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LE PARDON

M. Dartois n'avait rien dit, approuvant tout ce que faisait le duc.

N'était-ce pas la meilleure solution ?

Ne désirait-il pas vivement, lui aussi, que cette épouvantable affaire n'aboutît pas à un jugement publique, fût étouffée ?

René également, quelle que fût son horreur contre ce monstre, retenu, combattu par tous les sentiments contraires, pensant à sa mère, à sa sœur, à sa fiancée, à luimême, regardait comme une délivrance cette solution inattendue.

Quant au comte, pouvait-il hésiter ?

Il connaissait trop le vieux duc de la Villepreux pour douter un instant de sa parole.

On lui offrait la vie et la liberté : ce sont choses qu'on ne refuse pas dans sa position.

Que ferait-il de l'une et de l'autre, désormais ?.. Il verrait !.. Déjà, dans son cerveau, naissait cette vague idée qu'un jour il pourrait ravoir ce papier qu'il venait de signer, dùt-il le ramasser dans le sang du duc, et cette idée confuse souriait à sa fureur, à sa soif de vengeance.

Cependant, la tête basse, éteignant son regard sous ses paupières demi-closes, il se dirigeait vers la porte, quand Claire interrompit le silence général :

— Vous avez engagé votre parole, monsieur le duc, dit-

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elle Iroidcmcut, vous n'avez pas onga^^ë la mienne : je m'oppDs^o au dépai't du comte.

Tout le moiule fi émit, exceidc le duo, dont les prunelles s'allumèrent au souille d'une colère formidable.

— De quel droit, fit-il d'une voix silllante, vous opposezvous à ma volonté, mademoiselle ?

— René le sait, réi)t ndit-elle, et, d'ailleurs, du droit du plus tort, au besoin... cela suffît.

René écoutait sa :-œm\ sans respirer, n'osant se placer entre elle et le coupable.

M. Dartois la regardait, stupéfait, ne comprenant pas.

— Pardon, mademoiselle, rei)iit le duc, je veux ce que je veux, et je ne permets à personne de se mêler de mes atlaires, ou de se placer sur mon chemin.

— Monsieur le duc, je suis chez moi. Je n'ai qu'à sonner, et mes domestiques fermeront toutes les issues. Depuis deux jours, Chat-Mouillé reste ici, à ma disposition... Je n'ai qu'un mot à dire, et, avant un quart d'heure, la justice sera prévenue, agira.

— Présent ! s'écria une voix de fausset suraigu.

Tous les regards se tournèrent du côté d'où partait ce son inattendu, et l'on aperçut, debout sur le seuil de la porte par laquelle était entrée Claire, et qui conduisait dans son appartement particulier, la figure étrange, en lame de rasoir, de Chat-Mouillé. Fidèle à son instinct de policier, il avait tout écouté, tout entendu, malgré les ordres de Zoé, l'oreille collée au trou de la serrure.

Jamais son visage n'avait exprimé une pareille joie.

Ses yeux jaunes et ronds tournaient dans leurs orbites, comme s'ils eussent eu la danse de Saint-Guy, la bouche fendue jusqu'à l'occiput laissait voir ses trente-deux dents, longues, jaunes et déchaussées, et ses mains noueuses se frottaient amoureusement l'une contre l'autre d'un mouvement lent et presque voluptueux.

Tout son être disait :

— Quelle proie ! — Voilà l'assassin de la veuve Morisset! — Quelle gratification pour l'agent qui le livrera ! — Et ce sera moi !

René, qui le reconnut, eut un frisson de dégoût, et* le comte, en l'apercevant, devint plus livide :

— Trahison ! — balbutia-t-il, d'une voix étouffée. — Je suis perdu... Ce misérable va me livrer...

Et il porta ses mains convulsives à sa gorge desséchée.

— Quel est cet homme ? demanda le duc, le seul qui ne le connût pas.

— Cet homme est à ma solde, répliqua Claire d'un ton

ferme, et il ne fera que ce que je lui dirai de faire. Chat- Mouillé, retirez-vous, et attendez mes ordres.

La physionomie de Chat-Mouillé changea comme par enchantement.

Son regard s'éteignit, devint sournois ; sa bouche se referma brusquement, se resserra, se ramassa en forme de croupion; ses doigts spatules, où les articulations formaient des bosses, se détendirent, se ramenèrent vers la paume des mains, comme les pattes d'une araignée qui fait la morte, et il disparut, silencieux, derrière la porte qu'il poussa si doucement que l'oreille d'un Indien n'aurait pas entendu le frottement des gonds.

— Vous voyez, reprit Claire, que j'avais pris mes précautions, avant de savoir tout ce que je sais, et que le comte ne pouvait m'échapper... Quant à vous, monsieur le duc, je connais votre vie, comme je connais la sienne, — elle désignait l'assassin, — comme je connais la mienne. Je sais la raison de votre modération. Mais je pourrais parler, moi aussi, à défaut du comte, s'il me plaisait de dénoncer le martyre injuste et odieux que vous avez fait subir à ma mère. Comprenez donc bien ceci :— C'est qu'il faut m'obéir, et que c'est ma volonté qui sera suivie !

Un silence de mort accueillit ces paroles.

Le comte, hatelant, dévorait sa fille des yeux.

Le duc lui-même se sentait dominé, tant il y avait de résolution calme dans l'accent de Claire, tant elle était belle à ce moment, avec sa tête de jeuae tille et ses formés de vierge sous son costume de courtisane.

— Quelle est votre volonté, mademoiselle? dit enfin le duc, comprenant le danger de lutter contre elle.

— Je veux qu'on se retire. J'ai à parler au comte. — Reste, René !

M. Dartois et le duc sortirent lentement. René ne bougea pas.

Le comte semblait pétrifié. La peur lui revenait plus atroce après qu'il s'était cru sauvé.

— Qu'allez-vous faire de moi ? Que voulez-vous ? dit-il à Claire, et ses lèvres décolorées laissaient passer un peu d'écume.

11 savait tout le mal qu'il lui avait fait. Il se disait qu'elle était la vraie victime, celle qui avait le plus souffert.

— Monsieur le comte, lui dit-elle, votre vie est entre mes mains. Moi seule, je puis punir... ou... pardonner.

— Grâce ! fit-il, et il tomba à ses genoux. — Je suis ton père, après tout !

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Ello eut nu geste iriiorreur, qu'il prit pour un geste de menace.

— Grâce, répéta-t-il en se traînant sur le tapis vers elle. Vous n'entendrez plus jamais parler de moi...

— On pardonne au repentir, reprit-elle, ou à la franchise.

— Je suis prêt à tout dire... mais tu ne me livreras pas ?...

— Cela dépend de vous. Comment avez-vous tué ma mère ?... En lui donnant la main ?

— Oui.

~ Que lui avez- vous dit, quand vous l'avez retrouvée, pour qu'elle consentît à taire votre existence à ses enfants, à. vous recevoir, chez elle, en cachette? Ce n'est pas ainsi qu'on reçoit un époux adoré..., car elle vous adorait... après une^longue séparation.

Se voyant interrogé d'Orsau reprit un peu d'espoir et quelque confiance. Maintenant, il ne s'agissait plus, pour lui, de menacer. Cela ne ferait rien sur elle. Il le voyait. Mais, s'il pouvait diminuer sa culpabiliié, toucher son juge, peut-être...

Il conçut une dernière comédie, un suprême mensonge.

— Claire, reprit-il d'une voix suppliante. Tu veux savoir la vérité... Puisqu'on ne me menace plus, puisque je suis seul avec mes enfants... je vais la dire... Je suis inl'âme et meurtrier, cela est vrai... Mais sans préméditation... Je ne voulais pas la tuer, quand je vins chez elle... Je voulais seulement sauver ma fortune, mon avenir, ma réputation !... Je lui dis qu'ayant déserté devant l'ennemi, j'étais condamné à mort, que j'avais pris un faux nom pour rentrer en France... que je me cachais... que la moindre indiscrétion me ferait arrêter, et que je serais fusillé... Elle me crut ! ... Je lui demandai un rendez-vous chez elle, pour nous entendre... sous prétexte que nous avions longuement à causer, et que, partout ailleurs, je serais en danger d'être reconnu... J'obtins d'elle qu'elle vous endormirait tousdeux... avec de l'opium... Je vins, résolu à tout lui confier... à lui avouer mon second mariage... à lui offrir de l'argent, beaucoup d'argent... pour qu'elle acceptât de se taire... de ne point vous révéler mon existence... de vivre séparée de moi... comme si j'étais mort. — Quand elle sut la vérité, elle ne voulut pas entendre raison... Elle exigeait de reprendre son nom... de vous restituer le vôtre... J'avais peur... Je perdais la tête... Je lui saisis la main, je la serrai... et la bague... à laquelle je ne pensais pas... Le malheur arrivé, que faire?... La cassette était là !... Je la pris,... et je m'enfuis !

Claire haussa froidement les épaules.

— Vous ne me croyez pas ?

— Et vous avez dénoncé vos enfants ! Et vous m'avez faite ce que je suis !

— Grâce ! Claire ! Ma fille, grâce !

Claire regarda un instant René, qui n'osait la regarder, ni regarder son père, et se cramponnait à un meuble.

— Je ne vous livrerai pas, dit-elle enfin. — Mon père, je vous pardonne !

Elle lui tendit la main, comme pour le relever Il saisit cette main qui se serra sur la sienne. Mais, à peine debout, il poussa une sorte de rugissement sourd.

— Ah ! maudite !... chienne!... parricide!... balbutiat-il.

Un tremblement convulsif l'agita pendant quelques secondes.

Claire ouvrit la main, et le comte tomba raide sur le tapis.

René s'élança instinctivement vers lui.

— Arrête ! "s'écria Claire, en étendant le bras. C'est inutile. Il est mort.

— Mort !

— J'ai vengé ma mère... Maintenant, je vais venger mon père ! Je t'ai aussi délivré, René. 11 faut que tu sois heureux. Et tu peux l'être, lui et moi partis, nonautrement. Lui vivant, tu ne pouvais reprendre ton nom, ni te marier. Songe quelquefois à moi, sans horreur. Oublie Zoé; rappelletoi ta pauvre petite Claire des temps jadis ; apprends ce nom à tes enfants... Elle meurt, sans avoir connu d'autre amour que l'amour fraternel, emportant au front la fraîcheur de ton dernier baiser ... et elle te bénit !

— Que dis-tu? Claire ! Ah ! malheureuse !...

— Rien... Adieu!

Elle froissa lentement ses belles mains l'une contre l'autre, et tomba cadavre auprès du cadavre de Louis-René de Penhoêl, comte d'Orsan.

René poussa un cri, et se jeta sur elle.

En ce moment un bruit violent se fit entendre dans la pièce qui précédait, et la porte du fond s'ouvrit, laissant apparaître Chat-Mouillé accompagné d'une escouade d'agents.

Chat-Mouillé, se défiant des résolutions de Claire et ne voulant pas perdre une si belle occasion de se signaler, était allé chercher la police.

En apercevant le corps du comte, il se précipita vers

lui, le saisit, le secoua, le tâta, avec des mouvements fcbrilos, des saccades d'animal de proie qui sent la chair frai clie, puis, le rejetant brusquement par terre :

— Trop tard ! Volé ! Je suis volé ! mui mura-t-il de sa voix de basse des grandes circonstances, et une larme, la première et la dernière qu'il dut jamais verser, essaya do gonfler ses paupières tendues de reptile.

Alors il se releva lentement, s'approcha du corps de Claire, la contempla un instant avec un mélange décolère et tl'admiration.

— Morte aussi, flt-il entre ses dents. En voilà une qui était forte, et qui m'a roulé !

Claire avait raison. Elle morte, le comte mort, tout devenait facile.

L'empereur, mis au courant de la vérité par la police (lue Chat-Mouillé avait prévenue, et craignant que le scandale ne rejaillît jusqu'à lui, car le comte était un familier des Tuileries, exigea qu'on ne parlât que d'un double suicide, dont le bruit s'accrédita d'autant mieux, que ceux qui auraient pu dire le contraire, avaient un intérêt majeur à répandre l'erreur, à cacher la réalité.

Après la levée des scellés, on trouva un testament par lequel Zoé Chien-Chien léguait son hôtel, ses bijoux, tout, absolument tout ce qu'elle possédait, à sa Adèle suivante, la petite Reine.

La comtesse d'Orsan, en apprenant ce drame, quitta Paris, pour enfouir sa douleur et se faire oublier dans une petite ville isolée de la Suisse allemande, emmenant le vicomte, qui n'a plus droit qu'au nom de sa mère et le portera seul, désormais.

Pendant un an, René a été presque fou de désespoir, pleurant, appelant sa sœur.

Les soins et l'amour de Caroline ont flni par le sauver.

Ils sont partis pour l'Amérique avec M. Dartois, qui a réalisé sa fortune.

Dans quelques mois René de Penhoèl doit y épouser la fille de l'ancien magistrat.

Leduc delà Villepreux vit toujours dans sa maisonnette, près de Rennes, n'ayant qu'un regret, c'est que René n'ait pas été rejoindre son père et sa sœur, et que le nom de Penhoèl doive survivre à celui de la Villepreux !

Quant à Chat-Mouillé, il garde un fond de mélan>;olie, et ne se pardonnera jamais d'avoir été roulé par Zoé Chien - Chien quilui afait perdrela primeélevée qn'ilaurait touchée (les mains de Caroline, le jour où il lui eût procuré le moyen de retrouver Claire Morisset.

Genève, 15 novembre 1878. — 16 mai 1879.

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