LE SECRET DE FAMILLE
La surprise du. commissaire de police ne dura pas. lii demi-sourire apparut presque aussitôt sur ses lèvres.
— Vous voulez dire, sans doute, qu'elle n'avait pas de nom de fannlle?
Ce fut au tour de René et de Claire de regarder leur interrogateur avec un étonnement non dissimulé.
— Comment cela? flt René, je ne vous comprends pas.
— C'est pourtant bien simple: madame Morisset, votre mère enfin, était probablement quelque fille naturelle non reconnue, quelque enfant trouvé élevé à l'hospice, ou jtai' charité dans une famille pauvre...
En entendant cette supposition pai'faitement logi(pic, Claire rougit et regarda son frère, comme pour le prier de répondre.
— Monsieur, dit alors René d'une voix lente mais ferme, s'il en était ainsi, je vous en eusse averti moi-même, dès le premier moment, sans embarras, ni fausse honte. Le malheur est un titre de plus au respect de tous. Mais cela n'est pas.
— Quelle raison avez-vous de le croire,... puisque vous
Ignorez.
Les paroles de notre mère, interrompit vivement Claire. Elle nous parlait souvent de ses parents, mais sans les nommer... « Vous saurez plus tard mon histoire et celle de votre père, nous disait-elle; mais le moment n'est pas venu, et je crois remplir mon devoir envers vous, pauvres et chers enfants, en me taisant jusqu'au jour de votre ma-
jorité. Ce jour-là, je vous dirai tout, il en sera temps, et Vous comprendrez la raison de mou silence, dicté par la seule considération de votre bonheur et de votre tranquillité. Croyez-le bien, vous n'avez pas à rougir de la naissance et du nom de votre famille. Il n'y a point de tache dans votre passé, ni dans celui de votre mère. Toutes les pièces qui vous concernent sont là, ajoutait-elle, en nous montrant le coftret, ce coftVet qui a disparu. Bientôt René sera un homme, bientôt il devra tirer à la conscription. Ce jour-là, je vous dirai tout. D'ici là, ne m'interrogez pas, j'aurais peut-être la faiblesse de vous répondre ; dans votre intérêt, tel que je l'ai compris, ce serait un tort. Vous me pardonnerez, si je me suis trompée. D'ailleurs, si je mourais avant, d'une mort brusque, inattendue, car il Vaut tout prévoir, vous trouveriez^ dans ce coffret, nonseulement l'extrait de vos actes de naissance, le mien, celui de votre père, notre acte de mariage, des lettres de lui, mais encore l'explication de ma conduite. » Claire s'arrêta, très émue,
— Et nous ne l'avons jamais interrogée, poursuivit René avec fermeté, parce que nous la respections autant que nous l'aimions, parce que nous savions qu'elle nous aimait avec passion, que sa vie n'était qu'un long dévouement pour ses enfants. Nous n'avions pas même de curiosité, la connaissant telle que nous la connaissions !
M. Leroux écoutait ce récit avec une profonde attention, sans cacher pourtant une certaine incrédulité. Cependant, il se contenta de répondre :
— Décidément, dans toute cette affaire, nous marchons de mystère en mystère !
Il y eut un silence.
— Vous savez pourtant, du moins, le lieu et la date de votre naissance?
— Oh ! parfaitement. Nous sommes nés à Angers tous les deux: moi le 18 avril 1850, ma sœur le 9 janvier 1852.
— Cela suffit, répondit le commissaire de police ; avec ces renseignements, s'ils sont exacts, nous connaîtrons tout ce qu'il faut, car, sur vos actes de naissance, nous trouverons les mentions relatant le nom de votre mère et... le reste... A proitos, vous ne m'avez pas dit où était né votre père, ni à quelle époque...
— Nous l'ignorons, monsieur.
Le commissaire haussa les épaules en homme qid s'attend à tout et que rien n'étonne plus.
— Je crois que nous avons terminé ce que nous avions à faire ici, reprit-il en se retournant vers Ghat-Mouillé.
30 ZOK CHIEN-CIIIEN
— Seri'ure, porto (rentrée, susurra le secrétaire, sans lever les yeux.
— C'est vrai, reprit vivement le commissaire. Il faut vérifier la serrure de la porte d'entrée, voir si elle no garde ou ne révèle aucune trace d'une ellraction quelconque... pour l'acquit de la conscience, continua M. Leroux, entre ses dents, car...
Il n'acheva pas l'expression de sa propre pensée.
Le commissaire, le secrétaire, Claire et René sortirent de la chambre de madame Morisset et pénétrèrent de nouveau dans le corridor.
Chat-Mouillé s'approcha de la scri'ure sans ouvrir la porto et la visita silencieusement, tandis que M. Leroux tenait la chandelle allumée qui avait servi h poser les scellés sur l'armoire.
Ce surcroît do lumière n'était pas inutile, dans la demiobscurité du corridor.
C'était une grosse serrure fort commune, s'ouvrant intéricnrement, quand on n'avait pas donné de tour de clef, par un simple crochet de cuivre qu'on tirait sur le côté.
Après une minute d'examen attentif, Chat-Muuillé tira le crochet, qui glissa sans bruit, ouvrit la porie qui tourna sur ses gonds sans produire de bruit non plus, et visita l'extérieur.
-r Intacte ! fit-il. Aucune trace.
— Parbleu! ajouta le commissaire sans élever la voix: c'était certain d'avance.
On referma la porte.
— Il y avait deux clefs? demanda-t-il.
— Oui, monsieur; voici la mienne, répondit René.
— Et nous avons trouvé l'autre dans la robe de votre mère ; le compte y est.
M. Leroux pinça les lèvres et parcourut des yeux le corridor, étudiant'la place des trois autres portes donnant dans les diverses pièces.
La chambre de madame Morisset était la dernière ;\ droite, au fond du corridor, et la porte d'entrée occui)ant à peu près le milieu du corridor, pour jiarvenir, en venant du dehors, jusqu'à cette chambre, il fallait nécessairement passer devant la porte de la chambre de Claire qui, on se le rappelle, séparait la pièce de la mère de celle du fils.
— Si quelqu'un était entré la nuit, vous l'auriez entendu, n'est-ce pas, mademoiselle? interrogea M. Leroux.
— Oh ! certainement, répondit Claire sans se douter du piège.
— Maintenant, dit M. Leroux, ne voulant pas insister et
satisfixit de la réponse, après un instant de réflexion, nous allons aussi mettre les scellés sur la porte de la chambre où est morte madame veuve Morisset. Oh ! ce ne sera pas pour longtemps, ajouta-t-il en s'adressant aux deux jeunes f,^ens. Le juge d'instruction viendra sans doute ce soir ou demain, et, quand il aura fait sou enquête, car celle-ci n'est que sommaire et préparatoire, vous reprendrez la jouissance de cette pièce.
Chat-Mouillé approuvait vivement de la tête.
Les scellés mis, on rentra dans la chambre de René.
Là, le secrétaire lut en bredouillant le procès-verbal écrit par lui, que ni René, ni Claire n'écoutèrent attentive-' ment, dans l'état de prostration où les avait jetés cette succession d'événements et d'émotions cruelles.
La lecture terminée, ils le signèrent sans observation, avec une sorte d'empressement même, comme s'ils avaient liàte d'en finir avec cette atïreuse enquête et de se retrouver seuls.
Enfin M. Leroux et Chat-Mouillé sortirent.
Lorsque les deux hommes de la justice se lurent éloignés, le frère et la sœur tombèrent dans les bras l'an de l'autre et sanglotèrent longtemps en silence.
— Assassinée, ma mère assassinée! dit enfin René... Oh! cet homme, que de mal il m'a fait avec ses questions brutales... Et pourtant il avait raison... Si on l'a tuée, il faut la venger... Mais qui, qui? Et pourquoi ? C'est impossible ! Personne ne venait ici !
Claire se redressa.
— Si elle s'était suicidée? fit-elle à travers ses larmes.
— Elle, oh non ! jamais ! Elle nous aimait trop ! Puis elle n'avait aucune raison... Nous vivions si heureux, tous les trois ensemble.
— Nous voilà seuls, orphelins, perdus! s'écria Claire avec un redoublement de désespoir. — René! René!... qu'allons-nous devenir? .. J'ai peur!
Pendant ce temps, M. Leroux, accompagné de son secrétaire, regagnait le bureau du commissariat.
Tant que dura le trajet ils n'échangèrent ni l'un ni l'autre une seule parole.
Arrivé dans son cabinet, le commissaire s'assit devant son bureau pour écrire un rapport personnel.
Mais, auparavant, il leva les yeux sur Chat-Mouillé, debout devant lui.
— Eh bien? fit-il simplement.
Chat-Mouillé passa sa langue sur la ligne idéale qui
dessinait ses lèvros et lui en tenait lieu, d'un air do
gourmet.
— (^ui, oui, répliqua M. Leroux, atlaire mystérieuse et ci)nipli(|uéo, ([ui tera honneur à celui qui la débrouillera.
11 garda un insiaiit le silence.
— S'ils sont coupables, ils sont très forts ! ajouta-i-il enfin.
Chat-Mouillé ouvrit la bouche toute grande, puis la relerraa deux lois brusquement, en faisant claquer ses dents i jaunes et liéchaussées. "
— C'est aussi mon avis, répondit le commissaire, (pii avait compris toute réloquouce de cette mimique. 11 faut les surveiller, et garder la maison à vue. Nous verrons ce que dira l'autopsie.
Avant que le commissaire eût terminé sa phrase, Chat- Mouillé avait disparu pour transmettre les ordres nécessaires.
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