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UN PROFESSEUR DE DECLAMATION

Le docteur n'a pas oublié la proposition que lui a faite M. Guerreville de le mener chez un professeur de déclamation ; au jour indiqué par Jules , il va sur le midi prendre son ami , et tous deux se dirigent vers la rue du Petit-Hurleur.

« Je ne conseillerais pas au professeur d'établir un » théâtre dans ce quartier , » disait Jenneval en traversant la rue Bourg-FAbbé, tje ne crois pas que » Fattrait du spectacle puisse faire braver la crotte » que Ton y trouve toute l'année ; il faut déjà beauj> coup de courage ou de vocation pour aller prendre » des leçons dramatiques rue du Petit-Hurleur.

» — Et que direz-vous de ceux qui viennent enten- » dre les élèves ? — Je dirai : Ce qu'on ne fait qu'une » fois par hasard a toujours quelque attrait , quand » ce ne serait que celui de la curiosité ! »

Arrivés rue du Petit-Hurleur, M. Guerreville s'arrête, avec son compagnon, au numéro que porte l'adresse : c'est une vieille et vilaine maison dont l'entrée est une allée fort sombre, dans laquelle on fait toutes sortes de choses ^qui engagent les personnes qui entrent à preaser le pas. Au fond , sur la droite, en tâtonnant, on trouve un escalier ; et petit à petit, quand les yeux se sont faits à cette obscurité , on commence à apercevoir les marches , moitié en bois , moitié en plâtre, et une rampe sur laquelle on ne se sent pas le courage de mettre la main.

« Cette maison est horriblement sale, » dit M. Guerreville en regardant son compagnon.

« — C'est le vieux Paris , » répond le docteur en souriant ; « il y a des gens qui trouveraient cette mai- » son admirable, parce qu'elle est moyen-âge. . . et ils » appellent Vandales ceux qui jettent à bas ces cloa- » ques infects, et qui bâtissent, à la place, des mai- » sons claires , propres , aérées , et dans lesquelles on » peut pénétrer sans crainte de se rompre le cou ; » heureusement qu'en dépit de ces amateurs de l'an- » tique , chaque jour Paris s'embellit , et , qu'après » une visite forcée dans la rue de la Calandre ou des » Hurleurs grand et petit, on peut aller respirer à » son aise rue de la Paix ou de Rivoli. Mais il me » semble que nous ferions aussi bien de ne pas nous » arrêter dans cette allée. •

» — C'est que je ne vois pas de portier? — Un por- » tier ! est-ce que l'on connaissait cela quand on a » bâti cette maison ! Alors les bourgeois descendaient » eux-mêmes ouvrir et fermer leur poxte..... Mon-

» tons... nous finirons par trouver : mais ne nous ar- » retons pas au premier, c'est inutile ; le professeur » Tristepatte doit être logé plus haut. »

Ces messieurs arrivent au second, où il y a quatre portes sur une espèce de petit palier qui précède un corridor.

« Si nous frappions à une de ces portes? » dit M. Guerre ville. « — Comme vous voudrez ; mais je » suppose que le professeur demeure plus haut. »

M. Guerre ville frappe à une porte , point de réponse ; à une seconde , point de réponse ; aux deux autres, même silence.

« Qu'est-ce que cela si^^nifie, docteur? cette maison » est-elle donc inhabitée ?

» — Je la crois très -habitée, au contraire; mais » probablement par des ouvxners qui maintenant sont » tous à leur ouvrage. Montons encore. »

Au troisième, une des portes est ouverte et laisse apercevoir une petite chambre dans laquelle, pour tout meuble, il y a un balai qui n'a presque plus vestige de crins. M. Guerreville entre dans cette chambre en frappant contre la porte ; on ne répond pas , mais bientôt des cris d'enfans partent d'une pièce qui est au fond. Le docteur, qui a suivi M. Guerreville, se décide à ouvrir une porte, et alors un tableau digne du pinceau de Biard vint s'offrir à leur vue.

Dans une chambre mal meublée, sans rideaux, et presque dépourvue de papier sur les murailles , il y a, d'un côté, une méchante couchette, de l'autre une espèce de berceau ; au milieu de la chambre, une table ronde, sur laquelle sont quelques tasses, du pain

et une assiette avec un gros morceau de fromage ; sur la couchette est un enfant de trois à quatre ans, sale, mal peigné, mais fort et vigoureux. Dans le berceau est un autre enfant plus jeune, mais qui annonce aussi la force et la santé ; enfm, dans une cheminée est allumé un fourneau sur lequel est placé un poêlon rempli de lait.

Au moment où le docteur ouvre la porte, les deux enfans poussaient des cris affreux : celui placé sur la couchette avait les yeux presque hors de la tête tant il mettait d'action dans sa douleur. Le plus petit , tout en braillant et faisant la grimace, élevait ses bras vers la cheminée , et se penchait tellement hors de son berceau qu'il semblait prêt à se laisser tomber dans la chambre.

« Ah, mon Dieu! qu'est -il arrivé à ces enfans? » dit M. Guerreville en entrant après le docteur, « ils

)> sont donc malades et leurs parens les laissent

» ainsi seuls... \oyez donc, docteur, ce qu'il y a à » faire pour les soulager? »

Mais déjà le docteur riait aux éclats en montrant à M. Guerreville , d'un côté un chat qui s'enfuyait avec le morceau de fromage , et de l'autre le lait que le feu avait fait monter, et qui se répandait de tous côtés par dessus le poêlon. C'était là , en effet, ce qui faisait pousser de si grands cris aux deux enfans, chacun d'eux voyait s'enfuir son déjeûner et se désespérait de ne pouvoir le sauver.

Jenneval retire le poêlon de dessus le fourneau , reprend au chat le morceau de fromage , le replace sur l'assiette , et aussitôt les cris cessent , et les deux

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marmots se contentent de crier dans divers tons : « J'ai faim, je veux manger... j'ai faim!... »

En ce moment une femme en fichu sur la tête entre dans la première pièce , d'où , apercevant chez elle deux étrangers, dont l'un tient un poêlon à la main, elle se met à crier presque aussi fort que ses enfans : « Au voleur ! . . . au secours ! . . . il y a des voleurs » chez moi!... »

Et les enfans , entendant crier leur mère , recommencent à beugler aussi , sans savoir pourquoi, mais sans décesser.

Ce tintamarre inattendu étourdit tellement Jenneval que le poêlon lui échappe des mains , il tombe sur le chat qui reçoit sur sa tête le lait bouillant qui restait dans Fécuelle. Le chat échaudé jure , saute sur la table, casse les tasses, brise une bouteille; les enfans et leur mère crient encore plus fort , Jenneval rit aux éclats , et M. Guerreville seul reste calme et froid au milieu de ce désordre.

Deux vieilles femmes sortent de deux portes du carré , Tune en camisoUe , en jupon de tricot collant .sur ses hanches , un vieux foulard roulé autour de la tête, et tenant un roman à la main; l'autre, en robe noire , sur laquelle il semble que l'on doit avoir essuyé des plumes , a un chapeau d'étoffe qui n'a plus de couleur, et dont la passe peut servir en même temps de garde-vue , d'auvent et de parapluie.

Pendant que ces dames viennent s'informer de ce qui est arrivé , M. Guerreville s'est approché de la femme en fichu , et il est parvenu enfin à lui faire comprendre qu'il est entré chez elle pour, demander

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le logement de M. Tristepatte, et qu'au moment où elle a paru , son ami cherchait à sauver le déjeimer de ses en fans.

Jenneval , qui s'est calmé , relève le poêlon et le présente à la mère éplorée en lui disant :

« J'avais bien sauvé une tasse de lait... mais vos » cris sont cause que j'ai perdu le reste et que votre )i chat a été cruellement puni de sa gourmandise!... » Cependant , comme je dois m'attribuer le dégât » commis par ce pauvre animal, je vous prie de » permettre que je le paie. »

Et le docteur mettait une pièce de cent sous sur la table , et comme tout ce que le chat avait brisé valait à peine trente sous , la mère des deux marmots se mit à faire force révérences et devint d'une excessive politesse, et les deux vieilles, qui étaient en observation sur le carré , se dirent : a Est-elle heu- » reusec'te madame Limousse!... V'ià son chat qui » lui rapporte de l'argent ! . . . Le mien ne m'a jamais » rapporté que des malpropretés et des désagré- » mens î . . . — H y a des gens qui ont du bonheur en » tout!... Moi, j'ai trouvé dix superbes chiens dans » ma vie ! et pour ceux-là il n'y avait ni affiche , ni j) récompense honnête , je les nourrissais pendant des j> semaines , on ne les réclamait pas!.. J'attrapais des » puces , et pas autre chose!... que c'est à dégoûter » de la bienfaisance. »

Avant de s'éloigner , M. Guerre ville s'adresse encore à la mère des deux enfans :

« Dites-moi , madame , vos enfans criaient bien » fort, et demandaient à manger quand nous sommes

» arrivés , est-ce qu'ils n'ont point encore (léjoûné ? » — Non, monsieur. — Quoi... si tard! il est plus » de midi et demi. — Ali! dame! monsieur, que )) voulez-vous, je fais des ménages, il fa ut que je sorte » de bonne heure... J'en ai trois dans ce moment-ci,

» je ne peux pas rentrer qu'ils ne soient faits

» — Et si vous en aviez cinq. . . six ?.. . — Dame ! mes » enfans déjeûneraient plus tard' encore ! mais ça ne )) leur fait rien, ils y sont accoutumés. — Ne pour- V riez-vous mettre leur déjeûner près d'eux , sur leur » lit. — Ail ben ! oui ! . . . ils mangeraient trop vite! . . . » ils s'étoufferaient, ces cher s amours !

» — Singulière manière d'aimer et d'élever ses » enfans ! )> dit Jenneval en sortant de la chambre. « Mais à propos , et M. Tristepatte? •

» — C'est au-dessus, messieurs, c'est-à-dire encore » un étage et demi. . . D'ailleurs vous verrez écrit sur » la porte son nom et son état. »

Ces messieurs remontent , en passant devant les deux vieilles voisines qui leur font de profondes révé^ renées. A l'étage supérieur, ils aperçoivent, dans un couloir, un autre fragment d'escalier qui n'a que huit marches et conduit à une porte , sur laquelle on a écrit avec du blanc d'Espagne :

« École de déclamation. Cours tous Is e jours. Tirez ï> le cordon.' »

Il y avait en effet, au milieu de la porte, un trou d'où sortait un cordon , et après lequel on avait noué un morceau de cerceau pour que Ton eût plus de facilité à le tirer.

« On n'accusera pas le professeur Tristepatte de se

» diiire ses élèves par le luxe des décors et des cos- » tiimes ! « dit Jenneval en saisissant le cordon et le morceau de bois. « Tout ici annonce une grande sim- » plicité... je suis curieux de voir le reste. »

Il tire le cordon, la porte s'ouvre, ils entrent dans un couloir, au bout duquel est une autre porte ; en approchant ils entendent parler à haute voix et avec chaleur, et ils jugent que le cours est commencé.

Le docteur tourne une clef qui est à cette porte , il ouvre, et invite M. Guerreville à être son introducteur dans ce sanctuaire dramatique. ^

C'était une grande pièce recevant du jour par en haut, et qui aurait pu passer pour un atelier de peintre si on y avait aperçu des tableaux ; au fond , et dans toute la largeur, étaient dressés des tréteaux couverts de planches qui se trouvaient plus haut que le sol d'un pied et demi, c'était le théâtre ; de chaque côté de ces tréteaux, un lambeau de tapisserie attaché au plafond par une ficelle et des clous, c'étaient les coulisses ; enfin, sur un vieux canapé en velours d'Utrecht, placé dans un côté de la salle, et qui semblait avoir servi à faire de la salade, on voyait pêle-mêle un casque , un turban, une toge, uneépée, un manteau en serge, une tunique, une ceinture, c'était le magasin de costumes.

Quand ces messieurs ont ouvert la porte , personne ne se trouvait sur le théâtre ; une jeune fille était assise dans un coin de la pièce et paraissait étudier un rôle dans une brochure. Un jeune homme, habillé assez mesquinement , mais doué d'une forêt de cheveux qu'il avait relevés en l'air de manière à se faire

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une crinière dclion, arpentait dans la salle en (gesticulant et déclamant avec tant de feu que des (gouttes de sueur coulaient lelon(j de ses joues.

Enfin, dans un fauteuil à roulettes placé en face des tréteaux, était assis le professeur Tristepatte. C'était un homme approchant de la soixantaine , mais qui mettait tous ses soins à dissimuler les effets du temps, qu'il n'attribuait lui-même qu'aux fatigues de sa profession. Sa figure moutonne, mais assez agréable, ses yeux d'un bleu un peu trop clair, sa taille assez bien prise et ^ jambe fort bien tournée, avaient dû lui valoir des succès dans l'emploi des amoureux ; mais, avec les années , il avait pris du ventre , ses yeux s'étaient bouffis, et son visage considérablement chiffonné. Pour se conserver toujours un physique déjeune premier, M. Tristepatte portait un corset qui lui comprimait le ventre; il avait une perruque blonde bien joliment bouclée; enfin, il portait un col de crinoline «extrêmement serré, et derrière lequel, avant de fixer la boucle , il tâchait de faire passer tous les plis de son visage, en sorte que sa peau semblait attachée derrière .^a tète avec des épingles.

Tel était le professeur qui était alors enveloppé dans une grande redingote blanchâtre, sous laquelle il portait presque toujours une culotte, afin de laisser voir sa jambe. En apercevant deux étrangers dont la tournure annonce des personnes comme il faut , M. Tristepatte a vivement quitté son fauteuil à roulettes pour aller les recevoir.

« Messieurs, donnez-vous la peine d'entrer, je vous ^) en prie. — Est-ce à monsieur Tristepatte , profes-

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V seur de déclamation, que nous avons Flionneur de » parler? — A lui-même... désolé de vous recevoir » dans ce négligé... mais je faisais répéter un élève... » si vous vouliez passer dans ma chambre à cou- » cher?... »

Ces mots étaient accompagnés de force saints, tels qu'on les fait quand on porte l'épée et Fhabit à paillettes; mais M. Tristepatte avait si souvent rempli l'emploi de marquis, qu'il en avait, peut-être à dessein, conservé toutes les manières ; et très-souvent, en parlant , il se jetait son mouchoir sous un bras, puis le faisait passer sous l'autre , comme si c'eût été un chapeau à ganse d'acier.

M. Guerreville arrête M. Tristepatte, au moment où le professeur allait ouvrir la porte d'une autre pièce.

« Monsieur, nous sommes très -bien ici et,

» loin de vouloir vous déranger dans vos leçons , » nous serons, si vous le permettez, charmés d'y as-

» sister

» — Comment donc , messieurs , mais ce sera beau-

» coup d'honneur pour moi et pour mes élèves

» Vous avez peut-être le projet de jouer une comédie, » un proverbe en société... et vous désirez prendre,

» comme on dit, l'habitude des planches? Vous

» faites bien , vous avez parfaitement raison cela

» est très-nécessaire , surtout pour les entrées et les » sorties. En général, les gens du monde qui veulent » jouer la comédie manquent presque toujours leurs » entrées et leurs sorties y et c'est là le grand écueil , » messieurs ! . . . Oh ! ne vous y trompez pas ! . . . c'est » fort difficile...,, on entre bien encore, mais c'est

» pour sortir... sans montrer son derrière au pu-

» blic Oh! il faut étudier! il faut tra-

» vailler cette partie -là pendant long -temps!

» et je me flatte d'avoir donné là-dessus d'excellens î) principes »

Tout en parlant , le professeur a fait voltiger plusieurs fois son mouchoir d'un hras sous l'autre , avec l'adresse d'un joueur de gobelets , et M. Guerre ville , impatienté de son bavardage, semblait déjà disposé à montrer à M. Tristepatte , qu'il savait faire une sortie ; enfin , le professeur a repris haleine pour saluer et se moucher \ le docteur profite de ce moment pour lui dire :

« Nous n'avons pas l'intention déjouer la comédie; » mais nous venons pour entendre un de vos élèves , » auquel nous nous intéressons beaucoup.

» — Un de mes élèves... lequel? — Ln jeune » homme nommé Jules. — M. Jules... ah ! charmant » parçon , charmant élève , plein de dispositions pour

)) les Gavaiidan et les Fleury un peu d'embarras

» dans Torgane , dans la manière de respirer, mais » cela se fera... je le formerai... j'en ai formé bien » d'autres : Tcdma m'écoutait , messieurs , Talma » prenait de mes avis, il suivait mes conseils... don- » nez- vous donc la peine de vous asseoir, messieurs , » et il ne s'en trouvait pas plus mal. . . c'est moi qui lui » donnai l'inflexion de son cjuen dis- tu? de Manlius; » Talma le disait fort bien , car il lui eût été , je » crois , difficile de mal dire ; mais l'inflexion venait » du nez , et l'effet était manqué ; moi , je lui dis : » Mon ami.,... car Ta^mi exigeait que je l'appelasse

» son ami ; je lui dis : Mon ami , veux-tu faire un » effet monstrueux avec ce qiien dis -tu? eh bien!

» prends moi ton quen dans la gorge et jette le

w dis-tu avec ton palais. Le lendemain il le fit, et la » salle croula sous les applaudissemens. Placez- vous » là... en face de mon théâtre... vous serez fort bien » pour juger les effets... Mes élèves ne vont pas tary» der à se réunir. . . nous avons aujourd'hui grande

» classe c'est - à - dire qu'on jouera des fragmens

» chacun dans son emploi : c'est une fort bonne ma- » nière de former les talens. M. Jules ne peut tarder « à venir... En attendant, si vous voulez bien me » permettre de finir la grande scène d'OEdipe avec » monsieur...

» — Faites, monsieur, et de grâce ne vous occu- » pez pas de nous. — Trop heureux , messieurs , si » j'avais toujours un public aussi capable d'apprécier

» les bonnes traditions î Bonjour, Brûlai'd , bon-

» jour, mon garçon. »

Ces mots s'adressaient à un jeune homme qui venait d'entrer dans la classe ; son costume semblait annoncer un garçon épicier; il avait la casquette et le petit tablier vert retroussé sur le côté. Celui qui déclamait à l'arrivée de M. Guerreville et du docteur avait toujours continué de parler tout seul, et de gesticuler en arpentant la salle , probablement pour entretenir sa chaleur ; et il avait grand soin de passer sa main dans ses cheveux pour les tenir en Tair; le garçon épicier a été lui dire bonjour, l'autre lui a serré la main, sans lui répondre, et en continuant de déclamer.

v( Voyons, monsieur Alfred, nous allons (Inir votre « sci'ne (ï Œdipe , » dit M. Tristepatte, en s'adressa nt à rélève qui est toujours en mouvement. « Made- » moiselle Joséphine , étudiez bien votre rôle de » Zaïre , nous en jouerons tout un acte tout-ù-l'heure » sur le théâtre. »

La jeune personne qui est assise , répond : « Oui , » monsieur, » sans quitter des yeux sa brochure. Le professeur se tourne vers le nouveau venu :

« Brûlard, voulez-vous faire Icare dans OEdipc? » — Tout ce que vous voudrez, monsieur Triste- » patte. — Nous allons prendre la scène troisième » du cinquième acte ; je vais dire Phorbas, et comme » cela, ca aura une certaine couleur... Yous savez le » rôle dlcare? — Oh! très-bien... mais je ne me le

» rappelle pas du tout; si vous aviez la pièce —

» Si j'ai la pièce!... il me demandesi j'ai Voltaire!...

» moi! Tristepatte... si j'ai Voltaire! Il est vrai

» que je pourrais me passer de l'avoir, vu que je le

» sais par cœur Tenez , Brûlard , voici le volume

» où est Œdipe Bonjour, madame Grignoux. —

» vous avez amené votre fille, c'est fort bien... nous » allons travailler tout-à-l'heure. »

Madame Grignoux était une femme de quarante et quelques années, tournure d'ouvreuse de loges; chapeau qui pouvait lutter avec celui de la voisine de madame Limousse ; un grand sac vert, un énorme cabas duquel s'échappait une demi-douzaine de flûtes d'un sou ; de la prétention dans le parler et dans le sourire, et conduisant une petite fille de treize à quatorze ans , dont les souliers étaient attachés avec des

lambeaux de rubans , et, le reste du cost urne à l'avenant.

« Cela promet d'être fort amusant, » dit le docteur en se penchant à l'oreille de M. Guerreville, qui ne peut s'empêcher de sourire en voyant le professeur jeter sur son épaule un pan de sa grande redingote, comme s'il eût porté un manteau.

« Commençons - nous ? « demande M. Alfred, en passant encore à travers ses cheveux des doigts qui lui servent de démêloir.

« Oui... m'y voici... Œdipe est avec Icare lorsque » j'arrive... Je fais mon entrée... »

Pour que son entrée fasse plus d'effet, M. Tristepatte va ouvrir la porte qui donne sur le couloir, et se place au fond d'où il commence à marcher à pas mesurés, s'arrêtant à chaque jambe qu'il pose pour pousser un gémissement. Il arrive ainsi au bout de deux minutes, et s'arrête devant Alfred en regardant la terre, et mettant un poing sur sa hanche.

« Superbe entrée I » murmure madame Grignoux. . . (' Ça me rappelle M. Frédéric dans le Joueur, à la )) troisième acte. Dieu ! que cette pièce-là m'a agi sur » les nerfs!

» — Chut! silence! madame Grignoux. A vous, i> Alfred. » Le jeune Alfred [)a88e sa main dans ses cheveux , et s'écrie :

« Ah ! rhorbas, approcliez! »

Le petit Brûlard récite tout d'une haleine :

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« Ma surprise est extrême « Plus je le vois et plus ah seigneur c'est lui-même » C'est lui... »

« — Ce n'est pas cela , Brûlard, » dit le professeur

en frappant du pied, « vous allez vous allez

» vous nous dites cela comme si vous criiez : Qui )) veut boire à la fraîclie, qui veut boire ! Que diable, » mon ami, on s'arrête, on prend ses temps : Plus je » le vois y et plus... Arrêtez- vous là , comme si vous » aviez vu un serpent ; Ali! seigneur, c'est lui-même!.., » Ouvrez les bras, ouvrez la bouche.. . beaucoup de » surprise dans la bouche ; je vous réponds :

« Pardonuez-moi si vos traits inconnus... BRULARD.

« Quoi ! du mont Citron ne vous souvient-il plus ?

» — Qu'est-ce que c'est que le mont Citron!... » dit le professeur en lâchant le pan de sa redingote ; « il y a le mont Gtliéron. Faites donc attention à ce » que vous lisez, mon ami.

» — Ah! je me disais aussi à part moi-même, » s'écrie madame Grignoux, « je ne crois pas qu'on » eusse iamais employé de citron dans 0-édipe! Tiens, » Césarine, voilà encore une petite flûte au beurre.,, jo ça te fortifiera l'estomac pour ta diction. ^

Le petit Brûlard , qui semble avoir quelque peine à lire couraniment, reprend ;

« Quoi , cet enfant qu'en mes mains vous remîtes.,, * Cet enfant qu'au trépan,..

» — Au trépas! » s'ccrie Tristepatte.

« Ah! qu'est-ce que vous dites?...

» — Dam, c'est que j'ai mal In, » répond Brû- ]ard.

» — Taisez-vous donc , mon ami , c'est Phorbas » qui parle :

« Ali ! qu'esl-ce que vous dites, » Et de quel souvenir venez-vous m'accaLler ?

BRULARD , lisant.

« Hum... où en suis-je?... 1mm...

» ... Seigneur, n'en doutez pas, » Quoi... quoique ceTlicbain dise, il vous mit dans mes has. »

Tristepatte arraclie le livre du fjarçon épicier en lui disant : « Mon ami , décidément vous n'êtes pas en « état de lire à la première vue; quand vous savez » un rôle par cœur, vous allez très-bien ; mais il faut » d'abord que vous l'ayez lu plusieurs fois. . . Yous

» nous dites : dans mes bas pour dans mes bras

» Alfred, finissez votre grande scène tout seul

» votre scène quatre : c'est un monologue. »

M. Alfred recommence à arpenter la salle , à s'é-

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bouriffer les clicvcux, et souffle de toute la force de ses poumons le dernier monologue d'OEdipe, que madame Grignoux interromj)t fré([uemmont par

des : « bravo î oh ! bien ! oh 1 très-bien ! oh !

». oh! oh! » M. Tristepatte est souvent obligé de

lui imposer silence. Le professeur est allé s'asseoir près du docteur pour entendre déclamer son élève, et de temps à autre un sourire de satisfaction ou un mouvement de tête témoigne qu'il est satisfait.

Le monologue fini, M. Tristepatte va frapper sur l'épaule d'OEdipe, qui est trempé comme s'il sortait de l'eau :

« Très-bien, Alfred... très-bien, mon ami... il y a » de l'avenir là-dedans... il y a du Damas dans cette » diction-là... cependant vous avez encore beaucoup » à acquérir. Tenez , mon ami , je vais vous le dire, )^ moi, le monologue... et vous en détailler toutes » les intentions, retenez-les bien. »

M. Tristepatte va prendre un bout de faveur rouge qu'il noue autour de sa perruque blonde pour être coiffé en Grec ; puis , drapant de nouveau sa vieille redingote autour de son corps, il se pose , et commence :

« Le voilà donc rempli , cet oracle exécrable « Dont ma crainte a pressé l'effet inévitable...

» Bien doux tout cela... je me ménage pour les » effets...

» Et je me vois enfin, par un mélange affreux , » Inceste, parricide , et pourtant vertueux...

» Ici , je m'échauffe un peu...

» Miséral)Ie verlu !

» Un grand coup de talon en arrière.

» Nom stérile et funeste ; t Toi , par qui j'ai réglé des jours que je déteste. ,.

» Un sourire très-amer...

» A mon noir ascendant tu n'as pu résister ;

» J'ouvre les bras.

» Je tombais dans le piège en voulant l'éviter.

» J'ai l'air de voir un trou à mes pieds... » Un Dieu plus fort que toi m'entraînait vers le crime ,

» Je grince des dents...

» Sous mes pas fugitifs il creusait... »

Le professeur est interrompu par l'arrivée de deux jeunes filles , en petits bonnets , en tabliers de soie , qui entrent d'un air très-dégagé dans la classe, en s'écriant :

« Est-ce ici qu'on montre à jouer la comédie?... » nous voulons prendre des leçons, nous jouons

« après-demain chez M. Génarl, rue de Lancri, avec » des artistes pour de vrai , et nous voudrions bien » ne pas être mauvaises. D'abord , moi , j'ai beau- » coup de mémoire , je retiens tout ce que je veux... » — Moi , on trouve que je chante très-johment le » couplet... je sais tous les morceaux de mamzelle )) Jennij Colon. Combien que vous prenez par leçon, » monsieur ? faut pas nous demander trop cher ; nous » sommes des frangères... nous ne roulons pas sur » l'or î... mais ça viendra peut-être...

» — Nous nous arrangerons très-bien , mesde- » moiselles... je vous traiterai en artistes... asseyez- » vous donc.

» — Est-ce que nous pouvons l'ester à voir jouer » vos élèves? — Certainement , j'ai grande classe au- » jourdliui... cela ne pourra que vous faire du » bien... Alfred, je vous finirai Œdipe une autre » fois... j'ai tant d'occupation... tant d'élèves ce » matin...

» — Monsieur, » reprend une des grisettes en allant s'asseoir, « c'est que nous voulons jouer dans » C Agnès de Belleville ; saurez-vous nous montrer » cette pièce-là? — Eh! mesdemoiselles , est-ce que » je ne montre pas tout ce qu'on veut!... Ah! voici » monsieur Jules... arrivez donc, mon cher ami... » on n'attendait plus que vous pour commencer. »

Jules arrive tout en nage, tenant sous son bras une boîte d'eau de Cologne , qu'il va déposer dans un coin; il aperçoit M. Guerreville, et s'empresse d'aller le saluer ainsi que le docteur. « Vous voyez , » jeune homme, que je suis de parole, » dit

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M. Guerreville , en tendant la main au fils de la parfumeuse.

« — Ali ! monsieur , je vous en fais mille remeri) cîmens ... je suis bien désolé que vous ayez attendu . . . » mais mon père m'avait donné plusieurs commis- » sions à faire , et je n'ai pu m'en débarrasser plus » vite. Ah ! quand donc serai-je sorti des gants et de » la pommade!... Enfin, vous allez me voir jouer , » messieurs, et je vous prierai de me dire , sans com- » plimens , ce que vous pensez de mes dispositions. » — Nous n'avons aucune raison pour vous trom- » per; ainsi, vous pouvez compter sur notre fran- » cliise. »

Jules va se disposer à jouer, ainsi que M. Alfred , le garçon épicier, mademoiselle Joséphine et la jeune* Césarhie Grignoux. Pendant que ses élèves se préparent à monter sur les tréteaux , le professeur s'est éclipsé; il est sorti avec sa coiffure grecque, mais il ne tarde pas à reparaître suivi des deux vieilles femmes du troisième, et d'un monsieur fort âgé , fort gros et pouvant à peine marcher, même en s'appuyant sur une canne ; ce monsieur , qui est en pantoufles et a la tête couverte d'un bonnet de soie noire , tient aussi à samain gauche un de ces cornets en fer-bhnc, dont se servent les personnes atteintes de surdité.

M. Tristepatte se donne beaucoup de peine pour ])lacer son public ; il fait asseoir le gros monsieur dans son grand fauteuil à roulettes, et en passant près de M. Guerreville , lui dit à l'oreille :

« Je vous demande pardon , si j'ai amené quel- » ques voisins... qui montent sans toilette... mais

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» les artistes tiennent peu à tout cela , et je tiens » beaucoup à avoir mon vieux voisin -, il est très- » connaisseur pour la partie du chant ; il a été violon » pendant quarante ans dans différens orchestres de » Paris : c'est un excellent musicien, malheureuse- » ment il est devenu un peu sourd, et c'est pour » cela qu'il a été obligé de prendre sa retraite.

» — Mais , » dit Jeune val , « s'il est sourd, com- » ment peut-il juger des dispositions lyriques de vos )> élèves î

» — Oh! avec son cornet, il entend encore... » mais vous comprenez que dans un orchestre il ne » pouvait pas tenir son cornet, en jouant du violon. . . » — C'est très-juste. — Mesdames , placez - vous « donc. »

Cette invitation s'adressait aux deux vieilles voisines , dont l'une avait conservé , avec sa robe noire, son immense chapeau ; tandis que l'autre avait jeté un vieux châle à damier par-dessus sa camisole et son jupon collant , et aussi une espèce de petite fanchon par-dessus son foulard. Ces deux dames se tenaient respectueusement debout derrière les chaises , et les deux grisettes avaient déjà plusieurs fois étouffé des éclats de rire en les regardant ; enfin , sur l'invitation de M. Tristepatte , les deux vieilles femmes vont se placer sur le canapé à côté de madame Grignoux , qui est entrain de manger une quatrième flûte qu'elle vient de tirer de son cabas.

« Nous allons vous dire deux actes de Zdire , » dit le professeur , en arrangeant son mouchoir en ceinture autour de sa redingote , et plaçant sur sa tête un

casque qui ressemble parfaitement à un moule à biscuits de Savoie. Déjà Jules s'est mis un turban, et enveloppé le corps dans un (>rand morceau de serge verte. Le Jeune Alfred s'est coiffé d'un casque de chevalier. Quant aux deux jeunes fdles , elles ont simplement ôté leurs peignes, et laissent flotter leurs cheveux sur leurs épaules ; le garçon épicier s'est passé , par-dessus sa veste , une tunique et un ceinturon auquel traîne un petit sabre d'enfant.

Le professeur va regarder chacun de ses élèves et siécrie *

« Pas mal , mes enfans !..... Alfred , le casque est

» trop sur votre front , laissez voir vos sourcils

)^ plus en arrière , c'est cela... Jules, le turban bien » enfoncé ; drapez le manteau sur le bras gauche , » beaucoup de plis à gauche — Brûlard , mon ami , » tâchez de ne pas avoir toujours votre sabre dans » les jambes, cela vous gênerait pour vos sorties. Vous, » mesdemoiselles, vous faites Zaïre et Fadme ; made- » moiselle Joséphine, songez que Zaïre est chrétienne « dans le cœur, et musulmane dans le fond de l'âme ; » pénétrez-vous bien de cela : c'est un des plus beaux » rôles de l'emploi. . . Vous adorez Orosmane comme » homme , et vous le haïssez comme Soudan ; faites )) bien sentir toutes ces nuances... Vous, petite Cép sarine , de la dignité dans Fatime.

» — Si vous avez encore besoin d'une confidente , >^ vous savez que je suis là , monsieur Tristepatte. » dit madame Grignoux.

« — Merci , madame Grignoux , pas pour cette )> pièce. . . Mais je m'aperçois que nous n'avons pas de

D souffleur , si vous étiez assez bonne pour vous cliar- » ger de cet emploi...

» — Bien volontiers , monsieur Tristepatte , d'au- » tant plus que je souffle avec une grande Jes si II lé... )) ça ne me gène pas du tout ! vous allez voir com- » ment je vais vous souffler ça. Où qu'est donc la » brochure?... ali ! bon, c'est un volume... Je vais » m'asseoir contre le théâtre... je ne suis même pas » fâchée d'être le souffleur , parce que Césarinc ne » porte pas de caleçons , et vous entendez bien que » dans cet emploi-là on domine terriblement sous les » jupons des actrices... soit dit sans méchanceté.*..

» — Allons, allons, au théâtre, mes enfans; moi w je fais Lusignan... Nous allons commencer par le » second acte. »

A l'aide d'un petit banc, le professeur et ses élèves montent sur les tréteaux , puis ils se cachent derrière les deux lambeaux de tapisserie qui forment la coulisse. Delà, M. Tristepatte frappe trois coups qui occasionnent une telle nuée de poussière que madame Grignoux , assise de manière que sa tête est à la hauteur des planches , a une quinte de toux , et s'écrie :

« Merci ! vlà de l'assaisonnement pour mes flûtes! » on ne le balaie pas tous les jours , à ce qu'il paraît, » votre théâtre. «

Mais l'entrée de Nérestan et de Châtillon force le souffleur à cesser ses réflexions. Le jeune clerc fait Nérestan, etBrûlard Châtillon. Cette première scène marche sans encombre ; les deux élèves , sachant leur rôle par cœur , n'avaient aucun besoin du souffleur qui leur criait de temps en temps :

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« Pas si vite, donc ! . . . peste ! comme vous y allez. . . » je ne puis pas vous suivre, moi. »

Zaïre paraît avec ses cheveux flottans. La jeune personne, qui représentait ce personnage , avait une voix de tête qui perçait les oreilles , au point que le vieux monsieur sourd , qui jusqu'alors n'avait paru prendre aucun intérêt à la ^3ièce, fait un signe de satisl^iction en murmurant : « A la bonne heure, celle- » ci a de l'organe. »

Zaïre était en train de dire sa scène , lorsque madame Grignoux se lève à demi , avance sa tête sur les tréteaux, et s'écrie :

« Et ben ! pourquoi donc que tu n'entres pas aussi, » toi, Césarine , et que tu restes comme ça derrière » la toile?... est-ce que tu n'es pas la confidente » Fatime?

» — Elle n'est pas de cette scène-là, » crie le professeur; « silence, donc! souffleur.

)' — Ah ben , par exemple. . . c'te bonne farce ! » est-ce que je vas payer des cachets à quinze sous » pour que ma fille reste dans les coulisses pendant » que les autres jouent!... Puisqu'elle fait la confi- « dente, est-ce qu'elle ne doit pas toujours suivre sa » maîtresse? — On vous dit qu'elle n'est pas de cette » scène-là. — Et moi je vous dis que Fauteur s'est » trompé, apparemment... Viens donc, Fa lime; c'te » j)etite, ça Thabituc toujours au public. »

Pour satisfaire madame Grignoux , le professeur jKuibse Fatime sur le théâtre. La confidente arrive en grignotant une flûte. Bientôt M. TristepaUc paraît eu l^usigiian, A son eutrcCy Ictj deux vieilles fejujuç.s du

troisième se mettent à applaudir de toutes leurs forces , tandis qu'une des grisettes dit à son amie :

(( Oh ! ma chère , est-il vilain ! il ressemble à une » chaise percée ! . . . »

M. Tristepatte dit sa scène avec tant d'intention qu'il la fait durer une demi-heure. Il s'arrête, il prend des temps , il se pose, se dessine , tout en s'interrompant pour dire de temps à autre à ses élèves :

« Face au public, Zaïre. . . prenez donc garde, vous » tournez le derrière au parterre... Attention, donc, » mesdemoiselles , toujours ce polisson de derrière yy que nous faisons voir...

» De vos bras, mes enfans, je ne puis m'arracher. » Je vous revois enfin, chère et triste famille ; » Mon fils... digne héritier...

» Alfred, mon ami, votre casque vous retombe sur » le nez, on ne vous voit plus la figure; comment vou- » lez-vous que le public juge de vos jeux de physio- « nomie?

» — Ce n'est pas ma faute , il est trop grand. — » Alors, on met un mouchoir dedans !

«Vous, hélas ! vous, ma fille , » Dissipez mes soupçons , ôtez-moi cette erreur.

» — Celle horreur ! » crie madame Grignoux. — » Comment, souffleur? — Je vous dis que c'est une « horreur. — Bah!... vraiment? — Regardez pi uft tôt. »

M. Tristepatte consulte le livre et le rend en disant: « C'est bien extraordinaire, j'ai toujours dit » errenr, et on ne m'a jamais repris. Certainement, je » n'ai pas la prétention de corriger Voltaire; mais » je crois qu'ici le mot erreur ne ferait pas mal... je » m'en rapporte à ces messieurs. »

Ces messieurs ne répondent rien; alors les deux vieilles du troisième jugent convenable d'applaudir. M. Tristepatte salue et continue la scène. L'acte se termine sans autre accident que la chute de Châtillon qui emmêle son petit sabre dans ses jambes, et roule dans les pieds de Nérestan , au moment de leur sortie.

Le second acte commence ; mais Lusignan , qui a fini son rôle, vient se mêler au public pour voir jouer ses élèves.

Jules paraît. C'est lui qui fait Orosmane. Le jeune homme fait voltiger autour de lui la serge verte qui lui sert de manteau ; il déclame avec chaleur , mais d'une manière aussi fausse que monotone , ce qui n'empêche pas son professeur de s'écrier :

« Fort bien ! Jules , très-bien ! . . . vous irez , mon » ami, vous irez très-loin.

» — Je ne sais pas où ce jeune homme ira , » dit tout bas le docteur à M. Guerreville , « mais je ne lui » conseillerais pas de suivre cette carrière, dans la- » quelle il se tuerait. »

En effet, quand le second acte de Zmre s'achève, Jules a fait de tels efforts pour produire de l'effet qu'il ne peut plus parler, il s'est enroué et il est rendu . M. Tristepatte l'enveloppe dans une couverture de laine , et le

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fait asseoir sur le canapé en le comblant d'clofcs, et lui prédisant les plus glorieux succès. Puis, le professeur se tourne vers la société et lui dit :

« Messieurs et dames, nous ne vous jouerons point l'Ecole des Vieillards , mon élève Jules se trouvant trop fatigué pour continuer, vu la chaleur admirable qu'il a déployée dans Orosmane ; mais nous allons vous donner quelques scènes d'une comédie de ma composition... en vers... C'est du joli, du mignon... la pièce se nomme le Marquis séducteur; elle a été jouée avec beaucoup de succès dans mille théâtres de société... Joséphine, vous ferez la comtesse... relevez vos cheveux, ma chère amie... vous faites une grande coquette... Alfred fera Lafleur, grande livrée... ôtez votre casque... et Brûlard le

marquis, il le sait très-bien Césarine fera Li-

» set te.

» — Ah! je disais aussi, » murmure madame Grignoux, « faut que ma fdle fasse quelque chose... 3> je l'amène pour qu'elle travaille, d'abord.

» — Dites donc , monsieur, » crie une des grisettes -, « est-ce qu'on n'enseigne pas le vaudeville chez » vous ? nous voulons chanter, mon amie et moi.

» — Tout-à-l'heure , mesdemoiselles , nous passe- )> rons à l'opéra, je vous ferai chanter, je serai même » bien aise de connaître vos moyens.

« — Il veut connaître nos moyens, » dit une des grisettes à son amie... « de quoi se mêle-t-il? est-ce » que ça le regarde? pourvu que nous lui payions î) nos cachets... — Tu ne comprends pas : ça veut » dire nos voix... — Dis donc, IHxrasie, est-ce que

» ça t'amuse, leur tragédie ?... ils ne jouent pas si » bien que chez M. Fresnoy, à Lazary. — Chut! » tais-toi donc, ils vont nous jouer du mignon !

» —Allons! commencez, mes enfans! n crielepro- » fesseur, « je sais ma pièce par cœur, et je vous la » soufflerai, s'il en est besoin... C'est Lafleur et Li-

» sette qui ouvrent la scène Ma petite Césarine,

» tachez donc de finir votre croûton , et de ne pas )) toujours manger en jouant. Je frappe. »

M. Tristepatte est monté sur ses tréteaux, d'où il s'obstine à envoyer trois nuages de poussière à son public ; puis il saute assez lestement en bas , et va se placer dans un coin près du théâtre.

Le jeune Alfred, qui a un chapeau susceptible de prendre toutes les formes que l'on veut, en fait une espèce de claque, le met sous son bras comme son professeur, et entre en scène en sautillant. La pièce commence.

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