‹ Zizi-la-gueuseChapitre 4 sur 4 · TINE A PASSÉ LA · texte numérisé non relu

TINE A PASSÉ LA

Le cœur du petit Mile bondit... Il rit, l'exilé au milieu de cette solitude effroyable, dans ce désert de glace, seul, voué à la mort !...

Il rit, comme s'il voyait s'ouvrir devant lui toutes les joies du ciel...

Tine a passé là ! Mais par où s'est-elle dirigée ensuite ?... Sur cet immense drap blanc dont derrièie lui la forêt vierge est la bordure, comment la découvrir ?... Il n'est jamais sorti de Narym, il ne connaît rien de ce pays, aucun point de repère !... Tine n'a-t-elle donc pas pensé à ce que serait son anxiété ? Alors, il cherche, vers l'est, vers l'ouest, vers le sud et vers le nord... Et voici qu'il trouve un tout petit morceau de chiffon... venant du bas de la jupe de Tine.., Et là, suivant en remontant la direction de l'Obi, un long trait sur la neige, marqué sans doute par la fillette avec la pointe de son couteau.... Elle a voulu dire :

— Si tu me retrouves, viens, c'est par là que ie vais ! !

Et il va ! !...

312 i ZIZI-LA GUEUSE

Le voyage miraculeux.

La route qu'il suivait était parallèle à la forêt vierge — la Taïga — dont elle ne s'éloignait que de trois ou quatre kilomètres : long ruban noir interminable fuyant vers l'inconnu, vers les terres boréales, vers les pays de la glace éternelle et de la mort. Le temps continuait d'être calme, mais le ciel restait couvert. La tempête de vent qui fait naître le terrible chasse-neige, était de plus en plus menaçant. Depuis quatre jours, il en était ainsi au-dessus de la plaine. Entre le bleu du ciel et la terre, s'étendait une plaque de nuages sombres, épais comme des couches superposées de plomb...

De cinq cents mètres en cinq cents mètres, le Mile trouvait un indice laissé par l'ingénieux Petit Poucet qui le précédait, et dont il comprenait les angoisses.

Car le Petit Poucet devait se dire :

— Le Mile a-t-il découvert ma trace et retrouvera-t-il sa Tine ?

Toute la journée se passa ainsi. Tantôt c'était un morceau d'étoffe, tantôt deux branches coupées à un mélèze rabougri et placées en croix... Vers le milieu de l'aprèsmidi, auprès d'une boîte qu'il ramassa, et dans laquelle avait été quelque conserve, il remarqua les mêmes signes dans la neige : « Tine a passé là ! » Il était donc sur ie bon chemin.

Le soir vint. L'enfant était mort de fatigue. Il s'était arrêté deux fois pour manger du poisson fumé avec un peu de galette de maïs... Il buvait de temps à autre une gorgée de vodka, pour échapper au froid qui l'engourdissait, malgré la marche. Combien de temps faudrait-il marcher ainsi, sans rencontrer personne, ni un homme, ni une cabane ? sans rien voir que la traînée sinistre de la Taïga, le ciel bas qui recelait î'ouragan de la dévastation, et la neige, la neige, toujours de la neige ?... Quand il vit la nuit qui s'approchait, il résolut de gagner les bois, afin de faire du feu... de creuser un trou, comme la veille... et de dormir sans crainte des loups... Le pauvre petit n'en pouvait

plus... Il tomba deux fois, les jambes refusant de le porter... Et peut-être se fût-il laissé mourir sans la pensée de la Tine, qui près de lui, là, devant, courait les mêmes dangers...

Puis, un coup de vent brusque, que rien n'avait annoncé, souleva des tourbillons blancs dans la plaine... C'était le chasse-neige... La tempête se déchaînait... Tout à l'heure la steppe disparaîtrait, soulevée comme une mer furieuse... Malheur aux exilés qui se sont laissé surprendre... Malheur aux forçats perdus ! malheur aux indigènes qui n'ont pas pas prévu le désastre... C'est la mort !

Mile se releva et marcha.

Déjà, il ne voyait presque plus... Les ombres descendaient et les flocons, soulevés de terre par les rafales continues, rendaient la marche presque impossible...

Il tomba encore, se releva encore...

v L'instinct le faisait aller tout droit, parce que c'était en allant tout droit qu'U rencontrerait la Taïga... Et la forêt, sinistre toujours, il l'appelait maintenant de toutes ses prières parce qu'elle le sauverait une seconde fois... Le vent hurle... les tourbillons s'épaississent... L'air en est obstrué... Et la neige venait toute de la terre. Il n'en tombait pas un flocon venant du ciel... Elle se transportait au ras de la steppe en nuages lourds semblables à des draperies blanches que nulle lumière n'aurait pu percer. Et cela allait durer des nuits et des jours... La steppe balayée redeviendrait unie comme une glace, vierge de toute piste.

Et toute trace de Tine, — du Petit Poucet qui fuyait comme lui — serait invisible...

Mile se reprenait à avoir peur... D'autres que lui, des hommes, ont peur pendant ces bouleversements... Les voyageurs surpris s'ensevelissent dans leurs fourrures et se "glissent sous leurs traîneaux... pendant des jours et des jours... on les retrouve étouffés et gelés... Pas une bête ne sort de son repaire... Les loups «ix-mêmes ne rôdent plus...

Mile se traînait dans la tourmente...

— Je n'arriverai jamais !

Etait-il même sur le bon chemin ? Ne tournait-il point le dos à la forêt ? Il ne savait. Parfois les tourbillons s'écartaient et l'enfant croyait voir, courant sur lui, l'entourant, le chassant et le poursuivant, des fantômes gigantesques arrachés du sol... et qui dansaient, dansaient une sarabande d'enfer... Parfois, ne pouvant plus respirer, car sa bouche s'obstruait de neige, et ses narines, lorsqu'il aspirait l'air glacé, il se jetait à plat ventre, cachait ses lèvres dans ses mains, et ainsi pour quelques secondes, à l'abri, il respirait... Quelques secondes, pas plus, et quand il se redressait, c'était en secouant un lourd fardeau de neige abattu sur son corps...

Enfin, il trébuche, tombe, se relève et trébuche encore...

Il vient d'atteindre la forêt sans la voir...

Et parmi les ténèbres noires, il voit plus claire que dans la plaine nue, parmi les angoissantes ténèbres toutes blanches...

Il s'enfonce dans la forêt... La neige tombe bien, là aussi, celle qui est secouée à la cime des arbres par les rafales, mais elle se disperse en poussières de flocons...

Il est à l'abri... Il est sauvé pour l'instant..

Mais Tine ? Est-ce que la Tine aura eu le même bonheur ?

Et il pleure, il sanglote doucement, tout en creusant le trou où il veut se réfugier pour y passer la nuit... Comme la veille, il réunit un amas de bois mort... C'est la provision qui lui servira tout le temps que durera la tempête...

Et c'est là qu'il passe la nuit, en proie à la fièvre, à l'épouvante, au délire...

Toute ia journée du lendemain, la tempête hurla...

Mile fut obligé de creuser plusieurs fois son trou. Il avait étendu des branches sur l'entrée, formant toiture, mais la neige très fine passait au travers.

Le feu flambait tout le temps. La provision de bois épuisée, il la renouvelait et revenait s'enterrer. Au milieu de la seconde nuit, le vent cessa brusquement, comme il s'était levé.

Le matin, il sortit du bois... il chancelait sur ses jarrets amollis...

Sur l'horizon immense se déployait le vaste drap blanc, sans une seule tache...

Mais si, près de lui, une tache noire mouvante, à une verste environ... Qu'est-ce ? Un être humain ? Un animal ?... Les yeux de Mile, rougis par la fumée de son foyer au fond du trou, ne distinguaient pas bien... Il s'approche avec précautions en longeant, de l'intérieur, la lisière de la forêt... Au bout de cinq cents mètres, il voit mieux...

C'est un renne... et un renne domestique, échappé pendant le chasse-neige à quelque campement d'Ostiaks, car il a des débris de brides et de traits faits avec des lanières de bouleau tressées... qui ont dû l'atteler à un traîneau rustique, maintenant sans doute enseveli sous la neige et que le dégel du printemps découvrira.

Mile vient à lui... le renne ne se sauve pas et le regarde curieusement...

Mile tire de sa besace une poignée de maïs et la lui tend... Le renne mange avec une satisfaction évidente... et regarde l'enfant de ses gros yeux placides... Mile renouvelle sa friandise... puis, réunisant ce qui lui reste de forces, il grimpe sur le dos de la bête, saisit une bride et la fait marcher... La bête obéit et d'elle-même prend la direction que

Mile suivait l' avant-veille, celle que la Tine avait marquée de ses indices...

A quoi bon chercher? Le vent a effacé toute trace... Mile pleure...

Le renne n'hésite pas. Il sait où il va. Son instinct le conduit...

Toute la journée, ce fut ainsi... une journée de soleil, sans un nuage...

Un peu avant le soir... devant lui, sur un renflement de terrain qui bordait l'Obi, une dizaine de cabanes apparurent...

C'était vers ces cabanes que le renne se dirigeait...

Mile pleurait toujours... Là encore, c'était un peu de salut, pour quelques heures, mais la Tine ? Où était la Tine?

Des indigènes, hommes et femmes, dans le campement, s'arrêtent, étonnés, devant l'enfant qui surgit près d'eux avec sa monture...

Et tout à coup, un va et vient... une tente de peau s'entr'ouvre... une fillette sort de l'ombre... des bras se tendent vers lui...

— Mile ! Mile ! mon pauvre petit !

C'est la Tine réfugiée là, sauvée par les Tartares qui l'ont rencontrée mourante sous les tourbillons... C'est la Tine qui sanglote...

Quant à Mile, il ne pleure plus ! !

Ils pénétrèrent sous la tente où le terrain a été creusé sur une profondeur de plus d'un mètre, et où brûle le foyer dans une fumée intense qui aveugle et prend à la gorge.

Ils ne s'en soucient guère. Les voici réunis. Ils sont heureux. Il faut que ce soit Mile qui raconte, tout d'abord, ses aventures. Elle exige. Ensuite vient son tour.

— Alors, tu ne sais pas comment l'homme t'a abandonné ?

— Je ne sais pas. Je dormais. Je me suis réveillé dans la forêt.

— Eh bien, moi, je vais te dire. Je m'étais évanouie. En revenant à moi, j'étais dans un traîneau. Lentement, mes souvenirs revinrent. Je te cherchais. Tu n'étais plus là... Et j'allais crier, t'appeler, quand je réfléchis que c'était inutile et qu'il valait mieux faire la morte... L'homme se pencha sur moi et m'examina. Je retins mon souffle. Je l'entendis qui murmurait : « Toujours évanouie. » Le cocher sauta du siège, et l'homme m'appliqua sur la bouche et le nez une éponge qui était imprégnée d'un liquide à l'odeur écœurante... Ce ne pouvait être que du poison... Je retins ma respiration, pendant plus d'une demi-minute, mais j'allais respirer et sans doute me perdre, quand il crut que sa sinistre besogne était complète et il dit à l'autre:

« Va ! » Le cocher me prit sur ses épaules, fit une centaine de pas et me jeta sur la neige comme une guenille. Je ne bougeai pas. Je vis le traîneau disparaître, et je me levai. Où étais-tu ? Car je ne pensais qu'à toi... puisque notre pauvre père n'avait plus besoin de nous... Alors, je me suis rappelé l'histoire du Petit Poucet... et notre père veillait sur nous, car je suis bien sûre que c'est lui qui nous a sauvés...

Ils restèrent deux jours chez les Tartares. Les enfants savaient le russe. Les indigènes en connaissaient quelques mots. On put s'entendre.

Ils achetèrent le renne sur lequel Mile avait voyagé.

Saint-Cast leur avait dit qu'avec l'argent qu'ils emportaient, ils pouvaient aisément vivre pendant plusieurs mois en Russie et payer leur trajet en chemin de fer. Us avaient hâte de gagner la station la plus voisine. Aucune caravane n'était à prévoir venant de l'intérieur de la Sibérie pour se rendre dans les grandes villes. Us étaient résolus à partir seuls.

Tine disait, eri frissonnant :

— Si l'homme s'aperçoit que nous sommes vivants, il viendra nous tuer...

— Oui, disait le Mile, et cette fois, la Tine, il ne nous manquera pas.

C'est ainsi qu'ils partirent, en croupe sur le renne, Mile conduisant, et très fier de son rôle. A défaut de la caravane à laquelle ils contaient se mêler et sous la protection de laquelle ils eussent fait le parcours, ils rencontrèrent, à la sortie du village, un sibérien-colporteur, voyageant en téléga. Us le reconnurent pour l'avoir vu la veille auprès d'eux au moment où ils achetaient le renne, et où ils venaient de tirsr leur sac en cuir pour y puiser quelques roubles et payer. Le colporteur avait une figure douce, avec un éternel sourire figé.

— Vous serez gelés sur votre monture et jamais vous n'arriverez au relai, leur dit-il... Je vous offre de monter dans ma téléga... J'attellerai votre renne avec les autres...

Us se consultèrent. La mine du Sibérien était rassurante. Us acceptèrent.

Le soir, ils couchaient dans l'auberge voisine du relai de Yebel. Pas de lit. On s'étendit sur les planches, autour du poêle, sous l'icône encadrée placée dans un angle de la vaste pièce, en face de la porte d'entrée, et sous laquelle brûlait une lampe.

Les deux enfants ne furent pas plus tôt étendus qu'ils s'endormirent, harassés.

Il y eut, dans la nuit, un tumulte de voyageurs qui pénétrèrent dans l'auberge, burent, se chauffèrent, se couchèrent... Il y eut des cris, des blasphèmes de tous les gar-

çons d'écurie, mêlés aux lamentations des femmes que l'on bousculait et brutalisait.

Le Mile et la Tine n'entendirent rien et ne se réveillèrent pas.

Au petit jour, le tumulte, les cris, les blasphèmes, les hurlements recommencèrent.

Le Mile et la Tine continuaient de dormir comme des bienheureux.

Ce fut le maître de l'auberge qui les éveilla en riant :

— Hé, petits, vous tenez de la place... Et vous n'avez donc ni soif ni faim ?

Ils ouvrirent les yeux, étonnés, effarés même. Puis, ils se mirent à rire. Ils se sentaient si dispos. Et une faim ! C'est vrai qu'ils avaient une faim de loup !... Mais ils étaient économes. Ils ne demandèrent que du thé. Ils puisèrent dans leur sac à provisions pour y prendre ce qu'il leur fallait de poisson fumé, empruntèrent une marmite où ils firent leur popote de lait qui se dégela, morceau par morceau, et grignotèrent ensuite du fromage de brebis, dur comme de la pierre, avec du pain de maïs...

Cependant, la faim assouvie, ils commencèrent à être inquiets.

Qu'était donc devenu leur ami le colporteur ?

Ils s'informèrent.

Le maître de l'auberge les regarda d'un air surpris.

— Il est loin, s'il court encore ! Il est parti au lever du jour...

D'un même mouvement, dans le même effroi, le Mile et la Tine s'élancent vers les écuries.

Ils cherchent leur monture... le renne docile et doux qui les aidera, qui les sauvera...

Le renne a disparu... le colporteur, par distraction sans doute, l'a emmené avec son attelage.

Un instant atterrés, et tête basse, les enfants reprennent courage.

— Nous en achèterons un autre, et même un traîneau avec, dit Mile, résolu...

— Heureusement que notre pauvre père nous a laissé de

Ils cherchent sous leur ceinture la pochette de cuir qui renferme leur petite fortune, le seul espoir de leur salut... et ils pâlissent et pleurent... Le colporteur a passé là...

Les deux bourses ont été coupées... Ils sont volés et n'ont plus un sou !...

Il y a maintenant autour d'eux un cercle de gens apitoyés par leurs sanglots.

Là-bas, devant les écuries, des garçons s'empressaient d'arrimer des bagages sur une téléga, pendant que

d'autres attelaient les chevaux. Le cocher avait déj grimpé sur son siège, et, debout, il invectivait gaiement h gens d'écurie pour hâter leur besogne.

Sous la bâche raidie par des cerceaux, deux voyageurs enveloppés de fourrures et dont l'un, le plus petit, portait son bras en écharpe, s'apprêtaient à s'installer et donnaient aux hommes, en même temps que quelques kopecks, leurs dernières instructions.

Le maître de l'auberge demandait à Mile et à Tine :

— D'où venez-vous, mes pauvres petits ?

— De Narym.

— Et que faisiez-vous à Narym, et pourquoi en êtes-vous partis, seuls ?

— Nous y vivions avec notre père...

— Forçat ?

— Oui !... Notre père a voulu s'évader... avec nous. On l'a repris. On l'a tué. Nous deux, nous avons continué de fuir... Nous ne voulons plus rester en Sibérie...

— C'est bientôt dit. Ne plus rester en Sibérie, c'est parfait. Mais le moyen d'en sortir...

— Le colporteur nous a tout volé...

— Il fallait vous y attendre... Et où vous proposiez-vous de vous rendre?

— En France...

— Vous êtes Français ?

— Oui...

Et l'un contre l'autre, silencieusement, leurs larmes redoublèrent.

Les deux voyageurs s'étaient rapprochés aux premiers mots.

Ils avaient entendu et paraissaient en proie à la plus vive émotion. Le plus petit, surtout, gesticulait, de son seul bras valide et il murmurait à l'oreille de son compagnon :

— De par tous les diables, mon fils, ce ne peut être qu'eux !...

On frappa sur l'épaule de l'aubergiste.

— Laisse-moi seul avec ces enfants... J'ai besoin de les interroger...

— Barine, à tes ordres... Tiens, entre là, tu seras seul avec eux...

Et il ouvrit la porte de sa chambre particulière. Les enfants obéissaient, machinalement. Ils n'avaient plus de volonté. Ce nouveau coup les accablait. La porte refermée, les deux hommes se débarrassèrent de leurs fourrures. Et le Mile et la Tine, levant enfin leurs yeux d'où roulait un ruisseau intarissable de pleurs, rencontrèrent deux regards de franchise, de pitié et d'ardente curiosité... Georges et Rouscouban étaient trop émus pour parler... Alors qu'ils

s'étaient crus battus par Lauvoyer, voici qu'au contraire ils triomphaient. Le hasard, toujours contre eux, avait fini par les favoriser... Surpris par le chasse-neige, ils avaient failli périr, leur attelage avait été étouffé, ils s'étaient réfugiés à Yédel, demi-morts de froid. Ils avaient dû attendre de pouvoir acheter un traîneau... Ce retard les avait servis...

Les yeux timides de la Tine ne cessent de se fixer sur les yeux de Georges avec une sorte d'obstination enfantine qui les déconcerte. Et dans ce regard profond de la jeune fille passent toutes les sensations qui se heurtent au plus profond d'elle-même. C'est d'abord l'inquiétude... Est-ce que celui-là est un traître aussi, comme le premier — l'homme de Narym qui avait livré Saint-Cast ? ou un voleur comme le colporteur ? Quel piège, encore, va-t-il être tendu ? quel danger les menace ?... Mais les paupières de Georges, un instant baissées sous l'ardeur de ce regard d'enfant, sous l'admirable lumière de cette pureté et de cette candeur, se soulèvent de nouveau... Elle tressaille à son tour, tant il y a là de bravoure et de probité. Elle rougit, son sein se met à battre avec violence et une volupté douce, infinie, coule dans ses veines... elle se sent enveloppée d'un grand bonheur et d'une grande paix... Elle se laisse aller à cette joie nouvelle, puissante, indéfinissable, qui l'entraîne, qui l'emporte vers ce jeune homme, si hardi et si doux.

Quand il l'interroge, elle ne s'étonne pas... Elle a la sensation singulière d'avoir déjà entendu cette voix... Elle va lui répondre, timide, certes, mais sans crainte, car pour craindre, il eût fallu se défier et la Tine ouvre, en allégresse, son cœur qui a confiance...

— Vous venez de Narym et vous vous appelez Emile et Valentine Saint-Cast ?...

— Oui...

— Comment êtes-vous seuls, et sans guide ?... Comment avez-vous été abandonnés ?

Elle raconta le guet-apens des bords de l'Obi, après l'évasion du bagne... et comment, ensuite, l'un et l'autre, avaient été jetés dans la forêt et sur la steppe, pâture des loups, voués à ce carnage s'ils ne mouraient pas de froid et de faim...

— Connaissez-vous le nom du monstre qui avait décidé de pareils crimes ?

— Il l'a prononcé une fois devant nous : il se nomme Lauvoyer...

— Où avait-il promis de vous conduire en France ?

— C'est une triste histoire. Je vous la dirai. Mon père, innocent, avait été condamné par la trahison de Karl Vassilevitch,., Karl Vassilevitch a une sœur mariée, à Bordeaux, avec un magistrat... Mon père nous adressait à

cette femme, implorait sa pitié, en souvenir et en expiation de la trahison de son frère...

Georges eut un long frisson de joie...

— Et cette femme qui devait vous défendre... car elle vous eût défendus, mes pauvres petits, n'en doutez pas !... Cette femme...

— Elle s'appelait...

— Sonia Blancafort !...

— Comment le savez-vous, monsieur ? fit la Tine avec un cri de surprise...

— Je suis son fils... Ma mère est morte... C'est moi qui vous protégerai, si vous voulez bien avoir confiance... Avez-vous confiance, Tine ?... Et vous, Mile ?

— Confiance ? Oh ! monsieur ! fit la Tine... avec un admirable sourire... Je ne sais pourquoi je me suis sentie tout de suite, auprès de vous, infiniment heureuse...

— Vous êtes en sûreté désormais auprès de nous... Ma mère est morte... c'est à moi de réclamer la mission que voulait lui imposer, justement, votre père... Je veillerai sur vous... Voulez-vous être mon frère, Mile ? Et vous, Tine, voulez-vous être ma sœur ?

— Votre frère ! dit gravement le petit garçon en tendant les deux mains...

— Et vous, Tine ? n'accepteriez-vous donc pas ?

Elle avança lentement la main, et baissa les yeux. Sa figure était devenue un peu pâle et Georges-Claude, en serrant ces doigts délicats, sentit qu'ils étaient brûlants.

— Oui, dit la jolie fillette, votre sœur !... Georges l'admirait en souriant doucement. Puis, il cessa de sourire.

Le fantôme éploré de Zizi, soudain, venait de passer entre eux !...

Les préparatifs du départ, pour les enfants, ne furent pas longs. Rouscouban, qui tenait les cordons de la bourse, régla leurs dépenses menues. L'aubergiste, bon diable, n8 voulait rien recevoir.

Un quart d'heure après, ce fut le tintamarre des cou|)s de fouet et des grelots...

La téléga filait à fond de train vers Tomsk.

Posément, comme s'il avait parlé de la chose la plus naturelle, Rouscouban, qui était resté longtemps en médidation, se mit à dire :

— Si nous avons la chance de le rencontrer... il n'y aura qu'un moyen...

— Rencontrer qui, vieux ?

— Lauvoyer, mon ancien compère...

— Et tu as trouvé un moyen ? Le moyen de quoi faire ?

— De nous débarrasser de lui...

— De quelle façon ?

— En le tuant ! fit le petit homme, paisible. Nous sommes dans un pays où chacun attaque ou se défend avec ses propres ressources... La loi, qui protège ou qui châtie, arrive toujours trop tard... Le pays est trop grand... Or, ce Lauvoyer est un monstre...

Georges ne répondit rien... Rouscouban l'examina du coin de l'œil. Il pensait :

— Hé ! hé ! il n'a pas dit oui, mais il n'a pas dit non... Lauvoyer n'a qu'à bien se tenir...

A chaque relai, ils prirent des renseignements. Ils filaient bien sur la même piste que le bandit, mais celui-ci avait douze heures d'avance... Nul espoir de le rejoindre...

— Il faudrait un accident, fils... Mais les accidents, ce n'est pas fait pour les gredins de son espèce. Ça n'arrive qu'aux honnêtes gens, comme toi...

Après six jours de voyage sans aventure, ils descendaient à Tomsk.

C'était la nuit. Mais le ciel était complètement déblayé et la lune resplendissait.

Au moment où le traîneau s'arrêta devant l'auberge de la Millionnaya, un homme surgit tout à coup, passa auprès d'eux, les regarda, et disparut.

La Tine, en le voyant, avait jeté un cri d'effroi. Elle se serra contre Georges.

— Quoi donc, mon enfant ? Qu'avez-vous, Tine ?

— J'ai cru le reconnaître...

— Qui?

— Cet homme...

— Eh bien ?

— Il était à Narym et sur les rives de l'Obi avec... l'autre... C'est lui qui m'a prise dans ses bras — ainsi que sans doute il avait fait de mon frère — et qui m'a déposée dans la steppe pour y mourir.

— N'ayez plus de crainte, Tine, puisque vous êtes près ie moi !..

ils passèrent la nuit à Tomsk et prirent le lendemain un train de l'après-midi pour Taïga où justement c'était le jour du transsibérien. Quand ils s'installèrent dans le wagon, un homme large des épaules, à l'allure de portefaix et dont les traits disparaissaient complètement sous ses fourrures et son bonnet, arriva juste au moment où le train démarrait et prit place dans le wagon voisin. A Taïga, l'homme laissa descendre Georges... le suivit de loin... et ne le quitta que lorsqu'il eut repéré l'hôtel où le frère de Ludovic entrait... on ne le revit plus... Mais le soir, à l'arrivée du transsibérien, ce fut le même manège... Et l'interminable et monotone voyage commença. A Moscou, le mystérieux voyageur remonta dans le train. Il no descendit qu'à la fronitère.

Et là, dans l'arrêt forcé, parmi le va-et-vient obligé autour de la douane, dans le brouhaha de l'arrivée et du départ, la Tine, de nouveau, prit le bras de Georges et l'étreignit convulsivement... et il sentit contre lui le cœur de l'enfant qui battait en tumulte...

— Voyez ! dit-elle, voyez ! !

Elle lui désigna Thomme à tournure de portefaix.

— Cette fois, je suis certaine, c'est lui ! Déjà Georges s'élançait pour prendre l'homme à la

gorge, lorsque Rouscouban le retint avec énergie, de sa main valide, et rapidement :

— Que vas-tu faire ? un esclandre ? Nous avons tout à redouter, et en premier lieu d'être séparés des petits... Laisse filer cette brute... Nous trouverons mieux que lui en France...

L'homme comprit peut-être ce qu'on disait, et qu'on parlait de lui...

Il abaissa ses fourrures, releva son bonnet, montrant à découvert son front mutilé...

Et il leur sourit !... Mais quand ses yeux sauvages se croisèrent avec les regards terrifiés des enfants, il eut un trouble profond... son visage prit une couleur de terre... Par quel miracle ces deux petits, voués à une pareille mort, avaient-ils été sauvés ? Cette âme primitive voyait là une intervention surnaturelle.

Trois quarts d'heure après, le train emportait nos quatre compagnons...

Cette fois, Gog resta sur le quai et les regarda partir...

Mais quand le train fut hors de vue, il se hâta de gagner les bureaux du télégraphe...

Lauvoyer était un homme de précautions : il avait tout prévu et tout préparé !...

OS né, frasetentie, en chsove !.„

Les steppes sibériennes étaient encore couvertes de neige, et rien n'y faisait présager la belle saison, alors qu'en France, le printemps déjà était venu.

Ce fut par une belle et calme nuit d'avril que Georges et Rouscouban, accompagnant Mile et Tine, descendirent à la gare de l'Est.

Le long et rude voyage était terminé...

Rude, certes, et pourtant il n'avait pas été sans charme.

Et ceux qui avaient fait le charme du voyage étaient le Mile et la Tine, la Tine surtout.,. La Tine était heureuse... Sur ses traits, une adorable expression de gratitude que les yeux disaient sans crainte, parce que cette âme était innocente... Tine ne savait pas, et alors ses yeux parlaient... quelquefois Georges les trouvait appuyés sur lui avec une persistance telle, que, de toute autre" que cette enfant, il en eût été gêné... Tine ne savait pas... Ou bien, quand ils se regardaient à l'improviste, Tine souriait, et son sourire était aussi éloquent que son regard... Mais Tine ne savait pas... Et il y avait, en elle, jusque dans la pâleur de son émotion, jusque dans certaine langueur, dans certain vague, certain trouble du regard, jusque dans les flammes soudaines qu'une instinctive pudeur faisait monter à ses joues, une volupté qui n'était pas seulement celle d'un être à l'abri des dangers sous la protection du jeune homme, mais qui était celle de la joie d'aimer... Oui, ce trouble, ce vague, cette langueur, tout cela était la volupté de l'amour, et Tine s'y abandonnait, surprise, parce qu'elle y était infiniment heureuse... Tine était innocente... Elle aimait, mais Tine ne savait pas...

Georges-Claude ne s'en doutait pas, mais il se laissait envelopper doucement... Il ne raisonnait pas et il ne pensait pas à s'interroger, parce qu'il était moins innocent qu'elle et parce qu'il savait !... Zizi occupait son cœur...

Pouriant, lorsque le voyage prit fin, après tant de longs jours, de) nuits plus longues, tant d'interminables heures, ils eurent tous les deux la même impression que ces heures avaient fini bien vite.

Et- il entendit la Tine qui murmurait, avec un regret :

— Déjà !

.Houscouban n'était pas homme à laisser jouer auprès de lui, sans s'en apercevoir, le prologue d'un drame d'amour. , Il avait tout vu, mieux que Georges, et surtout mieux [jue la Tine.

\ Plusieurs fois ses petits yeux noirs, mobiles et expressifs, s'arrêtèrent avec inquiétude sur la Tine et sur Georges... puis, devenus fixes et rêveurs, évoquèrent un autre visage joli, doux et tendre, un autre amour dévoué et puissant... l'amour de Zizi...

Et son visage s'assombrit... car peut-être entrevoyait-il bien des tristesses, bien des tempêtes...

Georges-Ckoide avait prévenu, à Sèvres, de son arrivée la nuit, afin que la mère Redoux eût le temps de préparer deux chambres pour Mile et pour Tine

Il ne s'occupa de ses bagages que pour les faire mettre à la consigne.

Sur le quai, au moment où le train déversa ses voyageurs, Georges et Rouscouban, aux aguets, inspectèrent

rapidement toutes les figures. Ils se savaient toujours sous le coup de quelque danger, Georges surtout... danger qui ne venait pas seulement de Lauvoyer et de Ludovic, mais de la bande de la Mal a Vita. Il savait que les misérables n'abandonneraient jamais leur proie, ne se décourageraient jamais... Se décourager et abandonner la partie n'était point leurs coutumes... Leur haine est vivace... leur vengeance ne désarme pas... Et la tête de Georges était mise à prix... la mort avait été prononcée...

— Tu crois qu'ils oseraient, même en France ?... disait-il à Rouscouban.

— Même en France !

— Même à Paris ?

— Surtout ! Où sont-ils moins connus, plus libres, mieux cachés qu'à Paris ?

Aucune figure suspecte. Du reste, Lauvoyer devait les croire ensevelis dans les neiges sibériennes, au fond de la Taïga silencieuse... Ludovic allait suivre, sans obstacles, le cours de sa destinée criminelle... Sans doute, Tobia Basile avait été averti que Georges était mort et il avait rappelé à lui Spoliani et Saracino, désignés pour frapper...

Dans la cour de la gare, en avant des grilles, quelques voitures sur le siège desquelles dorment les cochers, ces vieilles voitures disloquées et branlantes, attelées de pauvres haridelles efflanquées qu'on trouve la nuit aux alentours des gares, avec lesquelles on sait bien quand on part, sans être jamais sûr d'arriver...

Mais, de l'autre côté de la grille passe lentement une auto de place, qui s'est attardée dans ces parages, et dont le drapeau rouge levé indique qu'elle est libre.

Georges hèle le chauffeur...

L'homme a un cache-nez autour du cou et sa casquette rabattue sur les yeux. Il est gros et sa peau de bique le gonfle encore, outre mesure...

Il a stoppé... Il demande avec le pur assent d'un enfant de Marseille :

— Où allez-vous?... Je rentre... Il est temps... Allez-vous du côté de Levallois ?

— A Sèvres !

Le gros chauffeur hausse les épaules, embraye, et repart. Georges lui crie :

— Un louis de pourboire.

L'homme stoppe de nouveau, se penche à droite, et demande, brutal et hargneux :

— Vous avez dit? Je voudrais vous entendre répéter... Un pourboire de ?...

— Vingt francs, si vous nous conduisez à Sèvres...

— Alors, ça va, montez ! !

L'auto prit la rue de Dunkerque, enfila deux ou trois

rues, remonta sur les boulevards extérieurs, tourna à droite dans la rue de Rome et longea le chemin de fer de Ceinture, se dirigeant vers la porte Dauphine.

A plusieurs reprises, Rouscouban se pencha à l'une des portières ouvertes.

Il inspectait la route, en avant et en arrière, de ses petits yeux perçants.

Une fois, il dit :

— Décidément, rien de suspect...

Mais, un peu avant la porte Dauphine, s'étant penché de nouveau, il murmura :

— On nous suit...

— Es-tu sûr ?

— A peu près... Cette auto de maître... là... une torpédo qui pourrait nous semer comme elle voudrait, semble s'acharner à ne pas nous perdre de vue... Tout à l'heure, elle était devant et alors je ne m'en suis pas préoccupé... mais la voici maintenant derrière... et elle semble régler son allure sur la nôtre... Louche...

— Oui, si tu ne te trompes pas... Toutefois, c'est bien invraisemblable...

— Pas tant...

— Il faudrait, pour cela, un concours de tant de hasards !

— Pas tant ! répéta le petit homme... Gog ne nous a quittés qu'à la frontière... Un télégramme est vite envoyé, vite arrivé, et sans doute Lauvoyer, qui est le monsieur de toutes les précautions, lui aura laissé des ordres...

Les enfants écoutaient en silence. Georges sentit le corps délicat de la Tine qui tressaillait contre lui. Mile et Tine eurent une plainte d'effroi...

— Soyez sans crainte, mes petits...

Par un geste instinctif, la Tine avait glissé sa main dans celle de Georges. Et son âme craintive et timide communiqua ainsi avec l'âme du jeune homme. Sans le savoir, ses doigts s'étaient liés à ceux de Georges, comme ceux d'une maîtresse amoureuse se lient aux doigts de son amant... Et elle fut rassurée... Mile, voyant sa sœur plus calme, se calma à son tour...

La torpédo inconnue passa tout contre eux et reprit les devants.

Ils étaient dans le bois de Boulogne. Les ténèbres étaient peu épaisses et la torpédo parut "s'évanouir dans la nuit.

— Bon voyage ! dit Rouscouban soulagé.

— Tu vois, tes craintes étaient vaines...

Le gros chauffeur ralentissait son allure. Cependant, aucun obstacle. Les allées du Bois étaient désertes. Pas de rôdeurs, pas de finies, dans les sentiers détournés et dans les coins broussailleux... Georges fît glisser la vitre.

— Activez, mon brave... nous sommes pressés ! Mettezvous en quatrième, s'il vous plaît...

Placidement, le chauffeur manœuvre le levier. La vitesse s'accéléra. On était maintenant sur le quai de Boulogne, longeant la Seine à droite. A gauche, des villas disséminées dans les arbres nus et pour îa plupart encore inhabitées.

Deux phares éclatèrent, au loin, dans la nuit, se rapprochant, en face, à .toute allure.

Rouscouban se pencha, pour la dixième fois.

— C'est la torpédo ! dit-il... soyons sur nos gardes... Ça ne me semble pas catholique.

Les doigts jolis et délicats, liés aux doigts de Georges, tremblèrent et serrèrent un peu plus.

L'auto arrivait droit, comme pour foncer sur eux, tenant le milieu du quai. Le chauffeur jura et stoppa brusquement, si brusquement quïl fut lancé contre son volant et dégringola le marchepied, pendant qu'à l'intérieur, Rouscouban, Georges et les enfants étaient bousculés les uns contre les autres.

Le gros chauffeur s'était relevé et jurait toujours.

Il manœuvrait la manivelle à grands coups, mais le moteur ne rendait pas.

— Sur nos gardes, répétait tout bas Rouscouban.

La torpédo s'était arrêtée. Quelqu'un descendit et s'approcha :

— Toutes nos excuses, c'est notre faute... Vous n'avez besoin de rien ?...

Au même moment, la torpédo se vidait de ses autres voyageurs. Il y avait là quatre hommes qui s'approchèrent... Cela faisait cinq avec le premier qui semblait le maître.

Un autre, le long des arbres bordant la rive, resta dans l'ombre, observant et n'osant avancer. Rouscouban, de sa main droite qui était valide, saisit son revolver, remonta la targette de sûreté, abaissa la gâchette...

— Fais-en autant, mon fils !

Un faible cri attira leur attention sur la Tine.

La Tine, frissonnante, eut une crise nerveuse, montrait le chauffeur qui venait de sortir la tête du capot, où il avait paru vérifier sa machine et chercher la panne qui l'immobilisait.

Or, sa casquette était tombée...

Sa perruque s'était dérangée. Dérangée aussi, sa barbe qui, grotesquement, lui pendait tout entière, favoris et moustaches, sous le menton.

Les phares l'éclairèrent une seconde.

Ensuite, la tête disparut et, quand on la revit, la casquette avait repris sa place sur la perruque et la barbe encadrait la large figure.

Mais, pendant cette seconde, la Tine avait vu...

— L'homme de la steppe !

— Lauvoyer ?

— Oui ! Sauvez-nous ! Sauvez-nous !

Son bras, qui s'était étendu pour désigner le misérable, retomba autour du cou de Georges, pendant que la tête de l'enfant s'inclinait.

— Lauvoyer ! J'aurais dû m'en douter ! Ah I mille diables ! !

Deux portières violemment ouvertes d'une poussée irrésistible.

A droite, revolver à la main, c'est Rouscouban qui vient de sauter.

A gauche, armé lui aussi, c'est Georges-Claude !

Or, avec une rapidité foudroyante, voici ce qui se passe :

Rouscouban est à peine hors de l'auto que quelque chose de souple et de léger et de résistant s'abat sur sa tête, retombe autour de lui, jusque par terre, l'enserre étroitement, paralyse ses mouvements... C'est un épervier qui vient de s'abattre et de s'enrouler autour de son corps, lancé par une main adroite... Et, en même temps, deux hommes le maintiennent... Une corde serre contre lui les mailles du filet et comme il se débat avec une rage qui décuple sa vigueur, bondissant et se coulant comme un reptile dans cette cage mouvante, un des deux assaillants saisit son bras en écharpe et le lui tord...

La douleur est si terrible que Rouscouban jette un cri, étouffé par une main brutale :

— Ah ! canailles !

Mais il est pris... les jambes emprisonnées... pris dans le filet de la tête aux pieds.

Un hercule l'empoigne, le jette sur son épaule et se dirige vers la Seine.

Tout cela s'est passé silencieusement, dans le souffle rauque d'une lutte sans merci.

Pas un passant sur le quai. Du reste, le drame n'a pas duré une minute.

Cependant, pas très loin, il doit y avoir un témoin de l'attentat, car voici qu'on entend tout à coup un coup de sifflet, avec une modulation bizarre...

Il arrive jusqu'aux oreilles de Rouscouban, porté comme un paquet sur l'épaule de l'hercule. Où donc a-t-il déjà entendu cette modulation ?...

Il tressaille sous ses liens... Il s'est souvenu...

Oi né, frasetenne, en chiove f

— Garçon, rentre, car il pleut !

Ce coup de sifflet, il l'a entendu pour la première fois

dans les ruines du théâtre de Taormine... puis parmi les rochers, dans l'éboulis gigantesque de la carrière, puis dans le repaire de la bande de Tobia Basile...

— La Mala Vita ! murmura-t-il... Fichu, mon vieux !... Et comme, plié en deux sur l'épaule de l'homme qui

l'emporte, il a reconnu celui-ci :

— Hé ! Saracino, c'est toi, mon bon garçon ?

L'autre n'a pas répondu... Rouscouban ne se décourage pas.

— Mille francs, si tu me laisses aller, vieux ! Saracino sourit. Il vient d'arriver sur le bord de l'eau,

les pieds baignés par la Seine.

Un coup d'épaule fait choir Rouscouban dans l'herbe.

— Deux mille, mon garçon ! En veux-tu deux mille ? Saracino le ramasse. Il le tient sous le cou et sous les

jarrets. Il le balance une fois, deux fois, trois fois, afin de prendre de l'élan et d'envoyer le corps au plus loin possible...

— Cinq mille, aimable camarade ! En veux-tu cinq mille ?... Franchement, écoute, tu as tort de ne pas accepter, je ne les vaux pas !...

L'homme compte, tranquillement :

— Uno, duo, tre, cuatre, cinque...

Et il lance le corps, qui décrit une parabole dans l'espace...

Rouscouban, en l'air, continue de corrompre :

— Dix mille, bandit !... Dix mille !... Et je t'assure, c'est bien payé !

Plouff ! Il retombe... Il se débat... reste un moment à la surface et s'enfonce...

Et l'infernal refrain accompagne sa plongée :

Oi né, frasetenne, en chiove...

Sur le quai, Georges-Claude livre une lutte de géant...

Deux hommes sont accrochés au bras qui tient le revolver, cherchant à le lui arracher.

Deux fois, au hasard, risquant de se blesser lui-même, il a pressé la détente...

Les deux coups sont partis sans atteindre personne...

Un troisième bandit s'approche de lui par derrière...

Il lève son poignard...

L'o-rme s'abaisse dans le dos, entre les deux épaules, avec une force de taureau.

Un peu de la lumière du phare a éclairé le misérable...

Il est jeune... à peine vingt ans... Son visage est délicat comme celui d'une femme et de grand yeux veloutés, noirs, illuminent les traits de celui que Tobia Basile appelait « le plus beau des hommes ».

C'est Spoliani.

— Je t'ai manqué à Naples... je ne te manquerai pas une seconde fois...

Le poignard a disparu tout entier et le coup a été si féroce que la poignée reste dans la main de Spoliani... la lame s'est brisée.

Le bandit ricane :

— Mille lires, Excelle'nce... Un joli coup ! Georges-Claude est tombé en avant...

A peine a-t-il touché terre qu'il s'est redressé, qu'il est debout.

Juste à temps pour voir filer les deux autos... dont l'une, celle que conduisait Lauvoyer, emporte le Mile et la Tine évanouis...

Le poignard s'est brisé contre sa cotte de mailles...

Si Spoliani avait su, il eût frappé à la gorge, et c'était la mort...

Près de lui, dans la nuit, un râle de détresse :

— A moi ! A moi ! Mille diables... Je coule...

C'est Rouscouban qui remonte, prend une gorgée d'air après avoir rendu des gorgées d'eau, et qui va s'engloutir pour de bon...

Les enfants sont perdus... Môme dans une course affolée, où il fût mort, il n'aurait pu rejoindre les autos... Georges les abandonne... Il se jette à l'eau...

Rouscouban a coulé... Georges plonge... revient une fois respirer à la surface... 11 plonge de nouveau... rencontre sous l'eau un paquet ficelé qui roule à la dérive, l'aggripe au passage et remonte.

Quelques instants après, il est sur la rive.

Il dégage Rouscouban, coupant les liens et les mailles du filet... Le petit homme rouvre les yeux, et émue une dizaine de fois, a des haut-le-cœur...

Et tranquille :

— Le plus clair de tout cela, mon fils, c'est que je me suis enrhumé !... Merci tout de même !...

— Le plus clair, reprit Georges avec tristesse, c'est que nous venons de perdre, en quelques minutes, tout le fruit de nos efforts, de nos fatigues, de nos peines...

— Les enfants ? bégaya Rouscouban, en se soulevant sar l'herbe rase de la berge.

— Enlevés !... Et comme ils sont condamnés à mourir... Il n'acheva pas. Son cœur s'étreignait d'une anxiété

affreuse... Et soudain, il eut une mystérieuse sensation, rapide, étrange... celle de sentir dans sa main, autour de ses doigts, la lente pression des doigts de la Tine... puis, autour de son cou, la fraîcheur des bras de la filllette, et de sentir sur son visage un souffle précipité d'épouvante...

Impression si vive, qu'il se retourna, machinalement, et regarda derrière lui...

Hélas ! il ne vit rien... le quai était désert...

Et depuis longtemps, on n'entendait plus le ronflement du moteur

Dans l'auto qui emportait les enfants, ils étaient trois... sans compter Lauvoyer qui avait repris sa place au volant.

En face du Mile et de la Tine, inertes, affaissés sur la banquette, un homme se tenait, qui les contemplait d'un air distrait en fumant une cigarette.

L'homme attend, avec patience, que les petits reviennent à la vie.

Dans l'obscurité, que rend un peu moins dense la lumière en avant des phares, son visage apparaît très dur, résolu, implacable.

Lauvoyer a failli jadis s'apitoyer à la grâce de Mile, à la beauté de Tine...

Ludovic ne se laissera pas attendrir.

Par delà tous les crimes qu'il a rêvés et qu'il accomplira, il aperçoit l'énorme, la colossale fortune convoitée et cela suffit pour que ses yeux ne voient pas tant de charme, et que ses oreilles n'entendent pas ces plaintes, pour que son cœur soit un rocher...

Mile a remué, Tine vient d'ouvrir les yeux... Et tout d'abord, ils se disent qu'ils ont dormi, et que rien d'anormal ne s'est passé, puisqu'ils se retrouvent dans la même auto...

Mais tout à l'heure ils étaient quatre, à présent ils ne sont plus que trois...

Puis leur revient le souvenir de la lutte, près de chacune des portières, le souvenir de ce qu'ils ont entrevu, dans la nuit... Rouscouban abattu, roulé, ligoté, emporté vers le fleuve... Georges-Claude aux prises avec des bandits, déchargeant deux fois son revolver... puis tombant, lui aussi, frappé dans le dos par un des misérables.

Et même Tine avait entendu des mots, en une langue qu'elle ne comprenait pas.

C'était tout, La nuit s'était faite dans le cerveau des enfants.

L'homme assis devant eux avait vu qu'ils venaient de s'éveiller.

Son visage avait perdu toute expression de dureté. Les yeux s'étaient faits très doux. Et ce fut d'une voix très douce aussi qu'il dit :

— Vous avez eu grand'peur, n'est-ce pas ?

Tout de suite, ils furent rassurés, en entendant cette voix.

Georges ! C'était lui ! C'était leur protecteur !

Et puisque Georges ne les avait pas quittés, qu'avaientils à redouter ?

Et Georges se retrouvait là, sain et sauf., sans blessure, calme comme si rien ne s'était passé, comme s'il n'avait pas eu à soutenir tout à l'heure une lutte terrible...

Mais Tine ? Qu'avait-elle donc vu ?

Elle avait vu Georges attaqué par derrière et succombant...

Cauchemar, alors ?... A cause des ténèbres, elle avait dû se tromper ?

L'homme qui était devant eux, elle ne pouvait pas hésiter à le reconnaître.

C'était Georges, le visage énergique et loyal de Georges, ses yeux de bonté attendrie...

Et sa voix compatissante à leur faiblesse et à leur épouvante...

Ii devina leur pensée car il dit :,

— Vous m'avez cru perdu, n'est-il pas vrai ?

— Oui... perdu... assassiné... J'ai vu pourtant, j'ai vu! disait la Tine.

— Vous avez mal vu, Tine, dit-il en riant, l'appelant de son nom familier. Ce n'est pas la première fois qu'on essaye de me tuer, et, comme vous pouvez en juger, je ne m'en porte pas plus mal... Il y a quelques mois, on a tenté de m'assassiner en Sicile... plus tard, ce fut à Naples, et là on faillit réussir, car un coup de poignard me cloua au lit pendant trois semaines... Et durant ces trois semaines, j'échappai quatre ou cinq fois à la mort, au meurtre comme au poison... En Sibérie, où j'ai eu le bonheur de vous rencontrer, nouvelle tentative à laquelle j'échappe encore ; mon cocher meurt, tué sur le coup, Rouscouban — vous le savez — s'en tire avec un bras cassé... et moi, rien !... Nous vous avons conté cette histoire... Mais j'avoue que, cette nuit, j'ai cru que tout était fini...

Tine ne soupçonnait pas que l'homme qui parlait n'était point Georges. Et si quelque soupçon était né en elle, il se fût vite évanoui, en écoutant. Nul autre que Georges ne pouvait connaître ces détails. Dans la vie de Georges et des enfants, depuis leur rencontre au relai de Yédel jusqu'à cette heure, il n'y avait pas eu d'interruption, pas de lacune... C'était l'instinct — qu'on ne raisonne pas — qui avait mis au cœur de la Tine une crainte vague en apercevant cet homme — qui était Georges pour elle et pour tous — Georges qu'elle croyait mort... qu'elle avait vu tomber... A ces paroles, à ce récit, à ces souvenirs évoqués, pouvait-elle hésiter encore ?... Il répétait :

— Vous n'avez plus peur, Tine ?

— Puisque je suis près de vous, dit-elle de sa voix douce et tremblante.

— Ni vous, Mile ?

— Oh ! moi, fit bravement le petit garçon, je savais bien que vous seriez le plus fort et qu'ils ne vous tueraient pas... Mais qu1est devenu votre ami ?

— Rouscouban ? Il a échappé comme moi... Ne vous inquiétez pas de son sort.

La Tine, cependant, pensait : ,

— Je l'ai bien vu, je n'ai pas rêvé... Il se tordait sur le sol... pendant qu'on le liait, et un homme, un colosse, l'a emporté sur ses épaules vers la rivière...

Mais elle n'osa rien dire...

Georges n'était-il pas là ? Et puisque Georges disait qu'il ne fallait plus rien craindre ! !

— Dormez, mes petits... fit Ludovic. Vous avez un long voyage à faire...

— Je croyais que nous allions chez vous, près de Paris...

— A Sèvres ?

— Oui... Vous nous aviez dit...

— Je ne veux pas vous exposer à d'autres dangers... Je vais vous cacher très loin de Paris, vous confier à des amis, vous dérober à tous les yeux, car vous avez des ennemis...

— Qui nous connaît ? Qui nous veut du mal ?

— Je vous le conterai plus tard... Sachez que ce n'était pas contre moi seul qu'était dirigée l'attaque de cette nuit, mais contre vous...

— Contre nous !

— On voulait vous enlever !.. Plus tard, mes enfants, plus tard, vous saurez... Pour le moment, dormez !... Je veille sur vous î

Ils finirent par céder au sommeil, enlacés, comme pour se protéger l'un l'autre... Le voyage dura toute la nuit... A l'aube, l'auto s'arrêta dans une petite ville... le chauffeur descendit... réveilla un épicier, renouvela sa provision d'escence... remonta... repartit...

Les enfants continuaient de dormir.

Vers huit heures du matin, l'auto s'arrêta de nouveau.

Les enfants venaient de s'éveiller...

Il y avait une panne, sans doute, car le couvercle du capot était relevé et le chauffeur, pour la seconde fois, penché sur les pièces du mécanisme cherchait d'où la panne provenait...

Ludovic était descendu et se promenait à vive allure sur la route pour se dégourdir les jambes, à l'air frais du matin...

Le soleil triomphait de nuages qu'il dissipait. Une brume flottait encore au-dessus des arbres d'un bois qu'on venait de traverser.

On était en pleine campagne et il n'y avait pas trace

d'habitation, aussi loin que l'œil pouvait voir... De vastes landes s'étendaient à droite et à gauche de la route.

Lauvoyer retira sa tête du capot et s'en alla rejoindre Ludovic.

ïls s'entretinrent ensemble quelques minutes.

Or, la Tine les regardait.

Elle serra violemment la main de son frère.

Et, à voix basse, montrant Lauvoyer :

— L'homme de la steppe !

— Oui, moi aussi, je le reconnais à ses yeux...

— Pourtant, Georges ? Georges ?... Celui-là ne peut pas nous tromper ?

— Non... mais regarde la joue gauche de cet homme...

— Sa joue gauche ?... Oui, une longue cicatrice...

— As-tu remarqué cette cicatrice sur le visage de Georges ?

— Jamais ! A coup sûr, elle n'existe pas !

— Donc cet homme n'est pas Georges...

— Alors, qui ? r

— L'ennemi.

Tine eut un frisson violent et retint un sourd sanglot. Ludovic se rapprochait de l'auto.

Et Tine murmura, effarée :

— Mon pauvre Mile... Georges et Rouscouban sont morts... Et nous...

— Et nous, Tine ? disait l'enfant, tout pâle et les poings serrés...

— Nous sommes perdus !... (1)

(1) L'épisode qui fait suite, a pour titre : Les Malheurs

DE ZlZI.

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