REUNION DE FAMILLE
Voici ce qui s'était passé :
Lorsque le duc avait appris, par Caroline, que d'Orsan, menacé et craignant de se voir découvert, prenait les devants et retournait contre son beau-père l'accusation de meurtre, le vieillard s'était décidé à agir rapidement, à prévenir son adversaire par la vivacité de ses coups.
M. de la Villepreux sentait trop combien sa conduite envers sa flUe et son gendre prêtait le flanc à toutes les suspicions, à toutes les accusations, et combien il lui serait difficile de prouver moralement son innocence devant des juges prévenus contre lui par son impitoyable dureté et les preuves de sa haine farouche.
Mais ce qu'il craignait par-dessus tout, c'était que son secret, ce secret auquel il avait tout sacrifié, dans le but de sauver l'honneur de son nom, ne fut révélé publiquement.
Or, c'est ce qui arriverait certainement s'il ne parvenait à briser d'Orsan, à lui imposer le silence avant qu'il ait pg,rlé.
Tout éclaterait à la fois. On saurait l'adultère de la duchesse; on saurait la tache originelle de la naissance d'Anne- Désirée;.. on saurait les hontes cachées de la famille... Et tant d'efforts, tant de mensonges, pendant plus de vingt ans, n'auraient servi de rien !
Le duc frémissait à cette idée. Le but de sa vie était perdu. Son honneur périrait avant lui... Non. Jamais !
Tout,., plutôt que ce suprême afîront, que cette tache sur son blason iiuniaculé.
— Il faut voir le comte d'Orsan, dit-il brusquement à M. Dartois. 11 faut le voir, ce soir, à l'instant, avant (pu; raccusation portée devani René, transmise par lui à mademoiselle Danois, par mademoiselle Dartois à vous, tombe dans d'autres oreilles. Je ne puis attendre une minute de plus. 11 n'est que temps ! Est-il même temps encore? Venez. Je l'exige !
Les deux hommes partirent précipitamment.
Ils arrivèrent chez le comte, rue de rilniversité, vers les onze lieures du soir, au moment où se passaient entre Claire ei René, puis entre ces deux derniers et Louis de Penhoel, les scènes que nous venons de rapporter.
Là le valet de chambre du comte leur répondit que son maître était sorti et qu'il ne pouvait leur dire où il était allé, son maître ne l'en ayant point averti.
— Malédiction ! murmura le vieillard. Mais il rentrera ce soir, cette nuit ?
— Cela est probable! murmura le laquais, mais je ne saurais l'aftirmer. M. le comte rentre souvent fort tard, quelquefois au petit jour.
— La comtesse ne sait rien de plus? interrogea Dartois.
— Madame la comtesse est couchée et ne pourrait donner aucun renseignement, d'ailleurs, à ces messieurs.
— C'est évident ! grommela le vieux magistrat. Que faire? ajouta-t-il en se retournant vers le duc.
— L'attendre ! répliqua celui-ci plus agité qu'il ne l'avait jamais montré.
En ce moment, le vicomte Frédéric apparut. Il avait dîné à son cercle... cercle fondé par lui, avec quelques jeunes et vieux gommeux de son encolure.
— Ah ! mon oncle ! s'écria-t-il en voyant Dartois. — Bonsoir, mon oncle !... Je vous croyais en voyage... que faitesvous ici, à pareille heure ?...
— Je cherche ton père.
— Papa ! Parti ! Envolé ! — lit le jeune homme en ricanant et clignant de l'œil d'une certaine façon très expressive qui frappa M. Dartois. " •
Aussi, le prenant à part, ce dernier lui dit à voix basse :
— Ecoute, Frédéric, il s'agit d'une affaire très grave... 11 faut que nous voyions ton père, ce soir, le plus tôt possible... Sais-tu où il est?
Frédéric ricanait, mais hésitait.
— Voyons, parle ! C'est grave, très grave, te dis-je !
— Dame ! oui, lit le vicomte en baissant la voix.
— Alors, dis-le-moi.
— Si j'étais sûr... que vous ne diriez pas que c'est moi...
— Je te le jure !
— Parce que, voyez-vous, mon oncle, le comte ne me le pardonnerait jamais... II s'en cache tellement... Mais, moi, plus malin que ça, j'ai guetté... Je me défiais, je voulais savoir... et je sais... C'est infect !
— Encore une fois, je te jure le secret.
— Eh bien,... — il se pencha à l'oreille de M. Dartois, — il est chez Zoé, chez la petite Chien-Chien, sa maîtresse !
— Où demeure cette fille ?
— Là, à côté ; vous savez le petit hôtel... C'est épatant !... En elTet, le vicomte, à force de réfléchir dans sa prison,
dont il n'avait été délivré que la veille, au retour de son père, avait fini par trouver extraordinaire la conduite si inattendue du comte envers lui. — Au fait ! cela s'était produit'à propos de Zoé !...
— Tiens ! tiens ! tiens ! s'était-il dit. S'il en était amoureux!... C'est cela; ça doit être cela!... Il l'entretient... C'est lui l'entreteneur inconnu... Il est jaloux de moi ! Tout s'explique... J'en aurai le cœur net !
Aussi, dès qu'il fut libre, s'embusqua-t-il pour guetter la porte de Zoé... Et il venait de voir entrer son père.
Or, en le dénonçant à M. Dartois, en révélant ces amours mystérieuses de l'auteur de ses jours, il se vengeait de sa détention.
— Ce sera épatant ! se disait-il en pensant à la tête de son père, lorsqu'il se verrait découvert.
Enchanté de son équipée, il se frottait les mains.
Mais M. Dartois ne le regardait point.
Il s'était retourné vers le duc et lui avait dit :
— Suivez-moi. Je sais où trouver le comte.
C'est ainsi que les deux hommes avaient pénétré chez Zoé, et, sans s'inquiéter des protestations de Reine, étaient entrés dans la pièce où ils entendaient les éclats de voix de M. d'Orsan.
Rien ne saurait rendre l'expression du regard qu'échangèrent le comte et le duc en se retrouvant en face l'un de l'autre, après vingt ans écoulés.
Cette apparition paralysa d'Orsan, et il recula effaré, perdant la tête.
L'aspect du vieux gentilhomme, qu'on le vît pour la première fois ou pour la centième, causait toujours une sorte de terreur, et son visage glacé faisait courir des frissons dans les veines.
M. Dartois, en trouvant là René, qu'il ne s'attendait
guère ù rencontrer chez Zoé, en voyant le visage si expressif (le Claire, et si différent, en cet instant, du visage de la courtisane, tel qu'il se l'était figuré; en apercevant le comte hideusement bouleversé, et chez lequel toutes les passions criminelles se montraient enfin cyniquement, comprit que le drame où il venait jouer sa partie était déjà entame.
René s'élança vers lui.
Il lui sembla que c'était un sauveur qui venait îi leur secours, que sa sagesse et son amitié allaient dénouer cette atlVeuse tragédie, devant laquelle sa raison commençait à chanceler.
~ Que se passe-t-il ? demanda vivement le père de Caroline.
— C'est Claire, c'est ma sœur ! répondit le jeune homme c\ demi- voix... Et voici l'assassin ! ajouta- t-il encore plus bas, en montrant le comte.
— Ah! les malheureux! Ils savent tout!... murmura M. Dartois, trop ému pour songer aux étranges circonstances dans lesquelles il retrouvait Claire, et ne comprenant pas, tout d'abord, toute l'atroce vérité.
Mais le duc avait entendu ou deviné.
— Je vois que nous sommes en famille ! dit-il avec son ricanement habituel encore plus aigu.
Il promena son regard d'acier de René, qu'il reconnaissait, à Claire, qu'il reconnut aussi, malgré 3on déguisement.
— C'est bien ! dit-il, rien ne manque aux hontes et à l'inlamie... Le sang de Penhoél n'a pas menti !
Claire n'avait pas fait un geste.
On eût dit que rien ne pouvait plus l'émouvoir; mais elle regardait aussi le vieux gentilhomme, après avoir détourné ses yeux de M. Dartois, en rougissant sous son blanc de perle.
Penhoêl avait eu peur, avons-nous dit, en revoyant le duc, qu'il ne comptait guère revoir à ce moment. Mais il était démasqué. Il se sentait perdu, s'il faiblissait, et toute sa vieille, haine contre M. de la Villepreux, lui remontant au cerveau, en augmenta l'ébullition et fouetta sa fureur.
— Oui, c'est une vraie réunion de famille! reprit-il d'une voix éclatante. Vous êtes tous conjurés contre moi... Tant mieux !... Vous me croyez à terre... Pas encore !... Je puis vous écraser sous mes talons, vous tous que je hais ! Et je le ferai.
— Prends garde, Peuhoël ! reprit le duc. Il y avait un témoin !
— C'est faux ! Où est-il ^ Qu'il se uumiue ; qu'on le montre.
— OÙ est-il ? — Devant toi ! Son nom ? — Villeproux ! Qu'on te le montre ? — Regarde-moi.
— Vous? Allons donc !
— Oui, moi. Je suis venu à Paris, quand ta première femme y vint, craignant votre rencontre inattendue et ce qui pouvait s'ensuivre... pour moi. Je l-'ai guetté, surveillé; je t'ai vu, je t'ai vu enti-er dans la maison, le soir... et je t'en ai vu sortir, le matin. Veux-tu les heures exactes? Veux-tu la description de ton costume ?
Penhoël chancela.
— Je puis aussi certifier que tu possédais la bague avec laquelle tu as accompli le crime... C'est un bijou de famille... que je connais... Penses-tu qu'avec mon témoignage et celui de ta fille, on ne puisse l'envoyer à l'échafaud ?
Penhoël tremblait, ses genoux s'entrechoquaient.
— Ah ! vous voulez me perdre !... Ah ! vous voulez me traîner sur le banc de la cour d'assises ! s'écria-t-il.
Et sa voix sortait en râlant de sa bouche tordue par la teneur.
— Soit donc... mais je ne périrai pas sans vengeance, du moins. Ma mort vous déshonorera tous... Elle vous déshonorera, monsieur mon beau-frère, le premier auteur de ma chute, vous qui êtes allé ramasser René à Poissy et qui l'a-
• vez lancé sur ma piste ! Elle vous frappera également dans votre paternité, car votre fille aime mon fils... Toi, René, tu verras si on épouse l'héritier d'un assassin, si on ramasse un mari dans le sang que fait couler la main du bourreau... Quand on a, de plus, pour sœur, la sœur que tu as ! 11 voulut rire, et ce fut un hoquet qui vint.
— Quant à vous, duc de la Villepreux, cela finira la haine et les luttes de nos deux familles... Je pai-lerai, à la cour d'assises !... Je dévoilerai les turpitudes de votre alcôve... votre femme à l'agonie, étranglée de vos mains... la bâtardise de votre fille... Et votre honneur !.. votre nom !.. tomberont... sous la hache, avec ma tête !
11 ne pouvait plus parler, les mots s'arrêtaient dans sa gorge.
Il avait à cet instant la vision de l'échafaud ; il le voyait, làj dressé devant ses yeux, avec la foule autour, et l'éclair du couteau lui brûlait les prunelles... Tout son être protestait. Non, qu'il fût lâche absolument, peut-être, mais cette mort lui inspirait l'horreur et le dégoût, et, d'ailleurs, il n'avait jamais eu que le courage militaire, qui n'est que la monnaie de billon du courage.
— Veux-tu la vie? dit froidement le duc.
Le misérable respira avec force, mais il se lut, détlant,
dévisageant d'un rapide regard tous ces visages ennemis qui l'entouraient.
— Laisse tes menaces ! reprit le duc, je t'apporte le salut.
— A quel prix ? Est-ce sérieux ? Vous ne voulez pas me dénoncer, me livrer ?
— Voici : Louis-René de Penhool, vous allez confesser votre crime, par écrit; — vous signerez.
— Après?
— Après, je prendrai cette pièce, vous quitterez la France, l'Europe... Vous fuirez, vous cacbant sibien qu'on n'entende plus parler de vous... jamais... J'aurais préféré le suicide... mais vous n'êtes pas homme à vous tuer... Un Penhoël !... Allons donc !
— Qui me prouve que vous ne me ferez pas arrêter ensuite? balbutia le comte, se cramponnant à l'espoir de sauver sa vie et d'échapper à la honte publique.
— Mon intérêt, car je veux le silence, vous le savez bien... Je ne vous livrerai que si vous m'y contraignez... Et ma parole : — la parole d'un Villepreux doit vous suffire.
— J'accepte !
— Écrivez.
Penhoêl chancelant s'approcha de la table, saisit d'une main tremblante une plume, du papier, et dit :
— Que faut-il écrire ?
— Je vais dicter, répliqua le duc ; et, d'une voix nette et brève, qui résonnait comme un métal dans le silence profond gardé par tous les assistants, il laissa tomber les paroles suivantes :
« Moi, Louis-René de Penhoêl, comte d'Orsan, je reconnais » être l'auteur du meurtre accompli sur la personne de ma- » dame veuve Morisset, ma première femme. »
— Maintenant, signez.
Il signa.
Le duc prit le papier, le lut attentivement, le plia, et, montrant la porte, ajouta :
— Vous êtes libre !