‹ Zoé Chien-ChienChapitre 2 sur 68 · VISITE DOMICILIAIRE · texte numérisé non relu

VISITE DOMICILIAIRE

Chat-Mouillé ramassa vivement ses paperasses et se leva pour accompagner son chef et les tleux jeunes gens.

— Est-ce que l'appartement est grand? demanda le commissaire.

— Non, monsieur. Il se compose de trois jiièces et d'une petite cuisine. Voici la mienne, que vous connaissez déjà, puisque nous y sommes. Elle communique avec la cuisine, ainsi que vous pouvez le voir, et sert aussi de salle à manger.

En disant ces mots, René poussait une petite porte sur la gauche, qui donnait, en eft'et, sur un réduit assez obscur, mansardé, éclairé seulement par une fenêtre-tabatière, et transformé à usage de cuisine par un propriétaire ingénieux, résolu à ne perdre aucun pouce de terrain sans lui donner une plus-value iocative quelconque.

M. Leroux jeta un coup d'oeil dans cette prétendue cuisine, au fourneau de brique glacé, garnie des quelques poêlons de terre, et des divers objets, assiettes fendillées et jaunâtres, verres grossiers, tasses de faïence, vases de différentes formes, couverts de fer et d'étain, qui constituent l'attirail de la nourriture chez les pauvres.

— Bien, tit-il; il n'y a pas d'autre entrée, ni sortie, et personne ne pourrait s'y cacher. Voyons le reste.

Les quatre personnages traversèrent la salle à nianger, qui servait de chambre h coucher et de bui'cau de travail à René, et se trouveront dans le corridor.

René était passé le premier. Le commissaire le suivait, emboîtant son pas.

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Clait'c avait |iani vouloir rester.

— Voiiilloz nous accompagner, lui avait dit M, Leroux, et Cliat-lNlouillc avait attendu (qu'elle lut passée pour l'ermer la marche et ne perdre de vue aucun de ses mouvements.

Sur ce corridor mal éclairé, étroit et long comme un boyau, s'ouvraient quatre portes.

La porte d'entrée vers le milieu, et, en face, les portes des trois principales pièces en dehors de la cuisine.

On était au sixième étage, l'étage des mansardes. Le propriétaire, pour augmenter son revenu de quelques centaines de francs, avait fait élever une cloison prise sur le palier qui, en formant le corridor, avait transformé trois chambres, primitivement destinées aux débarras ou à servir de pièces de domestiques, en un appartement de ma/tres, conmie il le disait lorsqu'il s'agissait de justilier le prix exorbitant du loyer, montant à 450 francs 50 centimes.

Quand on discutait le prix, il rabattait les centimes. C'était là leur raison d'être.

Ainsi s'expliquait que les pièces s'ouvrissent toutes sur le corridor, sans communication entre elles, comme les cellules d'une prison ou d'un couvent.

De l'autre côté, elles s'éclairaient sur la rue par de petites fenêtres dont le rebord inférieur montait jusqu'à la ceinture, ce qui achevait d'attrister l'appartement et de l'enlaidir.

La pièce qui suivait celle de René était la pièce de Claire. Une simple cloison très mince les séparait. Le commissaire s'en assura en frappant sur la muraille avec son doigt recourbé.

Cette chambre déjeune lille contenait une couchette de fer aussi, mais entourée de rideaux' blancs, un petit miroir, accroché au mur, à l'endroit le plus favorable pour le jour, quelques chaises, un vieux fauteuil Voltaire en cuir limé et déchiré, laissant voir la bourre par ses blessures, une table ronde, couverte de tous les instruments d'une ouvrière eu dentelles, et de divers travaux commencés, inachevés.

Près de la fenêtre, on voyait une machine à coudre, le seul ot3Jet neuf, et qui tirait l'œil par le luisant de son vernis et l'éclat de l'acier poli.

Il n'y avait point de cheminée, mais un poêle de fonte, dont le tuyau perçait le plafond et allait probablement sortir directement sur le toit.

— Ah ! ah ! lit le commissaire, vous êtes ouvrière en dentelles.

~ Oui, monsieur. Je travaillais avec ma mère. Ce fau-

teiiil était le sien. C'était là qu'elle se mettait. Je faisais aussi un peu de lingerie, grâce à cette machine à coudre, achetée à tempérament, et que nous avions payée semaine par semaine.

— Bien, bien. Etait-ce votre unique ressource ?-^

— Oui, monsieur, avec le travail de mon frère.

— Que faisiez- vous ? dit brusquement M. Leroux en s'adressant à René. Vous n'êtes pas ouvrier !

Il regardait ses mains blanches et fines.

— Je donne des leçons chez M. X..., rue d'Enfer.

— En eftet, je le connais. C'est une Ecole industrielle et commerciale. Quelles leçons donnez-vous là-dedans ?

— Des leçons de mathématiques et de chimie.

— Oh ! oh ! Vous avez donc reçu une instruction complète 1 •

— En s'imposant les plus cruelles privations, ma mère a pu me faire suivre des cours spéciaux jusqu'à l'âge de dixhuit ans ; et, comme j'avais de grandes dispositions pour les sciences, surtout pour les sciences physiques, voici un an que je commence à gagner ma vie.

— Alors vous viviez tous les trois de votre travail, et vous mettiez ca en commun. Qu'est-ce que vous gagnez chez M. X..?

René rougit beaucoup.

— Cent francs par mois, dit-il.

— Qu'est-ce que gagnaient votre mère et votre sœur ?

— Cela variait beaucoup, monsieur, répondit Claire à son tour, rougissant aussi devant cette enquête qui fouillait dans leur misère si noblement supportée.

— Mais enfin, il y avait une moyenne.

— Quand la saison était bonne, nous pouvions nous faire, ma mère et moi, en travaillant beaucoup, environ quatrevingts francs. Ma mère était fort habile, et je le suis assez.

— En un mot, vous gagniez de dix-huit cents francs à deux mille francs par an, à vous trois ?

— Oui, à peu près; mais cela depuis un an seulement. . depuis que mon frère avait eu le bonheur de trouver la place de répétiteur à l'institution X...

— Et vous n'aviez aucune autre ressource ?

— Aucune.

— Votre père, en mourant, n'avait rien laissé?

— Rien, absolument rien.

— Il y a longtemps qu'il est mort?

— Oui, monsieur, nous ne l'avons jamais connu.

— Ah! diable! Comment cela?

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— J'avais deux ans et dciiii, ot ma sœur dix-huit mois, lorsqu'il mourut, interrompit René.

— Que laisait-il ?

— 11 servait dans l'armée.

— Comme soldat?

— Comme (ifllcier. Il a été tué au siège de Sébastopol.

— Quel était son grade?

— Lieutenant.

— Votre mère n'avait pas de pension, comme veuve d'oflicier?

. — Je n'en ai jamais entendu parler.

— Tout ça n'est pas clair, grommela le commissaire. Que élisaient les parents de votre porc?

— Je l'ignore.

— Voilù, qui est bien étrange!

— Je vous ai dit ce que je sais, répliqua René d'un ton sec.

En entendant ces réponses, M. Leroux fronçait ses sourcils touffus et héi-issés en brosses, et Chat-Mouillé fendait sa bouche avec une telle intempérance, qu'on pouvait craindre que les deux commissures des lèvres n'allassent se rejoindre derrière sa tête.

— Nous approfondirons ce point i>lus tard, continua le commissaire. Voyons ! ajouta-t-il brusquement, après un léger silence et en fixant ses gros yeux sur les deux jeunes gens, est-ce que Madame veuve Morisset était bien mariée?

Les deux orphelins tressaillirent, et se redressèrent avec une visible indignation.

— Monsieur, reprit René d'une voix où tremblait la colère, vous n'avez pas le droit d'insulter ma mère.

— Bien ! bien ! reprit le commissaire d'un ton plus adouci. Je comprends votre susceptibilité, mais la justice a droit de tout savoir et de tout supposer. Vous pourriez l'ignorer. Une jeune fille pauvre... une séduction qu'elle cache... cela se voit plus souvent que vous ne croyez. Enfin, Madame Morisset avait son acte de mariage, vos actes de naissance... des papiers établissant son identité et la vôtre...

— Sans doute ! fit Claire. Tout cela se trouve dans un petit coffret de bois d'ébène, dans sa chambre.

— Ah ! parfait. Allons dans sa chambre.

René passa le premier, avec vivacité, comme s'il avait hâte de mettre terme aux soupçons du commissaire qui le blessaient, et ouvrit, d'une main qui tremblait un peu, la porte de la pièce où madame veuve Morisset avait été trouvée morte.

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Au moment d'entrer, Claire s'arrêta et s'appuya contre le mur.

Elle hésitait visiblement. Visiblement l'idée de rentrer dans cette chambre, qui lui rappelait et lui retraçait une grande douleur, lui causait une émotion profonde, presque au-dessus de ses forces,

René aussi avait pâli en apercevant le lit funèbre, et ses traits contractés révélaient une angoisse cruelle.

— Mademoiselle, passez, je vous en prie, fit le commissaire ; votre présence est nécessaire.

— Allons, petite sœur, du courage, dit René en prenant Claire par la main et en la soutenant.

La chambre de la morte ressemblait absolument aux deux autres. L'architecte ne s'était pas mis en frais d'imagination, et, ayant du premier coup atteint l'idéal du laid et de l'incommode, s'y était tenu.

A gauche, en entrant, se trouvait le lit, — celui-là, plus grand, et en noyer, sans rideaux ; — à droite, se dressait une grande armoire, en noyer aussi, sans glace, la seule armoire de la maison.

En face de la porte, la petite fenêtre. Point de cheminée.

Entre le lit et la fenêtre, une commode de forme antique, à dessus de marbre.

Entre l'armoire et la fenêtre, de l'autre côté, un petit canapé couvert d'une toile de coton à dessins bariolés.

Une table carrée au milieu. Deux chaises. — C'était tout.

Le commissaire fit rapidement l'inventaire, puis, s'approcha du mur qui séparait cette pièce de la pièce de Claire, il l'ausculta du doigt.

— Ah ! ah ! ici, c'est un mur, flt-il, et non pas une cloison. Rien n'a été changé aux dispositions de la pièce depuis l'enlèvement du corps ?

— Rien, répondit faiblement Claire; nous n'y sommes plus rentrés.

— Qu'est-ce que cela ? demanda M. Leroux, en désignant un objet sombre sur le lit.

— C'est la robe que |)ortait ma mère quand elle est morte. Nous l'avions placée là.

Le commissaire s'approcha vivement, la prit, la déplia, se dirigea vers la fenêtre et l'examina attentivement.

— Rien ! dit-il enfin. Rien. Cette robe est vieille, usée, mais ne porte aucune trace de lutte, aucune trace visible à l'œil... 11 faudra pourtant la soumettre à l'examen des experts.

Il la secouait tout en parlant.

Un bruit métallique le frappa.

— Qii'cst-cc que j'entends? s'écria-t-il, la poche n'est pas viilti!

Il y fourra la main et en retira deux clefs. — " Des clefs ! Quelles clefs? demanda-i-il. Kené s'approclui.

— Celle-ci, la grosse, est la clef de la porte d'entrée. 11 y en a deux : j'ai l'autre.

— Mais cette petite ?

— C'est la clef de l'armoire, et c'est dans cette armoire, ajouta-t-il avec un reste de rancune, que se trouve le coffret où sont les papiers de ma mère.

— Rien, bien, lit le commissaire en la prenant; mais comment diable se trouve-t-elle encore dans cette poche ?

— Je l'y ai laissée, répondit Claire d'une voix étoulTée. Depuis le jour de l'enterrement, je ne suis pas rentrée ici... cela me fait trop de mal... ainsi qu'à René.

— Alors, vous n'avez pas encore ouvert cette armoire, visité...

— Oh! non ! Nous devions le faire... mais il n'y a que trois jours qu'elle est partie... Oh! maman! maman ! sanf,Hota Claire, en laissant enlin éclater la douleur qui remplissait son cœur depuis quelques instants.

— Voyons, Claire, ma chérie, du calme, du courage, s'écria René en la prenant dans ses bras ; ne pleure pas..., Cela me déchire...

Et de grosses larmes brûlantes coulaient le long des joues du jeune homme.

— Oui, du calme, disait le commissaire.

Il avait mis la clef dans la serrure, il avait ouvert l'armoire, et l'on ■»'oyail, sur les rayons, un peu de linge blanc et quelques effets de toilette de femme.

— Mademoiselle, reprit le commissaire, avant que je touche à rien, veuillez me dire si tout est bien dans l'état ordinaire.

Claire essuya ses yeux, et regarda un instant en silence.

Tout à coup, sa figure exprima une vive surprise qui devint de l'angoisse.

Elle se pencha en avant, parcourant des yeux tous les rayons, puis se rejeta en arrière, en poussant un cri.

ou LES PREVISIONS DE CHAT-MOUILLE SONT RÉALISÉES ET MÊME DÉPASSÉES.

— Qu'y a-t-il ? demanda vivement le commissaire de police très intrigué.

— Oui, qu'as-tu, ma petite Claire? répéta René.

— ]Mais tu ne vois donc pas ? répondit la jeune fllle. Il n'y est plus !

— Quoi donc?

— Le coffret !

— Ah ! mon Dieu ! s'écria à son tour le frère, c'est vrai ! je ne le vois pas...

— Quel coffret ? interrompit le commissaire.

— Celui qui contenait les papiers de maman, et... diver.objets auxquels elle tenait tant.

— Oh ! oh ! oh ! lit M. Leroux sur trois intonations différentes... Mais il a peut-être glissé derrière les linges...

— Non, impossible, il était assez gros, on le verrait. Un son strident et prolongé, quoique assez faible, tit

détourner la tête à Claire et à René.

C'était Chat-Mouillé qui, au comble de la satisfaction, devant celte péripétie qu'il semblait avoir prévue, se livrait à la plus extrême manifestation de ses sentiments.

Ses yeux jaunes et ronds tournaient dans leurs orbites, allant de l'armoire à Claire et à René avec une telle rapidité et un éclat si intense qu'on eût pu le croire en proie à une crise nerveuse sans l'immobilité parfaite du reste du corps.

M. Leroux, sans doute habitué à ce son qu'on n'aurait su

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A présent, poursuivit-il, il ostévidout qno la personne qui a enlevé ce collVet en connaissait l'impia-tance, en connaissait la place exacte. En un mot, ce ne peut être une personne ctran^fci'o h votre vie, h vos habitudes. Elle n'a touché à rien d'autre. Elle n'a l'ien dérangé. Elle n'a pas hésité... Tout cela est fort important.

— Je n'y comprends rien ! l'épliqua René avec un geste de stupeur, car, je vous le répète, ma mère ne voyait personne, ne recevait aucune visite, n'a jamais parlé de ce coftVet qu'à ma sœur et à moi, ne l'a jamais montré à aucun étranger...

M. Leroux lança un regard significatifà son secrétaire qui écrivait avec\me rapidité fébrile.

— Et, ajouta Claire, il ne contenait que des papiers de famille ..des lettres ..

— Rien d'autre ? interrompit le commissaire. Vous avez parlé de divers objets...

— Oh ! peu de chose : des mèches de cheveux à nous, entants, et à notre père... quelques tleurs desséchées... un bouquet de mariée...

— Rien ayant de la valeur... pas de bijoux ?

— Si, répliqua la jeune fllle, un seul bijou... un bracelet...

— Ah ! vraiment. En or?

— Oui, en or, avec secret ; il s'ouvrait.

— Voyons, décrivez-le moi.

— C'était un anneau, avec trois diamants entourés de petites émeraudes.

— Bien. Et il s'ouvrait ?

— Oui.

— Il n'avait aucune marque intérieure !

— Pardonnez-moi. En dedans, on lisait : Renée-Frédé- RiQUE, 1820. Mais il fallait connaître le secret pour l'ouvrir; sans cela on ne se serait pas douté...

— Renée-Frédérique, reprit le commissaire. Les noms de madame Morisset probablement.

— Les noms de ma grand'mère paternelle.

— De la mère de votre père ?

— Oui, monsieur; du moins, maman nous l'a toujours dit. C'est pour cela que mon frère s'appelle René-ÎFrédéric, et moi Frédérique-Claire.

René, pendant toute cette partie de la scène, était resté le front dans ses mains, assis sur une chaise, les deux coudes sur la table.

— Ainsi, conclut le commissaire, tout ce qui pouvait nous guider et nous éclairer a disparu. Car, nous aurions trouvé

certainement dans ces papiers de famille, dans ces lettres, lies renseignements précieux qui nous auraient mis sur la trace du jtassé, et c'est toujours le passé qui explique le présent dans ces sortes d'attaires. C'estfort malheureux! ... Ibrt malheui^eux !

Il y eut un silence.

Le commissaire réfléchissait.

Chat-Mouillé souriait.

René restait immobile et comme atterré, sans montrer son visage.

Claire, extrêmement pâle, regardait alternativement les divers personnages d'un air d'angoisse profonde.

— Mais, dit tout à coup le commissaire, ce coffret précieux devait avoir une clef.

— Sans doute, répondit Claire en tressaillant.

— Et c'est madame Morisset qui la gardait, évidemment ?

— Elle ne la quittait jamais.

Claire s'arrêta, passa la main sur son front.

— Ah ! mon Dieu ! je me le rappelle maintenant : elle la portait sur elle, attachée à un ruban passé autour de son cou.

— Eh bien?

— Eh bien, en la déshabillant, après sa mort, elle ne l'avait plus ; du moins, je ne l'ai pas vue. René est-ce que tu l'as trouvée ? Tu m'aidais.

— Non, lit René en se relevant. C'est vrai ! je n'ai rien trouvé J'ai cru que c'était toi qui l'avais prise !

Le frère et la sœur se regardèrent un instant, s'interrogeant du regard avec surprise.

M. Leroux ne les quittait pas des yeux.

— Et vous songez seulement maintenant à cette disparition qui aurait dû vous frai)per si vivement, dit-il d'un ton devenu tout à coup un peu trop bonhomme. De même que, depuis cinq jours, vous n'aviez pas songé à ouvrir cette armoire, à visiter cette cassette qui contenait des papiers si importants pour vous ! C'est bien extraordinaire !

Chat-Mouillé, en entendant cette observation, frotta l'une contre l'autre ses mains jaunes aux doigts njueux et spatules, dont la dernière phalange se retroussait.

Quant au sourire, il ne lequittait plus. Depuis une demiheure, il n'avait pas rapproché ses lèvres minces, et semblait se chuchoter mille observations à ses propres oreilles.

— Oh ! monsieur, murmura Claire d'une voix entrecoupée, la mort de maman nous a porté un tel coup, nous avons tant pleuré, tant souffert... depuis ce jour fatal...

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Nous n'avions qu'ollo, qno nous importait lo roste?Jo n'ai pas vécu... pondant ces lioiii'i\s fnnobrcs... Il mo S('ml)lo que c'est un i'èv(!... un allVeux, un linii'iliUi caiiclieniai" !

— Mais vous, nionsieur, un homme, dil, !(! commissaire on s'adressant à René, vous aui'iez dû avoir plus de sangiVoid.

— Monsieur, répondii René d'une voix sourde, où perçait quelque indignation, vous n'avez sans doute jamais pleuré près du lit (le mort d'une môre; sans cela, vous compr(^ndriez que, devant cette effroyable douleur, tout a disparu pour nous !

— Bien! bien ! Enlin,cet oubli peut se réparer, en partie. Vous allez me domier tous les renseignements nécessaires sur madame Morissct.

Le frère et la sœur échangèrent un rapide regard. Une même inquiétude venait de s'emparer d'eux.

— Je suis ))rèt, dit faiblement René.

— Quel ûge avait-elle ?

— Quarante ans.

— Elle était née en... 1827, alors ?

— Oui, monsieur, le IG juin.

— Où cela?

— A Angers.

— Où se serait-elle mariée?

— A Angers, également.

— En quelle année ?

— En 1849.

— Vous m'avez dit que vous ignoriez ce que faisaient les parents de votre père.

Le jeune homme inclina la tête.

— Lui, il était lieutenant en 1851, n'est-ce pas ?

— Oui, monsieur.

— Dans quel corps ? Le savez- von s ?

— Dans finfanterie.

— Quel régiment ?

— Le vingt-et-unième .

— Bien. Nous saurons facilement ce qui le concerne par le ministère de la guerre. Ses noms ?

— Louis-René Morisset.

— Les noms de votre mère?

Les deux orphelins se regardèrent encore.

— Anne-Désirée, répondit René en baissant malgré lui la voix.

— Oui, mais le nom de famille ?...

René se taisait.

— Le nom de demoiselle de madame Morisset, répéta

le commissaire avec impatience. Est-ceque vous necomprencz pas ?

— Si, monsieur.

— Eli bien ?

— Je ne le sais pas !

A cette réponse inouïe, le commissaire eut un haut-leoorps, et Cliat-Mouillé se renvers;a sur le dossier de sa chaise, lapUmie en l'air, laissant voir jusqu'au fond de son '•■osier.

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