CE QUE FUT L'HOMME
Zola n'est qu'à moitié Français : il faut commencer par cette constatation qui explique ses œuvres et sa vie. Son père, François Zola, était un Italien de .Venise, réfugié en France ; sa mère, en revanche, Emilie x\ubert, — une vaillante femme, — était d'origine beauceronne, bien qu'ayant des attaches dans le midi oii elle se retira, après la mort de son mari, à Aix en Provence. C'est dans cette petite ville que le futur écrivain grandit, guère plus riche d'espoir que d'argent. Il fréquenta le collège d'Aix jusqu'à sa dixhuitième année. Lui-même a dit quelle douce mémoire il avait gardée de ces longs jours passés sous le plus beau del de notre pays. Il en évoqua les radieux et doux souvenirs le jour où il fut, à Sceaux, reçu membre de l'Académie félibresque,
la seule dont il put jamais être, malgré ses éternelles quémandes. « Que de souvenirs heureux chantent aujourd'hui en moi ! s'écriait-il ; toute ma jeunesse renaît et fleurit au milieu de vous. Jusqu'à dix-huit ans, j'ai poussé, comme un jeune arbre, sous le grand ciel bleu. En ce moment, lorsque je ferme les paupières, il n'est pas à Aix un coin de rue, un pan de vieille muraille, un bout de pavé ensoleillé qui ne s'évoque en un relief saisissant. Je revois les moindres sentiers des environs, les petits oliviers grisâtres, les maigres amandiers frémissants du chant des cigales, le torrent toujours à sec, la route blanche où la poussière craque sous les pieds comme une tombée de neige. C'était la Grèce avec son pur soleil, sur la majesté nue des horizons, aux écroulements des grandes roches fauves. »
II faut avouer, hélas! que cette nature riante n'a laissé d'elle, dans l'âme de Zola, que des impressions fugitives.
Cette Grèce, avec son pur soleil, n'a pas
fait de cet écrivain un artiste grec, un de ces esprits délicats et charmants tels que ^Mistral ou Daudet, par exemple.
Du reste, le jeune arbre, comme il dit, n'avait pas pris naissance dans ce sol heureux ; il y avait été transplanté par la force des choses : il en fut bientôt arraché. La nécessité de vivre força le jeune homme à gagner Paris : le collège Saint- Louis lui ouvrit ses classes, et il y acheva ses études.
Là, comme à ALx, il se montra bon élève, studieux, peu brillant, mieux doué pour les sciences que pour tout le reste. Il semblait bien alors que les Lettres ne seraient pas sa vocation. Au baccalauréat, il fut même refusé, — justement pour la partie littéraire, — ce qui à la vérité ne prouve rien. Cet échec eut toutefois une influence sur sa destinée. Il lui fallait maintenant gagner son pain ; une position de subalterne s'offrit à lui : il fut employé aux Docks, puis chez l'éditeur Hachette, avec des gages de 100 frs. par mois. C'étaient des débuts plutôt mo-
destes pour le grand orgueilleux qu'il était déjà. ',
Cependant la passion d'écrire l'a saisi ; elle le tient; elle ne le lâchera plus. Ce garçon est d'ailleurs tenace comme le furent ses ancêtres maternels, comme le sont encore nos rudes laboureurs des terres de Beauce. Plus le travail lui est pénible, plus il s'y acharne, jamais découragé, toujours content de lui. Le voilà auteur, journaliste, romancier; il a trouvé sa voie.
A partir de ce moment, il produit avec une fièvre et une abondance inouïes. Il prétend faire sa trouée, et rien ne lui coûte "pour arriveir à la réalisation de son rêve de gloire, devenu l'obsession de ses jours et de ses nuits. En cela, rien que de très légitime, en somme. C'est même un beau spectacle — toujours — que cette lutte d'un jeune homme pour conquérir la renommée. Il y a, dans un tel effort, du courage, presque de la noblesse.
La guerre de 1870 éclata. Dès ses dé-
buts, cette guerre fut malheureuse : nous allions de défaites en défaites. L'invasion rompît nos frontières, déborda, inonda tout le territoire. Il y eut alors en France une superbe poussée de patriotisme. Tous les fils du sol se levèrent, pour sauver.^ du moins, dans cet immense naufrage, l'honneur du pays. Les jeunes littérateurs, que leur talent avait déjà mis sur le chemin de la célébrité, jetèrent leur plume et prirent un fusil. Plusieurs d'entre eux nous ont laissé, de ces sombres jours, des pages très belles, très touchantes, parfois toutes frémissantes d'un véritable enthousiasme héroïque.
Zola, qui avait alors vingt-neuf ans, n'entendit pas dans son âme, comme les autres, le douloureux écho des angoisses de la Patrie. Se souvenant sans doute qu'il était fils d'un étranger, il ne se crut pas obligé au dangereux devoir de se battre. Il se sauva à Marseille avec sa femme et son chien, — ce chien dont un spirituel défenseur de Paris affamé disait, après la guerre: « S'il ne pouvait
pas venir, Zola aurait bien dû au moins nous l'envoyer: nous l'aurions mangé avec plaisir (^) ! »
Après la libération du territoire, peutêtre pour le récompenser de sa glorieuse conduite pendant l'invasion, Gambetta voul.ut en faire un sous-préfet !
Entre temps, il nouait quelques amitiés littéraires, si l'on peut appeler de ce nom « d'amitiés » ces relations intéressées que recherchent les jeunes écrivains dans l'intention de se soutenir et de se pousser,^ sociétés d'admiration mutuelle, syndicats de succès, dont les membres finissent presque toujours par se haïr après avoir commencé par se jalouser férocement.
Si belles que fussent ses relations, Zola n'était toujours pas pécunieux : il a dit quelque part qu'il a connu la faim. Hâtons-nous d'ajouter toutefois qu'il n'en est pas mort, et que sa pauvreté de ce temps-là ne l'empêcha pas de bien dîner