‹ Zola contre ZolaChapitre 7 sur 8 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Un médecin peut pathologiquement expliquer un cas littéraire, mais non l'excuser

Dans un volume Jhiinbant neuf, puisqu'il sort à peine des presses, un docteur, vient de livrer à la eiUMosité publique la dissection psycho-physiologique d'Kniile Zola. En parcourant ces pages, gonflées de mots doctoraux, je ne sais ce qui doit retenir et fixer le plus l'attention de l'observateur, ou la naïveté scientifique de ce descendant des clients de Molière, ou la vanité complaisante de cet afl'amé de publicité, qui se livre à toutes les intempérances de l'interview. Lequel des deux lait le jeu de l'autre et lui passe la main? Je ne veux pas psychologier sur ce cas, mais je crois, sans pousser plus loin mes investigations, que le docteur plaide les circonstances atténuantes.... pour son malade. Il semble dire, en plaçant bien en vue, sous son scalpel indulgent, ce cadavre récalcitrant qu'on nomme Emile Zola : « Mon sujet est. peut-être un détrousseur littéraire qui fait sa moisson avec les gerbes des autres, un inventeur qui démarque les recherches expérimentales de Claude Bernard, pour les passer en fraude,

dans SCS romans, sous le titre de : foman cxpcrimental, un dociuncntairc qui compile, compile tous les guides et tous les manuels spéciaux, un naturaliste (et c'est peut-être là son seul titre) qui, au lieu d'empailler des perruches, des phoques ou des chats, ramasse, dans les ordures, les déjections les plus immorales et les plus.... grossières.... mais ce n'est pas sa faute, c'est celle d'une névrose supérieure. »

Une névrose supérieure! qu'est-ce? On dit en médecine, je le sais, une belle fracture, un cancer superbe, une tumeur admirable, luic ataxie remarquable.... Est-ce, dans le même sens, que le docteur Toulouse dit une névrose supérieure ? Si oui, ce n'est guère flatteur pour son sujet. Ce cas névropathique serait-il du génie? Non. Tout ce qui est supérieur, dans la vraie acception du mot, tout ce qui est suprématie.... est beau, vrai, bon et honnête. Où, il y a immoralité, il n'y a pas de génie, il n'y a que de la dégénérescence, de l'infériorité. Le génie ne s'encanaille et n'encanaille jamais; comme noblesse, il oblige. C'est un dominateur qui voit de haut et bien; par conséquent, il ne peut tomber ni traîner dans la fange humaine.

On trouvera, chez les écrivains de génie, des faiblesses, des erreurs ou des doutes qui procèdent bien plus de leur temps que d'eux-mêmes ; ce sont des accidents ou des incidents de contcmporanéité, dont ils ne peuvent entièrement se dégager. Hommes, ils tiennent leurs défauts de l'humanité, mais le génie (pi'ils tiennent d'eux-mêmes, qui est

leur moi, par la hauteur où il les élève, les empoche de tomber. Etudiez l'histoire littéraire, pas un seul écrivain génial n'est immoral. Il connaît l'arbre de science; il sait le bien et le mal, mais il cultive le bien avec suprématie, et combat le mal avec héroïsme.

Donc, l'immoralité est un mal, une dégénérescence, qui condanme l'auteur, qui en a souillé ses livres, à une infériorité certaine, irréfutable. Heureux encore ! si le talent qu'on est forcé de lui reconnaître ne devient pas, sous sa plume infâme, un danger d'autant plus grand, qu'il présente, avec plus d'art ou de succès, les entraînements passionnels de la bète humaine. La névrose supérieure d'Emile Zola ne peut être considérée comme une nervosité géniale, et, si elle est talentueuse, ce ne sont pas les expérimentations, in anima vili, du docteur Toulouse, qui parviendront à l'excuser. La morale, cette règle inflexible et nécessaire de la direction des mœurs publiques, ne peut descendre à accepter des circon.stances atténuantes, ce serait abdiquer et renoncer à sa mission. Qu'on ne dise pas (|ue le succès excuse; en littérature, c'est plus souvent une condamnation qu'une approbation ou \\\\ acquittement. Voyez, l'argument le plus cruel qu'on puisse faire valoir, en faveur de cette thèse, c'est que le public, friand des polissonneries faisandées et curieux des crudités graveleuses et ordurièrcs, s'est rué, pour ainsi dire, sur ses^livres les plus raides; il a fait un succès colossal à Y Assommoir, à

Nana. à la Terre, à la Bcte humaine, à Germinal, à la Faute de Vabbé Mourct, etc. Y a-t-il, dans ces livres, plus de talent que dans les autres moins lus? Non, mais il y a plus de gravelurcs, et de gravelures, pimentées d'une ordure spécialement grossière et canaille.

A'^raiment, c'est bien une maladie dont est alïligé Emile Zola, mais une maladie pornographique, qui présente \m microbe littéraire d'un danger, d'autant plus exceptionnel, qu'il échappe à toutes les méthodes préservatrices des Pasteur. Le devoir du docteur psychologue, au lieu de l'excuser et de l'atténuer, était de nous en décrire le caractère, l'influence sur le système.... intellectuel et de prescrire, si possible, une médication rationnelle.

Ce qu'il n'a pas fait, je le fais ; avec regret, pourtant, je l'avoue. Car j'eusse préféré parler de son style, sinon toujours correct, mais, au moins, souple, imagé et saisissant, de ses descriptions vives et colorées, qui, parfois, ont la vigueur et le fini d'une peinture de maître, et de ses dialogues vifs et pittoresques qui mettent énergiquement en scène des types qui resteront. Certes, il y a, dans son œuvre, du Balzac, du Restif de la Bretonne, du Montépin, du Paul de Kock, etc., mais surtout et malgré tout, il y a beaucoup de lui. Il a son individualité littéraire, ce qui est le lot de peu d'écrivains. Son bagage, trop volumineux, gagnerait à être réduit d'un tiers : il ne faut pas encombrer le chemin qui mène. . . . à la postérité, si l'on veut arriver. Ceci dit et avec

plaisir, car je critique avec peine les défauts et les vices d'un écrivain, et je signale avec enthousiasme ses qualités, j'emprunte à Ihuile Zola, dans la Faute de l'abbé Mouret, la conclusion de cet opuscule. J'eusse pu facilement le grossir; la matière.... naturaliste, dont je parle, abonde et surabonde malheureusement, dans ses livres, mais à quoi bon la prodiguer? on la pratique déjà trop.

« Pendant que le cercueil d'Albine (morte d'amour, enceinte des œuvres de l'abbé Mouret) descendait, soutenu par les cordes, dont les nœuds lui arrachaient des craquements, un tapage effroyable monta de la basse-cour, derrière le mur. La clièvre bêlait. Les canards, les oies, les dindes, claquaient du bec, battaient des ailes. Les poules chantaient l'œuf, toutes ensemble. Le coq fauve Alexandre jetait son cri de clairon. On entendait jusqu'aux bonds des lapins, ébranlant les planches de leur cabine. Et, par-dessus toute cette vie bruyante du petit peuple des bêtes, un grand rire sonnait. Il y eut un froissement de jupes. Désirée, décoiffée, les bras nus jusqu'aux coudes, la face rouge de triomphe, parut, les mains appuyées au chaperon du mur. Elle devait être montée sur le tas de fumier. — Serge! Serge! appelât-elle. A ce moment, le cercueil d'Albine était au fond du trou. On venait de retirer les cordes. Un des paysans jetait une preuiière pelletée de terre.

— Serge ! Serge ! cria-t-elle plus fort, en tapant des mains, la vache a fait un veau. » {La Faute de Vabhé Mouret, p. 094.)

La vatho a lail un veau.... Uestons-eii là. Pour qui sait lire, je ne pouvais pas donner, à ces extraits, une conclusion ])lus o])portune el plus naturelle, non, naturaliste.

La Critique étranglée

Au moment d'envoyer cette dernière épreuve, un éditeur, bien plus, dans Tinlérèt de son auteur, gêné par cette critique, que dans le sien, nous fait défense absolue, sous menace de tous moyens légaux, de reproduire tout ou partie du texte de son édité. Ce lanceur d'ouvrages à succès, en voulant bâillonner les droits de la criti((ue, eomprcnd-il bien les devoirs du critique et même ses intérêts personnels ?

Un critique peut-il soutenir une thèse sans citer les passages de l'œuvre qui font lobjet de son étude et sont la moelle de ses arguments ? Si oui, voilà la situation étrange qui lui sera imposée par l'auteur et par l'éditeur : « Si tu cites des extraits, tu es un contrefacteur, un détrousseur ; si tu n'en cites pas, tu es un calomniateur ou un dilTamateur. Et, dans les deux cas, nous te poursuivrons, armés de tous les moyens légaux, et te ferons condamner. Ou bien, nous t'autorisons à nous trouver du talent, de l'invention, du style, etc., ou au pis aller, à te taire. Et alors, nous ferons impunément imprimer et vendre toute œuvre de nature à nuire à l'honneur des lel-

1res, à la pureté des mœurs, à la sécurité sociale, au goût public.

Mais, en brisant la plume du critique, l'éditeur ne comprend [)as mieux les droits de la criticpie que ses intérêts personnels. Car, quel est son but, en publiant un ouvrage, sinon de le vendre au tirage le plus élevé? Or, rien n'allume et ne chaufTe la vente comme une critique documentaire sérieusement traitée. Oui, la meilleure réclame, vous l'ignorez moins que tout autre, vous qui en vivez, c'est la contradiction littéraire, c'est la discussion publique, c'est l'échange loyal et impartial d'appréciations, appuyées et documentées de texte, pour ou contre l'auteur, dont le critique dissèque littérairement les œuvres. Comment dire d'un écrivain tju'il écrit mal, si on ne cite pas des exemples ; qu'il est immoral, si l'on n'en fournit pas la preuve, par des textes emi)runtés à ses livres ; (piil est l'innovateur d'un genre nouveau, le chef d'une école, si des arguments tirés de ses œuvres ne viennent confirmer vos assertions? On ne peut soutenir qu'un œuf est gros, moyen, petit, frais ou pourri, si on ne montre pas cet œuf. Que M. Fasquel tienne à l'œuf Zola et veuille le gober seul, c'est une prétention éditeiise, qu'on peut considérer comme douteuse, car la critique a des droits aussi incontestés et plus utiles que ceux qu'achète un spectateur en payant sa place au théâtre.

Pas d'extraits, pas de critique ! Morte et enterrée, la critique ! Du jour où les éditeurs et les auteurs

loront contlanuier les auteurs critiques au silence et se paieront les héiiélices d'une réelame complaisante, c'en sera fini de toute liberté littéraire ; ce sera le règne absolu de l'inquisition intellectuelle. La réclame indépendante, d'après eux, doit su taire ou payer aux douaniers de l'intelligenee le droit de parler.

(]ritiqucs, mes confrères, brisez vos plumes, désormais inutiles ou condamnables, ou laissez à ces messieurs le plaisir de vous les tailler.

Page 1