TOUT CE OU A FAIT JEROME
En arrivant à Paris , le premier soin de Jérôme est (le se rendre cliez M. Guerreville pour s'informer de son état.
C'est le docteur qui reçoit l'Auvergnat , il lui serre cordialement la main , en lui disant :
« Le mieux continue... je sauverai mon ami , j'en » réponds à présent. . . — Ah ! monsieur le médecin. . . » quel brave homme vous faites!. . . — Mais la conva- » lescence sera fort longue. . . d'autant plus que mon » pauvre ami a au fond du cœur un profond chagrin )> de n'avoir pu se venger de ce misérable Delà- » berge. . . Etre vaincu par celui qui nous a outragé. . .
» c'est l'être doublement! A peine si mon ami a
» pu parler, et ses premières paroles ont été le ser- » ment de recommencer le combat dès qu'il en au- » rait la force... Mais d'ici-là... je parviendrai peut-^
» être à le calmer — Oli! oui... oui... moi je
» conçois ben que M. Guerreville n'est pas satisfait..*
»> mais patience tout cela changera , j'espère
)» Cet Emile Deiaberge a donc fait bien du mal à
» M. Guerreville? — Il l'a outragé dans ce qu'il
» avait de plus cher. . . c'est lui qui lui a ravi le bon- » heur, qui l'a condamné à des larmes éternelles... » Mon cher Jérôme, mon ami, je n'en doute pas, .» vous contera toutes ses peines... il n'aura pas de » secrets pour vous. — Oh ! je n'ai pas besoin qu'on » m'en dise plus, pour être certain que ce M. Dela- » berge est un misérable. .. — Mais vous pouvez voir » M. Guerreville, il ne dort pas en ce moment, et
» votre présence ne peut que lui iaire plaisir —
0 Non... non , monsieur le docteur... je vous remer- )' cie. . . je ne veux pas voir M. Guerreville avant de. . .
» avant que enfin, suffit! j'ai mon idée, vovez-
)^ vous... c'est un serment que je me suis fait à moi-
» même et je veux me le tenir. — Je ne vous
» comprends pas, Jérôme. — C'est possible, mon- » sieur le docteur, mais vous me comprendrez pkis w tard. En attendant, soignez toujours mon respec- » table bienfaiteur... et, pour le reste, reposez-vous i) sur moi. Au revoir, monsieur. »
Et Jérôme s'éloigne , laissant Jenneval qui cherche à deviner le sens des paroles mystérieuses de l'Auvergnat.
« Maintenant, » se dit le porteur d'eau lorsqu'il est dans la rue , « il ne s'agit phis que de savoir la de- » meure de ce M. Emile Deiaberge; je n'ai pas voulu »> la demander à ce bon docteur , de peur qu'il ne se
434 ziziNii.
» doutât démon projet d'ailleurs, il ne la sait
» peut-être pas... Je n\ii pas osé non plus la deman- » der chez madame Dolhert... Oh I mais je la trou- » verai ; un homme riche, ça ne se lo^je pas dans un » trou de souris. . . Oh ! je saurai bien trouver ce mon- » sieur. . . Paris est grand, mais j'ai de bonnes jambes, » moi , et je ne crains pas la fatigue ! »
Jérôme se met en route , il parcourt la ville , il court, il s'informe, il prie quelques commissionnaires de ses amis de l'aider dans ses recherches. Pendant trois jours elles n'amènent aucun résultat; mais enfin, le quatrième, le porteur d'eau trouve ce qu'il désirait ; on lui montre un hôtel habité par monsieur Emile Delaberge , dans la rue de Clicliy.
Aussitôt Jérôme se dirige vers cette habitation. Il frappe à la porte cochère, il entre et dit au concierge :
« Est-ce bien ici que loge M. Emile Delaberge? — » Oui, » répondle concierge en jetant un regard dédaigneux sur l'Auvei-gnat.
« — Est-il chez lui ? — Qu'est-ce que cela vous j) fait ? — Comment ? qu'est-ce que cela me fait. . . apy> paremment que cela me fait quelque chose , puisque » je vous le demande. — Monsieur n'y est pas. — Ah î )) c'est différent. . . voilà une réponse. . . et ben, alors. . . j> je reviendrai. »
Et Jérôme s'en va, mais satisfait de savoir enfin où loge celui qu'il veut voir, et ne doutant pas qu'il ne parvienne bientôt à le rencontrer.
Le lendemain , sur les neuf heures du ma tin , l'Auvergnat retourne chez M. Delaberge.
« Monsieur n'y est pas , » lui dit l'impassible concierge dès qu'il l'aperçoit. — Comment, déjà sorti? » — Oui. — Quand reviendra-t-il ? — Je n'en sais » rien, monsieur n'a pas d'iieures fixes pour rentrer. . . » (]'est selon son bon plaisir. »
Jérôme s'éloigne de mauvaise humeur. Il retourne le soir, il retourne le lendemain , et le concierge lui dit toujours : « Monsieur est sorti. »
Huit jours s'écoulent ainsi sans que Jérôme soit plus lieureux ; enfin, n'y tenant plus , un matin , il entre dans la loge du suisse, et, le regardant entre les deux yeux, il lui dit d'un ton courroucé :
« Monsieur le portier, je crois que vous vous fichez » de moi , à la lin! . .. )^ Jérôme était un homme grand et robuste ; le concierge a peur, et il répond plus poliment :
« Monsieur, je vous demande pardon mais il
» faut bien que j'exécute les ordres qu'on me donne.
» — Et quels sont-ils ces ordres ?
» — C'est que monsieur fait presque toujours dire » qu'il est sorti ou qu'il n'est pas visible , quand ce » ne sont pas des personnes qu'il attend.
» — Je comprends! et, à coup sûr, il ne m'attend D pas. Mais moi , il faut que je le voie , que je lui « parle, entendez-vous, portier, il le faut... je ne » sors plus de cette maison sans avoir vu votre » maître : j'y suis résolu.. 1 Voyez si vous voulez que )' je brise tout ici... ou indiquez-moi où je trouverai » M. Delaberge.
» — Monsieur... je vous certifie qu'il n'est pas ici... » — Vous mentez encore... — Non, monsieur, oli!
» celte fois c'est bien la vérité , monsieur est parti hier )) au soir pour la cainpa{^ne , avec Dupré son valet... » — Pour la campa^jne?.. — Oui, je crois avoir en- » tendu nommer Beaumont. — Il suffit, je vais l'y » rejoindre alors... Mais si vous m'avez menti, son- » gez que je reviens ici vous assQmmer. — Je vous ai j» dit l'exacte vérité, monsieur. »
Jérôme quitte l'hôtel , retourne chez lui prendre ce qu'il juge lui être nécessaire, puis se met en route à pied avec son bâton à la main. Mais l'Auvergnat marche d\in pas si ferme , si rapide , qu'avant la chute du jour il est arrivé près de la maison de campagne de madame Dolbert.
Jérôme s'arrête, il est incertain sur ce qu'il doit faire, mais il aperçoit un jardinier à la porte de la maison , et il s'approche de lui :
« Vous êtes au service de madame Dolbert? w — Oui , monsieur , » répond le paysan en saluant. .
« — Savez-vous... si un monsieur de Paris est venu » chez ces dames depuis hier? — Oh î non , monsieur, » depuis hier... et même depuis plusieurs jours ces * dames n'ont reçu aucune visite... Oh! j'en sommes « ben sûr... Je travaillons en face de la porte. — » Merci , mon ami . »
Jérôme s'éloigne en se disant : « Le monsieur n'a » pas été voir ces dames... cependant ce n'est pas » pour rien qu'il sera venu dans cette campagne... » Oh! morgue, cette fois je serons ben maladroit si 9 je ne le trouvons pas. »
Jérôme entre dans le village ; il s'informe de la
meilleure auberge : elles ne sont pas nombreuses dans le pays. Pendant qu'il jase avec une paysanne, un monsieur passe devant lui : sa mise , sa tournure, sa ligure, tout frappe TÂuvergnat, qui se dit : « Obi i> ce doit être là mon boihme. »
C'était bien en effet Emile Delaberge qui, après avoir passé plusieurs jours à Paris dans l'irrésolution, tantôt voulant oublier Stéphanie , tantôt jurant qu'elle serait à lui, avait enfin appris avec terreur que la blessure de M. Guerre ville n'était point mortelle, et que celui dont il avait cru n'avoir plus rien à redouter ne tarderait pas à être rendu à la santé.
Emile prévoit que son mariage est à jamais rompu si M. Guerreville revoit madame Dolbert; mais comment empêcher qu'ils ne se voient , puisque la grand'maman de Stéphanie n'a pas caché son désir de se trouver avec lui.
« Ils me refuseront Stéphanie , » se dit Emile en frémissant de colère. « Eh bien... s'ils ne veulent pas
» qu'elle soit ma femme j'emploierai d'autres
» moyens... Mais elle sera à moi. Partons pour Beau- » mont... Il ne doit pas être si difficile de s'intro-
» duire dans la maison que ces dames habitent
» Oh ! je réussirai. . . j'ai toujours réussi , dans tout ce » que j'ai fermement voulu. »
Et M. Delaberge était parti avec son valet de chambre Dupré. Il était allé se loger dans une auberge écartée , au bout du village , et revenait examiner de loin la demeure de madame Dolbert, lorsque Jérôme l'avait aperçu.
Emile rentre où il s'est logé ; il appelle son domestique , et lui (lit : « Rien de si facile que de s'intro- )) duirecliez ces dames! C'est vraiment un jeu d'en- » faut. Tu m'as dit que la chambre de Stéphanie est » celle qui fait l'angle, et donne sur la route?...
» — Oui , monsieur , je m'en suis assuré. — Il me » suffira de grimper sur le mur du jardin , delà j'at-
» teindrai facilement la fenêtre Tes épaules me
» serviront à monter... Le reste ira tout seul... C'est » fort drôle d'être obligé d'en venir à l'escalade, pour » s'introduire près d'une femme que l'on allait épou-
» ser... Mais, ma foi, on m'y force... Et ensuite
» c'est eux sans doute qui me supplieront de l'épouser; » mais il n'est plus certain que ce sera ma volonté. » Ainsi ce soir. . . à dix heures. . . je sortirai bien avant » toi, pour que cela ne paraisse pas concerté... A » dix heures précises , tu seras à l'endroit que je viens » de t'indiquer. — C'est convenu , monsieur. Mais » dix heures, n'est-ce pas trop tôt? — Eh non! à la » campagne , tu ne sais donc pas que la grand ma- » man Dolbert est couchée à neuf heures? Oh ! à dix, » tout le monde est depuis long-temps endormi dans » sa maison. )>
Ces arrangemens terminés , Emile Delaberge se fait servir le meilleur dîner qu'il soit possible de se procurer dans une auberge de village; et, lorsqu'il a achevé son repas , il sort et s'enfonce dans la campagne.
Mais un homme avait attendu que le voyageur sortît enfin de l'auberge ; cet homme , c'est Jérôme, tjui s'est mis en embuscade de manière à ce qu'Emile
Delaberge ne puisse sortir sans qu'il le voie ; il le suit de loin dans la campagne. Il attend pour l'aborder que la nuit soit plus sombre, car il ne veut pas que personne puisse les voir, ni les déranger. Enfin , Emile vient d'entrer dans un sentier désert fort éloigné de toute habitation. L'Auvergnat double le pas , et , prenant par la traverse , se trouve bientôt près d'Emile , auquel il se présente tout-à-coup , en écartant une haie qui le séparait de lui.
» Un mot , monsieur , » dit Jérôme, en se plaçant devant Emile et lui barrant l'étroit chemin du sentier.
« — Que me voulez-vous? wrépondle jeune homme, auquel l'apparition subite d'un homme , le soir et dans un chemin écarté , inspire une secrète défiance.
» — Oh! d'abord... rassurez-vous, je ne suis pas « un voleur , et je n'en veux nullement à votre » bourse... '
» — Que me voulez-vous donc? — Vous êtes bien » M. Emile Delaberge , n'est-ce pas? — Sans doute. » — Alors je veux me battre avec vous.
» — Vous battre avec moi! » répond Emile en souriant dédaigneusement , « d'abord je ne me bats » pas contre tout le monde.
» — C'est possible , mais vous vous battrez avec » moi. — A quel propos?... pour quel motif? Je ne » vous connais pas... je ne vous ai jamais vu... — )) Eh ben! je suis Jérôme, porteur d'eau de mon » état... et honnête homme, je m'en flatte. Moi, je » vous connais; je sais que vous vous êtes battu, il y
\\0 zrziM:.
» il quelque temps , avec M. (iuerre ville... J "ignore » quel outraf^e vous lui aviez fait... Mais il dit que
ï) vous êtes un misérable et quand un homme
» d honneur dit cela, il faut que ce soit vrai. Enfin, » vous lui avez donné un grand coup d'épée dont » il a manqué mourir, ('e M. Guerre ville est mou » bienfaiteur, et je viens le venger. Comprenez- voue, » à présent?
» — Ah!... M. Guerreville vous a choisi pour sou » défensem^ ! . . . — M. Guerreville ne m'a pas choisi; » M. Guerreville ne se doute pas de ce que je fais » aujourd'hui, car il me Faurait peut-être défendu, » vu qu'il espère se rebattre avec vous dès qu'il en » aura la force. ^lais c'est moi qui me suis promis » de venir vous trouver, et de gagner la partie qu'un i» brave homme a perdue. Allons! j'espère que voilà » assez de raisons, battons-nous maintenant.
» — Non, je ne me battrai pas avec vous... que » je ne connais pas... Encore une fois, laissez-moi » passer, monsieur. — Ah! pas de bêtises... vous ne
» vous en irez pas — Apprenez qu'un homme
» de mon rang ne se bat point avec un je ne sais » qui!
> — Un je ne sais qui!... un je ne sais qui!... » s'écrie Jérôme en se rapprochant encore d'Emile , et le regardant de tout près. « Ah ! c'est vrai , je suis )) un je ne sais qui, moi, parce que je porte une
» veste que je loge dans un grenier, et que je
» gagne mon pain à la sueur de mon front!... Mais y> vous... Oh! vous n'êtes pas un je ne sais qui!... » vous avez de la fortune... vous faites de l'embar-
ZIZINE. Mi
» ras!... et de plus, vous êtes un insolent... un gre- » din... et un làclie encore, à ce que je vois!...
» — Drôle!... » s'écrie Emile furieux, « ah! tu )> me paieras cher cet outrage!...
» — Ah! à la bonne heure!... Voilà que vous vous » échauffez, enfin... c'est bien heureux!... Allons )> vite... à la besogne... »
Et prenant deux énormes bâtons qu'il avait laissés derrière la haie, Jérôme les présente à Emile, en lui disant :
« Clioisissez.
» — Je ne me bats pas avec un bâton ! . . . » répond Emile en haussant les épaules.
» — Et pourquoi donc cela, mon beau monsieur?
» — Parce que je n'ai jamais fait usage de de
» telles armes! — Eh bien! vous commencerez auw jourd'hui... Oh! ils sont solides, je vous réponds » qu'ils ne plieront pas ceux-là. — Vous voyez bien » que vous voulez abuser de vos avantages en me » proposant ce combat... vous êtes habitué à vous
» servir d'un bâton moi, je n'en ai jamais tou-
» ché... la partie serait-elle égale?... — Et qui vous » empêche, monsieur le petit-maître, de manier vm » bâton comme moi?... J'ai cinquante ans, vous « n'en avez que trente, il me semble que cela éga- » lise bien ce que j'ai de plus du côté de Fhabitude. . . » Allons , morbleu ! prenez ! . . .
» — Voici les armes dont je me sers habituelle- » ment, » dit Emile, en tirant de sa poche une paire de pistolets : « celles-ci égalisent vraiment les forces... » car il n'y a pas besoin d'avoir un poignet d'Her-
4i2 ZIZINK.
» cule pour tirer une dctenle de pistolet... Eh bien , » mon drôle, voilà qui vous déconcerte un peu. . . cela » ne vous sourit plus autant que vos bâtons!...
» — Ali ! vous allez voir si je recule devant aucune » arme ! » s'écrie Jérôme , « si je vous traitais comme » vous le méritez , je commencerais par vous arra- •'^ cher ces pistolets et vous assommer avec mon gour- « din... mais je ne suis point un lâche comme vous , » et j'accepte ces armes-là... Pourvu que je vous tue » et que je venge M. Guerreville ! . . . que m'importe » avec quoi?... Allons, donnez-moi un de vos petits » joujoux de poche ! . . . ^
Jetant de côté les deux bâtons, Jérôme n'attend pas qu'Emile lui présente les pistolets, il lui en arrache un des mains, et, se mettant à trois pas de lui , arme son pistolet et vise en disant :
« Y sommes-nous ?
» — On ne se bat pas ordinairement de si près , >^ répond Emile, dont le courage semble faibUr devant les manières expéditives de l'Auvergnat.
« — Oh ! il ne faut pas nous manquer... il fait très- » sombre, et je n'ai pas envie de tirer au hasard... » Allons, morbleu!... dépêchons. Je vais frapper du » pied.... à la seconde fois, nous tirerons ensem-
» ble »
Jérôme tient son arme et donne un premier signal ; l^;imile s'est empressé d'armer son pistolet ; l'Auvergnat lève à peine le pied pour donner le second et dernier signal, qu'Emile lâche la détente deson arme. . . la capsule seule part.
« Ah ! le mien ne ratera pas, j'espère! » s'écrie Je-
r6me, et, an même instant, son conp part ; Emile reçoit la balle dans la poitrine et tombe presque sur son adversaire.
« Je pense qu'il a son compte! » dit Jérôme, en jetant à terre son pistolet, « mais, morbleu ! si le sien » n'avait pas raté, je crois que je la dansais, car il » s'était un peu pressé de tirer... Monsieur... je vais » vous envoyer votre domestique, il vous reportera à » votre auberge...
» — Par grâce , Jérôme , » dit Emile d'une voix faible et en essayant de se soulever, « par grâce, em- » portez-moi vous-même. . . Mon domestique n'est pas » à Fauberge. . . je sens que je suis blessé à mort. . . Je » voudrais avoir encore le temps d'écrire quelques » lignes à M. Guerrevilie. . . que j'ai si indignement » offensé... Vous direz à l'auberge que vous m'avez )) trouvé dans ce sentier... et je vous promets de ne » pas dire que c'est avec vous que je me suis » battu.
» — Soit! je le veux bien. Oh! d'ailleurs, je
» ne crains pas de m'exposer, moi... mais si vous » vous repentez , c'est le principal , et je ne refuse » pas de A^ous secourir. » »
Aussitôt Jérôme se baisse , et prenant le blessé dans ses bras, parvient à le hisser sur son épaule; puis , chargé de ce pesant fardeau , il se met en m.arche pour le village , tandis qu'Emile essaie avec son mouchoir d'arrêter le sang qui coule en abondance de sa blessure.
L'Auvergnat est enfin arrivé à Fauberge. A la vue du voyageur baigné dans son «ang , chacun
\M ZIZINK.
presse Jérôme de questions ; l^.niilc a encore la force de répondre :
« Je me suis battu en duel mon adversaire a
» fui... Ce brave homme m'a trouvé et a eu la
» force de me porter jasqu'ici. »
On transporte le blessé sur son lit ; on court chercher un médecin ; mais Emile demande, avant tout , de l'encre et du papier. Il veut profiter du peu de force qui lui reste pour tracer quelques lignes ; U y parvient en surmontant ses souffrances , puis il donne son billet à Jérôme , en lui disant tout bas :
« Portez cela à M. Guerreville vous l'avez
» vengé et vous avez aussi sauvé Stéphanie Dol-
» bert car je devais m'introduire cette nuit dans
» sa chambre dans Fespoir de lui ravir l'hon-
» neur Cependant, avant de mourir j'^u-
» rais voulu... lui dire un dernier adieu... la voir » encore...
)> — Je vais passer chez ces dames , » dit Jérôme,
« on saura ce qui vous est art.nvé quel est votre
» désir... Oh! je ne doute pas qu'on ne vienne vous » soigner. Adieu, monsieur, tâchez de guérir, si
» c'est possible Moi ,, je retourne à Paris, où
- » j'espère rendre tout - à - fait la santé à M. Guerre- » ville. »
En achevant ces mots , Jérôme prend le billet que lui présente Emile , puis sort de Tauberge au monient où un médecin v arrivait.
^ Le porteur d'eau se rend, comme il Fa promis, chez madame Dolbert , mais , au moment d'y entrer, il aperçoit le domestique de M. Delaberge , qui , sui-
vant les ordres de son maître , l'attendait sous la fenêtre de Stéphanie.
« Vous attendez en vain votre maître, » dit Jérôme en s'adressant à Dupré. « II vient de se battre au pis- » tolet, et n'a plus que peu d'instans à vivre ; allez » apprendre cette nouvelle chez madame Dolbert... » M. Emile Delaberge voudrait les voir avant de » mourir. »
Le valet reste tout saisi de ce qu'il vient d'entendre; avant qu'il soit revenu de son étonnement, Jérôme est déjà sur la route de Paris, car l'Auvergnat est tellement pressé d'arriver chez M. Guerreville , qu'il triple le pas et laisse bien loin derrière lui la plupart des voitures qui se rendent à Paris.
Malgré toute la diligence que Jérôme a pu faire , il est une heure du matin lorsqu'il rentre dans Paris. L'Auvergnat hésite sur le parti qu'il prendra ; à une heure aussi avancée se rendra-t-il chez M. Guerreville ? Il faudrait peut - être réveiller toute la maison pour se faire ouvrir, il faudrait troubler le repos de celui qui est à peine convalescent et auquel le docteur a recommandé les plus grands ménagemens. Jérôme sent que, malgré tout son désir de voir M. Guerreville, il faut remettre sa visite au lendemain.
Le porteur d'eau rentre dans son modeste domicile, mais il ne ferme pas l'œil de la nuit. Il a le billet qu'Emile Delaberge lui a remis pour M. Guerreville; mais , quoique cette lettre ne soit pas cachetée , Jérôme ne se permettrait pas d'y jeter les yeux , il croirait commettre une action blâmable.
Enfin le jour luit. Jérôme compte les minutes , les instans. A six heures, il sort et se dirige vers la demeure de M. (iuerreville , en se disant :
« S'il dort encore, eh ben! j'en serai quitte pour » attendre son réveil. »
C'est Georges qui ouvre à l'Auvergnat , et il ne peut s'empêcher de lui dire :
« Vous voilà de bon matin , monsieur Jérôme.
)) — (Test vrai , monsieur Georges , mais voyez- » vous , quand on a de bonnes nouvelles à donner , » je crois qu'on n'arrive jamais trop tôt. Avant tout, » comment va M. Guerreville?
» — Très-bien... Oh! il n'y a plus aucun dan- » ger... il s'est levé un peu hier... et en ce moment » il dort encore profondément.
» ^ — Il dort... alors je respecterai son sommeil... )) Je vais attendre qu'il s'éveille... mais dès qu'il » ouvrira les yeux vous m'avertirez , monsieur j) Georges.
» — 01 1 î je vous le promets. »
Jérôme s'assied dans un coin de la salle à manger; plus d'une heure s'écoule, M. Guerreville dormait toujours d'un sommeil doux et paisible.
« Morgue! » disait Jérôme, « je suis content qu'il » dorme si bien ! . . . et pourtant je ne serai pas fâché )) quand il s'éveillera... mais j'attendrai... Oh! j'at- )• tendrai , car le repos doit hâter sa guérison. » .
Une demi-heure s'écoule encore; quelqu'un arrive : c'est le docteur Jenneval qui vient savoir comment son ami a passé la nuit. En apercevant Jérôme il va lui tendre la main , et lui dit :
ziziîSE. 447
« Que faites vous là ?.. .
» — J'attends que M. Guerreville s'éveille.
» — Vous voulez donc bien le voir aujour- » d'iiui?
» — Oui... car j'ai fait... ce que je m'étais pro- » mis... et je viens lui dire quelque chose qui lui » fera plaisir... Ça ne peut pas lui faire de mal, » n'est-ce pas , monsieur le docteur ? — Non , sans » doute. »
En ce moment, on sonne chez M. Guerreville, et bientôt Georges vient annoncer que son maître est éveillé.
« Entrons , » dit Jeune val , et il pénètre dans la chambre à coucher de son ami , suivi de l'Auvergnat qui est tout ému , et tremble comme un enfant au moment d'éprouver un grand plaisir.
« Bonjour, mon cher Jenneval, » dit M. Guerreville en tendant sa main au porteur , puis apercevant Jérôme qui s'avance sur la pointe des pieds :
« Eh ! c'est vous , mon cher Jérôme ! venez donc, » mon ami, je suis bien aise de vous voir ; je sais que » vous êtes venu souvent vous informer de ma santé . . . » mais je n'ai pas compris pourquoi vous ne vouliez » jamais entrer. . . Âviez-vous peur d'être importun?. . . » Me jugez- vous assez mal pour croire que je serais » peu touché de votre visite...?
)) — Ohî non, moucher monsieur, non, ce n'est » pas tout ça, mais voyez- vous... j'avais fait un ser- » ment... et j'ai voulu le tenir... — Un serment, Jé- 1) rôme? — Oui , monsieur , car enfin , si vous vous » êtes battu... si vous avez été blessé, et que vous
» avez manqué en mourir, je me suis dit , moi, que » j'en étais la cause, vu que tout ça ne serait pas ar- » rivé si je ne vous avais pas prié d'aller chez ma- )i dame Dolbert.
» — Jérôme, ne vous reprochez pas cela ! c'est un » service que vous m'avez rendu , vous m'avez fait h retrouver quelqu'un que je cherchais depuis bien » lon^>-temps; le sort des armes ne m'a pas été fa- )> vorable cette fois... mais j'espère qu'une autre...
» — C'est inutile, monsieur Guerreville, vous n'a- » vez plus besoin de vous battre avec M. Emile De- » laberge... je me suis chargé de vous venger... et » grâce au ciel, j'ai réussi complètement.
„ — Que voulez - vous dire , Jérôme ? » s'écrie M. Guerreville en se levant à demi sur son lit.
« — Je veux dire que j'avais fait serment de ne >^ pas vous revoir avant de vous avoir vengé de celui » . qui , dit-on , a fait votre malheur. Oh !... depuis » quinze jours je courais après lui , et ce n'est pas » sans peine que j'ai pu trouver l'occasion que je » cherchais î . . . mais enfin , hier au soir , elle s'est » présentée. J'ai rejoint M. Emile à la campagne , » près de chez ces dames... dans un sentier isolé. J'ai » entamé la conversation. Il ne voulait pas se battre » avec moi, d'abord!... mais je l'y ai forcé... Je lui » ai proposé le bâton , il m'a refusé ; il m'a présenté » des pistolets, j'ai accepté, nous avons tiré... d'assez » près, et il a i^eçu son affeire... une balle dans la » poitrine... Oh! s'il vit encore ce matin, çam'étonï> nerait beaucoup.
>, — . Jérôme!... Jérôme!... il se pourrait!.,. Vous
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)^ m'avez vengé!... — Oui, monsieur; pardonnez- » moi d'avoir agi sans votre permission... mais c'é- >' lait plus fort que moi !... je ne pouvais pas y » tenir!...
» — Ah ! vou'3 êtes un brave homme ! » dit Jenneval en prenant la main de l'Auvergnat.
<< — Eh! mon Dieu ^monsieur le doc leur,- je trouve » une occasion de reconnaître ce que l'on a fait ja- )> (lis pour moi... IS'était-ce pas tout simple d'en pro- » iiter?
» — Bon Jérôme, » dit M. Guerreville, « cet Emile » Delaberge était , en effet , bien coupable... Mais » j)ourtant avant qu'il ne mourût. . . j'aurais voulu. . . » Oh ! s'il avait pu m'avouer ses torts î
» — Il les a reconnus ! ... ses premiers mots ont été « |)our convei^ir qu'il avait été bien coupable envers » vous... Puis il a voulu écrire quelques lignes... et » i 1 m'a bien recommandé de vous les donner. . . Voilà » son papier... Oh! je l'ai là...
)^ — Se pourrait-il... Emile aurait avoué enfin... » Oh ! donnez , Jérôme , donnez vite. . .
« — Mon ami , » dit le docteur en s'approchant du lit , « je crains qu'une trop forte émotion. . .
» — Non, Jenneval... non, ne craignez rien, j'au- » rai du courage, depuis long-temps je suis préparé )) à tout ; mais Fincertitude est le plus cruel des tour- >^ îuens. »
Jérôme a fouillé dans sa poche , il en a tiré le papier qu'il avait enveloppé avec soin; il le donne à M. Guerre ville; celui-ci le prend en tremblant, et se
liâte (le le lire. . . puis de grosses larmes tombent de ses yeux , et il ne peut que s'écrier :
«Oh! le misérable!... j'avais bien deviné son » odieuse conduite. /•
)) — Que vous écrit-il , enfin ? » dit Jenneval .
« — Je vais vous lire ce qu'il a tracé d'une main » tremblante; mais avant, mon ami, je veux que » Jérôme sache combien cet Rmile était coupable , » qu'il connaisse toute sa conduite avec moi... Ecou- » tez-moi , Jérôme, et jugez si ma haine était juste. » J'avais une fille que j'adorais , c'était l'espoir de » ma vieillesse. . . c'était mon avenir, mon bonheur. . . )i. dans ma fille j'avais placé toute mon existence. )) Elle était jeune, belle, sensible... Cet Emile, s'in- » troditisit dans ma maison sous un nom supposé. .. Il » parvint à séduire ma fille... à égarer sa raison en » lui faisant croire que je ne consentirais jamais à son » bonheur. L'infâme!... il ne voulait pas Fépou- )) ser... il ne voulait que la déshonorer!... Enfin il » me l'enleva... et toutes mes recherches furent vai- » nés. Je ne pus découvrir ce qu'il avait fait de mon » enfant... Pendant les premiers temps , ma fille » m'écrivit, elle me promettait de revenir... avec » son époux... Ah ! sans doute , elle se flattait encore » que son séducteur l'épouserait; mais bientôt les y) lettres cessèrent... et depuis neuf ans... je n'ai eu » aucune nouvelle de ma fille. . .
» Neuf ans ! » s'écrie Jérôme qui semble à chaque
instant porter plus d'intérêt au récit de M. Guerre- Tille , c neuf ans !.. . c'est singuher. , , »
Sans faire attention à l'exclamation de Jérôme , M. G Lierre ville continue son récit :
« Vous devez juger de ma douleur, de mon déses- » poir... Je courus en vain de tous côtés... rien... » aucune nouvelle de ma lille, ni de son ravisseur... » Mais jugez de ma surprise... de mon indignation » en reconnaissant dans cet Emile Delaberge celui » qui, sous le nom de Daubray, s'était introduit 1» chez moi... Le misérable!... il allait se marier... » Ah î mon premier mouvement fut de lui redeman- » der ma fille... L'infâme...^ il eut l'air de ne pas » me connaître ! Je le forçai à se battre ; vous savez « quelle fut l'issue de ce combat. Aujourd'hui... au » moment de mourir , le remords est enfin entré dans » son cœur... Mais il ne me rend pas ma fille... Te- )' nez, voici ce qu'il m'écrit... Ecoutez... écoutez » bien. »
M. Guerreville reprend le papier , et lit d'une voix entrecoupée par les larmes :
« Je fus bien coupable , monsieur ; mais, au ino- « ment d'expirer, je reconnais mes fautes. . . Oui , j'ai » enlevé votre chère fille, et je l'ai conduite secrète- » ment à Paris... mais je n'eus jamais Fintention de » l'épouser. Au bout de six mois... las de ses plain- )^ tes... je l'abandonnai... Mais ce qu'il y a de plus » indigne , c'est qu'alors elle allait être mère...
» — Mère ! » s'écrie Jérôme , en se frappant le front.
« Et ce titre sacré ne toucha point mon cœur. Ah ! n je suis un monstre! Depuis ce temps... je ne sais » ce qu'est devenue votre fille , je ne la revis jam ais, , ^
r> Anjourd'ilui on vient de la ven(^er. . . Je vais mourir , » et je sens que je suis indi^^ne de pardon! )>^
« — Ma pauvre fille!... ma chère enfant! » s'écrie M. Guerreville, après avoir achevé de hre. « Oh! » sans doute , elle sera morte de désespoir. . . mais elle w allait être mère... Oh ! mon Dieu! je n'aurais pas » tout perdu , si du moins vous m'aviez laissé son » enfant.
» — Mon ami , mon ami, de grâce, calmez-vous ! » dit le docteur, en prenant les mains de M. Guerreville, « oui , la conduite de ce Delaberge futlior-
» rible mais, du moins, Jérôme vous a vengé;
» et... mais voyez donc comme il est agité ce brave » homme... votre récit lui a fait une bien vive im- V pression. »
En effet Jérôme ne pouvait plus tenir en place ; il allait , venait , prononçait des mots entrecoupés , en regardant M. Guerreville d'un air attendri; puis, essuyant les gouttes de sueur qui tombaient de son front , s'efforçait en vain de retenir des larmes qui obscurcissaient sa vue.
« Jérôme , mon ami , qu'avez-voiis donc? » dit M^ Guerreville, en fixant TÂuvergnat avec inquiétude, « vous versez des larmes , je crois ?. . .
)> — Ah ! mon bon monsieur ne me plaignez
» pas... celles-ci sont douces... ce sont des larmes de » joie... de bonheur... Ah! mon Dieu! s'il était pos- )) sible ! ... oh ! mais je serais trop heureux. . . je n'ose » encore le croire. . .
)) — Expliquez-vous donc , mon ami ?
» — Ah! c'est que je ne peux pas,., j'étouffe
ziziNi:. 453
» mais avant de parler... il faut rjae je coure chez » moi... cliercher les papiers... les lettres qui prou- » veront... Oli ! Dieu merci , j'ai toujours tout con-
» serve avec soin... Attendez-moi attendez-moi;
» oli î je ne serai pas long. »
Et Jérôme sort en courant comme un fou. M. Guerreville et le docteur se regardent , ils ne comprennent rien à la conduite du porteur d'eau ; mais ils n'en attendent qu'avec plus d'impatience son retour.
Dix minutes ne se sont pas écoulées , que Jérôme revient haletant , couvert de sueur et de poussière ; il court s'asseoir contre le lit de M. Guerreville, en lui disant :
« Maintenant , monsieur , écoutez-moi , je vais » m'expliquer mieux.
» Il y a près de neuf ans à présent... oui... c'était » dans le mois d'octobre , ma pauvre femme vivait )> encore ; nous venions de louer une petite mansarde » dans une maison de la rue Saint-Martin. Un jour, » en rentrant chez nous , ma femme me dit : « Nous » avons au-dessous de nous pour voisine une jeune » femme qui est ben gentille... mais qui semble ben » triste, ben malheureuse... elle est sur le point de » devenir mère... et ses yeux annoncent qu'elle ne » fait que pleurer... «l'ai dans l'idée que c'est quel- » que jeune fille qu'un mauvais sujet aura séduite , » puis qu'il aura abandonnée...»
» — Oh! mon Dieu! » s'écrie M. Guerreville , en interrompant Jérôme , « cette pauvre femme. . . c'était « peut-être. . .
» — Attendez... attendez... et du courage, mon- » sieur. . . Je dis à ma femme : va voir cette pauvre j> dame, ne crains pas de lui offrir tes services, si » elle en a besoin, entre voisins il faut s'aider... Ma » femme ne demandait pas mieux. Elle alla donc » offrir à la jeune voisine deTaider... de lui faire » ses commissions. Celle-ci fut sensible aux bons . » prdùcdés de ma femme , et , tout en causant , elle * ne cessait ne lui dire : « Dès que mon enfant sera jj au mcgide et que j'aurai recouvré assez de force, » je retournerai près de mon père. . . mon père que » j'ai abandonné!... niais qui me pardonnera, car » il est si bon . . Oli ! oui , près de lui je ne serai plus » malheureuse. . r» •. ' '. ,
» — Ah! Jérôme... c'était elle... îri a, Pauline... » ma fille... oh! oui, c'était elle qui devait parler » ainsi.
> — Mon ami... du courage, » dit le docteur, <f tant d'émotions... je crains...
» — Oh! docteur, laissez-le parler... achevez, » Jérôme.
)) — Enfin , ma femme consolait cette jeune dame » tant qu'elle le pouvait... Elle voyait bien que » celle-ci pleurait aussi un ingrat qui l'avait aban- )> donnée, mais dont jamais pourtant elle ne pro- » nonçaitle nom!... Quelques jours s'écoulèrent... » Voilà qu'une nuit la jeune dame est plus souf- » frante... elle allait devenir mère. . . Je cours chcrw cher une sage-femme... Enfin, après de cruelles )) douleurs , la jeune voisine met au monde une pe- » tite fille... bien chétive, bien faible, et qui sem-
ziziîSE. 455
» blait déjà souffrir comme sa mère ; ina femme ne » quittait pas la pauvre jeune clame. Le lendemain » de sa délivrance , celle-ci , qui ne se sentait pas » bien, veut écrire à son père. Craignant d'être long- » temps faible , elle désirait lui confier sa fille , lui » recommander son enfant. Elle commence une » lettre... mais elle pleurait en récrivant... enfin, »^ elle n'a pas la force de Facliever. . . ses souffrances » augmentent , bientôt le délire la prend pour ne » plus la quitter... et le lendemain... ^
» — O mon Dieu!... ma pauvre enfant'!... Mais » cette lettre... cette lettre, Jérôme.
« — Oh! je Fai... C'est cela que je viens d'aller « chercher chez moi... Malheureusement la jeune » dame n'avait pas eu la force de mettre l'adr^iSgev. " sans quoi , vous ^^^^^]- feneT, la voici .y. »
Jérôme présente à M. Guerreville une lettre commencée, celui-ci n'a pas plus tôt jeté les yeux dessus, qu'il pousse un cri, et la porte à ses lèvres en
s'écriant : , • . , . n
„ Ma fille. . . ma fflle ! ... Oh ! c'était bien elle
„ C'est bien sa main cliérie qui a tracé ces carac-
» tères ! ... » ,
Puis M. Guerreville lit d'une voix entrecoupée par
les sanglots: ,
« Pardonnez-moi, mou bon père; votre Pauline
. fut bien coupable , mais le ciel l'en a déjà bien pu-
. nie... Je suis mère... je viens de mettre au monde
» une fille... Âimez-la, comme vous m'aimiez, et...
» si je ne devais plus vous revoir. .. »
456 zizim:.
« — Pauvre enfant ! sa main n'a pu en écrire da van- » tage. . . Elle est morte ! . . . Morte. . . sans que j'aie pu j) Femlirasser... »
M. (ÏHerreviîle va de nouveau se livrer au désespoir, lorsque Jérôme lui prend le bras en lui disant :
« Monsieur... monsieur... oubliez-vous que votre » Pauline n'est pas morte tout-à-fait, qu'elle a laissé » une fille... une autre elle-même?
» — En effet, Jéroiue Mais cette enfant. —
» Cette enfant? Eli morbleu ! j'en ai pris soin, moi. . . » Je l'ai traitée comme si c'eut été ma lille , sa mère *> étant morte , sans laisser aucun renseignement sur
>i sa famille La pauvre enfant!... que serait-elle
» devenue; mais Jérôme était là et ne devinez
» vous pas que cette petite Zinzine tte? — 11 se.
» (ie votffe pauTTcQ^^^' monsieur... oui, c'est la fille >' que je n'étais .JZ^^^^^^., , ],-^ ^g-- » parler d un pen de bien que l'on a fait.. Mais » c est pour cela que j'avais consenti à me séparer
" f ''"•' C'"' je pensais que c'était pour son bon-
» beur, et que je n'avais pas le droit de m'y refuser
>> — Jérôme mon cber Jérôme! Ah' voik
» êtes un Dieu pour moi !» ' '
^ M. Guerreville a ouvert ses bras à l'Auvergnat, qui s y prec,p,te, et, pendant quelques instans, ils restent ainsi enlaces.
Enfin ce premier moment passé, on tâche de se calmer, de se reconnaître : M. Guerreville voudrait .e lever, pour aller sur-Ie-cbamp chercher Zizme; raais le docteur s'y oppose; le malade ne consent à rester
tranquille, qu'après que Jérôme lui a promis de partir à l'instant avec un cabriolet pour aller à Beaumont reprendre Zizine. « Mais, » dit M. Guerrevillc, « si » cet Emile existe encore , gardez-vous bien de lui » dire que cette enfant est sa fille î... Le lâche! il a » abandonné la mère, il n'est pas digne de jamais » presser sa fille dans ses bras.
» — Oli ! soyez tranquille, « dit Jérôme, « ce n'est » pas à lui que je confierai ma clière petite ! Ce n'est » pas pour lui que je l'ai élevée, et que j'en ai pris « soin depuis neuf ans. »
Le brave Auvergnat ne veut pas se reposer davantage; Georges est allé clierclier un cabriolet , et , par ordre de son maître , y monte avec Jérôme. Le cocher sait qu'il aura tout ce qu'il voudra, pourvu qu'il arrive promptement; on brûle le pavé : à onze lieures du matin on est à Beaumont.
Jérôme fait arrêter devant la demeure de madame Dolbert. Il va entrer, le concierge l'arrête, en lui disant :
« Ces dames sont à l'auberge du village , il y a là » M. Emile Dèlaberge qui s'est battu en duel... Il » est bien mal... si mal, qu'on n'a pu le transporter » ici... Ces dames lui donnent leurs soins.
» — Et Zizine?... — Elle est avec ces dames. » Jérôme se dirige aussitôt vers l'auberge, il entre : à l'air attristé de chacun, il prévoit que le blessé ne doit pas être mieux : une servante lui indique la salle basse dans laquelle est Emile , en lui disant : « Si vous voulez le voir encore, dépêchez- vous
» car le médecin assure qu'il ne passera pas la » journée. »
Jérôme entre doucement dans la chambre. Auprès d'une fenêtre, madame Dolbert essayait de consoler Stéphanie qui versait des larmes; car, en faisant à celle qu'il, devait épouser l'aveu de toutes ses fautes passées , et même de l'attentat qu'il méditait encore, Emile avait su, par son repentir, ranimer l'amour qu'elle avait eu pour lui ; mais ce qui émeut le phis l'Auvergnat , c'est de voir la petite Zizine à genoux devant le lit du blessé.
« Approche, pauvre petite , » dit Emile d'une voix
faible, « je ne t'aimais pas je ne t'ai jamais
)) adressé un mot d'amitié... Aujourd'hui, je ne sais
» pourquoi mais j'ai du plaisir à te voir... Zi-
» zine... pardonne-moi aussi... et prie le Ciel pour » qu'il me fasse grâce... »
L'enfant pleurait tout en priant. En ce moment Jérôme s'avance , il fait signe à madame Dolbert d'emmener sa Stéphanie : ce n'est pas sans peine que la bonne maman parvient à entraîner sa fille loin de l'auberge, à la dérober an triste spectacle de la mort de celui qui devait être son époux.
Lorsque madame Dolbert et sa fille ne sont plus là, Jérôme s'approche d'Emile, et, lui montrant Zizine qui est toujours à genoux , lui dit tout bas :
« Puisse, en sa faveur, le Ciel vous- pardonner tout » le mal que vous avez fait à sa mère!...
» — Sa mère ! » murmure Emile, « ô mon Dieu . . . » il se pourrait ! . . . cette enfant ! . . . »
ziziKE. 459
Il n'a pas la force d'en dire davantage, il saisit une main de Zizine qu'il veut porter à ses lèvres, mais aussitôt ses yeux se ferment pour ne plus se rouvrir.
Jérôme prend alors la petite dans ses bras et se lîâte de quitter l'auberge. Il se rend chez madame Dolbert, et lui apprend qu'Emile a cessé de vivre.
« Maintenant , » dit Jérôme d'un air de triomphe, « je vais conduire Zizine chez son père...
» — Chez son père! » s'écrient en même temps madame Dolbert et Stéphanie. Tandis que l'enfant passe ses bras autour du cou de l'Auvergnat en lui disant : « Mais c'est toi qui es mon père. . . Est-ce que » tu ne veux plus c[ue je sois ta fille?...
» — Oh ! chère petite , je t'aime bien comme si » tu étais mon enfant... mais maintenant il faut que » tu saches la vérité... Je ne suis pas ton père... j'ai » pris soin de ton enfance... Tu m'en as bien pavé » par tes caresses et ton amour... Pauvre Zizine!... » J'avais vu mourir ta mère... et je n'avais aucun )) renseignement qui pût me faire trouver tes pa- » rens... Il était donc ben naturel de me dire ton » père... Mais aujourd'hui le Ciel a permis que je le » découvre... Ta mère, chère petite... ta mère était » la fille de ce bon M. Guerreville... qui fut notre » bienfaiteur; il la cherchait, il la pleurait depuis » neuf ans... ]\îais il n'a pas tout perdu, puisqu'il » te retrouve. . . Tu vas remplacer sa chère Pauline. . . » car tu es sa fille aussi, toïl. — et tu l'aimeras V bien, n'est-ce pas?... Tu tâcheras, à force de ten-
4G0 ZIZINK.
» dresse, de lui rendre enfin ce bonheur dont il est » privé depuis si long-temps. . .
» — Oli ! oui , j'aime bien M. Guerreville... » dit Zizine en pleurant , c mais je yeux aussi que tu sois » toujours mon papa!... »
Stéphanie, qui a tout entendu , presse la petite sur son cœur, en lui disant : « — Ainsi... je perds tout » à la fois... l'amour, l'amitié... tout ce qui de- » vait charmer ma vie... mes espérances pour Fa- » venir.
» — Oh ! console- toi , ma bonne amie , » dit Zizine , « M. Guerreville est bien bon aussi. . . il sait tout « ce que tu as fait pour moi, et il me permettra de » te voir souvent... N'est-il pas vrai, Jérôme?
« — Oui! sans doute! j'en réponds... nous serons » tous heureux maintenant... Mais votre grand-papa )) vous attend , ma Zinzinette. . . Il y a neuf ans qu'il y> pleure , ce brave homme , et il est bien temps d'al- « 1er le consoler. »
Jérôme n'en écoute pas davantage , il emporte la petite , ,et monte avec elle dans le cabriolet où il la place sur ses genoux , car le bon Auvergnat veut profiter des derniers instms où il peut encore traiter Zizine comme sa fille; mais tout le long de la route, il ne cesse de répéter à l'enfant :
« Tu appelleras sur-le-champ M. Guerreville ton « père... toujours ton père... Oh! cela lui fera tant » de bien de s'entendre appeler ainsi, ce cher mon- « sieur!... cela achèvera bien vite sa guérisoh ! »
Enfin, on est à Paris, on s'arrête devant la demeure de M. Guerreville. Il s'était levé et mis à la
fenêtre; letlocteur n'avait pu lui refuser cela. Eu apercevant Zizine descendre de voiture, sa vue s'est obscurcie , des larmes mouillent ses yeux , il retombe presque sans connaissance sur son fauteuil. Mais il revient à lui en entendant une douce voix lui dire : « Mon père , voulez-vous embrasser votre fdle ? »
Alors qui pourrait peindre le bonheur , le ravissement de cet homme qui , depuis neuf ans , ne s'était pas entendu donner ce nom ! . . . Il presse Zizine dans ses bras , il la couvre de caresses , il ne peut se lasser de la regarder ; car, dans cette enfant , c'est aussi sa Pauline qu'il revoit.
« Brave Jémme, » dit M. Guerreville lorsqu'il retrouve la force de parler ; « je vous dois tout mon » bonheur!... Ah! mon ami, ne me quittez plus... » Je veux que vous abandonniez votre état , je veux » que vous passiez le restant de vos jours dans le re- » pos et l'opulence.
» — Moi , me reposer! » dit Jérôme. « Eh ! pour- » quoi donc? je ne suis pas malade !... Quitter mon » état... Oh! non , monsieur Guerreville, permettez- » moi de rester toujours porteur d'eau... et rien que » porteur d'eau... Vous ne m'en recevrez pas avec « moins de plaisir, et moi j 'en serai plus satisfait. . . Ah ! » ( î uand je n'aurai plus la force de porter mes seaux . . . » alors je ne dis pas!... Je viendrai vous demander » un petit gîte. . . dans un coin. . . Vous me permettrez » toujours d'embrasser ma Zinzinette... Voilà tout yi ce qu'il me faut pour être heureux ! »
Pour toute réponse , M. Guerreville presse l'Auvergnat dans ses bx^as, et la petite fille lui saute au cou.
On dit que les {grandes émotions sont dangereuses, mais celles produites par le plaisir font rarement du mal. Huit jours après cet événement, M. Guerreville était entièrement guéri ; mais aussi sa petite fdle ne Favait pas quitté un moment ; et elle était si gentille, si douce , si aimante , qu'il ne pouvait se lasser de lui dire : « Chère enfant , tu m'as rendu tout ce que » j'avais perdu! »
Madame Dolbert avait ramené Stéphanie à Paris. Entre gens de bien on se lie et on s'aime vite. M. Guerreville se trouva heureux de pouvoir témoigner à madame Dolbert et à Stéphanie sa reconnaissance de tout ce qu'elles avaient fait pour Zizine. Une douce intimité s'établit entre eux , et par ce moyen Zizine ne cessa pas de voir sa jeune protectrice.
Jérôme venait souvent embrasser celle qu'elle avait nommée sa fille , et la vue du bonheur de Zizine le récompensait de tout ce qu'il avait fait pour elle.
Le docteur Jeune val , cet ami sincère et dévoué, dont les soins assidus avaient rendu M. Guerreville à la vie , semblait aussi être de la famille , et , au bout de quelque temps , son caractère aimable et la gaîté de son esprit firent perdre à Stéphanie le souvenir de son premier amour.
Yadevant quitta Paris un beau matin pour se rendre à Alger , afin d'assister au mariage de ses cousines Devaux, qui avaient enfin captivé deux Bédouins.
Un jour Jenneval vint trouver son ami , puis , le prenant à part , lui dit : « Votre filleule , la fugitive, » est revenue sans M. Adalgis , mais madame Grillon » assure qu'il y a un certain M. Lélan qui est très-
» disposé à l'épouser ; enfin, notre jeune artiste Jules, » après avoir joué sans succès dans quelques villes de » province , est revenu à Paris près de sa mère , dont » l'époux cependant ne veut pas lui pardonner son » escapade.
» — Mon ami , » ditM. Guerreville, « puisez dans » ma caisse , faites tout ce que vous jugerez conve- )) nable. . . Je doterai Agathe, et je donnerai à Jules de » quoi s'établir... Je désire leur bonheur ; mais que
» je les aime que je les chérisse comme mes en-
» fans... Ah! cela ne m'est pas possible!... Croyez- » moi, docteur, nous n'éprouvons les sentimens d'un » père que pour ceux qui nous donnent ce titre si » doux , et que nous ne craignons pas nous-mêmes )) dénommer hautement nos enfans. »