D UN DANGER IMPREVU DE L AMOUR
On devine facilement ce qui s'était passé.
Le billet, envoyé la veille, provenait bien de Zoé, malgré ses dénégations, et quoiqu'il ne lut pas de son écriture.
Une fois en possession de l'empreinte prise par le jeune Frédéric, il ne lui avait pas été diflkile de fair'e faire la clef, — cette clef qu'elle destinait, non à adoucir la captivité du petit vicomte, mais à lui permettre à elle l'accès du cabinet du comte d'Orsan.
Le souper qui venait d'avoir lieu n'était que la mise en scène nécessaire pour pénétrer dans la maison, sans révéler son but véritable, et en faisant, au contraire, supposer des motifs plausibles d'intrigue amouT-euse, de nature à dévoyer complètement tous les soupçons.
D'ailleurs, elle était bien assurée du secret de son équipée nocturne.
Qui l'eût dénoncée ? Frédéric ?
Il avait bien trop peur de son père à présent, et trop envie de voir cesser le plus promptement possible une détention qui l'ennuyait à mourir et l'humiliait en le ridiculisant outre mesure.
Les laquais du comte achetés par la jeune femme?
Ils avaient trop intérêt à ne pas se faire chasser honteusement par M. d'Orsan, qui les payait très largement.
De ce côté donc, rien à craindre, pas plus que du côté de Reine, dont la discrétion lui était connue et qui, d'ailleurs, ainsi qu'on va le voir, allait se trouver trop compromise elle-même, pour n'avoir i)as le désir et ne pas com-
prendre la nécessité de garder le secret le plus absolu.
Quant au billet recommandant de prendre l'empreinte de la serrure, Zoé l'avait en sa possession.
Donc, nulle trace de son complot.
La jeune femme, avons-nous dit, était entrée dans le cabinet, où donnait la porte de communication, suivie de Reine portant une bougie.
La petite femme de chambre ne soufflait mot, mais la lumière vacillait quelque peu dans sa main mal assurée et elle paraissait en proie à une inquiétude, à une angoisse des plus caractérisées.
Zoé mil résolument la clef dans la serrure, la tourna et la porte s'ouvrit.
— Voilà qui commence bien ! murmura-t-elle. Puis, se retournant vers sa suivante :
— Laisse cette bougie, lui dit-elle, allume la lanterne sourde, et accompagne-moi.
— Madame, ball^utia Reine, avant d'aller plus loin réfléchissez. Il en est temps encore. Ce que vous faites là est bien imprudent, bien dangereux... Pénétrer ainsi, la nuit, avec de fausses clefs... si on l'apprenait... c'est grave... La police i)ourrait...
— Bast ! répliqua Zoé avec son sourire énigmatique, ne suis-je pas sa maîtresse? Et chez lui, par conséquent, n'est-ce pas un peu chez moi ?
— Oh ! sa maîtresse, tit la suivante, vous savez bien que non !
— Qu'importe? Cela pourrait être ; cela devrait être... et ce n'est pas lui, va, qui ix'a jamais dire le contraire. Voyons, n'aie pas peur, j'ai besoin de toi, ma chère enfant, pour m'éclairer et pour être témoin de ce que je ferai. Un peu décourage...
— Madame sait bien que je la suivrais jusqu'en enfer, quelle que soit ma terreur.
— Oui, tu es une bonne flUe et tu m'aimes, dit Zoé en l'embrassant avec une violence nerveuse, qui révélait tout à coup son agitation intérieure sous la tranquillité factice dont elle la recouvrait.
Les deux femmes rentrèrent dans la salle à manger, où Reine remit à sa place la bougie qu'elle avait prise, et tira de sa poche une lanterne sourde qu'elle alluma avec soin, pendant que Zoé s'approchait du vicomte pour s'assurer une dernière fois de la profundeur de son sommeil.
Cela fait, la maîtresse et la femme de chambre, toutes deux un peu i)âles, reprirent le chemin du cabinet, ouvrirent de nouveau la porte de communication, en retirèrent
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la ciel, la rL'k'i'iiiôi'oiildciricre cllcf, en iit^aiiL de pivcautions inlinies i)oar ne faire aucnn bruit, et commcncôrcnt à p-ravir l'esealier en colimaçon creusé dans la petite tmirellG qui réunissail le pavillon au corps de bûtimcnt ])riiicipal.
L'obscurité, à peine trouée parle lilet de lumière blanche de la lanterne sourde, et un silence de mort entouraient les deux lénimes dont les petits pieds se posaient si léf^érement sur les marches de pierre qu'elles semblaient s'avaiuter comme des laiit()mes en rasant le sol, mais sans y toucher.
Le seul bruit qu'elles entendissent était celui de leur respiration et le battement de leur cœur, car Zoé, bien que jihis brave et jjIus résolne que Reine, en apparence, n'en était pas moins j)rolbndément émue.
En une demi-minute elles arrivèrent au premier étage, sur nne sorte de i)alier étroit où s'ouvrait la porte du cabinet du comte.
Là, elles s'arrêtèrent un instant, essoufflées et tremblantes, écoutant si aucune rumeur ne montait à elles du pavillon où s'était accompli le premier acte de ce petit drame.
Puis Zoé essaya d'ouvrir la porte (jui lui faisait face. La porte céda et tourna sur ses gonds.
La jeune femme poussa un soupir de soulagement. .
— Je craignais qu'elle ne fût fermée, murmura-t-elle, et alors tout était à recommencer.
Elles entrèrent et se trouvèrent dans une immense pièce, sévèrement et ricbcnnint meublée, garnie sur trois côtés par de vastes biblioiiic(|uc'S lUMiiplies de livres où brillait l'or des reliures, où la pourpre du maroqwin prenait des l'pflets sanglants, chaque fois (lue le rayon lumineux de la lanterne sourde allait le frap]ier.
Un épais tapis étouffait le l)ruit des pas. Des tentures'de velours couvraient les fenêtres, closes de plus par des volets pleins.
11 n'y avait donc pas à craindre que, du dehors, on aperçût aucune lueur insolite dans cette pièce, dont le maître était absent, à cette heure indue de la nuit.
Au milieu de la pièce se trouvait une vaste table d'ébône incrustée de cuivre, couverte de papiers, de livres, de brochures.
La lumière sautillait dans la main de Reine, achevant de donner un aspect fantastique aux objets qui sortaient des ténèbres, y rentraient brusquement, vacillants et déformés par ces évocations ii'régulières.
La femme de chambre s'occupait surtout des angles obscurs, qui lui causaient une terreur plus grande et
qu'elle fouillait rapidement d'un éclair de sa lanterne, C(tmme si elle eût craint que quelqu'un y fiât embusqué.
Tout h coup elle poussa un cri léger.
Elle venait de voir une rigure, le corps d'un homme", là, debout, en face d'elle.
Zoé lui arracha brusquement la lanterne et en dirigea le filet lumineux vers l'apparition menaçante.
C'était un portrait en pied du comte.
— Tais-toi, folle, dit-elle à voix basse à Reine qui avait la chair de poule et faisait tous ses efforts pour ne pas claquer des dents : tu vois bien que c'est une peinture.
Zoé garda un instant la lanterne, et le filet de lumière tomba sur le coffre-fort, qu'elle aperçut dans un angle. Il était de bois d'ébène, comme tout le reste de l'ameublement, et cachait à l'intérieur l'armure d'acier et de fonte qui lui permettait de braver tous les efforts des voleurs et toutes les menaces d'incendie.
Elle s'en approcha vivement, sans s'inquiéter du reste.
— Eclaire-moi, dit-elle, et elle remit la lanterne à sa compagne.
Alors, tirant d'une petite poche de côté la clef que Niiïo avait volée, elle l'introduisit dans la serrure, mais en vain. Le coffre-fort était à secret, et la clef ne servait de rien... à qui n'avait pas le mot.
— Vous voyez bien, fit Reine, que c'est inutile. Vous ne l'ouvinrez jamais. Allons-nous en. Je me meurs d'effroi.
— Je m'y attendais, répliqua Zoé. Voyons, éclaire-moi bien, et sans trop trembler, si tu peux.
Elle avait saisi l'anneau, et faisait glisser rapidement les lettres sous ses doigts souples.
Elle forma ainsi le nom de Zoé.
Elle tourna la clef et le coffre-fort s'ouvrit .
Une exclamation de triomphe s'échappa de ses lèvres entr' ouvertes.
— C'est merveilleux ! murmura Reine. Vous saviez donc...
— Je savais, mon enfant, que le comte m'adore, que ni sa famille, ni ses amis, ni personne de ceux qui l'approchent ne connaissent nos rapports, et je me doutais qu'il devait
loire son secret bien gardé par mon nom qui hante son îsprit et remplit son cœur. Tu vois qu'il est dangereux, mrfois, d'être trop amoureux. Cet amour, qui m'a livré le •'•mte, me livre aussi son coffre-fort. Allons, j'ai la chance, approche la lanterne.
— Oh ! madame ! madame ! qu'allez-vous faire ?... Prenez i en garde !
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— Mo prcnds-tu poiii' une volciiso ? dit fièremoivt lajouiie fcininc.
Reine se tut ei approcha la lumiôi'e.
Le coffre-fort du comte ressemblait à tous les coffresforts.
Ou y voyait des papiers, des livres de comptes, des liasses de couleurs ditJcrontcs sur les planches do fer.
Au-dessous dos phu.icluîs, il y avait deux tiroirs.
Zoé s'assura qu'ils n'étaient point fermés.
Elle souleva les papiers : cpiand elle reconnaissait des valeurs, soit billets de Ijantpio, actions, titres quelconques, elle les reposait scrupuleusement à leur place.
Tout à coup, elle ai)erçut un objet brillant. C'était un écrin, tout petit, ouvert, et dont le satin cerise et la fermeture d'or, chatoyaient dans la pénombre.
Elle le saisit, l'aitproclia de la lumière, le considéra avec une attention passioiuiée, puis, d'un geste brusque, elle retira de sa poche la bague que nous connaissons et qui avait causé la mort de Nino.
Elle la plaça dans l'écrin, le referma. Il lui allait comme un gant.
— Plus de doute, murmura Zoé, c'est bien là que mon pauvre sapajou l'a volée.
Elle retira la bague, la remit dans sa poche, reposa l'écrin ïi sa place.
Les planches étaient visitées.
— Voyons les tiroirs, lit-elle.
Elle ouvrit celui de gauche. Il ne contenait que de Tor et de la monnaie d'argent.
Elle le repoussa dédaigneusement.
Le second contenait des papiers de famille visiblement, non des papiers débourse ou de comptes financiers.
Zoé les inspecta attentivement et tiévreusement, les rejetant avec une visible déception, après les avoir dévisagés d'un coup d'œil rapide.
Tout à coup, elle ramena un rouleau entouré d'une couverture grise, sans inscription.
Elle le retourna, le tàta, puis délit l'enveloppe et aperçut des feuillets blancs recouverts d'une écriture fine et serrée.
Elle prit la lanterne sourde pour concentrer la lumière sur l'objet qu'elle tenait, et lut une ligne, une seule.
Elle resta un instant immobile, puis rendit la lanLerne h Reine.
— C'est bien, dit-elle. J'emporte ceci.
^ Elle replaça tout ce qu'elle avait touché ou dérangé dans l'ordre où elle l'avait trouvé, repoussa doucement le tiroir,
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jeta un dernier regard dans le coffre-fort, puis le referma et délit son nom, qu'elle avait composé pour ouvrir le meuble secret.
Elle en glissa la clef dans son corsage, fit disparaître le rouleau dans une poche, et, se retournant vers Reine, elle lui dit d'une voix brève.
— Partons !
— Dieu que vous êtes pâle ! s'écria la femme de chambre.
— C'est la lumière blafarde qui produit cet efïét, répondit Zoé. Allons, viens !
— Mais, madame, il s'apercevra que . ce cahier lui manque.
— Sois tranquille, mon enfant, il ne le réclamera pas ! Les deux femmes sortirent précipitamment, et, une minute
après, se retrouvèrent dans la salle à manger.
Toutes deux se laissèrent tomber sur une chaise, haletantes, épuisées.
Zoé se redressa la première.
Elle saisit une carafe frappée, se versa un verre d'eau glacée et le vida avidement.
— Maintenant, nous n'avons plus rien à faire ici, repritelle. Il faut rentrer chez nous.
Reine se leva.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-elle, voilà le vicomte qui se réveille !
En effet, Frédéric s'agitait et prononçait quelques paroles :
— Chien-Chien... épatant... Papa... infect ! Zoé l'écouta, le considéra.
— Non, il rêve, fit-elle.
— Il aura des soupçons ; ce sommeil si brusque et si lourd ne lui paraîtra pas naturel.
— Bast ! je l'ai fait boire beaucoup. Il croira qu'il était gris. Du reste, il l'était en réalité.
— 11 faut qu'il n'ait pas de doute, ajouta Reine qui reprenait sa présence d'esprit depuis que l'expédition était terminée.
Elle saisit une bouteille de chartreuse non entamée, en remplit le verre du jeune homme, le renversa sur la nappe, puis vida une partie de la bouteille par la fenêtre, à travers les grilles, sur une plate-bande garnie de buissons de lilas.
— Comme ça, il croira qu'il a bu ce qui manque ! dit-elle en riant.
Zoé couvrit ses épaules de sa sortie de bal, rabattit le capuchon sur son visage expressif, et gagna, suivie de Reine, l'antichambre où les deux laquais somnolents, — car, ils
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nvaieiU ou leur souper aussi, al)Oudammont arrosé, — se levèrent et raccompagneront rcsiieclucusement, on gens l)ien payés, ,jus(|u';\ la petite porte de riiôtcl qui se relcrnia discrètemeni dorrièro les deux femmes.