CE QUE ZOÉ AVAIT TRIS
Quand le vicomte se réveilla, il faisait grand jour, et il se trouvait dans son lit.
Il avait la tête lourde, les idées fort confuses.
Ce qui s'était passé pendant la nuit ne lui revint pas tout de suite à l'esprit.
Il resta d'abord comme hébété, puis les souvenirs commencèrent à rentrer dans son cerveau, mais d'une façon vague et marqués d'un caractère de merveilleux tel, qu'il se demandait avec inquiétude s'il avait rêvé ou s'il était bien vrai qu'il eût soupe avec la petite Chien-Chien.
Mais alors, que s'était-il passé après ce souper ?
Quand, comment, pourquoi s'était-il endormi si profondément ?
Est-ce que le sommeil l'avait surpris, terrassé avant le dénoûment... naturel... de cette aventure galante ?
Cette crainte, que tout semblait confirmer, lui donnait la chair de poule, et son amour-propre de petit don Juan en herbe saignait d'une façon cruelle devant ce point d'interrogation.
Quoi, il aurait été assez... infect, par hasard, pour se griser et s'endormir au dessert, avant le vrai dessert, comme un collégien habitué à l'abondance de l'économe ?
IllDondit dans son lit,
Honteux comme un renard ijifune poule aurait pris. C'est qu'en effet ses souvenirs devenaient plus distincts^
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et il senfait liicii que, s'il avait poussé sa pointe jusqu'au bout, il lui ou serait reslc la mémoire très vive et très nette.
— Mais je suis déshonoré, absolument infect! murmurat-il avec désespoir. Que va-t-elle penser de moi ? KUe me prendra pour un jj^amin, un idiot, un crélin !... Me griser à ce point-l;\, m'endormir là, devant elle, (piand je n'avais qu'à me baisser pour la prendre... Je suis volé... et ad'reusement ridicule ... Ali ! mon Dieu ! mon Dieu ! pourvu qu'elle n'en fasse pas des gorges chaudes avec toutes ses amies... JVUu, un de nos meilleurs souiteurs. C'est imjwssible !
11 sonna violemment.
Un des laquais, celui qui lui servait plus particulièrement de valet de ciiambre, entra, l'air grave et obséquieux, comme si rien ne s'était passé.
Frédéric le regarda, la bouche ouverte, l'air stu[)i(lc, n'osant plus l'interroger, et pourtant voulant savoir au juste ce qiu s'était passé, car il y avait décidément, dans ses souvenirs, une lacune brusque qu'il ne pouvait remplir.
— François, dit-il au grand gaillard en affermissant sa voix de son mieux, à quelle heure est-on parti ?
— A trois heures du matin, monsieur le vicomte.
A trois heures ! une heure ajjrès qu'il avait ingurgité son dernier verre de Champagne. Il se le rappelait très positivement. Que s'était-il passé pendant cette heure ? Il eut une lueur d'espoir.
— Qu'est-ce que je faisais à ce moment-là ? reprit-il, le cœur palpitant.
— M. le vicomte dormait.
— Ah ! je dormais ; où ça, dans mon lit ?
— Non. Monsieur le vicomte était étendu sur l'ottomane de la salle à manger.
— Et je dormais profondément ?
— Si profondément que Joseph et moi nous avons dû monter monsieur le vicomte, le déshabiller, le mettre dans son lit, et qu'il ne s'est pas réveillé.
— C'est bien extraordinaire!
— Que M. le vicomte m'excuse, mais M. le vicomte avait bu d'une façon si prodigieuse...
— Vraiment !
— Oui, sans compter le Champagne, M. le vicomte a vidé un demi-litre de chartreuse... •
— A moi seul ?
— A lui seul, car ces dames en partant paraissaient aussi calmes que si elles n'avaient bu que de l'eau, et leurs verres, du reste, ne portaient point trace de liqueurs.
— En effet, elles n'ont guère bu autre chose, murmura le jeune d'Orsan.
— Mêmeraent, poursuivit le valet de chambre, que j'ai préparé du thé, clans le cas où M. le vicomte se sentirait un peu... fatigué.
— Oui, je ne me sens pas bien, répliqua le vicomte désespéré. Servez-moi le thé et laissez-moi... Ah! Zoé n'a rien dit en partant ?
— Pardonnez-moi, monsieur le vicomte ; cette dame a dit : « Couchez-le, il en a grand besoin. »
Frédéric plongea son visage sous les draps.
Resté seul, il porta ses mains fébriles à son crâne et fourragea sa chevelure, dont la pommade domptait les boucles rebelles, détruisant sans ménagement la raie droite qui partait du front, lui descendant jusqu'à la nuque, et qu'il avait toujours respectée dans ses plus grandes douleurs.
— Pourtant, se disait-il, après le Champagne, jusqu'au départ de Zoé, il s'est écoulé une heure ! Que s'est-il passé pendant cette heure ? Elle ne sera pas restée là à me regarder dormir, comme une mère son enfant!... Ai-je été ou n'ai-je pas été heureux ? Impossible de le savoir ! On n'a jamais vu une situation aussi infecte !
II se leva tard, mélancolique et nerveux, attendant toujours la fameuse clef promise par le billet que Zoé lui avait repris, espérant pouvoir s'échapper la nuit pour aller retrouver la petite Chien-Chien, s'expliquer avec elle, savoir ce qui le préoccupait, prendre sa revanche, s'il y avait une revanche à prendre, ou jouir de sa victoire, en en conservant la conscience nette et positive, s'il était, en effet... victorieux.
Mais la journée s'écoula morne, monotone, désolante et désolée, la clef ne vint pas, aucune porte ne s'ouvrit, et le vicomte se recoucha tard, sans avoir la solution du problème qui le préoccupait et le désespérait.
Zoé, en quittant l'hôtel du comte, était rentrée directement chez elle.
11 n'y avait que quelques pas, les deux habitations étant contiguës, comme nous l'avons déjà dit, et séparées seulement par le grand mur fort élevé qui, de ce côté, servait de limite aux deux jardins.
Arrivée dans son boudoir, Zoé se livra aux soins de Reine. Elle déshabilla sa maîtresse, et lui passa un riche peignoir de nuit blanc, garni de dentelles d'un grand prix, dont la nuance de rouille pâle adoucissait la crudité de la mousseline et faisait ressortir l'éclat rosé des chairs, où la
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jennosse se rcvélail dans la pureté el, la iVM'nietc de tous les contours.
Les deux lenunes étaient restées silencieuses.
Zoé se laissait l'aire, le regard vague et lixe, le sourcil légèrement contracté, comme si elle ne savait pas où elle était, ni ce qui se passait.
Son corps se prêtait aux mouvements que lui iin[)osait la main légère de sa femme de chambre, mais il était visible qu'elle n'en avait pas conscience, et Reine, en lui enlevant sa ceinture-corset, constata les battements précipités du cœur.
Lorsque la toilette do nuit l'ut terminée, Zoé resta immobile sans s'en apercevoir.
Reine brfdait du désir de causer avec sa maîtresse, de l'interroger, mais n'osait ou respectait la préoccupation de Zoé.
Elle attendit silencieuse une minute ou deux, puis lui dit eiiiin, voyant qu'on ne la renvoyait, pas:
— Est-ce que madame ne veut pas se couclier ? Il est tard, et vous devez être fatiguée, après tant d'émotions.
Zoé tressaillit, comme si elle s'éveillait de quelque rêve, et regarda sa suivante :
— Fatiguée, oui, tu dois l'être, mon enfant. Je n'ai plus besoin de toi, va te reposer.
— Mais vous ?
— Moi, je me coucherai tout à l'heure... J'ai encore à, faire.
Elle regardait le manuscrit pris par elle chez le comte d'Orsan, et posé sur une petite table à portée de sa main.
Reine suivit ce regard.
Son propre regard était chargé de tant d'interrogation, de curiosité, que Zoé sourit.
— Tu es une bonne tille et dévouée, et qui m'aime, fit la jeune femme en tendant la main a la petite Reine, dont le minois chitfonné et les yeux vifs portaient encore la trace de ses terreurs de la nuit. Tu as eu bien peur, n'est-ce pas?
— Je l'avoue.
— Et tu m'as obéi sans comprendre. — Merci.
— Oh ! madame, vous savez bien que je vous appartiens corps et cœur, que je ferais l'impossible pour vous. ..Tenez, ajouta-t-elle avec énergie, vous me diriez même de plaire à cet affreux reptile de Chat-Mouillé, de le séduire, de le rendre heureux... que j'y consentirais, si cela pouvait vous être utile ou agréable...
— J'y ai songé un instant, reprit tranquillement Zoé, mais, jusqu'à présent, je n'en ai pas eu besoin.
— Seulement, l'aftairc de tout à l'heure, c'est autre chose. Si l'on nous avait surprises, savez-vous qu'il y allait du bagne ! Je vous en supplie, ne recommençons pas. D'ailleurs, j'ai toujours peur que le comte ne s'aperçoive de la disparition de ces papiers. " .
Elle montrait le rouleau qui attirait sans cesse ses regards.
— Sois tranquille, encore une l'ois. Il ne le réclamera pas, et se cachera plus du vol qu'il a subi qu'un voleur ne se cache du vol qu'il a fait !
Reine ne comprenait pas.
— D'abord, ces papiers n'ont aucune valeur vénale. Ce sont des papiers qui...
Zoé hésita, puis parut prendre sa résolution.
— Pourquoi ne t'en donnerais-je pas la preuve ? Les yeux de Reinp pétillaient d'impatience. Cependant elle se contint et dit :
— Oh ! je vous crois, et je le sais bien, d'ailleurs.
— Peu importe. Tiens, regarde ce que c'est.
Zoé prit le rouleau, le délit lentement de son enveloppe grise.
On aperçut distinctement un cahier couvert d'écriture et contenant au moins une centaine de feuillets.
Sur le premier, en plus gros caractères, on distinguait quelques lignes disposées comme un titre.
Zoé tendit le feuillet.
— Lis ! dit-elle simplement.
Reine pencha la tête et lut à haute voix :
A mes chers enfants René et Claire.