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Au lever du soleil, Georges fut réveillé par le cri rauque de Mines qui disait :
— Bonjour, Nestor... as-tu bien dormi, mon ami ?
Et dans la paix revenue, parmi les parfums qui montaient jusqu'à lu: et pénétraient dans sa chambre par les vitres saccagées de la véranda. Georges-Claude se demandait s'il n'avait pas fait quelque mauvais rêve... On l'aurait cru, vraiment, sans le moustiquaire arraché et qui traînait sur le parquet... Sans les vitres, éclatées sous le coup de revolver, sans la montre muette, sans le revolver, dont le barillet était vide de cartouches. Sans la lame du poignard brisée sur le marbre par un furieux coup...
Georges-Claude se refusa à toute enquête.
Au déjeuner, il dit à Gasparone :
— Il est évident que j'ai des bandits à mes trousses. J'ignore pourquoi. Mais je ne veux pas troubler plus longtemps le calme de ce palais et nous refusons, mon ami et moi, d'abuser plus longtemps de votre si généreuse et sicordiale hospitalités.
Gasparone secoua la tête.
— Ce serait me faire injure que de partir, monsieur Blancafort, car ce serait douter de la sécurité, que je vous offre et que je vous dois... Etes-vous certain que c'était vous que le bandit recherchait, cette nuit, et non pas moi ?... On me sait très riche et ce n'est pas la première fois que ma fortune me fait courir un danger de mort... Vous, pourquoi vous en voudrait-on?... Vous sentez-vous en faute ?... Vous savez-vous poursuivi ?... Et si Von vous poursuit, pour quel motif si grave ?...
— Je ne me connais point d'ennemis ! fit gravement Georges... De là à dire que je n'ai mérité la haine de personne ! Peut-on répondre d'un pareil mystère ?
— Je ne vous demande pas votre secret.,.
— Je n'ai pas de secret.
— Qu'importe ! Je ferai plutôt venir à la villa une compagnie de carabiniers pour veiller sur vous... Mais partir, dans ces conditions, serait une humiliation pour moi... Réfléchissez !
— C'est tout réfléchi, monsieur, dit Georges, nous resterons jusqu'à la fin de la semaine... Je tiens à ne m'éloigner qu'en emportant l'amitié d'un hôte tel que vous...
— Cette villa ne m'appartient plus tant que vous y serez, dit Gasparone avec une urbanité exquise... Moi, je vous quitterai ce soir... Je rentre à Messine par le paquebot...
Restés seuls, Rouscouban alluma sa pipe. Georges- Claude fumait cigarettes sur cigarettes.
Rouscouban paraissait de méchante humeur :
— A la fin, qu'est-ce que tu penses de tout cela ? murmura-t-il entre deux bouffées nerveuses.
254 ZIZI-LA-CUEUSE
— Hé ! Hé ! fit Georges qui le regardait du coin de l'œil.
— Merci, mon fils, pour cette opinion si clairement exprimée...
— Ne te fâche pas... Hé ! Hé ! cela veut tout dire, et cela dit tout... Hé ! Hé ! cela veut dire, d'abord, que mes prévisions se réalisent... oui... J'avais prévu que je m'amuserais et je m'amuse... Hé ! Hé ! cela veut dire que Gasparone ne veut pas nous lâcher... et qu'il nous prépare quelque plat de sa façon... Hé ! Hé ! cela veut dire qu'il n'est si lin qui ne se laisse prendre... et qu'à force de vouloir batailler avec nous, Gasparone tombera dans l'un de ses propres pièges...
— L'homme de cette nuit ?
— Oh 1 Gasparone n'est pour rien dans l'affaire... Le piège était trop grossier... mais ceux de la Mala Vita, en travaillant pour leur compte, travaille aussi pour son compte, à lui... et je crois qu'il n'aurait pas été fâché que le coup réussit...
— Parbleu !... Donc, tu crois à Saracino ou à Spoliani ?
— C'était Saracino... Maintenant, vieux, Gasparone nous a, annoncé son départ... C'est à présent qu'il va falloir veiller... Jamais le danger n'a été plus grand...
Rouscouban se leva, prit sa canne et son chapeau.
— Tu sors ?
— Oui. J'ai une course à faire à Naples...
— L'objet de cette course ?
— Tu le sauras dans une heure...
Il fit quelques pas vers la porte, puis tout à coup :
— A propos, n'oublie pas de recharger ton revolver... bien que... en plein jour...
— C'est fait ! dit Georges.
Et il lui envoya un signe amical.
L'homme à r'oraiîiô coupée.
Lorsque Rouscouban rentra, une heure après, il trouva Georges en proie à un accès de fièvre violente, déterminé par le contre-coup des événements de la nuit. En outre, le jeune homme souffrait de sa blessure mal fermée, qui s'était débridée et s'enflammait. Malgré Georges, qui s'y refusait, Rouscouban fit demander le médecin.
En attendant, Rouscouban étala sur la table un paquet rapporté sous son bras.
— Tu vas voir ce que je t'ai acheté, dit-il. C'est un cadeau, une surprise...
Il déballa, déficela le paquet, et en sortit, triomphant, une cotte de mailles extrêmement fine, d'un travail admirable, légère, et qui, ramassée, tenait à peine un peu plus que la largeur de sa main. Il la déplia, complaisamment...
— Un bijou... et à ta taille ! Avec cela, mon fils, tous les coups de poignard des rufians de la Mala Vita glisseront sur ta poitrine comme des caresses de plumes... La preuve !
Il tira le couteau qu'il portait dans une poche étroite, en forme de gaine, sous son veston, en fit claquer la lame large, redoutable...
C était cette lame qui avait eu raison de Giovanni, dans les roches de Taormine. et que le petit homme avait jetée, silencieusement, aux pieds de Tobia Basile...
Il serra le manche, leva, abattit d'un coup à percer un cœur d'outre en outre...
La lame ne s'émoussa point, parce qu'elle était bonne, mais pas une maille de la cotte ne céda... On n'aperçut même pas une éraflure...
— Merci, vieux, dit Georges ému... Tu prends soin de moi comme si j'étais ton fils...
Silvio vint rendre compte que le docteur Sonnini, qui avait soigné Georges, était absent de Naples pour une quinzaine de jours. Un de ses confrères, tout jeune, d'origine slave, le remplaçait durant cette absence. Il s'appelait Dimitri Grégof...
— Il sera ici dans une demi-heure, dit Silvio.
Et tournant vers Georges, alangui et frissonnant, son doux et honnête visage :
— Mon maître, en partant, m'a dit : « S'il leur arrive malheur, je te chasse ! » Excellence, j'ai fait monter un lit pliant et je coucherai en travers de votre porte, ou, si vous le préférez, sur la terrasse... A Naples, les nuits sont douces, et les moustiques ne peuvent plus rien sur ma vieille peau... Excellence, ne refusez pas... il y va de ma place... et j'ai l'ordre, sur ce point seulement, de ne pas vous obéir... Les gens de la Mala Vita sont si rusés...
— Tu les soupçonnes doue ?
— Cette nuit, seigneur, j'ai entendu leur « oi ne frasetenne, eu chiove ! »
Le docteur Dimitri Grégof, après examen de la plaie, prescrivit un repos absolu. C'était un grand garçon taillé en force, taciturne, avec des yeux d'un bleu si pâle, que 3e regard en était pénible... On eût dit qu'il était aveugle... Il recommanda des soins spéciaux...
— Je passerai chez le pharmacien et je vous apporterai moi-même ce qu'il faut...
Et il partit, saluant à peine, sans avoir daigné sourire...
— Mauvaise impression ! murmura Rouscouban...
— Tu deviens difficile dans le choix de tes relations...
— Ne plaisante pas... Cet homme me déplaît... Il a des yeux de mort... L'autre m'inspirait confiance... Celui-là !... Tiens, pourquoi, au lieu de nous laisser son ordonnance, veut-il la prendre lui-même chez le pharmacien ?... Est-ce que, par hasard, il aurait l'intention ?...
Les deux hommes se regardèrent. Et Rouscouban n'osa point achever sa phrase...
— Bien simple, mon ami, dit Georges... Je ne prendrai rien de ce qu'il m'ordonnera...
Le soir, avant la tombée de la nuit, Rouscouban descendit pour se dégourdir les jambes en se promenant dans le jardin, la pipe à la bouche. Mais jusque dans les détails de la vie les plus indifférents, il mettait de la prudence... C'est ainsi que tout d'abord il ne s'éloigna point et, en bas, faisant cent fois le tour du bassin, il restait en communication avec Georges, dont l'accès de fièvre se calmait et qui, sur la terrasse, au fond d'un vaste fauteuil, se balançait mollement en jouissant de la beauté de la soirée. A une première pipe, Rouscouban en fit succéder une seconde, puis une troisième. Et peu à peu sa promenade s'allongea. Du bassin, il poussa jusqu'à la volière. Après la volière, il avisa tout à coup Nestor et Minos qui sautillaient côte à côte en se dirigeant vers une allée de chênes verts dont les cimes centenaires se rejoignaient et s'entrelaçaient dans des étreintes gigantesques formant une voûte impénétrable à la lumière. Le crépuscule régnait dans le jardin. Sous la voûte feuillue, c'était la nuit. Nestor vint lui sauter sur les épaules, lui fit des caresses, mais la fumée du tabac l'ayant fait éternuer, il s'en alla rejoindre le perroquet, dont le cri rauque emplissait les alentours :
— Bonsoir, Nestor... Bonne nuit, mon ami ! !... Georges ne se balançait plus dans son fauteuil. Il venait de s'assoupir.
Rouscouban n'allait pas vite. Il s'arrêtait presque à chaque pas. De telle sorte qu'il perdit de vue, à un détour, le singe et le perroquet.
Tout à coup, après avoir fait de nouveau une centaine de pas, il entendit du bruit dans les branches touffues, audessus de sa tête... comme le passage d'un corps léger...
Il n'y avait que le singe pour se promener ainsi dans les branches...
Rouscouban secoua les cendres de sa pipe et en riant i] appela :
— Viens, Nestor je ne fumerai plus, pour te faire plaisir...
Au même instant, derrière lui, dans l'obscurité, une sorte de liane s'échappa, formant cerceau à l'extrémité ; elle se balança deux fois derrière la tête de Rouscouban, puis, tout à coup, le cerceau s'abattit sur lui, le «ercle se resserra d'un mouvement violent autour de son cou, et Rouscouban se sentit enlever de terre, à trois pieds du sol, étranglé par un lasso, pendu, sans avoir pu pousser ni un râle, ni un soupir, ni un appel...
Dans les feuillages impénétrables, un léger bruit... puis, le silence...
Cahin-caha, revenant de leur promenade, Nestor et Minos reparurent en sautillant... et Nestor aperçut cette chose curieuse qui gigotait en l'air...
Minos, effrayé prit son vol lourd et regagna son perchoir.
Mais le singe resta, s'assit gravement, le museau en l'air et réfléchit profondément. Le premier résultat de ses réflexions fut vque Rouscouban voulait s'amuser avec lui, qu'il ne s'agissait en fait que d'une partie de gymnastique. Il s'élança, gracieux, léger comme un oiseau, s'accrocha aux pieds et grimpa jusqu'aux épaules... Mais il faut croire que le pauvre Rouscouban faisait une terrible grimace, car Nestor dégringola avec un cri d'épouvante... Et il s'assit de nouveau sur le sol, en proie à une seconde série d'autres réflexions non moins profondes,.. Il roulait les yeux, poussait de petits gémissements... trottinait pour s'enfuir et revenait... Que se passa-t-il dans cette cervelle de singe ? Et se piqua-t-?l d'honneur en voulant mériter, au moins une fois, son beau nom de Nestor, lui, le plus capricieux des animaux, Nestor, le plus sage et le plus écouté des rois ?...
Le voici qui prend sa course avec la rapidité d'une flèche, bondissant par-dessus les massifs, avec des cris stridents...
En une seconde, il a grimpé aux colonnes de la terrasse, saute sans la toucher, par-dessus la balustrade, et retombe sur les genoux de Georges-Claude, qui s'éveille en sursaut...
Attiré par les cris, Silvio paraît dans le jardin, rappelle Nestor, le gourmande, le menace, mais l'intelligente bête semble folle. Elle ne l'écoute pas... Elle secoue la main de Georges... l'enserre dans ses doigts robustes et agiles et l'entraîne... les yeux remplis d'effroi...
Georges ne comprend pas.. Comment comprendraitil?... Il repousse, doucement, le singe :
— Va-t-en, Nestor... Tu m'as réveillé... Va-t-en... j'ai besoin de repos...
Il lui parle comme si l'autre pouvait se rendre compte et deviner ses paroles. Mais il continue son manège... Il se jette avec colère sur la main qui le repousse... Georges se lève, frappé par une crainte superstitieuse... L'agitation de Nestor augmente... Ses plaintes redoublent...
En bas, le vieux Silvio, tremblant, murmure :
— Excellence, il doit y avoir un malheur... Il faut le suivre... Où est votre ami ?...
Un froid de glace coule dans les veines de Georges... Oui, où est Rouscouban ?... Alors, il n'hésite plus... Nestor l'entraîne vers la balustrade... Pour lui, c'est un saut joyeux... Il ne doute de rien... Mais Georges est obligé de passer par les appartements et de descendre... Pendant qu'il descend, il entend les cris aigus qui l'appellent... Nestor se croit abandonné...
Devant la terrasse, personne... Nestor et Silvio ont disparu... mais un bruit de course dans l'avenue toute noire des chênes... C'est pa~ là qu'ils vont, le vieillard guidé par la bête...
Georges s'élance et vient se heurter à un groupe qu'il ne voyait pas...
Silvio, assis par terre, ayant sur ses genoux Rouscouban immobile, qu'il essaye de rappeler à la vie, par des tractions rythmées de la langue...
Au-dessus d'eux, dans les branches, le lasso, coupé au nœud coulant, continue de pendre et Nestor, joyeusement, s'y balance avec mille tours d'une fantaisie désordonnée...
— Oh ! les misérables ! les misérables ! dit Georges, dans un sanglot...
Très loin, dans le coteau du Pausilippe, des voix qui chantent arrivent en sourdine :
— Oi ne, frasetenne, en chiove !
— Par la Madone. Excellence, il était temps, dit Silvio... Le voilà qui respire !...
Et le sanglot de Georges s'achève dans un cri de joie... Rouscouban rouvrait les yeux...
"Une heure après, le petit homme était tout à fait remis. Il ne lui restait qu'une sorte d'hébétement de cette aventure, assez pareil à une surprise énorme qui démolit le cerveau.
Le retour de son intelligence se manifesta par un accès de violente colère contre Silvio.
— Ah ! ça, vieux, on entre donc dans ta maison comme dans un moulin...
Le pauvre Silvio tremblait comme une feuille au vent. Du reste, Rouscouban se calma vite.
— Au fait, pardon, vieux. Je ne suis qu'un ingrat... Tu m'as sauvé la vie...
— Mais non, Excellence, mais non, ça n'est pas moi...
— Et qui donc ?
— Mais... lui ! dit doucement le vieillard.
Et il désignait Nestor... Le singe les avait suivis dans la chambre, grave par hasard, et sans doute conscient du service qu'il avait rendu et qui lui donnait de l'importance...
Rouscouban eut une grimace comique :
— Sauvé par un singe ! Moi, Antonin Rouscouban, ancien professeur de philosophie... Il n'y aura pas de quoi me vanter, si jamais j'écris mes mémoires !
En bas, auprès du bassin, Minos, étonné de l'absence de son compagnon, criait à toute gorge, dans le calme de la nuit tout à fait venue :
— Bonsoir, Nestor.. Bonne nuit, mon ami ! Rouscouban caressa Nestor :
— Après tout, je suis injuste, envers toi aussi... et je n'ai pas le droit de te mépriser... Donne-moi ta main, petit... Tous les hommes sont frères !...
Le singe tendit la main. Après quoi, comme Silvio lui avait ouvert la porte, il partit en gambadant... retrouver Minos et calmer ses inquiétudes...
Malgré l'opposition de Georges-Claude, le vieux serviteur de Gasparone avait fait monter son lit sur la terrasse.
Il s'y installa, tout habillé, un fusil chargé près de lui.
Les gens de la villa, d'autre part, étaient sur le qui-vive. On eût dit que le somptueux palais de Diane était en état de siège. De son Côté, Rouscouban, remis complètement, ne voulut point dormir chez lui et passa la nuit dans son fauteuil, près du lit de Georges. Ils furent longtemps à se laisser vaincre par le sommeil... Puis, peu à peu, la fatigue l'emporta... Les nerfs se calmèrent... les respirations devinrent un peu plus fortes, plus espacées, plus régulières... Ils reposaient...
Seul, Silvio veilla...
Et le matin, très tard, le soleil déjà haut, quand Georges et Rouscouban ouvrirent les yeux, ils aperçurent le vieillard, debout sur la terrasse, qui les regardait et qui accueillit leur réveil par un bonjour craintif et souriant.
Dimitri Grégof vint tous les jours. Il se montrait plus expansif. Mais Rouscouban gardait le même éloignement et ne surmontait pas son instinctive répugnance.
L'accès de fièvre de Georges ne s'était pas renouvelé.
Et cependant le médecin russe faisait visite au malade tous les jours.
Agacé, Rouscouban finit par hasarder une observation polie... Puisque Georges n'était plus malade, Dimitri Grégof pouvait rester chez lui.
A quoi le médecin répondit :
— Je dois veiller sur vous... Je ne cesserai mes visites qu'au lendemain de votre départ...
Rouscouban murmura à l'oreille de Georges :
— Nous sommes trop bien gardés... Il a trop soin de nous... Ça tournera mal !...
Georges se remettait rapidement. Aucune complication n'était plus à craindre. Ils résolurent de quitter la villa le dimanche suivant et firent leurs préparatifs.
Le docteur acquiesça gravement :
— Vous le pouvez, dit-il... je vous y autorise... Je vous ferai mes adieux samedi.
Le samedi, en effet, au courant de l'après-midi, il était là...
Il retrouva Georges et l'ancien voleur qui se promenaient autour des pelouses, devant le paysage ensoleillé de Naples, que rien ne cachait à la vue. On eût dit qu'ils voulaient s'enivrer de tout ce soleil, de toute cette gaieté, et de toute cette lumière bleue, avant de quitter l'Italie pour les graves devoirs à remplir qui les attendaient en Sibérie, autour de ce Saint-Cast, exilé et forçat, se mourant sous le froid et la neige, ?vec ses deux enfants, héritiers d'une immense fortune. Parmi les dangers courus, alors que sa tête est mise à prix, Georges-Claude n'a pas oublié ce devoir qui lui a été révélé dans la grotte des Chauves-Souris...
Il sait quels sont les malheureux contre lesquels Ludovic va s'acharner...
Ceux-là que lui, Georges, s'est promis de sauver...
Voici quinze jours que sa blessure les retient à Naples... Quinze jours perdus !... Quinze jours d'avance pour Ludovic et Lauvoyer...
Les deux misérables ont-ils su profiter de cette avance ?
Georges arrivera-t-il à temps pour empêcher trois crimes ?
Depuis cinq à six jours, le bon Silvio, qui s'était attaché à Georges, comme s'il l'eût servi toute sa vie, avait pris l'habitude de dresser un lunch sur une table, à l'ombre d.es palmiers. Le jeune homme aimait venir s'y asseoir, l'après-midi. La vue s'étendait sur le prodigieux spectacle de féerie qu'offraient le golfe, les villas, les campagnes, les ruines, les forêts d'oliviers, l'animation de la mer sans cesse traversée par des voiles blanches et rouges, et jusqu'au Vésuve, toujours en activité, et dont parfois les flammes sinistres rappelaient la menace constante de destruction, sous laquelle doit vivre, vit, dansa et rit l'homme insouciant en ce coin béni de la terre.
Ce jour-là, un samedi, Silvio n'avait pas failli à son habitude.
La table était élégamment servie de fruits, de gâteaux, pendant que le vin de Chypre offrait sa couleur brunie à travers le cristal taillé de flacons enchâssés dans des mon-
tures de vieil or. L'air était léger, pur, chargé de parfums qui se mêlaient aux senteurs maritimes. Aucun souffle n'agitait les longues palmes au-dessus de la table. Fruits, fleurs, gâteaux et bonbons. Et parmi les bonbons, Silvio, attentif aux caprices du malade qu'il soignait paternellement, avait déposé ces raat-loukoum, à pâte tendre, ou rose, ou blanche, ou jaune, saupoudrés de sucre et entremêlés de pistaches grillées. Silvio savait la prédilection de Georges pour ces gourmandises orientales et, tous les jours, il n'avait jamais manqué de lui en offrir. Quant à Rouscouban, il les dédaignait :
— J'aime mieux ma pipe, avec un verre de Chypre, disait-il.
Deux fois, Dimitri Grégof, se trouvant là par hasard, s'était assis à leur table.
Ils l'attendaient, en cette après-midi, pour la dernière fois.
Et, en l'attendant, ils se promenaient — tous les quatre !...
Mon Dieu ! oui, tous les quatre, car on eût dit que Nestor avait deviné la séparation prochaine ; il avait rejoint les deux amis et les suivait ou les précédait, selon la fantaisie du moment, mais ne les quittait pas.
Or, comme on ne voyait jamais Nestor sans Minos, Minos suivait Nestor en sautillant... Ce jour-là, entre eux, la plus franche cordialité...
Minos s'arrêtait tous les dix sauts pour s'informer, avec une bonté bruyante :
— Bonjour, Nestor... As-tu bien dormi, mon ami ?
Le soleil baissait... Mais Minos était sujet à l'erreur...
En attendant Dimitri Grégof, qui tardait, Georges remonta chez lui et Rouscouban resta seul au jardin.
Voici ce qu'il surprit, à ce moment, par une échappée entre les charmilles d'orangers qui laissent voir la villa et le quinconce des hauts palmiers...
C'était là qu'était dressée la table avec trois fauteuils autour.
Dimitri Grégof venait d'apparaître.
Etait-il donc entré sans que Silvio s'en fût aperçu ? Avait-il guetté Georges et Rouscouban, de loin ?... Ce qui était facile, dans l'enchevêtrement propice des arbres, des hautes plantes, des massifs, des allées pleines d'ombre...
Et que venait-il faire là ?
Que faisait-il, penché sur cette table ?
Pourquoi cette hâte fébrile, ces gestes rapides, ces regards d'effroi qu'il jetait autour de lui, en se retournant comme s'il avait eu peur d'être saisi dans quelque besogne sinistre ?... Et Rouscouban, après tout, était-il bien sûr de voir ces choses ?... Le docteur ne se contentait-il pas
d'admirer la parfaite ordonnance de cette table, richemen servie, et surtout ces fleurs, rares entre toutes, dont Sil vio avait dépouillé les serres pour le plaisir des yeux d ce jeune étranger?...
Ce fut une crainte instinctive chez Rouscouban, quelqu chose qu'on ne raisonne pas.
Il se dit :
— Je suis un vieux fou, une vieille bête !... En même temps, il s'enfonçait dans sa folie et dans sa
bêtise. Et il les résuma :
— Cet homme, aux yeux de mort, est capable de tout... Dimitri Grégof avait disparu...
Pendant de longues minutes, Rouscouban resta rêveur. Il cherchait la solution de ce problème... une autre solution que celle à laquelle il pensait...
Pas d'autre ne se présentait à son esprit...
Et celle qu'il avait trouvée était effroyable...
Ennuyés de voir que Rouscouban, tout entier à ses craintes, avait arrêté sa promenade, Minos et Nestor le quittèrent et s'en vinrent rôder autour de la table... Là, à quelques pas, Nestor fît une pause... Ses petits yeux brillèrent comme des diamants noirs... Nestor traversait, en ce moment, tout un drame de douloureuse tentation...
La première fois que Silvio avait servi ce lunch — le mardi précédent — avec de si beaux gâteaux et de si jolis fruits, Nestor n'avait pas réfléchi que ces apprêts de gourmandise ne lui étaient point destinés... et lorsqu'il s'était cru à l'abri de toute curiosité indiscrète, il avait lestement sauté sur la table, où il avait prélevé le plus succulent des repas qu'il était allé savourer au faîte d'un palmier...
Par malheur, lorsqu'il redescendit, sa digestion fut troublée par Silvio, oui s'était aperçu du larcin et qui administra au petit singe une forte correction...
Gravement assis devant la table, Nestor resongeait à cette correction...
Et il flottait entre la tentation, d'une part, et d'autre part, la crainte des coups...
Il prit sa course, comme pour fuir la tentation... Hélas ! Nestor n'avait pas tant de vertu, et le parcours qu'il fit était simplemer^ pour s'assurer que le vigilant Silvio ne se trouvait point aux environs...
Pas trace de Silvio !
Et Nestor avait l'air joyeux, au retour de cette randonnée...
Il faut dire que le pauvre petit animal avait une excuse : il adorait, non point tant la pâte molle et odorante des raat-loukoum que les pistaches grillées qu'il y devinait... et ses yeux fins avaient aperçu la friandise orientale...
Nestor n'était qu'un singe, bien que Rouscouban l'eût traité de frère...
Nestor ne résista point à la tentation.
Un bond sur la table, le vol de trois ou quatre loukoums, autant que ses joues purent en contenir... et voilà Nestor, grimpant sur le plus haut des palmiers où, couché dans les branches, narguant l'humanité, il va déguster voluptueusement son délicieux larcin...
Or, Nestor a été vu...
Par Minos d'abord, mais Minos est un sage... il a horreur du vice et n'imite pas son amik..
Par Rouscouban, ensuite... qui traverse quelques minutes d'une inexprimable émotion.
— Si ce que je soupçonne est vrai, et si Nestor a été choisi par le hasard pour me prouver, la pauvre bête, que je ne me trompe pas, cela dépasse, en vérité, la portée d'un hasard ordinaire... et il y aurait là quelque chose de miraculeux...
Dix minutes se passent...
Dimitri Grégof se présente, serre les mains de Rouscouban, s'informe de Georges...
Il se présenta comme s'il arrivait pour la première fois...
Rouscouban passe sa main glacée sur son front où roulent des gouttes de sueur.
Il se demande maintenant s'il a vu ! s'il est bien sûr d'avoir vu !... Et il doute...
Georges-Claude vient de descendre et de les rejoindre.
Ils prennent place, tous les trois, autour de la table...
Dans des verres d'une finesse extrême, Silvio, derrière eux, verse du vin de Chypre.
Mais Rouscouban a eu le temps de murmurer à l'oreille du jeune homme :
— Pour l'amour de Dieu, ne mange pas, ne bois pas, ne touche à rien...
Georges l'a regardé, surpris, et il est devenu très pâle. Il a deviné...
Pourtant, chez Grégof, rien ne trahit la pensée d'un crime immonde et lâche, la pensée du poison.
Tout à coup, un drame... qui prend naissance à la cime des palmiers, et s'achève brutalement sur le sol... Tous les quatre, ils dressent la tête... C'est qu'ils entendent, làhaut, des gémissements très doux, comme d'un être humain qui souffre... Du bruit dans les longues palmes... Un petit corps noir qui se balance... qui semble n'avoir plus la force de se retenir aux branches...
— C'est Nestor, dit Silvio... Qu'a-t-il donc ? Il se plaint !...
Us se lèvent et s'élancent vers le palmier... Silvio et
Georges, d'abord... Rouscouban ensuite... et en derni< lieu Dimitri Grégof...
Au moment où les autres ont quitté la table, Grégof s'est penché sur le verre de Georges et des gouttes d'un liquide mystérieux y sont tombées d'une fiole invisible.
Cela fut si rapide que, même si Rouscouban avait voulu se retourner, il n'eût pas eu le temps de voir...
Et pourtant il avait vu ! !
Le soleil déclinait derrière le Pausilippe, et allongeait les ombres sur le sable fin.
Sur la blancheur du sable, Rouscouban, de côté, avait vu l'immense fantôme du docteur se courber, un bras se tendre brusquement... vers la table... Ce fut tout !
Quand il tourna la tète, le docteur les rejoignait... Aucune lueur dans ses yeux morts et froids.
— Ah ! bon soleil, pensa l'ancien professeur de philosophie, c'est à toi que Georges va devoir son salut... et à toi aussi, pauvre petite bête inoffensive et gentille qui vas expier cruellement ta gourmandise et qui nous auras sauvés tous les deux...
Un cri plaintif, le dernier, en haut de l'arbre, annonça la fin du drame.
Nestor avait tâché de se maintenir avec ses deux mains... et son corps suspendu s'agitait dans des convulsions atroces... Puis une main avait lâché prise... puis ce fut l'autre...
Et le singe vint s'abattre lourdement au pied du palmier.
Il n'était pas mort... Il regarda tristement ceux qui l'entouraient... De la mousse blanche suintait de ses lèvres et il crachait tout ce qu'il venait de manger — de manger avec tant de joie — comme s'il avait deviné que c'était de cela que venait sa mort.
Enfin, il se raidit dans une suprême convulsion et ne bougea plus...
Minos venait de se poser près de Nestor et le regardait en se rengorgeant.
Après quoi, le voyant dans son éternel repos, il cria :
— Bonsoir, Nestor... Bonne nuit, mon ami... Silvio se hâta d'emporter le petit corps, pendant que
Grégof disait :
— Il a manqué sa branche, là-haut, et s'est cassé la colonne vertébrale en tombant.
Ils regagnèrent la table... sans y reprendre place encore...
Ni l'un ni l'autre n'avait goûté ni aux gâteaux ni aux fruits... Ni l'un ni l'autre n'avait approché son verre de ses lèvres... Les serviettes même n'étaient pas dépliées...
— Ma foi ! je suis tout ému, dit le médecin, et j'ai besoin de me réchauffer le cœur.
— C'est comme moi, dit Rouscouban. J'avais une bonne raison de l'aimer, ce pauvre petit, puisque je lui devais la vie...
Ils restaient debout... regardant au loin Silvio qui disparaissait avec le léger fardeau.
— Ce brave Silvio ! dit Rouscouban pensif. Il a saccagé, pour nous, les serres de la villa...
Alors, sous l'œil étonné de Georges, sous le regard de 1 Grégof, qui s'affola, le petit homme se livra soudain à un manège étrange...
La table de marbre était sur pivot.
Afin de mieux admirer les fleurs, sans doute, Rouscouban se mit à la faire tourner lentement, méthodiquement... et son admiration ne tarissait pas devant toutes les mer- « veilleuses nuances qui défilaient ainsi devant lui.
Seulement, voici ce qu'il advint :
Les trois verres à demi emplis de vin de Chypre avaient suivi, comme de juste, le mouvement giratoire de la table...
Et maintenant c'était, en face de Grégof, le verre qui. tout à l'heure, s'était trouvé à la place de Georges...
Et, devant Georges, c'était le verre qui se trouvait à la place de Grégof.
Grégof eut un pâle sourire et de ses lèvres desséchées tombèrent des mots assourdis :
— Vous avez changé nos places, monsieur Rouscouban, ;en admirant ces fleurs...
Mais déjà le petit homme dépliait sa serviette. Et, avec une urbanité exquise :
— Bast ! docteur, nous n'avions pas commencé de lunicher... asseyez-vous, je vous prie... Vous êtes le mieux
servi, car vous avez devant les yeux, doré par le soleil couchant, le plus beau spectacle de l'Italie... Assieds-toi, Georges, assieds-toi, mon fils, et emplis tes yeux... Demain, nous serons en chemin de fer... A votre santé, mon bon docteur...
Le regard de Grégof s'alluma d'étranges lueurs...
Seul, Rouscouban pouvait y lire une épouvante horrible...
Georges, troublé, devinait quelque chose de tragique, mais il ne comprenait toujours pas.
Rouscouban avait tendu son verre à Grégof... Celui-ci semblait paralysé...
— A votre santé, dit-il, et à votre bon voyage...
Mais le verre resta sur la table... et les yeux des deux hommes, chargés d'effluves de mort, se croisèrent longuement... Enfin, la main de Grégof s'approcha du verre... Cette main était agitée par un tremblement convulsif... FouscoiùVm Dorta le sien à ses lèvres...
2G6 ZIZI-LA-GUEUSÏÏ
— Docteur, j'ai ouï dire qu'en Russie on casse son ver] après qu'on a bu à la santé de son hôte... Vous, prem garde de le casser avant...
Il but jusqu'à la dernière goutte, fit claquer sa langu et se mit à rire :
— Voilà un crâne vin... J'en ferais mon ordinaire... ce Gasparone est un heureux gaillard !...
Une pensée lancinante éveillait bien toutefois un frissc au fond de son être :
— J'ai bu... mais s'il a touché à mon verre... comme celui de Georges...
Tout à coup, son rire devint plus bruyant :
— Eh bien, docteur, eh bien I Qu'est-ce que je vous ava dit ! !
Grégof avait voulu soulever son verre... Celui-ci s'éta brisé dans ses doigts... Brusquement, Rouscouban s'e élancé, lui a arraché des mains ce qui reste du cristal av< quelques gouttes d'or...
Et tous les trois, debout, se regardent, horrifiés...
Silvio, qui survient, s'arrête, effaré devant ces tro visages de colère et de haine...
— Mon brave, dit Rouscouban avec un calme terrible, 1 vas prendre tout ce qui se trouve sur la table, tout, le vil les fleurs, les gâteaux et les fruits, et tu les enterreras e ayant bien soin de ne pas céder à la gourmandise, comn ton pauvre Nestor, car tu en mourrais ainsi qu'il en e mort... Tout cela est plein de poison...
— Madone ! Madone ! murmura le vieillard. Et il tomba à genoux... défaillant...
— Vous, mon bon et honnête Grégof, marchez devant nous avons à causer...
Le médecin était anéanti. Il ne songeait même pas mentir. A quoi bon ?... Il marcha d'un pas vacillant... pa fois soutenu par la main robuste de Georges, sans quoi : se serait affaissé... Et Rouscouban suivait, emportai: i avec prudence, le reste de la liqueur précieuse, où tou expertise chimique eût fait découvrir le poison mortel...'
Georges poussa Grégof dans sa chambre et referma porte.
Rouscouban se débarrassa du morceau de verre <! tremblait la perle d'or liquide.
Il retira son revolver de sa poche, le plaça sur le gué.; don à portée de sa main.
— Voici, dit-il, ce que j'ai vu... Quand j'aurai parlé, t<| Georges, tu jugeras... J'ai vu ce misérable, qui ne se saviL pas surveillé, s'approcher de la table... Je n'ai pas pu de ■* ner, à cause de l'éloignement, ce qu'il y faisait. Ce n'est q* trop facile à découvrir maintenant... Il a substitué au di|* sert de choix qu'avait préparé Silvio, un autre dessert e:h
poisonné... 11 est impossible qu'il songe à nier... Après ce forfait, il s'est éloigné, mais à peine était-il parti que Nestor, passant par là, et se croyant hors de toute correction, sauta sur la table, y fit, le pauvre animal, sa provision gourmande et alla s'en pourlécher en haut du palmier... Voilà ce que j'ai surpris... Ce n'est pas tout... Il y a mieux encore... Quand nous nous sommes levés de table pour courir au secours de Nestor tombé de l'arbre, Dimitri Grégof est resté un peu en arrière de nous... L'ombre portée du soleil couchant le trahit et je saisis le geste qu'il fit pour jeter du poison dans ton verre... Le soleil de Naples, mon fils, nous devait bien cette revanche... Comme pour te convaincre, et pour l'empêcher de nier, il fallait le prendre en flagrant délit de son crime, je me suis mis à admirer les magnifiques gerbes de fleurs rassemblées par Silvio et la table, en tournant, a placé le verre de poison devant l'empoisonneur... Le reste, tu le sais... Maintenant, interroge ce gai garçon, fils... Je serai bien aise de l'entendre... et je vais allumer une bonne pipe en écoutant...
Georges laissa peser un méprisant regard sur le misérable :
— Je suppose que vous ne doublerez point la lâcheté de votre crime par la lâcheté d'un mensonge ?
Dimitri Grégof secoua la tête :
— Non. J'avoue...
— Vous avez essayé de m'empoisonner ?
— Oui.
— Vous êtes de la Camorra ? de la Mala Vita, peut-être ?
— Non.
— Alors, pour le compte de qui avez-vous travaillé ?
— Ceci vous importe peu, et vous ne le saurez jamais...
— Je veux le savoir, dit Georges rudement... Tout de suite et sans hésitation... Sinon, je vous livre à la justice... et vous n'ignorez pas ce qui vous attend ?... Vous avez une minute...
Grégof tremblait... Il glissa un regard vers la porte... Vers la véranda... Il ne fallait pas songer à fuir. Les deux hommes étaient armés, sur leur garde. Ils seraient impitoyables... Dans l'œil noir de Rouscouban un rire méchant luisait...
— Aurai-je la vie sauve, si je parle ?
— Oui.
— Vous jurez ?
— Je jure !...
Le rire s'accentua dans le regard du petit homme. Lui, du moins, n'avait rien juré...
— L'homme qui m'a acheté... qui a payé mon crime... c'est Antonio Gasparone...
Ni Georges, ni Rouscouban, ne parurent surpris. Georges demanda simplement :
— Combien vous a-t-il payé ?
— Un million !...
Rouscouban se frotta les mains. Il jubilait. Son visag
avait un air de satisfaction suprême.
— A la bonne heure ! Un million, je comprends. Ce Gasparone est décidément un homme!.. Hein, fils, quand je pense que cette crapule de Tobia Basile avait estimé ta tête à un millier de francs... C'était à vous décourager d'être honnête, ma parole !...
Georges poursuivait :
— Est-ce vous qui avez pénétré chez moi/ la nuit, pour m'assassiner ?
— Non...
— Je le crois en effet. J'ai cru reconnaître l'autre. Mais mon ami a failli être victime d'un attentat. N'y êtes-vous pour rien ?
— Pour rien !... Je n'aurais aucune peine à vous faire l'aveu d'un crime de plus...
— Est-ce tout ce que vous avez à me dire ?
— C'est tout... Si... une chose !... J'ai été, jusqu'aujourd'hui, un homme sans reproche... C'est la séduction d'une fortune... de ce million... qui m'a perdu !...
— Bien... vous pouvez vous retirer...
— Je suis libre ?
— Entièrement libre... Eloigne-toi, Rouscouban, et laisse partir ce malheureux...
Mais Rouscouban ne bougea pas. Rouscouban paraissait n'avoir pas entendu.
— Pardon, mon fils... Tu as juré qu'il aurait la vie sauve. Je n'y contredis pas. Mais, moi, je n'ai rien juré... Ne te fâche pas... Et vous, rassurez-vous, mon bon Grégof... Je ne suis pas un assassin... et je ne vous tuerai pas... Mais...
— Laisse-le partir... dit Georges... je te l'ordonne.
— Il partira, je te le promets... Que diable, c'est moi qui ai découvert le pot-aux-roses et sans te rien demander, mon fils, tu me dois une petite satisfaction... Oh ! légère, très légère, une satisfaction d'amour-propre plutôt... Tiens, par exemple, ceci... afin qu'il ne soit pas dit que cet excellent garçon sera parti de chez nous comme il y est entré...
Prestement, les mains derrière le dos, il avait ouvert son couteau...
Au déclic du ressort, Grégof avait reculé d'un pas...
Mais la lame du couteau, maniée par une main experte, s'abattit au long de la joue...
Grégof eut un cri de rage...
une tT:te mise a prix 269
Rouscouban venait, proprement, de lui couper l'oreille !...
L'oreille, sanglante, tomba sur l'épaule, dégringola sur le plancher avec un bruit mou...
— Monsieur Grégof, dit Rouscouban, Silvio vous pansera... Et, du reste, la blessure n'est pas dangereuse, et vous êtes médecin... Vous êtes libre, et je suis satisfait... Vous l'êtes également, j'en suis sûr... Une oreille de moins vous fera souvenir plus tard qu'il ne faut jamais écouter certaines propositions, y eût-il un million derrière elles... Une oreille de moins, docteur, cela vaut encore mieux que la prison en cellule, à perpétuité...
Grégof défaillait, non point tant sous la douleur que sous la honte...
Rouscouban acheva de le consoler d'un mot, prononcé avec grandeur d'âme :
— Songez, docteur, que j'aurais pu, tout aussi bien, vous couper le nez ! !...
Le misérable prit la fuite, laissant après lui une traînée de sang, et hurlant des imprécations.
— Pourquoi as-tu mutilé cet homme ? dit Georges, mécontent.
Rouscouban répliqua froidement :
— Par plaisir, fils !... Puis, j'avais une autre idée...
Il se livra à certains p«répartifs que Georges considéra, très intrigué. Rouscouban avait ramassé l'oreille, l'avait essuyée soigneusement. Il l'entoura d'ouate, puis d'un linge, la casa dans une petite boîte qu'il trouva dans sa chambre, juste à point, cloua la boîte, la ficela pour plus de sûreté, et, le long des cordons, y posa les cachets de cire rouge, exigés par la poste...
— Prête-moi ta bague, mon fils...
Georges obéit, curieux. La bague, sur la cire molle, imprégna l'abeille aux ailes déployées, qui voletait en butinant les fleurs, ce signe des Compagnons de la mouche à miel, la filiale de la Mala Vita, créée par Tiburzi pour combattre Gasparone.
Il mit l'adresse d'Antonio Gasparone, banquier et armateur, à Messine.
Il déclara l'envoi de Georges-Claude Blancafort...
Et, de sa plus belle écriture, il ajouta le plus sérieusement du monde :
« Valeur déclarée : un million. »
— Cela nous coûtera cher à la poste, dit-il, mais nous sommes encore riches... L'héritage laissé par ton père est intact... Nous pouvons nous payer ce luxe...
— Tu es fou ! dit Georges, amusé à la fin.
— Une Jettre accompagnera Renvoi, dit le petit homme imperturbable... Je la rédige... Ecris :
« Monsieur, je vous adresse avec grande joie un souve- » nir de votre ami Grégof, dont i] s'est privé pour nous. » Ce souvenir vous sera doublement précieux puisqu'il » vous rappellera l'hospitalité somptueuse que nous avons » reçue de vous et le soin tout particulier que vous appor- >; tiez à notre bien-être... »
Le lendemain, la boîte et son étrange contenu partaient pour Messine.
Le soir, sans autres aventures, Georges et Rouscouban quittaient Naples.
troisième; partie
Une évasion du bagne en Sibérie.
A Taormine, dans la grotte des Chauves-Souris, Ludovic avait laissé deviner aux bandits son plan criminel et il avait révélé le nom des victimes :
— Saint-Cast, forçat en Sibérie, mourra de misère 'ou sous le knout, au bagne...
» Ses enfants, Emile et Valentine, l'un âgé de douze ans, la seconde âgée de quinze ans, mourront dans la neige sibérienne, de froid et de faim, ou sous la dent des loups...
» Joanny, le mendiant breton, seul, survivra, mais je lui apprendrai les trois vices qu'il faut pour le retenir en mon pouvoir : la gourmandise, la luxure et la paresse... et je lui donnerai l'or qu'il voudra peur les satisfaire... Sa volonté deviendra la mienne... »
Et Lauvoyer, implacable, était parti pour exécuter la première partie de ce plan...
La mort de Saint-Cast, le forçat innocent, de son fils et de sa fille...
Saint-Cast était un inoffensif savant, tout à ses études et à ses recherches, pendant qu'autour de lui s'agitait la meute mystérieuse des meurtriers politiques rassemblés dans un but commun par Karl Vassilevitch, frère de la pauvre Sonia Blancafort.
Après l'attentat anarchiste dans lequel il avait été impliqué, qui s'était préparé près de lui,, sous ses yeux, sans qu'il en eût même le soupçon, il avait été déporté pour la vie en Sibérie,
C'était l'enfer qui s'ouvrait, avec un adieu éternel à la vie...
L'administration lui avait permis d'emmener sa femme et ses enfants, ceux-ci en bas âge. Le lieu de déportation était Nertchinsk, et les forçats les plus criminels, les plus endurcis, les plus abjects, ne parlent jamais des mines de Nertchinsk sans un frisson d'épouvante et d'horreur.
Il resta cinq ans aux mines de cuivre, qui sont mortelles.
Comment survécut-il à cette mort de tous les jours et de toutes les heures, alors que l'espoir, cette fleur si tenace au cœur de l'homme, n'existait plus depuis longtemps, et n'était plus là pour le soutenir ?
Au bout de cinq ans, sa peine fut adoucie. L'administration utilisa son intelligence autrement qu'à travailler à coups de pic et de barre au fond de la terre. Elle employa Saint-Cast aux bureaux.
Alors que l'existence devenait moins dure, presque supportable, sa femme mourut.
Saint-Cast resta seul, en cet exil au bout du monde, avec son fils et sa fille.
Sa joie unique, au milieu de toutes ses tortures... qui l'avait fait survivre...
Car c'était à cause d'eux qu'il s'accrochait à la vie...
Lui mort, que seraient-ils devenus ?...
Quand il s'attardait à cette pensée horrible, il se sentait devenir fou...
Emile et Valentine... Dans l'intimité de la cabane du forçat était revenue la douceur familiale du foyer de France... Là, ils se pelotonnaient tout près, très près, l'un de l'autre, avec la vision lointaine du pays que les deux petits ne connaîtraient peut-être jamais...
Les deux petits... le Mile et la Tine... ainsi qu'on les appelait dans cette intimité... Le Mile et la Tine qui s'adoraient, qui ne se quittaient point... le Mile et la Tine qui n'auraient pas survécu à une séparation... le Mile et la Tine, plus vieux que leur âge, car le malheur et la souffrance vieillissent... doux et graves, avec le regard profond des enfants qui ont grandi en voyant pleurer beaucoup autour d'eux...
Le sort de Saint-Cast, après dix ans de bagne, fut changé une deuxième fois.
De Nertchinsk, on l'envoya auprès de Narym, dans le gouvernement de Tobolsk... Ce fut tout un monde à traverser... mais il se rapprochait de quelques milliers de kilomètres de la patrie toujours lointaine... C'était encore la Sibérie, froide, déserte et mortelle, c'était toujours l'esclavage, car le forçat colon ne laisse pas que d'être esclave et continue d'être étroitement surveillé... Pourtant Saint-Cast accueillit ce changement avec joie... Pourquoi l'espérance,
depuis si longtemps morte, revécut-elle soudainement ?... Il faut si peu de choses au cœur de ces malheureux, foudroyés par la destinée !... La pensée de l'évasion hanta son cerveau...
Trois mois après, il se trouvait à Narym, colon d'un village de forçats. En dix années, dans les mines, il avait amassé quelques petites économies, car, sur son salaire, il n'avait touché que le dixième et le surplus lui avait été rendu au moment de son départ. Il arriva à la fm de l'été, c'est-à-dire en septembre, parmi les innombrables rieurs de la Sibérie souriante, puis, subitement, ce fut l'hiver de la Sibérie, terrible, avec son immense nappe de neige, ses froids insoutenables, ses vents de tempête, la vie interrompue dans la solitude sinistre.
La Sibérie est le pénitencier de la Russie... le vaste bagne, plus grand, à lui seul, que l'Europe tout entière, où les réprouvés se recueillent, en attendant la mort, et vivent dans la promiscuité les uns des autres, l'assassin avec le sectaire, l'illuminé avec le voleur, la femme et l'enfant avec la prostituée.
Narym était un entassement d'isbas très basses, construites avec des poutres et des troncs d'arbres superposés, à un rez-de-chaussée seulement. Le village était commandé par un fort aux murailles de construction pareille à celia des isbas, avec une seule porte basse et cintrée. C'était là, derrière ces murailles, que se trouvaient l'hôpital et la prison, que résidaient les soldats chargés de la garde des forçats, que logeait le gouverneur.
Dans cette partie de la Sibérie, les villages sont éloignés les uns des autres de trente à quarante kilomètres. Les services de communications y sont entretenus par des relais de poste. Les chevaux font le trajet de l'un à l'autre relai, sans plus, et reviennent au point de départ, au pas, pour se reposer du galop endiablé qui est leur allure habituelle. Les voyageurs changent de chevaux — s'il en est de disponibles — car on ne peut obliger le chef du poste à les faire atteler que trois heures au moins après leur retour.
La campagne est plate, unie à perte de vue, et l'immense forêt vierge, au long de laquelle fuit la route de Moscou, sans jamais y pénétrer, n'est pas faite pour rompre par l'enchevêtrement de ses pins et de ses bouleaux la monotonie d'un paysage désolé.
Parfois, quelques campements d'indigènes ostiaks avec leurs rennes domestiques qui errent aux alentours, pauvres gens plus près de la brute que de l'homme et que la lente poussée des colons russes émigrants et des déportés fait refluer de plus en plus vers la mer glaciale.
Parfois, un convoi de condamnés, fers aux pieds, gagnant le point de déportation, sous l'escorte des
cosaques, et cueillant, aux abords des villages, les vivres que la charité prévoyante des habitants leur abandonne...
Parfois, de louches bandes de bandits, à l'affût d'une aubaine, toujours en quête d'un vol ou d'un meurtre, par l'appât de quelques roubles ou de quelques kopechs, ou simplement d'une fourrure plus chaude ou d'une paire de bottes plus neuves.
Parfois d'immenses troupeaux de chevaux demi-sauvages, fuyant dans la neige, passant les rivières sur la glace... conduits par des Ostiaks qui caracolent...
Parfois des lacs, des marécages, bordés de mélèzes et de cèdres nains...
Firfois des bourgades formées d'indigènes, de juifs et de colons russes, où règne l'honnêteté, où le voyageur est toujours certain de recevoir une hospitalité cordiale, émouvante de noblesse et de simplicité...
Et parfois, non loin, dans des isbas misérables, des ramassis de misérables, écume de tout ce qu'il y a de plus redoutable et de plus criminel en Sibérie.
Tel est le pays où pendant deux ou trois chapitres nous transportons nos lecteurs, à quelques centaines de verstes de la voie ferrée, qui le relie à la civilisation et le rattache, à travers les monts Oural, à la Russie d'Europe.
Immense prison mieux défendue par ses glaces, ses neiges, son climat, ses forêts, ses bandits, ses loups, sa solitude et sa misère, que si elle était entourée de cent murailles inaccessibles, prison d'où l'on s'enfuit aisément, et d'où l'on ne sort pas !
Là, au même centre de ce désert de neige, quel que soit le point de l'horizon où se porte anxieusement le regard du condamné, il est toujours à des milliers de lieues de la terre libre, de la terre bénie où le cosaque n'aura plus le droit de faire peser sur sa nuque la lourde main armée du fouet de cuir... en face, les steppes sibériennes, et toute la Russie, à sa droite, les steppes des Ostiaks jusqu'à l'Océan du pôle... à sa gauche, les steppes des Tartares traversées par le Transsibérien qui pourrait être la route du salut... et derrière, les immensités vertigineuses, glacées et désertiques des plaines du gouvernement d'Irkoutsk... de Yakout... de la Mandchourie...
Penser à s'évader était du délire...
S'évader était une folie...
Saint-Cast avait ce délire et cette folie... Saint-Cast y pensait... Il y pensait parce qu'il voyait ses forces s'en aller tous les jours et que c'était affreux de laisser après lui le Mile et la Tine en ce pays de la mort...
Nous avons dit que les évasions sont faciles et qu'elles échouent toujours... Les fuyards, s'ils sont isolés, finissent par périr de faim, d'épuisement, de froid, ou noyés, ou
mangés par les loups, disparaissent sans laisser nulle trace. On ne retrouve même pas leurs os blanchis en quelque coin de forêt... Neuf sur dix meurent ainsi, après l'évasion.,, affirment les statistiques. C'est pourquoi, lorsqu'une évasion est signalée, les autorités, au bout de quelques jours, font peu de choses pour arrêter le fuyard... Une poursuite immédiate, puis c'est tout... Les éléments font le reste quand le déporté n'est pas retombé dans sa chaîne...
Puis, s'il ne meurt point, n'a-t-on pas toutes les chances de le reprendre, sans efforts, de par la rigueur même des mesures policières qui font de la Sibérie un camp où il faut un mot d'ordre pour librement circuler ? N'est-il pas trahi par son aspect même, reconnaissable entre tous ?... Où trouvera-t-il le traîneau et les chevaux qui le feront fuir ?... Qui lui donnera le passeport dont il aura besoin ? Aura-t-il l'imprudente audace — s'il possède un peu d'argent — de s'adresser aux maisons de poste ?... Du premier coup, il serait repris. Et en supposant même qu'il échappe une première fois, le danger se renouvellera tous les jours... Il le sait... Il sait qu'aux relais, sur un registre spécial, soigneusement tenu, sont indiqués avec la plus scrupuleuse exactitude le nombre des chevaux dont dispose la station, les heures de départ et de rentrée de chacun d'eux... Il sait que sur un registre à double souche on inscrit : un numéro d'ordre, le nom et la profession du voyageur, relevés sur un passeport qui doit 'être visé fréquemment, l'heure de son départ, le nombre de chevaux qu'on lui donne, le prix payé, et même le nom du yemchtchik qui le conduit. Ce cocher, ainsi que le voyageur, reçoit de ce document une copie détachée de la souche qu'il doit remettre au chef de la station suivante... C'est pour le fisc un contrôle et pour la police le moyen de surveiller les voyageurs et les cochers. Seule, la fuite à pied offre une chance, à travers les plus affreuses angoisses... Et voilà pourquoi les déportés se suicident... La meilleure et la plus sûre des évasions, c'est la mort !...
Réduit à ses seuls moyens, le condamné est impuissant.
S'il trouve un complice au dehors, parmi les colons libres, si quelque ami lointain ne l'oublie pas, veille sur lui, et prépare sa fuite, celle-ci devient possible...
Saint-CaLc n'ignorait rien de tout cela...
Mais des amis lointains, il ne s'en connaissait plus, depuis longtemps... En France, jadis il n'avait laissé personne qui lui fut attaché... En Russie, tout lui était ennemi...
Et malgré cela, il songeait à fuir, non pour lui, mais pour ses enfants...
Narym, où se trouvait la colonie pénitentiaire, profilait ses isbas misérables sur une pente douce au bas de
laquelle coulait l'Obi. En haut de la pente était bâtie la prison, entourée de palissades. Un bataillon de cosaques y tenait garnison, infanterie chargée du service de surveillance, avec un peloton de cosaques à cheval. Les déportés sans famille étaient cantonnés dans de vastes casernes dont une partie était occupée par les cosaques. Les autres habitaient dans des cahutes en bois. Chaque officier ou employé avait sa maison particulière, petite, mais propre.
La cabane de Saint-Cast était très étroite, assez large à peine pour le loger avec ses deux enfants. Un tiers de la pièce était pris par le poêle, indispensable dans un climat aussi rigoureux. Porte et fenêtre fermaient mal, laissaient entrer vent et neige, mais le déporté y remédia tout de suite. Ce fut sa première besogne. Elle était située un peu à l'écart des autres constructions, sur la déclivité de la colline et tout près du cimetière.
En attendant les premiers beaux jours, pendant lesquels on emploierait Saint-Cast à cultiver un lot de terres labourables, en plus du jardin qui lui était attribué en particulier, et comme toute besogne était suspendue dans les champs pour de longs mois encore, les déportés étaient occupés à des travaux d'aménagement dans le village, à l'hôpital et à la prison : bêtes de trait ou de somme pour le transport des matériaux. Saint-Cast utilisait ses rares heures de liberté à parcourir les isbas de Narym, pénétrant chez les habitants, colons russes, déportés, ou indigènes. Et partout il donnait des conseils, instruisait les enfants, faisait souvent office de médecin, tranchait les différends, s'attirait la sympathie et le respect.
D'autres travaux furent indiqués. Saint-Cast fut employé à concasser l'albâtre dans le hangar construit sur la berge de la rivière, ou bien, après les tempêtes si fréquentes et si redoutables, il fallait déblayer la neige autour des cabanes.
Tous les soirs, à la lumière de la lampe à pétrole achetée à un colporteur juif, Saint-Cast complétait l'instruction de ses enfants. C'était les heures bien douces et reposantes, les heures où il oubliait, en réchauffant son cœur endolori au sourire du Mile et de la Tine.
Il y avait trois mois que, boulevard Pèreire, Lauvoyer avait dit à Ludovic :
« Je n'ai rien abandonné au hasard. Dans cinq jours je serai à Saint-Pétersbourg. J'irai en Sibérie... Quand tu me reverras, le forçat Saint-Cast sera mort avec ses deux enfants. »
Le lendemain, en effet, il était parti. C'était un homme adroit et prévoyant. Il savait que le voyage aventureux qu'il allait tenter dans la steppe aurait été arrêté à chaque pas s'il ne s'était pas muni d'un passeport. Il l'obtint aisé-
ment pour lui et un domestique l'accompagnant. Le but avoué de son voyage, et il désira que ce fût mentionné au passeport, était l'étude qu'il voulait faire du système pénitentiaire de la Sibérie. Il espérait ainsi pouvoir, plus aisément, se rapprocher des forçats, dans le cas où Saint-Cast eût encore été interné, après ses dix années de déportation.
Le problème le plus difficile à résoudre était, pour lui, de savoir où se "trouvait le malheureux. N'était-il pas mort ? Et alors qu'étaient devenus les deux enfants ?
La solution du problème le retint pendant deux semaines à Saint-Pétersbourg.
Comme il ne ménageait pas l'argent, il finit par obtenir le renseignement qu'il souhaitait. Saint-Cast était aux mines de Nertchinsk !... Lauvoyer fit la grimace... On était en plein hiver. C'était un terrible voyage à entreprendre, mais sans doute qu'il avait de graves et mystérieux motifs pour ne pas reculer, car il allait partir, quand un renseignement, communiqué à la dernière minute, lui fit modifier son itinéraire... On lui apprit, dans les bureaux du chef de la chancellerie du ministère de l'Intérieur, que Saint-Cast avait été transféré à Narym.
Un coup d'œil sur la carte le mit au courant...
Il vit Narym, petit point noir au milieu des immenses solitudes de la steppe tartare, sur la frontière du pays des Ostiaks, et du gouvernement d'Irkoutsk.
— Toujours quelques milliers de kilomètres de moins, pensa-t-il...
Le chemin de fer Transsibérien pouvait le déposer à Tomsk, qui se raccordait à la grande ligne par un embranchement. De Tomsk, en traîneau, il gagnerait Narym, ce qui lui prendrait sans doute un mois à travers la neige.
Il n'hésita pas plus longtemps.
Le soir, les vastes et confortables wagons de première classe du train partant de Saint-Pétersbourg emportaient un gros voyageur emmitouflé dans d'innombrables fourrures.
A Moscou, il rejoindrait le Transsibérien.
De Moscou à Tomsk, il faut compter six jours, par l'express, car si les wagons sont confortables, le train, qui part deux fois par semaine, ne marche pas à plus de trente et une verstes à l'heure...
Lauvoyer utilisa les longues, interminables heures d'un voyage fastidieux et monotone à combiner le plan qu'il allait mettre à exécution. Il savait assez de russe pour converser sans gêne et n'avait pas eu besoin de s'embarrasser d'un interprète. A Tomsk seulement il aurait à prendre des gens du pays pour le guider, mais déjà il était
résolu, s'il le fallait à se passer des relais de poste et à voyager avec ses propres ressources, ce qui lui laissait plus de liberté. Il avait obtenu l'autorisation de garder ses armes ; il emportait une excellente carabine Winchester et un revolver. A .Tomsk, en faisant viser son passeport, à la descente du chemin de fer, il obtiendrait aisément un permis de séjour pour le gouvernement de Tobolsk, sans être obligé de remonter jusqu'à cette dernière ville.
Ce fut en février qu'il débarqua à Taïga, ville dont la création, sur l'emplacement déboisé de la forêt vierge, ne remonte qu'à quelques années, qui compte présentement des milliers d'habitants et qui fut, dans les premiers temps, le repaire de tout ce que la Sibérie occidentale recelait de plus redoutables parmi ses bandits les plus dangereux. L'embranchement de Taïga à Tomsk n'a que soixante-cinq kilomètres, mais les trains sibériens sont fantaisistes et Lauvoyer mit une nuit entière à franchir cette courte distance.
Le matin, à l'aube, il mettait le pied dans une gare minuscule, située à quatre verstes de la ville. Des cochers, sur le siège de leurs traîneaux, criaient à tue-tête, invitant Les voyageurs...
Quelques minutes après, Lauvoyer glissait sans bruit vers la rivière de la Tome, qui s'étalait largement sous une croûte de neige.
Le cocher s'arrête en haut d'une rampe escarpée, contre laquelle s'appuie la rue Millionnaya. Il y a là une auberge d'apparence assez convenable. Une chambre reste libre. On la donne à Lauvoyer. Pas de lit. Des couvertures sur un large canapé, Lauvoyer s'y étale avec volupté et s'endort... dans une atmosphère si étouffante que la respiration y est pénible...
Dès le lendemain, il s'occupe des préparatifs de son voyage.
Jusqu'ici tout a marché sans encombre. Il n'a eu qu'à se laisser véhiculer par le Transsibérien. A présent, les difficultés commencent. Mais le gros homme, nous l'avons dit, a eu le temps de réfléchir et de combiner. Puis, la ceinture de cuir qui s'enroule autour de son ventre imposant est pleine d'or. Dans son portefeuille, il y a des lettres de crédit sur les principales banques, et il a bourré sa sacoche de roubles, de kopecks, de pièces de cinq, de dix, de vingt, pour parer à toute éventualité, pour distribuer aisément les pourboires.
Enfin, il est résolu et son cœur est impitoyable.
Il sait qu'il a fait ce long trajet pour accomplir un triple crime.
Mais il sait aussi qu'il ne peut agir seul : il -lui faut un
complice... Il lui faut apporter la plus grande prudence dans le uhuiA ae l'homme. Le suc'400 eJl dépend.
A Tomsk, comme on toute la Sibérie, ce ne sont point les bandits qui manquent.
Le lendemain de son arrivée, en se promenant par les rues de la ville, aux alentours des débits de boisson, sur les bords de la Tome, parmi les chantiers, dans les ruelles infectes et puantes où grouille toute une population dans la saleté, le fumier, la misère, Lauvoyer ne fut pas sans remarquer certaines figures aux yeux cruels, aux mâchoires saillantes, qui se retournèrent longuement sur lui, tant qu'on put le voir, avec une sorte d'appétit de meurtre.
— Voilà ce qu'il me faudrait 1 murmura-t-il...
Or, Lauvoyer, on le sait, en fait de misérables, s'y connaissait
Lauvoyer tentait le crime... Lauvoyer suait le richard ! Si tant est qu'on puisse employer une pareille expression dans un pays où le thermomètre, au moment où il déambulait parmi les glaçons de la rivière, marquait 30 degrés au-dessous de zéro. Sa première précaution — car il avait grand soin de sa grosse personne — avait été de s'entourer moelleusement de vêtements dans lesquels il allait impunément braver le voyage périlleux. Il avait enfilé trois paires de bas de laine et, par-dessus, une quatrième paire de bas en feutre ; le tout, dans de grosses bottes fourrées. Il avait endossé une chemise de peau de renne. Par dessus, un vêtement de laine souple. Deux fourrures : la première, avec le poil en dedans ; la seconde, avec le poil en dehors. Une pelisse pour le traîneau le garantirait contre les vents qui coupent la figure et gèlent les membres, contre les terribles chasse-neige qui glacent, bouleversent et sèment l'épouvante. Enfin, un bonnet de fourrure s'enfonçait sur son front et sur ses oreilles. Pour le traîneau, encore, il avait joint un bachelik en poil de chameau dont le capuchon pouvait être rabattu tout autour de la tête, chaudement, pendant que la pèlerine le serrait autour du cou et protégeait les épaules.
• — Qui peut prendre soin de moi, si ce n'est le fils de ma mère !
Son bon revolver ne le quittait pas, et il avait des balles de rechange, dans l'étui.
Lorsqu'il rentra dans son auberge, après avoir tenté ce premier voyage d'exploration dans les bas-fonds hideux de ces enfers sibériens, il eut la joie — mon Dieu ! oui, nous le disons comme cela est — de remarquer qu'il était suivi de loin par un des plus hideux parmi les êtres de la réprobation qu'il avait coudoyés au bord de la Tome.
C'était un gaillard vêtu d'une peau de mouton, la laine
en dedans, coiffé d'un bonnet de fourrure pelée, également ~* de peau de mouton...
Lauvoyer l'avait frôlé, tout a vhoure, ivre de vodka.
La démarche du bandit était alourdie et singulière. On pouvait l'attribuer aussi bien à l'ivresse qui avait eu raison de ce colosse qu'à la fatigue ancienne des fers du bagne qu'il avait dû porter longtemps à la jambe. Une chemise de grosse toile bâillait sur sa poitrine velue, insensible au froid mortel... Il portait une culotte de grosse toile qui s'engouffrait dans des morceaux de drap enroulant ses jambes jusqu'au genou. Et, pour chaussures, il portait des sandales en lanières d'écorce de tilleul sauvage, comme les Ostiaks.
L'homme suivit Lauvoyer et ne le quitta que lorsqu'il eut disparu. Mais Lauvoyer put l'apercevoir à plusieurs reprises, pendant la journée, rôdant autour de l'auberge.
A la nuit, l'homme revint encore... Il flairait un crime à commettre, celui-là aussi, et une bonne aubaine... que lui livrerait l'imprudence du voyageur...
Vers dix heures du scj, en dépit de toutes les recommandations qu'on lui fit, Lauvoyer voulut sortir. Les rues de Tomsk n'étaient pas sûres. Avec les ténèbres commençait le règne des rôdeurs. La ville est mal éclairée, on pouvait même dire pas du tout... Malgré les gardiens armés qui veillent, on ramassait des cadavres tous les matins...
— Barine, vous avez tort... disait l'hôtelier... Ne sortez pas seul !
Lauvoyer répliqua :
— Je n'ai pas peur, et je suis bien armé !
La rue était déserte. Tomsk, animée et grouillante pendant le jour, semblait morte. La neige était tombée dans la soirée et n'avait pas encore eu le temps de geler, sur la croûte ancienne de l'autre neige. On y enfonçait jusqu'à mi-jambe. Puis, le ciel s'était déblayé, était redevenu très pur et la lune brillait, éclairant les longues rues sillonnées de fils électriques qui relient les uns aux autres d'autres fils perpendiculaires retenus au moyen d'anneaux en porcelaine... Les fils cuivrés du téléphone pendent si bas qu'on les toucherait avec la main... Lauvoyer longe de hautes maisons de briques rouges, passe devant la cathédrale, toute blanche et dont le dôme bleu se perd, imprécis, dans le bleu du ciel, puis devant le théâtre, qui est près de là... devant le Grand-Hôtel qui sépare l'un de l'autre... De temps en temps, Lauvoyer a écouté... mais malgré la finesse de son oreille, dont il est si fier, il n'entend aucun pas suspect... La neige, molle et douce, ne peut craquer sous les bottes ou sous les sandales... Alors, il se retourne brusquement, au moment où il va quitter la place du
théâtre pour se jeter dans des rues étroites qui le conduiront vers la rivière...
Il a eu le temps de voir une ombre, aussitôt disparue, aussitôt effacée...
Il soupire, satisfait :
— C'est mon homme...
Il ne s'arrête pas. Il semble s'offrir volontairement, à l'autre, comme une proie facile. Les rues se resserrent, deviennent ruelles, les maisons s'espacent, les terrains vagues commencent, la nuit devient sinistre... la lune se voile... La vie ne se manifeste plus que par des cris, des hurlements, qui partent d'auberges où l'ivresse est au comble et derrière les fenêtres desquelles on devine de la lumière. Le froid est insoutenable.
L'homme, maintenant, ne dissimule même plus sa marche. Lentement, il se rapproche.
Bientôt, ce sont des baraquements où grouillent, dans la misère, des familles d'émigrants russes, puis des chantiers de construction, puis la solitude complète... si ce n'est, de loin en loin, quelques tas de bois auprès desquels veille un gardien de nuit, en agitant, de temps à autre, ses castagnettes. Des chiens hurlent.
L'homme, par derrière, a pressé le pas, l'endroit lui paraît propice...
Lauvoyer, au contraire, a ralenti la marche... Il sent que l'heure est venue...
Et tout à coup, quelque chose comme une trombe s'effondre sur lui, silencieusement. Mais il est prêt... Le gros homme a fait un bon de côté, léger comme un de ces écureuils gris qui voltigent, pareils à des oiseaux, dans les sapins de la forêt voisine. Il a esquivé l'assaut. Le bandit a trébuché dans la neige et, avant qu'il ait eu le temps de se retourner, deux étaux le serrent à la gorge. Ce sont deux colosses d'égale force. Ils luttent... Autour d'eux, le silence, le désert... La Tome roule, invisible, sous ses amas de glace... Devant eux, à quelques centaines de verstes, une ligne, plus sombre, indique quelques isbas qu'on dirait abandonnées... Les deux hommes se roulent dans la neige, et peut-être que Lauvoyer, gêné par ses fourrures, n'aurait pas eu le dessus, s'il n'avait saisi son revolver.
Quand le bandit sentit le froid de l'acier sur son front, il ne bougea plus.
Un souffle rauque de bête sortait de sa poitrine déchirée...
— Relève-toi, et pas un geste, où je te fais sauter la tête...
L'homme obéit. Il est dompté.
— Comment t'appelles-tu ?
— Gog...
— Que fais-tu ?
— Rien...
— Tu me guettais deouis ce matin pour m'assassiner ?
— Oui.
— Et en me voyant si confiant, me livrant à toi, tu n'as pas compris que je t'avais deviné ?
— Non.
— Brute !... Relève la tête... tourne-la, pour que je te voie mieux.
L'homme tourna le visage qu'éclaira un pâle rayon de la lune. C'était un visage sinistre, au front couturé de cicatrices...
— Ah ! ah ! tu es un forçat évadé, je parie ?
« Et tu as essayé de faire disparaître le mot voleur inscrit au fer rouge sur ton front...
— Oui. Il y avait : Y or... J'ai brûlé cela avec du vitriol...
— Veux-tu être à moi, Gog, pour une besogne qui te fera riche ?
— Oui. Tu épargnes ma vie... Je t'appartiens... Moitié d'avance, moitié après ! dit-il cynique.
— Conduis-moi quelque part où nous pourrons causer.
— Viens... Rengaine ton revolver... Tu n'as plus rien à craindre... Je te protégerai, au besoin.
Ce qui put se dire entre les deux misérables, si bien faits pour s'entendre, nous n'avons pas besoin de le conter. Les faits qui vont suivre l'expliqueront eux-mêmes. Gog se chargea d'acheter toutes les provisions nécessaires, une troïka, et fixa l'heure du départ pour le surlendemain... Il entrait dans le plan de Lauvoyer de ne point se servir des cochers officiels des relais. Gog prétendait connaître suffisamment le pays pour ne point se perdre jusqu'aux environs de Narym. En outre, les cochers des relais ne se fussent pas prêtés à son projet criminel, ou bien ils eussent rendu compte du crime commis. Autant d'yeux vigilants et honnêtes, autant d'obstacles, autant de dangers. Il préférait courir celui de confier sa vie au bandit ramassé à Tomsk. Puis, il veillerait. Ils avaient conclu le marché à cinq cents roubles dont la moitié avait été versée, mais dont Gog ne devrait toucher le reste qu'au retour du voyage, si Lauvoyer était vivant. Gog avait-il intérêt à ce que Lauvoyer vécût ?
Le matin du départ, alors que les trois robustes chevaux sibériens, difficilement maintenus par Gog sur le siège, piaffaient en faisant tinter leurs sonnailles, Lauvoyer ouvrit sa fenêtre et jeta un regard du haut de la Millionnaya, sur l'immense paysage qui se déroulait au pied de la ville jusqu'au plus lointain horizon. Un vent glacial soufflait. Il tombait quelques rares flocons. Les nuages se bouscouîaient. Tout près, on devinait, aux chantiers de
bois inondés sur les deux bords, la, ligne blanche, insaisissable de la rivière, imprécise dans ses limites, et qui semblait faire corps avec la neige... Barrant l'horizon, une forêt noire dont les sommets étaient saupoudrés de neige, dont les retraites étaient vierges, la forêt redoutable, qui tente souvent les forçats, par son apparente et trompeuse sécurité, qui les attire, les retient, et les ensevelit.
La route de poste longe, presque toujours sans y pénétrer, la taïga monotone et funèbre.
C'était de ce côté-là, vers les déserts mystérieux, que Lauvoyer allait s'enfoncer.
Par là qu'était Saint-Cast, et qu'étaient aussi le Mile et la Tine...
Il contempla ce spectacle pendant quelques secondes, resta rêveur...
Un nom, prononcé très bas, tomba des lèvres du misérable, un nom très doux, qui appelait une vision de jeunesse, de beauté, de virginale candeur... "mais de tristesse aussi... un nom qui aurait dû s'éteindre au contact de pareilles lèvres :
— Zizi ! !...
îl referma la fenêtre et descendit.
Cinq minutes après, à fond de train, les rênes dans les mains de Gog, habillé de neuf, la troïka dévalait par les rues de Tomsk, et s'élançait vers la solitude sauvage...
A Narym, Saint-Cast sentait s'affaiblir ses forces et redoutait une fin prochaine. Il se retenait à la vie de tout son désespoir et ne vivait plus qu'avec une seule pensée :
Fuir ! Gagner la France !
Il lui semblait que le Mile et la Tine, une fois là-bas, dans le pays natal, et quel que fût leur abandon, seraient sauvés. Tandis qu'en ce désert, les pauvres petits !...
Alors, il avait résolu de tenter de s'évader à tout prix...
Malgré le froid, malgré l'hiver... car la mauvaise saison ne prend fin qu'en mai... Et encore, à cette époque, le soleil qui fait fondre les neiges amène partout des fondrières, transforme les forêts en marécages, et la plaine en un lac immense... Les fatigues ne sont pas moins grandes, si les périls sont un peu moins nombreux. Mais Saint-Cast avait peur d'attendre jusque-là.
Et, s'entourant de prudence, au fond de sa cabane, n'ayant confié son secret qu'au Mile et à la Tine, il se préparait.
Dans un sac en peau d'écureuil, il avait placé ses économies, les quelques roubles amassés péniblement depuis tant d'années. Aux mines d'or de Nertchinsk, il aurait pu voler des pépites, comme tant d'autres, mais il était honnête. Il s'était contenté de son maigre salaire pendant
qu'autour de lui se faisait un commerce de vente d'or en contrebande aux marchands russes, sibériens, polonais et juifs. Il était arrivé au bagne sans tare, il en partirait sans reproche.
L'important, pour une évasion, était de se constituer toute une réserve de vivres. Depuis longtemps, il y tâchait.
Il fallait également, au risque d'être bientôt livrés par des ostiaks indigènes ou des paysans, changer l'uniforme du bagne trop facilement reconnaissable : gros drap gris marqué d'un as de carreau en noir dans le dos.
Quant à la langue, il parlait le russe comme le français et le Mile et la ïine s'exprimaient facilement dans les deux langues.
Donc, achetant des provisions lentement, kopek par kopek il réunit tout ce qu'il put... du maïs, des morceaux de sel, des morceaux de lait de jument glacé, trois gourdes pleines d'eau-de-vie... le quart de vodka coûte cinq kopeks... du fromage de brebis, dur et piquant... du poisson gelé... des langues de rennes fumées, achetées à des indigènes, du pain de maïs, des concombres salés... des marmites...
Il divisa le tout dans trois sacs, avec des bretelles, il porterait le plus lourd ; la Tine, celui qui venait ensuite ; le Mile, qui était moins fort, porterait le plus léger. Car Saint-Cast prévoyait tout, même une catastrophe, même la séparation !...
Depuis longtemps, il avait fabriqué lui-même trois couteaux-poignards qu'il tenait en réserve, cachés dans une poutre creuse de son isba. Il avait fallu, aussi, se précautionner de briquets et d'amadou... Il y avait pensé. Chacun d'eux emporterait de quoi allumer du feu. Il avait fabriqué lui-même de l'amadou avec des bandes de toile en fil qu'il avait fait brûler lentement en les étouffant au fur et à mesure avec un autre morceau de toile. Cela produisait une espèce de charbon extrêmement inflammable. Le silex faisait jaillir dessus l'étincelle et cela flambait. Il avait ainsi entassé de l'amadou dans trois boîtes, et chacun d'eux devait emporter la sienne. Tout ce qu'il possédait et tout ce qu'il avait réuni avait été ainsi divisé en trois parts, une part pour lui, une part pour la Time, une part pour le Mile. Il garda pour lui le sac en peau d'écureuil, mais il partagea presque tout son contenu dans deux ceintures de cuir, fabriauées par lui, comme le reste, et que les deux enfants devaient porter autour des reins.
Quant aux vêtements, des chemises, des sandales en peau de mouton, liées avec des lanières de bouleau, voilà pour lui, avec une touloupe presque toute neuve et un bonnet de fourrure'. Les enfants, chaudement vêtus, n'auraient besoin de rien.
Dans ces préparatifs si simples, qui n'eussent pas pris plus d'une journée dans une ville, il fallut à Saint-Cast de longs mois. Il y consacra toute sa pensée et toute sa vie depuis son départ de Nertchinsk et son arrivée à Narym.
Maintenant, il était prêt.
Il n'attendait plus que l'occasion... L'été, par les champs immenses de maïs et de sarrazin, hauts de deux mètres, et qui s'étalaient au loin comme un océan de verdure et de fleurs, il aurait pu s'évader même tn plein jour...
L'été ? Aurait-il, le pauvre homme épuisé, la force de vivre jusque-là ?
Depuis quelques jours, le temps était devenu menaçant. Les forçats, habitués à tous les pronostics, prévoyaient la terrible tempête pendant laquelle les hommes et les animaux semblent disparaître, s'enterrent, fuyant le bouleversement de la nature... Saint-Cast ne s'y trompait pas plus que les autres...
Fuir pendant la tempête, c'eut été courir à la mort.
Pourtant, le Mile disait tout bas, bien bas, un soir :
— Quand tu voudras, père, nous n'avons pas peur !
Le Mile... Douze ans, frêle comme une fille, très brun, avec des yeux noirs, des yeux tranquilles d'enfant sérieux qui connaît toutes les douleurs... et d'enfant brave aussi, qui a connu déjà bien des fatigues et bien des dangers...
La Tine caressait les cheveux blancs de Saint-Cast de ses deux mains mignonnes :
— Mile a raison, quand tu voudras, père, nous sommes résolus...
La Tine... quinze ans... Elle en paraissait dix-huit... La voix était grave... les yeux étaient bruns, de ce brun clair qui a le don de s'assombrir, aux émotions, et de devenir presque noir... des yeux étonnés et craintifs, pleins de tendresses, de beaux yeux larges et profonds, miroirs d'une âme vaillante et douce... Encore un peu maigre, parce qu'elle avait grandi vite, elle avait pourtant les épaules larges et sa taille était souple, ondulant librement, sans corset, sur des hanches de jeune déesse. C'était un contraste délicieux que ce corps de jeune fille, avec ces yeux et cette âme d'enfant. Aussi belle que Zizi, certes, mais non plus. Autant de séductions que Zizi, mais non les mêmes. Passionnée, elle le serait sans doute autant que Zizi, mais si toutes les deux devaient souffrir, il y en avait une des deux qui garderait pour elle sa souffrance avec orgueil, tout au fond... c'était la Tine... Il y en avait une des deux qui était toute de fièvre et d'exaltation... et d'emportement... C'était Zizi... Et l'autre toute d'humilité, de timidité, de crainte, dans le silence de son cœur... c'était la Tine... Perle noite et perle blanche, toutes deux précieuses, joyaux inestimables et rares...
Tel était le Mile et telle était la Tine...
Saint-Cast leur sourit, hocha la tête et, avant de leur répondre, ouvrit la porte de l'isba et consulta le ciel...
La nuit était obscure... le ciel bas et lourd... le froid extrêmement vif. 11 n'y avait aucun souffle de vent, et rien ne décelait le chasse-neige que tout le monde redoutait... Mais c'était ce calme qui ne trompait personne.
Au loin, dans l'immensité, toute blanche, on entendait des aboiements brefs.
C'étaient des loups affamés qui rôdaient, en chasse.
Saint-Cast referma la porte et se rapprocha des deux enfants :
— Un peu de patience, irws gentils petits...
— Nous attendrons longtemps, père ?
— Un jour, deux jours, trois jours au plus... Ensuite, je vous confierai à la solitude et nous essayerons de gagner ensemble une terre de liberté.
Il y avait deux heures juste que Lauvoyer et Gog, au grand galop des trois chevaux de la troïka, avaient quitté Tomsk, lorsque le transsibérien siffla en arrivant en gare de Taïga... Par hasard, le train correspondant avec Tomsk était prêt à partir et les voyageurs descendus des wagons de la grande ligne et qui n'avaient point à s'arrêter au village, remontèrent précipitamment... Par hasard encore, le train de Tomsk voulut bien, ce jour-là, marcher un peu plus vite que d'habitude et il stoppa dans la petite station de Tomak, ayant gagné quelques heures sur son trajet...
Parmi les voyageurs descendus à Taïga et remontés aussitôt, deux étrangers, faciles à reconnaître à leur attitude comme à leur visage...
Ils n'avaient pas prononcé une parole.
A Tomsk, ils exhibèrent les passeports qui leur furent demandés et qui étaient en règle sans doute, car il ne leur fut adressé aucune observation.
Ainsi que Lauvoyer, quatre jours auparavant, ils montèrent en traîneau et s'arrêtèrent, à la volonté du cocher, devant la chinka de la Millionnaya.
— Autant ici qu'en face ! murmura l'un d'eux, le plus petit, avec l'accent gascon très prononcé.
— D'autant plus, vieux, que nous ne moisirons pas à l'auberge. J'aime mieux le grand air.
Le plus petit ajouta, en frissonnant sous ses fourrures et les (fouvertures qui faisaient de lui une sorte d-énorme paquet ambulant, roulant et trébuchant :
— Chien de temps !
— Tu préfères la paisible villa de Diane, sous le ciel pur et léger du Pausilippe ?...
Le petit haussa les épaules et gronda, non sans une nuance de tristesse :
— Pauvre Nestor, qui nous a sauvé la vie !... Il est maintenant, lui, dans le paradis des singes, au milieu de tout ce qu'il aime, le gourmand... au milieu de tous les fruits du soleil et de la chaleur, les pastèques, les oranges, les citrons, les grenades, les ananas, les noix de cocos, les dattes, toutes bonnes choses parfumées que le soleil a faites pour les singes, comme pour les hommes, pendant que nous autres nous crevons de froid dans ce damné pays... Pauvre et bienheureux Nestor !
On a reconnu Georges et Rouscouban.
Partis de Naples après avoir réussi et dépister la Mala Vita, ils avaient gagné Rome, Milan, le Tyrol, l'Autriche, s'étaient arrêtés à Saint-Pétersbourg pour y prendre les passeports nécessaires, les renseignements sur Saint- Cast.
Et là, au cabinet de la chancellerie, ils eurent une première angoisse.
A quelques jours d'intervalle, c'était la seconde fois qu'on demandait, aux bureaux, des détails sur le nommé Saint-Cast, Français envoyé dix ans auparavant aux mines mortelles du bagne de Nertchinsk... depuis, transféré à Narym...
Leur cœur se serra. «
Pourtant, ils ne témoignèrent aucun étonnement.
Mais quand ils furent sortis, Georges dit à Rouscouban :
— Ce ne peut être que lui... Ludovic ! mon frère ! !
— A moins que...
— Achève !
— A moins qu'il n'ait confié cette mission de sang et de meurtre à celui qui ne recule devant aucun crime... à Lauvoyer !... qui parle le russe comme un moscovite !...
Et le petit homme se frottait les mains...
— Je voudrais ne pas me tromper... Il y a longtemps que nous ne nous sommes pas embrassés, Lauvoyer et moi !... Sur le quai de Boulogne, certaine nuit, en face de Sèvres, il a estourbi, d'un coup de poing derrière la nuque, un ivrogne de ma connaissance... lequel, peu après, lui volait la valise aux diamants de maman Gérard... Nous sommes manche à manche... Je lui offrirais volontiers la belle !...
— Eh bien, tu vas être servi, vieux... L'occasion s'en offrira bientôt, à coup sûr !
A l'hôtel de la Milionnaya, le renseignement qu'ils obtinrent sans difficulté ne leur laissa aucun doute...
— Oui, barines, un voyageur français... gros... très large d'épaules, et très riche, car il porte des bagues en or à tous ses doigts, et aussi une chaîne de montre en or, et
des boutons de chemise et de manchettes en or... Du reste, nous sommes obligés d'inscrire sur nos registres les noms des voyageurs, d'après les passeports... Il s'appelle Lauvoyer...
Georges et Rouscouban échangèrent un regard.
Georges demanda :
— Il voyageait seul ?
— Oui... il est arrivé seul... mais...
— Mais ?
— Ecoutez, barines, si vous portez intérêt tous deux à ce voyageur, tant pis, parce que je crois que vous ne le reverrez plus. Il a pris à son service un des bandits les plus dangereux de la viîle, Gog, un ancien forçat qui a fait son temps... Gog le volera et le tuera...
— Les loups ne se mangent pas ! murmura Rouscouban à l'oreille de Georges.
L'aubergiste entendit et répliqua en souriant :
— Dans votre pays, peut-être, barines ; en Russie, les loups se dévorent entre eux, à belles dents.
— Lauvoyer est-il parti depuis longtemps ?
— Ce matin...
« — De telle sorte que si nous voulions le rejoindre ?
— Il n'a que deux ou trois heures d'avance sur vous.
— Ce qui n'est rien... avec de bons chevaux...
— Il vous faudra le temps de les choisir; de les acheter, de les harnacher, d'acheter un traîneau, de trouver un guide... à moins que vous ne préfériez vous servir des relais de poste...
— Que nous conseilles-tu ?
— Les relais ! Mais à une condition... Savez-vous où vous allez ?... et où va votre homme ?
— Le but de son voyage, le nôtre, c'est Narym...
— Ah ! ah ï il y a bien des forçats évadés, bien des bandits sur le chemin... La route n'est pas sûre. Voyagez de relais en relais, barines, vous vous en trouverez bien. Et tout de suite vous gagnerez du temps... Une troïka, ça se trouve comme on veut... Des chevaux, c'est plus difficile.
— Et nous pourrions partir tout de suite ? dit Georges qui s'énervait.
— Oh ! oh ! comme vous y allez ! Vous n'êtes pas en France !... Vous allez voyager en plein désert. Vous traverserez des villages misérables où vous ne trouverez' point de provisions... Il faut tout emporter... Je vais envoyer à la maison de poste retenir des chevaux... Prenez patience... Voici du thé, des gâteaux, restaurez-vous ! En Russie, il faut de la philosophie, barine, dit l'aubergiste en riant... Et, en Sibérie, il faut être un saint !...
Ils l'apprirent à leurs dépens. Ils ne revirent l'aubergiste que vers midi...
— Il y aura des chevaux à trois heures... D'ici là, vous aurez le temps d'acheter des vivres...
Rouscoubau, calculant :
— Mon bon ami Lauvoyer aura sept ou huit heures d'avance sur nous... C'est peut et beaucoup... Beaucoup, s'il fait le voyage sans accidents... peu, s'il y a des anicroches...
— Et si, de notre côté, nous faisons le trajet sans aventures...
— Oh ! dit l'aubergiste, les bagages seront solidement arrimés... rien ne bougera, vous verrez, toutes les fois que vous verserez !...
— Hein ? fît le petit homme... On verse donc souvent ?...
— Tant qu'on peut ! C'est l'habitude... On s'y fait. Vous verrez, c'est très amusant...
— Merci 1... Ah ! une recommandation... Tâchez de nous découvrir un guide qui. à défaut de français, sache un peu d'allemand... Je ne suis pas très calé en langue russe... Il sera notre interprète.
— Ceci n'est pas impossible, barine... Nous avons beaucoup de Polonais qui parlent l'allemand.
— Bravo ! Je n'aime pas les Allemands, mais j'ai un faible pour les Polonais...
A trois heures, à la maison de poste, le traîneau était attelé et les formalités d'usage avaient été remplies. Une bâche de toile retenue par des cerceaux protégeait les voyageurs. Les bagages étaient empilés et l'on s'asseyait dessus. Plutôt, l'on se couchait.
L'ésaoule avait visé les passeports. L'yemehtchik était sur le siège, portant la plaque spéciale sur le bonnet et au bras gauche, l'emblème de ses fonctions. L'interprète Teki, bonne et naïve figure, au nez trognonnant, au sourire perpétuel, avait pris place au fond. Georges et Rouscouban s'installèrent, enveloppés de leurs pelisses fourrées, ramenèrent les couvertures jusqu'à la bouche, rabaissèrent le bonnet jusqu'aux yeux. De son fouet, au manche court, à longue et forte lanière, le cocher cingla les quatre chevaux. Un carillon endiablé se fit entendre. La téléga partait...
Georges consulta sa montre.
— Il est trois heures et demie !... Et voici la nuit qui tombe... Quatre jours et quatre nuits de voyage avant d'être à Narym... Pourvu que nous arrivions à temps !...
Un bruit étrange, de son côté, attira son attention... Il se pencha... et sourit.
C'était Rouscouban qui, déjà, ronflait...
Entre la troïka de Lauvoyer et la téléga de Georges, une lutte de vitesse commençait, course folle, à travers les
steppes couvertes de neige, les rivières débordées et gelées, dans les tristes et silencieuses forêts de pins, de mélèzes et de bouleaux, course vertigineuse. Debout sur son siège, le cocher sibérien criait et fouaillait à tour de bras.
Les grelots des chevaux servent à attirer de loin l'attention des maisons de poste, en annonçant l'arrivée d'une voiture. Au relai, les chevaux doivent être harnachés, prêts à atteler. Mais ceci n'existe guère que pour les courriers officiels et le service des dépêches qui ont même le droit de requérir les chevaux chez les paysans, s'il en manque au relai.
A Bogradschow, on attendit une heure... après quoi on repartit :
— Total : neuf ou dix heures d'avance pour Lauvoyer... Au train où nous allons i
— Dors ! fit Georges.
— Parbleu ! que veux-tu que je fasse de mieux?
La neige durcie brillait dans la steppe sous la clarté lunaire. Les arbres, figés, semblaient trempés dans la neige que la gelée avait plaquée le long des branches et des troncs. Pas de vent. Aucun bruit. Sur le dur tapis, le traîneau glissait comme dans des profondeurs ouatées. Pas de maisons. Point de villages. Les verstes succédaient aux verstes dans une lamentable uniformité. Parfois, quand la lune se cacha, et que la nuit devint plus noire, des trous rouges, de ci de là, ensanglantèrent de points brillants l'obscurité. Les trous rouges paraissaient se mouvoir et suivaient le traîneau, comme des lucioles attirées par un courant d'air. Et cela aussi était inquiétant et silencieux.
— Des loups ! fit le cocher.
Les chevaux les avaient sentis et s'énervaient. Ils avaient un galop désordonné. Puis, les points se dispersèrent, pâlirent, s'éloignèrent. Les loups s'étaient lassés de suivre.
L'aube grise apparut. Georges, lui aussi, avait fini par s'endormir. Ce fut l'arrêt brusque du traîneau qui l'éveilla. Rouscouban fumait sa pipe et le regardait avec tendresse.
Le cocher venait de s'apercevoir qu'il avait abandonné la route et, depuis deux kilomètres, glissait sur la neige, loin de la piste. Il revenait sur ses pas, en jurant.
— Total, une demi-heure de plus à l'actif de Lauvoyer... Ils avalèrent un déjeuner rapide, partagé avec Téki. Le
cocher fit honneur à une gourde pleine de vodka qu'en lui tendit. Piqué au vif par l'erreur commise, il excita l'attelage. On allait d'un train d'enfer. Il faisait jour quand ils descendirent pour se dégourdir les jambes, en attendant qu'on changeât les chevaux, au relai de Parabel... Georges fit un signe à Téki :
*-* Demande à l'ésaoule de venir... Je voudrais que tu lui adresses quelques questions.
Cinq minutes après, un gros homme à l'air épanoui, une longue barbe blonde flottant sur sa blouse fourrée, recevait Georges, Rouscouban et l'interprète dans une salle basse du relai où il y avait des tables et des bancs de bois, où régnait une température étouffante.
L'eau bouillait, avec un petit bruit doux dans le samovar. Du thé fut servi.
— Vous avez à me parler ? demanda le maître de poste. Georges fit expliquer par Téki. Il se renseignait sur Lau-
voyer. L'avait-on vu ? Depuis combien de temps ? Etait-il possible de le rejoindre ?
L'ésaoule caressa longuement sa barbe avant de répondre. Il examinait les voyageurs. Qu'était-ce ces hommes et que venaient-ils faire si loin de leur pays, en plein hiver sibérien ?
Mais Rouscouban était de décision prompte. Adroitement, il glissa un billet de dix roubles dans la main du maître et revint s'asseoir, avec un air de complète indifférence. Les dix roubles délièrent une langue qui, sans cela, serait restée muette. Le maître de poste se mit à rire :
— Un voyageur répondant au signalement que vous me donnez est arrivé hier au soir. Il a couché au relai. Il est reparti aujourd'hui, par ses propres moyens... mais un de ses chevaux boite... Il n'ira pas loin... Pour ne pas retarder les autres... il faudra le tuer...
— A quelle heure ce voyageur a-t-il quitté la maison de poste ?
L'ésaoule répondit, et Téki traduisit à Georges :
— Sept heures...
Georges et Rouscouban bondirent... Il était neuf heures... Plus que deux heures de retard !...
Un quart d'heure se passa.
Sur la blancheur immaculée de la steppe, filant droit vers la forêt de sapins qui barrait l'horizon d'un immense trait noir, quelque chose volait dans la neige, sans y toucher, pour ainsi dire... C'était la troïka de Georges dévorant l'espace... de Georges, debout derrière le cocher qui était debout lui-même... hurlant :
— Plus vite ! Fouaille ! !... Plus vite ! !... Je double ton salaire ! !...
Et le cocher, qui n'entendait pas un mot de français, comprenait quand même.
Aussi loin que l'on pouvait voir, on ne distinguait aucun attelage... Tout à coup, un point mouvant se dessina... Haletants, ils regardèrent, envahis par une émotion intense,,,
Etait-ce Lauvoyer ?... Reprenait-on de l'avance ?
On s'était trompé. Ce n'était qu'un Ostiak dans son traîneau attelé de deux rennes...
Vers midi, on n'avait rien découvert...
Ils laissèrent à leur droite le village d'indigènes appelé Tarosof... réunion de quelques misérables cabanes... Des chiens au museau pointu, au poil rude, aux yeux sanglants, poursuivirent longtemps le traîneau infernal, avec des aboiements de mort. Ensuite, ce fut, de nouveau, le silence du désert, la solitude absolue... Maintenant, la route de posté longeait la forêt vierge... Les chevaux, malgré le froid intense, étaient couverts d'écume... On eût dit que toute la neige qu'ils broyaient de leurs sabots impétueux rebondissait contre leurs flancs et s'y collait... Un nuage de vapeur sortait de leurs naseaux...
— ■ Plus vite ! PJus vite ! Je triple ton salaire ! !
A trois heures, on n'avait rien vu !... Au loin la neige, toujours le désert lamentable sur leur gauche... Et contre eux, à droite, l'interminable coulée de la forêt sans routes...
Tout à coup le cocher arrêta, se tourna vers Georges :
— Barine, au train dont je vais, nous aurions dû les rejoindre... et même les dépasser... Donc, puisque nous n'avons rien aperçu, c'est que nous les avons laissés derrière nous...
— Retournons !
— Impossible, barine, les chevaux n'en peuvent plus... D'ici à Taramiskaïa, le prochain relai, il ne reste que six verstes... C'est tout ce que je peux faire... Voyez ces pauvres bêtes !
Elles fléchissaient sur leurs fins jarrets. Les flancs battaient... Elles étaient à bout de souffle.
— Je te les achète !... Je te les paye le double, le triple de ce qu'elles valent...
Le cocher secoua la tête et grommela des mots tristes que Téki traduisit :
— Tu leur bourrerais le ventre de roubles d'or que ça ne leur rendrait pas des jambes...
Alors, cachant sa rage, Georges dut s'incliner. On gagna le relai au pas !...
La nuit était tout à fait venue, la nuit de la steppe, la nuit des ténèbres blanches. Au relai, il n'y avait plus de chevaux. Le service de la poste avait pris les trois disponibles. Il fallait se résigner. Taramiskaïa était un village d'Ostiaks. Des rennes et des chiens... on aurait pu en acheter... Il n'y avait pas un cheval à vendre...
— Combien de temps nous faut-il, avant de partir ?
Le chef de poste calcula. Et avec une indifférence absolue, calme et apathique :
— Six heures environ, petit père...
Cela les remettait à minuit. L'aubergiste de la Millonnaya l'avait bien dit : « En Russie, il faut être philosophe... et en Sibérie, un saint... »
— Est-il passé des voyageurs dans la journée ?
— Il n'est passé personne, mon petit père...
— La plaine est vaste. Rien ne serait plus facile à un traîneau que de filer hors de la vue du poste... pour regagner plus loin la piste de la grande route.
L'ésasoule secoua la tête.
— Non, petit père, ce que tu dis est impossible... Il y a des fondrières partout... Les chevaux s'enliseraient dans la neige... On ne trouverait pas un cocher pour consentir....
Georges tressaillit de joie. Si le cocher avait dit vrai, Lauvoyer était en arrière, et, poursuivant sa route, il serait obligé de passer par la maison de poste. Mais comment ne Tavaient-ils pas rencontré? Comment ne l'avaientils pas vu ?
Ils s'étendirent sur les bancs, dans la salle basse. Il y avait quelques personnes à l'isba. On leur prépara un repas sommaire. Ils y firent honneur. Ensuite, la fatigue fut la plus forte. Ils reposèrent un peu, côte à côte, sur la planche, dans les couvertures.
Combien dura ce sommeil ?... Deux ou trois heures ou quelques minutes? Ils furent réveillés en sursaut %par un concert d'aboiements féroces, de hurlements sauvages...
Tous les chiens de Taramiskaïa semblaient en fureur.
Le maître sortit. Les chiens se calmaient. Sur la blancheur du sol, éclairé par la lune, quelque chose glissait sans bruit, s'amincissant au fur et à mesure que cela s'éloignait, pour disparaître bientôt... une troïka attelée de deux chevaux... emportant deux voyageurs dans le désert...
Rouscouban, sorti avec le maître, rentra et vint dire tout bas à Georges :
— Il vient de passer... C'est lui, j'en suis sûr... Et résaoule de Parabel ne nous a pas trompés. La troïka a un cheval de moins... Ils ont dû se débarrasser de celui qui boitait...
Il était onze heures... A minuit, leur attelage attendait... Ils y sautent...
— Ventre à terre, cocher, et cinquante roubles si tu rejoins le traîneau qui est devant nous !
Téki a traduit. Le cocher a poussé un hurlement d'allégresse. Sa rude lanière enveloppe et cingle les reins des robustes bêtes. C'est un départ fou.
— Plus qu'une heure de retard ! murmure Rouscouban, satisfait... Je commence à croire que nous finirons par le
rattraper... J'ai hâte de tomber dans ses bras et de *serrer le cher vieux compagnon contre mon cœur...
Entre Taramiskaïa et Narym, il n'y avait plus qu'une seule station de poste... Cent kilomètres environ les séparaient de Saint-Cast, du Mile et de la Tine...
Cette fois la route traversait un coin de la grande forêt triste.
Depuis leur départ, ils n'avaient versé que trois fois, sans dommage pour personne...
Maintenant, penchés hors de la toile de bâche, le visage meurtri par le froid, ils essayaient de sonder, devant eux, les ténèbres blanches et de deviner l'approche de leur ennemi...
Pendant les premiers jours, Lauvoyer n'eut point de soupçons. Il se sentait, dans cette solitude si propice à tous les crimes, en une sécurité complète. Infatigable, doué d'un tempérament de fer, il pouvait, presque à volonté, s'abandonner au sommeil, pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, de même qu'il lui était possible de s'en priver durant le même temps, sans un moment de lassitude.
Il ne dormit pas.
D'abord, il voulait surveiller Gog. Mais il s'assura bientôt qu'il devait avoir en lui la plus entière confiance. Gog ne songeait qu'au gain qui lui était promis. Il s'était engagé à servir Lauvoyer pendant son expédition pour tout ce qu'on lui demanderait, même pour la besogne la plus basse et la plus répugnante.
Il était fidèle" à son contrat...
Il y eut peu de paroles échangées entre eux, Gog sur le siège, Lauvoyer derrière...
Lauvoyer, ne se doutant pas qu'il avait à ses trousses les deux implacbles adversaires de Ludovic, n'avait aucune raison pour voyager la nuit.
Lorsqu'il put coucher dans les relais où, parfois, se trouvait une auberge, il n'y manqua point, et ce fut ce qui permit à Georges de le rejoindre.
Un peu avant d'atteindre Parabel, un des trois chevaux boita... Gog examina les sabots... Rien... La bête avait une foulure du jarret droit... Elle était perdue.
— Fais-la marcher tant qu'elle pourra... Ensuite nous l'abattrons !...
S'il avait pu se douter qu'on le poursuivait, il eût sacrifié ce cheval sans tarder, Une heure après avoir quitté Parabel, il fallait se décider. Ils se trouvaient près du village indigène de Tarosof, habité par une centaine d'Ostiaks. Ce fut là qu'ils s'arrêtèrent. Les indigènes étaient campés dans des trous de neige au-dessus desquels
ils avaient tendu leurs tentes de peaux de rennes. Gog savait quelques mots d'osiiak, les indigènes savaient quelques mots de russe, on put s'entendre. Lauvoyer voulait acheter un cheval pour remplacer celui qu'il venait de perdre. Les sauvages refusèrent. Il leur fallait des ordres.
Et ils montrèrent la forêt proche en prononçant à plusieurs reprises le mot :
— Ostrog ! Ostrog !
Gog donna des explications.
L'Ostrog est un poste de dix à quinze cosaques établi dans un fortin en palissades sous le commandement d'un officier, et chargé de percevoir l'impôt en fourrures dû par les nomades du district.
Le commandant a, dans son rayon, une toute-puissance absolue : c'est lui qui permet, ou défend, le recrutement des chevaux ou des rennes. Il peut même autoriser ou empêcher, s'il leur convient, l'achat des vivres.
Lauvoyer se fit conduire à l'Ostrog, par la forêt.
L'officier refusa net, malgré sollicitations, et Lauvoyer ayant fait mine de glisser la main à sa poche pour offrir un pourboire, il fut mis à la porte...
Il s'en revenait à Tarosof, lorsque, tout à coup, sur la bordure de la TaïgLi de sapins au long de laquelle, ainsi que nous l'avons dix, passait la route de poste, il s'arrêta... - Au loin, un petit point noir arrivait, à une vitesse folle, grossissant à chaque seconde... une téléga, attelée de quatre chevaux...
A quel sentiment, à quel instinct Lauvoyer obéit-il ?
Il n'eut qu'à reculer de quelques pas dans les inextricables entrelacements des branches de sapins, pour être invisible, avec le nomade qui le guidait...
Il était invisible, dans les ombres de la forêt, faisant corps avec les arbres, mais si on ne pouvait le voir, lui voyait !
Et ce qu'il vit, lui arracha un cri de folie et de terreur...
La téléga passa comme la fcudre... Un homme debout derrière le cocher, hurlait :
— Plus vite ! Fouaille î Fouaille ! Je double ton salaire ! La vision disparut, enveloppée d'un nuage de neige... Et Lauvoyer, hébété, se demandait s'il avait bien vu ! S'il avait bien vu cet homme, vivant portrait de Ludo-
Cet homme qui ne pouvait être que Georges Blancafort...
La vision avait été si rapide, l'élan de la téléga si impétueuse, que le misérable n'avait pas eu le temps de regarder le second voyageur.
Il resta tremblant, pendant de longues minutes, à reprendre son sang-froid... Il était bouleversé ! Georges, en
travers de son projet, obstacle à son crime !... Ses dents grincèrent, sa figure devint hideuse... Sa forte mâchoire s'avança, comme pour mordre... Et dans le froid intense de 40° au-dessous de zéro, il essuya son front où se congelait de la sueur d'angoisse.
Ainsi Georges avait échappé à tous les pièges qui lui avaient été tendus en Sicile...
Il avait échappé à l'extraordinaire hospitalité, qui en eût affolé et fait fuir de plus braves, que Gasparone lui avait offerte dans les parfums, parmi les fleurs, devant l'adorable paysage, sous le ciel bleu du Pausilippe !
Et le voici en Sibérie, acharné à sa poursuite !...
Peut-être eut-il, à cette minute, le pressentiment que contre une pareille audace, contre une aussi indomptable énergie, rien ne ferait... que lui et Ludovic seraient vaincus...
Cette épouvante, il se la traduisit par une exclamation bizarre :
— Vaincus dans cette lutte ?... Mais alors Zizi ?... Cette pensée — mystérieuse — parut le calmer soudain...
Il fit lever le nomade qui l'attendait, patient, assis sur la neige et ils reprirent le chemin de Tarosof. Il eut, le soir, môme, une longue conversation avec Gog. Après quoi, les deux chevaux reposés furent attelés à la troïka. Rapides et silencieux, ils glissèrent dans la nuit...
Vers onze heures, devant la station de poste de Taramiska, parmi le concert des chiens ostiaks, Lauvoyer remarqua une téléga qui attendait des chevaux de relai...
Il reconnut le traîneau aperçu le long de la forêt...
Et il sourit, sinistre... Il reprenait courage... La chance tournait en sa faveur.*. Il agita vers l'isba éclairée sa main gantée, dans un geste bénisseur et murmura :
— A bientôt ! !
Dans la forêt vierge, entre les épaisseurs d'arbres et les amoncellements de broussailles de chaque côté, et qui, en haut comme en bas, faisaient les ténèbres profondes, malgré la neige, la téléga de Georges bondissait éperdument...
La route, au lieu d'être l'immensité plate, la mer figée, ainsi que partout depuis Tomsk commençait à grimper rudement et à redescendre dans des pentes vertigineuses, et parfois des ravins profonds la bordaient, au fond desquels il y avait comme des ruines d'arbres.
Il fallait que l'yemchtchik eut des yeux de loup pour conduire ainsi par ces profondeurs noires. Quand il ralentissait aux montées, sous ces voûtes de caveaux produites par les épaisseurs d'arbres, c'était pour relancer à corps perdu ses chevaux sur les descentes, en risque tout, avec une sorte de joie triomphante et féroce...
Soudain, dans up'j dégrinfolade à picr il se rejette en arrière et raidit les bras.
Peut-être a-t-il vu un danger, et il voudrait enrayer cette course à l'abîme...
Ce fut terrible...
Des arbres avaient été abattus au travers de la route, les uns au ras du sol, les autres retenus au travers, par les branches, au niveau du siège de la téléga.
Le traîneau arriva sur l'obstacle à fond de train... les chevaux basculèrent les uns par-dessus les autres, les traits cassés ; le cocher avait donné de la tête en plein sur un arbre qui avait fait l'office de catapulte. Arraché à son siège, il avait été lancé à dix mètres et il gisait, la tête à demi séparée du tronc, raide mort...
Deux chevaux avaient les jambes brisées et soufflaient au fond du ravin où ils venaient de rouler, la tête enfouie dans la neige amoncelée...
Deux autres avaient roulé, comme eux, mais s'étaient relevés, sans blessures.
La té'éga, brisée, avait sauté l'obstacle, mais il était désormais impossible de s'en servir. Elle était en trois morceaux. Les bagages étaient semés sur la route. C'était un désastre irréparable.
Et Georges V Et Rouscouban ? Et l'interprète Téki ?
Tous les trois ils avaient été, par le choc, lancés à toute volée... L'épaisseur de la neige amortit la chute de Georges, qui resta un moment étourdi, sans se rendre bien compte de ce qui s'était passé... Il sentit qu'on le soulevait, qu'on le retirait du trou que sa chute avait creusé dans la blancheur profonde du tapis...
îl reconnut Téki. Le visage de l'interprète était ensanglanté. Mais il ne paraissait point avoir de blessures graves. Son crâne avait éraflé des branches, en tombant.
Georges se souleva, fit mouvoir ses bras et ses jambes.
— Rien de cassé !... Mais où est Rouscouban ?
— Là ! fit Téki, laconique.
Parmi des ballots et mille objets sortis des bagages crevés, Rouscouban gisait, immobile, sur le ventre, un bras replié sous lui, l'autre bras gardant encore dans la main une branche de sapin à laquelle, instinctivement, il avait voulu se retenir, et qui s'était cassée dans la secousse.
Le petit homme ne donnait pas signe de vie...
Ils le relevèrent. Il ne portait point de blessure apparente. Pas même de trace de sang. Peut-être, en tombant, la tête en avant sur la couche de neige durcie par la gelée, avait-il eu le crâne défoncé... était-il mort, assommé ?...
— Mon pauvre vieux 1 murmura Georges, angoissé...
La main chercha la place du cœur... de ce cœur qu'il ovnit ro1r>v<V îartte. pi où il nvmt. su 1nt^r tes r)<^7VQ]1^3
semences généreuses de la bonté, de la droiture et du sacrifice... qu'il avait trouvé dans la boue et qu'il avait replacé au grand soleil, dans la pure lumière... Et ce cœur battait faiblement... Rouscouban n'était pas mort...
Téki trouva une gourde pleine de vodka dans les débris des bagages. Il réussit à entr'ouvrir la bouche de Rouscouban, glissa entre les lèvres le col d'où s'échappa la forte et brûlante eau-de-vie. Et la dose fut si vigoureuse que le petit homme rouvrit les yeux, en toussant, éternuant, étranglant et jurant... Mais tout cela fut brusquement interrompu par, un cri de douleur... Rouscouban porta vivement sa main droite sur son bras gauche. Celui-ci pendait, inerte, comme paralysé. Il le tâta, et tout son sangfroid revenu :
— J'ai le bras cassé en deux endroits, petit ! Voilà une salle affaire...
L'obscurité était telle au bas du ravin, à cause des branches entrecroisées et des troncs serrés les uns contre les autres, qu'ils avaient peine à se voir.
Téki s'en; pressa d'allumer du feu. Ce n'était pas le bois mort qui manquait. A la lueur de la flamme, ils purent se rendre compte de la situation critique où ils se trouvaient.
Tout d'abord, le sort du pauvre cocher les inquiéta. Téki remonta en se tenant aux racines émergeantes hors de la couche de neige.
De là-haut, au bout de quelques minutes, on l'entendit crier :
— Il est mort !
L'interprète redescendit :
— Nous autres, nous sortirons de ce trou, dit-il. mais sans secours, il nous sera difficile d'en tirer les chevaux... Que voulez-vous que je fasse ?
— Courir au relai de Taramiskaïa et raconter l'accident.
— Un accident, monsieur? dit Téki... Plutôt un crime !...
Ils tressaillirent, Téki continuait, du reste, sans apparente émotion :
— J'ai pu voir les coupures des arbres... C'est tout frais... On les a taillés à la hache , il n'y a pas une heure et la neige piétinée autour a gardé des traces récentes...
— Hé, vieux ? disait Georges. Ne désirais-tu pas rencontrer ton ami ?
— Nous étions manche à manche... il m'a gagné la belle...
Ils sortirent du ravin, à grand'peine, Rouscouban surtout, que Georges et Téki furent obligés de hisser, car il ne pouvait se servir que d'un bras. Leur premier soin fut
d'essayer de porter secours au cocher... Mais il était trop tard... Ils étendirent sur lui une couverture. L'interprète hésitait à s'éloigner :
— C'est un guet-apens... Dans le pays rôdent des forçats libérés ou en fuite... Qui sait si vous n'allez pas être attaqués ?... massacrés ?...- volés ?...
Mais Georges avait son opinion faite. Les bandits qu'il pouvait craindre, il les connaissait. Il en connaissait le nombre. Ils étaient deux : Lauvoyer et son complice.
— Va, dit-ii, va au plus vite et tâche de ramener des chevaux.
L'homme obéit et s'éloigna, rebroussant chemin. La nuit était calme. Des heures allaient s'écouler avant qu'il fût de retour... Rouscouban ne se plaignait pas.
— Souffres-tu beaucoup ?
— A vrai dire, pas trop. J'ai Je bras tout engourdi... avec des élancements sourds...
Georges fit bouillir du thé, ramassa des fourrures, organisa un lit.
— Etends-toi !... les pieds au foyer...
Il visita et arma les armes, deux carabines et deux revolvers... Le silence se fit... L'attente fut longue... Il n'y eut point d'alerte... Des ombres fuyantes rôdèrent autour d'eux... C'étaient des loups qu'attiraient l'odeur des chevaux, et qui se préparaient à la curée... Mais ils n'osèrent s'approcher... Chaque fois qu'ils faisaient mine de vouloir descendre dans le ravin, Georges courait sur eux en agitant une branche de sapin enflammée... et ils fuyaient. Dans le trou, les chevaux renâclaient de terreur... C'est ainsi que l'aube les surprit...
Alors, ils purent mieux voir autour d'eux, dans la lumière encore indécise. C'était vrai, ce que Téki avait révélé. Les hachures étaient visibles, aux troncs de pins : besogne hâtive, faite par des hommes robustes. Et comme ils avaient bien choisi ce coin de forêt... à un tournant brusque, en bordure d'un ravin presque à pic, comme un immense trou préparé pour des ours à prendre au piège !... Devant eux, la clairière s'élargissait, la forêt fuyait sur la droite et à gauche ; c'était, de nouveau, la steppe unie, où le guet-apens devenait difficile. Quelques pas de plus et ils étaient sauvés. Là, non loin, une habitation isolée. Ils s'en approchèrent. C'était une yourte abandonnée, hutte de nomade en forme de pyramide tronquée, revêtue d'herbes sèches et de mottes de gazon. Ils entrèrent. Deux lucarnes servaient à y voir clair, avec des vessies de poissons pour vitres. Le sol était creusé à la profondeur d'un mètre. Çà et là, des blocs de pins, comme sièges.
Ils s'y installèrent, en attendant le retour de Téki.
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Georges soigna Rouscouban comme il put — étendit son bras dans des éclisses fendues aux planches de la téléga éventrée, entoura le tout avec des bandes de drap — fit une écharpe et posa le bras dessus.
Il était dix heures quand Téki revint, avec des attelages de rennes. Deux cosaques à cheval, que le chef de l'ostrog avait bien voulu prêter, l'accompagnaient avec des indigènes ostiaks. On recueillit ce qu'on put des débris de la téléga, tous les bagages furent arrimés sur les traîneaux bas ; sur un traîneau, on transporta le cadavre du cocher ; sur un autre, prirent place Georges et son ami... Les chevaux blessés furent abandonnés aux loups, dans le fond du ravin, et on finit, avec des cordes passées sous le ventre comme des sangles, et hissées de la route, par aider les autres à remonter.
Dans l'après-midi, le cortège rentrait à Taramiskaïa.
Il y avait au village un juif, moitié rebouteux et moitié médecin, qui visita le bras de Rouscouban, rectifia les soins pris par Georges, non sans une certaine adresse.
Un procès-verbal de l'accident avait été dressé. Il y eut enquête. Tout cela prit du temps. Ce fut le lendemain seulement, vers neuf heures, que Georges put se procurer deux attelages et des rennes achetés aux Ostiaks avec la permission de l'ostrog. Un des deux attelages traînait les bagages, sous la conduite de Téki. L'autre emportait les deux amis...
— Total, murmurait Rouscouban, grondeur... trentecinq ou trente-six heures de retard...
Mais il n'insista pas... Il vit que Georges était pâle... Tout espoir s'envolait...
Ils n'arriveraient point à temps pour empêcher trois crimes...
Saint-Cast était perdu ! Perdu le Mile, si confiant et si brave !... Perdue, la Tine, aux longs yeux rêveurs, timides et graves...
Le temps resta calme, avec les nuages bas, présages de tempêtes.
Et pouitant la tempête redoutable et prévue ne se déchaînait pas.
Et Saint-Cast sentait ses forces qui s'affaiblissaient d'heure en heure...
— Du moins, je sacrifierai le reste de ma vie à les sauver !
Et il annonça le départ.
— Pour bientôt, père ? dirent les enfants, dans leur fièvre d'attente...
— Pour la nuit prochaine, peut-être... pour la nuit suivante, au plus tard...
Dans la journée, on avait entendu, à Narym, les grelots d'un traîneau ; c'était chose rare qu'un étranger vînt au pays des forçats. Le village n'était guère fréquenté que par des bandes de tziganes, des colporteurs, ou parfois par quelque horde de nomades venant y écouler des produits...
L'attention de Saint-Cast se portait autre part. Il n'y prit point garde.
Le soir, vers cinq heures — il faisait nuit complète — on heurta à la porte de l'isba et Saint-Cast alla ouvrir...
Un gros homme entra, qui semblait rouler, tant il était gonflé par des fourrures.
Et Saint-Cast tressailit, pris tout de suite d'une grosse émotion, en écoutant parler la langue de son pays.
Le gros homme disait, avec une belle franchise d'allure :
— Le hasard m'amène à Narym et je viens d'apprendre qu'il y a un compatriote au bagne... J'en suis profondément troublé... Et certes, il m'eût semblé commettre une mauvaise action si je n'étais venu, bien vite, vous serrer les mains, vous réconforter, me mettre à votre service et vous demander si je peux vous être utile...
En même temps il tendait des mains grasses, chargées de bagues.
Un moment, Saint-Cast resta éperdu de joie... Il y avait vraiment un hasard miraculeux dans l'arrivée de cet inconnu, venant de France à Narym à l'heure dangereuse où l'évasion se préparait. Le gros homme s'était débarrassé de ses fourrures et il offrait au forçat sa large figure souriante. Où, dans quel geste, dans quel regard, dans quelle attitude, Saint-Cast eût-il cherché et trouvé le soupçon qu'il pouvait avoir affaire à un traître ? Et dans quel intérêt l'eût-on trahi ?
Se méfier eût été une folie impossible. Et le vieillard ne songea qu'à ses enfants !...
— Monsieur, dit-il, je ne vous connais pas. Je ne connais pas votre nom. Mais j'ai confiance en vous parce que vous êtes un homme du pays qui est le mien, et que cet homme doit avoir pitié de nous... et ne peut songer à nous tromper... Je suis malade... je me sens mourir... mais ce qui me fait mourir surtout, c'est la pensée que je laisserai derrière moi mes pauvres petits à l'abandon... Alors, j'ai songé à l'évasion... j'ai voulu fuir... J'y suis prêt... Nous allions prendre la fuite, cette nuit, ou demain... Vous m'offrez de m'aider... Je suis prêt à vous remettre ma vie... qui n'est rien... et celle de mes enfants, si précieuse...
— Que puis-je faire ?
— Oh ! merci, monsieur, merci de ne pas refuser. Ce que vous pouvez faire ?... M'attendre à l'heure qui sera convenue entre nous, auprès des bords de l'Obi, à remplace-
ment du bac d'été... Nous emmener le plus loin possible de Narym... Avant les relais, nous descendrons, nous ferons un long détour et de l'autre côté des relais et hors de vue des cosaques, nous vous rejoindrons... Si vous ne pouvez nous conduire jusqu'à Tobolsk, du moins nous en serons assez rapprochés pour nous y rendre à pied...
Il s'arrêta, accablé soudain par une pensée funèbre... puis reprit à voix basse :
— Si la mort me prenait en chemin, et si mes deux enfants étaient voués à la misère, à la faim, je crois que vous n'auriez pas le triste courage de les laisser... Conduisez-les loin d'ici, loin de la Sibérie maudite, loin de la Russie... Le voyage ne vous coûtera rien. Ils ont de quoi subvenir à tous les frais. Et, en France, ils savent auprès de qui ils auront le droit d'aller réclamer une aide et une protection... L'homme qui m'a fait condamner injustement s'appelle Karl Vassilevitch... Sa sœur a épousé un magistrat de Bordeaux, Blancafort... Sonia Blancafort, en souvenir du crime de son frère, aura pitié de nous î... Si je suis certain que vous ferez cela, monsieur, la mort peut venir... Elle me trouvera triste, mais non désespéré...
Lauvcyer essuya une larme, tendit sa main :
— Je le jure ! Et je n'oublierai pas une seule de vos paroles.
Il entrait dans les vues de Lauvoyer de gagner tout entière la confiance du forçat. C'est pourquoi il se crut obligé de lui conter le but de son voyage, tout philanthropique, puisqu'il préparait un virulent plaidoyer contre les misères des déportés dans l'enfer sibérien. Cela, bien entendu, sous le couvert d'une étude administrative. Le bagne de Narym n'avait rien qui pût le retenir longtemps et il était libre de partir dès que Saint-Cast lui-même lui en donnerait le signal.
Il fut dès lors décidé que Saint-Cast s'évaderait la nuit même.
Il quitterait le village à la faveur des ténèbres, gagnerait la forêt voisine, dont les sentiers, jusqu'à la rivière, lui étaient familiers, et, près de l'Obi, il attendrait l'arrivée du traîneau sauveur, avec le Mile et la Tina... Lorsque, à l'appel du lendemain matin, Saint-Cast ne répondrait pas... quarante ou cinquante verstes, déjà, le sépareraient du bagne... Les cosaques s'en remettraient à la neige, à la famine et aux loups du soin de châtier les fugitifs. Le salut était proche. Et même Saint-Cast pouvait mourir.
Quand le gros homme fut parti, les moindres détails arrêtés, le forçat attira ses enfants contre son cœur... Il était affolé de joie :
— La vie ! mes petits, pour vous, c'est la vie !
Et il fut surpris de voir le trouble et la frayeur de la Tine...
— Qu'as-tu ?...
— Père, cet homme me fait peur...
— Pourquoi ?
— Il a les yeux d'un fourbe et d'un lâche !... Deux fois il a essayé de me regarder et deux fois son regard s'est détourné... Père, ne te confie pas à cet étranger.
Saint-Cast gronda la jeune fille. Alors, elle se tut, repliée sur elle-même, silencieuse.
Et pourtant, si le forçat avait pu voir !...
Lauvoyer venait de rejoindre Gog, avait échangé avec lui quelques mots. Puis Gog l'avait quitté et s'était rendu aussitôt dans une auberge fréquentée par les cosaques de la petite garnison. Des sous-officiers buvaient, riaient, juraient. A une table, à part, un des leurs buvait seul, ou plutôt, abruti par l'ivresse, les yeux hébétés, les lèvres pendantes, il regardait son verre et sa bouteille vides... Il hurlait après le juif, maître de l'auberge, qui refusait de le servir, car le sous-officier était son débiteur et le juif ne voulait plus laisser grossir la créance.
Gog s'approcha et lui frappa sur l'épaule :
— Je paye !... Juif, apporte-nous des bouteilles de vodka...
Penché à l'oreille du sous-officier, Gog parla longtemps et au fur et à mesure qu'il expliquait, les yeux du soldat brillaient d'une joie méchante... Et de temps en temps un rire énorme faisait saillir ses mâchoires de loup... car la main de Gog coulait des roubles dans la main du Cosaque.
— C'est fait, l'ami ! dit le sous-officier, en se levant et en rebouclant son ceinturon.
Il paraissait subitement dégrisé, tout à une joie bestiale...
Et il sortit de l'auberge, après avoir répété, comme pour mieux se souvenir :
— Dix heures, au bac de l'Obi...
A dix heures, en face du bac, des ombres, l'une très grande, deux autres petites, sortirent de la forêt qui longeait la rivière, et parurent surprises de ne point trouver là ce qu'elles attendaient,.. L'une des deux ombres, plus petite joignit les mains et une douce voix peureuse murmura :
— Père cet homme ne viendra pas... cet homme nous a trompés ! !
Au même moment et comme pour donner raison à cette épouvante instinctive de la Tine, une galopade sourde de chevaux dont la course fait craquer la neige...
— Les Cosaques !
Ils sont entourés !... Et ils ont beau jeter autour d'eux
un regard d'horreur, nulle part le traîneau sauveur, sur lequel ils comptaient, n'apparaît... Saint-Cast fléchit sur ses jambes... Le coup est trop dur pour sa faiblesse... il roule dans la neige... Mais soudain, il se relève...
Le knout, à la longue lanière de cuir garnie de nœuds, vient de le flageller en plein visage... Saint-Cast ne réfléchit plus à rien... ni à lui-même, ni à la mort, ni à ses petits effarés q:ii sanglotent... Saint-Cast est atteint d'une crise de folie furieuse...
Il a tiré son poignard et il l'enfonce dans le poitrail du premier des chevaux qui se cabre sur lui... Le Cosaque est désarçonné et le forçat, en hurlant, se jette sur lui.
C'est une lutte hideuse, la lutte de la folie contre la cruauté froide...
Les autres — ils sont dix — arrivent au secours de leur camarade... ils n'osent pas frapper... car le Cosaque roule dans la neige, tantôt dessus, tantôt dessous.
Le voici qui se redresse... et fait quelques pas en chancelant...
Il rit... Il est blessé...
Mais Saint-Cast, lui, ne bouge plus...
Il est mort !
Quand ils ont constaté qu'il n'y a plus rien à faire et qu'il est bien mort, ils sautent de cheval — deux en croupe sur le même — et s'envolent par la neige, au grand galop, sans s'occuper des enfants, effarés, qui ne semblent pas comprendre ce qui vient de se passer, tant le drame a été court...
Sans s'occuper non plus de ce cadavre, pâture prochaine des loups...
— Père ! Père !
Et le Mile et la Tine s'effondrent auprès du corps, le soulèvent, essayent de le ranimer.
Hélas ! Les pauvres yeux excrbités n'auront plus jamais leur regard de souriante tendresse... et aucune parole ne tombera plus de ces lèvres ensanglantées...
Alors, les deux enfants, l'un près de l'autre, serrés dans les bras l'un de l'autre, voient tout à coup des lueurs vacillantes, rougeoyantes, devant leurs yeux... Une énorme bouffée de chaleur passe sur leur front... La vie leur échappe... ils se laissent aller dans l'anéantissement qui les absorbe... et restent évanouis...
A peine sont-ils ainsi depuis quelques secondes, q.ue le traîneau de Lauvoyer sort à fond de train de la forêt... les grelots sonnant en tintamarre...
Pas un geste, pas un cri de surprise ou de compassion. Certes, Lauvoyer a dû assister au drame. Tout a été prévu par lui... et rien ne l'étonné... Un ordre :
— Mets les enfants dans la troïka et filons !
Gog obéit. Le Mile et la Tine ne se sont pas éveillés. La troïka est repartie.
Elle avait regagné la forêt.
Longtemps elle fila, du même train, sots les voûtes d'arbres emplies de ténèbres...
Entre Gog et Lauvoyer aucun mot n'était prononcé... Lauvoyer, on le sait, était l'homme des préparations... Leurs rôles, à lui et à son complice, étaient tout tracés...
Au bout d'une heure, l'allure du traîneau se ralentit...
Gog arrêta, se retourna sur son siège et dit :
— Là?
Il montrait, du manche de son fouet, un amas de broussailles inextricables.
Lauvoyer, laconique, répondit :
— Oui !
Il retira du visage pâli de Mile une petite éponge imbibée de narcotique. Une légère odeur de pomme de reinette flotta dans l'air glacé...
L'enfant dormait, profondément, sommeil voisin de celui de la mort.
Gog sauta du siège, prit le petit garçon, le jeta sur son épaule et disparut dans les broussailles...
Quand il revint, il n'avait plus l'enfant...
Sans un mot, il reprit sa place, claqua la langue, enveloppa les chevaux d'un coup de fouet, et la troïka bondit sur la neige...
Une demi-heure après, ils laissaient la forêt derrière eux...
Une nouvelle demi-heure se passa... dans un galop affolé que surexcitaient les cris et les coups cinglants de Gog...
Us étaient, cette fois, en pleine steppe...
Loin de toute route... le désert blanc, tout blanc, les ténèbres blanches.
Gog arrêta, se retourna et dit encore :
— Ici !
Lauvoyer venait de faire pour la Tine ce qu'il avait fait pour le Mile.
La Tine ne s'était pas réveillée de son évanouissement.
Gog la prit dans ses bras et alla déposer dans la neige de la plaine, sous les nuages menaçants, le corps de la frêle et élégante fillette.
Et dans cette neige, elle reposait si gracieuse et si jolie, cm'au moment où la troïka allait repartir, Lauvoyer arrêta Gog en disant :
— Non, pas encore ! attends !
Le misérable paraissait en proie à une agitation extraordinaire... C'est qu'une vison, tout à cor?r>, s'élançait de
cette nappe blanche, une vision étrange qui le bouleversait... la vision de Zizi...
Pourquoi, en cette heure infâme, quand il vouait cette enfant à la mort, pensait-il à cette autre, là-bas, à Paris, à laquelle, peut-être, ce crime affreux allait porter malheur ?
Longtemps, longtemps, il hésita... les poings crispés sur son front... Une lutte se livrait dans ce cœur où restait sans doute une dernière lueur d'humanité.
Puis, il y eut un cri, effrayant :
— Va... mais va donc, brute ! !...
Et la troïka se mêla à la nuit, dans une course pleine de vertige.
Les ténèbres blanches.
Pendant une heure, la course dura ainsi, et Lauvoyer, le front dans les mains, disparu dans des pelisses et des fourrures, avait l'air d'un homme endormi...
De temps en temps une main gantée sortait, se soulevait péniblement jusqu'au front et essuyait de la sueur glacée.
Lauvoyer était en proie à l'épouvante.
Brusquement, un nouveau cri, rauque :
— Arrête ! arrête donc, sauvage !
Gog n'a pas besoin de comprendre. Il est là pour obéir. Les chevaux stoppent.
Gog penche à demi la tête pour attendre im nouvel ordre.
— Reprends le même chemin...
Gog n'a pas de réflexion à faire... Il est payé... Il gsgne ce qu'on lui a promis.
La troïka a refait en sens inverse la route déjà parcourue... Il faut l'instinct pour se conduire dans la plaine de neige. Gog a cet instinct. Et pour découvrir les traces de la troïka, par la nuit, légers sillons à peine visibles sur la couche glacée, il faut des yeux de fauve... Gog a ces yeux.
Une heure se passe...
Et c'est à peu près la même scène qui se passe, laconique et terrible.
Gog a stoppé et Lauvoyer, montrant un léger monticule de neige, sorte d'exhaussement gigantesque produit contre
un repli de terrain par le vent qui a poussé les flocons en rafale, comme on jette de la terre sur un tombeau :
— Est-ce là ?
— Oui, là !
A cet endroit, tout à l'heure, Gog a jeté sur la steppe, la Tine endormie.
Lauvoyer cherche l'enfant... Il n'y a plus trace d'enfant.
— Tu te trompes, Grog 1
— Non, c'est là, à cette place !... près de la branche forte du bouleau qui sort de la neige.
Et il achève tranquillement :
— Regardez donc, barine, s'il n'y aurait pas de traces de loups ?...
Un long frisson d'horreur parcourut Lauvoyer. Il vient se réfugier dans le traîneau.
— Continue ton chemin vers la forêt !
Aller là ou ailleurs, peu importe à Gog ! Il fouette ses chevaux. La troïka s'envole...
Une heure encore de course sinistre sous les arbres, cette fois. Et Gog arrête et dit :
— C'est ici, à deux pas !
— Va I Relève le petit et ramène-le... Oui... Vraiment... oui... vraiment, c'est trop horrible.
Et il murmura pour lui seul, tout bas :
— A cause de Zizi, à cause d'elle... j'ai peur ! oh ! comme j'ai peur ! !
Encore une fois, que vient faire le doux nom de Zizi sur les lèvres ignobles du meurtrier d'enfants ? Et pourquoi la pensée de Zizi, dans ce sombre drame ?
Gog a disparu dans les broussailles.
C'était bien là, tout à l'heure, qu'il avait déposé le Mile... qui ne s'éveilla point.
Cinq minutes se passent et Lauvoyer calme, hideux d'épouvante :
— Hâte-toi ! Il doit être mort de froid ! Nous le réchaufferons... Répondras-tu, misérable !
Gog sort de l'ombre et s'approche de la troïka. Il n'apporte rien et se contente de dire :
— Le petit n'est plus là !
— Les loups 1 Les loups ! hurle Lauvoyer.
— Peut-être... Il fait trop sombre... Dans les broussailles, on ne peut rien voir...
— Morts ! Morts tous les deux !...
Ceci est une sorte de plainte. Cet homme est assailli par toutes les terreurs.
Gog est remonté sur son siège. Il fredonne une complainte mélancolique.
— Tais-toi, chien !
— Faut-il reprendre sa route, barine ?
— Va ! Crève tes bêtes ! Mais va donc ! Allons-nous-en loin d'ici !... très loin I très loin ! !
Le traîneau filait. Et les yeux terrifiés de Lauvoyer voyaient toujours devant eux, sur la vaste steppe plate, blanche et désolée, une vision lamentable.
— Il arrivera malheur à Zizi à cause de moi !...
Le froid, qui aurait dû les perdre, les sauva...
Le Mile s'éveilla dans les broussailles. Il connaissait les dangers de la neige et savait qu'il ne fallait pas s'y endormir.
Mais comment se trouvait-il là, seul ? Et qu'y faisait-il ? Où était son père ? Et la Tine ?
Les pensées du pauvre petit n'étaient pas bien nettes... L'horrible drame, si bref, de la mort de Saint-Cast, avait frappé trop fort à son cerveau.
Il fut longtemps à se souvenir et n'y arriva qu'en remontant au départ de Narym, pour l'évasion, à ce départ duquel devait dater lu, liberté enfin reconquise... à la fuite lente et cauteleuse hors des isbas du bagne, et plus précipitée au fur et à mesure qu'on s'éloignait, qu'on approchait de l'Obi... Ah ! comme ils avaient couru ! Le père, lui-même, retrouvait ses jambes de vingt ans et du souffle pour courir, sans perdre haleine. Puis, ils étaient arrivés au passage où l'été le bac transporte les rares voyageurs 1... C'était là que l'inconnu, dont la Tine se défiait, avait donné rendez-vous ! Et ils n'avaient vu personne... Et tout à coup ! !
Maintenant, Mile se rappelait le massacre... le vieillard égorgé... fou de fureur et de désespoir... Et puis c'était tout... Vaguement, il lui semblait qu'on l'avait emmené, qu'il avait été bousculé, puis ce fut tout... le noir, la mort, l'insensibilité...
Pourquoi se retrouvait-il là, dans les broussailles ?...
D'abord, il eut un sanglot... « Papa ! mon pauvre papa ! » Et il se tournait et retournait dans les branches entremêlées des sapins serrés, pour sortir... Puis, il chercha... Où était sa sœur ?
— La Tine ! La Tine !
C'est un faible cri, parce que la peur le prend... Mais le courage revient, et il crie plus fort :
— La Tine ! où es-tu, la Tine ?
Hélas ! la Tine est bien loin, abandonnée comme lui et ne peut l'entendre... Il se met à pleurer doucement... Et comme il reste immobile, l'engourdissement le saisit... Mais l'enfant ne veut pas mourir... Il se met à marcher, écartant les basses branches mortes, allant sans savoir où... Ce qu'il se dit, dans les premières minutes, c'est qu'on
a voulu le faire mourir... et que, bien sûr, on a essayé d'en faire autant avec la Tine... C'était l'homme sans doute, l'homme qui avait tant fait peur à la fillette !... Pourquoi ? Qu'importe 1 Le Mile voulait retrouver la Tine, et, comme la Tine bien sûr, le Mile voulait vivre !...
Il erre au hasard à travers tous les enchevêtrements.
De temps en temps, il s'arrête, et crie :
— Tine ! Tine ! !
Il écoute. Sa voix semble ne point franchir les broussailles au milieu desquelles il se meut péniblement et s'assourdir contre ces troncs d'arbres immobiles et monotones, tristes comme des arbres de cimetière. A force de crier, il s'enroue... ne peut plus... et les sanglots reviennent... Il est brave, pourtant, mais ces- arbres ont l'air de fantômes et il sait que la forêt est interminable, qu'elle n'est traversée par la route de poste que sur un point, la coupant comme à la pointe d'un triangle, et que nulle part ailleurs il ne rencontrera d'autres routes, pas même de sentiers... Ah I ce qu'il rencontrera, par exemple, ce sont des pistes de loups voyageant par bandes, battant le terrain pour quelque carnage, de quoi assouvir leur faim terrible... Et l'enfant tremble î II est brave pourtant, mais il est seul et il a peur de ces ténèbres blanches, de ce silence, de ces craquements produits par le froid... Ah ! s'il avait la Tine auprès de lui, la Tine à protéger, et qui le protégerait... De rauques soupirs d'effroi sortent de sa gorge.
Il marchait ! Ccmment aurait-il pu savoir où il allait ? Les ?„rbres heureusement, le garantissaient contre les morsures du froid. Et il pensait à la Tine... Où était-elle ? Avait-elle la chance, comme lui, d'être un peu abritée ?... Enfin, il s'arrêta. Il tomba, vaincu par la fatigue. Mais il réagit... Il se disait : « Si je m'endors, je meurs, et si je meurs, personne n'essayera plus de sauver la Tine ! » Vous voyez bien que l'enfant était brave, bien qu'il eût grand'peur !
Peut-être se guiderait-il mieux quand il y verrait. Il résolut d'attendre le jour.
Le sac de provisions préparé par Saint-Cast ne l'avait pas quitté, attaché par une courroie à son épaule et à sa ceinture. Il n'avait pas à redouter la famine pendant les premiers jours. Et il avait une hachette et un long et solide couteau. Puis, dans un étui de cuir, des pièces d'argent et des pièces d'or ; sa part des économies du forçat. Il creusa un trou dans la neige, qui était loin, sous bois, d'atteindre la même épaisseur que dans la steppe. Il s'y abrita, réunit des branches mortes, battit le briquet et alluma du feu... Les loups ont peur du feu... S'il en venait rôder autour de lui, ils n'oseraient l'attaquer. II fit rôtir
quelques grains de maïs... Et là, tapi comme une bête, il mangea un peu tout en pleurant... Accablé, il finit par s'endormir... Le froid l'éveilla, car le feu menaçait de s'éteindre... Il réunit du bois... La bonne flamme flamba en crépitant... Mais cette nuit durait depuis des siècles.... Elle ne finirait donc jamais?...
Enfin, l'aube parut, toute grise et triste et funèbre, à la cîme des sapins...
Il reprit sa marche... Il n'allait pas vite... Les broussailles prenaient plaisir à s'enrouler autour de son petit corps grelottant...
Tout à coup, au bout de trois ou quatre heures, une étrange lumière s'aperçoit au loin, entre les arbres... au ras du sol... On dirait, tellement la lumière est blanche, que c'est le ciel qui se continue sur la terre... ainsi qu'il arriverait si la forêt était en haut d'une montée... C'est la plaine... C'est la fin des sombres sapins... C'est la steppe... Il est hors de la taïga vierge... qui l'a protégé... et devant la solitude qui le dévorera...
La Tine ? où est la Tine ? Est-ce bien de ce côté qu'il faut se diriger ? Ou là-bas, vers l'est ? Ou vers la rivière dont on devine le cours à ses blocs de glace amoncelés ?
Il s'avance, oh ! le pauvre petit, tout faible et presque invisible dans l'immensité !...
N'est-ce pas la route, cette piste où sont marqués des sillons de traîneaux et des pieds de chevaux ? La route, où, dans quelques jours peut-être, il rencontrera une créature humaine ? La route qui remonte l'Obi et qui le conduira, si Dieu l'aide, jusque vers les lieux habités ?
La Tine ? Où est la Tine ?...
Mais là-bas, qu'est-ce donc que cette tache noire sur la pureté immaculée de la neige ?
Il y court... Tout les intéresse, ceux-là qui sont perdus dans de pareils déserts...
C'est un morceau de drap épais, large comme la main, doublé d'une peau de mouton dont la fourrure est en dedans et qui vient d'un bachelick...
Et Mile éprouve une émotion si grande qu'un nuage passe devant ses yex et qu'il fléchit les genoux en embrassant l'humble chiffon avec des baisers éperdus...
Cette pièce d'étoffe brune, il la reconnaît, traversée par une raie bleue... Certes, elle est commune et il y a beaucoup de bacheliks qui lui ressemblent... Mais colle-cî n'a pas été arrachée... elle a été coupée avec un couteau, dont on voit nettement les striures... et en outre, il y a sur la bande bleue une tache de goudron qu'on n'a jamais pu faire partir complètement.
Et cette tache, sur la cape de la Tine, c'est lui, le Mile, qui en est l'auteur...
Donc, iî ne peut douter...
Et il essaye de découvrir, auprès, les traces des pieds de la fillette sur la neige durcie.
Des traces, il y en a... singulières... qui ne sont point des pas... On dirait plutôt des dessins, capricieusement produits là par le passage de quelque bête ?...
Le Mile regarde... Ce sont des signes d'une régularité qui n'est pas due au hasard. Ni les oiseaux, ni les écureuils, ou les martres, ou les loups, ou les ours n'ont dessiné de pareils traits qui se suivent sur une ligne uniforme.
Une créature humaine a fait cela... et c'est la ïine, sans doute.
Il regarde plus attentivement... et il a un sanglot de surprise.
Ces dessins, est-ce possible ? On dirait des lettres ! !...
La première, on ne peut s'y méprendre, c'est un T majuscule... La seconde, un I, la troisième, un N... la quatrième, un E...
Et le mot tout entier fait TINE ! !
Oui, oui, c'est elle qui est passée sur cette neige et qui est perdue, abandonnée comme son frère, et qui, se souvenant du Petit Poucet, que Saint-Cast leur a conté bien des fois lorsqu'ils étaient tout petits, a laissé sur le sol des traces de son passage...
Il cherche, ardemment, les autres lettres.
Il les trouve, il recompose la phrase courte...
Courte, mais éloquente :