‹ Zoé Chien-ChienChapitre 1 sur 68 · Zoé Chien-Chien · texte numérisé non relu

Zoé Chien-Chien

Le commissaire de police jeta un dernier regard rapide pour s'assurer que son pardessus cacliait entièrement l'écliarpe tricolore, insigne de ses fonctions redoutables, et donna un coup de sonnette discret et sec.

Derrière lui, dans l'ombre, se dissimulait son secrétaire, petit être humble, cynique et crasseux h la lois, qu'on uo voyait et n'entendait jamais, aux cheveux longs et plats, à la grande bouche mince, fentlue jusqu'aux oreilles, dont les vêtements râpés et gras se collaient aux membres osseux, comme s'il sortait de l'eau, ce qui lai avait fait donner, dans le quartier, le surnom de Chat-Mrndllé, sous lequel il était tellement connu que, même son chef hiérarchique, l'imposant, puissant et ventripotent M. Leroux, ne l'appelait jamais autrement.

Près d'une minute s'écoula dans un silence profond.

— Hum ! grommela le commissaire, on ne se presse pas d'ouvrir. Mauvais signe ! Vous êtes bien sûr qu'ils y sont pourLaijt? ajouta-t-il en se retournant du côté de son secTétaire.

Celui-ci inclina la tête en entr'ouvrant sa bouche sans lèvres, par une sorte de rictus particulier qui montrait ses dents jaunes et déchaussées jusqu'aux dernières molaires.

Le commissaire de police donna un second coup de sonnette, aussi sec que le premier, mais beaucoup plus impératif.

On entendit alors un léger bruit dans l'appartement; la porte s'ouvrit, et un jeune homme parut.

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— C'est bien ici la ilonioure de madanio veiivo Morissct? demanda le commissaire de police d'une voix forte et grave.

— Oui, monsieur, mais elle est...

— Elle est morte... Oui, je sais... Vous êtes, sans doute, son fils ?

— Oui, monsieur.

— C'est bien. C'est à vous que j'ai ;\ parler.

— Alors, veuillez vous donner la peine d'entrer.

Le jeune homme s'eflaça pour laisser passer M. Leroux, et essaya de fermer la jtorte derrière lui, mais il éprouva une résistance qui le surprit.

C'était le secrctaii'e dont la mince personne s'introduisait par l'enlrebaillement.

— Ah! pardon, s'écria le tils de la veuve Morisset ; je ne vous avais pas vu! Vous êtes, sans doute, avec monsieur?

Le secrétaire inclina la tête, montra les dents, et glissa dans le corridor, où il rejoignit son chef, eu tirant quelque peu la jambe.

Il avait eu le pied écrasé entre le chambranle et le battant.

De l'autre côté du corridor, en face, mais vers la gauche, s'ouA'rait une autre porte donnant sur une pièce. Le commissaire de police y était déjà entré, suivi de son secrétaire et du jeune homme.

Une quatrième [)ersonnes'y trouvait, debout, et regardait les nouveaux veuus avec une évidente surprise.

C'était une jeune fille de dix-sept à dix-huit ans, d'une rare beauté, malgré la pauvreté et la tristesse de son costume.

Elle portait le deuil, — c'est-à-dire, qu'une méchante petite robe de laine noire, à manches plates, sans col ni poignets, couvrait et dessinait son corps délicat et gracieux.

De longs cheveux noirs naturellement ondulés, à reflets bleus, encadraient son visage ovale, descendant un peu bas sur son front blanc et bombé. Des sourcils noirs et minces, d'un dessin irréprocliable, accompagnaient ses yeux veloutés et tendus en amande, — yeux pleins de flamme et de lumière, où se voyait la trace récente de larmes mal séchées.

Le nez était droit, admirable de forme, avec des narines roses et mobiles, la bouche mignonne, quoique étrangement expressive; le menton, petit et légèrement en avant, creusait une fossette au-dessous de la lèvre intérieure.

Il eût été impossible de la rencontrer dans la rue sans se

retourner pour la suivre du regard et sans conserver longtemps l'impression de cette beauté chaude, dont la pauvreté du costume faisait encore ressortir la distinction.

Le commissaire de police la dévisagea d'un coup d'œil, et, se retournant vers le jeune homme :

— Mademoiselle est, sans doute, votre sœur? lui dit-il.

— Oui, monsieur, répondit le jeune homme en fronçant légèrement le sourcil, et avec un certain accent d'inipatience. — Mais, puis-je savoir qui vous êtes et ce que vous me voulez ?

— Je suis le commissaire de police du quartier, répondit M. Leroux en écartant discrètement son paletot pour laisser voir son écharpe, et en s'asseyant sur une chaise de paille, près d'une table de bois blanc, où se voyaient les restes d'un déjeuner non encore achevé et plus que frugal.

A ces mots : « Je suis le commissaire de police ! » la jeune tille tressaillit et fixa ses grands yeux sur l'étranger. Le jeune homme pâlit et se redressa.

— Le commissaire de police ! répéta-t-il. Que venez-vous faire ici ?

— Oh ! rassurez-vous. Je ne viens encore que pour des renseignements, se hâta d'ajouter le magistrat.

Il promenait ses gros yeux à tleur de tête autour de lui, prenant connaissance des lieux, appréciant, jugeant, évaluant chaque objet, chaque détail de cet intérieur surpris par lui.

C'était fait, depuis longtemps déjà, par son secrétaire, dont les petits yeux jaunes et ronds, perdus sous deux sourcils en broussaille de couleur indécise, comme ses cheveux longs et plats, se donnaient autant de mouvement que sa personne était immobile et silencieuse.

M. Leroux était grand, gros, gras, fort, d'aspect brutal.

Il avait d'énormes pieds, de larges pattes, des poignets noueux qui sortaient, rouges et velus, des manches toujours trop courtes de son vêtement gris. Ses yeux étaient saillants et bleus de faïence. Il avait le front plat, le nez court, retroussé du bout, large des narines, les lèvres épaisses, le menton carré, un cou de taureau, un torse à l'avenant, le crâne chauve, la voix éclatante et dure.

Il paraissait cinquante ans.

Toute sa physionomie révélait cette indifférence et cette dureté de l'homme habitué à voir le mauvais côté de la vie, l'envers de la société, que le mal n'étonne jamais, qui le cherche, le devine, le prévoit toujours.

Au demeurant, honnête et croyant remplir un devoir, mais blasé sur ce devoir et raccomplissan,t machinalement,

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Après avoii- inspecté hi oliamhro, petite pièce très propre et très pauvre aussi, meublée tle six chaises de paille, d'une table ronde ù, mander, de bois blanc peint en noyer, d'un petit buft'ct de môme style et d'un bureau de travail en acajou, recouvert de cuir noir, le 1ont fort usé, il ramena son royard iVoid et in(pusiteur sur le jeune homme et le dévisa^'oa un instant.

II avait un air de famille frappant avec sa sœur.

Il était aussi beau en homme qu'elle en fcmnic, et semblait extrêmement jeune, — moins do vingt ans, ù, coup sûr.

Comme sa sœur, il avait les cheveux et les yeux noirs, mais sa moustache naissante était blonde.

Un peu plus grand que sa sœur, sans dépasser la moyenne, connne elle, il était svelte et élancé.

Il portait également le deuil, et son costume sombre, de même que celui de la jeune fille, annonçait la pauvreté qui lutte et se rachète par des soins extrêmes et une exquise propreté.

Hardi et même violent, il devait l'être. Son œil s'enflammait facilement, et une légère ride à la rencontre des sourcils, près de la base du nez, indiquait la résolution. Toute son allure, d'ailleurs, révélait la fierté poussée jusqu'à la susceptibilité.

On voyait que la présence du commissaire de police le surprenait, que son regard l'irritait, que son ton et ses façons lui déplaisaient, mais qu'il se contenait pour ne pas trop montrer ces divers sentiments.

— Vous êtes bien les enfants de madame veuve Morisset? reprit le commissaire de son ton brusque.

— Oui... mais pourquoi...

— Enfants uniques? continua M. Leroux.

— Sans doute.

— Quel est votre nom ?

— René.

— Votre âge ?

— Vingt ans. — Mais c'est un interrogatoire, alors ? ajouta René.

— Chat-Mouillé, dit le commissaire sans répondre à cette question, prenez des notes.

Chat-Mouillé, le secrétaire, s'assit sans bruit près de la table et se trouva tout à coup armé d'une plume et d'un ' cahier de papier blanc avec en-tête imprimé, portant la mention du commissariat de police du quartier du Val-de- . Grâce.

— Comment s'appelle mademoiselle ? poursuivit M. Leroux.

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La jeune lillo allait rc[ioiidro. Son IVôro ne lui en laissa pas le temps :

— Monsieur, s'écria-t-il d'une voix ferme, où tremblait plus de colère que d'émotiou ou d'inquiétude, je vous déclare que, ni moi, ni ma sœur, nous ne vous répondrons plus, tant que nous ne saurons pas pourquoi et en vertu de quel droit vous nous interrogez.

M. Leroux fronça ses énon nés sourcils, et, se redressant, l'air imposant et sévère, entlant sa grosse voix :

— Jeune homme, lui dit-il, baissez le ton, je vous prie. Ce n'est pas ainsi qu'on parle à un magistrat dans l'exercice de ses fonctions. Je représente la Justice. Je demande des comptes et je n'en donne point. Du moment où j'interroge, vous devez répondre. Il n'y a que ceux qui ont quelque chose à cacher ou à craindre....

— Alors, nous sommes des accusés ! De quoi donc? interrompit René avec fierté.

— Vous, monsieur, vous n'êtes pas accusé. Je fais une enquête. Répondez donc. Vous saurez tout à l'heure pourquoi.

. Le jeune homme ne paraissait ni convaincu, ni dompté. Sa sœur s'approcha de lui.

— René ! lui dit-elle d'un air suppliant. Il la regarda avec tendresse.

— Oui, ïit-il des yeux. Tu as raison. Je serai calme. Monsieur, je suis prêt à répondre, ajouta-t-il.

— Comment s'appelle mademoiselle? recommença le commissaire.

— Claire, répondit la jeune fllle.

— Madame veuve Morisset, votre mère, est morte il y a cinq jours ?

— Oui, monsieur, murmura René d'une voix tremblante. . — On l'a enterrée, il y a trois jours ?

— En effet.

— Quel est le médecin qui l'a soignée ?

— Le docteur Durand. Mais, en réalité, il ne l'a pas soignée... Il n'a pu que constater le décès.

— Elle était morte, quand il est venu ?

— Oui, monsieur. Une mort subite !...

Claire porta son mouchoir à ses yeux.

— Quelle maladie a-t-il diagnostiqué ?

— Une apoplexie foudroyante.

— Et vous l'avez cru ?

— Naturellement.

— Eh bien, c'était sans doute une erreur.

— Une erreur ! répéta René, au comble de la stupéfac-

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tion, tandis que Claire relevait la tête et regardait le commissaire de [lolice.

— Oui, une erreur. 11 paraît que la veuve Morisset est morte assassinée, et c'est pour cola que je suis ici et que jo commence cette enquête !

ou M. LEROUX PRODUIT SON EFFET.

Si le commissaire de police avait cherché ou préparé un effet, il dut être satisfait.

La foudre tombant aux pieds des deux jeunes gens ne leur eût pas causé une commotion plus violente que cette annonce brutale d'un crime épouvantable.

M. Leroux appartenait à l'école de la manière forte, et sa brutalité était calculée, systématique. Il aurait pu s'y prendre par la douceur, affecter de l'intérêt pour les orphelins, leur dire, d'un air paternel et affligé :

— Je suis chargé d'une mission douloureuse et qui va raviver le chagrin que vous a occasionné la perte irréparable d'une mère, etc., etc.

Ce n'était pas sa méthode.

Il frappait violemment, à tout hasard et en toute circonstance, ayant remarqué que le hasard entrait pour trois quarts dans les découvertes qu'on a l'habitude d'attribuer à l'habileté de la police.

Son raisonnement consistait à supposer, a prioH, que tout individu, — homme, femme, enfant, vieillard,— devant lequel il se trouvait, pouvait être coupable de n'importe quoi, ou complice, à un degré quelconque, du crime dont il recherchait les auteurs.

En frappant ferme et dur, à tort et à travers, en procédant par coups de scène violents et inattendus, que risquait-il? De peiner un innocent? De bouleverser un cœur sensil^le ? Le grand mal !

Il était ainsi parvenu, plus d'une fois, à troubler un

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coiipablo auquel pcrsonno no soii;^^oait, que personne ne souiKxuinaif, pas niônio lui, M. Leroux, le si)up(*(iu en cravate blauclio et eu ccliarpe tricolore.

11 se disait, d'ailleurs, que la police a toujours intérêt à cflarer ceux à qui elle a alTaire, qu'il n'y a rien de tel pour extii'pcr la vérité toute nue et sans lard du fond des cœurs où elle se caclie.

En entendant dire que leur môre était morte assassinée, René et Claire poussèrent un cri, et la jeune fllle chancela, prête à tomber, tandis que son frère regardait le commissaire, secoué, des pieds à la tête, par un tremblement convulsif.

Aucun de ces mouvements n'échappa à M. Leroux, ni à son secrétaire qui, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles, semblait jouir en connaisseur, en gourmet, de cet etl'ot dramatique.

— Assassinée! ma mère! murmura enfin le jeune homme, d'une voix saccadée, en essuyant la sueur qui perlait sur son front. Que dites-vous là, monsieur ! non ! non ! c'est impossible !

Claire s'était affaissée sur un siège, et, le visage caché dans ses mains, sanglotait, en proie à une extrême "agitation nerveuse.

— Je dis, répliqua froidement le commissaire, ce que tout le monde raconte dans le quartier.

■ — Tout le monde... dans le quartier..., répéta René.

— Ce bruit est tellement fort, qu'il est venu jusqu'aux oreilles de la justice. J'ai même reçu, personnellemeut, une dénonciation très nette... et voilà pourquoi j'ai dû ouvrir une enquête. Je suis assez étonné que les enfants de la victime soient les seuls à ne se douter de rien, à n'avoir aucun soupçon, quand les circonstances de la mort ont paru étranges aux voisins, aux indifférents, aux habitants de toute une rue.

— Empoisonnée!... Elle serait donc morte empoisonnée., murmura le jeune homme comme se parlant à lui-même.

Le secrétaire, en entendant ces mots, montra silencieusement ses dents jaunes, ce qui était sa manière d'exprimer son acquiescemement ou sa satisfaction, et le commissaire dressa l'oreille.

— Empoisonnée, en effet... C'est vous qui le dites. Vous aviez donc des soupçons, vous aussi ? Vous croyez donc, vous aussi, que sa mort n'est pas naturelle !

VA il souligna vigoureusement ces dernières paroles, pendant (lue Chnt-MuuiUe, le secrétaire, faisait courir fébrilement sa plume sur le papier étalé devant lui.

René parut revenir à lui, sans pourtant comprendre le ton du commissaire ou y attacher d'importance.

— Non ! dit-il avec Ibrcc. C'est absurde! Qui eût assassiné ma pauvre njôre ? Comment ? Poui'quoi?

— C'est ce que la justice découvrira, reprit le commissaire.

— Nous sommes pauvres, poursuivit René. Elle n'avait pas, elle ne pouvait avoir d'ennemis, la sainte femme ! Elle ne voyait personne, absolument personne... que ses enfants...

Ici sa voix s'altéra. Un sanglot étouffé montait à sa gorge.

— Nous vivions tous les trois ensemble... loin du monde... Ma sœur ne la quittait pas une minute...

M. Leroux écoutait patiemment et enregistrait les paroles, l'accent, le geste.

Quand René se tut, il reprit :

— L'ordre a été donné d'exhumer le corps, et l'autopsie nous fera connaître la vérité exacte. En attendant, veuillez répondre à mes questions, ainsi que mademoiselle.

Claire tressaillit et releva son visage inondé de larmes.

— On va exhumer son corps? s'écria-t-elle. On va le ramener ici ?

Et un frémissement de terreur, d'angoisse inexprimable, la secoua tout entière, tandis que son frère pâlissait visiblement.

— Non. Le corps sera transporté à la Morgue. C'est là que se font les autopsies légales... Mais il est possible que votre présence soit requise par la justice pour une confrontation nécessaire, ajouta M. Leroux.

Tous deux eurent un frisson, et Claire s'écria de nouveau :

— C'est horrible ! Oh ! je ne pourrai pas ! Revoir là son cadavre... Je n'en aurai pas la force... J'en mourrais !

M. Leroux laissa s'écouler une demi-minute de silence.

Son secrétaire semblait aspirer toutes les émotions des deux orphelins. Pas un frisson, pas une sensation ne lui échappait. Il eût pu donner le compte exact des larmes versées et des gouttes de sueur froide qui perlaient à la racine des cheveux.

— Voyons, reprit son chef d'un ton plus doux, croyant sans doute nécessaire de rassurer maintenant ceux qu'il avait suffisamment bouleversés et qu'il jugeait à point pour la sincérité, — il faut me raconter comment est morte madame Morisset, et ne pas omettre le plus petit détail. Votre mère était-elle d'une mauvaise santé ? A-t-elle été

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iiulisposée avaul la oatastroplic ? Se ]ilais'iiait-('ll(i tl'iu) malaise (nielcoiiquc ?

— ISiilIcmoiit, monsieur, répondit I\ené avec accablement. Sans ôtre forte, elle était très courageuse. Je ne l'ai Jamais vue malade, bien qu'elle travaillât beaucoup, l'allé éiait plutôt plusyaie ([ue (l'habitude, n'est-ce pas, Claire, le jour qui a précédé... sa mort ?

La jeune fille inclina la tête en signe d'assentiment. Un voyait qu'elle taisait elFort pour retenii' ses larmes et n'osait parler de peur d'éclater en sanglots.

— Quand est-elle morte ?

— Pendant la miit.

— A quelle heure ?

— Je n'en sais rien.

— Elle était donc seule ?

— Absolument seule.

— Mademoiselle ne couchait pas dans la chambre de sa mère ?

— Non. Nous avions chacun notre chambre séparée. Celle-ci est la mienne.

— Je ne vois pas de lit, lit M. Leroux.

René souleva un rideau de toile de Perse fanée, soutenu par une tringle, en face de la porte, et montra, dans une sorte de petite alcôve étroite, une couchette en fer, audessus de laquelle une tablette en bois blanc supportait quelques livres et divers objets, parmi lesquels des minéraux et plusieurs fioles.

— Ah ! très bien ! dit le commissaire. Et la chambre de mademoiselle ?

— C'est celle qui suit. Celle de maman était la troisième et dernière dans le corridor.

— Les chambres ne communiquent pas ?

— Non.

— Il n'y en a pas d'autres ?

" — Si, la cuisine ; là, à gauche.

— Parfait. Nous visiterons cela plus tard. Comment avez-vous constaté la mort ?

— Le matin, en entrant dans sa chambre, pour lui souhaiter le bonjour, ma sœur l'a trouvée... morte ! Elle était déjà froide...

— Où était le corps, et dans (pielle posture? interrompit le commissaire, en s'adressant à la jeune fille.

— Sur le lit... étendu sur le dos, répondit Claire.

— Les traits convulsés ? Les membres raidis?

— Non , oh ! non ! Le visage calme et presque souriant, les membres allongés... comme quelqu'un qui dort... La

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voyant immobile, à une heure où elle était toujours éveillée, je m'approchai d'elle en lui disant :

— Bonjour, maman ! Comment as-tu dormi ?

Elle ne répondait pas. Je m'approchai davantage, et j'ajoutai :

— C'est moi, Claire ! en l'embrassant sur le front. Je sentis, alors, un froid de glace, une rigidité qui me firent peur... Je la tâtai... Je poussai un cri... J'appelai René...

Claire s'arrêta. L'émotion lui coupait la parole.

— Ensuite, qu'avez-vous fait ?

— Nous ne pouvions croire qu'elle fiit morte, poursuivit René. Nous l'avons déshabillée et couchée pour la réchauffer... puis j'ai couru chercher le médecin.

— Comment ! comment ! s'écria le commissaire, déshabillée ! couchée ! Elle n'était donc pas au lit, ainsi que vient de le déclarer mademoiselle ? Elle n'était donc pas couchée ?

— Pardon, reprit Claire, elle était étendue sur son lit, mais tout habillée.

— Est-ce que c'était son habitude ?

— Oh ! non, jamais !

— Diable! voilà qui me semble étrange, grave... Et cela ne vous a pas étonnés ! Et cela n'a pas éveillé vos soupçons?

— Nous avons supposé que, se sentant tout à coup indisposée, elle s'était jetée tout habillée sur son lit et que la mort l'avait surprise.

— Hum ! grommela M. Leroux. Vous n'avez rien entendu pendant la nuit, ni un râle, ni un cri, pas le moindre bruit, enfin ?

— Non, monsieur, répondit René.

A cette question, Claire avait fait un léger mouvement et entr'ouvert la bouche , comme pour parler , puis elle s'arrêta.

L'homme de police surprit ce mouvement.

— C'est à vous que je m'adresse, mademoiselle, flt-il vivement,

— Mon frère vient de vous répondre.

— Sans doute, dit le commissaire, en fronçant ses gros sourcils. Mais votre chambre, autant que j'ai pu le comprendre, était plus rapprochée de celle de votre mère que la chambre de votre frère... et vous auriez pu entendre... ce qu'il n'entendait pas ?

— Non, monsieur, répondit Claire, avec une hésitation presque imperceptible.

— Non, quoi ?

— Je n'ai rien entendu.

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— G'ost bioii ! Nous roviondrons hX-dcssus, ponsa lo comini.ssaii'o.

Puis, tout liant :

— Kii la (losliabilhuit , vous n'avez l'icn remarque... uaturiïlleiiient ?

— Kien.

— Aucune trace de violences, aucun si{,Mio qui pût révéler la cause de la mort ?

— Non, rien, monsieur.

— Quand est venu le médecin?

— Presque tout de suite. Je l'ai attendu et ramené, répondit René.

— Vous le connaissiez ? C'était votre médecin habituel ?

— Du tout. Nous habitons Paris depuis moins d'un an, et nous n'avons jamais eu besoin do lui.

Qu'a-t-il dit?

— Il a dit simplement qu'elle était morte ; hélas ! ce n'était que trop visible ! Et il a attribué la mort à une attaque d'apoplexie.

— Est-il resté longtemps ?

— A peine dix minutes.

Le commissaire haussa les épaules.

— Maintenant , dit-il , montrez - moi le logement et menez-moi dans la chambre de votre mère.

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