serait venu ce hasard ?...
Et, la tête dans les mains, il s'absorba, pareil à un écolier qui apprend sa leçon.
— Un hasard... murmura Georges, intrigué.
Il se mit à rêver, lui aussi, repassant dans sa tête tous les incidents, menus ou graves, de cette nuit où son intervention avait sauvé Ludovic, depuis sa sortie du hangar, poussant la Sonia, jusqu'à la descente dans la plaine de Brétigny... depuis son irruption haletante, tant il avait couru, dans le train qui partait pour Paris jusqu'à son arrivée en gare du quai d'Orsay, jusqu'à la nuit passée dans le lit de rencontre d'un hôtel meublé...
Il pesa chaque heure de sa vie, il en pesa chaque minute...
Et son regard s'éclaira soudainement... /
Il appuya la main sur l'épaule de Rouscouban, enseveli dans ses recherches, et Rouscouban tressaillit comme s'il venait d'être réveillé d'un profond sommeil.
— Tu dormais ? fit gaiement le jeune homme.
— Mille diables ! Tu te moques î...
— Tu dormais, te dis-je ! Et pendant que tu dormais, moi, j'ai trouvé... C'est très simple...
— Comme toutes les idées de génie.
— J'avais couru pour ne pas manquer le train de B'réti-
Jny et quand je suis entré dans mon compartiment, malgré la fraîcheur de la nuit, j'étais en nage... C'est alors que j'ai découvert la lettre, dans le veston de Ludovic... Les caractères qui sont ]à ont apparu sous la pression de l'un de mes doigts sous la chaleur et la transpiration et c'est l'acide de la sueur qui a opéré le réactif désiré... Il va être facile de composer un réactif analogue, et dans une heure ou deux... nous pourrons lire...
Rouscouban cria :
— Non pas deux heures, pas même une heure... Dans dix minutes, s'il te plaît !
Et comme s'il avait eu quelque bête enragée à ses trousses, Rouscouban, sans même se donner la peine d'ouvrir la porte et de traverser le vestibule, saute par la fenêtre, et le voilà qui se met à courir dans le terrain vague, au long du mur de clôture. Il en fait le tour vingt fois, sans s'arrêter. Ses jambes chancellent. Son souffle est rauque. La sueur ruisselle sur son visage comme s'il sortait du bain. Et chaque fois qu'il passe sous la fenêtre d'où Georges-Claude le considère avec stupéfaction, Rouscouban se met à rire, et retrouve assez de souffle pour crier :
— Le voilà, ton réactif... Il vient, je le sens... L'opération va réussir.
De temps en temps, il s'éponge, pour ne rien laisser perdre de tout ce qui ruisselle de son front dans son cou... Et il repart... Et toujours il s'éponge...
Jusqu'à ce qu'enfin il vienne retomber dans le cabinet de Georges, n'en pouvant plus, dans un état lamentable, mais du rire dans les yeux, de la joie dans sa parole saccadée, étouffée, une inexprimable gaieté dans tout cet être singulier...
— Voilà ! Voilà !... Si... pas suffisant... je recommencerai tout à l'heure..
Et de son mouchoir trempé, à force de s'essuyer, il tamponne la lettre, la mouille, sur les quatre pages... Et toute humide ainsi, il l'approche du foyer où, dans une grille, brûle un feu de coke...
Une à une, rapidement, au fur et à mesure que le papier sèche en se recroquevillant, les caractères naissent sous l'action de la chaleur... l'acide joue son rôle... revivifie l'encre morte, l'encre invisible... les mots apparaissent... les lignes se tracent... C'est la même écriture, en haut comme en bas... et d'un coup d'oeil triomphant, Rouscouban s'assure que la lettre se poursuit en langue italienne, ainsi qu'elle était commencée... Le mystérieux et lointain bandit n'a pas voulu employer le dialecte sicilien, qui eût obligé Ludovic à se servir d'un interprète... et l'eût empêché de comprendre...
Rouscouban brandit le papier au-dessus de sa tête, comme un étendard :
— Maintenant, nous n'avons plus qu'à lire... Leur secret nous appartient...
Mais il se calme, devant l'attitude grave, devant la tristesse et l'angoisse de Georges.
— Pardon, fils, dit-il... On ne dépouille pas facilement le vieil homme, vois-tu... Je serai toujours de ceux que le mystère et les aventures éblouissent et rendent fous...
— Lis... traduits !... murmura Georges, sa main glacée appuyée contre son front.
Rouscouban parcourut la lettre, silencieux, attentif à chaque phrase... Il se rendait compte, traduisait pour luimême avant d'en donner lecture.
— C'est du plus pur italien, dit-ii au bout de quelques instants... C'est clair comme de l'eau de source, c'est doux comme une caresse.*., et ça vaut mieux que le charabia de l'allemand qui vous fait mal à la gorge, en y passant comme une râpe... Mais les tigres et les lions, eux aussi, font des caresses, ce qui ne les empêche pas d'avoir de terribles griffes... Ecoute... Je ne connais rien de plus redoutable que la menace qui s'enguirlande de fleurs...
— Passe !... Je te fais grâce de ta rhétorique...
— « Nous vous attendons... le trente novembre, à dix
> heures du soir... Giovanni vous amènera de Paris et ne
> vous quittera pas. Tant que vous ne serez point parmi nous, vous lui obéirez. Il a pour mission de vous tuer à
> la première crainte d'une trahison. Si vous n'êtes pas
> sûr de vous... et des renseignements que vous vous êtes
> engagé à nous fournir, si vous ne pouvez répondre à ) notre secret par un secret de valeur égale, si vous ne
> vous sentez pas de taille à subir nos épreuves, allez buti-
> ner d'autre miel, voltigez sur d'autres fleurs que celles
> qui poussent dans nos campagnes parfumées, sous le
> regard de notre soleil, au pied de la redoutable mon-
> tagne qui brûle sans cesse... Vous entreriez comme un
> ennemi dans l'essaim de Taormine et vous succomberiez ) sous les dards des abeilles...
» Giovanni arrivera par Marseille, le 20 novembre, à dix
> heures vingt du soir... Vous le reconnaîtrez à la gare où
> il sera tête nue, son chapeau sous son bras... Vous vous
> approcherez et vous lui direz ce seul mot : « Saint-Cast ! » w II se contentera de vous saluer, remettra son chapeau
> sur la tête et dira, à son tour : « Montre-nous le che-
> min ! »
» Aujourd'hui, vous êtes libre encore... Demain, il ne sera plus temps de vous reprendre et vous nous appartiendrez !...
» Si vous n'avez pas le cœur solide... l'âme insensible... » la main prompte, restez chez vous...
» Vous ne seriez point digne de nous commander ou de » nous obéir... ;>
Quand il eut lini sa lecture, Rouscouban releva les yeux sur Georges-Claude.
— Tu vois que je ne m'étais pas trompé ?...
— Les Compagnons de la Mouche à miel /... Et, maître de lui, Georges ajoutait :
— Relis cette lettre et arrêtons-nous après chaque membre de phrase... Il faut peser chaque mot... chaque mot est grave... Je dirais presque... chaque mot est double...
Rouscouban obéit... Et durant cette seconde lecture, ni l'un ni l'autre ne fit de réflexion à haute voix... Mais un travail formidable se faisait dans ces deux têtes.
Alors, froidement, posément, Georges récapitula, résuma...
— Il y aura, le 30 novembre, un échange de secrets, concernant le même crime à commettre, entre Ludovic et ces bandits... Taormine est au pied de l'Etna, le volcan de Sicile... C'est là, dans quelque cabane ou dans quelque ruine qu'aura lieu la rencontre... Voici ce que je veux... Ce n'est pas Ludovic, que les Compagnons trouveront au rendez-vous...
— Et qui donc ? fit Rouscouban éperdu... Aurais-tu la folie...
— Ce n'est pas Ludovic... ce sera moi... Je n'ai pas d'autre moyen de connaître leur secret... et je veux le connaître, et il faut, entends-tu bien, il faut que je le connaisse...
— Si j'entends ! Si j'entends ! ! Ah ! mon Dieu... Tiens, Georges, j'aimerais mieux, oui, cent fois, te voir monter dans ta Sonia et culbuter lorsque tu seras à mille mètres au-dessus du sol... La mort serait moins sûre que si tu te jettes parmi ces démons...
— Nous sommes le 10 novembre, nous avons le temps de nous préparer...
Rouscouban joignit les mains en un geste désespéré !
— Il ne m'écoute même pas !
— Je partirai dans deux 'jours... seul ! Rouscouban se leva, bouscula sa chaise, frémissant...
— Tu dis ?
— Il faut que je sois à Taormine avant eux. Je guetterai leur arrivée... Ensuite je m'inspirerai des circonstances... Mais ce que j'ai déclaré, je le ferai... Ludovic n'ira pas au rendez-vous des bandits... Moi, j'irai !...
Rouscouban bégayait :
— Et... seul ? n'est-ce pas ? J'ai bien entendu que tu voulais être seul ?
— Oui, puisque la mort te paraît certaine... A quoi bon t'entraîner avec moi ?
Les yeux de l'ancien précepteur devinrent humides. Il les essuya du revers de la main...
— J'avais cru qu'après avoir eu horreur de moi, jadis, tu avais fini par en avoir pitié... et qu'à la pitié pour le misérable que j'avais été, mais que je n'étais pi as, avait succédé un peu d'affection... de cette affection que l'on a pour un bon chien fidèle... oui, j'avais eu cette espérance folle, stupide, que tu m'aimais... un peu... Comme on est bête î Comme on est bête ! !
Georges-Claude souriait :
— C'est vrai, pourtant, que tu es bête, si tu as cru que je partirais...
— Georges ! mon Georges ! Mon enfant ! Achève !...
— Que je partirais sans toi !
Alors, Rouscouban ^etomba en faiblesse sur sa chaise et se mit à pleurer doucement, les deux poing fermés sur les yeux, parce qu'il avait honte de ses larmes.
La mort d'un bandit.
Pendant leur séjour en Amérique, Ludovic et Lauvoyer étaient allés passer une année à Chicago. Déjà, à cette époque, l'éducation morale de Ludovic était faite. Les monstrueuses instructions de Blaricafort avaient été suivies à la lettre. Et les deux aventuriers, sans prévoir qu'ils dussent, quelque jour, rentrer en France, partaient en chasse, en quête de tout ce qui pourrait satisfaire leurs appétits.
Lauvoyer commençait à déchaîner, sur le monde, le loup qu'il' avait dressé.
Un soir, Ludovic, en rôdant par les quartiers sinistres où se heurte la cohue misérable de Chicago, formée de l'écume de toutes les nations du globe, était entré dans un bouge isolé, d'où il entendait sortir des cris, des chansons, des blasphèmes et des hurlements. Et il s'était fait servir une bouteille de whisky.
Quel pressentiment l'avait poussé là ? Aucun. Ce fut le hasard de sa curiosité et ce fut, pourtant, à ce bouge empuanti où vociféraient des ivrognes, que sonna l'heure
de sa destinée, marquant dans sa vie une époque définitive. Jamais plus il ne devait remonter le courant qui allait prendre là sa source.
Une cinquantaine d'hommes, avec des femmes — quelles femmes ! — buvaient et s'enivraient autour des tables, tandis qu'à son bar, en tablier blanc, trônait un nègre gigantesque.
Du coin qu'il avait choisi et où Ludovic avait eu la chance de trouver une table vide, le jeune homme examinait, d'un œil connaisseur et amusé, la fièvre et la folie qui clamaient autour de lui.
Et bientôt, à une table voisine, son attention fut attirée par l'aspect étrange d'un homme silencieux qui semblait s'isoler au milieu de ce tapage : vieillard d'allure encore robuste, aux larges épaules, vêtu de velours à côtes, chaussé de fortes bottes. Son verre vidé, il le faisait remplir, méthodiquement, en appelant le garçon d'une voix douce et mélodieuse... Il parlait anglais, avec l'accent italien...
Lassé de contempler cet homme qui, cependant l'intéressait sans qu'il sût pourquoi, Ludovic ne tarda pas à reporter son regard sur la salle et son attention fut mise en éveil par le manège de deux hommes, vêtus de guenilles, à l'œil noir étincelant et qui ne perdaient pas de vue le buveur solitaire. Ils parlaient de l'inconnu à coup sûr, et semblaient se concerter... Puis, tout à coup, ils vinrent s'asseoir à sa table, et soit intention, soit maladresse, l'un des deux, d'un coup de coude, renversa le verre du vieillard. Au lieu de s'excuser, les deux malandrins se mirent à rire. Et le vieillard leva les yeux et tressaillit.
Deux noms tombèrent de ses lèvres avec terreur, que Ludovic entendit :
— Luigi Caocolo ! !... Guiseppe Vitale ! !...
La commotion fut si forte qu'il chancela sur son escabeau et, pour ne pas rouler sur les dalles, avança la main droite et se retint au bord de la table...
Alors, Ludovic aperçu, distinctement, au doigt majeur de cette main, une bague en or dont le chaton portait un gros cachet, et il crut même distinguer, si rapide qu'eût été ce coup d'œil, que le cachet figurait un insecte, une mouche pareille à une abeille...
Et soudain, un drame étrange, affreux...
La main s'était cramponnée à la table le temps que dure une seconde, mais pendant cette seconde, un couteau avait brillé dans la main de Cuocolo.
Le couteau s'était abattu...
Le doigt portant la bague avait été tranché... mais tranché à moitié, seulement, et pendait, loque sanglante, au bout du bras paralysé et inerte...
Chose plus singulière encore... le blessé ne songeait point à se défendre, il s'était levé et ses yeux terrorisés cherchaient la porte pour s'enfuir...
La scène avait été si rapide, que c'est à peine si elle avait été remarquée...
Le vieillard jeta un dollar sur la table, pour payer ce qu'il avait consommé... Sa main cachée dans sa poche dissimulait l'horrible blessure... Il souffrait et faiblissait... Il rassembla ses forces, s'élança vers la porte, bondit au dehors, dans la nuit. Cuocolo et Vitale, mâchoires ouvertes, le souffle rauque, détalèrent derrière lui comme deux bêtes fauves... Et les hurlements, les chansons, les blasphèmes continuèrent dans le bouge, familier de ces sortes de drames, sans que personne se préoccupât de cette mort qui était proche...
A quel sentiment obéit Ludovic ? Pitié ?... Non... Curiosité plutôt.
Les deux fauves, à la piste du vieillard, étaient euxmêmes chassés par un loup...
Quand le loup les rejoignit, sur les bords du lac Michigan, les fauves étaient aux prises avec leur victime. Celleci faisait tête et se défendait en râlant.
Pas un cri... Elle n'appelait personne à son secours... Lutte muette et atroce.
Ludovic bondit sur eux comme un ouragan... Un coup de la crosse de son revolver fendit le crâne de Vitale, qui s'abattit comme une masse... Puis Ludovic prit Cuocolo par le cou, dans ses deux mains de jeune athlète, et raidit les doigts... L'autre battit les bras... son poignard s'abaissa deux ou trois fois sur le bras gauche de Ludovic... puis tomba... Les jambes eurent des contorsions, des détentes brusques... puis tout cela s'immobilisa... Il lâcha prise... Cuocolo tomba, figure bleuie, sang aux lèvres... La nuit continuait d'être paisible... la rive était déserte... Sur le Michigan étincelaient au loin les feux d'innombrables bateaux...
Le vieillard, dix fois blessé, se plaignait; Ludovic se pencha. L'homme balbutia :
— Merci... Vous avez voulu me secourir... Mais j'ai mon compte...
— Je ne veux pas vous laisser là... Je vais me mettre en quête d'une voiture... et je vous reconduirai chez vous... Chez moi, si vous désirez ?... Je demeure à deux
pas..,
— Oui, chez vous, sous un toit... mourir tranquille... Vous êtes bon... Transportez-moi...
Ludovic l'enleva comme un enfant et marcha ainsi dix minutes. Au bout de ce temps, il s'arrêta, poussa une grille d'un chalet, monta cinq marches et entra...
Au bruit, Lauvoyer était accouru, et surpris devant ce spectacle :
— Quel drôle de colis apportes-tu là, mon fils ? Ludovic avait déposé le corps sur un divan. Et il
s'aperçu alors que, détail horrible, dans la bagarre, les bandits avaient complètement arraché de la main le doigt à moitié tranché, le doigt porteur de la bague en or. Les yeux noirs et vifs du blessé conservaient une vive clarté qui disait que l'homme n'avait rien perdu de son intelligence. Il vit le regard d'horreur du jeune homme et comprit ce que ce regard voulait dire... Il secoua la tête avec un sourire sinistre. Sa main gauche, tailladée de coups de poignard, s'ouvrit péniblement, comme si tous les nerfs, tous les muscles en avaient été paralysés, ankylosés, et il laissa tomber sur le divan, un morceau de chair sanglante, où luisait la bague avec le cachet de son abeille en or...
Et il murmura dans un triomphe, cet- agonisant :
— Ils ne l'ont pas conquise... Ils ne l'auront jamais !... Ils sont morts, n'est-ce pas ? Ils sont bien morts ? Vous les avez bien tués ?
— Oh l je vous le garantis. Vous n'avez plus rien à craindre d'eux !...
— Bien, bien... dit le mourant... Ah ! si je pouvais me venger de l'autre I de l'autre ! !
Et son regard aigu, flamboyant, où se ramassait le reste de sa vie, alla fouiller jusqu'aux plus profonds replis, l'âme de Lauvoyer et de son élève, qui l'écoutaient.
— Je me vengerai... si vous le voulez... si vous n'êtes pas retenu par des scrupules... je me vengerai, si vous estimez que dans l'âpre lutte pour la vie tous les moyens sont à prendre, pourvu que le but poursuivi représente la possession d'une puissance inouïe, d'une fortune immense, si grande que vous resterez éblouis lorsque vous en connaîtrez le chiffre...
Lauvoyer et Ludovic échangèrent un coup d'œil qui signifiait :
— Il délire !
L'agonisant répliqua, ayant compris :
— Non. Je ne délire pas... Mon nom vous rappellera peut-être certaines choses et vous dira ce que je suis... Je m'appelle Tiburzi et l'on m'a surnommé Montecalvario...
Ils tressaillirent, brusquement secoués... C'était le surnom d'un bandit italien, célèbre pour ses exploits, son audace téméraire, ses prodigieuses aventures... Mais on avait publié que Tiburzi était mort... tué par les carabiniers... Ils doutaient.
L'homme comprit de nouveau leur hésitation.
— Tiburzi n'est pas mort... il va mourir... Voulez-vous,
avec la vengeance que je réclame, la fortune que je vous offre ?... Dites oui, dites non...
— Oui, fit Ludovic, haletant.
— Pas de scrupules ?
— Aucun.
— Le cœur de roc ?... Et j'ai vu que vous aviez le bras d'un jeune Hercule ?
— Toutes les qualités qu'il faut pour vaincre...
— C'est bien...
Il s'arrêta. La mort l'envahissait. Il ne voulait pas mourir. Il eut des yeux de terreur.
— Ne m'interrompez pas... Chaque seconde de ma vie est précieuse pour vous... Souvenez-vous ! Le banquier Gasparone, de Messine, dont j'ai été l'associé il y a vingt ans, m'a fait assassiner. Deux fois il avait essayé. La troisième fois, il a réussi... Vous me vengerez... Nous étions vingt-quatre qui savions que Gasparone détient dans ses caves, dans sa banque, une fortune qui ne lui appartient pas... D'autres que" moi vous donneront les détails... La mort approche... Le temps me manque... Sur les vingt-quatre, je suis le quinzième qui meurt sous le poignard de ses hommes... Les autres, terrorisés, se cachent, sont dispersés, ne peuvent plus rien, réduits à l'impuissance... J'ai été obligé de fuir... Je me croyais à l'abri... on m'a retrouvé...
Il eut un geste de rage, cracha du sang et reprit, la voix indistincte :
— Gasparone ne triomphera pas toujours...
Il se tordit, râla... Lauvoyer et Ludovic crurent qu'il allait passer...
— Parlez ! Parlez !... Un mot qui nous éclaire... qui nous guide... Gasparone, c'est l'ennemi et nous vous vengerons... Mais ceux qui doivent nous aider, nous renseigner... Les noms ?...
— A ceux-là, râla le moribond, il faudrait une tête, un chef...
— Je serai ce chef !
— Bien... Voici, d'abord, ce qu'il faut que vous fassiez... Vous rechercherez, en Frojice, quels sont les héritiers de Jacques-Yves-Médéric Saint-Cast, ancien corsaire, mort en 1808, et qui était né dans un petit village de Bretagne, sur le golfe de Morbihan, à Port-Navalo ; si vous ne les trouvez pas, ne pensez plus à moi, il n'y a rien à tenter et la fortune vous échappe... Si vous les trouvez, gardez pour vous votre secret, les survivants vous confirmeront ce qu'ils savent et vous pourrez tous agir de concert. Secret contre secret... Confiance pour confiance... Vous écrirez à Tobia Basile, au village de Corlatabiano, près de Taormine, en Sicile... Vous prononcerez mon nom... et celui
de Saint-Cast... Ces deux noms galvaniseront les morts et vous demanderez un rendez-vous à ïobia Basile... Pour qu'il vous réponde, vous direz : « L'abeille butine le suc merveilleux des fleurs... » Il vous croira... Et vous direz aussi que Tiburzi Montecalvario, en mourant, vous a remis sa bague... La voici... Garde-la, jeune homme.... Je vois à tes yeux que tu es bien celui qu'il me fallait... Elle te donnera le pouvoir de faire commettre tous les crimes au bout desquels il y aura le châtiment de Gasparone... et la possession d'une incalculable fortune.. .
— Cetce fortune ?... bégayait Ludovic.
— Tiburzi, encore un mot ?... disait Lauvoyer.
Ce ne fut plus qu'un souffle qui s'exhala dans une dernière parole :
— Plus de... cent... millions !...
L'homme était mort.
Les déclarations faites à la police de Chicago, sur la mort de Tiburzi et le meurtre des deux assassins, le vieux bandit enterré, Lauvoyer et Ludovic se concertèrent.
Parfois Ludovic doutait... s'imaginait vivre en quelque rêve de féerie...
— Cet homme était halluciné ou fou... Cent millions ! Est-ce possible...
— A peine de quoi vivre ! murmurait Lauvoyer en ricanant. Mais avant de douter ou de rien croire, laisse-moi in'assurer par moi-même, que Tiburzi n'a point menti.
— Que comptes-tu faire ?
— Partir... Et il se peut que mon absence dure longtemps... six mois... une année peut-être... peut-être même davantage... Je vais aller en Italie et je tâcherai de savoir la vérité sur Montecalvario... Je n'irai pas en Sicile... Ceci te regarde... mais je me rendrai également en France... tout droit en Bretagne, à Port-Navalo... C'est ici que je réussirai ou que j'échouerai dans la. recherche de ce qui peut rester de la famille de Saint-Cast... Sois patient... Je ne te laisserai pas sans nouvelles. Je te dirai mes espoirs et mes découragements... Tu approuves ?
— J'approuve... Et pars le plus tôt possible !
— Ah î ah ! petit... cent millions î Tu voudrais déjà les tenir ?... Patience ! patience !
Deux jours après, il avait quitté Chicago. Ludovic s'était réinstallé à New- York. Le surlendemain, il s'embarquait sur la Touraine, en partance pour le Havre... Sept jours après il débarquait au Havre... ne prenait pas le temps de se reposer, repartait, par les petites lignes de chemin de fer, vers la Bretagne et s'arrêtait à Vannes... A Vannes, il existe un service de bateaux qui, deux fois par jour, en cette saison, font le tour du golfe, faisant escale aux îles
12G ZIZI-LA-GUEFSE
et sur quelques points de la côto... Il fit porter ses bagages sur le Morbihan. La mer montait... Le Morbihan pouvait s'engager entre les bancs de sable...
Environ trois heures après, Lauvoyer descendait à Port- Navalo, petit port presque uniquement habité par des pêcheurs...
Un mot laconique, informa Ludovic de l'arrivée de son complice sur le terrain où allaient commencer les premières manœuvres pour la conquête de la toison d'or...
Puis, Lauvoyer fut six mois sans écrire...
Au bout de six mois, une lettre :
« Je ne t'oublie pas. Je marche. J'avance ! »
La lettre était datée de Paris. Six autres mois s'écoulent. Une autre lettre :
« Je touche au but ' Patience encore ! »
La lettre était datée de la Martinique. Après quoi, nouvelle période, nouveau silence, qui dura, cette fois, trois mois seulement. Et cette lettre :
« J'ai réussi en France... Je passe en Italie, mais ne visiterai pas la Sicile. »
Enfin, une dernière lettre, datée de Paris. Celle-là disait :
(( Apprête-toi à me témoigner ta gratitude... Je reviens ! »
Quinze jours après, à New-York, le sémaphore annonçait l'arrivée de la Gascogne, venant du Havre. Et parmi la foule trépidante qui se heurtait, courait, enfiévrée, sur le vaste quai, un homme pâle, aux yeux de flamme, surexcité par une impatience maladive, allait et venait, ne pouvant tenir en place, proférait des mots inarticulés, et parfois s'arrêtait pour examiner, d'un ardent regard, l'immensité de l'Océan où rien n'apparaissait encore des couleurs françaises du grand paquebot transatlantique... Cet homme, c'était Ludovic.
Il était à bout de forces, de patience, usé par cette longue attente, usé par ses rêves...
Quand, la Gascogne ayant accosté, Lauvoyer, gras, souriant, luisant, chargé de ses bijoux en or, roula enfin jusqu'à lui, il surprit dans les yeux de son élève un regard de haine.
— Oh ! Ohe! fit-il paisible, il me semble que j'arrive à temps.
— Pourquoi m'as-tu laissé sans nouvelles, sans détails ?
— Parce qu? c'étaient choses trop graves et trop délicates pour les confier au papier... Peste ! comme tu y vas, petit... Cette affaire manquée, nous ne retrouverions plus pareille aubaine...
Une demi-heure après, enfermés dans la chambre de Ludovic, ils se regardèrent, anxieusement.
— Alors, tu as réussi ? balbutia le jeune homme.
— J'avais une double mission... Obtenir les renseignements sur les héritiers Saint-Cast... M'assurer du passé et de la personnalité de Tiburzi Montecalvario... Cette double mission, je l'ai remplie... Je n'ai pas été au-delà... Le reste te regarde... Je suis l'homme des préparations... Toi, exécute !
— Parle donc !... Tu comprends que j'ai hâte de savoir ?
— Je parle.
Nous résumerons, en quelques lignes, cette course de Lauvoyer à travers le monde, car le gros homme, pendant les dix-huit mois, environ, qui venaient de s'écouler, avait parcouru non seulement la France, mais la Russie, la Suisse, l'Italie et la Martinique...
Sur l'énorme et mystérieuse fortune de cent millions, aucun renseignement- Du reste, il n'avait eu garde, afin de ne pas éveiller l'attention, d'y faire la moindre allusion. Parti de Port-Navalo à la recherche de la famille de l'ancien corsaire Saint-Cast, il avait éprouvé, à la retrouver, des difficultés presque insurmontables. Tout autre que lui se serait rebuté. Mais il avait la ruse et la patience des tigres à l'affût. Cette famille Saint-Cast s'était abîmée dans des événements tragiques comme si la nature elle-même, la nature aveugle et inconsciente, s'était tournée chaque fois contre elle en rêvant sa destruction. La catastrophe nocturne de Saint-Gervais avait enseveli sous ses torrents de boue quatre Saint-Cast établis depuis trente ans au pied de la montagne. Une autre catastrophe plus épouvantable encore, avait détruit la seconde famille des mêmes pauvres gens, émigrés à la Martinique. On retrouva leurs corps informes, carbonisés sous la cendre brûlante que le volcan fit pleuvoir sur la malheureuse île, ravagée et perdue.
Restait-il encore, par le monde, quelques membres de la famille réprouvée ? ,
Oui, à Port-Navalo même, un enfant, un jeune garçon de vingt ans, Joanny, qui était orphelin et qui passait pour idiot... ïl n'exerçait aucun métier, vivait de charités, passait sa vie à errer sur le rivage et à chercher des coquillages dans les roches des falaises.
D'autres existaient encore, qui pouvaient se réclamer du
premier Saint-Cast, le corsaire, mais qui, peut-être, ignoraient même jusqu'à l'existence de cet ancêtre...
Vingt ans auparavant, un Saint-Cast était allé s,; taller à Saint-Pétersbourg, où il avait été professeur de chimie. Il s'y était marié, avait eu deux enfants de sa femme, mais sur celui-là aussi le malheur s'était abattu. La fatalité ne cessait pas de poursuivre la famille tragique. Saint-Cast avait été inculpé dans l'affaire dite de la bombe, qui tua trois officiers, et le chef de la police russe autour de la famille impériale... Deux nihilistes avaient été exécutés, un troisième avait pu prendre la fuite — celui-là se nommait Karl Vassilevitch — et depuis lors on avait perdu sa trace... Quant à Saint-Cast, il avait été condamné au bagne à perpétuité et il pourrissait quelque part, dans une mine sibérienne. Au bout de quelques années, il avait obtenu l'autorisation de faire venir auprès de lui, sa femme, morte depuis,, et ses deux enfants...
A ce nom prononcé : « Vassilevitch ! » Ludovic avait tressailli.
C'était le nom de Sonia, le nom de famille de Sonia Vassilevna...
Mais ce Karl était-il frère de Sonia ? Ses souvenirs d'enfance étaient confus. Il refint le renseignement dans sa mémoire, mais ne s'y arrêta pas...
— Est-ce tout ce que tu as découvert sur cette famille ? Lauvoyer eut une hésiation singulière.
Après quoi :
— C'est tout. Il n'existe pas d'autres héritiers de l'ancien corsaire. Entre toi et les cent millions de Tiburzi-Montecalvario, tu trouveras quatre créatures vivantes, qui ont le droit de venir te dire : « Halte-là î » lorsque tu voudras palper les millions...
— Saint-Cast, ses deux enfants et Joanny. Lauvoyer fit une moue comique et agita ses gros doigts
chargés d'or.
— Bien que tu sois de décision prompte, je ne te demanderai pas aujourd'hui de quelle façon tu t'y prendras pour écarter de ton chemin les quatre êtres en chair et en os dont tu connais maintenant les noms... Tu réfléchiras... Ici, l'exécution commence et le papa Lauvoyer passe au second plan... Ton projet conçu, tu me le confieras...
Il y eut une telle lueur sinistre dans le regard flamboyant de Ludovic, que Lauvoyer s'interrompit pour j admirer en connaisseur l'âme qui transparaissait brusquement.
— Oh ! oh ! mon fils, il n'est pas bon de se frotter à toi, je le devine...
Le joli visage de Ludovic était redevenu tranquille. Un léger sourire y voltigeait...
— Tu ne m'as rien dit de notre Montecalvario ? emanda-t-il, en allumant une cigarette.
— Les journaux de l'époque en parlèrent longuement... onnèrent sa photographie... publièrent ses aventures. J'ai iterrogé et j'ai lu, c'est bien notre homme. Type du banit classique. Les bandits n'ont pas tous disparu et les 'ibunaux italiens nous surprennent assez souvent par le kit de leurs exploits et des aventures d'une invraisemlable existence. Soixante-trois ans, sous le coup de dixîpt mandats d'amener, il comptait à son actif sept homi- Ldes, six attaques à main armée, deux évasions, quantité 'extorsions, d'incendies, de rapts, de vols, de blessures.. n héros du banditisme, et populaire, le dernier Fra DiadIo. Et si tous les actes de sa vie n'étaient point attestés ar des pièces officielles et judiciaires, on pourrait les poire inventés par l'imagination d'un romancier épris de ittoresque et d'imprévu...
— Attends ! fit Ludovic.
Il alla ouvrir le tiroir d'un petit jneuble fermé avec une .é qu'il portait sur lui, et retira d'un coffret également ,rmé à clé une bague en or...
Cette bague, il la passa à son doigt...
Sur le chaton, un cachet représentait l'abeille indus- •ieuse, cherchant son miel.
— Je n'ai jamais mis cette bague, dit-il... La voici à <.on doigt pour la première fois aujourd'hui... Car il me '.mble que c'est d'aujourd'hui que ma vie commence, ma -aie vie, celle pour laquelle tu as détruit mon âme d'en- ,.nt que tu as remplacée par une âme de bandit...
Lauvoyer contempla un instant ce qui était son
uvre...
Il s'y complaisait, admirant...
— Àh ! petit, petit, murmura-t-il... quelles grandes chos nous accomplirons ensemble... Tu es digne'de commanr... Tu es digne d'être roi ! !
Et il reprit :
La dernière fois que, sur les indications de Gaspane, acharnée à sa perte, Tiburzi eut maille à partir avec î carabiniers, ce fut au milieu du bois de Capalbio, près Drtebelio, dans la région des Marennes. Il y eut des ups de feu échangés, une lutte désespérée. Tiburzi était compagne de son ami et complice Fioravanti. Tiburzi t s'enfuir grâce à l'obscurité et à la connaissance des ux. Fioravanti fut tué, défiguré par une salve de balles bout portant et le bruit courut que Tiburzi était mort. . se trompait. Tiburzi réussit à passer en Amérique où, temps en temps, ses anciens compagnons lui faisaient rvenir quelques subsides. Tu sais comment Gasparone it par avoir raison de lui. Il était né à Cellere, un petit
130 ZÎZI-LA-GTJETJSE
village de la campagne romaine. Il commença ses exploit; de bonne heure et c'est en 1872 qu'il fut arrêté pour la pre mière fois et condamné aux travaux forces à perpé tuité du triple chef d'attaque à main armée, d'extorsion e d'assassinat. Deux ans après, il parvenait à s'échapper de; carrières de sel gemme de Corneto Tarquinia, où l'on em ployait alors les galériens aux travaux d'extraction... I ne fut plus jamais repris... Cette vie de bandit est devenu légendaire... Ce fut d'abord aux environs de Viterbe qu'elle s'écoula. Les vastes bois de Santa-Fiora et de Cas tro et tout le territoire voisin de la mer, des confins di Latium à ceux de la Toscane, devinrent pendant dix ans L royaume de Tiburzi... Il y brava impunément toutes le recherches de la police..*, grâce à la connivence de paysans, qui l'avertissaient toujours des battues organi sées contre lui, et qui, d'autre part s'empressaient de lu apporter tout ce dont il avait besoin... Il avait inauguré du reste, une forme nouvelle de rapine et de brigandage.. L'assassinat et le vol à main armée avaient fini par lu paraître trop vieux jeu et il avait mis en coupe réglée tou les propriétaires du pays... Il les imposait et veillait lui même à faire rentrer ses impôts. Chacun était taxé selo] ses ressources, à tant par an, par semestre ou par mois.. C'est un type !... Lorsqu'on faisait mine d'avoir l'oreill sourde à sa réclamation, lorsque quelque contribuant voulait essayer de secouer ce joug trop dur, vite un avei tissement qui n'avait rien de commun avec la placid feuille verte envoyée par nos percepteurs de France, mai qui consistait à brûler une meule de paille, à enlever o tuer le bétail... Et pour avoir la paix, on finissait par s'ex< cuter...
Au bout d'une dizaine d'années, Tiburzi disparut... On disait, on le savait riche... Et le bruit courut qu'il s'en éta allé à l'étranger vivre de ses rentes... Il abandonnait '. banditisme après fortune faite...
Pendant dix ou quinze ans, on n'entendit plus parler c lui... lorsque tout à coup, on le découvrit en Sicile, hoi nête associé de la banque Gasparone.
Qu'arriva-t-il entre les deux camarades ? Gasparoi jouit d'une réputation intacte et sa banque est une vieil maison contre laquelle aucun mauvais bruit n'a jama couru... C'est ici que nous touchons, sans doute, au poi: qui nous intéresse... à cet héritage fabuleux dont Mont calvario nous a parlé... De là vint la haine entre les dei hommes. Peut-être aussi se laissa-t-il duper par Gasparoi et perdit-il dans la banque tout son avoir. Cet homr devait être plus adroit sur les grands chemins qu'à Bourse... Il disparut encore, car ce ne fut que longtem après qu'on le revit dans les forêts de Viterbe, pareil ;
èvre longtemps chassé et qui finit par revenir au lancer... le fut pendant cette nouvelle disparition que Ton signala Messine et dans toute la Sicile des crimes nombreux... me bande s'était formée avec tous les anciens débris de i fameuse société secrète, la sanglante et redoutable lamorra. Le bruit courut que Tiburzi s'y était affilié... lous savons, nous deux, que ce bruit n'était pas un menonge... Il est probable que le but de Tiburzi était d'abord e se venger de Gasparone... Mais ce Gasparone me semble lillé pour la lutte, car des meurtres mystérieux affaibli- Bnt la bande du Montecalvario... Les affiliés prirent peur, ompirent le pacte, se dispersèrent... On n'en entendit plus arler... Pourtant, Gasparone veillait toujours... Et c'est îi qui finit par triompher... là-bas... sur le lac Michigan, ialgré ton intervention... Tiburzi, à bout de ressources, vait commis l'imprudence de reparaître aux environs de anta-Fiora et il voulut, comme par le passé, reprendre la jite de sa perception d'impôts. Cela tourna mal. Comment asparone, seul entre tous, devina-t-il que celui des deux andits que les carabiniers avaient fusillé n'était point [ontecalvario ? Il faut que cet homme soit doué d'un flair ipérieur, et tu trouveras en lui, mon fils, un adversaire igné de ta force. Quoi qu'il en soit, pendant qu'on enterlit, après l'avoir autopsié, le cadavre de celui qu'on prer ait pour Tiburzi et qui n'était autre que Fioravanti, sndant qu'on le descendait dans la fosse du cimetière de apalbio, Cuocolo et Vitale suivaient notre bandit en Améque et le rejoignaient sur le lac Michigan. C'est tout... Ludovic avança la main, montra la bague avec son ichet de l'abeille : .
— Cette bague, ne sais-tu rien ?
— P; le présume que c'est un signe de ralliement... 3ur .... iaire reconnaître lorsque les affiliés se réunissent... t— Pourtant, Montecalvario la portait à son doigt...
— Ce qui eût été une imprudence en Sicile ne l'était plus iix Etats-Unis. Du reste, il est probable que Tiburzi, malré son astuce, a été victime d'un guet-apens... Un piège ii a été tendu... Il y est tombé... Pareille aventure arrive iix plus malins... Maintenant, que comptes-tu faire ?
— Dans quinze jours, nous aurons quitté l'Amérique... t en route pour la France !... Vive enfin la vie, la vie fas- Leuse, la vie du plaisir, des folies et de l'amour !...
— Quelle jolie fleur que la jeunesse ! murmura le bon auvoyer, le regard attendri...
Or, le lendemain de cette conversation, ils recevaient de Lancafort, par une lettre venant de Buenos-Ayres, l'ordre i se rendre à Paris... où Blancafort devait les retrouver.
— Ceci nous arrive à merveille, dit Ludovic.
Et ils firent aussitôt leurs préparatifs de départ.
132 ZIZI-LA-GTJilUSE
Sous ia lueur du volcan.
Rouscouban et Georges-Claude avaient quitté Paris. Il traversèrent par le rapide une partie de la France, 1; Suisse par le Saint-Gothard, l'Italie tout entière, et descen dirent, après six heures d'arrêt à Napies, à ia station d Reggio, presque en face de Messine, sur le détroit.
Ils se savaient en avance de quelques jours sur l'arrivé de Ludovic. Ils n'avaient donc pas besoin de se presse outre mesure, mais ils avaient compris qu'il était de leu intérêt de reconnaître soigneusement le terrain où il allaient livrer leur première bataille et risquer leur vie.
— Mourir dans cet admirable paysage, disait l'ancie: professeur, tout à ses souvenirs classiques, ne me serai pas désagréable... Nous sommes au milieu d'un pay auquel se rattachent les mythes de l'antiquité grecque e romaine, la légende des dieux païens, les merveilleuse aventures de YOdyssée d'Homère, les doux rêves de Vil gile, tous les drames des Cyclopes et les amours de Sirènes, les naufrages fantastiques de Charybde et d Scylla, les épouvantables et périodiques catastrophes d son volcan ; c'est ici que se décidèrent les destinée d'Athènes, de Carthage et de Rome ; saluons ces monde disparus...
Et d'un geste comique il enleva son chapeau.
A Reggio, ils s'embarquèrent le soir pour Messine. L traversée du détroit n'est pas longue. Elle demande cii quante minutes tout au plus. Et pendant ce court traje ils furent profondément impressionnés par l'admirab] spectacle qu'ils avaient devant eux, derrière eux. L bateau suivit un moment la côte rocheuse des Calabre; qu'inondait la clarté rouge du soleil déclinant ; les chamj plantés d'oliviers se soulevaient en échelons sur les flanc de la chaîne des Apennins, alternant avec des culture d'une incomparable richesse, avec des vignes aux crij renommés... Et pendant que derrière eux les rayons d couchant se réverbéraient en une lumière chaude, e reflets d'incendie, la Sicile, en face, se plongeait lentemer dans l'obscurité. Le soleil disparaissait derrière l'Etm mais sur le haut cratère de la Timpa-Rossa il ava;
allumé une étincelle qui se développait comme un foyer prodigieux. Le volcan en éruption semblait vouloir éteindre par la fumée de sa bouche la pure lumière qui s'en allait au-dessus de lui en s'affaiblissant, et les gigantesques forgerons des antres de Vulcain travaillaient, du fond des entrailles de la montagne, à grands coups de tonnerre, à forger leur lave dévastatrice, sous le dôme de leur neige éternelle, et sous un orgueilleux panache de flammes sinistres. C'était de là-haut, de son repaire violé par Ulysse, que Polyphème, son œil unique crevé par la poutre durcie au feu, roulait des rochers volcaniques contre la flotte d'Enée, qui faisait force de rames... et s'enfuyait en le bravant... L'obscurité descendait... rendue transparente par la fulguration de ce ciel d'incendie... et Messine se rapprochait rapidement, piquée de toutes les lumières, en étoiles, de son port, paisible au pied des cimes rocheuses et crevassées qui la dominent... Le bateau s'engagea dans le port en forme de croissant où fuyaient dans l'ombre, silencieusement, de grands navires et des milliers de barques.... et vint aborder au quai de la Scala di Marino, devant le palais municipal...
Ils passèrent la nuit à Messine et le lendemain prirent le train du matin. La voie ferrée glissait le long de la côte pendant toute la durée du trajet, entre la mer et les premiers contreforts de l'Etna. Le volcan continuait de vomir ses feux, sa lave et sa fumée. Un cratère venait de s'ouvrir sur le versant qui, d'abord abrupte, dévalait ensuite en pente douce jusque vers Giardini et Taormine, et le torrent de lave se divisait en deux à mi- , hauteur pour se partager et couler à la vitesse de cinq mètres à la minute vers les profondes vallées du Simeto et de l'Àlcantara. Les villages et les maisons au pied de la montagne furieuse étaient abandonnés et les habitants avaient cherché refuge au bord de la mer... Mais le long de la voie ferrée, les laboureurs, accoutumés à ces catastrophes, à ces lueurs funèbres, à ces fumées menaçantes, à ces ruisseaux de lave dont ils calculaient heure par heure et minute par minute le péril, se livraient paisiblement à leurs travaux dans les champs entourés de haies de cactus énormes, parmi des plantations d'orangers, de citronniers et d'oliviers, parmi les grenadiers et les palmiers.
Ce matin-là, le vent avait changé et soufflait en siroco. La chaleur était étouffante, bien ju'on fût dans la saison des pluies. Le ciel, bas, était sombre, ressemblant à une plaque de plomb suspendue sur la nature et se rayait parfois de traînées rougeâtres faites des poussières lointaines accumulées par les tourbillons... Les nuages crevèrent en un orage violent. Quand ils descendirent à la station de Letojanni, avant Giardini qui dessert Taor-
mine, l'orage avait cessé ! Le soleil reparaissait... Mais la poussière abattue par le vent recouvrait la campagne d'un vaste linceul de couleur pourpre.
C'était « la pluie de sang », si particulière à ce pays.
Rouscouban murmura :
— Je connais ce phénomène... Pourtant, petit, si nous étions superstitieux ! I
— La pourpre est aussi la couleur du triomphe ! dit Georges avec un sourire calme.
Des mendiants, qui attendaient à la gare l'occasion de gagner quelques centesimi, virent descendre deux hommes, à la chevelure d'encre, à ]a barbe noire ; l'un des deux avait bien le teint d'un homme du Nord, mais l'autre avait un visage basané, presque pareil à celui d'un Arabe.
Tous deux, du reste, parlaient l'italien le plus pur, sans aucun accent étranger.
L'Arabe était Rouscouban ; l'homme du Nord, Georges- Claude ; méconnaissables... et pour plus de sécurité, Georges avait posé sur son nez des lunettes aux verres légèrement teintés de jaune, ce qui déformait singulièrement son regard.
Les mendiants, les porteurs, s'empressaient autour d'eux... s'emparaient de leurs bagages, et dédaignant la voiturette déclanchée dont le cocher leur faisait des signes désespérés, avec des supplications émouvantes, ils montèrent à pied vers Taormine.
En chemin, ils s'informèrent auprès des porteurs. Ils désiraient chercher un asile, non point dans un hôtel connu, mais dans quelque trattoria modeste, où ils s'annonceraient comme des pensionnaires à long terme, artistes venus là pour jouir des splendeurs du paysage et de toutes les merveilles des alentours.
Ils traversèrent un pays raviné par des carrières de marbre, labyrinthe où certes il eût été facile de se perdre, avec des profondeurs de cavernes qui semblaient se creuser jusqu'au centre de la terre, des boyaux étroits où l'on eût pu repousser des armées d'assaillants... de vastes salles nues... des précipices... des escarpements brusques... tout cela pareil à des ruines antiques de quelque forteresse formidable qui, après avoir bravé les siècles, aurait été anéantie par la secousse de tremblements de terre, si fréquents en cette région.. Seule, la nature en révolte pouvait avoir raison de tant de force !...
— Joli repaire pour des bandits, murmura Rouscouban. Le guide le plus proche tourna la tête et il y eut, dans le
vif regard de ses yeux noirs, un soupçon, une surprise,
une gêne... Après quoi, il sourit :
— Il n'y a plus de bandits dans la contrée, Excellence, dit-il.
— Tiens, pensa Rouscouban, est-ce que j'aurais deviné juste ? Cette immense carrière abandonnée est certes un admirable refuge pour qui la connaîtrait dans ses tours et ses détours... Plus de bandits ? assure notre homme... Alors, il y en a eu !...
Georges lui glissa à l'oreille :
— Et rien n'empêche qu'il y en ait encore !
Ils s'étaient compris. Mais le guide, tout à coup, leva son bâton et le dirigea vers deux points de l'horizon, dans le ciel, et il dit avec orgueil :
— Vieux château de Taormine !... Antique théâtre, le plus beau du monde.
Là-haut, en effet, à quatre cents mètres au-dessus de leur tête, des ruines grandioses dominant les alentours, juchées sur un amas d'énormes roches... Et plus près, hors de Taormine où ils allaient, d'autres ruines plus grandioses encore, celles du vaste théâtre où vingt mille spectateurs applaudissaient, il y a plus de deux mille ans, aux tragédies que nous admirons encore. Mais l'âme des deux touristes était, à cette heure, fermée à ces souvenirs, insensible à ces beautés. Une seule pensée les animait.
— Où, parmi ces ruines où le crime pouvait se cacher si facilement, parmi ces bouleversements du sol causés, soit par l'industrie humaine, soit par les fureurs du volcan ; dans ce théâtre, dans ce château, dans ces rochers, dans les mystérieux replis de cette carrière ou dans les cabanes de pêcheurs qui s'étalaient sur le rivage ou étaient parsemées dans la campagne, où chercher et découvrir la retraite que les Covopagnons de la Mouche à miel avaient choisie pour tenir leur réunion, loin de tout soupçon, loin de tout péril ?
Et, pour répondre à cette pensée commune, Georges dit en anglais :
— Nous la découvrirons, il le faut ; notre succès en dépend...
En entendant ces mots prononcés dans cette langue, le guide, de nouveau, avait tourné la tête. Ses yeux devinrent plus soupçonneux, plus noirs. Il avait pris les deux voyageurs pour deux compatriotes. Il se trompait. Il ralentit légèrement son pas allongé et se tint à portée de leur voix, pour mieux entendre...
Rouscouban et Georges échangèrent un sourire. Georges appuya un doigt sur sa bouche en le désignant d'un coup d'oeil. Et ils ne prononcèrent plus un mot.
lis s'arrêtèrent sur la Salita del Teatro, en dehors de Taormine, dans la trattoria de Simeone, juchée en un coin de la montagne d'où la vue s'étendait merveilleuse sur un panorama de rêve. C'était un observatoire tout trouvé. Les
deux seules chambres étaient libres. Petites, mais assez propres. Ils s'installèrent.
Et, une heure après, Rouscouban et Georges flânaient dans la ville comme deux touristes épris de curiosités, montant les ruelles qui sont latérales à l'unique grande voie, promenade destinée surtout à reconnaître les lieux, à prendre contact avec les habitants, avec les maisons, les auberges où Ludovic pourrait descendre sous la conduite de Giovanni ; avec les ruines dont les mystères pouvaient abriter bientôt la réunion des affiliés...
On les regardait, mais sans inquiétude...
Des voyageurs passent toute Tannée à Taormine, venant de tous les pays.
Cependant, vers sept heures, quand ils rentrèrent, Georges paraissait soucieux :
— Tu n'as pas vu ? dit-il.
— Non... Rien !... Quoi donc ?... fit Rouscouban avec un geste nerveux de surprise.
— Nous avons été suivis toute l'après-midi par le jeune guide...
— C'est qu'il avait envie de nous offrir ses services...
— Singulière attitude, en ce cas... Il se cachait et, de loin, nous surveillait...
Il se rapprocha de la fenêtre, n'eut pas un regard sur les splendeurs du paysage qui s'étalaient devant lui, auxquelles il paraissait indifférent, et montra, sur une roche, étendu les bras sous la tête, le corps vigoureux d'un garçon de vingt ans... qui paraissait dormir. De là où il se trouvait on pouvait surveiller la trattoria...
— En effet ! murmura Rouscouban... Oh ! je veux en avoir le cœur net...
— Que veux-tu faire ?
Mais Rouscouban était déjà parti. Il se rapprochait du guide. Celui-ci ne bougea pas.
Brusquement, à brûle-pourpoint, Rouscouban lui demande, en anglais :
■ — Veux-tu gagner vingt francs ?
Le Sicilien n'a pas le temps de réfléchir...
Quand il a réfléchi, il est trop tard. Il a répendu, également en anglais :
— Tout de suite, et avec plaisir, Excellence !
Puis, il se mord les lèvres. Ses yeux jettent deux lueurs de colère. Il est pris au piège.
— C'est tout ce que je voulais savoir, mon garçon, voici vingt francs en une belle pièce d'or de ton pays... De quoi vivre un mois sans rien faire...
Et, revenu à la trattoria, dans la chambre de Georges- Claude :
— Le guide parle anglais... Il a entendu et compris ce
que nous avons dit, sur le chemin de Taormine... « Nous la découvrirons, il le faut : notre succès en dépend. » Quel sens a-t-il donné à cette phrase ? Soyons sur nos gardes...
Ils surent, par le cabaretier, que le guide s'appelait Spoleto. Il avait une réputation assez mauvaise, paresseux et querelleur. Ils ne le revirent qu'une fois, conduisant une caravane d' Anglais aux ruines de la forteresse. Spoleto fit mine de ne point les reconnaître et passa près d'eux sans les saluer. Cette attitude était si étrange, si en dehors de toutes les habitudes d'extrême politesse et de prévenance des gens du pays que Georges et Rouscouban en furent frappés.
— Il y a quelque chose. Plus que jamais, tenons-nous sur nos gardes...
Ils s'attardèrent la nuit au château, et dans le vaste amphithéâtre... L'Etna crachait toujours ses flammes... Sa lave roulait lourdement à travers les roches, abordait maintenant les cultures, brûlait et abattait les arbres, culbutait les maisons... Des détonations incessantes partaient du fond de ses cavernes, pareilles au grondement continu du tonnerre... Ils ne virent personne sur leurs traces et pourtant devinèrent qu'ils étaient surveillés... Des regards attentifs les suivaient, scrutaient leurs pas. Parfois, dans un rayon de lumière venu de la lune, projetée sur quelque ruine, sur un pan de mur, une ombre fuyante se profilait tout à coup... Il y avait là des yeux et des oreilles... Mais ils ne voyaient pas l'homme... Et puisque l'espion ne pouvait être Spoleto, découvert et brûlé, c'était donc un complice ? Spoleto avait parlé ? Pourquoi ? On les craignait donc ? Alors, Spoleto, lâché en éclaireur, ne faisait-il point partie de la bande des compagnons qui attendaient Ludovic ?...
Ils rentrèrent à la trattoria. Mais, vers deux heures du matin, Rouscouban s'esquivait de l'auberge sans faire de bruit et filait jusqu'aux ruines du théâtre par des ruelles puantes, obscures, encombrées de débris de toute sorte. Il escalada un mur, se laissa tomber sur un des gradins et put descendre jusqu'à la scène. Pourquoi ? Quel indice le conduisait?... Il avait entendu, parmi les pierres, un sifflement bizarre... étrangement modulé... Le sifflement partait d'une sorte de caveau et, sous la clarté lunaire, il avait aperçu des ombres qui se mouvaient lentement et qui se rapprochaient du caveau, obéissant à cet appel... Le coup de sifflet était un signal de ralliement et déjà, sur la S alita t tout à l'heure, Rouscouban avait cru l'entendre... Les ombres disparurent dans le caveau... L'immense et grandiose ruine redevint déserte...
Rouscouban avait compté six ombres, six hommes...
138 ZIZI-LAGUEUSE
— Sûrement des malfaiteurs, pensa-t-il... Mais ai-je affaire aux Compagnons ?
Il se glissa le long du proscenium et remarqua que ce qu'il avait pris, de loin, pour un caveau, était, en réalité, une baie qui s'ouvrait au fond du théâtre et qui devait servir jadis d'entrée aux acteurs...
Les ombres avaient passé là... Mais qu'étaient-elles devenues ?... Dans quel recoin abrité par les roches, les éboulements ou les vastes murs, s'abritaient-elles ?... Il écoute... Rien n'arrivait jusqu'à lui pouvant révéler la retraite mystérieuse... C'était le silence profond des choses mortes... Seulement, en bas, la mer clapotait le long du rivage, et des murmures montaient jusqu'aux ruines, venant des flots tranquilles. Parfois une brise se levait, pareille à un frisson... La nuit était très fraîche et parfumée.
Il rampe de colonne en colonne et se rapproche de la baie...
Là, il s'arrête. Aller plus loin serait courir à une mort certaine... Puis, le nez au vent, il évente une odeur singulière... familière...
— Ils sont tout près !... Ils fument... Ils m'envoient, par le couloir, la fumée de leurs pipes.
Il grimpe sans bruit contre un pan de mur, se couche entre des pierres, dans l'ombre épaisse et protectrice d'une autre muraille qui se dresse derrière lui... Il s'étend à plat ventre, se fait tout petit... écoute... Un susurrement de voix qui s'entretiennent très bas... plus bas qu'un souffle... Ils sont là, tout près, au-dessous de lui... Tout à l'heure il les verra sortir... Ah ! s'il pouvait les entendre... Mais c'est impossible...
Une heure s'écoule ainsi... Des pas légers, sur les pierres... une silhouette à l'entrée de la baie, pieds nus... un regard de prudence jeté partout... elle disparut... Ensuite, une autre, rapide, puis une autre, silencieusement... Rouscouban en compte six... Les deux dernières sont sorties ensemble... deux hommes jeunes... et Rouscouban tressaille... Il a reconnu Spoleto.
Spoleto qui dit à l'autre :
— Dans la salle des Chauves-Souris,...
Ce fut le matin seulement qu'il fit part à Georges-Claude
des événements de la nuit.
Quand ils sortirent de la trattoria pour rôder dans la ville, Spoleto, assis devant les ruines du palais Corvaia, mangeait une orange, en mordant à même au fruit, avalant la peau et le reste. Il ne fit point semblant de leg apercevoir.
L'hôtelier Simeone leur souffla à l'oreille :
— C'est un continental qui nous vient de Naples. Il nt faudrait pas le gratter beaucoup pour y trouver
la Mala Vita... Vous connaissez la Mala Vita, Excellences ?
— C'était les bandits les plus farouches de la Camorra, répudiés par la Camorra elle-même, qui se réclamaient d'elle malgré tout.
L'hôtelier était en veine de confidences. Rouscouban demanda :
— Pouvons-nous aller sans guides, jusqu'à la grotte des Chauves-Souris ?
L'hôtelier se mit à rire :
— Si vous voulez parler de la Grotta de\ Puzzo, qui est le rendez-vous des chauves-souris, il faudra vous faire conduire en bateau à Ylsola Bella, mais si vous voulez parler des chauves-souris de la carrière, sous le rocher du vieux château, je vous conseille de ne pas vous y aventurer seuls, car vous auriez toutes les chances de n'en point revenir...
— Pourquoi ?
— Les carrières de marbre forment un labyrinthe inextricable, coupé de crevasses et de trous et de gouffres à chaque pas... Vous vous y perdrez et alors vous y mourrez de faim... ou vous tomberez dans un gouffre et vous y resterez broyés...
Rouscouban et Georges échangèrent un regard d'inquiétude.
De quoi pendant la nuit, en sortant du théâtre, Spoleto avait-il parlé ? Avait-il fait allusion à la Grotta del Fuzzo, de l'Isola Bella ? ou bien aux carrières ?
Ils n'osèrent questionner l'hôtelier dans la crainte de donner l'éveil.
Une heure plus tard, assis sur le sable du bord de la mer, ils réfléchissaient et bâtissaient leur plan. On était au 29 novembre. Le lendemain était le jour fixé par la lettre mystérieuse, à Ludovic, pour la réunion où Giovanni devait amener le jeune homme. Plus de temps à perdre. Les heures, maintenant, étaient tragiques.
— Il est évident que nous sommes brûlés ! dit Georges. Ce Spoleto ne nous quittera plus.
Rouscouban resta insouciant. Il se contenta de tirer sa montre.
— Voici l'heure de l'arrivée du train de Messine... Et voici le train... Tire ta jumelle de son étui et surveille les voyageurs qui vont descendre à Giardini... Ou je me trompe fort où il va y avoir du nouveau...
Le train entra en gare, stoppa... Deux voyageurs, seulement, apparurent.
— Ludovic ! murmura Georges...
— Accompagné, sans doute ?
— Par un homme qui ne le quitte pas...
— Et qui ne peut être que Giovanni... Voici ce que je te propose... Nous allons rentrer à la trattoria et nous y ferons nos malles... Dans deux heures, nous prendrons le train qui monte vers Messine... et nous aurons soin de partir sans nous cacher... Nous sommes assez bien déguisés pour que Ton ne nous reconnaisse pas, et, du reste, Ludovic doit être à mille lieues de nous soupçonner sur ses traces... Donc, nous partons...
— Tu prends la fuite ?
— Le crois-tu, mon fils ? fit Rouscouban, paisible... Je prends la fuite, mais je m'arrête à quelques lieues de Taormine, à Alessio, dont tu peux apercevoir d'ici les maisonnettes sur le rivage... Là, nous attendrons la nuit... après quoi, nous reviendrons... Spoleto nous croira partis. Il ne s'occupera plus de nous... Quant à la salle des Chauves- Souris, j'estime qu'elle doit se trouver dans la carrière... Dans la carrière, qu'ils connaissent en ses moindres détours, les bandits sont chez eux... Pas de surprise, ni de piège à redouter... A la Grotta del Puzzo, on pourrait, en cas de trahison, les pincer comme dans une souricière... Nous avons affaire à de rusés compères, qui calculent toutes les chances, crois-moi...
Ils remontèrent à la trattoria de Simeone.
Devant les ruines de San Stefano, ils passèrent tout près de deux hommes, arrêtés, dont l'un allumait une cigarette qu'il venait de tirer d'un étui d'or... Georges ne put retenir un frisson de détresse... C'était Ludovic I La guerre commençait entre les deux frères... En s'éloignant, ils sentirent peser sur leurs épaules le regard du jeune bandit et de Giovanni. Ils ne se retournèrent pas, ne aâtèrent point le pas.
Dans l'après-midi, à Giardini, au moment où le train, s'ébranlant, les entraînait vers Messine, Rouscouban se pencha rapidement à la portière. Cela dura une seconde.
Et quand il se rassit sur le coussin, il souriait :
— Entre deux haies de cactus, j'ai revu les yeux de Spoleto, dit-il... Nous avons bien fait de partir... Maintenant, Spoleto va pouvoir dormir tranquille...
A Alessio, ils firent porter leurs bagages, clans une osteria hors du village, près du petit port... Des barques de pêche allaient et venaient.. Des pêcheurs flânaient sur le rivage, couchés sur le dos, rêvant ou chantant... Tous, à la vue des étrangers, faisaient des offres de service... Une promenade en mer?... Georges avisa un robuste gaillard aux yeux vifs et rieurs, moustache noire, longs cheveux noirs, le bonnet posé crânement sur le derrière de la tête...
— Tu es patron d'une barque?
— La voici, Excellence, dit le pêcheur en désignant une
rtane portant ]e nom de Santa Teresa, qui se balançait us la brise.
Jolie embarcation ! dit Rouscouban d'un air conneisur en faisant semblant d'admirer le grand mât avec ile, sur antenne, le beaupré et la troisième voile rière...
Georges fit un signe au pêcheur. Ils entrèrent tous trois fosteria, s'y attablèrent devant une cruche de vin, et distèrent. Comme on ne marchandait point son prix, Domeco, le patron, fut tout de suite au mieux avec les étranrs. Et voici ce qui fut convenu : Domenico tiendrait sa rtane parée et prête à sortir le soir même, à la tombée i jour... On s'absenterait la nuit, la journée du lendeain — celle du 30 novembre — toute la nuit encore... La mta Teresa re rentrerait à Aiesio que dans la matinée t 1er décembre, Domenico s'engagea avec forée serments, sur les livres saints et sur la Madone, à garder le secret, était payé grassement et il avait, en outre, la promesse m fort pourboire au retour. Il avait un fils âgé de quinze is, déluré et hardi, nommé Beppo. Il l'emmena avec lui, n sans avoir réclamé une gratification supplémentaire. orges-Claude consentit. L'homme et son fils lui inspiient confiance. Ils avaient de joviales et honnêtes figures, s promenades dans le détroit sont chose commune, le ig de la côte, surtout lorsque l'Etna est en fureur. Il n'y ait pas une heure que Georges et Rouscouban se troùient à Alessio que personne déjà ne prenait plus garde à x... Cependant, pour éviter les commentaires, ils attenrent le soir avant de porter sur la tartane des provisions des couvertures. Car ils allaient coucher à la belle )ile, et les nuits étaient fraîches.
Vers dix heures, dans les ténèbres, par un temps très lme, la Santa Teresa mit le cap sur Giardini et fila douaient.
Malgré les abordages possibles, Georges avait fait éteine le fanal de l'avant.
— Et s'il y a de la casse, Excellence ? demanda Domezo.
— Je payerai la casse !
— Bien, Exceller ce, la Santa Teresa vous appartient.. Vers minuit, Domenico, docile aux ordres qu'il recevait, ; déposa sur un point de la côte, parmi des rochers oulés et le chaos gigantesque d'un amoncellement de /es.
Et Georges précisa ses dernières instructions au pêeur :
— Tu nous attendras en tirantvdes bordées, en face de carrière... Sois toujours paré à venir nous prendre, au
emier signal... Ce signal : deux coups, de revolver, coup
sur coup... Ne sois pas inquiet... Tu ne nous reverras p* avant la matinée de demain... Tu placeras tes filets poi qu'on te croie 'à la pêche... Si on te hèle du rivage et qi l'on te questionne, tu répondras ce que tu voudras, sai parler de nous...
Domenico eut une hésitation, après quoi :
— Excellence, ne vous aventurez pas dans les carri res... Elles sont malsaines...
Et tout bas, après s'être signé dévotement, il ajoutait :
— On dit qu'il y a des gens de la Mala Vita, de Naple qui viennent s'y réfugier souvent... et jadis, Tiburzi Montecalvario svy jouait à l'aise de tous les carabiniers é pays...
Georges lui tendit la main :
— Tu es un brave garçon et je n'oublierai pas que 1 m'as donné un bon conseil...
Cinq minutes après, la Santa-Teresa accostait. Georgi et Rouscouban disparurent dans les éboulis. Et Domenu murmurait, pendant que la tartane s'éloignait de la chau sée de lave :
— Il y aura des coups de poignard et des coups de revc ver la nuit prochaine...
Georges et Rouscouban s'étaient engagés sur un terrai qu'on aurait dit bouleversé par un tremblement de terre. La lumière de la lune éclairait leur marche... Rouscoubs avait eu soin de se munir de sa lanterne sourde, mais ne voulait s'en servir que lorsqu'ils seraient dans la ca rière, dans les entrailles mêmes du sol. Ils rôdèrent ain une partie de la nuit et les premières lueurs de l'aube 1* trouvèrent sous une roche, à l'abri des regards indiscret mais de laquelle ils pouvaient voir aux environs. Ce qu'i avaient cherché, ils ne l'avaient pas trouvé. La carriè: présentait comme un amas de vastes ruines cyclopéenm auxquelles on pouvait accéder de différents côtés. Le poil de réunion étant ce que Spoleto avait appelé la salle d< Chauves-Souris, c'était l'entrée de cette salle, ou les co loirs qui y conduisaient, qu'il leur était précieux de co: naître. Lorsque la nuit noire commença de faire place des ombres moins denses, et qu'un peu de couleur gri flotta dans l'atmosphère, ils distinguèrent autour d'eux di flèches qui fendaient l'air avec de petitô cris aigus... Pa fois, elles tournoyaient dans un mouvement tellemei rapide qu'il était difficile de les suivre des yeux. Parfoi elles faisaient une dernière course vers la plaine, dans I replis de la montagne, ou vers les flots tranquilles de la m d'Ionie. Ils en étaient environnés et elles étaient si nor breuses qu'on eût dit l'envahissement d'un essaim d'abei les énormes...
— Les chauves-souris ! murmura Georges.
— Elles regagnent leur gîte où elles se suspendront par les pattes pour le reste du jour...
— Tftchons de les suivre... de voir où elles disparaissent. Ce ne fut pas long. Après avoir filé dans l'air, les flèches
[s'abattaient dans une crevasse large d'une cinquantaine [de mètres, au bord de laquelle, sans s'en douter, les deux lamis avaient passé la nuit. La crevasse était un abîme qui [se perdait dans des profondeurs... Sous leurs pieds, une muraille de marbre, à pic... Sur l'autre bord de la crevasse, une muraille également, plus haute, dominant leurs têtes et se perdant vers le ciel, sous les ruines du vieux château de Taormine, dont les pans de murs se distinguaient déjà, mais indécis encore, dans l'aube naissante.
— Un joli saut à faire, murmura Georges impressionné !
— Il y en a qui l'on fait voici plus de deux mille ans... Je t'ai appris cette histoire,..
— Oui, les esclaves révoltés qui battirent les Romains avec leur chef Cléon... et qui finirent par être assiégés dans Taormine... Pris par la famine, ils mangèrent leurs enfants et leurs femmes, se dévorèrent entre eux et finirent par se rendre.
— Et vingt mille d'entre eux furent précipités de là-haut par ordre de Rupilius.
Les flèches tombant du ciel dans le gouffre n'en remontaient pas. Et avec de petits sifflements elles continuaient d'arriver de partout, fuyant la lumière du jour, ayant conquis leur pâtée d'insectes nocturnes. Les petits cris aigus s'effarouchaient à la vue des deux hommes.
— Par les éboulements de la carrière, vers Taormine, on doit pouvoir descendre... L'entrée de la salle des Chauves- Souris est en bas du gouffre... voilà qui paraît certain...
La crevasse de marbre avait été produite par un tremblement de terre, mais le sol de la montagne était miné de travaux, creusé par la main des hommes. A l'est, la crevasse à pic se fendait, au puint terminus, en ligne droite, mais au nord, des coulées de blocs énormes dégringolaient vers le fond. Ce fut par là qu'ils se dirigèrent. Ils mirent une heure à descendre, à escalader, à ramper, à se laisser glisser, à contourner des roches. Il leur sembla, toutefois, que parmi ces effondrements, ils suivaient par hasard une sorte de sentier marqué, de temps en temps, par des traces de pieds nus... Pâtres ? Vagabonds ? ou Bandits ?... Les traces étaient anciennes... Le jour était tout à fait venu... Les chauves-souris avaient regagné leur repaire sombre... Le sentier s'arrêtait brusquement, aux deux tiers de la profondeur du gouffre, à une sorte de plate-forme large de deux ou trois mètres... et une ouverture aboutissait là pareille à celle d'un puits... Dans cette profondeur, la nuit régnait. Rouscouban alluma sa lanterne, en promena un
instant la lumière autour de lui... puis l'éteignit, et calme ' et souriant :
— Nous sommes arrivés !... Les chauves-souris sont des oiseaux propres et avant d'aller s'accrocher pour dormir, c'est ici qu'elles prennent leurs petites précautions...
Déjà Georges s'engouffrait, baissant la tête jusqu'aux genoux, dans le couloir, tâtant le terrain . à chaque pas... Au bout de cinq minâtes, le couloir s'élargissait brusquement. La lanterne de Rouscouban montra une petite salle sablonneuse haute de dix pieds sur le sol de laquelle on voyait des restes de feux... La température était glaciale. Par des fissures, sans doute, et d'autres couloirs lointains, des courants d'air tourbillonnaient là... La petite salle, entre deux blocs de marbre éboulés, donnait sur une autre, très grande, dont la voûte, invisible, se perdait dans les profondeurs de la montagne... Des frôlements d'ailes bruissèrent... Des petits cris... Tout un monde apeuré... attiré par la lumière et qui vint tournoyer autour d'eux... Des milliers et des milliers de bestioles dérangées dans leur repos et leur digestion...
— C'est là ! dit Georges.
Et ils firent le tour de la salle, curieusement... Des blocs de marbre y avaient roulé de place en place, qui semblaient disposés comme des sièges et la fantaisie du hasard avait placé, parmi eux, au milieu, une roche plus large et plus haute, qui figurait assez bien une sorte de tribunal de chaque côté duquel seraient rangés des juges.
Un peu de trouble vint aux yeux de Rouscouban.
— Alors, tu vas affronter ces bêtes fauves dans leur antre ?
— Il le faut. Et il n'est plus temps de reculer... Rouscouban projeta la lumière de sa lanterne sur un
quartier de roche lisse, dont les parois étaient d'un blanc immaculé, marbre sans tache qui eût fait la joie d'un sculpteur, pour y faire vivre les formes pures et voluptueuses de la femme. Dans certaines rugosités, il y avait comme de la rouille que Rouscouban gratta avec la pointe de son poignard. Sous la morsure de la lame, cette rouille disparaissait.
— A quoi t'amuses-tu donc ? demanda Georges.
La réponse de l'ancien voleur fut brève, assourdie, tremblante :
— Vois, mon fils... Ceci est du sang ! !
Ils traversèrent la salle, afin de s'assurer qu'elle n'avait pas d'autres issue. Partout, ils se heurtèrent aux murailles humides et froides de la montagne. Souvent, leurs mains, en frissonnant, rencontraient des corps mous et velus et de petites griffes se rétractaeint autour de leurs doigts. Ils revinrent sur leurs pas, regagnèrent l'étroit boyau qui aer*
vait d'entrée et sortirent. Ils reprirent le même chemin. Les éboulis étaient déserts. Pas une créature humaine. Ils purent arriver sans être vus jusqu'au rivage. Domenico veillait et n'eut pas besoin d'un signal. La Santa-Teresa sa rapprochait de la coulée de lave. Ils y montèrent, et harassés par cette nuit, se laissèrent aller au fond de la tajtane et s'endormirent.
Le soleil était encore très haut sur l'horizon lorsqu'ils se réveillèrent. Un regard autour d'eux leur montra une côte qui leur était inconnue.
Bomenico expliqua, avec un sourire plein d'astuce :
— J'ai voulu éviter les curiosités qui devenaient trop inaiscrètes...
-- Personne n'a vu que la tartane portait deux passagers ?
Domenico leva sa main vers le ciel :
— Par le Père Eternel, je vous le jure, Excellence ! Mais, des rochers de Taormine, avec une longue-vue, on pourrai, vous apercevoir... Ne bougez pas jusqu'à la nuit...
le conseil était sage. Ils le suivirent. Lorsque l'ombre de l'E'na se répandit sur la mer Ionienne, la tartane vira de bo^d. On était à la fin de novembre ; les jours étaient covrts. A cinq heures, ce fut la nuit. Un vent assez fort poissait la noire et opaque fumée de l'Etna vers la mer Thfrrhénienne. Sur le détroit et la mer d'Ionie, le ciel resta pur, avec des étoiles pâlies par la lumière de la lune. Lolivoyant à travers les récifs, la Santa-Teresa vint accoster contre la chaussée de laves, à l'endroit juste où Georges et Rouscouban avaient abordé pour la première fois la nuit dernière. De nouvelles instructions furent données à Donenico et à Beppo.
-- Ne t'éloigne plus... Reste au rivage et tiens-toi prêt...
Pendant qu'ils escaladaient les éboulis, ils entendirent so:mer six heures au loin, au dôme de Taormine. Le3 innombrables chauves-souris avaient quitté leur refuge et tournoyaient au clair de lune.
Ils retrouvèrent leur chemin... parmi les blocs... et silenfieux, l'œil dur, résolus, ils s'engagèrent dans la descente rue, peut-être, ils ne remonteraient plus... Et ils eurent fous les deux, ensemble, cette même pensée, car ils s'arrêtèrent un instant et s'étreignirent les mains, sans un mot. Les mains étaient fermes. Ces cœurs n'hésitaient pas. Georges voyait luire devant ses yeux la lettre rouge de l'agonisante : « Au prix de ton bonheur, sauve Ludovic, /empêche les crimes de se commettre ! » Et il obéissait... JLes crimes ne se commettraient pas... tant qu'il serait vivant, tant qu'il aurait un souffle...
Ils s'arrêtèrent au tiers du chemin. Leur but n'était pas d'aller jusqu'à la grotte. Ils bifurm^rent, s'éloignant de la
piste suivie la veille et où ils avaient remarqué des traces de pas. Ils firent halte en dehors, à une cinquantaine de mètres, dans une excavation formée par la chute de rochers amasses les uns sur les autres. De là, ils pouvaient surveiller le sentier jusqu'à la plateforme des Chauves- Souris, et même ils avaient vue sur l'arrière et la possibilité de reconnaître les bandits, au fur et à mesure ([ue ceux-ci s'engageraient dans les éboulis. Eux, couchés à plat ventre, le regard glissant dans des interstices, restaient invisibles, terrés comme des taupes.
— Nous avons le temps de manger un morceau et de boire un coup !
Et Rouscouban, qui avait apporté des provisions dans un sac de toile passé à son cou par une courroie, « dressa la table » sur une pierre.
Ils mangèrent, lentement, sans se presser, l'œil au guet, l'oreille aux écoutes.
Georges rêvait :
— Voici, probablement, ce qui va se passer, dit-il après un long silence... Les gens de la Mala-Vita n'attendront pas dix heures pour venir. Ils ont à se consulter, à prendre des précautions, à établir leur plan de campagne... J'estime qu'ils précéderont d'une heure l'arrivée de Lidovic, conduit par son guide Giovani...
— Probable, fit Rouscouban, la bouche pleine.
— Giovanni doit avoir des ordres et n'arrivera que sur le coup de dix heures...
— Probable, reprit Rouscouban en buvant à mênw la bouteille qu'il vida.
Et quand il fut bien sûr qu'il ne restait pas une goitte de vin :
— Tu as une bonne corde ?
— Attachée autour de mes reins...
— Je t'ai appris les nœuds qu'il faut pour lier pro>rement un homme...
— Je n'ai pas oublié...
Rouscouban souleva par le fond le sac qui avait contem les vivres... Il le secoua... IJ n'y restait rien... Le sac, fat d'une toile solide, se fermait comme une vaste bourse... Oi n'avait qu'à tirer, en même temps, à gauche et à droit*, sur deux coulisseaux glissant dans des œillets...
— Ça manœuvre parfaitement, dit-il, et c'est une armi excellente...
Au dôme de Ta.ormine, on entendit sonner huit heures...
— Dors une heure, mon fils, dit Rouscouban, car ta nuit sera peut-être agitée...
Georges-Claude s'étendit, et tel était le calme admirable de ce cœur, où ne pouvait entrer la crainte, que, cinq minutes après, sa respiration, lente et régulière, prouvait
qu'il venait de s'endormir, indifférent à l'affreux danger qui planait sur son front.
Rouscouban tira sa pipe, la bourra, mais, au moment de l'allumer, il la remit dans sa poche. Il allait commettre une imprudence. Il eut un gros soupir de regret, car il était grand fumeur. C'était plus qu'une privation de plaisir. C'était presque une souffrance. Fumer, pour lui, était devenu un besoin... Il hésita, retira sa pipe, la contempla avec émotion en la tournant et retournant entre ses doigts.
— Rien qu'une petite, une toute petite, pensait-il... Deux bouffées, quoi !
Il fut héroïque... La pipe rentra définitivement dans sa poche :
— Cache-toi, ma vieille... Cache-toi ! Mais si nous nous tirons d'affaire, je te promets que demain tu ne quitteras pks ma bouche et que ta fumée fera concurrence à l'Etna.
jLe vent violent qui avait soufflé au coucher du soleil siétait apaisé. Le plus grand silence régnait dans les ruines. Dans ce silence, Rouscouban surprit le froissement d'une pierre déplacée qui se choquait contre une autre pierre. Il dressa l'oreille. Lauvoyer se vantait à Ludovic d'écouter pousser l'herbe. Rouscouban ne lui cédait pas sur ce point.
Il éveilla doucement Georgos-Claude et lui murmura :
— Je crois qu'ils arrivent...
La tête au ras de terre, entre deux roches, ils sondèrent la nuit... Une lanterne, là-bas, se balançait, semblant s'enleyer tout à coup dans le ciel, pour disparaître ensuite dans les profondeurs, d'où elle reparaissait, comme sortant d'un abîme, au fur et à mesure que celui qui la portait escaladait les blocs énormes fermant sa route ou dégringolait dans les excavations des éboulis...
Un moment, l'homme resta juché en l'air, éclairé par la lune.
— Spoleto ! dit Georges.
Quelques minutes après, il y en eut deux autres, puis deux autres encore, puis un seul... et tous avaient des lanternes... Ce fut tout... Les roches redevinrent silencieuses...
— Six ! souffla Rouscouban. C'est bien mon compte...
— Huit 1 avec mon frère et Giovanni... qui ne tarderont guère...
— Voici le moment de nous séparer, mon fils, dit Rouscouban.
Sans doute, cette séparation était nécessaire au plan qu'ils avaient longuement médité.
Georges se retourna pour lui dire un dernier adieu... L'ancien voleur avait déjà disparu, sans faire plus de bruit qu'une couleuvre...
Georges-Claude restait seul...
Les dernières minutes furent solennelles. Un événement quelconque, un hasard — le grain de sable — n'allait-il pas déjouer les précautions prises, renverser leurs projets ?...
La lune était si brillante, le ciel si limpide, que Georges put consulter sa montre ; elle marquait quelques minutes avant dix heures...
Au même instant, le bruissement dans les roches d'un pas furtif...
Deux hommes viennent de surgir, qu'il reconnaît aisément.
C'est Ludovic, marchant derrière son guide... qui lui trace son chemin...
Au même instant, encore, un coup de sifflet lointain, étrangement modulé, et qui est à coup sûr un signal, part des éboulis et Giovanni s'arrête, avec une hésitation très marquée. Ludovic l'a imité et il écoute... Peut-être Giovanni a-t-il cru s'être trompé... Et il va continuer à descendre, lorsqu'un second coup de sifflet le fait tressaillir.
Il échange avec Ludovic des paroles rapides... Ludovic reste en place, mais Giovanni s'éloigne dans la direction du signal... Georges voit la lanterne qui se balance... dont la lumière s'éteint peu à peu...
Un troisième coup de sifflet, avec la même modulation, mais cette fois, partant des rochers bouleversés sur la gauche... Et c'est là que Giovanni se dirige... Un autre coup de sifflet, plus loin, et Giovanni, à travers les roches, poursuit sa route vers le complice invisible, dont l'appel significatif est pressant... le prévient sans doute d'un danger.
Georges n'a pas perdu de temps... Le voici qui rampe dans la irait, et pierre par pierre, se rapproche de Ludovic... de Ludovic qui lui tourne le dos...
Et soudain, un drame de quelques secondes, foudroyant et décisif...
Surpris, Ludovic a roulé sur le sol... la tête prise dans un sac qui se noue autour de son cou... Il se débat... mais ce sont des bras d'Hercule qui le retiennent... Il veut crier, mais à travers la toile une main comprime sa bouche... Il étouffe... Une corde remplace la main et le bâillonne... Un instant, il s'est redressé et il a saisi Georges à bras-lecorps... Les deux frères s'étreignent... se broyant... sans un cri, sans une plainte, muets, horribles... Le souffle manque à Ludovic, dont les bras se desserrent, essayent de se débarrasser du bâillon... Geste inutile.. Les bras sont saisis au vol et ligotés par un nœud rapide... Une secousse l'abat de nouveau et les jambes sont emprisonnées... Il est réduit à l'impuissance... immobile... évanoui...
Au loin, très loin, un dernier coup de sifflet entraîne
Giovanni sur la piste de l'invisible qui semble fuir tout en l'appelant...
Georges a chargé sur ses épaules son frère inerte et le porte sous l'excavation qui a servi d'abri... Il le dépose doucement, sur le sol... Dans la lutte, la pèlerine et le chapeau de Ludovic avaient roulé. Il jette la pèlerine sur ses épaules, se coiffe du chapeau. Les autres vêtements, de couleur sombre, se ressemblent, dans la nuit. Et sur la roche où tout à l'heure, à l'appel du mystérieux signal, Giovanni a abandonné Ludovic, Georges-Claude, paisible et le cœur battant sans émoi, va prendre la place de son frère. Il s'est débarrassé de sa perruque, de ses lunettes et de sa fausse barbe.
Ii n'attend pas longtemps... Giovanni revient, las de sa poursuite mutile... Peut-être a-t-il soupçonné quelque trahison, car sa mâchoire tremble de colère... et Georges voit l'éclair d'un poignard...
Il se calme en retrouvant, là où il l'avait laissé, celui qu'il croit être, et en qui, du reste, il retrouve Ludo-
Un soupçon ne l'effleure même pas, et il dit :
— Ce n'était rien... Allons !...
Ils repartent, Giovanni en avant... Et Georges respire, car Ludovic est si près, que s'il s'était réveillé de son évanouissement, Giovanni eût entendu son râle brisé contre le bâillon...
Un tribunal de bandits.
Ils sont six, dans la petite grotte de la Carrière, qui, sert de vestibule à la salle des Chauves-Souris... Us sont accroupis ou couchés autour d'un feu que l'on entretient avec des amas de feuilles sèches et de branches mortes ramassées le long du chemin, depuis Taormine... Les courants d'air activent la flamme... Ils sont six, avec de vraies figures de bandits aux yeux audacieux et durs ; deux sont vieux, avec des cheveux gris dont les rudes mèches retombent sur leur cou ; deux très jeunes, visages jolis et réguliers, regards inquiétants ; deux autres dans la force de l'âge, colosses à la vaste poitrine, aux bras noueux, dont les sourcils abritent un rayonnement sinistre...
— L'heure est passée. Il ne viendra pas... Il aura eu peur et il a fui...
Giovanni entrait... et s'arrêtant au seuil de l'éiroit boyau :
— L'homme est venu. Il n'a pas peur... Et il attend! Tous se dressèrent. D'un même geste, ils ramenèrent
leurs bonnets sur le front en l'abaissant jusqu'aux yeux ; un foulard noué sur le visage, du nez jusqu'au cou. cacha les traits... les yeux seuls restèrent visibles...
Et ils passèrent dans la vaste salle où ils avaient déposé leurs lanternes.
Avec Giovanni, ils étaient sept... Giovanni, seul, resta le visage découvert... un des deux vieux prit place contre la roche qui semblait faire tribunal... De chaque côté de lui, trois hommes se rangèrent... Les sept lanternes donnaient assez de lumière pour qu'on distinguât tous les détails dans un rayon de quelques mètres, mais les ténèbres inviolées de la voûte semblaient receler des mystères redoutables, et il venait de là-haut — si haut, que le regard humain n'y était jamais parvenu — des bruissements, des palpitations de milliers de petits êtres apeurés...
L'étranger — Georges-Claude — entra, s'avança jusqu'au milieu de la salle d'un pas tranquille, et, après un regard circulaire, il dit, en italien :
— Me voici :
Personne ne se leva ni ne salua. Tous le considérèrent avec une ardente curiosité.
Le vieillard, qui présidait, se contenta de répliquer, la voix assourdie par son foulard :
— Nous parlons le français comme notre langue maternelle... Si cela te plaît mieux?
— Je ne connais ni le dialecte sicilien, ni le dialecte napolitain, mais l'italien m'est familier. Aucune nuance ne m'en échappe... Je désire que notre entretien ait lieu dans cette langue...
— Comme il te fera plaisir... Qui cs-tu ?... Nous t'attendions... Mais, es-tu bien celui qui devait venir ?... Pèse bien tes paroles et mesure toutes tes preuves... A la moindre hésitation, au moindre mensonge, tu ne reverras jamais la lumière du soleil...
— Garde pour d'autres tes menaces. Je suis ici pour vous commander et non pour obéir...
Un sourd grondement sortit de six poitrines. Il eut un geste de souverain mépris :
— Silence, vous autres... Vous ne devez point parler tant qu'on m'interroge... Je suis celui que vous attendiez, celui qui vous a écrit, celui à qui vous avez répondu... Je suis celui qui attendait votre envoyé, qui s'est approché de lui et qui a dit : « Saint-Cast ! » auquel votre envoyé Giovanni a répliqué : « Montre-nous le chemin ! » Vous avez aujourd'hui, passée à votre doigt, la bague d'acier, en
bons . compagnons que vous êtes de la Mouche-à-Miel... Votre chef a seul le droit de porter la bague d'or... Regardez !
Il avança la main où brillait le chaton sur lequel s'envolait l'abeille.
Les murmures se calmèrent lentement. Les poignards, pourtant, ne furent pas rengainés. Les bandits n'étaient pas domptés. ■
— Je n'ai pas plus confiance en vous que vous n'avez confiance en moi.
— Es-tu venu seulement pour nous braver ?...
— Je suis venu pour apprendre de vous des choses qui me sont utiles et pour vous dire ensuite ce que je sais... Vous me parlerez de Saint-Cast et je vous montrerai le chemin... Au bout du chemin, c'est la fortune énorme, éblouissante, le rêve des rêves, c'est l'impossible que je vous fais atteindre, l'invraisemblable qui, grâce à moi, devient réalité...
Les poignards disparurent, mais les attitudes restèrent menaçantes. Et le chef :
— Je suis Tobia Basile, de Corlatabiano... Tu m'as écrit la mort de Tiburzi Montecalvario,.. Tu as sa bague... Tu nous as annoncé l'assassinat de Tiburzi... Depuis, nous avons appris que tu ne mentais pas...
— Je ne me donne jamais la peine de mentir !... dit Georges.
Le courageux garçon, avec un sang-froid admirable, mettait tous ses soins à connaître certains détails dont il pouvait s'armer pour en apprendre d'autres... Mais il marchait en aveugle sur cette redoutable route... Il y rencontrait la mort à chaque pas.
— Je t'ai cru et je t'ai répondu, parce que seul Tiburzi pouvait avoir prononcé la phrase mystérieuse qui prouve que tu. n'es ni un espion ni un traître... Redis cette phrase !
Georges eut un imperceptible tressaillement. Il ne la connaissait pas.
— Je te l'ai écrite... tu l'as lue... Je viens de loin pour me livrer à toi, sans défense... Et c'est toi qui as peur... Je te donne des gages puisque ma vie t'appartient... Mais toi, qui me prouve que tu es bien Tobia Basile... que ce n'est pas tofqui es le policier, espion et traître?... Cette phrase, tu vas la dire tout haut et devant tous... Sinon...
— Sinon ? firent six voix tremblantes de rage.
— Vous ferez de moi ce que vous voudrez, mais vous ne saurez rien !...
— La paix, mes cousins, fit Tobia Basile... Cet homme a raison de prendre des précautions contre nous... N'est-il pas en notre pouvoir9... Voici les mots convenus entre
ZIZI-LA-GUEUSK
Tiburzi et moi : « L'abeille butine le suc merveilleux des fleurs. »
— Bien ! dit Georges en s'inclinant...
— Connais-tu le chiffre de la fortune que le Montcalvario nous avait promise ?
Oui, Georges savait ! Ludovic lui-même le lui avait dit à leur première entrevue.
— Cent millions ! !... Mais l'histoire de cette fortune...
— Tiburzi, en mourant, n'a pas eu le temps de te la conter ?...
— Tiburzi agonisait... Il râlait : « Tobia Basile te dira ce qu'est Saint-Cast !... Et toi, à ton tour, tu leur montreras le chemin... »
— Dans ta lettre, tu nous as fait des promesses... Es-tu en mesure de les tenir?
— Je suis prêt ! fit Georges au hasard...
— Dans ta lettre, tu te vantes d'avoir découvert, en partant du petit village de Port-Navalo, dans votre Bretagne, les héritiers de Jacques-Yves-Médéric Saint-Cast...
Georges-Claude faillit se trahir. Il tremblait d'une joie profonde... Ce que le vieux Tobia Basile venait de lui révéler, il eût donné, pour l'apprendre, la moitié de son sang I
Il reprend son sang-froid et réplique, sèchement :.
— Vous connaissez l'héritage !... Moi, je sais où prendre les héritiers... Donnant, donnant ! Vous avez besoin de moi, mais j'ai besoin de vous... Parlez, vous !... Parle, toi, Tobia Basile !... Moi, je parlerai ensuite... Auriez-vous encore quelque défiance ?...
Et il passa, lentement, devant les deux groupes de droite et de gauche, s'arrêtant devant chaque bandit, plongeant son regard audacieux jusqu'au fond des yeux noirs...
— La partie n'est pas égale, mes cousins, dit-il, railleur. Vous vous cachez de moi et je ne vois pas vos visages... pendant que vous pouvez voir le mien... Démasquezvous ! !
Sur un geste de Tobia Basile, les bandits abaissèrent leurs foulards...
Il y eut alors un long silence...
Avec une audace terrible, Georges-Claude les examinait tour à tour... Et cela suffisait... Ces visages, désormais, il les reconnaîtrait partout, toujours !...
Tobia Basile reprenait :
— Tu nous appartiens et nous t'appartenons... Je te ferai connaître tout à l'heure nos lois et nos coutumes... Tu est entré chez nous... Sache que la Mala Vita ne rend jamais son homme... Ne te repens plus d'être venu... Il serait trop tard... Nous étions vingt-quatre, jadis, avec Tiburzi... Nous ne sommes plus que sept... avec toi, huit... La Mala Vita n'est pas un réunion de petites filles... Tu
as devant toi des hommes prêts à tout, et qui n'ont jamais reculé devant rien... Qu'-as-tu fait, en ta vie, pour être des nôtres ?
— Rien encore !
— Ecoute ce qu'ont fait les autres... Parle, Giovanni !
— Cinq vols à main armée, trois meurtres... Je suis condamné à la détention perpétuelle en cellule, Excellence ! dit la voix douce de Giovanni, entre deux sourires.
— Parle, Spoleto !
— J'ai tué trois carabiniers dans la campagne romaine...
— Parle, Spoliani, le plus beau des compagnons !
— J'ai volé partout... et dans le pays de Toscane, j'ai violenté dix filles...
Le misérable avait des yeux merveilleux, veloutés et larges... des yeux de langueur et de volupté... un front intelligent et pur... le sourire d'un enfant.
— Parle, Chiavone ! Parlez, Anastasia !... Saracino !... Dites vos exploits pour que l'étranger sache que sa vie n'est plus sa vie, qu'elle est nôtre !
Et ils obéirent... Meurtres, viols, vols, incendies î... Ils avouaient. Ils se vantaient !
Et il se passait une scène bizarre, pour tous incompréhensible. A chaque fois que l'un avait parlé, Georges s'approchait et le touchait du doigt à la poitrine... Et ils eusssnt tremblé, les bandits, s'ils avaient su ce qui grondait en cette âme soulevée par l'horreur...
Car, à chaque fois, Georges, mentalement, disait :
— Tu mourras !...
Tobia Basile parla le dernier, se confessa comme les autres : ce fut lui qui parla le plus longtemps, parce que c'était lui qui en avait le plus à dire...
Après quoi :
— Voila tes amis d'aujourd'hui, de demain et de toujours...
Georges-Claude eut un sourire terrible :
— Je savais que je n'entrerais pas dans un couvent de jeunes filles.- Viens au fait, maintenant, et dis-moi ce qu'il importe que je sache... Tu me dois, pour guider mes effeorts et empêcher que je commette des imprudences, l'histoire de Saint-L'ast et de sa succession... Je te dirai ensuite quels sont ceux qui pourraient revendiquer cette succession et comment nous les retrouverons, et comment je compte me débarrasser d'eux.
Georges s'exprimait avec une assurance, un sang-froid étrange. Rien en lui, dans son attitude énergique, la fermeté de son regard, dans la sécheresse de ses paroles — qui étaient d'un chef «'adressant à ses subordonnés — rien ne pouvait faire soupçonner qu'il ignorait jusqu'au pre-
mier mot de la sinistre intrigue au milieu de laquelle il évoluait avec une admirable aisance.
Tobia Basile s'exécuta.
Et chaque phrase de son récit — que personne n'interrompit — soulevait un des voiles qui recouvraient ce mystère. Georges avait baissé les yeux pour cacher la flamme de sa curiosité, mais avec quelle fièvre, avec quelle ardeur il écoutait cette étonnante histoire !
— Jacques-Yves-Médéric Saint-Cast, tout d'abord compagnon de Robert Surcouf, avait fait ses premières armes avec le fameux corsaire, puis la course pour son compte. Son nom, pour être moins célèbre que celui de son chef, n'en fut pas moins populaire en son temps... Son audace était prodigieuse... sa témérité invraisemblable... son bonheur si grand, qu'il semblait avoir conclu un pacte avec le diable... Ses prises ne se comptaient plus... et c'étaient les plus riches... chaque bateau coulé lui rapportant une fortune... Il avait enrichi ses équipages et on n'eût eu rien à reprocher à cet homme et peut-être que son nom eût survécu à l'igal de ceux que vous honorez dans votre pays, si l'ancien ami de Surcouf n'avait eu sa réputation assombrie par la tâche d'une avarice sordide... Juste, du reste, pour les autres, il distribuait les parts de prises selon le contrat qu'il avait passé avec ses matelots. Quant à ses propres richesses, il les accumulait, pour le plaisir, et c'était vraiment la joie de l'avare qui contemple son trésor, le remue, et en tire toute sa volupté, car Saint-Cast convertissait en pierres précieuses incomparables les cargaisons qui tombaient sous le feu de son bateau de proie Y Aurore... En 1808, ce hardi flibustier, dont le rêve avait été de mourir d'un boulet ou d'une balle, d'un coup de pique dans un abordage on en se faisant sauter avec son navire, fut atteint du choléra pendant qu'il croisait devant les îles des Antilles, et il comprit que la fin était certaine et toute proche.
« Alors, il songea à faire son testament...
« Son équipage était composé de marins de fous les pays recrutés un peu partout, mais les Italiens dominaient, et son second était de Sicile...
« Il se nommait Andréa Gasparone... Saint-Cast l'aimait comme un fils... pour sa bravoure, soii entrain çui ne se démentait pas, dans les heures les plus effroyables, pour sa probité... car ces gens étaient honnêtes... Ils dévalisaient l'ennemi, mais ils se fussent laissés couler plutôt que de voler un bout de filin sur un bâtiment neutre...
« Saint-Cast fit appeler Gasparone, avec deux matelots, dans la cabine, auprès du hamac où il agonisait... II avait encore toute sa liberté d'esprit...
« Et il s'expliqua...
c< Il était d'une famille de petits gentilshommes bretons, Seul de la famille, il avait pris parti en 1789 pour les idées nouvelles, seul il avait applaudi à la Révolution. Il avait été chassé, et pour les Saint-Cast, restés fidèles à l'ancien régime, Jacques-Yves-Médéric ne comptait plus. Les membres de la famille avaient émigré. Pas un n'était resté en Bretagne et tous, soit en Angleterre, soit en Autriche, soit en Prusse et même en Russie, ils avaient porté les armes contre la France.
« Saint-Cast ne pardonnait pas. Et au moment de mourir, il s'en souvenait. Il ne voulait pas que sa fortune revînt à des gens qu'il haïssait et méprisait. Cette fortune, il la destinait à Gasparone, et pour prémunir son lieutenant contre toute revendication, il avait tenu à ce que son testament fût établi avec la prudence et les précautions d'usage nouvellement édictées en France depuis six ans par le code Napoléon : en présence de deux témoins. Ces deux témoins furent le quartier-maître Tiburzi, d'Ortebello, et le gabier Clourec, de Saint-Malo. Tous deux certifièrent et signèrent. Toute la fortune de Saint-Cast était réunie dans une malle de fer, fermée par trois serrures, dont il remit les clés à Gasparone.
« Le testament disait :
« J'estime que ma fortune, toute en pierres précieuses, » perles et diamants, doit s'élever à une centaine de mil- » lions... »
« Le corsaire avait préparé trois écrits, sous trois enveloppes. Une des enveloppes renfermait une copie de son testament qu'il remit à Gasparone ; une autre renfermait le testament qu'il adressait à maître Pantelot, notaire à Port-Navalo ; une troisième renfermait des clauses additionnelles que 3e moribond détailla, péniblement, à ses amis, entre deux râles d'agonie, et l'enveloppe portait la suscription étrange :
« A ouvrir jour pour jour cent ans après ma mort. »
<c Voici quelles avaient été les intentions suprêmes du fameux corsaire :
<( Il donnait ses fabuleuses richesses à Gasparone, lequel avait le droit de les convertir en valeurs, achats, de les exploiter en un mot, à la condition que le capital, évalué par lui à cent millions, restât intact et put être représenté certain jour. Ce jour, Saint-Cast l'éloignait d'un siècle. Il voulait priver pendant cent ans les descendants de son nom glorieux d'une fortune qu'ils n'avaient point méritée, dont ils étaient indignes de par leurs actes contre leur
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pays. Mais il exigeait que cette même fortune retournât, dans toute son intégralité, à la génération qui vivrait un siècle plus tard...
« Il cacheta soigneusement deux des trois lettres, de cinq cachets à la cire, et les scella.
« Peu après, il mourut. Il n'eut même pas l'inquiétude de se dire que rien n'eût été plus facile à ces trois hommes, à Gasparone, à Tiburzi et à Clourec, que de s'approprier les cent millions pour toujours. 113 n'avaient qu'à déchirer les trois enveloppes, à les jeter à la mer, et à se partager — même inégalement — le contenu de la malle de fer. Il eut raison de mourir en paix, car la pensée d'un vol ne vint pas aux marins. Saint-Cast savait que son testament serait remis à la justice française et exécuté : que Gasparone entrerait légalement en possession ; et que l'avenir de ceux qui porteraient son nom plus tard était réservé. Nul n'y pouvait rien et n'y pourrait rien, si ce n'est un naufrage qui engloutirait le tout, héritier, testament et fortune, eu si ce n'est le Crime, qu'il ne pouvait prévoir, pas plus qu'on ne prévoit le Hasard et le caprice de la Destinée... Le naufrage n'eut pas lieu... L'idée du crime ne devait naître que cent ans après, à la date qui amènerait la déchéance de la propriété... Le corps du marin fut coulé sous les floto avec les honneurs funèbres... et, trois mois après, YAurore entrait à Saint-Malo, où l'équipage fut licencié... Gasparone, assisté de Tiburzi et de Clourec, remit les deux testaments clos et cachetés au bureau du préposé de l'inscription maritime.
«Maître Pantelot ouvrit, devant témoins, l'enveloppe qui portait son adresse. Saint-Cast y instituait Gasparone son légataire universel. Le papier n'y mentionnait pas de clause restrictive. Ainsi l'avait voulu le corsaire pour permettre à son lieutenant de jouir en paix de son opulence en évitant, chez les Saint-Cast survenants, toute intrigue ou toute compétition ambitieuse. Mais Gasparone savait que l'enveloppe dont l'ouverture ne devait avoir lieu qu'un siècle plus tard contenait les renseignements précis' qui toucheraient alors les héritiers, s'il en restait. Par respect pour la volonté du mort, Gasparone garda pour lui ce secret. Il était d'une honnêteté absolue et considéra cette fortune comme un dépôt dont il pouvait jouir, mais que sa famille devrait, plus tard, restituer aux descendants du marin. Il savait également que l'enveloppe mystérieuse avait prévu le cas où l'héritier serait retrouvé, * après un siècle écoulé, soit en France, soit dans les colonies françaises, soit à l'étranger même, pourvu que l'émigré fût resté Français. L'héritage devenait la propriété des Gasparone à jamais, si nul héritier n'était découvert, si nulle réclamation ne s'élevait après les cent ans.
« Toutes choses légalement réglées, rien ne s'opposa plus à l'envoi en possession.
« Andréa Gasparone reparut en Sicile, immensément riche. Il avait converti les diamants en valeurs de premier ordre. Avec les revenus, il fréta des navires de commerce, ouvrit une banque dont les affaires, conduites avec la plus scrupuleuse probité, prospérèrent.
« Il mourut en 1840, transmettant à son fils, Alberto, l'héritage immaculé de Saint-Cast, et la rigoureuse, l'implacable condition de restitution qui s'y rattachait.
« Mais l'héritage était en bonnes mains loyales... Alberto Gasparone imita son père.
« Quand il mourut, en 1887, il eut un grave entretien avec son fils, Antonio, et lui rappela l'origine de leur fortune. Après quoi, montrant un Christ au chevet de son lit :
(( — Dans vingt-deux ans, c'est l'échéance des cent millions... Tu restitueras... Sur le Christ, jure d'être probe, comme ton grand-père, comme ton père l'ont été... Jure, dans vingt-deux ans, non pas d'empêcher les héritiers de Saint- Cast de réclamer leur droit, lorsque le notaire de Port- Navalo ouvrira l'enveloppe, mais de les aider, au contraire, de les rechercher au besoin... Jure d'être leur soutien, leur protecteur, leur frère !...
« Et Antonio Gasparone, une fugitive rougeur au front, tendit la main et murmura :
« — Je jure ! !
Tobia Basile arrêta son récit pendant quelques secondes.
Autour de lui la curiosité ne diminuait pas. Elle arrivait au paroxysme, car chacun devinait qu'après ce retour dans le passé, le vieux bandit allait aborder les événements présents. Georges-Claude s'était croisé les bras et appuyait ainsi fortement sur son cœur pour en contenir les battements précipités.
Tobia Basile acheva :
— Antonio Gasparone avait juré, mais il devait être parjure. Déjà, en jurant, il savait qu'il ne tiendrait pas son serment. Les fils ne valent pas toujours les pères. Le banquier, en mourant, avait inscrit ses dernières volontés et des recommandations suprêmes à son fils dans une longue lettre qu'Antonio trouva en revenant du campo sanlo et qu'il déchira après l'avoir lue. Cette lettre lui révélait du moins une chose qu'il ignorait, c'est que, la fortune des Gasparone étant très grande, Alberto s'était ingénié à reconstituer celle que le corsaire Andréa avait reçue de Saint-Cast, telle qu'Andréa l'avait reçue. Les cent millions qui avaient servi à l'édification de la' fortune indépendante des Gasparone étaient redevenus ce qu'ils avaient été au début : cent millions d'admirables pierres précieuses, de diamants et de perles, enfermés dans la
malle de fer aux trois serrures conservée comme une relique et comme un fétiche puisqu'elle avait porté bonheur.
« Dans le plus profond secret, Antonio rechercha les héritiers du nom de Saint-Cast. Oh ! il n'avait pas de bonnes intentions à leur égard. Il voulait être prêt à tout danger, et savoir de qui le danger viendrait. Les petits gentilshommes bretons, émigrés, étaient rentrés au pays après la Révolution, misérables, sans métier pour vivre. La famille s'était dispersée. Nous ne savons ce qu'elle est devenue. On sait, pourtant, que des Saint-Cast, d'origine bretonne, étaient à Saint-Gervais, dans la Haute-Savoie, en juillet 1892, lorsque survint la rupture du glacier du Bionnassay.
« Ils furent engloutis jusqu'au dernier, dans des torrents de boue.
Le vieux bandit, à cet endroit de son récit, se signa dévotement, et poursuivit :
— Et l'on dirait vraiment que <îette famille est frappée de malédiction, car en 1902, Antonio Gasparone apprenait, en frémissant de joje, qu'une autre branche des Saint- Cast, peut-être la dernière, avait été anéantie dans la catastrophe qui mit en deuil ton pays, lorsque la ville de Saint-Pierre, à la Martinique, fût détruite de fond en comble par un tremblement de terre... La colère divine semble les poursuivre...
Des signes de croix effleurent ça et là ces poitrines... les têtes se baissent... des bouts de prières s'entendent : mea culpa ! mea culpa ! murmurent les bandits...
Georges-Claude admirait... Vraiment, il vivait une heure étrange de sa vie, une heure rare.
— Pourvu que ce ne soit point la dernière 1 ! pensa-t-il. Et il demanda à Tobia Basile :
— Comment ces détails si précis sont-ils parvenus jusqu'à-toi ?
— Par Tiburzi, le Montecalvario, petit-fils du Tiburzi le matelot, qui fut témoin du testament... Ce ne fut que sur la fin de sa carrière que Montecalvario eut l'idée de se servir de ces renseignements et vint trouver Gasparone. Le choc dut être terrible entre les deux. Mais tant que l'année 1908 n'est pas arrivée et n'est pas révolue, aucune réclamation n'est recevable, puisqu'il faut que le siècle entier soit écoulé depuis la mort de Jacques- Yves-Médéric, le corsaire. Ce qui se passa entr'eux, nous l'ignorerons toujours. Ce qui advint, nous le savons. Nous étions vingtquatre, avec Tiburzi... Beaucoup d'entre nous disparurent, dénoncés, emprisonnés ou tués... Tiburzi ne se sentit pas de taille à lutter contre Antonio. Il abandonna la partie après s'être fait passer pour mort, dans les forêts de Capalbio, près d'Ortebello. Tu sais le reste, puisque c'est
toi qui faillis le sauver du meurtre, sur la rive du lac Michigan... A toi de purler, maintenant... As-tu découvert des survivants de la famille Saint-Cast, autres que ceux qui furent ensevelis dans les boues de Saint-Gervais ou sous les cendres du volcan de la Martinique ? As-tu réfléchi que l'existence de ces créatures est deux fois condamnée, par nous et par Gasparone ? Mais as-tu réfléchi que le jour où disparaîtrait le dernier héritier du corsaire, ce jour-là, verrait le triomphe d'Antonio, devenu maître de cent millions incontestés ? Si nous avons devant nous des crimes à commettre, hâte-toi, il ne nous reste qu'une année. Après 1908, il serait trop tard. Commande ! ! Et ne crains rien. Les traîtres, parmi nous, sont rares et ne survivent jamais à leur trahison. Donc, Ludovic Blancafort, nous t'éeoutons !
Que dire ? Qu'inventer pour les tromper ? Quels détails assez précis pouvait-il donner, sans éveiller leurs soupçons ?...
Et au premier soupçon, c'était la mort... Georges se disait cela ! !
La mort inconnue, la mort inutile, en ce sombre trou où son audace téméraire était venue relancer les fauves !... La mort, avant d'avoir pu obéir à la supplication suprême de la pauvre Sonia !... La mort stupide, sous le poignard de ces êtres qui n'étaient même plus des humains, mais des bêtes instinctives de meurtre et de rapines...
Georges-Claude frissonna...
— A toi de parler 1 répétait Tobia Basile... L'heure est venue !
Mais le drame éclata, effroyable et imprévu.
Un homme en haillons, les vêtements déchiquetés par les pierres, venait de surgir hors du couloir... Un homme au regard fou de rage et de haine...
Cet homme, 7 ,aletant, hurlait :
— Celui-là n'est pas Ludovic Blancafort ! Vous vous êtes livrés tous, avec votre secret, à un traître et à un imposteur !...
D'un bond, il fut auprès de Georges-Claude...
Et les sept bandits, effarés, eurent un cri d'épouvante superstitieuse...
En deux images parfaites de ressemblance, il n'y avait là qu'un seul homme ! !
Georges-Claude et Ludovic !...
Terrassé là-haut dans les roches, se sentant vaincu, sans connaître son vainqueur, Ludovic n'avait point perdu sa présence d'esprit... Quand il sentit les cordes autour de son corps, de sa poitrine, de ses bras surtout, il gonfla ses muscles en un effort gigantesque, et lorsque, les nœuds enroulés, l'effort des muscles cessa, les cordes
se relâchèrent... Ce n'était plus que des liens mous dans lesquels il coulerait aisément ses membres souples... Mais dans l'ignorance où il était du nombre de ses agresseurs, il ne donna pas signe de vie... Il attendit... Autour de lui, le silence... Dans ce silence, il percevait un souffle, auprès de lui... On le gardait... La ligature du sac autour de son cou s'était légèrement desserrée... Il respirait, mais avec difficulté. Il se plaignit, il se tordit, comme en un spasme d'agonie... il râlait :
— Au secours ! J'étouffe ! C'est affreux ! L'homme qui le gardait eut pitié et enleva le sac. En même temps, il disait :
— Un cri d'appel, et je vous assomme !
Ludovic frémit. Cette tête railleuse penchée au-dessus de la sienne, il la reconnaissait. Il l'avait vue chez Georges- Claude, dans la chambre à coucher de Sèvres.
C'était Rouscouban...
Ludovic, débâillonné, respira largement. Mais il se tut. Au bout de quelques minutes, Rouscouban fouilla ses poches. Il s'ennuyait... Puis, il était repris de son besoin maladif de fumer... Tout à l'heure, il n'avait pas voulu, par prudence ; à présent, il pouvait se livrer à sa passion dans danger. Mais il eut une exclamation de dépit. Dans sa course à travers les roches, quand il entraînait Giovanni sur ses traces pour l'éloigner de Ludovic, il avait perdu sa pipe et son tabac !... Il murmura furieux :
— Malheur ! Moi qui aurais voulu tirer une bouffée, rien qu'une bouffée..".
Ludovic ferma brusquement les yeux, pour cacher un éclair de joie haineuse.
— Voulez-vous un cigare ?
— Vous en avez, jeune homme ? fît Rouscouban, vivement intéressé.
— Oui.
— J'aimerais mieux ma pipe, mais à la guerre comme à la guerre...
— Fouillez dans la poche intérieure de mon veston, à droite... au-dessus des cordes...
Rouscouban s'exécuta, tira un étui de cuir, y prit un cigare, l'alluma, et goulûment, aspira coup sur coup des bouffées voluptueuses... les yeux béatement tournés vers le ciel. L'ancien voleur s'était assis commodément pour jouir en paix de son plaisir et sournoisement, d'un regard invisible sous ses paupières presque closes, Ludovic l'observait.
— Ce cigare, tout de même, a un drôle de goût...
— C'est que vous êtes habitué au tabac français !...
Les bouffées s'espaçaient... devenaient lentes et comme fatiguées... Ainsi fait l'homme qui a faim après les pre-
mières bouchées... Puis une torpeur s'empara de Rouscouban... Il lutta... sa tête tombait sur sa poitrine et se relevait par saccades... A la fin, le cigare à demi-fumé s'échappa de ses lèvres... Rouscouban était endormi... Le cigare contenait un narcotique.
Ludovic attendit quelques minutes... Après quoi, il tordit ses membres à travers les enlacements des cordes qu'il lit glisser... et qui s étalèrent à ses pieds.,. 11 se dressa... s'étira... un moment, il eut l'intention de ligoter Rouscouban à son tour, mais il haussa les épaules... Précaution inutile... Ce sommeil était une prison...
Alors roulant, sautant parmi le chaos des rochers éboulés, Ludovic, à la clarté lunaire, essaya de poursuivre son chemin... en se rappelant les indications de Giovanni.
Il venait de surgir devant les bandits, en désordre, déchiré, ensanglanté par les pointes aiguës des blocs de marbre qui l'avaient happé dans sa course de fièvre et de haine...
— Celui-là est un imposteur et un traître !
Et, penché vers Georges-Claude, il lui jetait dans un défi de colère fratricide :
— Je t'avais dit : « Prends garde ! si je te rencontre jamais entre moi et mes rêves !... Tu seras brisé ! >> Tu n'as pas écouté mon conseil... Tu es perdu !...
— Pas encore ! murmura Georges.
Les bandits s'étaient bousculés et entouraient les deux frères.
Sept poignards les menaçaient...
Et certes, à ce moment, ils couraient tous deux le même danger, sous le souffle de ces bêtes de carnage.
Un mot de Georges les calma soudain :
— Je suis Ludovic Blancafort !... Entre nous, c'est .à vous de choisir...
Et ils reculèrent... Les poignards, hors du fourreau, restèrent dans les mains prêtes au meurtre, mais ils reculèrent, avec une terreur mystéreiuse... jusqu'au couloir sombre et bas de l'entrée de la grotte, barrant ainsi tout espoir de fuite...
De là, Tobia Basile parla :
— Nous n'avons pas à choisir... Faites-vous reconnaître ou, par le Dieu vivant, et par la bienheureuse Madone, vous périrez tous les deux 1 î Je vous donne cinq minutes...
— Cinq minutes, c'est trop I fit Ludovic... Voici la bague de Tiburzi, le Montecalvario ! L'abeille butine le suc délicieux des fleurs ! Et je suis l'homme que Giovanni est venu chercher...
— Je suis cet homme 1 dit Georges... Et voici la bague en or de Tiburzi avec son abeille...
Ludovic eut un cri de surprise... Georges-Claude restait souriant...
Tobia Basile se tourne vers Giovanni.
— Parle, toi ! Lequel des deux est le nôtre ? Lequel est le traître ?
Giovanni s'approche des deux frères... Il les contemple, épouvanté... Ceci est un miracle trop surprenant pour son esprit faible, et il se met à trembler violemment.
— Je ne sais pas ! bégaye-t-il... En vérité, c'est diabolique... Je ne peux rien dire...
Mais Ludovic lui frappa sur l'épaule :
— Rassure-toi, Giovanni... Si le diable a des affaires avec nous, c'est pour autre chose... Et je vais te donner le moyen de reconnaître celui que tu es venu chercher à Paris et dont tu as été le compagnon pendant le voyage... Ce moyen est bien simple... Tobia Basile entendra le récit que chacun de nous va lui faire de ce voyage... à voix basse... Toi, Giovanni, tu te prononceras entre ces deux récits... et tu reconnaîtras le traître à ses mensonges...
— Bien j Bien ! ! hurlèrent les bandits. Tobia Basile s'interposa :
— Le moyen est bon, mais il pourrait nous tromper encore... J'en propose un autre... plus bref, et plus énergique... Ces deux hommes prétendent être tous les deux Ludovic Blancafort... Celui qui, seul, a ie droit de porter ce nom, celui, seul, qui a voulu être des nôtres, prêt à tous les crimes comme nous, celui-là est ce que nous sommes, un bandit... celui-là, le sang ne lui fera point peur, même le sang de son frère !...
Des rugissements de plaisir accueillent ces paroles.* Tobia Basile tendit sa main armée entre les deux jeunes gens épouvantés :
— Que celui de vous deux qui est le bandit Ludovic frappe l'autre en plein cœur... Voici mon poignard... Il n'a jamais manqué son homme...
Un seul des deux s'écarta avec un long cri d'horreur...
C'était Georges-Claude !
L'autre s'était jeté sur le bras du vieux bandit et lui arrachait le poignard.
Et déjà l'arme s'abaissait sur la poitrine de Georges, très pâle, mais calme, lorsque les doigts vigoureux de Tobia l'arrêtèrent au vol.
— Bien... La Mala Vita n'a jamais commis un meurtre sans qu'il ait été précédé d'un jugement... Le traître ne perdra rien pour attendre... Tout à l'heure, tu le tueras !... Ligotez-le solidement vous autres, et jetez ça dans l'autre salle... Il aura le temps de réciter sur lui-même les prières des morts...
Georges ne songea même pas à se défendre.
UiNE TÊTE MISE A PRIX 163
Il savait que toute défense était inutile... Ils étaient huit contre lui !... Huit, parmi lesquels son frère ! ! Ah ! s'ils n'avaient été que sept, et si Ludovic n'avait pas été là !... Mais il avait vu le poignard dans la main fratricide... Et son âme forte avait été envahie par une abominable détresse... par une intolérable et surhumaine douleur !... Contre les autres, il aurait lutté... et il était capable de vaincre... Le crime de son frère le rendait défaillant... Et pendant que les bandits le martyrisaient et faisaient craquer ses membres sous les cordes, il tourna un fois son regard vers Ludovic, qui détourna le sien...
Car les yeux de Georges étaient remplis de larmes... larmes de tendresse et de pitié.
Saracino, le colosse, le prit à bras-le-corps et alla le jeter comme un paquet dans la petite salle où tout à l'heure, autour du feu, les bandits attendaient.
Alors, il y eut un long silence. Les sept misérables frissonnaient encore, au danger qu'ils venaient de courir. Ils avaient repris leur place de chaque côté de la roche de marbre derrière laquelle, comme un juge, se tenait Tobia Basile.
Et tous, sauf Giovanni, ils s'étaient de nouveau masqués de leurs foulards.
Tobia Basile fit signe à Giovanni de s'approcher.
Le bandit obéit. Il chancelait et roulait des yeux exorbités.
— C'est toi qui nous as conduit ce traître. Tu as mérité la mort...
— Cet homme n'a pas mérité de mourir et vous tous, vous vous seriez laissés tromper comme lui... dit Ludovic. N'avez-vous pas hésité vous-mêmes devant mon frère et devant moi.
Des voix sourdes protestèrent en faveur de Giovanni...
— C'est vrai ! Il y a du diable là-dedans, et Giovanni n'est pas coupa.ble...
— Soit !... Puisqu'ils le veulent, nous oublierons... Va ! tu as la vie sauve...
Brièvement, sur une invitation de Tobia Basile, Ludovic raconta le guet-apens où Giovanni et lui avaient été surpris.
— Mais alors, il y a, là-haut, dans les roches, un complice du traître ?
Déjà Spoleto et Chiavone s'élançaient vers le couloir de sortie.
— Rassurez-vous... Cet homme dort et dormira longtemps... Je vous le livrerai...
Les bandits s'arrêtèrent, consultèrent Tobia qui leur fit signe de revenir.
— Il y a une trahison dont le châtiment ne doit pas se
faire attendre, dit Basile... Cette affaire réglée, nous aurons l'esprit plus libre pour causer... En ce moment, vous n'êtes plus seulement des compagnons de la Mala Vita, vous êtes des juges... En est-il un parmi vous, selon notre coutume, qui veuille prendre la défense de l'accusé ?... Il le peut... Il est libre... Personne ne lui en gardera rancune... C'est notre loi !... Que celui-là s'avance au milieu de nous, et qu'il essaye de sauver cette vie !...
Tout d'abord, il n'y eut pas un geste. Il n'y eut pas un mot...
Mais tous les regards étaient fixés sur Ludovic...
Ludovic était blême !... De grosses gouttes de sueur froide roulaient sur son front. Il traversait une crise terrible... une torture de damné... Disons tout ! Oui, un quart d'heure auparavant, dans la folie de sa rage, il voulut tuer, il allait tuer, sans la main de Basile qui arrêta le forfait abominable... Mais la colère s'était apaisée... Il avait eu le temps de se reprendre... et il restait frémissant, horrifié !...
Il s'avança de quelques pas et d'une voix qu'il essayait vainement d'affermir :
— Tobia Basile... ne demande pas que je le condamne... Trouve bon que je le défende... Cet homme est mon frère...
— Tu voulais le tuer tout à l'heure ?
— Il fallait me laisser faire... J'étais fou ! Tobia Basile eut un sourire sinistre...
— J'espère, pour ta propre vie, que tu seras fou tout à l'heure encore... Du reste, toi seul, ici, n'as pas le droit d'élever la voix en faveur du traître... Tu n'es pas des nôtres...
— Ainsi, je ne suis des vôtres que pour un meurtre atroce...
— Nous avons besoin que tu nous donnes des arrhes... Un peu de sang à tes mains blanches t'attachera à nous plus étroitement... C'est du sang qui ne se lavera jamais...
Des rires fusèrent sourdement, pareils à des miaulements de tigres.
Tobia Basile reprit :
— Puisque personne ne le défend, nous jugeons... Quel châtiment le traître a-t-il mérité ? Parle le premier, Saracino !
— La mort !...
— Chiavone, parle î
— La mort...
— Spoleto ?
— La mort...
— Giovanni ?
— La mort... Et si celui-là recule, je réclame l'honneur de prendre sa place...
— Anastasia ?
— La mort !...
— Spoliani, le plus beau de nos compagnons ?
Une voix tendre, musicale, une voix de femme, répondit avec un doux sourire :
— La mort ! 1
Tobia Basile se leva, se signa et dit gravement :
— En foi de quoi nous avons condamné cet homme à mourir... Il sera fait ainsi !...
Cela était grotesque et ceia était presque tragique... Tobia Basile reprit :
— Les coutumes de la Mala Vita exigent que la sentence une fois déclarée, le nom de l'exécuteur soit tiré au sort... Mais nos coutumes ne sont pas immuables... Il est nécessaire que l'homme meure par la main que j'ai désignée...
Il jeta son poignard aux pieds de Ludovic.
— Tu as entendu et tu as compris ?
Ludovic inclina la tête... par deux fois... Il ramassa le poignard... le considéra d'un regard hébété... Il palpa cette lame, en essaya le tranchant et la pointe aiguë...
— Viens !... Et frappe devant nous ! dit Basile...
Une terrible tempête dans ce cerveau ! L'horreur du monstrueux attentat ! Et avec cela, la rage de sombrer au moment où il touchait au port !...
— Marche ! Obéis ! faisait la voix de Basile.
Ludovic ne marchait pas, n'obéissait pas. Quelque chose d'invincible lui enchaînait les pieds... Au lieu d'avancer, il lui semblait qu'une montagne, qui accourait ver.s lui, le refoulait en arrière... Il devenait fou ! Des cloches sonnaient au loin, lentes et tristes, ct.mme des tintements funèbres de funérailles... Des voix s'élevaient qui hurlaient des paroles maudites... Des bêtes grimaçaient avec des danses de furie, autour de son corps...
Tobia Basile le secoua rudement, d'une poussée à l'épaule... Cela l'éveilla :
— Si tu hésites... vous mourrez tous les deux... Giovanni, prépare-toi ! !... Hésites-tu ?...
Giovanni se rapprocha de Ludovic. Ses yeux luisaient. C'était un des plus redoutables de la Mala Vita, par sa ruse, par sa force et par sa cruauté...
Ludovic bégayait, inconscient, dans l'horrible cauchemar de cette minute impossible :
— Mais non, mais non, je n'hésite pas !...
Mais ses genoux fléchirent. Il trébucha, faillit tomber. Tous, ils ricanèrent... Il se redressa.
On dit que les noyés revoient toute leur vie, dans ses
détails, en un éclair, à l'heure suprême. Devant les yeux de Ludovic, toute sa jeunesse, si courte, reparaissait, avec ses deux parts si distinctes, celle qui revenait à Georges-Claude et qui s'était passée si heureuse, l'autre qui revenait à Lauvoyer, déjà torturante et criminelle... Et de même qu'il avait eu deux jeunesses, il y avait en lui deux hommes... le frère, le bandit... Lequel des deux triompherait de l'autre ?... Allait-il briser l'obstacle, d'où qu'il vînt, comme il s'en était vanté jadis ?... Allait-il courber le front et se déclarer vaincu, à la première rencontre ?... Où étaient donc ses rêves ? ses idées de luxe ? ses ambitions effrénées ? la soif du plaisir ? ]es orgies entrevues ?... Tout cela devait donc s'évanouir au premier souffle de tempête ?... sans même qu'il eût combattu ?...
Et Zizi ? la douce vierge aux larges yeux rieurs ? ? Zizi qu'il aimait d'une passion malsaine peut-être, mais d'une passion profonde, démesurée ?...
Zizi, à laquelle Georges-Claude avait renoncé î Zizi, qu'il était sûr de dompter, petite sauvage, comme elle-même domptait ses fauves !...
Tout, cela, donc, s'effondrait... pêle-mêle... et au milieu de tout cela il laissait la vie...
Car autour de lui les poignards veillaient et ne l'épargneraient pas ! !...
A moins ! !...
A moins que l'arme qu'il étreignait d'un geste maladif, que l'arme qui lui brûlait la main, ne se plongeât dans ce cœur de pitié et d'amour, dans ce pauvre cœur de Georges- Claude...
Tobia Basile le poussa dans l'étroit couloir de roches qui séparait les deux grottes.
— Entre et frappe !... C'est ta vie que tu joues !... Et Ludovic entra, se courbant, titubant, aveugle. Son souffle rauque était celui d'une bête à l'agonie. Les bandits le suivaient. Les sept lanternes éclairèrent ensemble le vestibule...
Alors, il y eut sept cris, en un seul, de rage et de folie furieuse... Les cordes qui liaient Georges se carbonisaient lentement dans le foyer... Une odeur de chair brûlée flottait... laissant deviner au prix de quelle atroce souffrance le fugitif s'était délivré de ses liens. Georges-Claude n'était plus là...
Et Ludovic, à bout de forces, venait de s'évanouir ! ! Après le premier effroi et la première fureur, l'idée de vengeance et la poursuite... Trois des misérables s'élancent dans le sentier coupé de rochers, où s'entremêlent les abîmes, mais qui leur est familier, où ils n'hésitent pas, où rien ne les retarde.
Les autres sont rentrés dans la salle des Chauves-Souris
où ils ont transporté le corps de Ludovic, qui a l'immobilité d'un cadavre et ils attendent.
Ludovic revient à lui, reprend lentement la suite de ses idées...
Un regard, affolé, sur ceux qui sont là... un regard dans cette salle... Ce qu'il cherche, c'est Georges-Claude, mort sans doute, avec un poignard dans la poitrine... Georges qui avait réussi à s'enfuir, pas pour longtemps, hélas !... Mais rien, pas une trace de meurtre, ne lui révèle qu'un drame s'est passé et comme ils ne sont plus que quatre autour de lui, il devine que les autres se sont lancés au dehors...
Tout à l'heure, quand ils rentreront, qu'annoncerontils ?
Un échec, ou le triomphe sanglant de leur farouche colère ?
Ceux qui restent ont abaissé de nouveau, nous l'avons dit, leurs bonnets jusqu'aux sourcils, se sont enveloppé la figure jusqu'aux yeux avec leurs foulards. Les regards sombres brillent dans la demi-obscurité et ne perdent pas de vue Ludovic.
Une demi-heure se passe ainsi, dans un silence absolu...
Puis, un des trois bandits rentre, se voile le visage en rentrant, et sans un mot va reprendre sa place à la droite de Tobia Basile...
C'est Chavione..,
— Mort ?
L'homme, haletant d'avoir couru, répond par un signe de tête négatif. Et un sourd grondement de fureur trahit leur déconvenue à tous. Georges et son complice vont-ils leur échapper ?...
Un second des bandits s'avance... comme l'autre... et Basile demande encore :
— Saracino, l'as-tu rejoint ?... Car si tu l'as rejoint, il est mort ?...
Le même geste découragé de l'homme leur prouve qu'il n'a pas réussi...
Et ce geste est reçu par le même grondement.
Des minutes se passent encore... Un peu de bruit vers le couloir... Un troisième bandit y apparaît, qui achève de se masquer avec un large foulard rouge...
OK seul parmi tous, Anastasia avait, un foulard rouge...
Il s'est arrêté, une seconde d'hésitation, en entrant dans la salle... puis est allé prendre sa place, à côté des autres... Il se laisse tomber sur une roche, à bout de souffle... Cet homme représente le seul espoir que leur vengeance est accomplie, et Tobia Basile demande, comme il l'a fait deux fois :
— Est-il mort, Anastasia ?
Derrière le foulard rouge, la voix étouffée répond :
— Pas lui ! !
Mais l'homme a jeté sur le marbre, devant Basile, un poignard sanglant jusqu'à la garde.
— Son complice ?...
— Oui, fait Anastasia...
^Jn grognement de joie... C'est une satisfaction donnée à leur haine... Un des deux est mort ! !
L'autre — Georges-Claude — ils sauront bien le retrouver plus tard ! !...
Les mystères de la « Mauvaise vie ».
Ludovic s'est ressaisi... Son sang-froid lui est revenu... Pas encore aguerri contre le crime, il s'est effondré tout à l'heure devant un meurtre, et quel meurtre ! Maintenant, il se sent soulagé, comme plus libre... Toute faiblesse a disparu... Mais ces hommes qui viennent d'être trahis, et qui se sont confiés à Georges-Claude, il sent qu'il faut les reconquérir... L'instinct lui crie qu'en ce moment il n'a pas devant lui des alliés et des complices... Il a devant lui des adversaires, même des ennemis... Il a besoin de les gagner à sa cause et il n'attend point, pour parler, qu'on l'interroge...
Il dit ce qu'il est, ce qu'il veut, comment il a connu Tiburzi... Et aux premiers mots, ces hommes reconnaissent, en Ludovic, une âme pareille à leur âme. Ces regards qui brillaient sous les foulards perdent de leur acuité... Des flammes de joie passent, au tableau qu'il fait de la fortune énorme vers laquelle il les conduira sûrement.
— Entre nous et cette fortune, sur laquelle ïobia Basile me renseignera, se dressent des obstacles qui ne viendront pas seulement de Gasparone... Des héritiers existent.
— Tu les connais ?
— Tous î
— Il faut, qu'ils disparaissent ! Tous, à l'exception d'un seul...
— Sauf un !... Je choisirai celui qui survivra...
— Leurs noms ?
— Joanny, un jeune garçon de vingt ans, moitié mendiant, moitié pêcheur... Saint-Cast, qui habitait Saint- Pétersbourg, et qui est au bagne en Sibérie... et les deux enfants du forçat, un garçon et une fille, celle-ci âgée de quinze ans, l'autre de douze ans...
UNE TÊTE ivflSE A PRIX 1C>9
— Que comptes-tu faire du forçat ?
— Il finira de misère, ou sous le knout, au bagne...
— De son fils et de sa fille ?...
— Ils mourront dans la neige sibérienne, de froid et de faim, ou sous la dent des loups...
-- Il restera le mendiant Joanny. .
— Je lui apprendrai, s'il ne les connaît, les trois vices qu'il faut pour le retenir en mon pouvoir... la gourmandise, la luxure et la paresse... et je lui donnerai l'or qu'il voudra pour les satisfaire... Sa volonté deviendra la mienne...
— Et pour accomplir cette œuvre, combien demandes-tu d'années...
— Un an ! !...
— Pas un jour de plus... Ce serait trop tard... Je te dirai pourquoi l'année 19(38 doit marquer la fin de nos efforts, notre triomphe ou notre défaite.
— Je m'en souviendrai !...
Tobia Basile demeura un instant silencieux. Il examinait Ludovic avec une attention singulière. Et l'on aurait pu remarquer, de temps à autre, chez les bandits qui l'entouraient, des frémissements de surprise, aux réponses du jeune homme...
— Tu. es jeune... Tu as vingt ou vingt-cinq ans... Tu semblés au-dessus de nous par ta naissance, par ton éducation-, par le monde où tu as vécu... et vraiment, Blancafort, on dirait que ton âme est plus noire que la nôtre. Qui donc t'a élevé et t'a fait ce que tu es ?
Ludovic se redressa et dit, sourdement, très pâle :
— Mon père !... C'est lui qui m'a fourni l'arme qui me servira... Vous avez vos poignards, moi j'ai mieux que cela... J'ai la haine qui divise les amis et les fait s'entretuer... J'ai la calomnie qui pulvérise les affections... J'ai la jalousie horrible qui crée les meurtres... J'ai l'orgueil, l'envie, la colère... J'ai le diable...
— Tu es le chef qu'il nous fallait... Nous sommes prêts à te recevoir... mais auparavant... nous avons à nous occuper de l'homme qui est condamné à mourir...
Il écrivit sur huit feuilles égales, arrachés à un calepin crasseux, les huit noms de ceux qui se trouvaient là et les jeta pêle-mêle dans le creux d'une pierre :
— Sur les fonds de la Mala Vita, nous payerons mille lire la tête de ton frère à celui qui nous l'apportera... Les trois premiers noms qui vont sortir désigneront les trois d'entre nous q«i seront chargés de l'exécution de ce jugement... Avance... tire toi-même les noms de ceux qui seront les meurtriers...
Ludovic s'avança, obéit machinalement... prit un bulletin qu'il tendit à Basile*
170 ZIZI-LA-GXJEUSE
Et Tobia Basile lut le nom qui s'y trouvait inscrit :
— Spoliani !...
Ludovic fit de même pour le second bulletin et Tobia Basile proclama :
— Saracino...
Et le troisième bulletin donna le nom du troisième assassin :
— Anastasia !...
C'était le bandit au foulard rouge qui tout à l'heure avait jeté devant ses complices son poignard ensanglanté... Il écouta son nom sans faire un geste...
— Allez ! dit Basile... Et que cet homme ne sorte pas vivant de la Sicile...
Ils sortirent ; Anastasia le dernier et comme à regret... Ses petits yeux vifs, à peine visibles entre le foulard et le bonnet avaient un étrange éclat... On eût dit, tout à la fois, une ironie de gavroche et une joie immense... Et son regard s'étant posé un instant sur Ludovic, celui-ci tressaillit brusquement comme à l'éveil d'un souvenir. Il lui semblait qu'il avait déjà vu ces yeux-là quelques part... Puis, Anastasia tourna le dos, se faufila dans le couloir avec la souplesse d'un reptile, et la vision disparut...
Les événements de ce récit sont si étranges, si en dehors de la criminalité habituelle, et, pour ainsi dire, régulière, que l'auteur a besoin d'ouvrir ici une parenthèse. Au moment même où il écrit ces lignes se préparent en Italie les débats d'un procès retentissant où vont comparaître des affiliés de la Camorra et de la Mala Vita, au nombre de quarante-cinq, chargés des plus graves accusations, meurtres, vols, extorsions, etc.. Au moment où ces lignes paraîtront, peut-être les débats seront-ils terminés, et assurément ils auront révélé bien des machinations, d'extraordinaires intrigues, des drames longtemps entourés de ténèbres, et surtout ils auront mis au jour, une fois de plus, les coutumes secrètes d'une association puissante, qui jadis joua un rôle politique, mais qui, bientôt, s'infiltra des pires malfaiteurs... Le procès, vertigineux comme le plus vaste et le mieux ourdi des romans, qui va se plaider, se plaide ou s'est plaidé à Rome, avec une armée de plus de cinq cents témoins, n'ouvrira pas toute grande la source des scandales et des révélations. Bien des tragédies domestiques resteront dans l'ombre, soit parce que les acteurs sont morts ou se sont dérobés à îa dernière heure ; soil parce que des preuves attendues, escomptées, auront été anéanties dans l'effroi de menaces mystérieuses. C'est unq de ces tragédies que nous racontons, et, pour ne point h changer d'atmosphère, nous devons l'envelopper dans le? rites ténébreux, l'expliauer par les lois sanguinaires oïl
UNE TÊTE MISE A rRIX 171
bizarres qui se sont perpéiués depuis le xvn8 siècle, où les Camorristes commencent à participer à l'histoire de Naples, jusqu'à nos jours, où ils ne participent plus qu'à ses crimes...
Dans ia grotte des Chauves-Souris, Ludovic n'avait plus devant lui que quatre des affiliés : Spoleto, ïe rusé compagnon qui avait éventé deux ennemis dans Georges-Claude et Rouscouban ; Chiavone, le colosse ; Tobia Basile et Giovanni.
Basile avait repris sa place derrière le semblant de tribunal formé par la roche.
— Tu veux être des nôtres ? dit-il à Ludovic.
Celui-ci n'ignorait point par quelle épreuve il allait passer.
Il répondit :
— Je le voudrais, sans être obligé de franchir tous les grades...
— Nous n'avons pas de lois écrites et nos règlements se transmettent par l'usage. Rien ne s'oppose, du reste, à ce que tu sois picciotto di sgarro ; si tu remplis nos conditions de courage et de sang-froid, tu seras sur-le-champ reçu parmi nous camorriste...
— J'aspire à mieux que cela... dit Ludovic méprisant... Je ne me contenterai pas d'être un simple « garçon », je veux être votre chef, ainsi que l'était Tiburzi... C'est à cette seule condition, à mon tour, que je subirai vos épreuves... que je me soumettrai à vos coutumes...
Tobia Basile garda le silence. Son regard attentif alla consulter chacun des compagnons. Ils baissèrent la tête par deux fois. Ainsi que l'avait dit en mourant Tiburzi, à Chicago, ces hommes avaient besoin d'un chef pour les guider... Agissant par eux-mêmes, ils étaient réduits à l'impuissance... Et tous les jours, Gasparone, acharné à leur perte, émiettoit leur bande par le meurtre ou la disparition de l'un d'entre eux...
— Soit ! dit Basile... Tu as la bague à l'abeille d'or... Garde-là! Mais ta ressemblance avec ton frère peut faire renaître, aussi bien pour toi que pour nous, des dangers à chaque pas... Et ton frère aussi a la même bague... Tout à l'heure, nous aviserons...
Il fit un signe aux bandits :
— L'épreuve du sang-froid ! dit-il. Giovanni t'a renseigné...
Ils se réunirent l'un contre l'autre, à genoux... A genoux, lui aussi, Ludovic se plaça devant eux... Et par-dessus les quatre hommes en cette posture, Tobia Basile laissa tomber à plat une pièce d'une lire...
Du même coup, trois poignards s'abaissèrent avec une
adresse effrayante sur la pièce d'argent pour la transpercer... L'épreuve consistait, dans le même temps, pour Ludovic, à s'emparer de la pièce sans être frappé par les pointes aiguës.
Trois fois, Basile laissa tomber la pièce.
Trois fois les poignards s'abattirent...
Et trois fois, sous les lames, avec la rapidité de la foudre, Ludovic retira la pièce, sans être même effleuré... Une hésitation et sa main eût été trois fois transpercée de part en part...
Tobia Basile lui tendit alors son poignard :
— Tu sais à quoi tu t'engages ?
— Giovanni m'a prévenu... Je dois accepter un duel au couteau avec un des compagnons.
— Voici Chiavone qui t'attend... Ce duel est une épreuve... Tu ne dois tirer qu'aux bras... Un coup à la poitrine, à ton adversaire, est déloyal... Et la déloyauté entre nous est punie de mort...
— Je sais ! Je sais | fit Ludovic avec un geste d'impatience.
Chiavone était le plus redoutable tireur de couteau de la bande. Il enleva sa chemise et étala avec orgueil son torse d'hercule. Ludovic l'avait imité et sous la blafarde lumière des lanternes apparut sa large poitrine, sortirent ses bras, sur lesquels couraient les ondulations des muscles, à chacun des moindres mouvements...
Et la lutte entre les deux hommes commença, rusée, attentive, sans haine... Chiavone avait rabattu son foulard qui masquait sa bouche, pour mieux respirer...
— Tiens-toi bien, garçon ! dit-il en souriant.
— Tiens-toi mieux, mon maître ! fit Ludovic...
Dès les premières passes, on vit qu'ils étaient de force égale... La vigueur athlétique de Chiavone ne lui eût servi que dans une lutte à mort. L'agilité et l'adresse de Ludovic lui étaient plus utiles. Son couteau s'enfonça de deux centimètres dans le bras du colosse.
La blessure mettait fin au combat...
Chiavone tendit son bras d'où le sang coulait en rigole rouge.
— Bois ! dit Tobia Basile.
Et Ludovic but... Après quoi, les deux hommes s'embrassèrent sur le front... Ensuite, Tobia Basile embrassa Ludovic, puis ce fut le tour de Giovanni et de Spoleto.
Ainsi était, depuis des siècles, la coutume, qui dure encore...
Tobia Basile plaça les couteaux en croix sur le tribunal.
— Prête serment... Tu seras fidèle à tes associés... tu seras l'ennemi de la justice... Tu seras l'adversaire de tous les policiers... Tu ne dénonceras pas tes compagnons... Tu
les aimeras... Tu donneras ta vie pour eux au besoin comme ils donneront leur vie pour toi...
— Je jure !
— Sous peine d'être jugé par nous et condamné à mort !
— Sous peine de mort ! dit Ludovic avec un sourire de dédain...
Tout à coup, Tobia Basile se mit à siffler une modulation singulière, heurtée... C'était le chant bizarre surpris par Rouscouban, une première fois, dans les ruines du théâtre de Taormine, qu'il avait retenu et dont il s'était lui-même servi deux jours après pour éloigner Giovanni dans les roches...
L'avertissement suprême des bandits pour se reconnaître, en cas de danger, pour s'avertir et se demander du secours, dans le dialecte napolitain :
— Oi né, frasetenne, en chiove /... « Garçon, rentre, car il pleut ! »... Tu lui apprendras notre chanson, Giovanni ?... dit Basile... Désormais, il est des nôtres !
— Mais pour ne point le confondre avec son frère ?...
— Il subira le sfregio : De gré ou de force, balafre-le, Giovanni !...
Ludovic recula de deux pas... Il avait conservé son poignard à la main.
— Si vous voulez une zumvata sérieuse, jusqu'à la mort, dit-il, je vous attends...
— Maître, dit Basile, ce qui s'est passé cette nuit ne doit point se passer une seconde fois... Il faut que nous sachions distinguer entre toi et ton frère... Ne crains rien... Giovanni est adroit, et tu ne seras pas défiguré !... Il faut te résigner, maître... Nous t'appartenons, mais tu nous appartiens... Jette ton poignard...
Ludovic obéit... Leurs lois sont inexorables... Un refus, et c'était la mort !...
Giovanni s'approcha et, sur la joue gauche, fit une entaille profonde... Ludovic souriait... mais ]e sang l'inondait et ses yeux eurent un éclair sinistre...
— Garçons, dit Basile, nous le reconnaissons comme chef!
Alors, ils sortirent un à un, remontèrent lentement dans les ébouiis... La nuit faisait place au gris du crépuscule. Les choses, vaguement, s'entrevoyaient, se devinaient autour d'eux... Et, quand ils furent tout en haut des roches, le soleil se leva, éclairant les splendeurs incomparables d'un paysage unique au monde : la mer d'Ionie ruisselante de lumière, les montagnes bleues de la Calabre ; à leur droite, l'Etna, qui n'avait cessé de gronder toute la nuit, et dont les laves gagnaient maintenant les maisons et les vignes lointaines... Le vieux château de
ïaormine au-dessus d'eux, et les murailles encore debout, les colonnes tronquées, les fûts de marbre, l'immense amphithéâtre endormi sur son rocher...
Au moment où ils allaient se séparer, un cri aigu les fit tressaillir...
Giovanni s'était éloigné d'eux... et, à deux cents mètres, juché en haut d'une pierre, il les appelait avec des gestes épouvantés...
Ils accoururent... et quand ils furent auprès de Giovanni, celui-ci, pâle, montra d'un signe, en silence, une cavité à ses pieds...
Dans cette cavité, il y avait le cadavre d'un homme frappé d'un coup de poignard... L'homme était dépouillé de ses yêtements... Ils le reconnurent... Et ce fut le même cri :
— Anastasïa !
En même temps, Ludovic se rappelait la rapide vision, sous le bonnet, au-dessus du foulard rouge, de deux yeux de gavroche emplis d'une gaieté extraordinaire et de bravade.
Et un nom. tomba de ses lèvres, avec terreur, devant tant de témérité :
— Rouscouban était là et a tout entendu !
A leurs pieds, au long de la côte, une tartane s'élançait vers la haute mer... C'était la Santa-Teresa. Deux hommes étaient couchés à l'arrière, pendant que Bepo et Domenico veillaient à la manœuvre... Et, à travers d'énormes bouffées de la fumée d'une pipe, l'un d'eux, tordu par le rire, disait à l'autre :
— Mon fils, tu connais tout... sauf un point... Ils t'ont condamné à mort et ta tête est mise à prix... Mille francs, petit, c'est peu !... J'ai été humilié... Tu vaux mieux que cela !...
D'en haut, Ludovic étouffa un grondement de rage... Il avait reconnu son frère !
Zizi dans ïa cage aux tigres.
Tout Paris fut au cirque Dirko, en cette après-midi. La renommée de Zizi, sa beauté, l'étrange puissance qu'elle possédait sur ses fauves, avaient traversé l'Océan, avaient précédé son arrivée, éveillé jusqu'à la fièvre la curiosité publique, et Dirko, en manager adroit et plein d'expé-
rience, avait encore surexcité la curiosité autour de la jeune fille par une publicité formidable.
Dans tous les mondes, des faubourgs aux quartiers les plus riches, dans toutes les familles, de cercle en cercle, la même question :
— Irez-vous voir Zizi ?
Zizi n'avait point encore paru, on ne la connaissait pas, si ce n'est quelques rares privilégiés, et déjà elle était célèbre ; mieux, elle était populaire.
Pourtant, depuis son arrivée à Paris, Zizi était triste. Sur ses lèvres si fraîches, le sourire, qu'on était habitué à y voir, avait disparu. Les yeux troubles, parfois fatigués et cerclés d'une meurtrissure, n'avaient plus leur éclat de jeunesse triomphante.
Zizi, délaissée et amoureuse, cachait à tous le secret de son cœur.
Elle souffrait, et, trop fière, gardait pour elle sa souffrance profonde.
Dirko s'inquiétait. Il avait une affection véritable pour cette fillette, dont il avait fait la fortune, soit, mais qui le lui avait bien rendu.
A plusieurs reprises, il avait interrogé Zizi.
Mais Zizi n'avait rien répondu, et comme une fois qu'il avait voulu insister, il avait surpris soudain des larmes dans ces beaux yeux, Dirko s'était tu.
La veille de la' représentation, seulement, il dit :
— Es-tu en forme ?
— Jamais je ne me suis sentie si vaillante et si pleine de sang-froid...
— Tu n'as pas de méchants pressentiments ?...
— D'où viendraient-ils ? Est-ce que je ne connais pas mes lions et mes tigres ?
— Il y a des bêtes qui font plus de mal que les tigres et les lions...
Elle resta un instant pensive, puis elle murmura avec un hochement de tête :
— Tu veux dire : les hommes, n'est-ce pas ?... Tu veux parler d'Holmcroft ?
— Oui...
— Hoïmcroft me porte bonheur... et ne gagnera iamais son pari !
Le matin du fameux jour, Dirko, au cirque, reçut une dépêche... Elle était de Zizi : « Ne me demande point de paraître dans la cage. C'est au-dessus de mes forces ! » Que s'était-il passé ? Il bondit dans son auto et se fit conduire rue Mansart... Zizi, étendue sur son lit, était pâle comme une morte !
Aux paroles affectueuses de Dirko, elle ne répondit que par une crise de sanglots,
Et quand, enfin, elle put reprendre un peu de calme, elle lui désigna, d'un geste, une lettre qui traînait sur le tapis, une lettre a demi déchirée, froissée, piétinée avec rage. Dirko la ramassa et la lut. Elle disait, anonvme, perfide comme le poison :
« Celui que vous aimez est indigne de votre amour... Cher- » chez-le tout à l'heure, lorsque vous paraîtrez en plein » triomphe, cherchez-le dans une des premières loges du » cirque et vous le verrez, vous narguant, sans pitié pour » votre tendresse et pour votre beauté, vous le verrez, » entouré de filles qu'il ne quitte guère, et penché sur » celle dont il a fait son amie... Oubliez-le et méprisez- » le ! ! »
— Tu aimes donc ? fit Dirko avec douceur.
Elle lui conta, en pleurant, son enfance et le secret de son cœur. Cela lui fit du bien. Au fur et à mesure qu'elle parlait, tout son courage contre la vie remontait en elle.
— Tu as donc confie ce secret à un autre que moi ?
— Jamais... à personne, si ce n'est à ma grand'mère... Elle est infirme, paralysée... Une indiscrétion ne peut venir d'elle...
— En ce cas, une seule explication est possible... C'est ton Georges-Claude lui-même qui se sera vanté... Tu as mal placé ton cœur, ma pauvre Zizi ! Cette lettre sans signature est d'un lâche, mais elle te donne pourtant un bon conseil... Oublie ! Méprise ! L'oubli et le mépris viendront... En attendant, sois courageuse... Souviens-toi de ce que j'ai fait pour toi... Ne point paraître à la représentation de cet après-midi, c'est me ruiner et c'est te perdre... Je connais le caractère mobile des Parisiens... Ils vont d'un extrême à l'autre... Aujourd'hui, sans t'avoir vue, ils te portent aux nues... Si tu leur causes une déception, demain ils t'aviliront... Réfléchis !...
Elle tendit la main bravement.
— J'irai ! Et je te promets un spectacle comme tu n'en verras pas souvent...
Il ne prit point garde à cette parole énigmatique, à ce qu'elle avait de mystérieux et de menaçant. Il partit, rassuré, en la regardant debout et souriante.
— Oui, murmurait Zizi, j'irai et je n'en reviendrai pas... Holmcroft gagnera son pari !
A trois heures, elle était dans sa loge, que des mains inconnues avaient remplie des fleurs les plus merveilleuses, les plus rares... Toujours il en avait été ainsi, partout où elle était passée... Hommages à sa jeunesse, à sa beauté... Hommages d'admirations et d'amours ignorées... Hommages qiii, parfois, s'accompagnaient de cadeau^
splendides, bagues passées dans un humble bouquet, colliers entourant des fleurs , et qu'elle jetait à Dirko, après la représentation, en lui disant :
— Pour nos pauvres !...
Elle était habillée, ses formes graciles et délicates moulée$ dans un maillot noir... Bien qu'elle fût très pâle et qu0 ses grands yeux bleus fussent empreints d'un immense désespoir, jamais elle n'avait été plus jolie. Elle donna un dernier arrangement aux deux lourdes tresses d'or de ses cheveux, retenus par des rubans bleus et resta ainsi un moment devant la psyché de sa loge, ses bras nus jusqu'aux épaules relevés par dessus sa tête.
Et elle se dit, en un souffle, très bas :
— Zizi, pauvre Zizi ! Tu seras très belle pour mourir !... Quand elle parut devant la loge où rugissaient les
fauves, pour saluer de son sourire ce public parisien qu'elle affrontait pour la première fois, ainsi qu'elle avait l'habitude de faire en Amérique, il y eut, au long des jumelles braquées sur la jeune fille par les dix mille spectateurs qui se pressaient dans l'immense hippodrome, un murmure d'abord sourd et ensuite grandissant comme une tempête... C'était les admirations qui venaient de partout, dans les gradins et les loges... Et, tout à coup, cette multitude, sous une décharge électrique, s'émut profondément devant tant de jeunesse et de grâce, et ce fut une longue acclamation, infinie, renaissante... Sur la plateforme qui s'avançait devant la cage, Dirko avait conduit Zizi par la main et s'était retiré, la laissant seule...
Zizi souriait... Ces acclamations lui laissaient le temps d'examiner la foule, tout en paraissant se livrer à elle, tout en ayant l'air de savourer son triomphe...
Son regard aigu, où l'approche de la mort horrible qu'elle cherchait concentrait sans doute des rayons intenses, reconnut parmi ces milliers de têtes, les deux têtes qu'elle désirait voir... deux visages qu'elle savait retrouver...
D'abord, Holmcroft, impassible, au premier rang...
Zizi se tourna vers lui et, du bout de sa fine main nue, lui envoya son baiser railleur.
Holmcroft alors, se dressa d'un geste automatique, ôta son chapeau et salua, grave.
Des bruits de voix circulèrent de rangées en rangées.
On se pencha pour apercevoir l'Américain.
— L'anthropophage ! L'anthropophage !...
Puis, le regard de Zizi, fouillant les loges, s'arrêta pour la seconde fois.
Elle devint un peu plus pâle, car la lettre lâche n'avait point menti !... Là, devant elle, entouré de trois jolies filles en toilettes élégantes* un jeune homme se penche pouf
mieux la regarder et, ensuite, l'ayant vue, échange en souriant des reflexions avec s-es compagnes. Et, sans doute, ce qu'il vient de dire est une louange à la beauté de l'enfant, car l'une d'elles en est jalouse et le frappe gentimei de son éventail... Et Georges-Claude — Zizi a reconnu Georges-Claude — a mis un baiser tendre sur la main qui vient de le frapper...
Ce n'est rien, ce petit drame de coquetterie... cette petite scène parisienne...
Ce n'est rien, puisque Zizi va en mourir î Et qu'est-ce que Zizi ?...
Elle a salué le public une dernière fois, et, pendant que les acclamations redoublent, elle dit :
— Admirez-moi, puisque je suis inutilement belle... Vous ne me reverrez jamais plus !...
Dans le tumulte de ce triomphe, qui aurait pu l'entendre ?
D'autres que Zizi, chez Dirko, se chargeaient de certains exercices avec des ours, graves bêtes civilisées venant chercher un morceau de sucre entre les dents du dompteur. On savait que Zizi se réservait pour des luttes moins pacifiques. Les animaux féroces, venus au monde et élevés dans la ménagerie, présentent moins de danger que ceux qui ont été pris, dans le désert des grandes forêts, en pleine force et domptées ensuite. Ceux-ci n'obéissent pas toujours à la cravache qui les fouaille, à la fourche aiguë qui les blesse... Ils sont sujets à des caprices redoutables et il faut, pour les dominer, même un instant, une singulière force d'âme, une surprenante maîtrise... Il faut mieux ! Il faut qu'à une certaine minute de ce conflit où la vie du dompteur est réellement en danger, s'établisse entre lui et la bête, entre l'animal divin qu'est l'homme et la monstrueuse bête de carnage qu'est un lion, un tigre, une sensation rapide, morale, où la bête perçoit au fond de son lourd cerveau qu'elle est inférieure à l'homme... Que l'homme n'est pas seulement le maître de par le hasard, les soins qu'il donne, les corrections qu'il inflige, mais qu'il est le premier parce qu'il doit l'être, et parce que c'est son droit, de par la création des choses... Cette minute est fugitive... Elle passée, la férocité reprendra le dessus... Mais un instant la bête aura été domptée... Entre l'homme et la bête, si l'électricité ne s'établit pas, l'homme est perdu... la bête est la plus forte... Les muscles, les dents et les griffes valent mieux que le cerveau... Et avec les animaux sauvages, pris en pleine liberté, contraints à l'esclavage, l'homme doit lutter contre le souvenir... le souvenir qui reste dans ces yeux larges, superbes et profonds des vastes horizons où l'homme n'apparaît que rarement, des bois impénétrables, des chasses furieuses après la proie qui ne se
défend que par la vitesse, et des carnages où le sang coule sur le iaufle qui tressaille de volupté, où les membres palpitent dans la mâchoire puissante qui gronde en les broyant...
Dirko avait dit à Zizi : « Il y a des bêtes qui font plus de mal que les tigres et les lions. Ce sont les hommes ! » Et Zizi pensait en entrant dans la première cage à ce que Dirko avait dit.
C'était une terrible lutte que celle qu'elle avait à soutenir contre deux lions, Goliath et Brutus, admirables animaux à peine acclimatés, adultes, arrachés au désert en pleine force et en pleine indépendance : ensuite contre un tigre et sa tigresse, César et Collinette. A leur arrivée dans la ménagerie, c'était Zizi qui les avait baptisés.
Dans la cage, les lions rugirent et battirent de la queue... Ils s'étaient dressés côte à côte, et les crocs formidables apparurent blancs, dans la gueule sanglante.
C'était un spectacle inoubliable que celui de cette frêle fillette, délicate, exquise, délicieusement élégante, à qui ses cheveux blonds dans le dos donnaient encore je ne sais quel' air d'innocence enfantine... Mais un silence religieux planait dans le vaste amphithéâtre, tous les cœurs étreints par une émotion d'angoisse douloureuse...
On avait peur...
Mais Zizi était fière... Avant de mourir, devant ce public haletant, elle voulut se montrer dans l'apothéose de sa vaillance... Elle voulut faire crier de peur, et faire crier d'admiration... car elle avait l'orgueil de sa célébrité... Enfin, dans la dompteuse, il y eut aussi la femme... amoureuse et jalouse... et qui avait décidé de ne point survivre à son amour et à sa jalousie. Elle voulut que cet homme, là-haut, entre ces jolies filles, c*ai la regardait avec une indifférence curieuse, gardât éternellement le souvenir de quelque chose de surprenant, accompli par une enfant belle et désirable entre toutes, qui lui avait donné son cœur, qui lui avait offert son corps, ne demandant que de l'amour en échange, et qu'il avait dédaignée... Il verrait ainsi Zizi dans sa gloire et il en éprouverait du regret, dans va vanité... Ensuite, ce regret deviendrait un lancinant et affreux remords, que le temps n'éteindrait pas, lorsqu'il aurait vu Zizi broyée sous la griffe des tigres... Car Zizi répugnait à se jeter aux lions, trop nobles. Elle avait choisi les tigres... Son petit cœur souffrait tant qu'il lui semblait que les lions ne devaient point faire assez souffrir son corps en apaisant ainsi la torture de son âme. De ses tigres féroces et sournois, elle attendait cet apaisement...
On le voit, la pauvre Zizi était folle...
Elle était folle, puisqu'elle aimait !...
On avait sablé la cage du milieu pour qu'elle ne fît point
ÎBÔ ZiZÎ-LA-GtJEUSË
de faux pas... Elle était entrée lestement, armée de sa cravache ; la cloison de la cage de Goliath et de Brutus se referma... Avec un croc de fer, le garçon fit glisser le portant, Zizi était avec les lions...
Tout de suite, ce fut la lutte... et pour employer un mot d'argot parisien, tout de suite on comprit que ce n'était pas là du « chiqué ».
Les monstrueuses bêtes n'étaient point asservies et leur indomptable férocité se révoltait du premier coup devant la frêle enfant qui les provoquait.
Les lions bondirent ensemble sur elle, à son premier pas vers eux... Ils la manquèrent, car elle s'était esquivée avec une merveilleuse souplesse et, en se retournant, ils la trouvèrent devant eux, presque à portée de leurs griffes...
Elle leur fouaillait le muffie à tour de bras...
A chaque coup, ils répondaient par des coups de griffes.., et lentement, ils reculaient dans un angle de la cage, tous les deux ensemble, car elle les obligeait à ne pas se séparer, craignant une attaque par derrière...
Les yeux de Zizi étaient de flamme, les yeux des fauves étaient sanglants...
Acculés une première fois, ils se redressèrent, les pattes énormes autour des barreaux des grilles, et lui échappèrent. D'un bond, ils furent à l'autre bout, hors desla cravache levée, qui humiliait leur vigueur de colosses...
Et ramassés sur eux-mêmes, ils se préparèrent à une nouvelle attaque...
Parmi les spectateurs, des femmes gémissaient en une crise nerveuse et s'évanouirent.
On savait que personne autre que Zizi n'avait osé pénétrer dans leur cage et que c'était la première fois qu'elle les domptait en public ; la terreur était au comble.
La bravoure de Zizi devint non plus même de la témérité, mais de la folie.
Zizi jeta sa cravache.
Zizi s'avança lentement vers les deux monstres. Elle avait résolu de mourir par les tigres. Mais après tout, qu'importe ! Si ceux-là voulaient d'elle !... Lentement, très lentement... on voyait à peine le mouvement de ses pieds... mais la distance entre elle et les bêtes diminuait...
Elle avait la tête un peu penchée vers eux et les regardait fixement.
Quel regard !... Un regard où il y avait la mort... C'était une chose de mort qui s'abaissait sur les yeux de sang... et ne les quittait pas... Une chose terrifiante... et quand elle fut auprès d'eux, ils rampèrent, gueule ouverte et griffes en avant, ils rampèrent en reculant... C'était la mort... et ils eurent peur de la vision horrible qui épouvante les animaux ainsi que les hommes...
D'un mouvement rapide, sans les quitter de ses yeux fixes, Zizi ramasse sa cravache.
Elle saisit un des lions par la crinière... Elle lève la cravache... Le lion tourne le regard sanglant vers cette brindille qui s'agite... Zizi lui secoue la tête dans sa petite main nerveuse et le monstre rabaisse les yeux vers elle... son rugissement s'éteint lentement... ses paupières battent... lourdes, affolées... La vision de la mort terrasse sa colère, à raison de sa férocité... C'est fini... Goliath est à elle, lui appartient sans défense pour quelques secondes... Il ne cherche plus à éviter les yeux étranges, immenses, emplis de ténèbres, des yeux vides pour ainsi dire... Entre le fauve et l'être humain, le contact s'est établi... Elle lui écarte les mâchoires entr'ouvertes et, dans cet étau formidable, elle glisse ses bras nus... et les mâchoires ne se referment pas sur les jolis jouets de chair blanche qui se terminent par les deux mains qui ont fouaillé son mufle et humilié son orgueil...
— Va-t'en, Goliath !...
Et, vers le fond de la cage, à l'autre extrémité, il bondit, dans la hâte d'échapper à l'effroi.
Restait Brutus, qu'elle voulait conquérir, comme l'autre... Zizi crie :
— La barrière !
Le garçon de piste fait glisser une barrière entre les barreaux.
— Saute, Brutus !
Et comme Brutus résiste, griffes en avant, avec les ondulations de corps du fauve qui va s'élancer vers la proie, folle de courage et de témérité, elle le frappe...
— Saute, Brutus ! Saute ! Saute encore ! Saute encore !... Le lion a obéi, sauté deux fois, et va s'accroupir près de
Goliath. Zizi se jette sur lui, à pleines mains, redresse la grosse tête, distend les mâchoires, et, dans la gueule rouge au souffle rauque et fétide, elle encadre son fin visage pâle, perdu d'amour et de désespoir.
Personne, non plus, n'entend la pauvre Zizi, qui murmure :
— Ferme donc, Brutus, et que ce soit fini tout de suite. Mais Brutus râle de fureur et d'effroi. Brutus ne ferme
pas l'étau qui eût broyé.
Leur cage s'ouvre... Les deux bêtes s'y élancent. Et à peine le portant a-t-il glissé dans sa rainure, les séparant ainsi de la jeune fille, que le sentiment semble naître en elles de leur humiliation et qu'elles se jettent d'un bond terrible contre le portant où grincent leurs griffes, en même temps que leurs rugissements de fureur emplissent l'immense vaisseau du cirque de haine et de rage... Alors, des milliers de poitrines respirent... comme à la fin d'un eau-
chemar. Ce sont des trépignements d'enthousiasme... Mais un courant de pitié généreuse intervient, veut s'opposer à la rencontre de Zizi avec les tigres...
Au moment où le crochet du garçon va ouvrir la cage, un immense cri :
— Non I non ! assez... assez !
Zizi est si belle qu'elle vient de conquérir ces milliers de cœurs inconnus.
Et ces cœurs ont peur pour Zizi.
Toute droite dans la cage encore vide, où Ton vient à nouveau de répandre du sable, Zizi écoute cette rumeur de tout un peuple... Elle l'a domptée, cette foule, sauf l'homme qu'elle eût voulu attacher à elle par de si douces chaînes.
Une lueur humide passe dans ses yeux... toute proche des larmes qui montent...
Zizi ne pleure pas... Elle a seulement tourné son visage vers la loge où toujours des yeux cherchent à la mieux voir... la loge où Georges-Claude dit des paroles d'amour très près de l'oreille de la plus jolie des filles qui sourit, languissante.
Et cela suffit pour rendre son courage à Zizi.
Elle se raidit.
— Maintenant, je vais mourir !...
Le garçon de piste, indécis devant la manifestation de la salle, attend des ordres.
Dirko s'est approché des barreaux, par derrière, et il a crié :
— N'entre pas, Zizi... cela suffit pour ton succès, aujourd'hui...
Elle lui répond par un sourire navrant. Cela ne lui suffisait pas, à elle !
Un geste rapide de sa cravache. Un ordre bref :
— Ouvre, Jim ! dit-elle au garçon...
Et pendant que Jim obéit, la salle s'était reprise de détresse, mais n'osant plus troubler le silence, dans la crainte de rendre furieuses les bêtes royales, accroupies Tune auprès de l'autre, avec la grâce et l'abandon de deux chats gigantesques.
Brusquement, le portant a glissé.
Zizi est aux prises avec César et Collinette.
Brusquement aussi, le drame tragique...
Les tigres, Zizi les connaît. Elle les a affrontés déjà. Elle sent, en elle, l'audace et le sang-froid qu'il faudrait pour les affronter encore... Mais cela, Zizi ne veut pas. C'est ici qu'est son tombeau, où elle va rouler victime... Les deux bourreaux, les voilà ! Ils se sont dressés à son approche avec leur miaulement de carnage... Et l'on voit tout à coup la jeune fille qui s'immobilise devant eux, et qui ferme les yeux !... Ses yeux fermés, elle était sans défense... Per-
sonne ne pouvait soupçonner l'épouvantable sacrifice de l'enfant et tout le inonde crut qu'elle avait peur...
Si Zizi avait peur devant ses tigres, Zizi était perdue...
On vit la cravache, non point jetée avec mépris devant les fauves, ainsi qu'elle avait fait pour les lions, mais tomber de ses mains...
On vit la tête de Zizi se pencher sur sa poitrine, comme si toute pensée, dans un abandon de mort, s'en allait de son cerveau...
On vit le buste frêle fléchir sur les reins, pareil à un roseau que le vent de tempête briserait par le milieu...
On vit les jambes fines chanceler, se heurter aux genoux... s'anéantir.
On vit l'enfant s'écrouler devant les tigres...
Mais on la vit, à cette suprême seconde, qui tournait des mains jointes et suppliantes vers une loge où un homme s'égayait avec des compagnes jolies.
Un dompteur qui, dans la cage, fait un faux pas et tombe devient la proie de ses bêtes.
A peine Zizi avait-elle touché le sable que deux cercles traversaient l'espace et s'abattaient sur elle... en un bond de vertige...
Les bêtes se ruaient à la vengeance...
Elles allaient s'acharner au carnage...
Ce fut rapide comme la pensée... Avant que Jim et Dirko et d'autres eussent le temps d'intervenir, avant que les revolvers et les fourches aiguës eussent tenté leur œuvre de sauvetage, le drame sanglant s'accomplissait pour la pauvre amoureuse.
Et l'effroyable cri, formé de dix mille cris qui se souleva de la salle emplie d'horreur, couvrit le râle des fauves en joie.
Zizi avait disparu sous les deux grands corps velus ; un instant, ils s'arrêtèrent, comme s'ils eussent douté de leur victoire... Mais, même pendant cet arrêt, les griffes accrochées aux cuisses de l'enfant semblaient ouvrir passage à un ruisseau rouge, pendant que d'autres griffes, vers le cœur, essayaient de fouiller aux sources mêmes de la vie...
Mille spectateurs se ruaient vers ces cages.
Ce fut un spectacle inouï d'épouvante... traversé par des cris aigus de femmes qui appelaient au secours... pendant que les grondements des fauves dans les cages lointaines se mêlaient à ce concert d'effroi et de folie... Jim déchargea son revolver sur les tigres, qui se tournèrent vers lui sans quitter le joli corps déchiré et pantelant. Mais la porte de la cage s'ouvrit et Dirko, éperdu de douleur, entra, la fourche en main... Au premier pas qu'il fit, il se sentit saisi, rejeté brutalement contre la grille avec une force inouïe, il sentit qu'on lui arrachait son arme... et il vit, spectacle gro~
tesque et effarant, il vit un gros homme qui roulait pardessus lui comme une trombe et qui tombait devant César et Collinette... Et cet homme ne faisait point partie de son cirque... Cet homme, Dirko ne le connaissait pas !... Cet homme venait de surgir des premiers rangs du public, avait foncé dans la foule, où il faisait la trouée d'un obus...
— Sortez ! Sortez ! Laissez faire les dompteurs ! L'homme n'entendit pas. L'homme ricanait, lugubre.
L'homme était fou ! Il n'y avait qu'un fou, aux forces centuplées par la folie, pour frapper comme il frappait. Il frappait de la fourche avec frénésie, avec rage... avec la rapidité et la vigueur d'une machine, mais d'une machine humaine, qui visait et qui frappait... Tout d'abord, en deux coups, il avait aveuglé les deux bêtes, et hurlantes, sanglantes, affolées de douleur et de terreur, elles bondirent au hasard, se heurtant aux barreaux, roulant l'une sur l'autre, ne se reconnaissant plus, se mordant et s'étreignant à la gorge... Dirko avait emporté Zizi, ainsi dégagée... Zizi qui paraissait morte...
— Sortez ! Sortez ! La porte est ouverte !
Mais l'homme n'entendait rien. L'homme était fou et frappait... A chaque coup de géant, les deux pointes de la fourche s'enfonçaient jusqu'au manche dans un corps, puis dans l'autre... A chaque coup, un râle, un souffle étouffé... Du sang coulait entre les barreaux et tombait en rigole rouge... Ce sang venait des deux tigres... Déjà, ils ne bougeaient plus, que l'homme frappait toujours... Des pattes se raidirent, avec une convulsion qui se termina par une sorte de grelottement des muscles monstrueux... César expirait... Collinette, les yeux crevés, offrait la fourrure blanche de son flan.., où couraient des striures sanglantes... La machine humaine, avec un han ! de joie terrible, y poussa la fourche vers le cœur... et l'y laissa plantée, vibrante, comme une flèche qui viendrait d'atteindre son but...
Les deux fauves avaient vécu...
Alors, le gros homme recula, en titubant, jusqu'aux barreaux de la cage, contre lesquels il s'adossa... Et de sa main grasse, luisante de bagues fausses, il s'essuya le front,..
Car cet homme, c'était Lauvoyer !
Des gens s'empressaient autour de lui, mais il les repoussa rudement ; écartant ceux qui essayaient de le voir et lui parler, il s'esquiva...
De la loge, Ludovic avait tout vu. A la première pensée du danger que courait Zizi, il s'élança, mais quand il put arriver devant la cage, le drame était fini.
En reconnaissant Lauvoyer aux prises avec les fauves, il eut une exclamation :
— Lui ! Si lâche !
La figure terrible lui fit peur. Il n'y avait plus rien d'humain sur cette figure. C'était la rage bestiale qui, aux temps préhistoriques, quand ils n'avaient d'autres armes que des silex, mettait aux prises les premiers hommes avec les premiers fauves. Et en même temps, une vague inquiétude se leva au fond du cœur de Ludovic. A plusieurs reprises, n'avait-il pas entendu Lauvoyer le mettre en garde contre Zizi, et cela avec des paroles mystérieuses, avec des insinuations où l'on sentait presque de la menace ?
Avant de quitter le cirque, il s'informa de la jeune fille.
Les blessures étaient graves, mais pourtant ne mettaient pas sa vie en danger.
— Moi, je ne sais pas si j'aurais pu la sauver, fit Dirko ; il faut reconnaître qu'elle doit la vie à l'homme qui est entré dans la cage... C'était un fou !
Un être bizarre, maigre comme un clou, avec une tête de Don Quichotte allongée par une barbiche démesurée, apparut auprès de Dirko.
C'était Holmcroft, l'anthropophage :
— Aoh ! dit-il, sans le gros type, la petite était dév*orée...
Des protestations indignées s'élevèrent. Holmcroft se sauva. Il était temps. On lui aurait fait un mauvais parti. On l'entendit pourtant qui disait encore :
— Je avais gagné le pari d'un million de dollars..
La représentation du cirque ne put continuer. Dirko rendit l'argent. Ludovic, sur le boulevard, resta un moment indécis. Il était troublé comme à l'approche d'un péril qu'il sentait, venir, sans savoir d'où il viendrait. La foule s'écoula, autour de lui, sans qu'il y prît garde, et il résolut de rentrer à pied. Il faisait un temps sec et froid.
En marchant, il avisa tout à coup, devant lui, un ivrogne aux larges épaules, au. ventre accusé, pour lequel le trottoir de la rue de Rome était trop étroit et qui s'aventurait en zig-zags sur la chaussée, d'ailleurs, à peu près déserte.
L'ivrogne, sans doute, estima qu'il n'avait pas encore assez bu, car il entra brusquement dans la salle crûment éclairée d'un marchand de vins, tomba devant une table et s'y accouda, le visage entre les mains. Ce visage était d'une pâleur de mort... Seul, l'^coolisme rend aussi pâle... Seule une émotion terrible, une frayeur atroce peut ainsi décomposer les traits... Derrière l'ivrogne, Ludovic entra... Devant l'ivrogne, il prit place à la même table... Et comme l'ivrogne ne voyait, n'entendait rien, Ludovic dit :
— Lauvoyer, je ne te savais pas si brave !... Et je t'en fais tous mes compliments î...
Lauvoyer rouvrit les yeux, essuya son front ruisselant d'une sueur glacée. Il ne répondit rien tout d'abord. Pendant une minute, ces deux hommes, amis et complices, dont la vie à jamais était enchaînée l'une à l'autre, dont l'un n'avait pas une pensée que l'autre ne connut, s'examinèrent, le regard dur, chargé d'une haine mortelle... Zizi était entre eux!... L'aimaient-ils donc tous les deux? Et tous les deux de la même façon ?...
La voix de Ludovic devint sourde et méprisante :
— Tu as des secrets pour moi ?
Lauvoyer s'était fait servir un flacon d'eau-de-vie. Il emplit un verre et le vida d'un trait. Il en emplit un autre, puis un autre, et les vida encore. Cela parut lui rendre la raison. Car le gros homme n'était pas ivre. En même temps, et au fur et à mesure qu'il buvait, son visage blême perdait de sa pâleur. Un peu de couleur réapparaissait. Les yeux, aussi, perdaient leur dureté, semblaient renaître dans une lueur d'intelligence plus douce... Tout à l'heure, ils étaient empreints d'une férocité inouïe, et ils avaient soutenu, sans se baisser, l'examen de Ludovic... A présent, ils reprenaient insensiblement leur air paternel et calme... La tempête grondait encore, mais il l'étouffait au fond de lui... Les larmes continuaient sans doute à se bousculer dans les profondeurs, mais à la surface elles s'apaisaient...
Ludovic n'était pas dupe de ce phénomène... Il le suivait et réfléchissait.
— Petit, fit Lauvoyer dans son langage familier, moi non plus je ne me savais pas si brave... Je crois plutôt, du reste, que j'étais ivre !... quand j'ai vu... la petite Zizi... sous la griffe des tigres... ma foi, je n'ai plus pensé qu'à une chose...
— Ah î ah ! et peut-on savoir ?...
— Oui, petit, j'ai pensé simplement, qu'il fallait la sauver... parce que...
— Parce que, Lauvoyer ?
— Parce que tu l'aimes, mon fils ! fit le gros homme, redevenu paisible... Cependant, au risque de radoter... rappelle-toi ce que je t'ai dit... Tu as tort d'aimer, que ce soit Zizi, ou que c'en soit une autre... Chez d'autres, l'amour serait une force... Car c'est parfois d'un secours incomparable... Chez toi, ce serait une faiblesse... Zizi te portera malheur...
— Qu'elle m'appartienne seulement, et je me rendrai libre bientôt après...
Lauvoyer portait son verre à ses lèvres... Il eut une secousse nerveuse... Le verre se brisa entre ses dents et il en cracha les débris hors de ses lèvres ensanglantées...
Ludovic l'observait toujours.
— On dit ces choses avant, fit le gras homme, et puis on est pris et c'est pour la vie !
— Ainsi, en te jetant sur ces deux tigres...
— J'ai surtout pensé à toi, mon fils...
Lauvoyer essuyait le sang de sa bouche. Il eut un rire étrange. Il reprit :
— As- tu bien compris ce drame, mon fils ? Pour moi, il est resté inexplicable. J'ai bien observé Zizi, depuis son entrée dans la cage aux lions. J'étais tout près, au premier rang, et je la voyais parfaitement... Il m'a semblé qu'elle était émue... qu'elle ne possédait pas toute la présence d'esprit qu'il faut pour affronter un pareil et aussi formidabîe danger...
— Il y avait Holmcroft l'anthropophage...
— Oui, j'étais auprès de lui, et je l'aurais volontiers étranglé... Comme un étranglement eût été excessif, je me suis contenté de lui voler sa montre... La voici, mon fils... Je t'en fais cadeau... A mon estime et je m'y connais, elle vaut bien deux cents louis...
Et prestement, il fit passer dans les doigts de Ludovic une montre enrichie de diamants.
— Cette émotion de Zizi, en un pareil moment — qui n'était pas nouveau pour elle puisqu'elle n'en était pas à son début — avait quelque chose d'extraordinaire... Je crois bien, du reste, que j'ai été le seul à m'en apercevoir... à m'apercevoir qu'à plusieurs reprises elle tourna son regard vers une loge des premières où tu t'amusais fort, mon fils, en jolie compagnie... D'où je conclus que Zizi te connaîtrait donc et t'aimerait?... En ce cas, comment te connaîtrait-elle ? Où l'as-tu rencontrée ?...
— Elle ne me connaît pas et ne m'a jamais vu !
— Alors, fit Lauvoyer, dont la pâleur redevint effrayante, elle t'a pris pour ton frère... C'est Georges-Claud»e qu'elle aime... Elle a été jalouse et elle a voulu mourir...
Le gros homme eut un rauque soupir. On eût dit un gémissement, mais cela se termina par un éclat de rire nerveux.,. Ludovic observait toujours...
De nouveau calme, Lauvoyer avala le fond du carafon d'eau-de-vie et poursuivit :
— Si elle a voulu mourir, son attitude devient compréhensible... Et même on ne peut l'expliquer qu'avec cette raison-là... Ce qui fait, petit, que c'est toi qui as failli être cause de cette mort horrible... Oh ! sans le vouloir...
La main fine de Ludovic s'appuya sur les doigts luisants du gros homme :
— Lauvoyer, je t'ai bien écouté, bien regardé... Lauvoyer, tu mens !... .
— Petit, à toi — mais à toi seulement — le père Lauvoyer n'a jamais menti...
ZIZI-LA-GUF/
— Nous sommes rivaux, Lauvoyer... Cette enfant, tu l'aime? .' :
Un regard effaré d'étonnement !... Des yeux éoarquillés par la surprise !... Et tout à coup, un rire énorme, inextinguible, prend Lauvoyer à la gorge, secoue sa poitrine, fait bondir son ventre "majestueux, un rire qui n'en peut plus, et si violent que des larmes viennent aux paupières du misérable... Difficilement le spasme s'apaise, la g a s'arrête... et il râle :
— J'ai failli étouffer... Petit, quand tu auras ces eh:
à me dire, préviens-moi la veille... J'aurai le temps de m'y
faire ! !... J'aime Zizi ! ! ! Le gros père Le I amou-
: de Zizi ! !... Tu ne m'as donc jamais regardé !...
Et les larmes redoublaient, dans une crise nguvelle, des larmes à force de rire, sans doute... Mais si elles ne sont pas vraies, ces larmes, du moins si elles viennent d'une re cause, Ludovic s'y méprend quand même et devant te large figure congestionnée maintenant par l'accès d'hilarité, devant la convulsion de tout ce gros corps, le jeune homme n'y tient plus et, à son tour, se sent pris d'un fou rire... Ce grotesque et hideux personnage, aimant Zizi d'amour, l'idée était en vérité trop drôle !...
Si Ludovic avait pu sonder ce cœur, il eût tremblé d'épouvante.
Mais tous =rs s.-upçons s'évanouirent...
Ils sortirent. Lauvoyer marchait droit. Toute trace d'ivresse avait disparu. Ils remontèrent la rue de Rome. Sous le souffle glacé de la nuit, Lauvoyer se remettait, complètement. Plus, même, d'émotion apparente... Nul souvenir de l'affreux carna
Depuis quinze jours, ils étaient revenus de Sicile. Tout de suite après leur arrivée, ils s'enquirent de Georges- Claude et de Rouscouban. A Sèvres, où Ludovic n'osait aller depuis l'aventure de la villa des Rhododendr mais où Lauvoyer avait pris des renseignements, on répondit que Georges n'avait pas donné de ses nouvelles depuis son départ pour l'Italie.
Âvait-il succombé, là-bas, sous le poignard de Chiavone et de Spoliani ?
Lauvoyer doutait :
— C'est un rude homme. Il te vaut, fils... Quant à R couban, nous nous retrouverons.
Devant la maison du boulevard Péreire, ils échangèrent quelques mots à voix ba-
— Adieu... bon voyage... bonne chance et ne reviens pas les mains vides..
— Tout est prêt, dit Lauvoyer. Je n'ai rien abandc: au hasard. Dans cinq jours je serai à Saint-Pétersbourg... Jirai en Sibérie... Sur les quatre héritiers qui nous t
rent la route, trois auront disparu quand tu me reverras... Pierre Saint-Cast, le forçat, sera mort avec ses deux enfants... Adieu, petit, et prends garde à mon dernier conseil... Oublie Zizi 1 ! Je l'ai vue de près, cette enfant... Elle a dans les yeux et sur le front un signe fatal... le signe qui porte malheur !... Raye-la de ta vie et de ton souvenir, car ta mort viendrait d'elle ! !...
Ludovic dédaigna de répondre. Il vit Lauvoyer s'éloigner, disparaître au tournant de la place Wagrain. Il ne le vit pas plus loin. Le gros homme venait de sauter dans un taxi-auto qui remonta vers les boulevards extérieurs, descendit rue Blanche et vint s'arrêter rue Mansart. Là demeurait Zizi.
Lauvoyer pénétra chez la concierge. Il y avait un brouhaha dans la maison. Lui tremblait. Il eut à peine la force de demander :
— Comment va l'enfant ? Est-elle en péril ? C'est moi qui l'ai sauvée...
— Sa vie n'est pas en danger. Voilà ce que le médecin a déclaré tout à l'heure.
Alors, Lauvoyer se retira. De nouveau il se mit à trébucher le long des trottoirs en s'essuyant les yeux du revers de la main, car il pleurait, mais cette fois ce n'était plus à force de rire...
Zizi amoureuse.
Dans son lit où elle se rétablissait rapidement, Zizi st lamentait parce qu'elle n'était pas morte... Et maintenant qu'elle avait tendu toute sa volonté, toutp son énergie, tous ses nerfs vers cet acte de folie, elle restait accablée, anéantie, ayant horreur de cette mort qu'elle avait vue si proche, sachant bien qu'elle ne retrouverait plus en elle la force de recommencer et se voyant condamnée à vivre... parmi des souvenirs qui lui seraient odieux.
Pendant les huit premiers jours elle fut en proie à la fièvre et au délire, puis sa jeunesse triompha. Les griffes des fauves avaient épargné la jolie figure, mais le chirurgien craignait qu'elle ne restât boiteuse.
Et il avait dit, en souriant pour la consoler.
— Un charme de plus !... La Vallière, qui boitait, fut aimée d'un grand roi.
Le jour où elle se leva pour la première fois, vers deux
heures de l'après-midi, elle entendit sonner dans l'antichambre. Après quoi des paroles s'échangèrent entre Eveline, la femme de chambre, et les visiteurs inconnus dont Zizi ne reconnaissait pas les voix.
Peu après, Eveline entrait :
— J'ai dit que mademoiselle était encore trop faible pour recevoir... Ils sont là deux hommes qui insistent... et l'un d'eux a prétendu que, sans être médecin, il apportait la guérison de mademoiselle dans sa poche... C'est un Anglais ou un Américain... L'autre, qui est Français, s'est contenté d'affirmer que sûrement mademoiselle allait être guérie... •
— Ils t'ont remis leurs cartes ?
— Voici.
Zizi lut avec indifférence le premier nom : « Morland, notaire, rue de Châteaudun » et l'autre nom, avec un sursaut de colère et de crainte : « Holmcroft ».
— Soit ! dit-elle après une hésitation... Je les recevrai... Le lendemain du jour où Zizi faillit être dévorée par ses
tigres, l'anthropophage avait été très perplexe... Avait-il gagné son pari ? Ou bien, l'avait-il perdu ? La question était délicate. Il ne pouvait la trancher seul et il câbla à New-York. Depuis quinze jours les câblogrammes couraient fiévreusement entre Paris et New-York. Tout d'abord, on n'était pas arrivé à une entente. Chacun des deux parieurs prétendait avoir gagné et discutait avec un flegme singulier sur les détails les plus horrifiants. Holmcroft réclamait son million de dollars parce qu'il avait gagné et Tom Lewis, le réclamait de son côté parce que Holmcroft avait pe;du. Or, les cinq millions deux cent cinquante mille francs de notre monnaie avaient été versés par chacun d'eux dans une banque. Ils attendaient.
Afin de départager des opinions si contraires, Tom Lewis et Holmcroft acceptèrent un arbitrage, deux arbitres choisis par Lewis, deux choisis par Holmcroft et un cinquième choisi par les quatre, afin d'établir une majorité...
Les arbitres se réunirent et ce fut une séance mémorable. Une enquête avait été faite, des témoins avaient été entendus, des rapports médicaux avaient été sollicités... Des interviews furent prises auprès des plus célèbres éleveurs de fauvec, dans le monde entier, comme auprès des plus fameux dompteurs... le tout, pour gagner du temps, à coups de câblogrammes... On câbla au Cap, aux Indes, en Abyssinie, en Indo-Chine... En Europe on télégraphia partout... Le jour où la commission se réunit, il y a,vait, aux frais de Tom Lewis et d'Holmcroft, pour soixantedix-sept mille huit cent vingt-deux francs trente-cinq centimes de dépêches...
Zizi devait-elle être considérée comme ayant été dévorée ?...
Le pari n'avait pas prévu le cas de survie... ni la gravité des blessures.
D'après Tom Lewis, il était inadmissible que l'on pût considérer Zizi comme ayant été dévorée par ses fauves, puisqu'elle était déjà hors de danger.
D'après Holmcroft, au contraire, il était évident que si l'enfant n'avait pas été miraculeusement sauvée par l'intervention d'une sorte de fou, elle eût été la proie des bêtes... quelques secondes de plus et l'horrible drame était accompli... D'après Holmcroft toujours, il était inadmissible de prétendre que le pari considérait Zizi comme devant servir de repas à ses tigres... Il était évident qu'au premier danger, on se précipiterait pour la sauver et qu'on l'arracherait, vaille que vaille, morte ou vivante, aux griffes des monstres... Le bon sens, énergiquement appuyé par les faits, était du côté d'Holmcroft.
On mit la question aux voix :
Devait-on considérer Zizi comme ayant été mangée par ses bêtes ?
Devait-on attendre et décider que le pari continuerait jusqu'au terme prévu ?
* Lorsqu'on dépouilla ce scrutin, resté fameux dans les annales de l'excentricité, on trouva quatre voix pour Holmcroft et un bulletin blanc.
Quatre des Américains admettaient que Zizi était morte...
Le cinquième hésitait, ne sachant si elle était morte ou vivante !...
Holmcrcrft triompha donc... Le million de dollars lui était acquis...
Lorsque le long bonhomme entra dans la chambre de Zizi, digne, raide et froid, la jeune fille lui sourit tristement :
— Eh bien, monsieur, les bêtes ne m'ont pas dévorée... Combien je regrette !...
— Aon ! miss, les arbitres ils avaient délibéré que vous étiez convenablement morte... La notaire va vous expliquer, meilleur que moi, le chose très catégorique pour vous...
— Alors, parlez, monsieur, et dites-moi si je suis vivante...
— Aux termes du pari, mademoiselle, vous êtes morte, dit le notaire, et j'ajoute que c'est fort heureux pour vous... En effet, vivante, mon client, M. Holmcroft perdait un million de dollars... Morte, il les gagne et il a résolu de vous en faire bénéficier... C'est ce qu'il appelle un remède très sûr pour votre prompt retour à la santé...
Zizi se dressa effarée dans son fauteuil :
— Vous savez que je ne comprends pas un mot de ce que vous venez de dire ?...
— C'est cependant très simpliste, fit Holmcroft, en saluant, imperturbable. Je avais le volonté de faire le cadeau à vous, petite Zizi, jolie et brave, du million de dollars que je gagne... pas le cadeau malhonnête... aoh 1 nô ! ! le cadeau honnête devant le notaire, par une action qu'il rédigera sur des feuilles de papier avec le timbre... Vous avez-t-il compris exactement ?
Zizi, hébétée, croyant rêver, appuya les doigts sur ses grands yeux, les frotta pour s'éveiller.
— Il n'y a pas de sommeil, c'est le réel ! dit Holmcroft. .
— En un mot, mademoiselle, reprit maître Morland, mon client a éprouvé un grand chagrin et beaucoup de remords lorsqu'il a été témoin du drame affreux dont vous avez failli être victime... Et il s'est senti coupable... Coupable non par intention, non par désir, car il est le meilleur homme du monde, mais coupable, dit-il, d'avoir pu vous porter malheur !...
— Oh ! qu'il se rassure ! sa présence ne m'a jamais inquiétée.
— Qu'importe, mademoiselle... Il obéit en venant à vous, à un s-entiment très noble... très délicat... Il m'expliquait tout à l'heure que lorsqu'il vous vit, soudain, entre les griffes des tigres, il lui sembla que ce3 griffes entraient dans son propre cœur... M. Holmcroft, certes, a eu dans sa jeunesse une vie très aventureuse, il a couru toutes sortes de dangers, mais jamais il n'éprouva, affirme-t-il, une émotion pareille.
— Très juste ! appuya l'anthropophage... Et je suppliai vous, miss, je suppliai d'accepter pour effacer le remords... d'accepter de bonne cordialité le petit cadeau très honnête et loyal que je faisais, avec le même joie que je l'offre... Alors, je serai très tranquillisé pour dormir et je ne verrai plus le pauvre petit Corps joli de Zizi sous les mâchoires sanglantes... Aoh ! je ne pouvais penser sans trembler fortement...
— Mais c'est un rêve ! murmurait l'enfant.
— Nô, miss, nô... les papiers avec des timbres sont là...
— C'est tout ce qu'il y a de plus sérieux ! fit maître Morland...
— Une pareille fortune, sans conditions, sans restriction, sans...
Et ses yeux un instant troublés n'osent achever la pensée qui lui est venue.
Holmcroft a compris.
— Nô !... Je retournai moi à New-York demain après que le notaire aura fait signer les papiers avec le timbre...
Nô, sans condition... sans la pensée mauvaise que vous avez, petite Zizi jolie... mais avec le conseil... Se tournant vers maître Morland :
— Dites vous-même le conseil pour que petite Zizi comprenne mieux le langage...
— Mon client, mademoiselle, vous engage à ne parler à quiconque de la fortune qu'il vous donne, dans l'intérêt de votre bonne réputation. Il sait qu'il y a de méchantes langues qui interpréteraient mal ce don magnifique... Il veut que vous soyez riche, indépendante, et que vous puissiez librement disposer de la vie... Vous le voyez, mademoiselle, c'est une condition facile à accepter... Elle vous met bien à l'aise... En outre, et afin que vous n'ayez aucune hésitation, mon client tient à vous faire remarquer que cet argent ne vient pas de lui, qu'il ne vient pas de Tom Lewis... C'est une fortune neutre qui n'appartenaient à personne et c'est vous qui avez fait pencher la balance du côté de M. Holmcroft... lequel, en vous enrichissant — il tient à vous le faire remarquer — ne tire pas un dollar de sa poche... Est-ce bien votre pensée, monsieur Holmcroft ?
— Yès ! yès ! exactement... avec le petit détail que je vous priais d'expliquer en supplément...
— Ce détail, le voici, fit le notaire qui souriait, amusé de ce qu'il allait dire... Les dépenses de dépêches et de câblogrammes, nécessitées par l'arbitrage du pari, se sont montées à soixante-dix-sept mille huit cent vingt-deux francs trente-cinq centimes qui ont été payés par égales parts entre les deux parieurs... Mon client estime que cet argent déboursé par lui et qui ne compte point dans le pari lui doit être remboursé... Vous aurez donc à verser a M. Holmcroft la somme de trente-huit mille neuf cent onze francs dix-sept centimes. Ainsi, mademoiselle, vous n'aurez rien reçu de mon client et il estime, de ce fait, que vous ne lui devrez aucune gratitude, ni pour le présent, ni pour l'avenir...
— Yès ! yès î... Je paye une dette... Celui qui a prêté n'a pas à remercier, exactement.
Zizi était très émue... Elle faisait un rêve éveillé... Dans ce cadeau royal il y avait tout à la fois tant de délicatesse et d'originalité qu'elle ne se sentait pas gênée...
— Acceptez-vous, mademoiselle ?
Le yankee la regardait avec une anxiété véritable... Et comme elle hésitait, dans un trouble infini, Holmcroft ajouta :
— A cause de mon sommeil tranquille et sans remords, dites oui, petite Zizi...
Elle lui tendit les deux main.3, les yeux pleins de larmes :
— Oui !... Mais, hélas ! la fortune ne donne pas le bonheur... dit-elle, naïve et attristée...
— Aoi) ! la misère non plus ! fit gravement l'anthropophage.
Il salua Zizi, toujours raide, toujours de glace.
— Adieu, miss !...
Il s'en alla imperturbable, laissant Zizi cinq fois millionnaire..,
Mais Zizi désespérée, Zizi en détresse, dont les beaux yeux troublés cherchaient autour d'elle une image amie... qui la fuyait et restait invisible.
L'image de l'infidèle pour qui elle avait voulu mourir...
Et elle murmurait, très oas, oubliant jusqu'au rêve où Holmcroft venait de la faire vivre, elle murmurait la prière tendre de toutes celles qui aiment :
— Pourquoi m'a-t-il abandonnée ?
Zizi avait à peine dix-huit ans. Zizi était amoureuse.
Elle n'avait pas assez %7écu pour se réjouir outre mesure du prodigieux hasard qui la faisait riche. Certes, elle eût sacrifié ces cinq millions au plus léger espoir de retrouver son Georges avec la certitude d'être aimée, car Zizi avait un grain de folie dans la tête, de douce et tendre folie. Zizi était née pour aimer et pour être aimée. Ceci n'est rien et ne la différencie point des autres, mais Zizi se disait qu'elle était née pour aimer Georges et Georges avait rempli sa pensée et son cœur depuis l'enfance si. entièrement, avec'une si complète toute-puissance, que la vie sans Georges était décolorée, vaine et sans but. Alors que cette vie fût opulente ou pauvre, si Georges ne l'aimait plus, qu'importait à la pauvre Zizi.
Voilà pourquoi Zizi se désolait.
Holmcroft n'était pas venu lui conter des mensonges. Elle vit bien cela aux jours suivants. Le notaire mit toutes choses en règle, constitua son conseil et fut son ami.
Zizi fut guérie six semaines après le drame du cirque.
Et guérie tout à fait, car même elle ne boitait pas, ou si peu, qu'il fallait l'attention, les yeux prévenus et curieux de quelque femme jalouse de cette enfant radieusement belle, pour deviner, dans sa démarche, une apparente lourdeur, du côté droit.
Il ne lui restait, de la terrible scène, qu'une effroyable terreur de ses bêtes. Ce fut irraisonné, instinctif, mais sans remède.
Dirko eut beau insister. Zizi refusa de reparaître dans la cage.
— Non, j'aurais peur !
Zizi avait voulu mourir, mais on ne s'aventure pas deux
fois à un pareil suicide.
Elle l'indemnisa, avec une générosité royale, sans que
Dirko pût deviner d'où venait l'argent. Et discret, après la première surprise, il se garda de la questionner.
Paris, du reste, avait l'œil sur elle et ne l'oubliait pas.
Ses moindres actes, nous allions dire ses moindres gestes, furent commentés passionnément.
Elle était célèbre, toute jeune et sans défense... Comment eût-elle pu entourer sa vie de mystère et de silence ?
On sut, tout de suite, qu'elle avait quitté le modeste logement de la rue Mansart et qu'elle avait acheté un hôtel de la rue Fortuny où elle s'installa avec sa grand'mère.
Ce fut de ce jour-là que datèrent les légendes et se bâtirent les histoires.
L'hôtel était luxueux. C'était un nid élégant fait pour abriter des amours.
Zizi. la petite dompteuse, avait donc accepté un maître ?...
Quel était l'amant ?...
Un nom fut prononcé, puis un autre, puis d'autres, il y en eut trop !...
Et justement parce qu'il y en eut trop, l'incertitude resta sur chacun d'eux...
A force de chercher, Paris s'énerva...
Au fond de sa retraite, Zizi, malheureuse, souriait tristement .
— Ils se fatigueront de s'occuper de moi et m'oublieront...
Elle apprit plus tard, trop tard, qu'on devait s'occuper d'elle toujours et ne point l'oublier... .
L'oubli ! Elle aurait voulu celui de tous, sauf d'un seul !
Or, un après-midi, alors qu'elle se disposait à sortir, un fait très simple se produisit, qui lui causa une émotion si extraordinaire qu'elle crut qu'elle allait en mourir...
Eveline entra et lui remit une carte de visite. Un homme demandait à lui parler. Elle lut cette carte : « Ludovic Blancafort. » Ludovic ? Elle ne connaissait pas ce prénom, mais Blancafort était le nom de Georges-Claude... C'était quelqu'un de la famille, sans doute, qui venait lui parler de Georges ?... Elle Je fit entrer au salon, et lorsqu'elle parut, à la vue de l'homme qui la saluait profondément, elle eut un grand cri :
— Georges ! Georges !
Et el]e s'affaissa, évanouie.
Quand elle revint à elle, un visage inquiet se penchait... le visage de Georges tant aimé... et des paroles douces, prononcées avec la voix de Georges, tombaient de ces lèvres, qui étaient les lèvres de Georges :
— Remettez vous, mademoiselle, et écoutez-rnoi...
Mais avant qu'il eût le temps de s'expliquer, Zizi, délirante de joie, murmurait :
196 ZTZI-LA-GUEUSE
— Oh ! Georges, méchant ! que venez-vous faire ? Venezvous pour me rendre plus malheureuse encore, ou pour me demandez pardon ? pour me dire que vous m'aimez, ou que vous ne m'aimez plus ? Pourquoi ? Pourquoi venez-vous ? Est-ce que je ne sais pas, est-ce que vous ne m'avez pas prouvé que je ne suis plus rien pour vous ? Georges, combien vous avez été cruel ? Que vous avais-je fait ? Rien. Je vous aime... Fallait-il donc m'en punir par une douleur atroce, si horrible que j'ai voulu ne plus vivre... Et je n'ai rien vu, Georges, le terrible jour du cirque, je n'ai rien vu de mes tigres, ni leurs gueuler de sang, où grondait leur effroyable envie de carnage, ni leurs griffes tendues. Je ne les voyais pas... Je ne voyais qu'un homme, dans une loge, qui s'amusait, riait, disait des tendresses à une femme jolie et amoureuse... Et voilà pourquoi j'ai tenté de mourir, Georges, à cause de cela, à cause de vous !... Comme vous avez été longtemps à deviner !... Ou plutô't, n'est-ce pas, vous aviez honte, et vous vous repentiez... et vous n'osiez pas venir implorer le pardon de Zizi ?
Il put dire enfin :
— Je ne suis pas Georges-Claude.
Car il n'était pas là pour tromper l'enfant. Il savait que l'erreur d'un moment ne pouvait plus résister à quelques secondes d'examen... La balafre du Sfrégio, creusée dans sa joue par le couteau de Giovanni, était le signe par lequel, désormais, on ne pourrait plus le confondre avec son frère... En outre, il avait contre elle son projet — projet de séduction longuement médité — et sa visite d'aujourd'hui était Je premier acte de la bataille où il avait rêvé de perdre Zizi. '
Comme elle s'était dressée, le regardant avec des yeux tout à la fois effarés et incrédules :
— Je ne suis pas Georges... redit-il... Je suis son frère !...
Chez Zizi, tout à coup, une joie de folie, un grand rire de triomphe et de soulagement :
— Ah ! dans la loge du cirque... Ce n'était pas lui !... C'était vous ! C'était vous î !
Elle s'était trompée à cette ressemblance étrange... Elle ne connaissait pas l'existence de cet homme, de ce frère de Georges !... Ah ! comme elle était heureuse !...
Mais il est venu pour l'envelopper dans un tissu de mensonges redoutables... Il a tendu sa toile perfide sur la route et Zizi s'y prendra les ailes.
Il dit, très bas, comme s'il éprouvait la même tristesse que Zizi :
— Ce n'était pas moi ! C'était bien lui ! C'était Georges ! Et, payant d'audace :
— Moi, je suis facile à reconnaître, voyez cette blessure
récente... coup de sabre reçu dans un duel... Est-il possible de s'y méprendre ?
Non, lorsqu'il se tournait de façon à ce qu'on vît la blessure... Oui, lorsqu'on le regardait de profit ou de trois quarts, du côté opposé. Le coup de couteau de Giovanni était cicatrisé. Il ne restait qu'une balafre, tranchant par sa blancheur sur le ton plus chaud du visage. Elle prenait le milieu de la joue, là où ne poussait point de barbe. Elle resterait visible, éternellement. Et, ainsi que Tobia Basile l'avait dit, pour e7icourager Ludovic à recevoir ce sfrégio, Giovanni avait été adroit et le jeune homme n'était pas défiguré.
— C'était Georges î II m'a raconté avant de partir son histoire et la vôtre...
— Il est parti ?
— Le lendemain même du jour où vous avez failli mourir... parti sans vous avoir revue... peut-être pour toujours... parti sans avoir voulu vous revoir...
— Il ne m'avait jamais parlé de vous !
Et ce fut encore un cri de doute, de soupçon... Peutjêtre avait-elle l'espoir chimérique que cet homme jouait vis-à-vis d'elle une comédie cruelle, et que celui-là, c'était bien Georges, et qu'il voulait la mettre à l'épreuve... Il secoua la tête.
— Ne doutez pas, dit-il... S'il ne vous a point parlé de moi, c'est qu'il n'en eut jamais le temps... Et s'il vous reste quelque incertitude...
.11 tira de son portefeuille une photographie et la lui tendit. Les deux frères étaient l'un auprès de l'autre, les bras passés autour du cou, souriants... Ils avaient dix ans à peine, et en ce temps-là, Rouscouban et Lauvoyer n'avaient pas encore paru. Ils étaient habillés l'un comme l'autre. La mère, la pauvre Sonia, elle-même, s'y trompait !
— C'est étrange, murmura Zizi avec un frisson.
Et soi: regard apeuré se reporta sur Ludovic. Et il se fit un long silence. Quel singulier et redoutable caorice de la nature qui, ainsi, en se jouant, avait créé ces deux hommes si pareils ! ! Zizi, devant Ludovic, vivante et parfaite image de Georges, éprouvait un trouble indicible... un émoi tout à la fois très tendre et très douloureux... Georges qu'elle aimait, qui avait toujours été dans son rêve, Georges était devant elle, en ce moment, et ce n'était pas Georges ! Elle n'avait pas besoin de fermer les yeux pour se donner l'illusion d'entendre Georges, sans voir !... Elle pouvait regarder, au contraire, de toute sa puissance de vision et l'écouter tout ensemble, c'était Georges... Ludovic lui eût dit : « Je vous aime ! » que ce n'est point Ludovic qu'elle eût entendu, mais Georges... Ludovic pouvait lui sourire ! C'était bien le sourire de Georges !... Certes, parfois, ani-
mées par d'autres passions, les lueurs n'étaient point pareilles dans les yeux, mais l'audacieux bandit savait donner à son regard la douceur limpide et la tendresse de son frère, jusqu'à sa loyauté. Et c'était bien, en cette minute, tout ce]a qu'elle voyait, tout cela qui la faisait frémir... Si elle avait cherché une illusion d'amour, l'illusion eût frôlé de près la réalité... Pauvre Zizi ! !...
Il parla.
Il voulait conquérir sa confiance, d'abord, et tout entière et pour cela le meilleur moyen n'était-il pas de parler de Georges ? Puis, pour tromper l'enfant, pour s'approcher un peu plus près de ce cœur, n'était-il pas armé déjà ?... Est-ce que le hasard ne l'avait pas servi ? Est-ce qu'il n'avait pas surpris, certain jour, le lendemain de l'arrivée de Zizi à Paris, l'entrevue passionnée de Georges et de la jeune fille ? Sous les yeux de la paralytique impuissante, n'avait-il pas entendu tout ce qui s'y était dit ? Alors, pour rompre les dernières défiances de l'enfant, il suffisait de rappeler certaines paroles définitives de l'entrevue, les adieux déchirants, le mystère dont Georges s'enveloppait, il suffisait de profiter de certaines réticences, dont Georges avait enveloppé ses adieux, et ainsi, elle ne pourrait plus se défier de Ludovic, puisqu'elle aurait la certitude qu'il avait reçu les confidences fraternelles...
— Je suis envoyé par Georges... Il m'a dit, à l'heure même de son départ : « Va la trouver... Nomme-toi !... Dislui que nos âmes se ressemblent autant que nos visages, que nous ne faisons qu'un par le cœur comme par le corps... Pour qu'elle te croie, pour qu'elle consente à écouter," de toi, les paroles qui essayeront de rendre ses regrets moins amers, dis-lui la vérité... »
— La vérité ?
— Georges-Claude, par un stratagème sublime autant que cruel, a voulu vous détacher de lui... Georges savait que vous l'aimiez... Il a essayé de vous arracher du. cœur cet amour et de le remplacer par de l'indifférence, du dédain, du mépris...
— Je ne vous comprends pas...
— Vous allez me comprendre... Georges ne peut plus, ne veut plus vous aimer... et il a tenté de vous éloigner de lui en se montrant à vous dans cette loge, où vous l'avez vu, afin que vous le jugiez indigne de vous... Ces jolies filles qui l'entouraient, rieuses, il ne les connaissait point la veille... et le même soir il ne les a plus revues...
— J'avais reçu une lettre anonyme me prévenant de sa présence...
— Au cirque Dirko, n'avez-vous pas des envieux et des envieuses, parmi les femmes comme parmi les hommes et cette lettre ne pouvait-elle venir de quelque haine inconnue?
— Personne ne connaissait mon amour... C'était mon seul bonheur et je le gardais trop jalousement pour en faire la confidence à personne...
— Mais lui ? Mais Georges ? a-t-il gardé votre secret avec le même soin ?... Il y a tant d'orgueil et de vanité chez les nommes lorsqu'ils sont distingués par des femmes telles que vous !... Puis, vous lui avez écrit... il me Ta dit... Vous vous êtes revus... il me l'a dit encore... Ce qu'il m'a dit, à moi, plus tard, ne peut-il l'avoir confié à d'autres ?... Et n'est-ce point de ceux-ci, qui vous resteront éternellement inconnus, qu'est venue la lettre méchante, cause de tant de mal... la lettre criminelle, puisqu'elle a failli amener votre mort ?...
— Oui, oui, peut-être... Une lettre anonyme, sait-on jamais !
Les yeux de Zizi se cernaient sous une fatigue énorme.
— Ainsi, dit-elle, c'est lui qui vous envoie ?
— Oui.
— Pour me dire ?
— Avant tout pour vous demander pardon...
— Pourquoi n'est-il pas venu, lui-même ?
— Il a redouté, cette entrevue... il a eu peur de vous... d'être faible devant vous...
— Il m'aime !
— Il ne peut plus, ne veut plus vous aimer... Je le répète et je ne suis que son porte-parole... Georges est ainsi, que son devoir passera toujours avant son amour... Or, il ne vous l'a pas caché, Georges a un grand devoir à remplir... Vous le savez r
— Oui, une allusion vague... Moi, dit Zizi en fermant les yeux, je l'aimais tant que ma passion m'aurait fait oublier le reste, puisqu'il était toute ma vie !...
— Vous l'aimez beaucoup, en effet... dit Ludovic. Et sa voix s'altéra.
Ce fut un trouble trop rapide pour qu'elle le remarquât.
— Que vous a-t-il prié, encore, de me redire ?
— Les paroles que vous avez entendues et qui vous ont fait tant de peine : « Nous ne devons plus penser l'un à l'autre... Tout est fini... Je suis mort !... Tu ne me reverras plus et je viens te dire adieu... Ce qui m'éloigne de toi, c'est une promesse sacrée... Un secret qu'il faut que je garde... pour moi seul... parce qu'il intéresse un autre que moi... Je ne peux même m'engager par la promesse de revenir car je ne serais pas sûr de tenir cette promesse... Et pourtant je suis jaloux de l'avenir qui sera peut-être mon œuvre... et je souffre ï »
— Oui, oui, ce sont bien ses paroles... et c'est bien lui qui est devant moi et qui renouvelle ma douleur... Oui, vous
200 ZIZI-LA-GTJEUSE
venez de sa part,., je ne peux plus douter... Où est-il donc ? Ne pouvez-vous me renseigner ?
— Je l'ignore...
— Jurez !
— Je le jure ! Il est parti sans me dire son secret... mais il a ajouté : « Va ! console-la !... Rends-lui son courage ! Essuie ses larmes... Elle croira m'entendre et me voir... L'illusion ne sera pas bien difficile... En lui parlant de moi, elle croira que c'est moi qui lui parle î » Voilà pourquoi je suis venu... Je ne reparaîtrai que si vous me le permettez...
— Mais quel terrible devoir l'enchaîne donc !
— Bien terrible, en effet, murmura Ludovic avec émotion, pour que Georges se soit obligé à fuir le bonheur infini qui l'attendait...
Puis, comme il remarquait en elle une inquiétude, un regard qui se posait sur lui à la dérobée et qui n'était pas sans alarme, il se hâta d'ajouter :
— J'aime mon frère et notre vie a été si unie, si commune par les mêmes joies et les mêmes chagrins, que vous avez le droit de voir en moi un ami... pas plus, rien qu'un ami... Si vous me donnez votre amitié ainsi que je vous ai déjà donné la mienne, Georges restera entre nous, pour nous regarder et nous écouter... Je désirerais apaiser des scrupules que je sens naître... qui vous honorent en ce qu'ils prouvent votre extrême délicatesse... Ne redoutez rien de moi... Certes, vous êtes belle et vous possédez une irrésistible séduction... Vous avez été entourée d'hommages par tous ceux qui vous approchent... D'autres hommages viendront pendant longtemps... Paris vous a adoptée, mademoiselle, et Paris vous aime... Mais, pardonnez-moi une brutale franchisa, qui aura du moins le mérite d'enlever chez vous comme chez moi toute arrière-pensée... ne craignez rien de moi... Je ne vous aime pas comme vous avez peur que l'on vous aime... et tant que vous vivrez avec le rêve de votre jeunesse, où seul apparut mon frère, je ne vous aimerai jamais... Qu'il soit dit que je ne viendrai que pour rappeler scn souvenir, vous offrir l'image parfaite de ce qu'il fut, de ce qu'il est !... Mais qu'il soit dit aussi que je disparaîtrai le jour où, le temps ayant accompli dans votre âme son œuvre de douceur et de paix, vous aurez fait un choix parmi ceux qui vous adorent, le jour où vous aimerez...
Elle secoua sa jolie tête pensive :
— Zizi amoureuse est morte... murmura-t-elle... morte avant d'avoir vécu...
— Lorsque Zizi sentira le vide de sa vie, de son cœur, elle n'aura qu'un appel à envoyer, un mot à dire... et je viendrai lui parler de Georges...
Elle cacha son visage dans ses petites mains et laissa couler ses larmes :
— Oui, vous êtes bon, fit-elle, et vous avez pitié... A personne, je n'aurais laissé voir ma douleur, mais à vous, le frère de Georges, à quoi bon la cacher ?...
Il tressaillit, gonflé d'orgueil et de joie mauvaise.
Il avait triomphé de la défiance de l'enfant.
Il venait de gagner sa première bataille...
Malgré la libre existence de sa jeunesse, cahotée par le cirque Dirko, au milieu d'êtres qui l'avaient respectée, certes, mais dont les allures de demi-civilisés n'avaient pas été sans l'instruire, Zizi n'était armée que pour certaines luttes. Elle se trouvait sans expérience et sans défiance contre ïe danger de cet homme.
Elle ne voyait pas ce danger, ne s'en doutait pas.
Zizi était femme contre certains périls, enfant contre d'autres, qui pourraient venir des illusions et des défaillances de son cœur... Zizi était à son premier amour, savait qu'elle n'en aurait pas d'autre, n'en voulait pas d'autre...
Il y a des femmes qui n'aiment qu'une fois, que cela dure une heure ou vingt ans... Zizi était de ces femmes...
Elle avait souri tout à l'heure avec incrédulité lorsque Ludovic lui laissait entrevoir un temps où les années écoulées la rendraient oublieuse de son premier chagrin et apaisée... Zizi savait que toutes les blessures ne se guérissent pas avec le temps, qu'il en est au contraire qui s'étendent un peu plus à chaque heure... qu'il y a des ulcères de l'âme comme du corps...
Devant Ludovic, qui lui donnait si bien l'illusion de Georges, Zizi jouait sa vie en ce moment. Et rien, pas la plus légère crainte de son instinct de femme ne l'en avertissait. Et ceci est à son honneur et prouve la grandeur de son amour. Zizi ne pouvait pas s'imaginer qu'elle oublierait, puisqu'elle savait l'oubli impossible... Zizi ne pouvait pas craindre d'aimer cet homme puisqu'elle aimait Georges... Ces deux voix, ces deux regards, ces deux N visages, avaient bnau être pareils — même ces deux âmes pouvaient se ressembler — ce n'était pas Georges...
Ce n'était pas celui auquel, toute petite, elle avait dit un jour, devant le lycée Janson de Sailly • « Je ne t'oublierai jamais ! » Ce n'était pas celui qui l'avait sauvée de l'asphyxie, avec la vieille grand'mère, et qui, sur un coin de la cheminée, pour soulager la misère qu'il devinait, avait laissé son porte-monnaie d'écolier... Ce n'était pas celui à qui elle avait écrit, du fond de l'Amérique : « Je pense à toi et quand je serai de retour en France, je te dirai : Viens ! » Ce n'était pas celui-là à qui elle avait dit : « Prends-moi pour ta maîtresse, si tu ne veux pas de moi pour ta femme ! Rends-moi malheureuse... pourvu que je sois à toi ! » Cet
homme avait beau lui offrir l'image étrangement parfaite de Georges... Ce n'était pas Georges...
C'était un étranger...
Elle le craignait si peu qu'elle ne pensait même pas à le craindre... Et c'est ici, justement, que Zizi manqua d'expépérience... Elle voulut vivre d'illusions, avec l'image de Georges auprès d'elle... Elle voulut se nourrir de son rêve... d'un rêve d'autant plus décevant, d'autant plus irritant, qu'il touchait de plus près, en apparence, 'à la réalité... Elle s'imagina — car elle avait une petite tête folle et romanesque — qu'elle pourrait ainsi jouer avec le feu... et que cet homme dont elle ne soupçonnait pas les desseins, entretiendrait ses rêves et favoriserait ses illusions... Avoir auprès d'elle son Georges, parler de son Georges, entendre son Georges !... Elle crut adoucir ainsi l'âpreté de son désespoir...
Ludovic suivait, en silence, le travail qui se faisait en ce cerveau, pendant que Zizi continuait de pleurer doucement, le visage entre ses mains...
Et il l'admirait... avec passion... Et ces larmes, qui n'étaient point pour lui, qui étaient pour l'autre, il les buvait, avec rage !... Il aurait voulu les effacer, non pas à force de tendresses, mais avec de la violence... Il n'avait pas pitié de Zizi... Il n'aimait pas Zizi pour elle, mais pour lui... Ces larmes faisaient naître sa colère...
Il aurait voulu la faire souffrir...
Tout ce qui se passait en l'âme du bandit n'était pas visible pour l'enfant... Lauvoyer, peut-être, eût soupçonné le drame intime... Lauvoyer seul...
Quand elle releva sur lui ses beaux yeux humides, ce fut le regard doux de Georges qu'elle vit, et le tendre sourire, et toute une généreuse compassion... Elle ne vit pas l'effrayante ardeur qui la convoitait... non, rien ne l'avertissait... Où eût-elle pris tant d'expérience ?... Elle ne vit qu'un cœur qui offrait une amitié loyale...
Pourtant ce ne fut pas la réponse qu'il attendait qu'elle prononça :
— Laissez-moi dans mon deuil...
— Ne vous reverrai-je jamais ?
— J'ai besoin de souffrir... j'ai besoin d'être seule... Il dit — sachant bien qu'il sortait victorieux de cette première rencontre :
— Au premier appel, au premier mot, je viendrai vous parler de lui... de lui toujours... rien que de lui... mais je ne reviendrai qu'à votre appel.
Elle lui tendit ses petites mains, sans rien répondre.
Il eut la tentation de les porter à ses lèvres et la force de n'en rien faire. Il se contenta de les serrer, avec tendresse, la salua àvo:1 ur\e grâce infinie et la laissa...
Quand il fut parti, Zizi demeura longtemps immobile, en une sorte d'anéantissement. Celui qui venait de disparaître, ce n'était point Georges. Et cependant, c'était Georges qu'elle avait revu... L'homme qui avait souri, qui avait eu pitié, qui avait parlé, ce n'était pas Georges... Et Georges avait été devant elle, souriant, parlant, la plaignant... Elle sonna sa femme de chambre.
— Je ne sortirai pas, dit-elle.., Fermez les persiennes... les rideaux... faites la nuit autour de moi... la nuit bien complète, pour que je ne puisse plus rien voir... Eveline obéit...
Et Zizi, parmi les ténèbres profondes, s'ensevelit dans son rêve...
Les jours s'écoulèrent. Ludovic attendait. L'appel ne vint pas. Mais il était patient. Zizi se fatiguerait de pleurer toute seule. Elle chercherait à mettre de la douceur dans ses larmes en pleurant auprès de lui. Et ces jo'irs-ià, et après cette entrevue, la jeune fille se renferma chez elle, mais elle s'étiolait, devenait nerveuse. La vie reprenait ses droits et ses exigences. Elle sortit.
Mais ce fut la même tristesse qu'elle promena partout. Et pourtant, malgré tout, elle attendait. Un invincible espoir restait dans son cœur. Georges reviendrait !... Et ce jour-là, elle le garderait, pour toujours, si Georges la retrouvait digne de lui... Digne de lui ? c'est-à-dire si Zizi lui était restée fidèle... A cette pensée, Zizi souriait... avec une admirable confiance. Elle savait si bien qu'il n'y avait point de place en elle pour une autre pensée que celle de Georges-Claude !...
L'oubli, elle ne le chercha point au sens exact du mot. Elle ne voulait pas oublier. Elle chercha seulement un peu de calme, un peu d'adoucissement à son mal.
Et c'est à partir de ce moment que Paris, qui avait cru qu'elle s'échappait de lui, crut ensuite qu'il l'avait reprise, victorieusement, et qu'il venait d'ajouter ce joyau rare à son étincelante couronne de beautés...
A partir de ce moment, l'étrangeté de sa vie retint la curiosité du Paris, qui potine et qui s'amuse, le Paris du plaisir, des oisifs et des riches...
Non pas que Zizi affichât une existence extravagante, ou même originale, différente de certaines antres. Cette enfant, employée d'un cirque, en somme une sorte de petite saltimbanque, si l'on veut, s'imposa à l'attention maligne par le luxe qu'elle déploya tout à coup...
Si prodigieux soit-il, le luxe n'étonne point Paris. Il l'amuse et il en profite. Mais une question se posait :
— D'où venait l'argent qui servait à Zizi pour entretenir un pareil train de maison ?
Car elle jetait l'argent à mains pleines.
Zizi ne dépensait pas seulement ses revenus. Elle s*était dit:
— Je vivrai dans la folie de tout, mais fidèle à mon Georges, tant qu'il me restera quelques billets de mille francs.
Elle avait eu, toutefois, dès la première heure, le soin religieux d'assurer par un placement la vieillesse de la grand'mère infirme.
Rendue à son ancienne misère, que comptait donc faire Zizi?
Nous allons le dire tout de suite. Et ainsi on la connaîtra mieux. On la connaîtra tout à fait.
Zizi avait loué à bail le petit logement de la rue de Passy, le rez-de-chaussée où jadis la grand'mère avait tout préparé pour mourir. Elle l'avait loué sous un nom d'emprunt. Elle avait payé des années d'avance. Et Zizi s'était dit:
— Quand il ne me restera plus rien des cinq millions de Holmcroft, c'est là que je viendrai, un soir... Et Georges ne sera plus là pour m'empècher de mourir !
Encore une fois, vous voyez bien crue la pauvre Zizi était folle.
D'où venait l'argent qui avait payé l'hôtel de la rue Fortuny ? qui avait payé les meublés rares ? qui payait, sans cesse, tous les jours, les bibelots inutiles, d'un travail précieux ? qui soldait les dépenses exagérées chez les fournisseurs, les modistes, les couturières, les bijoutiers, sans jamais une minute de retard ? qui payait les tableaux et les œuvres d'art qu'elle arrachait, en s'amusant, à coups de billets de banque, aux collections les plus renommées ? Ce n'était pas depuis deux ou trois ans qu'elle avait débuté au cirque, avec César et Collinette, Goliath et Brutus, qu'elle avait pu gagner la fortune nécessaire à tant de dépenses...
Oui, d'où venait l'argent ? Enigme vivante, cette Zizi !
Elle sortait seule.
On la guetta, on l'espionna. Il y eut autour d'elle, sans qu'elle en fut inquiète — n'était-elïe pas sans reproche ? — des gens qui, pour ainsi dire, nuit et jour, ne la quittèrent pas, scrutèrent, chacun de ses pas, de ses gestes, de ses regards...
Seule, toujours seule, énigme de tristesse et de solitude...
Seule à l'Opéra, où sa pâle et jolie figure attirait toutes les lorgnettes, en ce frisson de murmures qui indiquent les grosses et sourdes émotions du public.
Seule, dans sa voiture au bois, par les matins frileux de l'hiver où elle allait chercher un peu de la gaieté du soleil.
Seule dans son auto puissante qui, parfois — on le savait
— l'emportait loin de Paris, à la vitesse d'an train rapide, pour aller vers quelque mystérieuse retraite lointaine qu'on ne put découvrir, et qui la ramenait à Paris tout à coup, fantôme capricieux, paraissant et s'évanouissant, au gré d'une volonté fantasque.
Seule au théâtre, dans sa loge, âme indéchiffrable, et si simple, pourtant.
Seule aux réunions mondaines où elle se plaisait à promener sa mélancolie, seule aux courses, seule partout, seule toujours...
On lui prêta des mœurs bizarres... Quand Paris n'a pas de quoi satisfaire son appétit de nouvelles, il invente et lui, souvent si pitoyable, devient féroce...
Et ce qui ne fut point sans pousser à son comble l'énervement de la curiosité parisienne, c'est que Zizi semblait entourée d'un triple mur d'affection discrète, qui la protégeait victorieusement. On tenta d'acheter ses gens, le cocher, le chauffeur, Eveline, d'autres. On se heurta à des réponses, étonnées et goguenardes. Où pouvait-elle avoir rencontré un pareil personnel de serviteurs qui résistaient aux séductions de l'argent et gardaient lèvres closes à toutes les promesses dorées ?
Au cirque, tout bonnement. C'était Dirko qui lui avait monté sa maison.
Dirko fit mieux.
Un beau jour, la calme rue Fortuny fut en émoi : Dirko entrait à l'hôtel de Zizi en compagnie d'une panthère adulte, si bien dressée par la jeune fille qu'elle lui obéissait à la parole, presque avec la souplesse d'un chien... jolie bête aux yeux superbes, au pelage soyeux et marbré sur fond jaune... Zizi l'avait baptisée Fanchette, tout de suite après sa naissance, à la ménagerie.
A l'hôtel, où tout le monde venait du cirque, on ne s'étonna point de l'entrée d'une bête féroce et ce fut le plus naturellement que Dirko apparut dans le hall tenant Fanchette en laisse. La panthère, étonnée de ce changement de domicile, fouettait l'air de sa queue robuste avec un peu d'inquiétude et Dirko la flattait doucement en lui caressant la tête.
Ce fut une distraction dans la vie de Zizi.
Quand la jeune fille, avertie par Eveline, descendit retrouver Dirko, celui-ci disait :
— Petite, depuis ton départ, Fanchette est nerveuse... Elle a maigri... Elle te regrette... Alors j'ai pensé que cela te rendrait joyeuse si je t'en faisais cadeau... Tu as un jardin derrière l'hôtel... Elle ne te gênera pas... Et songe, ma fille ! Quel chien de garde ! contre les apaches ! !
A la vue de Zizi, la panthère poussait des miaulements.
— Viens, Fanchette ! dit la jeune fille.
Elle échappa à Dirko et accourut, d'un bond léger, sans le moindre bruit, se coucher aux pieds de Zizi ; elle se roula sur le dos, étalant son ventre doux et fourré d'énorme chat...
— Tu n'auras qu'à lui rendre la liberté toutes les nuits, fit Dirko en riant. Et s'il te vient jamais 'un cambrioleur, Fanchette se payera une minute de régalade !
Fanchette ne pouvait manquer d'occuper Paris pendant quelque temps. On prit sa photographie qui parut dans les magazines.
Fanchette devint célèbre à l'égal de sa maîtresse.
Ludovic continuait d'attendre, patient et redoutable, l'appel de Zizi.
Mais cet appel ne venait pas. En lui, quand même, aucune inquiétude... Il était sûr...
Cependant des drames se nouaient et se dénouaient tragiquement autour de la jeune fille. Elle repoussait les avances. Elle ne répondait pas aux lettres. Plus ses dépenses augmentaient, plus son luxe s'affichait, et plus les offres devenaient pressantes. Comme on la croyait pauvre, et comme on ne parvenait point à découvrir la source de ses prodigalités, une opinion finit par se former : elle bluffait. Mais elle ne pourrait longtemps tenir le coup, une heure viendrait où elle serait à bout de souffle et il faudrait bien que Zizi prit un amant...
C'était Eveline qui lisait toutes les lettres. Elle avait Tordre de ne donner à sa maîtresse que celles qui avaient un intérêt d'ordre général.
Deux exceptions, pourtant... à cette rigueur.
Zizi avait dit :
— Si jamais il arrive une lettre signée : « Ludovic Blancafort » tu me la remettras... Et s'il arrive une lettre signée : « Georges-Claude », ah ! alors vite, bien vite, accours...
Car Ludovic pouvait avoir à lui parler de son frère !...
Mais le courrier, chaque matin, apportait des messages amoureux, des supplications pressantes, parfois des menaces avec des noms inconnus... Georges restait silencieux, mystérieux, perdu, et Ludovic n'avait-il pas dit en prenant congé d'elle : « Je viendrai vous parler de lui, rien que de lui... mais je ne reviendrai qu'à votre appel... »
Les lettres, disons-nous, contenaient parfois des menaces...
Menaces d'amour... non contre elle... menaces de suicide... Que pouvait Zizi ?... Rien... Elle ne les lisait même pas !... Les eut-elle lues, qu'elle n'en eut pas tenu compte... Cela aurait mis des craintes, c'est-à-dire des ombres de plus dans sa vie...
Et sur le seuil de son hôtel, un soir, il y eut du sang...
Il y eut un cadavre... celui d'un jeune homme... Il faut croire que l'amour existe toujours quoi qu'on dise, puisqu'il inspire encore de pareils désespoirs.
Cela rendit Zizi un peu plus triste, mais ne l'étonna point. N'avait-elle pas voulu mourir, elle aussi, comme cet enfant était mort? Elle l'envia. Mais elle prenait patience. Un jour viendrait où elle échapperait à toute peine si elle restait abandonnée. Paris s'étonna de ce suicide et traversa une crise d'inquiétude. Il se trouvait, en effet, devant un problème dont la solution continuait de lui échapper.
Sur le cercueil de l'enfant exalté qui avait préféré s'en aller plutôt que de souffrir plus longtemps du dédain d'une femme, une couronne toute blanche fut envoyée, sans nom, qui l'accompagna au cimetière.. Et l'on remarqua que, tous les jours, des fleurs de la même main inconnue furent renouvelées sur la tombe.
Nul ne sut jamais — et Dieu sait si l'on chercha ! — que c'était la pitié de Zizi qui fleurissait cette tombe.
Des épithètes s'accolèrent à son nom... Zizi la cruelle et Zizi l'insensible...
De là, n'est-ce pas, à Zizi sans cœur, il n'y avait pas loin...
On n'a pas le droit d'avoir dix-huit ans, de vivre seule auprès d'une mère infirme, d'avoir été célèbre un moment, d'être belle avec cela... trop belle... Car voilà le mai. Zizi était trop belle. Paris demandait à jouir de cette jeunesse et de cette beauté... Et Paris continuait de ne pas croire à la probité de Zizi...
Laissez s'écouler quelques jours, quelques nuits de fêtes où l'on parlera d'elle, et Paris commencera de s'irriter... Que d'autres cœurs s'affolent... d'autres cerveaux se détraquent... que du sang d'amoureux soit encore répandu, et Zizi la cruelle deviendra Zizi la gueuse... car la calomnie s'en mêlera, inventera, des légendes se formeront, qui deviendront des histoires, et ces histoires il y aura des gens qui en certifieront l'exactitude, et qui donneront des preuves. De rien on aura fait tout... Zizi n'avait pas le droit d'être ce qu'elle voulait être ! !
De loin en loin, elle rencontra Ludovic.
Par hasard, un peu partout où elle allait...
Par hasard ? Du moins, elle le crut. Souvent, Ludovic ne la voyait pas ou faisait semblant de ne pas la voir. Une ou deux fois, il salua, discrètement, avec l'intention évidente de ne pas montrer qu'il la connaissait. Jamais il ne tenta de s'approcher d'elle et ne lui adressa la parole. Elle lui en sut gré. Elle remarqua aussi qu'il était toujours seul.
Enfin, l'appel arriva, plaintif, comme une supplication :
<( Venez !... 3 'ai besoin de le voir et d'entendre sa voix ! »
208 ZFZÏ- LA-GUEUSE
Ce n'était pas Ludovic qu'elle appelait. C'était Georges. Ludovic aimait cette enfant plus qu'il ne se l'avouait... d'une ardeur passionnée... d'un désir fou... Il se croyait un cœur de glace... « Un bloc de marbre », disait-il parfois à Lauvoyer... Il faut penser qu'il se trompait, car la simple lecture de la lettre de Zizi, si éloquente et si tendre, où transparaissait tant d'amour, lui fit couler par le corps une douleur aiguë... Puis, il se calma... Pourquoi tant de trouble ? Ce mot, ne l'attendait-ii pas ? Zizi n'accouraiteïle pas vers le danger ?...
ZliS joue avec le feu.
La première fois que Ludovic avait mis le pied dans cet hôtel de la rue Fortuny, où il se rendait, il avait été si ému par la hardiesse de sa tentative qu'il ne prit point garde à ce qui l'entourait. Il ne vit que Zizi, Du reste, la jeune fille venait à peine de quitter la rue Mansart. L'hôtel était en plein désordre d'un emménagement rapide et les meubles, modestes, étaient ceux de l'ancien logement. Rien n'y faisait prévoir encore le luxe exagéré qui, depuis lors, devait faire bavarder tant de langues. Ce fut seulement après que Ludovic, en y réfléchissant, se posa, ainsi que tout le monde, la fameuse question :
— D'où vient l'argent ?
Lorsqu'il entra, il n'eut besoin que d'un coup d'œil pour juger des dépenses qu'avait dû coûter l'installation de l'hôtel.
Et il fut mordu par un atroce soupçon...
Ce qu'on disait était vrai ! Il était impossible que cela ne fût pas vrai...
Zizi avait un amant ! ! Donc, Zizi n'aimait pas Georges ? Zizi mentait !
Mais alors, pourquoi cette lettre ? cet appel de désespoir et de larmes ? Elle voulait qu'on lui parlât de Georges ? C'est donc qu'elle l'aimait ? On se perdait en de pareilles contradictions.
— Si elle a un amant ! î murmura-t-il dans une menace...
Et la terrible lueur de colère qui passa dans ses yeux venait de condamner un homme à mort.
Un homme, oui. Mais qui ?... Oh ! il finirait bien par savoir. Là où Paris renonçait à déchiffrer l'énigme, il
réussirait, puisque, désormais, il allait approcher de
\Zizi !...
\ Elle l'attendait...
\ Et telle était la pureté de cette enfant, et la délicatesse
Me son cœur, qu'elle l'attendait non sans émoi, la poitrine
àpulevée par des battements précipités, comme si elle se
ffit sentie coupable d'un plaisir qu'elle allait trouver, où
Îi pensée de Georges flotterait toujours, mais dont Geores, malgré tout, ne serait pas,..
Puis, tout cela -s'évanouit à l'entrée de Ludovic... Plus le crainte... la joie seule... mais si grande, qu'une pâleur profonde resta...
— Parlez-moi de lui ! dit-elle faiblement... Il prit place auprès d'elle, demeura silencieux, s'eni-
/rant de la revoir, non plus comme au théâtre, partout, séparé d'elle par la foule, mais pour lui, pour lui seul... Et il la trouvait plus belle encore, plus belle que jamais, cette jolie fleur si rare, bien à sa place, maintenant parmi tant d'élégance... Etait-il possible, si amoureuse de Georges, qu'elle fût à un autre ?... et qu'elle se fût offerte, pour beaucoup de luxe ?... Non, il suffisait de la regarder, avec ses yeux troubles maintenant, qui quêtaient les paroles de Georges sur les lèvres de Ludovic... Cette enfant ne mentait pas... Elle aimait à l'infini et ne s'était pas vendue...
Il parla de Georges...
Et quand il s'arrêtait; elle le questionnait encore.
Elle l'écoutait, ravie, elle était heureuse. Elle traversait une heure d'illusions... et pendant cette heure-là, du moins, elle aurait oublié...
Il lui disait leur enfance, tantôt à Bordeaux, tantôt à Roche-Aiglon. Là surtout. Car c'était au château qu'ils avaient passé des années de liberté à courir, à s'amuser de tout... A la ville, ils se retrouvaient dans l'étroitesse d'une existence forcément plus disciplinée... En pleine nature, ils étaient lâchés comme de petits animaux ivres d'indépendance'.
Et toujours ensemble. Qui voyait l'un, voyait l'autre. Quand l'un pleurait ou riait, l'autre, sans savoir, en faisait autant...
Du plus lointain de ses souvenirs, Ludovic raconta...
Parfois elle l'interrompait par un murmure :
— Comme vous êtes bon de me dire ces choses ! Comme vous êtes pitoyable de vous prêter ainsi à mon caprice...
Il se contentait de répondre :
— Puisque vous l'aimez !
— Hélas !
— Puisque le jour où il reviendra, il vous retrouvera telle qu'il vous désirait... telle qu'il vous avait laissée...
Et il promena un instant son regard soupçonneux sur tout ce qui l'entourait...
Elle devina l'arrière-pensée :
— Ne cherchez pas... lit-elle... Vous ne trouverez rien... Personne n'a le droit sur moi !...
— Pardon î
— Oh ! je n'ai rien à vous pardonner... Je sais tout ce que l'on dit !...
A partir de ce jour, Ludovic revint, en espaçant d'aborc ses visites, afin de ne pas éveiller l'attention de Zizi, puis un peu plus souvent... Elle s'y habituait... Elle finit paï remarquer quand, par hasard, son absence se prolongeait plus que de coutume... Cela peuplait sa vie de rêves et les rêves lui manquaient... Elle devenait presque gaie quand il était là... retombant dans sa tristesse après son départ...
Il voyait cela, mais ne s'y trompait pas. Georges, toujours Georges, vivait en elle. Et lui, comédien raffiné, dissimulait, triste ou gai comme elle... guettant l'heure propice et prêt, du reste, au crime sur le joli corps qu'il convoitait, si l'âme se refusait toujours... Il avait su se faire des amis de tous les gens de l'hôtel et attirer leur confiance en ayant soin de ne rien demander jamais qui put mettre en éveil leur dévouement et froisser leur probité.
Il avait reparu devant la paralytique sans que celle-ci reconnut en lui le garçon du cirque, qui avait surpris les confidences passionnées de Georges et de Zizi.
Une seule hostilité persistait... celle de Fanchette...
C'était chez la panthère une haine contre Ludovic, instinctive, bizarre, irréductible... Les deux ou trois premières fois qu'il vint, il dut se sauver... On dut enchaîner la jolie et dangereuse bête... Et tout le temps qu'il fut là, on entendit ses rauquements de colère...
— Que lui avez-vous donc fait ? demanda Zizi en riant.
— Je ne l'ai jamais vue !
— Voilà qui est étrange... A tous les visages nouveaux, elle fait des avances, se roule, miaule, comme un chat qui quête des caresses...
— Je n'ai pas l'heur de lui plaire !
Zizi tenta de réagir, d'obliger Fanchette, sinon à plus de gentillesse, du moins à une neutralité absolue.... Zizi gronda... Zizi montra sa cravache... Fanchette alla se réfugier au fond du salon, s'accroupit sur le ventre, les pattes de devant allongées en sphinx, ne bougea plus... Mais tout le temps que Ludovic prolongea sa visite, on entendit un sourd grondement qui, bien que du fond de la poitrine de la bête, semblait venir de très loin, et les larges yeux du fauve ne cessèrent point de regarder le jeune homme.
— Décidément, elle me déteste ! dit-il en riant... ou bien, ^elle est jalouse !...
Dès lors, toutes les fois que ZizjL attendait Ludovic, elle
[t sortir Fanchette au jardin, mais la panthère rancunière
nit par deviner... Elle flairait l'émanation de cet homme
ruelle détestait, et du fond de sa cage, elle grondait en
jessous, tant qu'il était là...
Dirko avait-il deviné jusie quand il avait dit : « Quel
hien de garde contre les apaches ! »
Les visites de Ludovic à l'hôtel de la rue Fortuny furent Yite connues, i Op. jasa... la nouvelle fit le tour de Paris...
C'était donc lui le Nabab qui possédait cette jolie fille tant désirée ?
Pourquoi pas lui, après tout ?
On ne connaissait rien de ce Blancafort, apparu tout à coup et depuis peu de temps dans le soleil parisien. On savait seulement qu'il venait d'Amérique et menait grande vie, dépensant sans compter. Les oisifs ne manquent pas à Paris. Jusqu'alors rien ne s'élevait contre celui-là. Il jouait beaucoup, toujours avec bonheur. Etait-ce dans le jeu qu'il puisait ses ressources ? A coup sûr, celles-ci devaient être insuffisantes pour entretenir Zizi et l'entourer de pareil luxe. Donc, Ludovic passa pour riche. L'Amérique, avec son éloignement et son mystère n'est-elle pas comme un vaste réservoir moral où puisent, pour dorer leur existence d'un semblant d'honnêteté, les naufragés de Paris et les aventuriers ?
Seulement, mal en prit au premier qui félicita Ludovic de sa bonne fortune.
Il reçut un soufflet... les cartes furent échangées, et aussi deux balles, avec résultat. Ludovic blessa son adversaire grièvement d'une balle entre les côtes...
Il y eut récidive, un soir, au cercle, et comme trois des amis de Ludovic faisaient, sur lui et sur Zizi, des allusions déplaisantes, trois duels furent en projet...
Cela fit grand bruit.
Décidément, il ne fallait pas toucher à Zizi.
Zizi portait malheur !...
Résultat de la première rencontre : l'adversaire de Ludovic fut blessé en pleine poitrine d'un coup d'épée et dut rester six semaines entre la vie et la mort...
La seconde rencontre dura près d'une heure, repos prévus.
L'adversaire de Ludovic eut le bras percé de part en part.
La troisième rencontre fut fatale à l'élève de Lauvoyer... Une balle, tirée bas, ricocha sur le terrain et le frappa à la cuisse droite, de bas en haut, faisant séton...
Il n'y avait nul danger pour sa vie... quinze jours de lit, pas plus.
Zizi apprit ces quatre duels, qui eurent lieu coup sur coup.
Les journaux, sans prononcer son nom, avaient donné à mots couverts les motifs de ces rencontres. Elle se devina en cause.
Pourquoi Ludovic s'était-il battu ?
Ce fut sa première question, quand elle revit le frère de Georges guéri.
— Pourquoi ? Mon Dieu, mademoiselle, c'est bien simple, dit-il en riant... Ces gens prétendaient que j'étais votre... ami, vous me comprenez ?... Certes, il faut que vous leur pardonniez. Les apparences sont contre nous. Ils ne peuvent pas savoir que je ne suis que le fantôme de l'homme que vous aimez... et que ce fantôme ne vous aime pas d'amour... En me battant, j'ai pensé à mon frère... Je ne pouvais laisser s'accréditer une pareille calomnie... Georges, à son retour, eut été en droit de me demander : « Qu'as-tu fait de Zizi ? » Et je veux, moi, avoir le droit de lui répondre : « La voici, telle que tu l'aimais ! » Ai-je bien fait ?
Elle secoua la tête. Elle était profondément troublée.
— Non, dît-elle... La pauvre Zizi ne vaut pas tant de sang répandu !
Il était facile de couper court aux légendes qui se formaient, i
C'eût été de ne plus recevoir Ludovic.
Elle y pensa, frémit à cette pensée, n'en eut pas le courage.
La présence de Ludovic, en lui rappelant Georges, c'était le faible lien qui la rattachait à l'espérance, c'est-à-dire au bonheur...
Au dernier moment, quand elle voulut briser le lien, elle faiblit.
Il était trop adroit, il connaissait surtout trop bien Zizi pour ne pas avoir compris cette hésitation, et pendant plusieurs jours il cessa de la voir.
Elle lui envoya un mot, un seul mot, sans même de signature :
(( Venez ! >»
Et il revint, cachant avec peine son triomphe et sa fièvre.
Les longues causeries reprirent, plus ardentes...
Maintenant Ludovic parlait de l'amour de Georges... et dépeignait cet amour en traits de flammes...
Elle l'écoutait, ravie, croyant entendre l'autre, alors que, glissant insensiblement, et fatalement, sur la ponte, Ludcr vie, déjà, ne parlait plus que de lui-même...
Mais alors qu'il allait se trahir soudain, avec une étonnante maîtrise, il se reprenait.
La plupart du temps, il évitait de s'approcher trop près d'elle...
A la sentir si près, à frôler ce corps, à effleurer cette main, ce bra3 nu, des bouffées de désir montaient à son cerveau... Ses yeux devenaient cruels... le mâle apparaissait dans toute sa violence... Il redoutait une imprudence hâtive qui eût ouvert les yeux de l'enfant, qui eût tout perdu !...
Un jour, cependant, il avait pris place sur le coin du canapé où elle venait de s'asseoir.
C'était, quelque temps après sa guérison.
Un peu de familiarité s'était établie entre eux, à la longue.
Elle l'appelait : « Ludovic. » Il l'appelait : « Zizi. »
— Zizi, murmurait-il, voulez-vous savoir jusqu'où va l'étrange ressemblance qui vous a tant frappée entre mon frère et moi ?... Je vous ai dit que nous avions constamment souffert des mêmes peines, comme nous nous réjouissions des mêmes joies... Eh bien, tous les deux, encore, en ce moment, nous sommes torturés par la même angpisse... Il vous aime et puisqu'il est obligé de renoncer à vous, c'est donc comme s'il vous aimait sans espoir... Moi, j'aime autant que lui, j'aime d'une tendresse profonde, j'aime de toutes les forces de ma vie une femme qui ne n'aime pas et qui jamais ne m'appartiendra... N'est-il pas singulier que "no? destinées soient réunies, à l'un et à l'autre, par les mêmes événements !...
Il resta pensif, pendant qu'elle le regardait avec crainte.
— Je ne sais pas comment Georges vous aime, reprit-il. mais je sais bien que si vous m'aviez choisi, nul devoir, nulle obligation au monde ne m'eût éloigné de vous... Et voulez-vous savoir pourquoi j'ai tant de plaisir à vous parler de lui ?... C'est que, parfois, lorsqu'il m'échappe des mots de tendresse trop vive, ce n'est pas lui qui les dit, par ma bouche, c'est bien de moi qu'ils viennent ; ce n'est pas à vous qu'ils s'adressent, mais à celle à qui je pense !... Ce n'est pas le cœur de Georges qui se plaint, devant vous, et auquel vous offrez votre pitié, c'est bien le cœur de Ludovic... Entre vous et moi, comme vous vous plaisiez à le rêver, il n'y a pas qu'un seul fantôme d'une seule créature absente... il y en a deux !...
— Parlez-lui, Ludovic, dit-elle avec un sourire troublé... parlez à votre fantôme... et je croirai, puisque vous avez la même voix, que c'est Georges qui me parle.
Il se rapprochait d'elle insensiblement.
Il la touchait presque.
Elle ne s'en apercevait pas !
— Depuis longtemps je l'aime, dit-il, et pendant longtemps je l'ai aimée sans qu'elle m'eût connue... Je l'avais rencontrée par hasard... Je Tai perdue.,. Le hasard me l'a rendue, mais elle ignore cet amour inconnu qui sacrifierait tout pour la gagner... C'est qu'elle est aussi belle que vous, Zizi, et aussi séduisante... Elle a votre jeunesse et votre grâce, votre charme infini... Je n'ai jamais pu venir à elle, et lui dire, ou seulement lui faire comprendre la passion qui me rend fou... Entre elle et moi, il y a un obstacle contre lequel toutes les puissances humaines ne pourraient rien..,
— 11 n'y a pas d'obstacle contre l'amour, Ludovic.
— Si, centre l'amour, il y a l'amour ! Je sais qu'elle aime... Elle ne peut m'aimer...
— C'est vrai... Cela seul est l'obstacle, et je vous plains de tout mon cœur... La voyez-vous ?
— Souvent. Et chaque entrevue redouble ma détresse. C'est un supplice sans nom, Zizi... Il y a des passions terribles qui conduisent au suicide... vous le savez bien, Zizi, puisqu'on s'est tué pour vous... Il y en a qui conduisent au crime... J'ai peur d'en être là... Parfois je ne me reconnais plus, parmi les pensées de folie qui grondent en tempête au dedans de moi... quelqu'un qui a reçu mes confidences, m'a mis en garde en me disant : « Cette femme causera ta perte... C'est par elle que tu mourras ! » J'en ai ri. Qu'elle me donne une de ses nuits et que je ne revoie plus le soleil du lendemain. Je ne regretterai pas la vie. A ce point, Zizi que parmi les choses les plus redoutables, elle m'ordonnerait : « Fais ceci î » je le ferais. Et parmi les plus criminelles : « Fais cela ! » et je n'hésiterais pas... Je n'avais jamais aimé avant de l'avoir vue... et l'avenir me fait peur... Oui, me fait peur, avec ou sans son amour... Car partout ce sont des catastrophes... Et elle ne sait rien, rien encore !... Je disparaîtrais, qu'elle ne se douterait point qu'elle fut tant aimée !... Voilà le supplice !... Je ne sais pas quelles tendresses Georges a trouvées dans sa passion pour vous convaincre, mais si je pouvais lui parler comme je vous parle, à celle-là dans la vie de qui je passerai en étranger, je lui tiendrais le même langage que Georges vous a tenu... « Je t'aime, Zizi. Il n'est rien en toi que je n'adore... Je voudrais me tenir devant toi à genoux comme les esclaves, quêter ton sourire en suppliant... Ton amour me ferait conquérir le monde... Es-tu pauvre ? Je te créerai une opulence par mon génie, ou par mes crimes !... Es-tu riche ? Je le deviendrai plus que toi !... Je verserais à tes petits pieds tant d'or que tu serais éblouie par le faste que tu désires peut-être... et je réaliserais si bien tes caprices les plus difficiles, tes fantaisies les plus étranges et tes vœux les plus rares, que tu me dirais :
<( Arrête-toi et rends-moi malheureuse, car je n'ai plus rien à souhaiter ! » Je ferais les mille folies, je prononcerais les extravagances candides et les paroles d'enfant qui viennent à tous les hommes qui aiment et qui désirent et qui savent que leur soif de la beauté ne peut être apaisée... » Mon Dieu, Zizi, vous voyez bien que je ne sais plus où je suis, que je divague, que je ne sais plus ce que je dis... fit-il tout à coup, comme s'il se fût repenti de tant de passion et s'il sa fût éveillé d'un rêve...
— Oui, oui, murmurait l'enfant — elle parlait, mais croyait penser — voilà ce que Georges dirait et comment il aurait aimé... mon Georges ! mon Georges !...
Elle gardait les yeux fermés avec la tête renversée sur le dossier du canapé.
— Oh ! Zizi ! fit-il très bas, Zizi qui aimez tant î...
Elle entendit cette voix douce et tremblante qui semblait venir de très loin... sans doute de l'endroit du monde où Georges se cachait.
Et elle répondit :
— Je l'aime !
Il étouffa un sanglot de passion et de rage.
La tentation était trop forte et il perdait la tête. Il ne voyait plus le danger.
il se pencha au-dessus d'elle, doucement...
Elle sentit le souffle haletant de l'homme, mais Zizi rêvait, et souriait...
Après tout, cette fille avait un amant ! Est-ce qu'elle ne jouait pas une comédie de coquette impudente et déséquilibrée ?
Les lèvres touchèrent les lèvres cle Zizi, sans qu'elle cessât de sourire...
Les lèvres s'écrasèrent sur les lèvres de Zizi... qui pâlit et eut un faible cri...
Et déjà les bras de l'homme entouraient cette taille frêle, lorsqu'elle se tordit... s'échappa sans efforts, et se dressa, debout, le regard troublé, inquiet, ne se rendant pas compte...
— Quoi donc ? quoi donc ? bégayait-elle, apeurée.
Elle s'essuya la bouche par un geste machinal... Avaitelle rêvé ce baiser-là ?...
Ludovic attendait, frémissant...
Ils étaient seuls... Lorsque le jeune homme venait ainsi, Zizi donnait des ordres à Eveline et nulle visite n'était reçue...
Ludovic était résolu...
Si Zizi appelait ses gens, sonnait Eveline, et le chassait... elle était perdue !...
Que se passa-t-il dans l'âme de la pauvre amoureuse ?
Devina-t-elle l'atroce danser ?
Ou plutôt se rendit-elle compte de ce qui venait de se passer ? Engourdie en une sorte d'hypnotisme amoureux, d'évocation passionnée, avait-elle vécu jusqu'à ce baiser, ou n'était-iï point venu, vraiment, de Georges ?... de son rêve ?...
Il y eut, entr'eux, quelques secondes de silence émouvant... Et Ludovic, l'esprit libre, calculait... Toutes portes étaient fermées... Nul bruit dans l'hôtel... Et même la calme rue Fortuny se faisait plus calme encore... Pas un roulement de voiture... pas une trompe d'auto... pas un cri... Il était fort... Elle était faible... le crime serait facile à accomplir... Ensuite, qui sait si Zizi ne se griserait pas d'amour, da.ns ses bras ?...
Enfin, elle parla. Elle s'exprimait doucement, avec une tristesse infinie :
— Pour vous, comme pour moi, il vaut mieux ne plus revenir... Ce qui vient de se passer est ma faute !... Je vous ai fait jouer avec le feu... Moi, je ne pouvais m'y brûler, mais vous, Ludovic...
il se dressa, brusquement, prêt à l'attaque, prêt à l'aventure odieuse.
Elle resta debout devant lui, les bras ballants, offerte à son audace ; mais, soudain, d'un mot, elle le désarma : s
— Sinon ne plus revenir, mais espacer vos visites... Elle ne le chassait pas ! !
— Car tout ceci est ma faute, et je vous demande pardon !
Elle lui tendit les mains. Il n'avait qu'à les prendre, les tordre, les briser, l'étreindre et c'était fini... Il en serait le maître !
Il n'en fit rien !
Il retomba sur le canapé, les doigts cachant ses yeux, et il pleura... Il reprenait son rôle...
Dans ces larmes, elle entendait le murmure de sa voix hésitante et entrecoupée :
— Vous vous êtes trompée, Zizi, je ne vous aime pas, et je ne veux pas vous laisser croire que je vous aime... L'étrange situation où nous sommes tous les deux m'a grisé le cerveau, m'a aveuglé, et j'ai pris l'illusion, un instant, pour la réalité... Pardon pour moi aussi... Je n'ai pas menti en vous disant que j'aime à en mourir... Rassurez-vous, du frère de Georges, vous n'avez rien à craindre...
Et Zizi, qui avait été au bord du gouffre, répondait, confiante :
— Je ne crains rien !
Elle répondait cela, sans savoir que c'éta-it un nouveau coup de poignard dans le cœur de cet homme... Mais rien, maintenant qu'il s'était repris, ne pouvait le trahir.
Et une infernale idée, tentation diabolique, qui lui était venue depuis quelque temps, lui traversa de nouveau l'esprit... l'idée de tendre un piège, où elle tomberait sûrement si jamais elle y hasardait un premier pas.
— Ecoutez-moi, Zizi, et vous allez voir combien je suis malheureux et comment, par quels moyens, j'ai cherché l'oubli...
— On n'oublie pas, dit-elle faiblement.
— Vous vous trompez, Zizi... On le peut, et on peut trouver de la félicité dans l'oubli... Il y a un poison lent qui tue, mais qui met toute une durée de vie à tuer, qui tue en endormant le chagrin, et qui, au chagrin, substitue des voluptés de rêve... Les peuples d'Extrême-Orient l'emploient et charment ainsi leur oisiveté de toutes les fantasmagories des imaginations les plu3 capricieuses et les plus exaltées... En Occident, où l'existence est plus fiévreuse, le poison qui délivre un instant des souffrances et qui rend le rêve possible, fût-il longtemps à venir... on le connaît... Quelques malheureux en ont pris... quelques privilégiés y ont eu recours... Les uns y ont trouvé le soulagement de leur peine, les autres en ont abusé et y ont trouvé la mort... Moi, j'appelle l'oubli quand je souffre trop, Zizi... et toujours l'appel est entendu... J'endors ma détresse et je laisse flotter autour de moi les images délicieuses qui seraient celles de la réalité, si l'on m'aimait et si j'étais heureux... Ce poison, c'est du songe, de l'anéantissement et de la douceur... C'est l'oubli, oh 1 surtout... l'oubli de ce qu'on était, de ce qu'on sera... l'oubli des mauvais jours... l'oubli du désastre qu'il faut que l'on oublie... Mais ce n'est pas le sommeil qu'il engendre, ce poison... C'est une double vie où l'on retrouve son bonheur manqué, où l'on poursuit la réalité de son désir... où, chose divine, on l'atteint... L'heure présente n'est plus... on flotte dans du vague, dans de l'infini, et c'est délicieux... et la souffrance s'endort dans une torpeur où le corps, la matière, semble s'identifier à l'air que l'on respire et qui laisse un grand repos... un repos profond comme une mort très douce qui s'approcherait de vous dans un cortège de fleurs et une atmosphère de parfums... Et ce n'est pas la mort qui vient ainsi, c'est l'oubli, dans des images riantes, jusqu'à l'indifférence ensuite, et jusqu'au néant...
— L'opium ! dit-elle, avec une sorte d'effroi.
— Oui !...
Zizi n'était pas ignorante. Parmi les foules bizarres, les unes raffinées de trop de civilisation, les autres à demi sauvages, qu'elle avait traversées dans ses années de vagabondage à travers le monde, avec Dirko, elle avait vu beaucoup de choses.
Elle avait vu des hommes et des femmes chercher — de cette façon — des illusions de bonheur qu'ils ne pouvaient atteindre dans la vie.
Pas au cirque, par exemple, où ces défaillances physiques eussent été dangereuses...
Elle avait vu des hommes et des femmes se réunir au fond de retraites calmes et mystérieuses pour s'endormir clans ces rêves du poison dont un poète a dit (1) :
« 0 juste, subtil et puissant opium !... Toi qui, au cœur du pauvre comme du riche, pour les blessures qui ne se cicatriseront jamais et pour les angoisses qui induisent l'esprit en rébellion, apportes un baume adoucissant... Eloquent opium, toi qui, par ta puissante rhétorique, désarmes les résolutions de la rage, et qui, pour une nuit, rends à l'homme coupable les espérances de sa jeunesse et ses anciennes mains pures de sang, qui, à l'homme orgueilleux, donnes un oubli passager... Toi qui, du chaos d'un ôommeil plein de songes, évoques à la lumière du soleil, les visages des beautés depuis longtemps ensevelies et les physionomies familières et bénies, nettoyées des outrages de la tombe... Toi seul tu donnes à l'homme ces trésors et tu possèdes les clés du Paradis, ô juste, subtil et puissant opium ! ! »
Mais Zizi, palpitante, murmurait :
— Non, non, je ne veux pas l'oublier... je croirais lui être infidèle... J'aime mieux me souvenir et souffrir, et vivre de ma souffrance !...
Chaque mot qu'elle disait ainsi centuplait la rage de l'homme qui guettait sa proie...
— Vous ne lui serez pas infidèle, puisque vous chercherez votre bonheur en lui !...
Et ce fut sur cette dernière parole qu'il la laissa... Il savait bien, le maudit, qu'en cette imagination exaltée de Zizi, et dans l'énervement de son attente, il avait jeté une semence mauvaise... Toute autre n'y eut pas pris garde... Mais l'enfant était une cosmopolite... Son cerveau avait des audaces qui eussent fait hésiter des esprits habitués aux régularités d'une vie de traditions et de coutumes très saines...
— Chercher mon bonheur en Georges, et en recevoir l'illusion !
Telle fut la pensée qui la hanta...
La semence levait... Dans ce royaume de l'oubli et de rêves fantasmagoriques, dont Ludovic lui retraçait les douceurs, Zizi lentement, résistant à peine, curieuse et effrayée, allait se laisser couler par amour pour Georges...
(1) Baudelaire.
Aucun soupçon ne l'avertit du piège terrible qui lui était tendu, et qui, un jour, pourrait la livrer, grisée, heureuse, et morte, à la, passion de Ludovic...
De Ludovic, attentif à deviner sur elle, l'exécrable progrès du poison dans la fumée duquel Zizi tentait de s'assoupir voluptueusement.
Il ne fit plus d'allusion... Il était sûr qu'elle ne ferait point de confidences...
Elle s'enveloppa de mystère et son silence eut une sorte de pudeur...
Mais ces yeux devinrent, pour ainsi dire, plus profonds... sa pâleur plus singulière... Elle eut des heures de prostration, dont elle s'éveillait plus vivante, plus vibrante, avec des éclats de gaîté qu'il ne lui avait jamais connus...
Alors, il souriait... voilant son regard farouche...
Il sentait que Zizi, sans savoir, venait vers lui, invinciblement.
Il ne lui restait qu'à apprendre à quelles heures, en quelle partie de son hôtel, la jeune fille se livrait à ses rêves, au poison...
C'était dans un petit salon qu'elle avait aménagé exprès, attenant à son cabinet de toilette... et donnant sur le jardin de l'hôtel...
Un jour il avait devancé d'un quart d'heure une visite inattendue...
Il savait Zizi absente.
C'était donc un quart d'heure de liberté dont il disposait... On ne se défiait pas de lui... Ludovic était le seul qu'elle reçut régulièrement...
— Monsieur excusera mademoiselle, dit Eveline sans défiance... en l'introduisant au salon... Si monsieur veut bien attendre quelques minutes...
Rester seul... C'était tout ce que demandait Ludovic...
Eveline remonta à la lingerie... En bas, les gens étaient à l'office et à la cuisine, au sous-sol... le cocher promenait les chevaux... Zizi était sortie en auto pour faire des courses dans les magasins... Dans l'hôtel, un silence profond... Pas un bruit de pas...
Ludovic n'avait pâmais pénétré dans la chambre à coucher... Il la chercha... y entra... eut un moment de surprise...
Il s'attendait à retrouver là le luxe prodigieux dont Zizi avait voulu parer l'hôtel... Il fut déçu...
C'était une chambre vaste, à deux fenêtres sur la rue, mais meublée avec une simplicité extrême, presque monacale... Une chambre de jeune fille toute blanche avec un petit lit à rideaux blancs...
Tout autre que lui, à cette découverte si éloquente, eût
senti son âme s'attendrir... mais Ludovic haussa seulement les épaules et passa...
Déjà, dans le cabinet de toilette, le luxe reprenait ses droits...
Il hésita à pousser une porte qui se trouvait dans un angle, car il craignait que cette porte ne communiquât avec la chambre réservée à la grand'mère paralytique...
Qu'avait-il à craindre ?... même si l'infirme l'apercevait ?
Il ouvrit...
C'était une pièce, dont l'unique fenêtre, très large, et pareille à une véranda, prenait jour sur le jardin planté de beaux arbres entourant une pelouse encore desséchée par les frimas... lorsque nous disons que la fenêtre prenait jour, nous nous trompons, car pour l'instant, des persiennes empêchaient la lumière, à l'extérieur, et à l'intérieur, de lourds et épais rideaux retombés venaient au secours des persiennes pour entretenir dans le salon le mystère d'une nuit presque complète... Presque, car une lampe veilleuse, tamisée par des verres teintés de rouge-clair, était allumée au plafond et répandait autour d'elle une lumière étrange, dont les rayons étaient très doux...
Un parfum indéfinissable flottait...
Ludovic habitué sans doute, le reconnut tout de suite...
— Ah ! ah ! murmura-t-il, Zizi a suivi mon conseil... Je suis dans le sanctuaire du rêve...
Sur un sopha très bas, des amas de coussins et de fourrures dont qaelques-unes conservaient encore la trace du corps de la jeune fille.,. Une table avec un large plateau sur lequel étaient rangés de petits outils brillants, longues aiguilles effilées, flacons d'ivoire, curettes pour nettoyer les résidus, lampe d'opium... enfin des tubes incrustés de jado et de nacre longs d'une soixantaine de centimètres, fermés à l'une de leurs extrémités près de laquelle s'adaptait un fourneau de terre cuite, à pâte fine affectant toutes les formes, percé à sa base d'un orifice de cinq ou six millimètres de diamètre... C'était la pipe, c'était l'instrument de mort, de cauchemars et de rêves... C'était la porte de l'oubli... la porte par où s'écoulaient « les cent mille peines », qui laissait entrer « les cent mille joies ».
Une odeur de noisette grillée et de caramel flottait dans la mystérieuse retraite et s'était imprégnée aux tentures, aux rideaux, aux coussins...
Dans les flacons d'ivoire, sur la table basse, qui était au niveau du sopha, des pastilles d'opium, sortes d'ampoules brunes et luisantes... Ce sont elles que l'on ramène à l'aide des longues aiguilles, que l'on présente à la flamme de la lampe, jusqu'à ce qu'elles se gonflent et grésillent, jusqu'à ce qu'elles acquièrent la teinte mordorée qui est celle de
leur cuisson... Ce sont elles que l'on malaxe alors, toujours avec l'aiguille, au bord du fourneau... et que l'on y colle ensuite d'une poussée brusque...
Ce sont elles, ainsi prêtes, que l'on absorbe...
C'est le poison, c'est le dieu des ivresses mortelles...
— Elle n'a pas perdu son temps ! dit Ludovic... La voici maintenant instruite comme si elle avait passé sa vie en Extrême-Orient.
Il savait, désormais, à peu près tout ce qu'il voulait.
Un détail lui restait, pourtant, à apprendre.
A quelles heures Zizi pénétrait-elle dans ce sanctuaire ?
Ce ne pouvait être dans la journée, mais seulement le soir... la nuit...
Etait-ce tous les jours, ou seulement de temps en temps ? Ses visites à ses rêves étaient-elles fréquentes ?... ou espacées ?... Mais il connaissait la pauvre enfant... Elle devait venir se réfugier là aux heures où elle se sentait plus triste... C'était à lui de guetter ces heures-là... Alors, s'il pouvait entrer, sans être vu, monter sans être entendu, pénétrer jusqu'à la fumerie sans éveiller d'attentions... il surprendrait Zizi ensevelie dans sa torpeur délicieuse, anéantie...
Non point — et voilà ce qu'il désirait dans son abominable pensée — Zizi endormie et insensible... mais Zizi enivrée... et défaillante... Zizi sans force, le cerveau annihilé... Zizi se rendant compte et Zizi désarmée...
— L'heure de ce soir sera peut-être propice ! murmura le misérable...
Il revint sur ses pas, sans faire de bruit, pénétra au salon, consulta sa montre. Il y avait peut-être dix minutes qu'il était à l'hôtel. Presque aussitôt, l'automobile de Zizi s'arrêtait dans la rue.
Et quand la jeune fille entra et tendit les mains à Ludovic, encore tout emmitouflée dans des fourrures, elle ne put soupçonner, sur ce visage de franchise et de tendresse, que l'homme, froidement, venait de calculer toutes ses chances et qu'il avait résolu son crime...
Depuis longtemps Ludovic avait prévu la nuit qui allait venir...
Et il avait coutume de ne rien laisser au hasard, et de prendre jusqu'aux précautions en apparence les plus inutiles. En cela, il se montrai1, le digne élève de Lauvoyer. Les leçons du maître .avaient habitué son jeune esprit à des principes dont il ne se départait jamais. C'est ainsi que dès le premier jour et sans même savoir si cela devait plus tard lui servir, il s'était assuré du jeu complet, ou à peu près, de toutes les clés de l'hôtel, confectionnées sur des empreintes. En outre, on l'a vu à son habileté, villa des Rhododendrons, il était fort adroit en fait de cambrio-
lage, bien qu'il méprisât, de haut, d'aussi petits et humiliants moyens. S'il n'avait pas joui de la meilleure des réputations, si le « quart d'œil » de la Plaine-Monceau s'était donné le malin plaisir de perquisitionner boulevard Péreire, la perquisition eût fait découvrir chez l'élégant clubman tout un assortiment d'outils les plus perfectionnés, si mignons, malgré leur solidité, qu'ils tenaient dans une trousse guère plus grosse qu'un portefeuille.
Le même jour, quand il quitta Zizi, Ludovic se disait :
— Elle est plus triste que jamais... Ce soir, elle voudra oublier...
Vers minuit, il mit à tout hasard la trousse dans la poche de son pardessus, choisit, dans un tiroir secret, des clés légères dont chacune portait une étiquette indicatrice, et partit. En fait d'armes, un revolver, un couteau. Il ne se fiait, en général, qu'à sa ruse. Toutefois, sa prudence en éveil, il avait placé également dans le portefeuille ce qu'il appelait ses armes pacifiques, c'est-à-dire un flacon de chloroforme et une éponge, avec un paquet de toutes petites cordes très serrées, enduites de graisses, incassables. Cela ne tenait pas de place et aurait pu servir à ligoter dix hommes.
Il alluma une Royal Derby, sa cigarette de prédilection, qu'il tira de l'étui d'or, et descendit. Le temps était propice. De lourds nuages noirs roulaient dans le ciel et le vent soufflait en rafales. Il ne pleuvait pas.
A cette heure, le calme quartier de la Plaine-Monceau est à peu près désert. De loin en loin, un fiacre, cahin-caha, allant remiser à Levallois-Perret, ou une auto qui avait chargé quelque spectateur à la sortie d'un théâtre du boulevard. De passants, point...
La rue Fortuny était encore plus calme et plus déserte.
Et l'hôtel de Zizi, toutes persiennes closes, semblait, plus que les autres, profondément dormir.
Il écouta...
Sur le trottoir, aux environs, pas un bruit. Le temps menaçait... Le ciel devenait plus noir... Les rafales tournaient en tempête... Une vraie nuit pour une tentative de crime... Si, tout à l'heure, Zizi criait et se débattait, ses cris de détresse seraient emportés par les hurlements du vent.
Il tenait dans sa main la clé huilée de la porte de l'hôtel. Il la glisse prestement dans la serrure, tourne en retenant, retire la clé, jette derrière lui un regard de fauve au long de la rue, sur la façade des maisons et des hôtels et, rassuré, pousse la lourde porte et entre... Il a soin de refermer, doucement, car le vent s'engouffre... Il sait que tous les gens couchent en haut... à la seule exception d'Eveline, qui occupe une petite chambre non loin de celle
de sa maîtresse, au premier étage... C'est parce qu'il craint d'avoir affaire à Eveline, réveillée par un cri ou par un bruit de lutte, qu'à tout hasard il s'est muni de son éponge à chloroforme et d'un paquet de cordes.. Mais il compte bien n'avoir pas l'occasion de s'en servir...
Ludovic est dans le hall d'entrée dont il connaît les moindres détails... trop familier avec ce qui s'y trouve pour se heurter aux sièges ou aux meubles.
Il n'est même pas ému : son cœur ne bat pas plus vite : c'est toujours ce terrible sang-froid dont il a fait preuve, là-bas, dans la petite villa de la côte de Sèvres... Cette possession absolue de lui-même qui ne l'a abandonné qu'une fois... dans une minute horrible... lorsque Tobia Basile l'eut armé d'un poignard et le poussant par les épaules lui eut dit : « Va tuer ton frère ! »
Pendant quelques instants, dans le vestibule, il se tient immobile et il écoute, tous les sens en éveil... Son oreille est si subtile qu'il entendrait les moindres paroles qu'on prononcerait, là-haut, fussent-elles dites à voix basse...
A l'intérieur, comme du dehors, l'hôtel paraît endormi...
Cependant, un souffle fort arrive jusqu'à lui... qu'il n'arrive pas à définir... Cela semble venir de très loin... Est-ce du premier étage ? ou du second ? ou des combles ?... C'est une sorte de grondement qui reprend et s'apaise... Le vent a de ces caprices lorsqu'il passe^ sous les portes mal closes et il se démène avec des sifflements lugubres... Sans doute, quelque part dans l'hôtel, une porte ou une fenêtre est restée entr'ouverte et ainsi les rafailes s'en donnnt à cœur joie.
— Oui, c'est le vent !
Il monte l'escalier qui conduit au premier étage. C'est là qu'est la chambre de Zizi. C'est là aussi qu'est la retraite cachée où l'enfant cherche l'oubli dans une pratique bizarre et dangereuse... Il suit le bord de la muraille pour étouffer sa marche et empêcher les planches de craquer sous son poids... Il ne fait pas plus de bruit qu'un fauve, s'approcho.nt de sa proie... Èh, c'est bien un fauve... Et, il y a bien une proie...
En haut, il est frappé, encore une fois, par le bruit singulier du vent qui gronde... C'est comme un ronflement... puis tout s'apaise...
— Ou c'est le vent, ou c'est Eveline qui ronfle ! pense-t-il avec un sourire... A moins que ce ne soit la paralytique...
Ses pas sont étouffés par le tapis profond et il se guide aisément, car une lampe veilleuse projette sa lumière autour de lui assez distinctement pour qu'il ne commette aucune imprudence... Il reprend sa marche féline... Il sait qu'il lui fa.ut traverser la chambre de Zizi, puis le cabinet de toilette, pour atteindre le petit salon où il suppose que
s'est endormie la jeune fille... Car il a hasardé sa périlleuse et, criminelle aventure sur une hypothèse, celle du sommeil après l'opium... Que Zizi soit couchée... qu'elle ne se soit point, ce soir-là, grisée de ses rêves et de ses exaltations factices... qu'elle s'éveille... et elle se débattra... elle appellera au secours... Eveline entendra, les gens de l'hôtel entendront... Ludovic sera perdu... Si fort soit-il, Zizi est nerveuse et souple... Certes, la latte ne durerait guère, mais il suffit qu'elle dure quelques secondes pour empêcher le crime d'être commis... Or, il a compté trouver Zizi anéantie dans l'ivresse, Zizi sans ressort ni volonté, domptée enfin !...
A peine a-t-il fait quelques pas, que le grondement du vent reprend de plus belle... Il s'arrête,.. Et chose étrange ! le grondement s'apaise... Ludovic marche de nouveau... "Le vent redouble... On dirait qu'il se fait le complice de l'infamie qui se prépare et qu'il veut couvrir de son sinistre halètement le bruit des pas du misérable...
Lorsqu'il entr'ouvre la porte de la chambre si simple et si blanche, alors seulement et pour la première fois, son cœur bat plus vite...
Mais si le cœur bat plus vite, la main ne tremble pas...
La porte a grincé légèrement, mais le grincement du vent l'accompagne... se rapproche... Tout à l'heure Ludovic s'imaginait que cela venait de je ne sais quelle chambre lointaine. Maintenant, cela part de tout près... Evidemment Zizi a laissé ouverte la fenêtre du cabinet de toilette, peut-être de la fumerie...
Car ce qu'il vient de constater l'emplit d'une effrayante joie...
Zizi n'est pas dans son lit... n'est pas dans sa chambre...
Donc, Zizi est là-bas, livrée sans défense, éveillée et endormie tout à la fois...
Il a bien calculé.
Il triomphe, dans sa lâcheté victorieuse.
Il traverse la chambre à coucher, presque sans plus prendre de précautions. La porte du large cabinet de toilette, luxueux, pareil à un boudoir, est toute grande ouverte. Il s'y précipite et déjà il va ouvrir la porte d'angle, derrière laquelle Zizi se berce dans des rêves, et cherche l'oubli de son amour dans des imaginations trompeuses, lorsqu'il recule, soudain, effaré, sans ouvrir, comme si son bras, tendu là, venait de recevoir une décharge puissante d'électricité...
C'est là, dans le salon mystérieux où les plaintes de Zizi s'étouffent dans les coussins voluptueux et les fourrures où elle est étendue, c'est là, autour de Zizi défaillante, aux grands yeux de cauchemars, de l'enfant dont l'âme seule continue de vivre et de vibrer, exaltée à l'infini, mais dont
le corps est inerte, c'est là que le vent gronde sourdement, non plus comme un sanglot... mais comme une menace !... Il gronde, souffle, rauque, au bas de la porte... comme une bête terrible qui n'attend qu'une ouverture plus grande pour s'élancer en un bond gigantesque et semer le carnage sur son passage...
Ludovic a retenu un cri d'épouvante et de rage... un cri d'impuissance et de déconvenue...
— Fanchette ! Elle est gardée par Fanchette ! Et c'était vrai !... Etait-ce hasard ?... N'était-ce pas plutôt parce que l'enfant avait la peur instinctive de l'effrayante prostration où la plongeait le poison de l'oubli ?... Sa frayeur n'avait rien de précis. Elle ne redoutait pas celui-ci ou celui-là !... Ce n'était point la peur de quelqu'un ou de quelque chose. C'était la peur !... Et Dirko le lui avait bien dit que Fanchette la défendrait... La rage de Ludovic, devant ce hasard, fut si terrible qu'un moment de folie envahit son cerveau... Oui, un moment, il eut l'envie d'ouvrir la porte et de se jeter à corps perdu sur la panthère, et de l'étrangler en se roulant avec elle dans un effroyable assaut... Le voilà, ce coup de vent qui grondait depuis son entrée dans l'hôtel.. Ce qu'il avait pris pour le hurlement de la bise, c'était le miaulement d- fauve... Fanchette, depuis le premier jour, avait pris Ludovic en haine... Sa haine avait été vigilante... Elle l'avait entendu... Elle cessait de miauler lorsqu'il s'arrêtait... Elle reprenait son miaulement lorsqu'il se remettait en marche...
Mais là, tout près, quand elle l'avait senti, elle s'était précipitée contre la porte...
Qu'il ouvre ! Et c'est une lutte sans merci. Une lutte où il ne peut que se perdre, car, vainqueur, l'alerte est donnée dans l'hôtel... et vaincu, Fanchette l'éventre et l'égorgé...
Il recule... il n'a plus qu'une pensée maintenant... Fuir, sans être vu ! Fuir au plus vite ! Au fur et à mesure qu'il s'éloigne, le grondement furieux s'apaise... Ce n'est plus qu'un souffle bruyant qui renâcle au bas de la porte...
Et Ludovic entend de l'autre côté, dans ce sanctuaire de l'oubli où il avait voulu pénétrer, une voix très douce, une voix lasse de sommeil et de torpeur, qui murmure : — Viens, Fanchette... Pourquoi m'as-tu éveillée ?... La voix de Zizi ! Et Fanchette comprend peut-être que le dange/ n'existe plus, car le souffle rauque a cessé... Mais la bête veille... Zizi est bien défendue...
Ludovic retraverse le cabinet de toilette, la chambre puis il descend... presque sans y prendre garde comme en piein jour... hébété... fou de colère... oubliant toute pru-
226 ZIZI-LA-GTTEUSE
dence... Le hasard, qui venait de le desservir, le protège cette fois malgré lui... Les gens de l'hôtel entendaient souvent gronder la panthère... Ce soir-là, comme tous les soirs, ils la croyaient au jardin, enchaînée comme d'habitude... Lorsque Fanchette n'était pas de bonne humeur, cela ne les empêchait pas de s'endormir... Ils ne se dérangeaient pas pour si peu...
Ludovic se retrouva dans la rue sans savoir comment il y était parvenu...
Il pleuvait à torrents... Il regagna, sous l'averse glacée, le boulevard Pereire.
Derrière lui, dans l'hôtel, il n'avait laissé aucune trace de son passage...
Huit jours après, il trouva Zizi en larmes...
Le matin, on avait relevé Fanchette dans le jardin, raidie, convulsée, la langue pendante entre les crocs... poils hérissés... yeux révulsés...
La panthère avait été empoisonnée pendant la nuit...
Désormais, Zizi restait sans défense !...
Quelques jours bien remplis.
Dans ses rêves, elle appelait Georges... toujours !
Mais Georges ne reparaissait pas... Mort pour elle...
Qu'était-il devenu depuis le jour où, dans la carrière de Taormine, le vieux Tobia Basile avait mis sa tête à prix ?
— Ta tête au prix de mille francs ! C'est une honte ! Tu vaux mieux que ça, mon fils ! redisait sans cesse Rouscouban, vexé, humilé dans son amour-propre comme s'il se fût agi de lui-même...
Cependant, ils devaient prendre cette menace au sérieux.
Ils le savaient : les bandits de la Mala Vita ne plaisantent pas.
Et Georges et Rouscouban devaient l'apprendre bientôt.
Du reste, ils usèrent de toutes les précautions. Ils n'ignoraient point que la Malta Vita a des ramifications dans toutes les villes, dans toutes les bourgades du sud de l'Italie, et dans tous les mondes. C'est une immense association qui comprend des milliers et des milliers d'affiliés que cette Camorra redoutée et mystérieuse, attachée comme une lèpre aux flancs de Naples et dont la justice ne sut
jamais se débarrasser. La filiale des bandits de Taormine ne disposait pas de toute cette puissance, mais il était à craindre, toutefois, que ses rameaux ne s'étendissent au loin, et que le mot d'ordre, venu des carrières de Taormine, ne précédât les deux amis partout où ils s'arrêteraient, même partout où ils ne feraient que passer.,.
Messine devait renfermer pour eux le premier danger... Ils s'en doutèrent... Au premier pas qu'ils feraient dans la ville, ils seraient suivis... des yeux les guetteraient dans l'ombre... des bras seraient suspendus au-dessus de la tête de Georges... des pièges seraient dressés...
Couchés au fond de la Santa-Térésa qui, sous une fraîche brise, gagnait rapidement le milieu du détroit, Rouscouban et Georges échangeaient ces réflexions.
Rouscouban, tout en causant, faisait aux deux poignets du jeune homme un pansement provisoire. Les poignets avaient été fortement brûlés, avec la paume des mains, par les charbons du foyer où, pour se délivrer, Georges, en se traînant dans la grotte, était allé griller et couper les cordes qui l'enserraient. Il avait enduré là quelques minutes d'un supplice horrible, lent, voulu... mais un supplice nécessaire, car sa vie en dépendait... Les mains rendues libres, il avait délié ses jambes...
— Tu en as pour quinze jours avant de recouvrer l'agilité et la force de tes doigts, fils...
Domenico, qui s'intéressait à ses deux voyageurs, demanda :
— Où faut-il mettre le cap, Excellences ? sur Alessio ou sur Messine ?...
— Sur Reggio ! fit Rouscouban sans attendre la réponse de Georges.
Et comme celui-ci le regardait avec une certaine surprise :
— Je sais ce que tu penses... Tu aurais voulu t'arrêter à Messine, non point en touriste, mais parce que tu as le plus vif désir de te trouver en face d'un homme auquel nous ne manquerons pas d'avoir affaire quelque jour... et avec lequel se dénouera la partie dramatique que nous avons entreprise...
— Le banquier Gasparone ?
— Oui.
— Il est vrai. Se battre contre un ennemi dont on ne connaît même point le visage, c'est avoir trop de chances de défaite... J'aurais voulu causer avec ce misérable, le voir, l'entendre, le mesurer, juger de sa force et du péril qui peut venir de lui...
— J'y aurais eu, de mon côté, quelque plaisir... Mais ne multiplions pas les obstacles, mon fils... Gasparone nous ignore... si nous l'ignorons... Les chances sont
égales... Je les trouve même supérieures pour nous... Patience !... Le jour où nous surgirons devant lui, ou plutôt, entre lui et Ludovic, comme des diables qui sortent d'une boîte, ce jour-là, je te le prédis, il y aura du remueménage sous le ciel bleu de Messine et il faudra jouer serré... D ici là... méfiance... et ouvrons l'œil !... Rouscouban devint mélancolique.
— Je ne forme qu'un vœu, dit-il avec crainte, c'est d'être près de toi, toujours, pour te défendre jusqu'à la fin...
Mais chez le petit homme la mélancolie ne durait jamais longtemps.
— Alors, c'est dit ?... Le cap sur Reggio et en chemin de fer jusqu'à NapJes ?
— Obéis, Domenico ! fit Georges...
La Santa-Térésa vira, sïnclina, le bordage rasant l'écume des petites lames, puis fila comme une flèche, pareille à un grand oiseau qui glisserait sur la mer sans même donner un seul coup de ses ailes immenses...
Leur plan n'était pas d'aborder à Reggio même, au débarcadère habituel des paquebots qui font le trajet de Messine, mais dans les environs, et le soir, pour éviter d'être vus. Leur vie allait se continuer dans une défiance et une lutte perpétuelles... Ils attendirent la nuit pour débarquer, et prirent congé de Domenico et de Beppo après les avoir généreusement récompensés.
— Silence sur nous et sur tout ce qui s'est passé ! recommanda Georges.
— Par la madone ! Excellence, dit Domenico en se signant... Je sais à quels honorables bandits vous vous êtes attaqués... Et si je parlais, même pour vous trahir, on nous trouverait le lendemain, Beppo et moi, dans notre lit, la poitrine trouée... Beppo et moi, nous tenons à notre peau... nous ne sommes pas riches, et nous n'en avons point de rechange !...
Ils couchèrent dans un hôtel près de la gare de Reggio- Porto. Ils avaient demandé deux chambres, l'une auprès de l'autre, dont ils avaient fait ouvrir la porte de communication. Ils s'endormirent, le revolver sous le traversin... Dans la nuit, Georges, qui souffrait de ses brûlures, s'étant réveillé, resta une heure ou deux sans reprendre son sommeil interrompu. Il avait de la fièvre. Fut-ce la surexcitation cérébrale, causée par la fièvre ? Fut-ce la réalité ? Il crut entendre, tout à coup, alors que trois heures venaient de sonner à la cathédrale, une sorte de grattement à sa porte... puis le glissement d'une tige d'acier dans la serrure...
H se souleva doucement dans son lit, écarta le moustiquaire, rejeta draps et couverture, et arma son revolver en retenant la gâchette pour ne faire aucun bruit...
v UNE TÊTE MISE A PRIX 229
t Le grattement avait cessé... Peut-être, dans le couloir, lerrière la porte, avait-on entendu remuer le lit ? Ou bien, )!us simplement, n'était-ce pas un jeu de son imaginaion ?...
Il attendit... une demi-heure se passa... et, déjà, ses yeux .,'alourdissaient de fatigue et le sommeil allait revenir, nalgré les élancements de ses brûlures, lorsqu'il perçut le nême grattement.
Evidemment, on essayait d'ouvrir en repoussant la clé 'estée dans la serrure...
; Georges sortit de son lit... Le plancher craqua... sous son Doids... Il ouvrit brusquement la porte sur le couloir... plais il ne vit personne...
Il prêta l'oreille...
Il crut percevoir le froissement de pas rapides, peut-être ie pieds nus... vers l'escalier... Le couloir était obscur... Il pe distingua rien...
Il rentra, s'enferma...
Une heure après, il se rendormit sans autre alerte.
Et le matin, quand il s'éveilla, sa chambre inondée de soleil, il se demanda si tout cela était bien réel, et s'il aavait pas, plutôt, rêvé...
Ils avaient eu soin, la veille, d'annoncer qu'ils prendraient le premier train pour Rome, d'où ils comptaient, par Milan, gagner l'Autriche et la Russie. Mais, au matin, se sentant surveillés, ils changèrent d'avis brusquement... pour dépister les espions qui, sans doute, les attendaient aux abords de la gare...
Il y avait, sur le port, un bateau de la Rubattino, en partance pour Naples... La cloche sonnait, appelant les voyageurs... Ils y montèrent... Cinq minutes après, le paquebot démarrait, sortait de la rade... gagnait la pleine mer...
— Voilà un tour bien joué, murmurait Rouscouban.
Le trajet de Reggio à Naples, par les Rubattino, est d'environ dix-huit heures. La lune éclairait en plein l'admirable baie de Naples et les blanches villas de Sorrente, Pouzzoles, Castellamare, et les coteaux du Pausilippe, lorsque le paquebot accosta au quai de Pcrto-Militare... Sur le quai, un facchino s'approcha d'eux, et avant même qu'ils pussent s'y opposer, s'empara de leurs valises, qu'il installa, de sa propre autorité, dans un corricolo...
— A quel hôtel descendent les Excellences ? demandat il avec un empressement jovial.
Georges se sentait accablé. La fièvre avait augmenté petf* dnnt la traversée... Rouscouban, inquiet, avait hâte d'installer le jeune homme à l'hôtel. Il attendrait un peu d'accalmie dans cet état pour continuer le voyage. Ils montèrent en voiture, crièrent l'adresse au cocher, qui enveloppa ses petits chevaux d'un vaste coup de fouet. Les che-
vaux partirent, encensant et s'ébrouant, faisant donne toutes leurs clochettes de cuivre. Le facchino, d'un bon< s'était installé sur le siège, auprès du cocher. Rouscouba avait indiqué une osteria de la Riviera de Ghiaia, le Ion de la mer, au pied des hauteurs du Pausilippe. La carro zella dévalait à fond de train par les rues populeuses, ma bientôt aborda des quartiers plus tranquilles, et enfin de rues où s'élevaient des villas enfouies sous les arbres. Tout à coup, la voiture ralentit, à une montée rude..
En même temps, Rouscouban et Georges tressaillirei dans la même émotion...
Un sifflement aux modulations singulières s'entenda non loin d'eux... en avant.
Le même sifflement répondit aussitôt, mais cette fois e arrière...
C'était un signal...
Et les deux amis venaient de reconnaître le fameux « Oi ne, frasetenne, en chiove ! »
— Garçon, rentre, car il pleut !...
Ce fut rapide comme la foudre... La voiture buta conti
un tronc d'arbre... les petits chevaux calabrais s'aba tirent et le corricolo se renversa... avec les voyageurs..
Le cocher et le facchino avaient sauté lestement d siège...
Et il y eut un grand cri... puis des ombres surgirei dans les ténèbres, au long des ruelles désertes, parmi h villas heureuses et tranquilles.
Georges n'eut pas le temps de se relever et de défendre.
Une lame luisait... sous un rayon furtif de la lune, s'abattait sur sa poitrine...
Georges râla sourdement et s'évanouit... Les ombres di parurent... La voiture restait à l'abandon.
Le cri, c'était Rouscouban qui l'avait poussé...
— Spoliani ! Saracino !
Il avait reconnu, trop tard, les deux bandits design* pour exécuter contre Georges la condamnation à mort.
Autour d'eux, maintenant, c'était un silence absolu. Seul, le murmure régulier et câlin de la mer, toui proche, au bas de la' côte...
Rouscouban retint un sanglot, souleva doucemei Georges dans ses bras :
— Mon enfant ! Mon enfant !...
'Et sa voix brisée, avait des inflexions maternelles.
Un flot de sang, venu de la terrible blessure, inond son visage et ses mains.
Il déposa Georges contre un mur au-dessus duqu< apparaissaient les cimes de toute une forêt d'orangei et de citronniers... L'air en était tout parfumé.
\i II essaya de relever le cheval. Impossible. La pauvre v.'Çste avait les jambes brisées.
a Est-ce qu'il allait laisser mourir son Georges ainsi, sans necours.?... Dans une de ces villas somptueuses, asiles de )i ouceur et de paix, ne trouverait-il pas aide et charité? li Au moment où H allait sonner, à tout hasard, une grille s'ouvrit et un vieillard à lcngue barbe blanche, aux longs ,.: neveux blancs, parut, un flambeau à la main. La nuit tait si calme que pas le moindre souffle n'agitait les bouges.
Rouscouban, affolé, se précipita vers lui, les mains supliantes:
— Ah ! monsieur, ayez pitié de nous... ne laissez pas lourir mon pauvre enfant... Nous avons été attaqués... Jn médecin, monsieur, envoyez chercher un médecin...
— Je ne suis que le gardien de la Villa de Diane, monieur, dit le vieillard, qui penchait la lumière sur le isage exangue de Georges, et ne retint pas un geste de ompassion... Je ne peux donc vous y recevoir, mais j'y i mon habitation indépendante... Veuillez transporter le ilessé chez moi... J'irai à la recherche d'un médecin... Il
en a un tout près...
— Merci, monsieur, merci, bégayait Rouscouban, qui ♦erdait la tête.
| Il prit de nouveau Georges-Claude dans ses bras, le souleva avec tendresse et l'emporta comme un enfant. Le [jardien le précédait, l'éclairant, le flambeau au-dessus de |.a tête. Ils suivaient, triste cortège, une charmille embaunée, si épaisse, que le soleil n'aurait pu en percer la roûte, où des fleurs d'oranger alternaient avec des >rauges, déjà formées, et d'autres déjà mûres. Au bout le la charmille, un pavillon élégant, dont la porte était mverte. Sur la droite, en haut d'une montée, et semblant lominer tout le paysage, on apercevait, ou plutôt on devilait la Villa de Diane, toute blanche dans la clarté unaire, avec ses colonnades élégantes, sa te^asse, ses itatues, environnée d'un immense parterre de fleurs...
On serait bien, là, pour mourir...
Est-ce que, vraiment, Georges allait mourir ?
Déposé, maintenant, sur le lit du gardien, il ne donnait )as signe de vie... Rouscouban lui parlait tout bas... Rousjouban le suppliait de ne pas mourir... Le vieux Silvio Hait parti... courant après le médecin .. Rouscouban était seul... Et il pleurait... Cinq minutes se passèrent... Un Druit de pas lui fit tourner la tête... Silvio rentrait, rameîant le docteur.
Sans un mot, celui-ci s'approcha, déshabilla Georges, ;oupant les vêtements ensanglantés. Silvio l'aidait. Rouscouban, anéanti, avait les mains si tremblantes qu'il
était incapable d'aucun effort... Il se contentait de mur murer, avec une voix d'enfant :
— Sauvez-le, docteur... je vous en suplie à genoux, sau vez-le !
Le médecin sondait la plaie. Rouscouban ferma les yeu? pour ne pas voir. Le médecin se heurta à un obstacle parut surpris, revint à sa trousse, où il choisit une pince. La pince disparut lentement, légèrement, dans la plaie. Georges exhala un long soupir de torture...
— Vous lui faites mal ! murmura Rouscouban... Voui voyez bien que vous lui faites mal...
La pince ramena quelque chose de sanglant qui, jeté sui le marbre d'une table, rendit un son clair d'acier... Alors le docteur se releva... Son visage s'éclaira... Il eut même un sourire... Rouscouban voyait cela... Il fut pris d'un espoir fou et ses mains tremblèrent plus fort...
— Docteur, docteur, est-ce qu'il ne mourra pas ? Enfin, le médecin parla... C'était un homme jeun*
encore, aux grands yeux intelligents et doux.
— Un miracle ou k peu près !... la lame du poignarc s'est brisée contre une côte... tant le coup a été porte avec violence... La blessure est terrible d'aspect, grave er réalité, car il y a des ravages, mais elle n'est pas mor telle, aucun organe essentiel n'est atteint...
Tout à coup son regard se porta sur les rnains de Georges, tuméfiées, rougies, enveloppées de bandage è moitié déroulés, et qui reposaient, inertes, sur le drap.
— Mais ce jeune homme porte d'autres blessures...
— Il s'est brûlé, accidentellement, il y a trois jours... ei il avait une fièvre assez forte...
Le médecin ne fît aucune remarque et ne posa aucun* question. Il n'avait pas à s'inquiéter des causes. Il panss les brûlures, prescrivit le plus grand calme autour dt blessé, promit de revenir le lendemain dans la journée ei s'en alla.
Georges reprenait connaissance. Rouscouban guettai! ardemment son retour à la vie. D'abord très troubles, ei comme aveugles, les yeux du jeune homme finirent pai s'éclairer, lentement, d'un rayon d'intelligence... L? mémoire des dernières heures revenait... Mais cet effort pour se souvenir, fut douloureux, sans doute, car une expression de souffrance intense accentua encore sa pâleur.
Ce ne fut que longtemps après qu'il essaya de parler.
— Qu'a dit le médecin ?
— Ta blessure est grave, mais il te sauvera, il er répond !...
— Tu as dû avoir grand peur ?
— Oui, fit Rouscouban dont la voix s'étouffa. Et c'esl
na faute, tout cela. J'aurais dû réfléchir qu'en ne nous voyant pas à la station de Reggio, les bandits avaient pu )enser que nous avions pris le bateau pour les dépister... 3t qu'est-ce qu'ils ont fait ? Tout simplement, ils ont pris e train qui arrive à Naples avant le paquebot... Et ils ittendaient sur le port...
Silvio n'était pas là. Ils pouvaient parler sans crainte. 3reorges murmurait :
— Tu les as reconnus, n'est-ce pas ? Tu as entendu : c Oi ne, frasetenne ?... »
— Oui.
— Spoliani et Saracino ?...
— Oui, et c'est Spoliani qui a frappé !... Il alla prendre, sur la table de marbre, la lame retirée
îe la blessure...
— Je ferai ajuster ceci à la pointe de mon poignard, lit-il, je n'essuierai pas ton sang... Et c'est moi qui le rapperai, du même coup... J'en fais le serment...
— Où sommes-nous ici ?
— Villa de Diane... le logement du gardien... un brave îomme. Quant à la villa, proprio inconnu jusqu'à préjent... Pas demandé son nom... Mais c'est somptueux ;omme un palais... Tu y serais joliment installé, pour ta ^uérison et ta convalescence... on verra plus tard s'il faut lemander cette faveur^.. Pour l'instant, repose-toi. tâche le dormir... je veille...
Georges s'endormit. Il eut du délire, pendant lequel des nots revenaient :
— Zizi ! où est ma pauvre Zizi ?... Saracino.., Spoiani !...
La fin de la nuit fut meilleure. Il dormit plus tranquille. l,e gardien Silvio avait deux chambres et vivait seul. Il l'était installé dans la chambre voisine.
Le lendemain, le docteur parut tout à fait satisfait. Il îe craignait plus de complications. Dans trois semaines,
eorges serait debout et pourrait continuer son voyage. Seulement, il trouvait le logement étroit, et les charmilles épaisses, si admirables et si odorantes qu'elles fussent, prenaient trop d'air au pavillon. Il conseilla de transpor- ,er Georges dans un logement plus aéré, en vue de la ner. Au Pausilippe, on n'avait que l'embarras du moix.
— Peut-on le transporter sans danger ? demanda Rousîouban.
— Oui, pourvu que vous preniez des précautions. Du 'este, je viendrai, je serai là.
— Excellence, dit le bon Silvio, quand le docteur fut Darti, j'avais prévenu son désir et j'ai télégraphié à mon naître qui ne fait à sa villa que de courtes apparitions. Je
suis certain d'avance de sa réponse. Il ne vous refuser;
^ItWSK In^St le palais dont la blancheur écle
taLeasUoir0] môme, la réponse arrivait. Siivio ne s'était p a trompé La jolie villa de Diane était mise à la dispositio dTïîessé. Le lendemain, Georges y était installe, san qu'il ne résultât autre chose, de ce changement, qu un pe de fatieue avec un peu de fièvre.
Trois ou Quatre jours s'écoulèrent ainsi sans encombré Rouscouban' avait établi autour de Georges-Claude un surveillance étroite, qui ne se relâchait pas la nuit dormait dans la chambre de son élève, dans un fauteuil, i Se™ quittait pas d'une minute. Il y ^ait bien eu un con menrement d'enquête judiciaire autour de cette tentativ de mlurt?e, mais elle n'avait abouti à aucune arrestatioi GeoreeVet Rouscouban ne purent donner que des detai trop vagues, et du reste ne prononcèrent pas les noms c Saracino et de Spoliani. L'aventure périlleuse ou ils fi laçaient était trop vaste, trop délicate et trop comp cïïée pou ^qu'ils consentissent à y laisser intervenir 1 ?u«tice Ce furent donc des allées et venues durant les pr miers jours, après quoi la villa de Diane retrouva sa trai
^Tranquillité trompeuse, certes, toute d'apparence, Ci les deux amis ne se dissimulaient ,pas que les bandi savaient que leur coup avait manqué, que Georges n éta nas mort, et ils devaient rôder aux alentours, a 1 affu encore prudents par crainte de ces gens de la police nap Maine quVils avaient vus, mais rendus bientôt plus aud
cieux par lf^^^'ne nous vaut rien, garçon, disait pa fois Rouscouban... Dès que tu pourras supporter vovaee nous filerons d'ici dare dare... ■
Siivio les servait avec dévouement, empresse, attenl
etLeSdilieme jour, Georges-Claude se leva, put rester si sa chaise pendant quelques heures, devant le merveillei ISectacle que lui offrait la baie de Naples, avec ses îl ombragées, baignées par des flots et ruisselantes < lumfèr! . La vil revenait à pleines gorgées dans ses po
m— Sil me semble, dit-il, que nous manquons à la pontes la plus élémentaire et que nous avons, «aMPlus tarder, i devoir de reconnaissance à remplir... Jusqu a présent, dehors de Siivio, nous n'avons remercie personne et noi ignorons même à qui nous devons, nous, des e trangei deTinconnus, cette" large et princière hospitalité... No^ pourrions, au moins, lui écrire...
— Inutile, Excellence, dit Silvio en souriant... Ne vous (fatiguez pas à faire une lettre... Votre hôte -- mon maître I— sera ici ce soir... Vous lui exprimerez de vive voix votre
gratitude..
— Et comment s'appelle notre hôte, Silvio ? Car nous ne connaissons même pas son nom...
— Mon maître est riche à ne pas pouvoir compter sa i richesse... Il n'habite pas l'Italie, mais la Sicile... La villa de Diane est un de ses caprices... Elle lui a coûté deux millions et il n'y vient point passer un mois au cours de
(l'année...
— Ceci ne nous dit pas son nom, mon brave Sil- [Vio...
— Mon maître est bien connu de tous, sur les côtes de | Sicile... et d'Italie, jusqu'en France... Mon maître est le .seigneur Antonio Gasparone...
L'émotion; en ce coup de surprise, fut trop forte pour Georges-Claude... Il laissa échapper un faible cri, renversa la tête sur le dossier de la chaise et perdit connaissance...
Quant à Rouscouban, il croyait avoir mal entendu.
— Hein? disait-il... quel nom, mon brave?... Je n'ai pas bien compris... Répétez.
— Antonio Gasparone, Excellence, banquier et armateur à Messine, une vieille maison... Le connaîtriez-vous, par hasard, Excellence ?
Rouscouban s'empressait autour de Georges, lui mouillait le front avec de la glace.
Et pour expliquer cete faiblesse :
— Voilà ! Il s'est cru plus fort qu'il ne l'était. Il a voulu se lever. Cette imprudence va retarder de huit jours sa guérison... Mille millions de tous les diables...
Mais G2orges-Claude rouvrait les yeux. Et tout de suite, il se mit à sourire :
— Je serai très heureux de remercier Antonio Gasparone, dit-il... Et toi aussi, Rouscouban ?
— Comment donc? Mais je ne pensais qu'à cela ! J'en rêvais ! Une pareille chance !... On n'est pas plus veinard !... J'aurais de la corde de pendu que... Et vous dites, mon brave Silvio, qu'il arrive ?
— Cette nuit, Excellence.
— A-t-il l'habitude de séjourner dans sa villa à pareille époque ?
— Jamais, Excellence... C'est la première fois que nous le voyons en hiver...
— Pour une veine, c'en est une ! murmura Rouscouban préoccupé et inquiet.
Et il se gratta rageusement l'oreille, en proie à toute une série de déductions profondes.
Silvio les avait quittés et Rouscouban réfléchissait tou jours. Georges le regardait du coin de l'œil, amusé, el n'avait garde d'interrompre ce silence. Il savait que tou le travail qui se faisait dans la tête du petit homm n'avait d'autre but que le salut et la défense de celui qu'i appelait son fils... Or, Georges se sentait encore trop faibl pour concourir à sa propre" défense...
Il s'abandonnait à Rouscouban.
Ce silence dura si longtemps que le jeune homme fini par oublier la présence de son ami.
De la large baie où il était et qui donnait sur une ter rasse, il dominait le Pausilippe et il avait sous les yeux dévalant jusqu'aux rivages de la mer Tyrrhénienne, un forêt d'orangers, entremêlés de palmiers, de" chênes verts de citronniers et de grenadiers... De tous les coins l'immense jardin de la villa jaillissaient des fontaines qu retombaient en cascades avant d'alimenter un bassin dan lequel nageaient des cygnes noirs et deux ou trois de ce petits canards japonais aux mille couleurs, qui ont l'ai artificiel. L'esprit de Georges était sollicité par des dis tractions sans nombre. C'était la beauté du paysage c'était la vie de la mer bleu animée par des passage incessants de bateaux ou des barques de pêche aux voile rouges, qui se balançaient paresseusement, c'était les loir tains de l'horizon doux et changeant, le velouté des îles le grouillement de Naples bruyante qui montait jusqu' lui comme le murmure d'une autre mer... Et puis, hors d ce vaste ensemble, des détails plus précis, le va-et-vier des jardiniers de la villa, occupés dans les serres, le ciseaux exotiques qui pépiaient, criaient, gazouillaier dans une volière immense,' les grands voiliers de la me qui, avec des cris aigus, discordants et tristes, faisaier parfois des randonnées jusqu'au dessus de la niontagm tournoyaient à la crête des arbres, et piquaient vers 1 golfe, où ils s'abattaient sur les vagues courtes pareille à des rides... L'éther était d'une limpidité telle que 1 vision en était doublée... D'autres détails plus proches ] retenaient ensuite, apportant une note de gaieté dans 1 beauté antique de tout ce qui l'entourait... Tout un dram d'héroï-comédie qui se passait aux alentours du bassii entre un perroquet et un singe, en liberté.
Tous les deux appartenaient à Silvio.
Le perroquet avait nom : Minos, et le singe s'appela: modestemenx : Nestor. Ils étaient devenus intimes ave Ge jrges et Rouscouban... Mais Nestor, du premier joui avait manifesté une inclination particulière pour l'ancie voleur... Rouscouban n'en était pas flatté, car cette affe< tion se manifestait par toute sorte de' mauvais tours. Rouscouban s'en consolait :
— Il est malin comme un singe, mais après tout ce n'est pas un méchant garçon.
Le singe et le perroquet vivaient en bons camarades, c'est-à-dire en gens qui n'ont d'autre occupation que de se chercher querelle, tout le long du jour. Ces querelles, c'était Nestor qui les inventait... Minos avait l'esprit plus lent et plus borné... la plaisanterie lourde, et justement, c'était une de ces plaisanteries qui venait de faire naître un conflit aigu entre les deux compagnons... Au moment où ils reposaient côte à côte, sur une branche d'arbre, Minos trouva spirituel d'enfoncer son bec redoutable et recourbé dans l'extrême bout de la queue de Nestor... Réveillé en sursaut, Nestor eut un cri de douleur et d'effroi, bondit, sans savoir, dans les arbres... entraînant après lui, Minos, dont le bec ne se décrocha pas assez vite... Georges, en riant, aperçut une masse noire qui sautait, désordonnée, parmi les verdures, et en dessous, voltigeant jusque vers le bassin, toute une semaille de plumes multicolores, arrachées au perroquet qui se débattait éperdûment... et finit par retomber avec lourdeur... Une fois sur le sol, assez déconfit, il prit un air grave et se rencoigna dans sa dignité... Là-haut, invisible dans les charmilles, Nestor grinçait des dents et criait de fureur, à toute volée...
Rouscouban appuya la main sur l'épaule de Georges.
— Tu ris, mon fils ! Et jamais nous n'avons couru de plus formidable danger !...
— Explique, vieux ! dit Georges, avec un laconisme insouciant.
— Et tout d'abord, ce hasard ne te frappe pas, qui nous amène juste chez l'homme qui doit être notre plus mortel ennemi ?
— Ce hasard est heureux et je m'en réjouis. Je désirais connaître Gasparone. Note ceci : Gasparone ignore nos projets... Tandis que, de lui, nous savons tout...
Rouscouban eut un geste de mécontentement.
— Et cela ne te surprend pas de voir avec quel empressement Gasparone traverse le détroit pour rendre visite à deux hommes dont il n'a cure ?...
— Les affaires l'appellent sans doute sur le continent...
— Comme tu arranges les choses ?
— Et toi, vieux, comme tu les déranges ! En un mot, où est-il, le danger dont tu parles ?
— En ceci, que, d'après Silvia lui-même, jamais le banquier sicilien n'a mis les pieds dans sa villa en cette saison... En ceci que tout indique qu'il est conduit à ce déplacement par une raison sérieuse... Et quelle autre raison, je te prie, si ce n'est celle que nous lui avons été signalés comme ses adversaires, comme d'irréconciliables ennemis?
— Signalés par qui ?
— Que sais-js ? Par Tobia Basile, lui-même?
— Oh ! oh ! Est-ce l'intérêt de Tobia Basile d'éveiller la prudence de Gasparone ?
— Gasparone est depuis longtemps sur le qui-vive... La
Ereuve, je la vois dans la disparition des deux tiers de la ande de la Mala Vita... assassinés ou dénoncés et en cellules... La preuve, je la vois dans le meurtre de Tiburzi, le chef des compagnons... Gasparone veut garder pour lui la fortune du corsaire Saint-Cast, et il éloigne tous ceux qui feraient obstacle à ses plans... Nous. lui avons été dénoncés comme faisant obstacle... Gare à nous ! Il veut nous supprimer !...
— Si tu dis vrai, tout cela est possible... Mais ce ne sont que des hypothèses...
— Dans tous les cas, plus que jamais la surveillance est de rigueur... Je trouve des dangers pour toi jusque dans l'atmosphère qui t'environne, dans l'air que tu respires, dans le lit où tu couches, sur le fauteuil où tu t'étends, jusque dans tous les mets qu'on te prépare... dans tous les fruits et toutes le? friandises qu'on t'offre... La nuit, surtout, je ne vis plus... Et quand reparaît l'aurore, V « aurore aux doigts de roses » de ce beau pays qui évoque tant de poétiques souvenirs, je respire, en un soulagement énorme, et je revis...
Georges resta pensif. La peur du petit homme l'émouvait, car Rouscouban était brave.
— Soupçonnes-tu Silvio ?
— Non. Celui-là est un honnête homme. La probité est inscrite sur sa calme et douce figure.
— Les gens de la villa ?
— Non plus... mais qui sait? La terrible Camorra étend partout ses rayons... De braves gens que l'or ne séduirait point se laissent influencer par la menace, obéissent par crainte...
Et tout à coup, devenant gai, il montra, en bas de la terrasse, Minos et Nestor, en train de faire la paix, c'est- -à-dire de préparer une nouvelle guerre :
— Tiens, je n'ai confiance que dans ces deux-là !
— Eh bien, vieux, laissons venir le Gasparone, nous serons deux à l'étudier !
— Crois-moi, nous serons deux, et ce ne sera pas trop !
Ils veillèrent tard, ce jour-là. Silvio avait annoncé l'arrivée de son maître dans la soirée. Mais le temps passa. La villa resta ensevelie dans la paix grisante de ses ombrages parfumés. Georges s'endormit, paisible. Portes et fenêtres closes, Rouscouban dormit auprès de lui. Et en s'endormant, le petit homme se répétait encore :
— En prévenant, si vaguement que ce soit, Gasparone
des entreprises de Georges, Tobia aurait eu un double intérêt : couvrir Ludovic qui reste inconnu du banquier ; supprimer Georges, qui est un danger pour Ludovic. Ceci n'est pas maladroit...
Ils ne s'éveillèrent que le lendemain, assez tard dans la matinée.
Jamais Silvio ne les dérangeait. Le vieillard attendait toujours leur appel.
Quand il se présenta, Rouscouban lui dit :
— Eh ! mon vieux Silvio, votre maître a donc changé d'avis ? Vous l'attendiez cette nuit et vous en êtes à l'attendre encore...
Silvio sourit gaiement :
— Excellence, le seigneur Gasparone a du savoir-vivre... Il n'a pas voulu déranger ses hôtes, et lui-même repose dans sa chambre... pas loin de la vôtre...
— Gasparone est arrivé ? fit Rouscouban, avec un sursaut.
Silvio rectifia avec douceur :
— Le seigneur Gasparone...
— Nous avons le sommeil lourd, petit, dit l'ancien voleur à Georges interdit.
— Mon maître m'a chargé de vous dire qu'il ne fallait pas, pour lui, changer vos habitudes... Et il m'a prié de vous demander si vous consentiez à le recevoir à votre table, à l'heure de votre déjeuner?...
— Il nous fait grand honneur, et npus en sommes un peu confus, dit Georges.
Rouscouban avait raison de ne pas être rassuré et il ne se trompait pas dans ses conjectures sur l'arrivée inopinée du banquier sicilien.
Gasparone, deux jours auparavant, avait reçu un mot anonyme :
» Vous donnez l'hospitalité, au Pausilippe, à deux » Français dont le sort vous intéresse particulièrement... » Demandez au plus jeune des deux ce qu'il est venu faire » en Sicile ; tâchez de savoir de lui d'où proviennent les » brûlures qu'il porte aux deux poignets, et le coup de » poignard qui a failli lui trouer le cœur... Et s'il ne vous » parle pas, Excellence, de l'héritage du corsaire Jacques- » Yves-Médéric Saint-Cast, de Port-'Navalo, considérez » toutes les réponses qu'il vous fera comme des men- » songes... »
Dans le somptueux palais de Messine où parvint cette lettre un beau matin, il y eut, pendant des heures, un homme pâle, silencieux, aux yeux sombres, dont personne n'osa s'approchor, tant son aspect paraissait redoutable,
et qui, dans le vaste cabinet de travail où il s'enferma, et dont les baies larges et fleuries s'ouvraient sur la mer, tourna et retourna sur lui-même, pareil à une bête fauve dans sa cage...
Une bête fauve flairant un danger...
Il ne chercha point quel pouvait être l'auteur de la lettre. Plus tard il y réfléchirait... Ce qui importait, pour l'instant, c'était de voir ces deux Français, de causer avec eux, de tâter le fer avant d'engager la bataille... Malheur à eux si la lettre ne mentait pas !...
Il s'arrêta tout à coup dans sa promenade circulaire, resta un instant rêveur, en proie à une idée obsédante, les yeux fixés vers l'horizon lointain des côtes italiennes...
Et il se mit à rire.
Si l'un de ces hommes — le blessé — était une menace pour lui, l'affaire se présentait vraiment avec une simplicité singulière... Un premier coup de poignard avait été donné... personne n'accuserait le banquier Gasparone qui n'avait pas quitté ses bureaux, et dont Messine tout entière pourrait certifier l'innocence... Qu'un autre crime soit commis, quelle que soit l'arme qui décide ,de la mort cette fois, et la justice mettra les deux attentats sinistres sur le compte du même meurtrier... Gasparone ne serait même pas soupçonné !...
Le soir même il expédiait un télégramme à Silvio pour annoncer son arrivée.
Le lendemain, par le premier paquebot, il partait.
Dans la nuit, l'honnête Silvio lui rendit compte de tout ce qui s'était passé.
A midi, Georges et Rouscouban attendaient leur hôte.
On frappa à leur porte et Silvio, joyeux et empressé, entrait :
— Le seigneur Gasparone demande si vous voulez bien le recevoir ?
Une minute après, les trois hommes étaient en présence, affables, souriants, d'une politesse exquise, sans que rien, sur leurs traits, pût faire deviner les formidables pensées qui s'agitaient au fond de leur cerveau.
Tout d'abord, nos deux amis furent déçus. Us ne s'étaient pas figuré Gasparone tel qu'il leur apparut. Pourquoi s'étaient-ils fait le portrait d'un homme d'allure violente, sec et noir, aux yeux de flammes ? d'un homme aux passions grondantes, fiévreux et puissant ? Celui qu'ils virent entrer était de haute taille, de forte corpulence, avec une grosse tête ronde où des yeux bleus, affleurant le front, s'abritaient derrière des lunettes de myope. Les cheveux rares, couleur châtain, dont les mèches clairsemées étaient artistement ramenées sur le crâne par des courbes savantes, peur cacher la calvitie. En somme, l'air paterne
d'un professeur allemand plutôt que le fils d'une race violente, débordante, en dehors. Mais sur cette physionomie vulgaire, deux traits distinctifs, les yeux et la bouche. Les yeux ne se fixaient jamais, ou, s'ils étaient obligés de faire face, ils devenaient vagues et sans regard ; les lèvres étaient brutaies. retombaient comme alourdies par trop de sang et la snâchoire avançait bestiale et puissante. De cette bouche cruelle, on n'attendait que des paroles rudes... Or, ce tui complétait étrangement ce portrait, la voix était musicile et douce, mélodieuse et insinuante....
Il dit en riait, après l'échange des premières politesses :
— J'espère n'avoir pas troublé votre sommeil cette nuit, par mon arrivée ?
11 s'exprimait en français, sans aucun accent. Et ce fut en français qu\ se déroula, pendant le déjeuner, auquel Gasparone fais ' toute la scène adroites aux a
it honneur avec un formidable appétit, 'allusions, de tâtonnements, de questions rières-pensées lointaines, où chacun des trois convives e^aya de se former une opinion lui sur eux, eux sur lui...
mis bien à leur aise en refusant avec cordialité les remebiements qu'ils offraient pour l'hospitalité reçue, il était îiturel qu'il les interrogeât.
Mais il entrail dans les vues de Gasparone de faire preuve de discriion...
Chacun cachailson jeu, et, par une singulière anomalie, devait paraître jtaer cartes sur table. Georges et Rouseouban ne pouvaienthoint se défier de leur hôte et leur devoir était de répondrebar un entier abandon, savamment calculé, à ses avanefe.
Ils avaient pr(senti que la curiosité de Gasparone, qu'elle se manife&t ou non, porterait certainement sur trois détails prin chaux...
Quel était le mof de leur voyage en Sicile ?
D'où provenaient les brûlures dont Georges portait les traces aux deux plgnets ?
Le coup de poigArd ?
— Je me chargée le renseigner, avait dit Rouscouban... Laisse-moi fa*e...
Non seulement Gsparone ne demandait rien, mais il semblait à peine éco+er, ne perdait pas un coup de dents, buvait sec les plus is vins de sa cave, faisait largement honneur à une cuisV; raffinée... Il avart l'air, en vérité, de se prêter par polisse à ces confidences qui ne l'intéressaient guère... OnVit même dit, parfois, tant son indifférence était complet qu'il n'écoutait plus... Puis, soudain, il se rattrapait! une de ces exclamations vagues par lesquelles on essée de prouver que l'on ne s'éloigne
pas trop d'un entretien qui vous ennuie... ou bien à ui sourire... ou bien encore à un hochement de tête... Rou< couban avait de l'imagination et il était bavard... Il s'en donnait à plein cœur. Il était de Gascogne. /
Voici donc l'histoire que Gasparone enten/it...
Et Dieu sait s'il avait l'air de s'en soucie/!
Si peu, même, que Rouscouban, piqué a/ vif, accumula détails sur détails...
— Ah ! ils s'en souviendraient de leur Voyage ? On part pour s'instruire et pour s'amuser et l'or/ tombe dans an tas d'aventures ! Merci !... Voici Georgçs-Claude Blancafort qui s'en vient, après ses derniers concours des Beaux- Arts en architecture, compléter son éoucation artistique par la contemplation de toutes les merveilles de l'Italie... Voyage inoffensif !... Eh bien, il lui prerd la mauvaise idée de tenter une excursion à l'Etna, en jleine éruption... il s'y hasarde, pousse uen pointe audacieuse vers le cratère, en activité, se trouve tout à coup ntouré de laves brûlantes et ne se sauve que par miraûe, en se brûlant les mains.., A qui la faute ? Parbleu, ï lui, rien qu'à lui !... qu'avait-il à faire à l'Etna, en sa qualité d'architecte lauréat de l'Ecole des Beaux-Arts II n'avait pas l'intention de démolir la montagne »our la reconstruire ?...
Ici, la bouche pleine, Gasparone denanda négligemment :
— Où étiez-vous descendus, à Taormi e ?
— Chez Siméone...
Gasparone asquiesça :
— C'est le meilleur hôtel... bien que 1; cuisine laisse fort à désirer...
— Georges-Claude revenait de l'Ela, estropié pour quelque temps. Cette brûlure le refroiit un peu, si j'ose dire. Et comme nous étions à la fin o nos vacances, on songea au retour... Mais Georges est fûgué, la fièvre augmente. Il faut s'arrêter à Naples... E^nous y apprenons, à nos dépens, que Paris n'a pas le moopole des apaches... Cela faillit coûter cher à mon jeun ami, en dehors du portefeuille qui lui a été volé...
Gasparone demanda encore :
— Ce meurtre avait le vol pour iobile ?
— Sans nul doute... Autrement, cnment l'expliquer ?
— C'est juste ! fit le banquier en Trtant son verre à, ses lèvres.
— Ce qui nous surprend, c'est oe la justice n'ait rien découvert...
— Ah ! dit Gasparonne avec boromie, nos bandits sont comme les vôtres... Ils se tiennenbien ! Votre voyage, je le vois, a été fort bousculé... Toutois, je ne veux pas que
vous emportiez un trop vilain souvenir de notre pays... et je vous aurais une véritable gratitude si vous consentiez à ne point partir de chez moi avant la complète guérison de ce jeune homme.
Et, par-dessus la table, il tendit affectueusement sa main à Georges, qu\ la serra.
Comment refaser un homme aussi aimable ? Ils acceptèrent. La glace était rompue.
Du reste, les petits yeux de Rouscouban brillaient d'un éclair de triomphe. Il avait ces yeux-là quand il était sûr d'avoir roulé son homme. Il paraissait tout à fait rassuré.
Et il se frotta les mains lorsqu'il se retrouva seul avec Georges. \
— Eh bien, fis, tu as entendu?...
— J'ai entenoli, vieux.
— Je l'ai misldans ma poche, ton banquier ! Georges eut m bon regard, pour l'ancien voleur, un
regard de tendis ironie.
— Mon pauvr; ami, je t'ai toujours dit que tu parles trop !... Tu es tijpp de ton pays ! !
— Hein ? quoj? qu'y a-t-il ? fit le petit homme déconcerté et penaud.
— Je vais te prouver que tu as la langue trop longue... Si tu ne t'es paatrompé dans tes prévisions et. si Gasparone est venu pour nous tâter, il n'a pas eu besoin de nous questionner. Il sa\t maintenant à quoi s'en tenir.
— Mais j'ai eu loin de lui raconter...
— Des mensonàs si naturels que tout autre à sa place les aurait pris potr la vérité !... Tout autre, sauf lui... Et si naturels, ces mnsonges, qu'il lui sera bien simple de les contrôler. D'albrd, tu as fait de moi un lauréat de l'Ecole d'architectire... Un télégramme à Paris lui apprendra dès demain q\e les Beaux-Arts n'ont jamais compté un élève de mon W.. Premier mensonge qui éveillera ses soupçons...
— Lui crois-tu brute !
— L'homme qui bande de la Mala vieux, je ne te reçoit ais plus...
Rouscouban baissaue front.
— Soit, dit-il, maisles brûlures dans la lave de l'Etna ? Tu n'as pas trouvé cette histoire-là pleine d'imagination ?
— Excellente, jusqu\u moment où, sans avoir l'air de rien, Gasparone t'a débandé où nous étions descendus à Taormine... Ce qui faitaue la journée ne se passera pas sans que notre hôte aitWvoyé un télégramme à Siméone
\esprit si délié ?... Il a l'air d'une
tenu tête victorieusement à toute la :a n'est pas à dédaigner... vraiment,
sollicitant une réponse. Et dans sa réponse, Siméone ne manquera pas de dire que nous ne sommes point montés à l'Etna puisque nous n'avons pas arrêté de guides... Et il n'oubliera pas, sans doute, de raconter que dans la carrière on a trouve le cadavre de Giovanni... Peut-être dirat-il que Giovanni était connu pour faire partie de la Mala Vita... Ce sont des secrets qu'on ne dévoile pas tant qu'un bandit est vivant, et dont on se soucie peu quand il est mort... Et il ajoutera que la découverte au cadavre coïncida avec la disparition de deux voyageurs français... Qui t'affirme, même, qu'on ne nous a pas reconnus dans la tartane de Domenico ?... De tout cela a soupçonner que nous avons maille à partir avec la Mala Vita, il n'y a pas loin, pour un homme avisé et Gasparone doit l'être... Et d'un soupçon allant à un autre, pourquoi Gasparone n'en viendrait-il pas à penser que l'héritage de Saint-Cast est en question dans toute cette aventure ?...
— Comme tu y vas ! -dit Rouscouban, qui se tortillait, mal à l'aise, dans son fauteuil.
— J'irai encore plus loin en affirmant "rue Gasparone a acquis la certitude que nous avons affaire à la Mala Vita... Silvio n'était pas couché... Silvio, il nous l'a dit, a entendu les coups de sifflet qui s'échangeaient dans le guet-apens... Le « Garçon, rentre, car il pleut ! » est familier à toutes les oreilles napolitaines.. Il en a rendu compte à Gasparone... Est-ce clair?
— Trop clair ! bougonna le petit honme, de plus en plus gêné.
— Gasparone poursuit toute la banda de sa haine jusqu'à l'extermination... Ce serait une œivre pie, s'il n'était conduit en ceci par une pensée de crine... 11 les tue parce qu'il les redoute... Il les redoute parci qu'ils connaissent son secret... Et il nous redoute et rous tuera, pour le même motif...
Et gaiement :
— Tâche de me dénicher une cigarette... Je n'ai pas fumé depuis que je suis au lit... et j'ei ai une envie folle... Ce qui prouve que je vais mieux...
— De tout quoi il résulte, murmira Rouscouban, que, puisque tu te sens plus fort, nous n' vous pas à demeurer ici une minute de plus...
— Tu n'y penses pas, ami 1 î Et jotre promesse !
— Ta vie avant tout !
Georges lui prit la main.
— Regarde-moi, vieux... Mais lt, bien en face !... Et pendant que tu vas me regarder usqu'au fond de l'âme, je t'examinerai de la même façon.. Bien... Très bien... Tes petits yeux vifs pénètrent en mi comme deux vrilles... Comment me trouves-tu ?...
— Calme, reposé, maître de toi... et, de par tous les diables, on dirait que tu t'amuses ! !
— Je m'amuse énormément, vieux... voilà pourquoi je ne veux pas m'en aller d'ici...
11 secoua le bras de Rouscouban.
— A présent, veux-tu que je dise ce que je lis au fond de ton cœur?... Tu es partagé entre deux sentiments aussi violents l'un que l'autre... Tu voudrais partir, en rn'entraînant... et cela, par affection... et tu voudrais rester, parce que tu te révoltes contre tout ce qui a l'air d'une fuite...
Rouscouban se dégagea, haussa les épaules avec colère :
— Nous faisons une sottise... Allons-y, puisque cela te plaît !... Tu ordonnes, je n'ai qu'à obéir... Moi, je ne suis qu'une ombre... l'ombre de toi... Mais toi, tu es du bois dont on fait tes héros... ou les victimes...
Dans la soirée, ils apprirent, par Silvio, auquel son maître n'avait pas recommandé le secret, que Gasparonne avait envoyé, un peu partout, de nombreuses dépêches... Il y en avait pour Paris... et pour Taormine, cette dernière à l'adresse de Siméone... Le banquier ne parut point au dîner... ij fit dire qu'il était retenu à Naples...
— Nous aVons une nuit tranquille à passer, dit Georges... Prontdns-en... Dormons !
Il exigea hie le petit homme passât cette nuit au lit, dans la chanVbre que Silvio avait mise à sa disposition, près de celle lie Georges.
Il y avait aix jours que Rouscouban ne s'était pas couché.
Rouscouban consentit. Rien, en effet, ne semblait les menacer, en pette nuit-là. Le ciel était très pur et très bleu, pointillé 'd'innombrables étoiles, mais sans lune. Les ténèbres étaient profondes. Georges resta quelques minutes encore, aedoudé sur la terrasse. On eût dit, tant elle était douce, uile soirée de printemps. Puis, il se coucha, tourna le commutateur de l'électricité. L'ombre apaisante envahit peu à jeu son cerveau et il s'endormit profondément.
Quand il s'év&lla, la nuit était toujours aussi noire et cependant, comnie il arrive parfois, il avait la sensation d'avoir dormi très longtemps. Un tour de bouton et à la lumière de la lampe électrique, il consulta sa montre. Il était à peine miniit. Il éteignit et essaya de se rendormir. Le sommeil ne vint pas. Alors, il rêva, les yeux ouverts. Et son rêve se peupll de fantasmagories. D'abord, pourquoi faible et harassé, sétait-il éveillé ? Il crut se rappeler qu'il avait entendu le iprt craquement que font souvent les meubles dont le bois joue. Etait-ce cela ? Il n'avait pas abaissé les rideaux, sur la large porte-fenêtre s'ouvrant sur la terrasse et, dV son lit, il voyait les étoiles au loin,
sur Thorizon deviné de la mer. A deux ou trois reprises, il lui sembla que ces étoiles se voilaient brusquement, comme si un corps se fût placé entre elles et lui. Tout d'abord, il n'y prit pas garde, enseveli qu'il était dans une sorte de demi-torpeur toute reposante et pleine de charme qui ouatait son cerveau et l'empêchait d'aller jusqu'au bout de ses observations. Cependant, il regardait. Le phénomène ne se renouvela pas. Les étoiles restèrent brillantes sur le firmament d'un bleu sombre et il allait probablement céder au sommeil de volupté, quand un second craquement sonore l'éveilla tout à fait, et, cette fois, en lui rendant toute sa présence d'esprit.
Sa première pensée fut de rallumer l'électricité.
La pleine lumière, en montrant qu'il était sur ses gardes, eût éloigné toute tentative criminelle. Mais n'était-il pas le jouet d'une imagination surexcitée ? Il n'en fit rien. Après tout, en cas d'attaque, puisqu'elle ne le surprendrait pas, mieux valait en avoir le cœur net...
Seulement, il se leva, doucement, passa son pantalon et mit son revolver dans sa poche.
— Et Rouscouban ? Si je le prévenais?
La chambre du petit homme ne communiquait pas directement avec la sienne. Elle en était séparée par une sorte de serre d'hiver où l'on entendait le bruissement monotone et continu d'un jet d'eau retombant dans une vasque de marbre parmi les fleurs les plus rares.
Lentement, mesurant ses pas, il se dirigea vers la porte et voulut l'ouvrir...
Elle était fermée au dehors ! !...
— Voilà qui devient plus précis, pensa Georges... au fond, j'aime mieux cela !...
L'oreille contre la serrure, à la seconde porte, il écouta... Et telle était la subtilité de ses sens, dont la finesse était décuplée par l'approche d'un danger certain, qu'il crut saisir, de l'autre côté, le souffle haletant de quelqu'un qui guettait... Oui, sûrement, il y avait un homme là... Et cet homme et Georges n'étaient séparés que par la mince cloison de bois...
Qui ?...
En une seconde, tout un monde de pensées...
Silvio ?
Ce n'était pas vraisemblable... Le -vieillard était très vieux, très faible... On ne confie pas i tant de faiblesse une mission de meurtre... Puis, disons- e, Silvio était hors de tout soupçon...
Mais il restait Gasparone... et Saraciao... et le beau Spoliani, aux yeux de femme...
Et d'autres, par légion, que Georges ne connaissait pas...
Qui?
Il ouvrit brusquement la porte, de la main gauche, et son revolver à l'autre main, il s'élança... L'attaque avait été si violente et si imprévue que deux corps se choquèrent et roulèrent, de ci de là... Mais Georges, aussitôt debout, s'était relevé avec une souplesse de tigre... le doigt sur la détente...
Autour de lui, dans les ténèbres opaques, maintenant c'était le vide...
Plus rien... l'homme avait disparu... sans faire de bruit... sorti de l'ombre... rentrant dans l'ombre...
Georges hésita un instant... un instant, il voulut aller éveiller Rouscouban... Il n'en fît rien...
— Inutile... Pour ce soir, leur coup est manqué !...
La porte de sa chambre était restée grande ouverte... Il rentra... la referma à c]é...
— Ces gens de la Mala Vita sont vraiment très entêtés ! murmura-t-il.
Soudain, il s'arrête de respirer... Il écoute... son cœur même ne bat plus...
Dans sa chambre, au fond, là-bas, derrière le lit, il s'est imaginé qu'il vient d'entendre le souffle court et précipitié, déjà surpris, tout à l'heure, derrière la serrure...
Et tout de suite la pensée terrible :
— Il y a un homme dans ma chambre...
Comment était-il entré ?
Sûrement durant les quelques secondes pendant lesquelles la porte était restée ouverte.
Malgré sa blessure, Georges a reconquis une partie de ses forces, et malgré les brûlures des poignets, les mains ont retrouvé leur souplesse et leur vigueur.
Il se sait robuste et adroit. Il a confiance en lui-même. Il n'a pas peur. S'il a le cœur étreint par un peu d'angoisse, c'est à cause de ces ténèbres, si opaques qu'il n'est plus possible de rien distinguer, autour de lui... Et ceci est bizarre... Il ne voit pas plus que si ses yeux étaient, pour l'éternité, privés de lumière... Or, tout à l'heure, de son lit, il comptait les étoiles...
L'homme, en entrant, avait baissé les rideaux sur la grande baie de la terrasse ! !...
Maintenant, il n'entendait plus aucun bruit de respiration... On le guettait... Mais si l'ombre était un danger pour Georges, elle le protégeait aussi... Puis, cette ombre, il allait l'illuminer d'un jet de clarté intense, en ouvrant I? commutateur du lustre du plafond...
Il s'accroupit et rampa, pour changer de place, car l'homme pouvait avoir deviné sa position dans la chambre... Georges tâta le mur... C'était là qu'était le bouton de l'électricité... Sa main remonte, prudente, agile... Voici le
bouton... Il retient un soupir de joie... Il tourne... La lumière devrait apparaître, aveuglante, livrant le secret du crime... et trahissant le criminel... Il tourne et l'obscurité reste profonde... En même temps, il a (ru percevoir un rire silencieux... au fond, derrière le lit... et il en comprend l'ironie sinistre...
L'homme a dû, avant de monter, fermer le compteur, condamnant la villa de Diane tout entière à l'obscurité...
Et malgré sa bravoure, Georges sent un frisson d'angoisse couler dans ses veines...
Mais il garde tout son sang-froid... Il se déplace encore, sans bruit, afin de dépister Vautre... Celui-ci n'a pas bougé... ou, s'il a. bougé, c'est avec la prudence de Georges... Tous les deux vont se guetter ainsi... jusqu'à l'étreinte mortelle... Cette étreinte, Georges la souhaite... A chacun de ses mouvements, il sent couler au long de ses bras des muscles d'acier... Mais viendra-t-elle ? Et le coup qu'on lui destine ne sortira-t-il pas de l'ombre, derrière, alors qu'il attendait par devant ?
Et puis, tout cela n'était-il pas imagination, surexcitation, et reprise de fièvre ?... Etait-il bien sûr d'avoir surpris un souffle d'homme ?... un rk*e d'homme ?... Ne se forgeait-il pas, de toutes pièces, cet abominable cauchemar ?...
Le plancher craqua... du côté de la porte... suivi du glissement d'une tige d'acier contre du fer ou contre de l'acier... Georges comprit encore... S'il ne rêvait pas, et si vraiment un homme était là, l'homme venait de retirer la* clé laissée par Georges dans la serrure... Il empêchait toute fuite... Il se conduisait dans la chambre comme si tous les meubles lui en étaient familiers... C'était donc Gasparone ?... Ne serait-ce pas Silvio ?... A moins qu'il ne fît un rêve ! !
Un rêve ?
Il venait de se rapprocher de son lit que Vautre avait quitté... et ses doigts, par hasard, rencontraient le moustiquaire... Or, il sentit que, lentement, le moustiquaire glissait dans sa main, lui était retiré de force,., geste tenace, soutenu, auquel Georges céda... C'était Vautre qui, sans doute, préparait son attaque... Georges lâcha ce qu'il tenait et se recula vivement, aplati contre le parquet... Comme un fil d'Ariane, le moustiquaire avait servi de conducteur... à un des bouts du fil, Georges se trouvait... et Vautre avait bondi, en frappant... son coup n'atteignit que le vide... Et .*,e fut aussi le vide que Georges rencontra en s'élançant...
— Bon !... Je suis sûr de ne pas rêver...
Redressé contre le lit, il s'assura que le moustiquaire en avait été arraché ! Il pensa :
— Vautre va s'en servir, comme d'un filet, pour paralyser mes mouvements.
Il n'avait que son revolver, pas de couteau...
Alors, il resta debout, au pied du lit, le dos contre le mur... De cette façon, si Vautre, pareil aux gladiateurs antiques, voulait employer contre lui la ruse du rétiaire, il déjouait le piège... le lit, d'une part, et d'autre part la muraille, empêcheraient le déploiement du filet... Il était cependant surpris du silence qui l'entourait... Depuis la première attaque, Vautre n'avait pas bougé... Il retenait sa respiration,.. Où était-il ?... Avait-il 'des yeux de fauve, pour y voir dans la nuit? A coup sûr, non, car déjà Georges eût été attaqué par traîtrise... Donc, les chances étaient égales... Georges ne percevait même plus, à présent, le halètement contenu, étouffé, de l'homme violemment ému... Emu seulement, car on ne pouvait pas dire que Vautre avait peur... Non, il était brave, mais il n'avait pas sur ses nerfs l'admirable puissance qui faisait que Georges commandait aux siens... Non, plus rien, plus même ce souffle... qui tout à l'heure avait trahi la présence de l'autre...
Mais un autre bruit, menu, rapide, régulier, très distinct dans le silence lourd...
Comme le tic-tac, tic-tac d'une pendule...
11 n'y avait point de pendule dans la chambre...
Il n'y avait que la montre de Georges... Il l'avait consultée, quelques minutes auparavant, et elle avait indiqué minuit...
C'était elle qui marchait, marquant, seconde par seconde, l'approche du meurtre...
Ceci donnait un renseignement précieux : la montre était sur une table, avec des livres, à la tête du lit, de l'autre côté...
Il fallait toute une stratégie pour l'atteindre...
Pourquoi l'atteindre ? Pourquoi ce détail infime, en un pareil drame ?
C'est que Georges vient d'avoir un frisson de joie...
Une lueur a illuminé ce cauchemar...
Il a l'illusion qu'à ce tic-tac significatif répond, pour ainsi dire, un autre tic-tac du même genre... sec, rapide... que surprend son oreille, surexcitée au paroxysme...
Que serait-ce, smon une seconde montre?..,
La montre de Vautre ! !
Alors, qu'il atteigne la table, qu'il s'empare de la montre — de la sienne — et qu'il en brise le ressort sous son doigt... qu'il brise cette petite vie mécanique, factice et retentissante, et il ne restera plus que celle de l'homme...
Et à moins que Vautre n'ait eu la même idée, il est perdu... le tic-tac, grossi par l'horreur de cette situation,
parviendra comme le déclic bruyant d'une horloge jusqu'aux oreilles de Georges, le guidera, lui criera : « Viens par ici... Retourne-toi de ce côté... Recule... Bondis !... C'est moi, petite montre, qui trahis, qui te fais signe et qui t'indique où peut s'abattre le coup meurtrier... »
— Bon ! se dit Georges-Claude, on va tâcher !... Et si je réussis, on s'amusera !...
Et, dans les ténèbres de poix, rasé au long du lit... il va s'avancer, lorsqu'il s'arrête... comme foudroyé par une pensée subite :
— Est-ce sa montre, à lui, qui, tout près, fait son tictac ? N'est-ce pas la montre de Vautre ?
Et ne va-t-il pas, tout droit, tomber dans un piège ?
Un moment d'attention et il se rassure... Il fait la différence entre les deux bruits : celui d'un tic-tac assourdi par l'étoffe de la poche où se trouve la montre ; celui d'un tic-tac plus clair d'une montre qui se répercute à l'air libre... Mais il entendait le premier, là-bas, près des rideaux de la baie vitrée... tout à l'heure encore... et maintenant le tic-tac assourdi a changé de place et se rapproche... Pas d'autre bruit... Pas même un froissement sur le parquet... On dirait quelque fantôme, une ombre, qui se déplace...
Le fantôme vient-il à Georges ? S'en éloigne-t-il ?... Ces deux êtres en ces ténèbres, luttent à coups de ruses, avant de s'étreindre et de s'entretuer...
Georges, à tâtons, le long du lit, reconnaît la table...
Il avance doucement la main vers la montre et il va la saisir...
Il va la saisir quand, tout à coup, il sent autour de son poignet le bracelet de cinq doigts de fer qui cloue sa main sur le guéridon, par-dessus la montre...
En même temps, une brusque secousse...
Georges a rejeté le corps en arrière... sa main s'est tordue dans l'étau de Vautre, et dégagée.
Un choc retentissant de lame brisée sur le marbre de la table qui se renverse...
Une seconde aux prises, les deux adversaires se sont perdus do nouveau...
Mais l'autre n'a plus d'arme... son poignard, qui cherchait une poitrine, a porté à faux, et s'est cassé net... Georges a bondi de côté, rampe et attend, invisible...
Vautre en a fait autant... Où sont-ils ?... Impossible de deviner... Tous les deux, ils font corps avec les ténèbres... Et le silence se fait plus poignant, plus terrible...
Georges a ouvert les boîtiers de sa montre... il appuie sur les engrenages délicats... les rouages perdent la vie... se taisent... elle ne le trahira pas...
Et il écoute... cherche à percevoir le tic-tac de l'autre...
fic-tac, tic-tac... il l'entend... là, du côté où il suppose les rideaux, et déjà il lève son revolver pour tirer au jugé, quand, désemparé, il l'abaisse...
Le tic-tac a cessé...
Vautre a deviné... Vautre a eu la même idée que Georges... Sa montre est morte !
Puis, dans le silence, le déclic d'un ressort... qui s'est tendu et qui s'arrête...
Georges ne s'y trompe pas...
Vautre avait un couteau de rechange, et c'est ce couteau qu'il vient d'ouvrir... Son souffle est de nouveau saccadé... comme au début... Il rit? Ou il a peur?
Il rit !...
Aussitôt, un froissement d'étoffe légère... qu'on déplie... On dirait que Vautre s'énerve et qu'il ne prend plus de précautions... qu'il ne craint plus de se faire voir... ou entendre...
Cette imprudence ne peut naître que d'une certitude...
Vautre doit croire que Georges n'a pas d'arme ! î
Il va se jeter au hasard, et à toute volée, l'envelopper du filet de son moustiquaire, paralyser sa résistance et frapper... une fois, dix fois... jusqu'à la mort !
C'est la minute décisive...
Georges tire vers le coin de ténèbres où remue quelque chose..»
Un fracas de vitres !... La grande baie, frappée par le milieu, s'effondre...
Mais la flamme du coup a jeté une vague clarté dans cette nuit lourde... Il a cru distinguer l'homme, rencoigné comme un tigre, et qui s'apprête...
Il n'en faut pas plus à Georges... Le second coup est parti, si rapide après le premier, que les deux n'en font qu'un...
Un" blasphème de rage, sourdement, y répond...
L'homme est touché...
Puis, des morceaux de vitre qui s'écrasent sous un pied lourd... un flottement de rideaux qui s'écartent... une ombre qui voile le ciel et s'interpose devant les étoiles...
C'est Vautre, blessé, qui fuit par la terrasse...
Georges s'élance, tire une troisième fois, une quatrième...
L'homme a enjambé la balustrade, s'est laissé tomber dans le jardin, a disparu dans les charmilles... C'est là, au hasard, que vont se perdre les dernières balles... Et le tapage des détonations a réveillé le monde multicolore de la volière qui crie d'effroi et se heurte les ailes aux barreaux, a réveillé Nestor, qui grince les dents, sous l'épouvante, a réveillé Minos, qui fait claquer son bec... Puis, tout ce branle-bas se calme...