TOLSTOÏ
Par son article intitulé le Non-agir, Tolstoï répond que la science et le travail constituent à leur tour une religion non moins vague.
« Travailler au nom de la science! dit-il. Mais le mot science a une signification si large et si mal limitée, que les uns regardent comme science indispensable ce que les autres — la grande majorité, toute la masse ouvrière — regardent comme futilités inutiles. Et on ne peut pas dire que cela provienne uniquement de l'ignorance du peuple, inapte à comprendre la profondeur de la science : les savants eux-mêmes se nient mutuellement. »
Tout est incertitude, à son avis, dans la
science actuelle; elle peut devenir, pour nos descendants, ce que la rhétorique des anciens et la scoslastique du moyen âge sont devenues pour nous, malgré la passion avec laquelle s'y sont adonnés nos pères.
Quant au travail, seule la fourmi de la fable, être dépourvu de raison et de tendance au bien, pouvait croire que le travail est une vertu et pouvait s'en glorifier.
« M. Zola prétend que le travail rend l'homme bon; moi, j'ai toujours remarqué le contraire : le travail conscient, orgueil de la fourmi, rend non seulement la fourmi, mais encore l'homme, cruels. Les plus grands criminels étaient toujours très occupés, ne restant jamais en face d'eux-mêmes sans travail ou amusement.
» Est-ce que j'ai le temps de disserter avec vous sur la philosophie, la morale et la
religion ? Il me faut rédiger le journal quotidien, attendu par un demi-million de lecteurs; il me faut construire la tour Eiffel, organiser l'Exposition de Chicago, creuser le canal de Panama, achever le 28e tome de mes œuvres, mon tableau, mon opéra...
» Si les hommes n'avaient pas ces prétextes de travail, ils ne pourraient pas vivre comme ils vivent aujourd'hui. »
Partant de ce principe d'un philosophe chinois, que le malheur des hommes provient non pas de ce qu'ils ne font pas, mais bien de ce qu'ils font, Fauteur de Guerre et Paix recommande l'inaction, le non-agir.
- Pour que le bonheur se réalise sur la terre « il faut que les hommes s'aiment mutuellement sans distinction d'individu, de famille de race. Et pour que les hommes puissent s'aimer, il faut qu'ils changent leur con-
ception de la vie. Et pour que cette conception soit changée, il faut que les hommes rentrent en eux-mêmes. Et pour qu'ils rentrent en eux-mêmes, il faut avant tout qu'ils arrêtent, au moins pour un temps, leur activité fiévreuse; il faut qu'ils se débarrassent, pour un temps, de ce que les Indiens appellent sansara, c'est-à-dire cette vanité de la vie qui les empêche surtout de comprendre le sens vrai de l'existence. »
Alors nous apparaîtra toute la vanité de notre existence. Nous comprendrons la vérité du précepte du Christ: « Aimez-vous les uns les autres », car cet amour est en nous à l'état latent, et, seule, notre vie actuelle l'empêche de se manifester. Il deviendra le seul mobile de nos actions, et les vieilles formes de nos sociétés s'écrouleront pour faire place à une organisation nou-
velle où trouveront enfin à se satisfaire les exigences de notre raison et de notre cœur.