I. — LA MORTE PARLE
« C'est pour vous, mes cliers enfants, que j'ai écrit ces pages ; c'est à vous, à vous seuls, qu'elles sont destinées.
» Vous y trouverez l'histoire de ma vie entière et l'explication du mystère qui a pesé sur vous depuis votre naissance.
» Lorsque vous m'aviez, dans votre innocence et votre curiosité trop naturelle, posé quelque question à laquelle je ne pouvais pas répondre, le soir, avant de me reposer, je prenais un feuillet, blanc, et j'y consignais cette réponse. Cela me soulageait du silence que je m'imposais envers vous, et qui m'était cruel Inen souvent. Il me semblait alors que je vous avais à demi-répondu.
» C'a été là, ma longue souffrance, souffrance qui grandissait avec vous. Avoir un secret pour mes deux enfants chéris, ne pas tout leur dire, ne pas penser tout haut devant eux, comme ils pensaient tout haut devant moi, leur cacher quelque chose, leur mentir, oui, lear mentir, car je vous ai menti, car je vous mentais, quelle torture pour mon cœur !
» Mais c'était dans votre intérêt que j'agissais ainsi, que je me condamnais à ce surcroît de douleur.
» Si je me suis trompée, vous me pardonnerez, n'est-ce pas, chers enfants, qui avez rempli ma vie et mon cœur, depuis le jour de votre naissance ?
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» Ma vio aurait ctc bion sunihro et l)icii iiciiiblo, sans deux points lumineux qui l'éclairaient tout entière, sans deux joies in'olbndes qui y ont mis leur sourire : ces doux joies, c'est d'avoir connu Aotre père, c'est d'avoir eu des enfants tels que vous.
>■> Depuis la mort de celui qui m'avait donné son nom, et (pic j'ai adoré avec toute la passion et toutes les ardeurs d'un premier et unique amour dans une âme déjeune lille, vous avez sulTi à ma vie, vous m'avez t'ait connaître les seuls bonheurs auxquels put encore être sensible mon pauvre cœur, brisé par les coups les plus inattendus et les plus sensibles.
» Je dois le dire lùen haut : il n'y a pas eu de mère plus heureuse que moi.
» Toi, mon René bien-aimé, (pie je nomme le premier parce que tu vins le premier; toi, ma Claire chérie, ((ui n'es la cadette que par l'âge, non dans mon atléction, qui vous a toujours mis tous les deux sur le même rang, vous m'avez rendue fière, vous m'avez consolée de toutes mes douleurs passées, et, s'il avait fallu en subir de cent fois plus grandes pour vous mériter l'un et l'autre, j'aurais encore béni le sort !
» Vous voilà grands aujourd'hui, et je n'ai plus rien ù, ajouter à ce récit de ma vie.
» René, tu es devenu un homme. Tu tiens tout ce que promettait ton enfance.
» Intelligent et courageux, sensible de cœur, sérieux d'esprit, instruit, travailleur, trempé par la misère précoce, je te crois entin assez fort pour conquérir ta place dans la société, y faire ton chemin énergiquement et honorablement, — laisse ajouter à ma vanité maternelle, — brillamment, car, j'en suis "certaine, cette vanité n'est que le pressentiment, la promesse de l'avenir que j'entrevois pour toi.
» Claire, ma petite Claire, si mignonne, si douce et si pleine de volonté, avant peu tu seras une femme; tu es déjà une jeune tille, la plus belle et la meilleure qu'on puisse rêver, et je me sens, malgré cela, toute rassurée sur ton compte. Je dis malgré cela !
■>■> C'est que tu ne sais pas encore, ma pauvre enfant, combien la vie est difficile pour une femme pauvre et jolie, que de pièges l'attendent, que de forces héroïques et rares il lui faut pour lutter contre les embûches et les tentations de son propre cœur, les besoins les plus légitimes de son esprit, les aspirations et les tendances les plus intimes de sa nature.
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» Beauté et pauvreté chez une femme... Deux malédictions à la fois !
» Mais la vie austère que tu as menée près de moi, les liabitudes de travail régulier et parfois pénible, de privations, noblement et courageusement supportées, d'ordre et de résignation que tu as prises sous le coup de fouet des nécessités de notre existence misérable, t'ont fortifiée, développée, préparée à te contenter de peu, à comprendre et à subir la loi de fer de la pauvreté qui veut rester honnête et lever haut son front sans tache.
» Tu seras la meilleure et la plus entendue des épouses, et, si ton cœur parle un jour, je connais ce cœur, il ne parlera que pour un homme digne de toi.
» Ce ne sont pas les désirs de luxe, de vie facile et paresseuse qui t'entraîneront à choisir un compagnon, mais des sentiments plus élevés et plus nobles ; et tu te sentiras heureuse avec lui, s'il t'aime comme tu le mérites, car la vie qu'il pourra t'oôrir, si médiocre qu'elle soit, sera toujours plus large et moins tristement monotone que celle que les dures nécessités m'ont contrainte à vous faire partager, pauvres enfants, pour qui je n'aurais rien trouvé de trop beau, et que j'ai vus se développer à mes côtés, au milieu des privations de la misère sans pitié que tous mes efforts ne pouvaient adoucir.
» Maintenant donc vous voilà grands.
» Bientôt je devrai vous révéler le secret de ma vie et de la vôtre.
» Mais je puis mourir, quoique jeune encore, mourir d'une mort subite, inattendue, comme j'en entends parler chaque jour.
» Si cela arrivait, je vous ai prévenus.
5> Vous trouveriez là, dans cette cassette, qui contient aussi ce récit, toutes les explications que je n'aurais pas eu le temps de vous donner.
» La vérité, chers enfants, c'est que vous appartenez par votre mère et par votre père à deux grandes et nobles familles, et qu'une immense fortune eiit dû être votre lot.
» Vous deviez naître dans le luxe, ne connaître aucune des privations de la pauvreté, connaître toutes les jouissances de la richesse.
y> Vous deviez trouver devant vous la vie ouverte et facile.
» Le monde devait vous appartenir, comme il appartient aux heureux de la terre.
> René ne devait avoir que l'embarras de savoir à quoi et comment il pourrait le mieux employer ses brillantes facultés.
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» Claire devait giaiidii' (hviis le cadre dovc qui aurait si l)ion convcMui à sa licaulcel à sos fïi';\c('s, niipi'oiuiut tous les arts d'agrémoul qui sont une coque llcrie de plus et connue une nouvelle parure pour la femme.
» Les événements en ont décidé autrement, sans qu'il y eût de ma laute, ni de celle de votre jiére.
» Ces millions, qui devaient assurer votre bien-étreetvotre bonheur, et dont vous auriez lait, j'en suis certaine, le meilleur usage possible, vous ne les avez jamais eus, vous ne les aurez jamais.
» Ah! cette vision, ce regret m'ont trop l';nt souil'rir pour vous, pour que je voulusse vous Taire partager cette soutlrance.
» J'ai eu trop de peine h arriver ù la résignation, à accepter la misère (pu me surprenait et me foudroyait à rimi)roviste, à ne point rougir, dans le début, du travail qui m'honorait, me rebvait et me faisait vivre, pour ne pas comprendre le danger d'introduire cette vision dans vos jeunes cerveaux, ces convoitises impossibles et ces regrets qui attaiblissent dans vos jeunes cœurs.
» Le sort vous faisait pauvres.
» Si vous aviez su de quelle famille vous descendiez, quel était votre nom véritable, la vanité et l'ambition vous auraient chuchoté à l'oreille mille mauvais conseils, et rendu plus insupportables les misères présentes.
» Vous auriez peut-être été des déclasses, la pire race qui existe.
» J'en ai tant vu autour de moi !
» Combien, qui auraient pu être des hommes utiles, des femmes sérieuses, d'honnêtes mères de famille, qu'un trop beau nom à porter, trop lourd sans fortune pour leurs épaules sans vigueur, a perdus, et qui ne sont devenus que des inutiles ou des coupables pour n'avoir jamais su accepter ce que la vie leur apportait, en comparaison de ce qu'elle avait apporté à leurs pères, de ce qu'elle semblait avoir du leur promettre !
» Ils se croyaient victimes d'une injustice du sort, et, au lieu de lutter pour le vaincre, ils lui montraient d'abord le poing, puis tinissaient par tendre la main.
» Le travail, le travail pénible du peuple, de celui qui gagne sa vie à la sueur de son front, et conquiert, par sa seule activité, sa place dans l'existence, ce travail leur paraissait iadigne d'eux. La seule proposition d'y avoir recours les humiliait ou les révoltait.
» L'eussent-ils accepté, brisés par la main d'acier de la nécessité, qu'ils l'auraient toujours regardé avec horreur et dégoût.
» C'est ce danger, c'est cette torture que j'ai voulu vous éviter, cliers enfants, en vous cacliant la vérité.
» Ces révoltes, ces luttes, ces angoisses, je les ai connues, moi, votre mère. J'ai voulu que vous les ignoriez.
» Oui, j'avais été élevée dans le mépris du travail et de la pauvreté.
» Je savais pianoter, et je ne savais pas la musique.
» Je savais broder, et je ne savais pas coudre.
» Je savais servir le thé, et je ne savais pas faire la soupe.
» Mes doigts sensibles saignaient sous l'aiguille.
» Ma" peau blanche et parfumée se rougissait et protestait au contact des objets grossiers et des étoffes vulgaires.
» Mes ongles roses se brisaient, et les larmes coulaient de mes yeux, à voir ainsi toutes les souffrances et toutes les déchéances de ma chair aristocratique.
» Ah ! sans vous, sans la nécessité de vous élever, de vous faire manger, de vous protéger contre le froid, jamais je n'aurais eu, au début, le courage d'abdiquer mon passé.
» Mais vous étiez le devoir et vous étiez Phonneur. Vos baisers, vos caresses, vos rires pansaient toutes mes plaies, faisaient taire toutes les protestations de l'orgueil, et mettaient des forces là où mon éducation première n'avait mis que des délicatesses.
» C'est pour cela que je vous ai trompés, c'est pour cela que je vous ai menti.
» Ignorant une autre vie que celle que vous meniez, vous avez accepté celle-ci sans murmure et sans regret.
» Vous croyant nés dans le peuple, ou du moins dans les derniers rangs de la petite bourgeoisie humble et vouée au labeur quotidien, vous n'avez eu ni le mépris du peuple ni l'horreur de son existence qui était, qui devait être la vôtre.
» Ne sachant pas que votre mère avait vécu dans la soie, le velours et le satin, avait eu ses doigts chargés de bagues, ses bras couverts de bracelets, son cou entouré de colliers de perles et de diamants, Claire, tu n'as pas regretté de n'avoir pour parure q.ue ta jeunesse, ta beauté, de pauvres indiennes, des cotonnades, bon marché, ou des laines grossières; René, tu n'as pas regretté de porter des sabots et une petite blouse, comme tes camarades de l'école primaire.
» Vous avez pris des habitudes et des goûts simples, et tout ce qui pourra vous arriver de bon par la suite vous paraîtra meilleur et sera le bien-venu.
» Aujourd'hui, — c'est-à-dire quand René aura ses vingt
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ans, c'cst-à-tliro dans trois ans, lorsque vous approndro/, la vérité, — la tôto ne vous tournera pas.
» Vous êtes faits à votre existence, au monde» où la jkiuvreté vous condamne ù. vivi'c.
» Dans la connaissance de votre oriiiine vous ne. pniscM'cz plus l'orgueil qui jierd, la vanité qui débilite, mais seulement l'émulation que je désire vous voir, et comme une ardeur plus grande de vous montrer supérieurs ù, votre destinée, et de conquérir celle (pie vous saurez mériter par votre propre et seule valeur.
» Si vous ne réussissez pas, si la vie doit rester étroite et mesquine pour vous, au point «le vue matériel, cela ne vous étonnera ni ne vous humilier;»,.
» Vous savez que le travail est honorable et sain. Vous l'aimez à présent, vous le respectez.
» Vous n'avez ni lo dédain, ni la i)itié mé[)r'isante f|u'il inspire aux riches. Vous connaissez le peuple, ayant vécu parmi lui, partagé ses privations et sa vie. Vous saurez en rester, de fait ou de cœur, suivant les circonstances.
» René, tu seras un homme fort et digne.
» Claire, tu seras une lllle honnête, une femme utile et sérieuse.
» Pardonnez-moi donc de ne vous avoir pas dit la vérité jusqu'à présent.
» Vous savez, maintenant, une partie de mes motifs.
» L'histoire de ma vie vous fera connaître les autres.
» Tels que vous êtes, vous les approuverez.
» Chers enfants, je vous bénis.
» Je vous ai dû toutes mes joies, et je vous dois aussi d'être meilleure.
» C'est vous dont les pas chancelants m'ont guidée dans la voie du devoir et du travail.
■» C'est à vous que j'ai dû de vivre consolée et bienheureuse, malgré le deuil incurable que m'a laissé la mort de votre père, mon seul amour avec vous.
» Puissiez-vous retrouver pour vous tout le bonheur que vous m'avez donné, et rencontrer un jour, que j'y sois encore ou que je n'y sois plus, toi, René, une femme, toi, Claire, un époux, dignes de vous, et qui vous aiment autant que vous a aimés votre mère.»
HISTOIRE D ANNE-DESIREE