‹ ZolaChapitre 4 sur 22 · Jules Huret · texte numérisé non relu

Jules Huret

C'est vraisemblablement après ces aimables folies que notre jeune auteur se condamnait au pain sec et à l'eau.

La fortune, l'a bien dédommagé depuis, de ces rares jours de jeûne, entrecoupés de bombances trop chères. Il est vrai qu'il l'a puissamment aidée. Ce naturaliste, ennemi de la métaphysique, du sentimentalisme et de l'idéal, fut de bonne heure un homme pratique, connaissant mieux, que quiconque la valeur et la force de l'argent. L'effort qu'il fait — ce geste si pénible — pour tirer de ses poches les quarante francs des dîners de Tourguenieff, en est déjà une preuve. Mais nous avons mieux: c'est une confession de son grand ami et admirateur, Paul Alexis.

Cherchant à expliquer comment l'idée put venir un jour à l'auteur des Bougon- Macquart d'une longue série de romans dont la publication, à fréquentés échéances, devait durer plus d'un demi-siècle: « Je crois à des causes multiples, écrit le publiciste : non seulement une ad-

miration profonde pour la Comédie humaine (de Balzac), mais un goût personnel pour les vastes ensembles, une prédisposition à faire grand, et, %)ar-dessus tout, une question d'argent, le désir d'assurer sa vie en traitant avec quelque éditeur pour un certain nombre de ro mans qu'un système d'avances mensuelles, remboursables plus tard sur le rendement du feuilleton et du volume, lui permettrait d'écrire à loisir ». Zola, quand il eut cette idée de génie, avait vingt-huit ans ! — « Ah ! s'écriait-il luimême un jour, si j'arrivais seulement à en vendre dix mille exemplaires ! » En vendre dix mille ! quel cri du cœur !

Où cette préoccupation très naturaliste de l'argent se trahit encore, ce fut dans les procédés que l'auteur employa pour faire vendre ses -œuvres en leur assurant des tirages énormes. Non seulement il spécula sur le scandale, sur le goût du public pour la dépravation, mais il sut se servir de la réclame comme personne avant lui n'en avait usé. Cette réclame

était incessante, incontinente, éhontée.

L'amour de l'argent, telle est la première caractéristique de Zola. Une autre, c'est son incommensurable orgueil.

Jusqu'ici notre romancier nous apparaît comme un travailleur acharné, comme un patriote douteux, comme un écrivain prévoyant qui cultive avec une égale ardeur la littérature et la fortune. A une pareille volonté de parvenir, il était difficile que le succès fût toujours rebelle. Notre homme finit, en effet, par le forcer, par le traquer, par V empoigner, comme il disait lui-même. Ce furent alors de belles années. Il se faisait, autour de ses œuvres et de sa personne, un bruit énorme et incessant. Zola était devenu une personnalité littéraire dont l'Europe entière parlait. Son nom retentissait d'une frontière à l'autre, bondissant pardessus les montagnes, s'envolant par-delà les iners. Et en même temps, l'or affluait dans ses mains. Il était célèbre et il était riche. Cela pourtant ne suffisait pas encore à sa nature avide; il voulait

plus : il voulait tout. Tout, c'est-à-dire la royauté de la pensée, l'empire des idées, le surgissement ^e son moi au-dessus de tous ses contemporains. Et c'est alors qu'on vit paraître dans Zola, un Zola nouveau, un Zola d'un orgueil immense et monumentalement naïf. Avec l'amour du lucre, c'est l'orgueil qui l'a poussé dans la littérature infâme qu'il a popularisée: il voulait, par son naturalisme éhonté, se faire dans les lettres françaises une place unique et, tout en gagnant beaucoup d'argent, s'élever à son tour à la gloire de chef d'école. On trouverait çà et là dans ses œuvres des mots où sa belle âme se montre sans voiles et qui font sourire quand ils ne font pas pitié! Jamais homme ne s'admira d'un pareil cœur ni ne se révéla plus frénétiquement fanatique de sa propre personne. Victor Hugo lui-même, auj)rès de lui, fut une violette. En quelques heures, cet honrnie s'éleva au paroxysme de l'enthousiasme de soi.

Aussi fallait-il voir, comme, dans les

premiers temps, ce fier génie acceptait les contradictions. Albert Wolff nous le montre «gros, trapu, d'un orgueil intraitable, loin des hommes, dans l'isolement, d'une force indomptée, toujours à l'attaque, prêt à la riposte, ne souf frant même pas une critique de ceuxlà même qui l'avaient servi avec le plus d'ardeur. » Aucune mémoire du cœur; « reconnaissant pendant un jour, ingrat pendant une année. » C'est « un torrent indompté qui ne veut pas être canalisé, qui ronge le granit qui veut lui barrer la route, et poursuit son chemin, emplissant la nature du bruit de ses bonds audacieux et déréglés (^). »

Il était dès lors si plein de lui-même qu'il en débordait en sottises.

Parlant du romancier russe Tourguenieff, il dit à Jules Huret: «C'est lui, je ne l'oublierai pas, qui m'a, pour ainsi dire, présenté à la Russie ! »

Un autre jour, il ne disait pas, il écri-

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