‹ ZoloëChapitre 25 sur 32 · CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

CONFÉRENCE

Des motifs urgents exigeaient la prompte réussite des trois amies ; il fallait dérouter les curieux sur les acteurs qui avaient joué un rôle dans cette fameuse débauche et préparer d'autres parties de plaisir.

Le Comité arrêta d'abord que des affidés désigneraient à mi-voix, comme l'une des héroïnes, la marquise de Mirbonne, connue par la bizarrerie de ses fureurs libidineuses, la fastueuse Gelna, maîtresse avouée du Mamamouc'hi, et Kesni, la plus dévergondée des officieuses procuratrices du vicomte de Sabar.

La calomnie était affreuse, mais elle sauvait le trio des épigrammes et des quolibets du public ; il n'en fallut pas davantage pour les déterminer.

Dès le même jour, dans les plus nombreuses assemblées, on se soufflait à l'oreille -:

t»— Vous savez les hauts faits de la nuit ?... Oh ! ces femmes sont impayables !... Quelles licences ! Quelles effronteries !... Et elles osent, dit-on, paraître dans la société après cet éclat ?...

— Vraiment, reprenaient les autres, ce Fessinot est un grand poltron. Pourquoi aussi va-t-il se jeter dans une société perdue ?

— N'est-elle pas digne d'un pareil garnement ? ajoute une vieille édentée. Il m'a servi ; Dieu sait combien de tours de gibecière il m'a joué et à mes femmes. C'était la séduction même ; il s'en est peu fallu que je ne fusse moi-même la dupe de son air sournois. Il a dissipé, en mauvais lieu, dans sa jeunesse, ce qu'il avait escamoté. Mais, aujourd'hui, il ne lui reste plus de désirs à satisfaire, il est tout-puissant ; il est riche, infiniment riche et avare. Oh ! si j'avais le malheur d'être sa femme, combien je me vengerais !

L'arrivée de Lauréda et, plus encore, une rumeur qui se répandit dans le salon, fit taire la vieille sybille. Les regards se portaient sur la marquise, qui entrait avec tout le cérémonial d'une dame de son importance. Zoloé était avec Volsange, dans le fond de l'appartement, en train.de confirmer les incrédules sur l'incartade attribuée à la marquise.

Celle-ci lançait sur les spectateurs un regard

Hardi, et ce ton décidé âcKeva de convaincre eC dMndigner les plus indulgents.

Gelna parut presque au même instant. Un motif différent l'avait engagée à ce montrer ce jourlà dans les cercles les plus brillants.

Un de ses adorateurs l'avait complimentée sur l'heureuse nuit qu'elle avait passée, et de suite lui avait déroulé toute l'histoire.

Apercevant de loin la marquise qui minaudait avec son éventail, elle courut à elle et l'embrassa.

— Eh ! bonjour, ma chère compagne ! Comment vous trouvez-vous des fatigues de la soirée ?

— Madame, j'ignore ce que vous entendez par cette question. Il me semble que vous vous trompez de personnage. Je ne me crois pas si fort de vos amies.

— Non, vraiment, il n'y a pas à s'y méprendre. C'est bien vous avec laquelle j'ai partagé les délices d'une nuitl... Oh ! cela n'a pas de nom !

— Encore une fois, madame, cessez ce ton 'de familiarité ; je n'ai eu avec vous aucun rapport et ne veux point en avoir.

Un silence profond régnait dans l'assemblée. Tous brûlaient de voir le dénouement de cette comédie. Il était réservé à Fesainoi et au vicomte

3e Satfar 3e le Sonner.

On n'ignore pas l'intimité qui existait entre ces deux hommes. Le premier venait, informer son épouse de l'arrivée du comte son père ; l'autre était un des habitués de la maison.

— Bon ! s'écrie en éclatant de rire la petite Gelna, voilà encore deux de nos champions !... Venez, messieurs, convertir la marquise.

« Elle nie qu'elle fut des nôtres cette nuit ; elle nierait, je crois, la clarté du soleil !

Rien n'était plus plaisant que de voir, d'un côté, les contorsions de la marquise, et de l'autre, les gestes de courroux de Fessinot.

— Quoi ! je vous trouve ici, mesdames, et c'est vous-mêmes qui osez être les prôneuses d'une infamie qui vous couvre de honte !

« L'impudence ne fut jamais moins permise ; et si vous croyez qu'en payant d'audace vous arrêterez ma vengeance, vous vous abusez.

« Mais je respecte l'aimable société qui embellit ce cercle. Chaque chose aura son temps.

— Est-il fou ? s'écrie à son tour la marquise, étouffant de colère... Qu'ai-je à démêler avec cet homme ?

<( Se sont-ils tous conjurés ici pour me vexer? Que signifient ces menaces, ces regard obliques, ces chuchotements qu'on se permet depuis mon arrivée ?... Madame, en l'adressant à la maltresse

du logis, on se comporte, chez vous, avec la dernière indécence ; vous eussiez dû y mettre bon ordre. Adieu, madame ; de ma vie, je vous le jure, je ne m'exposerai à de pareils affronts.

Gelna ne pouvait se contenir ; elle prenait un . plaisir infini à décontenancer la marquise, qui allait exhaler au dehors son épouvantable humeur, lorsque le vicomte la pria de l'entendre :

— Permettez-moi, madame, de vous arrêter un moment et d'éclairicir ce quiproquo dont les auteurs, en lançant un coup d'œil à Zoloé et à Volsange, devraient rougir. Ce n'est pas vous seule qui avez lieu d'être surprise de l'air de mystère, des plaisanteries qu'a occasionnés votre présence. Je partage avec vous ce déluge d'invectives, et je suis tout aussi innocent. Madame, en montrant Gelna, a voulu s'amuser en vous apostrophant.

« On a eu l'indignité de l'accuser, vous, moi, et d'autres qu'il est inutile de nommer, d'avoir participé à la débauche la plus effrénée.

« Nous pouvons tous donner un démenti formel et solennel à cette maudite calomnie, inventée pour dérober à une juste censure des personnages que le temps dévoilera un jour.

« Dans ces méprises, le seul à plaindre est Fessinot (Tallien), car il a été le jouet du libertinage.

« 11 vous doit des excuses, et vous lui devez de l'indulgence.

Après ces mots prononcés assez vivement, le vicomte de Sabar (Barras) offrit ia main à la délicieuse marquise, salua et sortit avec le Fessinot déconfit, laissant un vaste champ aux entretiens de l'honorable société, pour ou contre ce qu'il venait d'affirmer.

BAt

Les scènes qui avaient suivi les calomnies mises en circulation avaient été trop violentes, elles pouvaient exciter à des enquêtes trop sérieuses pour qu'on ne s'empressât pas de les faire oublier. Aussi Lauréda, la première, proposa de donner un bal dans la maison du Faubourg et d'y inviter ce que la ville offrait de plus élégant et de plus distingué. Quelque événement naîtrait de cette nombreuse réunion des deux sexes, et une anecdote ferait perdre le souvenir de l'autre.

Une décade entière fut employée aux préparatifs de la fête ; les salons furent ornés avec une somptuosité et un goût exquis. Le jardin offrait aux amants des retraites charmantes. On n'avait illuminé qu'autant qu'il le fallait pour guider leurs pas dans les berceaux de jasmin et de roses*

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Det lit* 'd'un gazon frais invitaient à se repo- •ar.

On avait ménagé, à droite et à gauche, une petite issue couverte par une contre-allée, au moyen de laquelle on pouvait s'échapper dans les sinuosités ei. tromper la curiosité des importuns.

On rencontrait çà et là des bons amusements, propres à divertirs les contemplateurs : c'était ici un jeu de bague, là une balançoire, plus loin des courses à pied, à cheval.

Des baladins faisaient rire par leurs tours de souplesse, et, dans le centre d'un bosquet bien éclairé, se trouvaient nombre de petites boutiques charmantes ; elle n'étalaient d'autres marchandises que des nœuds de rubans à tous les usages, des bonbons, des pâtisseries délicieuses, etc., etc., mais les marchandes étaient mises avec une telle propreté, elle avaient tant de grâce et d'esprit que plus d'un chaland s'offrit de bon cœur d'entrer de moitié dans leur commerce.

Après quelques tours de danse et avoir fait admirer la richesse, le bon goût de leurs costumes et grâces, Zoloé, Volsange et Lauréda prirent aussi possession d'un comptoir. Ce fut dans ce costume que Zoloé fit la conquête d'un capitaine italien, Lauréda celle d'an colonel e*pa-

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gnol, et Volsange celle d'un milord anglais.

Le désœuvrement avait porté à la fête ces messieurs fraîchement débarqués de l'Italie, d'où ils étaient venus ensemble. Ils se persuadèrent qu'ils pouvaient sérieusement hiettre leur enchère sur toutes babioles qu'on offrait à leurs yeux. Mais c'étaient bien moins les joujoux et autres bagatelles dont ils enviaient l'acquisition que les charmes des aimables personnes qui les vendaient. A peine permirent-ils à d'autres amateurs de les mettre à prix.

Ils firent rafle sur tout, et il leur fallut payer les dos des forts commissionnaires pour emporter leurs achats.

Les boutiques se trouvant vides, il était naturel de proposer à ces dames un tour de promenade, ce qui fut accepté.

Si la chaleur de ces étrangers dans leurs emplettes les avait amusées, elles le furent bien plus de leur dure conversation.

Ils écorchaient péniblement le français, et ils n'en étaient que plus ardents à parler. Ils voulaient plaire et séduire. Cela ne se fait pas sans des paroles.

Les trois fausses marchandes pouvaient s'exprimer aisément dans la langue de leurs adorateurs, mais les divines rusées trouvaient quelque chose de très piquant dans leurs tournures

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de phrases et leurs singulières manières d'opérer.

La nuance qui établit une différence dans le caractère national était trop tranchante pour ne pas produire un contraste très plaisant. Mais ce qui aiguillonnait le plus la curiosité de ces dames, c'était de savoir à quoi ces empressements les conduiraient.

L'Italien lorgnait quiconque paraissait remarquer sa compagne ; l'Egpagnol formait un duo de paroles et de soupirs ; l'Anglais, plus franc, moins accoutumé à se contraindre, en deux mots fit ses conditions à Volsange. La belle refusa de s'expliquer ; la recette est infaillible pour irriter les désirs. Les soupirants de Zoloé et Lauréda n'avaient pas fait le tiers du chemin, quoique plus enflammés mille fois que le noble lord.

Le jour allait paraître ; ces dames annoncèrent leur retour, les cavaliers offrirent leur voiture.

Quelle fut leur surprise d'entendre ces marchandes appeler leurs gens et de voir accourir de magnifiques officieux avec de superbes équipages !

Lauréda part avec Zoloé pour sa maison du boulevard. On s'empresse en vain de demander la permission de leur rendre des hommages ; les belles ne répondent que par un salut extrêmement affectueux, et ordonnent qu'on accélère leur retour.

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