‹ Zola, Dumas, Guy de MaupassantChapitre 11 sur 13 · ZOLA · texte numérisé non relu

ZOLA

Parfait. Mais n'oublions pas que si l'humanité, prise dans son ensemble, ne s'arrête pas pour réfléchir, comme le demande Tolstoï, chacun de nous trouve tour à tour son heure de méditation. Cela ne revient-il pas au même comme résultat? Et puis, quel moyen pratique de procéder à cette sorte de grève universelle? Comment la vie sociale pourrait-elle s'arrêter tout à coup ? On ne se l'explique pas.

Ensuite, comment Tolstoï comprend-il

l'organisation future ? Car, quoi qu'il en

dise, avant de pousser l'humanité dans une voie nouvelle, il faut savoir où elle mène. Donner simplement pour base de cette organisation le précepte du Christ: « Aimezvous les uns les autres », c'est, sinon une plaisanterie, du moins une solution tellement vague qu'elle échappe à toute discussion.

Chacun comprend à sa façon l'amour du prochain, depuis la charité des Vincent de Paul jusqu'aux violences les plus cruelles, comme la propagande de l'amour par ies bombes des anarchistes. Encore, ces derniers ont-ils des idées qu'on peut discuter parce que, si fausses qu'elles soient, elles sont nettes.

Qu'est-ce, au juste, que ce non-agir que nous prêche Tolstoï? Personne ne doit-il plus rien produire, ou bien le seul travail

manuel doit-il être en honneur? Dans ce cas quel travail manuel? Car écrire des livres est encore un travail manuel. Est-ce faire des bottes? Mais les bottes sont un luxe dont onpeutse passer et dont une multitude de gens se passent en effet. Et puis, pour faire des bottes, ne faut-il pas une certaine dépense intellectuelle ?

Il critique la foi dans la science et rappelle la rhétorique et la scolastique dont personne ne s'occupe plus. Mais il oublie que l'antiquité et le moyen âge ne s'occupaient pas exclusivement de rhétorique ou de scolastique et que nous leur devons les éléments de toutes les sciences auxquelles nous nous- adonnons pour notre plus grand avantage. D'ailleurs, en admettant même que toute étude soit vaine, l'esprit humain n'a-t-il pas besoin, comme le corps, d'un

aliment pour ne pas s'atrophier ? L'humanité avance en tâtonnant. Elle a toujours tâtonné et tâtonnera encore. Est-ce une raison pour cesser d'avancer? Le but de l'homme est le bonheur dans la vérité. Il travaille, il cherche par toute voie accessible, et s'il peut par ce travail et cette recherche trouver quelque satisfaction, le but est atteint. Qui peut se dire en possession de la vérité indiscutable ?

L'homme est ainsi fait qu'il change et se modifie selon le milieu dans lequel il vit. Chacune de ces modifications lui semble un progrès. Peut-être se trompe-t-il ; mais qu'importe, puisque la somme de travail dépensée jusqu'ici par l'humanité l'a amenée où elle est aujourd'hui. La civilisation et l'organisation sociale ne dépendent pas de telle ou telle volonté ; c'est par un progrès

lent qu'elles se produisent, et c'est par ce même progrès que pourront se faire des changements ultérieurs. L'homme aimerat-il davantage son prochain, dans l'avenir? C'est ce que nous ignorons. Ce que nous savons, c'est que la nature humaine ne peut être changée en un jour, comme le rêve Tolstoï. C'est pure chimère.

Voyez-vous, quand je vois un homme d'un aussi grand et réel talent dépenser ses dons en des rêveries qui nous font regretter le style imagé et limpide des romans auxquels il doit sa véritable gloire, je ne puis m'empêcher de songer à cette admirable lettre que Tourguéneff lui écrivit de son lit de mort :

« Cher Lev Nicolaiévitch, » Je ne vous ai pas écrit depuis longtemps,

parce que j'étais et je suis, pour parler sans détours, sur mon lit de mort. Guérir, je ne le peux et ne dois pas même y penser. Je vous écris pour vous dire seulement combien je suis heureux d'avoir été votre contemporain, et pour vous exprimer ma dernière, ma sincère prière: Mon ami, revenez à Part! puisque c'est un don qui vous vient d'où tout vient. Ah ! combien je serais heureux, si je pouvais croire que ma prière serait entendue ! Quant à moi, je suis un homme fini. Les médecins ne savent même pas comment appeler ma maladie : névralgie stomacale goutteuse. Ni marcher, ni manger, ni dormir... Mais quoi! je suis las de répéter tout cela. Mon ami, grand écrivain de la terre russe, écoutez ma prière ! Faites-moi savoir si vous avez reçu ce billet, et permettez-moi de vous embrasser encore

une fois, bien fort, bien fort, vous, votre femme, tous les vôtres... Je ne peux plus... je suis fatigué (1)1... »

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