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CHAPITRE XX

LANGE TUTELAIRE.

Le porteur d'eau est rentré chez lui en pensant à ce qu'il pourrait faire pour venger son bienfaiteur ; car M. Guerrevillea rendu Jérôme à la santé, au travail, à la vie peut-être , et il y a des gens qui n'oublient pas le bien qu'on leur fait.

L'x\uvergnat est révolté de penser que celui qui jadis a outragé M. Guerreville, vient encore de lui donner un coup d'épée qui peut causer sa mort ; il passe la nuit sans goûter un moment de sommeil, et s'écrie à chaque insta ut :

« Il faut que je rétablisse les choses dans leur état » nalurel; le coquin triomphe , et l'honnête homme )i est vaincu... Je sais bien que dans le monde on » trouve ça tout simple... mais moi je n'entends pas )> la justice comme ça!... Ce M. Emile Delaberge » est un misérable^ à ce qu'a dit le docteur , qui est

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» l'ami fidèle de M. Guerreville... D'«ibord, puisque » c'est un misérable, je ne lui laisserai pas ma Zizin(» » auprès de lui... et, s'il épouse mademoiselle Dol- » hert , je reprends ma chère petite... Pauvre en- » faut! c'est son bonheur que je veux... c'est dans » l'espérance qu'elle deviendra plus heureuse que je » me suis séparé d'elle... mais la laisser avec celui » qui vient peut-être de tuer mon bienfaiteur. . . oh ! » ça ne se peut pas... D'ailleurs, je lui dirai deux » mots, à ce M. Delaberge... Je ne suis pas blessé, « moi... et j'ai envie de régler son compte... je ne » sais pas quel genre d'outrage il a fait jadis à » M. Guerreville... mais je n'ai pas besoin de le sa- » voir pour le venger. »

Dès le point du jour, Jérôme se lève , et va d'abord s'informer de Fétat du blessé. La position du malade était toujours la même ; le docteur avait pratiqué de nombreuses saignées. Mais M. Guerreville était dans im état de faiblesse telle qu'on craignait qu'il n'y succombât. Jérôme s'éloigne après avoir appris cela ; il se dirige vers la demeure de madame Dolbert.

Mais il est encore trop matin pour que l'Auvergnat j)uisse se présenter chez ces dames ; il se promène sur les boulevarts en attendant leur réveil. Jérôme examine toutes les personnes qui entrent dans la maison de madame Dolbert ; il ne connaît pas Emile Delaberge , mais il se figure cependant qu'il ne se trom- [)erait pas s'il passait devant lui.

Enfm neuf heures ont sonné ; Jérôme se décide à se présenter chez madame Dolbert. Il entre dans la maison , et s'approche du concierge en le saluant :

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« Est-ce qu'on peut monter cliez madame Dol- » bcrt?

» — Chez madame Dolbert? vous monteriez

» pour rien. Ces dames sont parties depuis hier...

» — Parties ?. . . comment ? qu'est-ce que vous

» me dites-là ?. . . parties ?. . . — Kli ! sans doute , pour » leur campagne. — Leur camj)agne... Et ma Zinzi- » nette... qu'est-ce qu'on en a donc fait?...

» — Qu'est-ce que c'est que cela... Zinzi nette?...

» — Eh , morbleu î ma petite. . . qui demeure chez » ces dames... que mademoiselle Stéphanie aimait

» tant... — Ah î oui... je sais... une petite fdle

» elle est partie avec ces dames , puisque je vous dis » qu'on est à la campagne. — Mais je n'y comprends

» rien... hier mademoiselle Stéphanie ne devait-

» elle pas se marier? — Ah! sans doute... mais c'est » que depuis hier il est arrivé bien des événemens !r. . » un monsieur qui a cherché une querelle au marié. . . » une scène terrible... Mademoiselle Stéphanie s'est » trouvée mal. . . sa grand'mère pleurait. . . il y a eu un « soufflet et un duel. . . oh ! il paraît que c'était chaud. » — En sorte que le mariage ne s'est pas fait ?. . . — Non, » il est remis. . . reculé. . . enfm, ces dames sont parties » pour leur campagne... — Et où est-ce cette cam- » pagne... de quel côté? — Pas bien loin... àBeau-

» mont au-dessus de Saint-Denis, de Montmo-

» rency... par-là. — C'est bon, c'est bon; oh! je » trouverai. »

Jérôme s'éloigne en se disant : « Bon ! le mariage est » reculé... mais cela ne suffit pas... il faut d'ailleurs » que je voie ma Zizine , que je sache si cela lui plaît

» d'être à cette campagne... Je vas retourner savoir » comment se porte M. (àuerreville , et puis demain » matin j'irai à Beaumont. »

Avant de suivre le porteur d'eau , qui semble avoir déjà un plan de conduite arrêté , retournons chez madame Dolbert , et sachons cé'qui s'y est passé depuis l'événement inattendu qui est venu arrêter la cérémonie du mariage de Stéphanie.

Après la sortie de M. Guerreville, tout le monde s'était empressé auprès de madame Dolbert et de la belle fiancée. Stéphanie avait perdu connaissance ; la bonne maman versait des larmes en baisant le front de sa petite-fille ; Emile ne cessait de répéter à tout le monde : « Je ne connais pa^ cet homme... je ne rt sais pas ce qu'il veut dire... c'est un fou... mais je » vais laver dans son sang l'affront qu'il m'a fait. »

Et , après avoir plusieurs fois répété cela , il avait choisi deux témoins parmi les personnes de la société, et était sorti pour se battre.

La confusion , l'inquiétude , et , au milieu de tout cela , la curiosité , régnaient dans toute la société ; on se formait en groupes ; on se parlait tout bas , et ceux qui , devant Emile Delaberge avaient eu l'air de croire qu'il ne connaissait pas M. Guerreville , se disaient à demi-voix : « C'est pourtant fort singulier. . . » cet étranger avait l'air fort respectable, et il pa- » raissait bien sûr de ce qu'il avançait. »

Enfin Stéphanie rouvxit les yeux; son premier mouvement fut d'embrasser sa mère , puis elle lui dit tout bas :

« Renvoie tout le monde. .. Après ce qui s'est passé

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» je ne puis pas... je ne veux pas me marier aujour- » d'iiui... oli 1 je t'en prie, renvoie tout le monde; » je voudrais être seule pour pleurer à mon aise. »

Madame Dolbert s'était empressée de satisfaire aux désirs de sa petite-fdle ; elle avait fait comprendre ({u'après ce qui venait d'arriver, le mariage était nécessairement reculé , car Emile était allé se battre ; et , dans le cas même où il serait vainqueur , on ne doit pas songer aux plaisirs et à l'amour quand on vient de verser le sang de son semblable.

La société avait compris les raisons de madame Dolbert , et chacun s'était retiré en se promettant d'aller s'informer cliez Emile Delaberge des suites de son duel avec l'étranger.

Restées seules , ces dames se livraient à leurs conjectures. La bonne-maman n'osait dire à sa fille toutes les craintes , tous les soupçons , qui s'élevaient dans son esprit ; elle commençait à trembler que sa Stéphanie ne fût mallieureuse en épousant Emile.

De son côté, Stéphanie ne pouvait se défendre d'une secrète terreur; elle avait examiné celui qui allait devenir son époux au moment où l'étranger l'avait appelé Daubray : alors les traits d'Emde s'étaient contractés , et leur expression avait porté Teffroi dans le cœur de la jeune fille.

Cependant l'amour parlait encore pour Emile , et Tinquiétude ajoutait aux tourmens de Stéphanie; car on n'avait pu lui cacher que son prétendu était allé se battre avec l'homme qui l'avait si grièvement insulté.

La jeune fille et son aïeule comptaient les minutes,

les instans ; elles n'osaient pas s'interroger, elles craignaient de se communiquer leurs pensées. Lorsqu'enfin , un valet se présenta ; il apportait une lettre d' Emile : elle était adressée à madame Dolbert , et ne contenait que ces mots :

« Madame , je viens de châtier l'insolent qui m'a- » vait insulté ; il ne sera pas de long-temps en état » de recommencer ses folies. Quant à moi, je n'ai pas » même une égratignure. Veuillez rassurer ma clière » Stéphanie ; je sens qu'il serait inconvenant de me » présenter devant elle en sortant de me battre; » mais demain j'aurai l'honneur d'aller vous voir, » et j'espère que mon bonheur n'est pas différé pour « long-temps. »

« — Il est vainqueur ! » s'écrie Stéphanie , avec un mouvement de joie.

« — Et il paraît que cet inconnu est grièvement » blessé , » dit madame Dolbert , en poussant un léger soupir.

« — Oh! maman, ne vaut -il pas mieux que ce i) soit Emile qui triomphe ? car enfin , puisqu'il n'a- 0 vait jamais vu cet homme... qui est venu rinsulter » sans motif... »

La bonne maman se taisait et semblait attristée. En ce moment, on entend quelques sanglots étouffés qui partent du fond de l'appartement : on se retourne et l'on aperçoit Zizine , la pauvre petite que l'on avait entièrement oubliée au milieu de tout ce désordre , mais qui n'avait pas perdu de vue sa jeune protectrice , qui s'était toujours tenue à quelques pas d'elle , et qui , maintenant rassurée sur la santé d«^.

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Stc'pliaiiie , attendait dans un coin le moment où elle pourrait aller Tembrasser.

c( Zizine... ma chère Zizine! » dit Stéphanie, en

courant vers la petite , « mon Dieu ! dans mon

» chagrin je t'avais oubliée Mais qu'as-tu donc,

» pourquoi pleures-tu maintenant? tu vois bien

» que je suis mieux , moi.

» — Oh ! oui , » dit la petite , en s'efforçant de retenir ses sanglots, « mais c'est que je suis fâchée... » que M. Guerre ville soit blessé...

„ — Comment! que dis -tu? quel est ce

» M. Guerre ville?...

» — C'est ce monsieur... qui s'est battu... avec « M. Emile... Je n'aurais pas voulu que... ni l'un ni » l'autre se fissent du mal...

» — Eh quoi! Zizine tu sais le nom de cet

y) étranger? — Oh ! oui , car je le connais bien ,

» moi, cet étranger... je n'ai pas encore osé vous

» le dire je craignais — Oh! parle , parle...

» dis -nous tout ce que tu sais dis -nous bien

« tout! »

La grand'maman et sa petite-fille placent Zizine entre elles deux, et attendent avec impatience que l'enfant s'explique; la petite se hâte de les satisfaire :

« Ce monsieur que vous avez vu a été le sauveur » de mon père... Lorsque j'étais encore avec lui rue » Montmartre, dans un petit grenier, mon pauvre » père était depuis long-temps malade , il ne pouvait » plus travailler et nous étions bien malheureux. Eh » bien , un jour ce monsieur est venu. . . je crois qu'il

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» cliercliait des logemcns... Il m*a vue passer... il est » monté dans notre grenier... et puis il a consolé » mon père, et en sortant il m'a fait signe de le » suivre , et m'a mis tout plein d'argent dans mon » tablier, en me disant : « Tiens , petite , porte cela » à ton père , qu'il se guérisse et ne se chagrine

» plus » Oh î madame , quand on est si bon ,

» quand on aime tant à faire du bien , est-ce qu'il est » possible qu'on soit fou? »

Madame Dolbert et Stéphanie semblent vivement émues , et toutes deux disent à la petite : « Continue, » que sais-tu encore?

» — Dame... mon père aurait bien voulu remer- » cier son bienfaiteur , mais il ne savait ni son nom, » ni son adresse. Vers cette époque, vous eûtes la » bonté de m'aimer... et je vins demeurer avec » vous... Mais un jour enfin, mon père rencontra » ce monsieur dans la rue; il le remercia bien, )) comme vous pensez ! . . . C'est alors que ce monsieur » dit à mon père son nom et son adresse , en l'enga- » géant à aller le voir, et mon père m'a conté tout » cela... le soir où il me rencontra en cabriolet... » quand j'allais le voir croyant qu'il était malade... » Enfin, aujourd'hui, si M. Guerreville s'est trouvé }) ici... oh! j'en suis bien fâchée... mais c'est pour » moi... qu'il était venu.

» — Pour toi? — Oui , ma bonne amie. M. Guer- » reville avait vu hier mon père qui l'avait chargé » de parler à vous , madame ; quand M. Guerreville » s'est vu dans le salon avec tant de monde , il a été » tout surpris , et il m'a dit : » Je voulais voir ma^i^

» dameDolbert, mais puisqu'on se marie ici, j'ai » mal choisi mon temps... et je reviendrai. » Puis, » en disant cela , il m'a serré la main , et il s'éloi- » gnait... lorsque... lorsque M. Emile est entré dans » le salon... et... et... vous savez alors tout ce qui » s'est passé. »

Le récit naïf de Zizine ne permet pas de douter qu'elle ne dise la vérité. Maintenant , comment croire que M. Guerre ville déraisonne , ou que ce soit de sa part un plan combiné pour nuire à Emile ; on se rappelle l'air respectable , la tournure noble de M. Guerreville, et l'on se dit : « S'il n'en a point imposé... Emile est donc un misérable qui lui a ravi sa fille , et qui, plutôt que d'avouer son crime, vient encore de lui donner un coup d'épée. »

Ces réflexions , Stéphanie et sa mère les faisaient en silence , mais déjà leurs regards se comprenaient ; enfin , madame Dolbert s'écrie :

« Ma Stéphanie , après tout ce qui s'est passé ici ce » matin... après l'éclat fâcheux de cette affaire... » ne penses-tu pas que nous ferions bien de quitter « Pai'is et d'aller passer quelque temps à ma cam- » pagne?

» — Oh ! oui , ma bonne mère. . . mais Zizine vienft dra avec nous ? . . . — Cela va sans dire. . . — Le veuxrt tu, Zizine?... »

L'enfant hésitait, en balbutiant : ^< Mais mon » père...

» — Ton père!... crois-tu qu'il te dirait de me » quitter lorsque j'ai du chagrin... lorsque je suis y> malheureuse?.., — Oh! non, non... vous avez

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» raison... je ne vous quitterai pas... » dit Zizine, en sautant au cou de Stéphanie.

Et, le soir même , madame Dolbert , sa petite-fille et Zizine , partaient pour la maison de campagne de Beaumont.

En se présentant le lendemain matin chez celle qu'il avait dû épouser la veille, Emile Delaberge est fort étonné d'apprendre que ces dames sont parties pour leur maison de campagne. Mais, sans perdre de temps, sans s'arrêter à de vagues conjectures, Emile remonte dans son cabriolet , fouette son cheval et part sur-lechamp pour Beaumont.

En moins de deux heures le fringant coursier avait franchi la distance , et bientôt M. Delaberge mettait pied à terre et entrait dans la maison de madame Dolbert.

Stéphanie est dans le salon près de sa grand'mère , lorsque Emile se présente brusquement en s'écriant :

« Eh ! mon Dieu , mesdames , pourquoi donc ce » départ précipité ? on croirait que vous avez fui de » Paris... Eh quoi! sans me prévenir, sans daigner i) m'avertir ! . . . il me semble que ce qui s'est passé » ne peut en rien vous causer d'alarmes... et la ma- » nière dont tout s'est terminé devrait vou$ rassurer y> entièrement... »

Pendant qu'Emile parlait , madame Dolbert le regardait attentivement , elle aurait voulu pouvoir lire dans le fond du cœur de cet homme auquel elle craint maintenant de confier l'avenir de sa fille. Stéphanie, au contraire, tenait ses regards fixés vers la terre, et semblait éviter de rencontrer ceux de§QQ prétendu.

La froideur, Tembarras de ces dames n'écliappent point à Emile, qui se jette sur un siège, en disant :

«Mais qu'avez- vous donc... ma clière Stéphanie? » est-ce ainsi que vous recevez votre époux?... car » j'allais l'être lorsqu'un événement inexplicable est » venu retarder mon bonheur...

w — Pardonnez-moi, » dit Stéphanie, « mais je suis » encore si troublée... si étonnée de tout ce qui est » arrivé!...

» — Je le conçois... mais ce n'est pas une raison » pour éviter mes regards... Chère Stéphanie, ou- » blions tout cela... c'est un songe... un nuage qui » est venu un moment troubler une journée de fête. . . » mais il est passé... et parce qu'un homme... que » je ne connais pas... qui est fou... ou qui méprend » pour un autre , vient me faire une scène absurde. . . » il me semble que cela ne doit en rien changer vos » sentimens pour moi. Je suis certain que votre res- » pectable mère a été la première à vous en dire au- » tant...

» — Moi , y> dit la bonne-maman , « je vous avoue, » monsieur Delaberge, que je ne puis encore m'ex- » pliquer cette scène... Comment! vous n'aviez ja- » mais vu... vous ne connaissiez pas cet homme » qui. . . prétend que vous avez enlevé sa fille ?. . .

» — Il m'est entièrement inconnu... Probablement » une grande ressemblance l'a trompé... cela se voit )) souvent. . . Vous avez bien entendu qu'il me nom- » mait Daubray . . . est-ce que je me suis jamais appelé » Daubray?

» — Du moins nous ne vous avons jamais connu

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» sous ce nom-là... Cet homme avait pourtant l'air » respectable...

» — Respectable î , . . un homme qui vient comme un » fou... un extravagant, porter le trouble dans une » maison... se livrer aux dernières violences... Âh! » madame... est-ce donc ainsi que l'on vient deman- » der raison d'une offense!... alors même qu'on est » outragé... Mais, je vous le répète, etje pense que » ma parole vous suffit, je ne connais pas... je n'a- » vais jamais vu ce monsieur qui m'a barré le pas- » sage au moment où j'allais conduire votre fille à » l'autel.

)) — Eh bien, monsieur, nous en savons plus que » vous alors, car nous connaissons cet... étranger... » qui n'en est plus un pour nous , nous savons qu'il » se nomme Guerre ville. »

En entendant prononcer ce nom par madame Dolbert , une pâleur livide couvre le visage d'Emile , il veut en vain maîtriser l'émotion qu'il éprouve, il essaie même de sourire; mais alors l'expression de sa figure a quelque chose de si faux , que Stéphanie détourne bien vite ses regards, et devient toute tremblante , car dans cet homme qui est devant elle, elle ne reconnaît plus celui qui a su toucher son cœur.

« — Ah!... vous savez que cet homme... ce mon- » sieur s'appelle Guerreville? » dit Emile en affectant un air calme ; « et comment donc savez-vous cela !

» — C'est un hasard bien singulier... Zizine con- » naît ce monsieur. . .

» — Zizine ! . . . Âh ! . . . c'est par elle !.. »

424 zizirst.

l'jîiile se retourne et lance un re^jard foudroyant vers la petite qui est à quelques pas de lui.

« Ce monsieur Guerreville, » reprend madame Dolberi, «a été le bienfaiteur de Jérôme... le père » de Zizine. La petite a su son nom j)ar son père » auquel ce monsieur l'avait dit en lui donnant son » adresse. Enfin , c'était de la part de Jérôme , et pour î) nous parler au sujet de Zizine que ce monsieur i> était venu ici... Vous voyez qu'il n'avait nullement » prémédité la scène qu'il vous a faite. . .

» — Ah !... c'est fort singulier... Je vous le ré- » pète , il faut qu'une ressemblance malheureuse » l'ait abusé. Mais c'est assez nous occuper de cet

* homme et de cette affaire qui est terminée.

» Permettez-moi , madame , de vous rappeler que :» j'allais m'unir à votre fille quand cet événement » est arrivé... Songez que mon amour pour Stéplia-

:» nie a déjà bien assez souffert par ce retard et

)) veuillez me dire , madame , quel jour nous pre- » nous pour célébrer notre hymen... Si vous préféy> rez que notre maiiage se fasse à la campagne , j'y i) consens... mais que Stéphanie soit ma femme en- » fin.. . et il me semble que demain... ou dans deux )) joui^s au plus tard...

» — Oh! monsieur vous nous laisserez bien

» quelque temps pour nous remettre et, après

» tout ce que ma Stéphanie a souffert... permettez » que nous attendions quelques semaines pour son- » ger à ce mariage.

» — Quelques semaines!... » s'écrie Emile en se levant d'un air irrité , « et poui^quoi donc ce retard

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» à mon bonheur?... Songez, madame, quejepour- » rais m'en offenser... Vous sembleriez ajouter foi » aux calomnies absui^des que l'on a débitées sur » mon compte. . . En vérité, il est bien extraordinaire » que l'on ajoute plus de foi aux récits... d'une en- » faut... qu'à la parole d'un homme tel que moi... » Parce que la fille d'un porteur d'eau vous a dit » que celui qui m'a insulté avait jadis donné quel- » ques écus à son père. . . il semble que ce monsieur. . . » Guerre ville soit devenu un personnage fort res- » pectable ! . . . et que l'on doive craindre de l'offen- » ser. . . Madame, telle ne saurait être vraiment votre » pensée... vous ne devez point me punir des folies » d'un autre. Je me suis conduit en homme d'hon- » neur, j'ai vaincu celui qui m'avait insulté... Main- » tenant je viens réclamer la main de Stéphanie... » elle m'est promise... Je ne pense pas, madame, )> qne vous ayez l'intention de manquer à la parole » que vous m'avez donnée.

» — Monsieur Delaberge , » dit madame Dolbert, « vous ne sauriez vous formaliser des craintes , de » l'extrême prudence d'une grand'maman. Le bon- » heur de ma Stéphanie n'est point une chose que » je veuille légèrement compromettre. La personne » avec qui vous vous êtes battu guéi-ira, je l'espère... » Alors il faudra bien qu'elle s'explique... sans doute )) elle reconnaîtra qu'elle s'était trompée en vous ac- « cusant... et rien ne s'opposera plus à votre union i> avec ma fdle.

)^ — Il suffit , madame , » répond Emile en s'efforçant de cacher sa colère, « je vois que j'essaierais

426 zizrsE.

» en vain de rien changer à votre résolution Je

» m'éloigne j'attendrai que des réflexions plus

» sages aient dissipé vos soupçons et que vous

» m'ayez rendu la justice qui m'est due... Je revien- » drai... dans quelques jours... alors j'espère que » l'impression produite par cette aventure sera dis-

» sipée et que vous m'écouterez plus favorable-

» ment. »

En achevant ces mots, Emile fait un profond salut à Stéphanie et à sa grand'mère , puis il quitte le salon en affectant un air triste , mais résigné. Sorti de la maison , ce n'est plus le même homme , il froisse , il déchire son chapeau entre ses mains , et se jette dans son cabriolet , en murmurant : « C'est encore à D cette petite fille que je dois l'accueil que l'on » vient de me faire... par tout ce qu'elle a dit sur )» M. Guerre ville , elle a changé les dispositions de » ces dames... Ah! cette enfant sera donc toujours » placée devant moi pour m'empêcher d'atteindre » le but que je me propose!... Il semble que ce soit

» mon mauvais génie! On veut attendre que

» M. Guerreville soit guéri pour lui demander des

» explications Mais on attendra en vain , je l'es-

» père... il ne doit pas guérir du coup dont je l'ai » frappé.

)) — Il s'en est allé fâché!... » dit Stéphanie en se jetant dans les bras de sa mère après le départ d'Emile.

c( — Ma chère enfant, s'il n'a rien à se reprocher, » sois certaine qu'il me pardonnera d'avoir reculé » votre mariage S'il en était autrement oh!

» alors ^ chère Stéphanie, iraiirais-je pas eu bien » raison de ne point te le donner pour époux? »

Stéphanie n'ose plus plaider la cause d'Emile; elle a trouvé dans ses yeux une expression qu'elle ne peut définir et qui l'a effrayée. Elle se contente de soupirer , et d'embrasser Zizine en la pressant contre son cœur.

La petite iille est bien IVichée d'être la cause de tout ce qui est arrivé: « Tu ne m'aimeras plus, » dit-elle à Stéphanie, ♦: car sans moi, M. Guerreville ne serait » pas venu chez vous... et il ne se serait pas disputé » avec M. Emile.

» — Chère petite, « dit la bonne maman en embrassant aussi Zizine, « loin de t'en vouloir, nous devrons » bien te remercier, peut-être. . . car il est possible que » tu aies préservé ma Stéphanie d'un grand mal- » heur. Mais, maintenant , comment avoir des nou- » velles de ce M. Guerreville?

)> — Par mon père, madame ; oh! s'il sait que son " bienfaiteur est blessé, je suis bien sûre qu'il n'est » pas un jour sans aller le voir.

') — Elle a raison, » dit Stéphanie; « Jérôme pourra » nous donner des nouvelles de ce monsieur... At- » tendons quelques jours... sans doute il reviendra » voir sa fiile... S'il ne venait pas, bonne-maman, » nous enverrions à Paris pour le prier de venir nous » parler... — Oh! oui^ ma bonne amie, et mon père » accourrait tout de suite, j'en suis sûre. »

Deux jours se passent. Jérôme n'était point venu à Beaumont , et le lendemain on avait décidé qu'un domestique irait à Paris prier le porteur d'eau de

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8e rendre à la canipa(jiie de madame Dolbert. Mais vers le matin du troisième jour , connne Zizine descendait dans la cliambre de Stéphanie, ejle aperçoit vm homme traversant à grands pas la cour en se diri- (jeant vers la maison. La petite fille Ta reconnu, elle court au-devant de lui, et, avant qu'il n'ait eu le temps de monter l'escalier, Jérôme pressait l'eiifant dans ses bras.

« Ma chère petite, qu'il y a donclonjj-tempsqueje » ne t'avais embrassée!... » dit l'Auvergnat en serrant Zizine contre son cœur.

« Ah! sapredié... ça me taquinait de te savoir loin » de Paris...

» — Mon père ! mademoiselle Stéphanie avait du » chagrin. . . elle pleurait. . . est-ce que je ne devais pas » aller avec elle? — Si, mon enfant , si, tu as bien » fait. — Vous savez, sans doute, tout ce qui s'est i) passé... entre M. Guerreville et le prétendu de ma » bonne amie? — Oui !... oui ! je sais qu'ils se sont » battus. . . — Mais, venez donc, mon père, venez donc, » ces dames brûlent d'envie de vous voir, de vous » questionner. »

Et l'enfant entraîne Jérôme qui se laisse conduire dans une pièce où il trouve madame Dolbert et Stéphanie. On accueille fort bien l'Auvergnat, on le force à s'asseoir; puis la bonne-maman lui répète tout ce que Zizine leur a dit au sujet de M. Guerreville, et lui demande si c'est bien la vérité.

« Oui , madame , » dit Jérôme , « ce M. GueiTe- » ville est le plus brave homme que je connaisse î .. . » J'avais été le trouver chez lui le soir... la veille de

» cette maudite affaire. . . et je lui avais conté. . . tout » bonnement... que si mademoiselle Stéphanie épou- » sait ce beau monsieur qui ne paraissait pas se sou- » cier de ma Zinzinette... je craignais que ma petite « ne fût plus aussi heureuse chez vous.

» — Ah î Jérôme... — Pardon , excuse, madame ; y> mais , que voulez- vous , c'était mon idée ; si ben » donc que c'est pour m'obliger que ce bon monsieur » consentit à venir chez vous... Il paraît que la vue » de ce M. Delaberge l'a mis en fureur... Ah! dame, » je ne sais pas ce que celui-ci lui a fait, on ne me l'a » pas conté... mais M. Guerreville assure que c'est » un misérable. . . et ça me suffit à moi pour n'en pas » douter... M. Guerreville n'est pas capable de dire

des mensonges !

» — Jérôme! savez-vous que M. Delaberge est un » homme honoré, considéré dans le monde?.... )) et.....

» — Eh ben! qu'est-ce que ça prouve tout ça?... » qu'il est riche. . . qu'il est puissant, c'est possible î . . . » mais pour le reste, on s'en inquiète fort peu. D'ail- « leurs, dans quelque temps, vous pourrez interro- » ger M. Guerreville lui-même. . .

» — Il se pourrait î . . . il va donc mieux?. . . -r— Ah! » morbleu!... s'il n'allait pas mieux, est-ce que je » serais ici , moi ! . . . Mais, grâce au ciel , il est sauvé. . .

» Hier au soir son médecin son ami plutôt, car

» c'est bien un véritable ami celui-là ! m'en a donné

>^ l'assurance en me serrant la main Oh! alors,

» j'ai dit à ce bon docteur : « Je m'en vais , et » quand je reviendrai voir M. Guerreville , je veux

430 ziziNi:.

» lui a[)|)ortcr de bonnes nouvelles qui achèvent sa » guérison. . . — Comment, quelles nouvelles ? — 01 il )) rien! ra c'est une idée... un projet que j'ai dans » la tête ! ... » Enfin , je me suis bien vite mis en route

» pour venir embrasser ma Zizine Ali! je suis

» content maintenant !. . . et je puis retourner à Paris. » Mais, croyez-moi , madame , ne mariez pas made- » moiselle votre fille avant d'avoir vu M. Guerre-

» ville car vous pourriez faire une chose dont

» vous vous repentiriez toute votre vie Excusez

» si je vous dis ca... c'est Tintérêt que je vous porte » qui me fait parler ainsi... et quand vous connaî- » trez M. Guerreville.^. et puis son ami le docteur

» Jenneval car je vous les amènerai tous deux ,

« oh ! alors , madame , vous verrez que ce sont de » braves gens , et qui ne diraient pas du mal d'un » homme sans être sûrs de leur fait. »

Jérôme salue et s'éloigne ; mais , arrivé dans la cour, il embrasse encore Zizine , qui le conduit jusqu'à la porte , et là , il lui dit à demi-voix :

« Adieu, ma Zizine... adieu, ma chère petite... « En disant à mademoiselle Stéphanie tout ce que tu » savais, tu l'as préservée d'un grand malheur... et » c'est, je crois, ben heureux pour ces dames que » M. Guerreville se soit trouvé là au moment où tout » allait se terminer... Oh! mais , comme disait ma » pauvre femme , tu es l'ange tutélaire de tout le » monde. . . Tu m'as empêché d'être rôti, tu empêches )) ta bienfaitrice de devenir la femme d'un mauvais

» sujet et qui sait tout le bien que tu feras en-

» core Au revoir, ma chère enfant! »

ZIZINK. 431

Et le porteur d'eau s'éloigne à grands pas, mais non sans se retourner souvent pour sourire à la petite fille , qui est restée devant la maison , et n'y rentre que lorsqu'elle ne peut plus apercevoir Jérôme sur la route.

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