‹ Zoé Chien-ChienChapitre 40 sur 68 · II. — MADEMOISELLE DE LA VILLEPREUX · texte numérisé non relu

II. — MADEMOISELLE DE LA VILLEPREUX

« Je suis née à Rennes, le 15 mai 1829 : je suis inscrite sur les registres de i'état-civil, sous les noms d'Anne-Désirée, tille légitime de Pierre-Henri, duc de la Villepreux, et d'Anna-JiiIie Kardec, son épouse.

» J'avais un l'rére, plus âgé de quelques années, mais qui mourut, parait-il, un an après ma naissance, de telle sorte que je demeurai la fille unique et l'unique héritière des immenses biens de la maison de la Villepreux.

» Le duc, mon père, était, de son côté, le dernier représentant de cette noble et grande famille, l'une des plus anciennes et des plus illustres delà vieille aristocratie bretonne, une de celles qui avaient occupé les emplois les plus importants, soit dans la province même de Bretagne, soit à la cour, avant la Révolution de 1789.

» A cette époque, les la Villepreux avaient pris ouvertement parti pour Louis XVI, avaient combattu, au 10 août, contre le peuple révolté, et, dans cette journée sanglante, deux de mes grands-oncles avaient succombé. Quant au grand-père du duc actuel, il avait péri surFéchafaud, trahi, livré, disait-on, par un noble de ses amis, rallié au mouvement révolutionnaire.

» Son lils, alors tout jeune, avait pu s'échapper avec sa mère, gagner l'étranger, où il avait servi dans V armée de Condéy sous le drapeau blanc.

31() ZOÉ (JillEN-CIIIEN

» Il n'étail l'cMitrc on Franco qu'à la suito dos Rdurbons, on 1814 cl on 1S15, veuf déjù. et porc de Plorro-lhîiii'i, dont je suis la lillo unique.

» La Ibrtune do notre l'annllo s'était peu à pou l'oconstituée, grâce à la dot considoraMo do ma grand-môre paternollo, opousôo on Allomagno par llodoi|tlio-I<]rnost do la Mlloproux pondant roniigralion, ot Alloiuande d'origine; grâce aussi â la part touchée par mon grand-pôre dans le milliard d'indemnité distribué aux émigrés ruinés par los contiscations do la in'cnnoro Képultli(pio, de telle sorte (jn'il avait été possible do l'achotor, non la totalité, mais lamajouro partie des immenses biens autrefois patrimoine de la lamille.

» Le duc de la Yillepreux, mon père, appartenait donc, non soulemont par sa naissance, mais par son cœur et toutes ses plus chères convictions, au j)arti légitimiste le plus intraitable. Depuis la chute des Bourbons, sous le règne de Louis-Pliilij)pe, comme sous la seconde République et sous lo second empire, il n'avait cessé et il n'a cessé de protester par son al)stontion contre tous les gouvernements qui se sont succédés en France.

» Je l'ai, moi, toujours connu vivant de ses immenses revenus, tantôt à Rennes, tantôt dans ses terres, y menant l'existence large et en même temps monotone d'un grand propriétaire qui s'occupe de l'exploitation de ses biens et se distrait par les exercices violents de la chasse.

» Deux fois par an, cependant, au printemps et à l'automne, il donnait de somptueuses fêtes à la noblesse bretonne non ralliée aux nouveaux régimes. Pendant quinze jours, c'étaient alors des festins et des bals à n'en plus linir. Puis les liôtos aristocratiques se retiraient, tout reprenait son allure habituelle, et l'existence de gentilhomme-fermier recommençait an milieu du luxe et de l'isolement, à peine interrompue par deux ou trois mois de séjour â la ville, de tlécembre à février.

» Le duc de la Villepreux était un homme grand, sec, froid d'aspect, à la parole rai'e et cassante.

» Pour lui, le monde n'avait pas changé, et il maintenait autour de lui, dans sa famille et parmi ses serviteurs, les antiques traditions de la féodalité.

» Regardant comme ses inférieurs tous ceux qui l'approchaient et dépendaient de lui, il se renfermait dans une dignité hautaine pour ne point se commettre avec eux, appelait ma mère : Madame la duchesse, ne la tutoyait point et ne parlait de moi, sa fille unique, qu'en disant : Mademoiselle de la Villepreux, môme quand je tétais encore ma nourrice.

» Il ne se départissait de cette sécheresse et de cette raideur qu'aux fêtes dont je vous ai parlé.

» Alors, se trouvant avec ses pairs, il déployait toutes les grâces et toutes les séductions d'un homme du monde, et du grand monde, et montrait tout son esprit qui était réel, quoique amer et dénigrant.

» Ma mère était de beaucoup plus jeune que lui, et jolie.

» Il l'avait épousée à quinze ans, et elle venait d'avoir vingt ans lorsqu'elle me mit au monde.

» Elle était d'une famille honorable, mais pauvre, et n'appartenait point à la noblesse, quoique de sang aristocratique, elle aussi, i)ar ses aïeux maternels.

» Je sais qu'on s'expliquait mal cette sorte de mésalliance relative, si peu conforme aux idées du duc de la Villepreux.

» On disait qu'il s'était décidé à ce mariage à la suite d'un désespoir d'amour.

» En tous cas, ce qui justiflait cette mésalliance, c'est que Mlle Anna-Julie Kardec descendait par sa mère d'une de ces familles catholiques qui avaient suivi le dernier Stuart dans son exil en France, et qui s'y étaient fixées.

» Elle était le dernier rejeton, par une série de mariages, des O'Kenny, et, par conséquent, d'origine irlandaise.

» Elle avait hérité de ce sang la finesse de la peau, les longs cheveux blonds bouclés, des yeux d'un bleu admirable, et ce quelque chose de vaporeux et d'éminemment éthéré qu'on retrouve chez les ladies de l'autre côté de la Manche, type connu en France par les gravures deliee^sake qui me l'ont toujours rappelée.

» Le luxe lui convenait admirablement.

» Mais, sous ses airs languissants, elle était aussi vive et pétulante que le duc était froid et glacé d'aspect ; aussi nerveuse, impressionnable, mobile, capricieuse et changeante, qu'il était immuable, net et coupant.

» Il eût été difficile de trouver deux natures plus dissemblables .

» Ils ne se rencontraient que dans leur immense mépris et leur dédain absolu de quiconque n'appartenait pas à la vieille aristocratie et aux vieilles idées, de quiconque, en un mot, n'était pas de leur monde.

» Je crois que le duc en était devenu fort épris, depuis son mariage, et il le montrait autant que son caractère le lui permettait.

» Je crois aussi que ma mère avait trouvé de grandes déceptions dans cette union.

» Non-seulement le duc était de beaucoup plus âgé qu'elle, et d'un caractère aussi sévère qu'elle était évaporée,

mais clic avait compté qu'il renoncerait à sa bouderie jiolitique, qu'il la mènerait i\ Paris, qu'elle y brillerait dans les salons et dans les plaisirs, pour les(iuels elle était née ; et cette existence au Ibiul d'un vieux château breton, ou d'un antique hôtel de province, à Rennes, lui pesait, la faisait mourir d'ennui.

» Cependant, mon père et ma mère vivaient en bonne intelligence, et je n'ai jamais surpris de querelles entre eux.

» C'est dans ce milieu que je fus élevée, que s'écoula mon enfance, que je grandis, près de ma mère, qui itassait sans cesse d'un excès à l'autre, tantôt se faisant mon esclave, tantôt faisant de l'autorité, me caressant et me clioyant comme une poupée, on me punissant et me corrigeant même njannellement, avec une extrême sévérité, suivant l'état do ses nerfs, mais, en somme, paraissant m'aimer beaucoup.

» Leduc m'aimait aussi, à sa façon, sans se familiariser.

» Mais il avait parfois une sorte d'attendrissement, quand il songeait que j'étais la dernière des la Villepreux et qu'avec moi, ce nom illustre, ce nom qui était sa passion et sa religion, allait s'éteindre à jamais.

» Jusqu'à l'âge de dix ans, tout alla bien pour moi.

» Je ne quittai point ma famille. J'y recevais l'éducation d'une fille noble, par les soins de maîtres excellents qu'on faisait venir de Paris, et qu'on payait fort cher.

» Tout à coup ma mère changea complètement d'humeur.

» Quoiqu'elle fijt encore toute jeune, elle avait à peine trente ans, et encore admirablement jolie, elle se jeta, du jour au lendemain, dans une excessive dévotion, employant ses journées en prières; ne quittant presque plus la chapelle du château; se confessant toutes les semaines à un père jésuite, qui venait exprès de Rennes, dont le château où nous habitions les trois quarts de l'année n'était pas éloigné ; refusant désormais de retourner â la vieille cité, dans le magiiitique hôtel où j'étais née, même pondant les mois les plus rudes et les plus tristes de l'hiver ; renonçant au luxe des toilettes ; se vêtissant de noir ou de couleurs sombres ; allant en retraite, durant de longues semaines, dans quelque couvent des environs.

>" Je ne tardai pas â subir le contre-coup de ce changement.

» Manière parut m'avoir prise en haine. Elle repoussait mes caresses, me traitait avec une sévérité extrême, semblant éprouver une sorte de joie à me rendre la vie amère et désolée, allant même, parfois, dans des moments de violence extraordinaire, et que rien ne paraissait justifier,

jusqu'à me frapper avec une sorte de rage et de la façon la plus humiliante pour mou âge, car j'avais déjà dix ans, et les traitements qu'on inflige aux petits enfants me causaient des révoltes d'amour-propre, et me blessaient plus dans ma dignité naissante que dans ma chair.

» Que s'était-il donc passé ?

» Pourquoi ce changement si brusque et si inattendu ?

» Qu'avais-je fait pour démériter à ses yeux, et lui insjiirer cette sorte d'animosité visible qu'elle n'essayait même pas de dissimuler, quand elle était seule avec moi ?

» Je remarquai, d'ailleurs, qu'elle ne se ménageait guère plus que moi, et qu'à mesure qu'elle devenait plus dure et plus impitoyable avec sa fllle, elle redoublait ses propres macérations.

» Elle en était venue à porter un cilice !

> Je lis aussi deux autres remarques :

f La première, c'est qu'elle ne me maltraitait jamais devant le duc !

» La seconde, c'est qu'elle me maltraitait d'autant plus qu'elle sortait de confesse, ou qu'elle avait eu un long entretien intime avec le R. P. jésuite qui dirigeait sa conscience.

> J'étais devenue fort malheureuse, car j'ai toujours eu un cœur tendre et afiectueux, une nature expansive et disposée à aimer.

» Je songeai un instant à me plaindre à mon père ; mais je n'osai jamais, et je n'en trouvais, d'ailleurs, jamais l'occasion, que j'étais trop enfant pour savoir provoquer.

» 11 ne m'avait point familiarisée avec lui. Il était bon, à sa façon, et m'aimait, je crois, réellement, mais il m'appelait : Mademoiselle de la Villepreux, et je devais l'appeler : Monsieur.

» Il n'y avait nul épanchement paternel de sa part, aucune intimité entre nous.

» Un jour, désespérée, à bout, dominée par un de ces chagrins profonds comme en connaissent les enfants, élevée dans des idées religieuses, habituée à regarder le prêtre comme une espèce de Dieu visible et de consolateur suprême, j'attendis le directeur de ma mère, un vieillard austère et desséché, qui me faisait peur et que je n'avais jamais vu sourire, et, tout en larmes, tordant mes mains, la voix entrecoupée, je lui confiai dans mon langage de petite hlle, mes souffrances et mes protestations contre la dureté et les injustices de manière.

» Il m'écouta, impassible, et quand j'eus ^ni en sanglotant, il me dit d'une voix sévère :

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» — Madonictiscllc, les enfants ne doivent, jamais mnrinurer contre la volonté et les actes de lenrs parents. Ils doivent bénir la verge qni les frappe, quand cette verge est dans les mains d'une môre. C'est là le premier commandement de Dien :

« Tes Itère et mère honoreras ! »

» Madame la duchesse est une sainte femme qui gagne son salut et cherche à vous assurer le vôtre. Si elle châtie voire chair, c'est pour vous mériter le ciel et épurer votre àmo pécheresse. Soumettez-vous, obéissez, et, au lieu de vous plaindre, ce qui est un mauvais levain de révolte, baisez la main qui vous frappe : « Qui aime bien châtie bien ! » Dieu l'a prouvé en laissant son lils périr du plus cruel et du plus infamant des supplices, sur la croix !

» Je restai stupéfaite, et un immense découragement s'empara de moi.

» Je ne comprenais pas : j'avais dix ans; j'avais été élevée dans le respect de t(.)utes les autorités, de l'autorité de la famille et de l'autorité de l'Eglise. Je me soumis, et pourtant, dans mon pauvre petit cerveau, il s'élevait une sorte de vague protestation que je relbulais comme un crime, comme un péché.

» Quelques mois plus tard, ma mère fit comprendre au duc que mon éducation ne pouvait se terminer à la maison et que, pour le salut de mon âme, je serais mieux au couvent.

» Le duc y consentit.

y> Je partis, et j'entrai dans un couvent, près de Saint- Brieuc, où l'on envoyait les tilles nobles de la province.

» Cette lirusque séparation, qni aurait dû déchirer mon cœur, fut pour moi comme une délivrance.

» Là, du moins, si la règle était sévère, elle était uniforme, et si l'on s'occupait d'épurer mon âme pécheresse, c'était par des moyens plus doux.

» J'y restai six ans, jusqu'à l'âge de dix-sept ans.

» Chaque année, au commencement de l'automne, je venais passer quelques semaines au château de mes parents.

» J'y trouvais toujours une mci^e froide et malveillante jiour moi, mais la première raideur de son fanatisme semblait s'être calmée.

s» Elle reprenait part à la vie commune, recevait noblement les hôtes qui venaient à cette époque, tous les ans, et, sans se mêler directement aux fêtes, ne les empêchait pas et ne s'opposait point à ce que j'y parusse.

» Elle se disait atteinte d'une maladie nerveuse, et sa tristesse, son air de deuil s'expliquaient ainsi pour le duc et pour les étrangers.

» Vers le milieu de la sixième année, je fus brusquement rappelée au château.

» Ma mère était mourante, et le duc me faisait clierclier pour lui fermer les yeux. »

LU

HISTOIRE D ANNE-DKSIRÉE

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