‹ Zoé Chien-ChienChapitre 6 sur 68 · CHEZ LE JUGE D INSTRUCTION · texte numérisé non relu

CHEZ LE JUGE D INSTRUCTION

Trois jours après, le juge chargé de l'instruction do l'afTaire, déjà connue au palais et dans le public sous le nom à' Affaire veuve Morissct, feuilletait d'un air préoccupé, dans son cabinet, un assez volumineux dossier.

Ce juge était un homme de quarante ans environ, long, maigre, assez mal bâti, avec de grands membres osseux et qui semblaient gêner considérablement leur possesseur, car il ne savait jamais qu'en faire ni ou les mettre.

Sa figure en lame de couteau, glabre, incolore, était séparée en deux parties inégales par un nez qni n'en finissait pas, mais inclinait "visiblement à gauche, conmie tous les traits de son visage, notamment la bouche. Les deux yeux, très rapprochés et d'an brun paie tirant sur le jaune, étaient petits et fort mobiles. Il louchait légèrement. Le front, haut à l'excès, se terminait en pointe et paraissait encore plus démesuré par l'absence de cheveux sur le crâne.

Ce qu'il en restait, — de la couleur des yeux, — formait une couronne à partir des tempes en contournant le derrière de la tête. Le menton, extrêmement petit, fuyait brusquement sous la lèvre inférieure.

L'ensemble était ridicule.

Cependant le regard ne manquait pas d'une certaine perspicacité rusée, et le front annonçait l'entêtement ainsi que l'étroitesse des idées, tandis que le menton fuyant et comme à peine indiqué révélait une grande faiblesse de caractère.

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Cet lidniiiio, — ('I1080 Duiins rare ([u'ou lu; croit, — ilov;iit être ;\ la l'ois hésitant et touace dans sa niaiiièro do voir.

11 arrivait ilc province, amené ii Paris i>ar la protection d'un liant pcrsonnaj,^e, fort bien en conr, que nous verrons pins tard, et cette allaire était la première dont il lut chargé depuis sa iu)uvelle [)roiuolion.

Aussi, l'on comprend sans peine sa préoccupation et son inquiétude devant cette instruction compliquée et ce drame mystérieux.

Son avenir de ma.ïistrat allait dépendre évidemment du }>lns ou moins d'habileté dé[doyée par lui pour arriver à la solution du problème criminel dont il avait à dégager Vy.

Ajoutons qu'il s'appelait Plante Plantain, conmie si ses l)arents, venant on aide t\ la nature qui l'avait déjù. créé ridicule d'aspect, avaient voulu que le ridicule s'attachât aussi à son nom et le poursuivît sous tout(;s les formes.

Donc, M. Plante Plantain' lisait les j)iô(x^s étalées devant lui, et d'abord les rapports de police qui, dans toutes les atiaires criminelles, jouent le rôle principal, bien qu'ils n'ai)paraissent guère au grand jour et ne soient là que pour renseignement.

Ces rapports constataient que madame veuve Morisset, arrivée à Paris, près d'un an auparavant, avec ses deux enfants, s'était aussitôt installée rue du Val-de-Gràce, dans l'appartement que nous connaissons, et y avait vécu abs(jlument isolée, ne voyant et ne recevant personne, sortant peu, seulement pour reporter son ouvrage et celui de sa lille dans un ou deux magasins pour qui elles travaillaicmt.

Le lils, depuis la même époque à i)eu près, donnait des leçons de mathématiques et de chimie, dans yinstitntUni iiHlustrielle de M. X. ., rue d'Enfer.

M; X... n'avait jamais en qu'à se louer de la régularilé, du zèle et de l'intelligence du jeune René Morisset.

Quant aux mœurs de la famille, un déclarait unanimement qu'elles étaient excellentes.

Mademoiselle Morisset, d'une beauté exceptionnelle et qui frappait tout le monde^, ne sortait jamais seule. Le dimanche, elle se promenait parfois, mais en compagnie de sa mère ou de son frère.

Ce ménage vivait très pauvrement, ne faisait point de dettes et payait tout comptant.

En somme, les rapports étaient excellents, et là vie menée par ces trois personnes était si simple, si régulière, si isolée, qu'on ne pouvait comprendre comment un drame, et un drame judiciaire surtout, avait pu se produire dans un semblable milieu.

— C'est à en perdre son latin, grommelait M. Plante Plantain.

René n'avait point de maîtresse.

Claire, ni sa mère, n'avaient point d'amants Où diable chercher la canse du crime, son auteur ? Autre fait remarquable et qui frappait également le juge : Dès que la mère avait été morte, dès qu'elle avait été enterrée plutôt, le bruit s'était brusquement répandu qu'elle était victime d'un assassmat. Tout le monde le répétait dans le quartier, et personne ne pouvait dire pourquoi ; chacun le tenait de son voisin, chacun l'avait entendu dire et le redisait, mais personne ne pouvait expliquer ou justilier cette rumeur.

— Je l'ai entendu dire, répondaient tous les témoins. Quant à moi, je n'y aurais jamais pensé.

Mais qui donc l'avait dit le premier ?

Et sur quel fait ce premier accusateur s'était-il basé?

Impossible de le savoir.

L'origine du bruit était aussi mystérieuse, aussi incomliréhensible, que l'origine du crime.

Cependant une lettre anonyme jointe au rapport secret du commissaire de police donnait des détails assez précis sur la façon dont madame Morisset était morte, et semblait faire peser de graves soupçons sur les enfants de la veuve, sans, néanmoins, les dénoncer catégoriquement.

C'est même en partie cette lettre qui avait dicté la conduite et les allures du commissaire de police dans sa première enquête, telle que nous l'avons rapportée au début de ce récit veridique.

D'ailleurs, le rapport du commissaire, nous devons le constater, ainsi que le procès-verbal de Chat-Mouillé, signé par René et par Claire, leur était formellement défavorable et faisait, planer sur leur tête une suspicion terrible.

Mais, y avait-il eu crime ?

Malheureusement, cela n'était pas douteux.

Non-seulement la disparition du coffret semblait le prouver, mais le rapport des médecins chargés de l'autopsie ne permettait aucune hésitation à cet égard.

Le corps de madame Morisset avait été exhumé et porté à la Morgue, où deux médecins, commis à cet elîet, avaient procédé à une série d'expériences délicates et concluantes.

Voici les passages principaux de leur rapport :

« Le corps, extérieurement, ne présente aucune trace de violence. La pose en est ordinaire. L'ex^yression des traits est calme. Il n'y a eu évidemment aucune lutte, aucun coup

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porte avec un inslriinioiit qnolconquo. La mort sonihlo, absolument naturelle.

» Les lèvres cr. l'intérieur de la bouche n'otlVcMit aucune apparence de l'ingurg'itation d'un poison de nature caustique.

» Cependant, la main droite porte, à la derfdère i)haJanf,f(î de l'index, intéi'ieurenient et léiièrement, de coté, la trace ;\ ])eine visible d'une pi(iûi'c peu prolbiide, telle que pourrait la produire, par exemple, rintroduction de la pointe d'une Ibrte épingle, ou d'un poinçon, comme s'en servent quelquefois les ouvrières pour certains pcîtits travaux de broderie.

» Nous avons examiné attentivement cette petite blessure, presque invisible. Il est certain qu'elle a été faite ]iendant la vie du sujet. II est non moins certain qu'elle a été faite peu de levnps avant la mort, car la cicatrisation n'est point commencée, et les lèvres de la plaie sont franchement et nettement tranchées, sans qu'il y ait trace d'entlure ou d'innanimation quelconque.

» En un mot, la blessure est telle qu'il y a lieu de croire que la mort est survenue presque au même instant.

» Nous avons alors procédé à l'ouverture du corps.

>■> Dès l'abord, nous avons été fiappés par une odeur encore très marquée d'essence d'amande amère, qui nous a fait, songer immédiatement à l'acide prussique, bien que ce poison, presque impossible à se procurer et difficile à préparer, soit d'un emploi extraordiuairement rare.

» Nous avons étudié successivement les principaux viscères.

» L'estomac était vide et indiquait que le sujet avait succombé au moins six heures après son dérider repas, c'est-à-dire vers minuit ou une heure du matin, si le repas du soir avait eu lieu, suivant l'habitude, entre six et sept heures.

» Il n'olTrait aucun symptôme particulier, aucune inflammation caractéristique.

» Le cœur était sain, et n'avait aucune lésion organique. Les poumons présentaient un engorgement de sang noir et 1res épais, ainsi (pie la pie-mère ou enveloppe du cerveau.

» Tout, d'ailleurs, révélait une mort foudroyante; et l'odeiu' d'amande amère, jointe à la présence de la blessure presque imperceptible de l'index de la main droite, nous portait à rechercher la présence de l'acide prussique.

» Nous avons donc procédé à l'expérience suivante :

» Nous avons mis du sang du sujet dans un verre de montre. Nous l'avons recouvert d'un autre verre de montre badigeonné d'une solution de nitrate d'argent.

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» Nous avons exposé le tout à une température de G0°.

» Nous avons alors va le sang se distiller et aller former, sur le verre supérieur, avec le nitrate d'argent, une couche d'iui blanc jaunâtre et que l'analyse nous a fait reconnaître comme étant du cyanure d'argent.

•» Cette expérience est décisive ; et, pour nous, Ul est incontestable que la personne dont le corps était soumis à l'auTopsie a succombé sous l'action de l'acide prussiqne.

» Maintenant, comment ce poison a-t-il été pris ou aduiinisiré ? r»

Ici le rapport se livrait à une série de considérations techniques fort longues, et qui n'intéresseraient guère le lecteur, des:quelles il résultait que l'acide prussique n'avait pas été avalé et n'avait point pénétré d'abord dans l'estomac.

« Pour nous, concluaient les hommes de la science, le poison a dû être mis en contact direct avec le sang, par la piqûre que nous avons déjà signalée à l'index de la main droite.

» Seulement, il a fallu un instrument spécial.

» En effet, une pointe simplement trempée dans l'acide cyanhydrique n'eût point causé la mort.

» Cet acide est très volatil, et une pointe, qu'on en aurait imbibée itar immersion, se sécherait avec une extrême rapidité.

» De plus, la pointe s'essuierait en traversant l'épiderme et n'apporterait plus, dans le tissu vasculaire, qu'une quantité inlinitésimale de poison, absolument insuffisante à causer la mort.

» Or, pour tuer un homme, il faut au moins deux gouttes d'acide.

» En admettant donc que le poison ait été introduit par la petite blessure signalée, et nous n'admettons pas qu'il ail pu l'être autrement, il faut qu'on se soit servi d'un appareil analogue à celui des serpents venimeux, c'est-àdire ayant une ampoule pleine de poison s' ajustant à une pointe traversée d'un petit canal, de telle sorte que la pointe, en pénétrant dans les chairs, aurait conduit l'acide cyanhydrique, dit acide prussique, jusqu'au tissu où il pouvait occasionner la mort par son contact avec le sang.

» En considérant attentivement la piqûre et sa situation à la partie interne de l'index de la main droite, un peu sur le côté, on est porté à constater qu'une bague placée au petit doigt de la main gauche d'une autre personne, et munie de l'appareil que nous venons de décrire, aurait

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produit oxacfomcni ectic plaie, ù cet endroit, par mirpression de main amicale.

» Nous concluons donc imsitiveraent à un empoisonnenien , et nous croyons ,,ue l'idée de suicide doit être ecarlee, car une personne désii-euse de se tuer aurait choisi tout autre endroit pour l'introduction du i.oison et surtout ne se sei'oit las blessée à la main droite »

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