‹ ZoloëChapitre 26 sur 32 · ÉVÉNEMENTS DE BAL · texte numérisé non relu

ÉVÉNEMENTS DE BAL

L'opiniâtreté que ces nouveaux amants avaient mise dans leurs attentions avait empêché les trois amies de prendre aucune part dans ce qui s'était passé dans les autres parties de la maison.

— Je suis excédée de fatigue, dit Zoloé, en se jetant sur le duvet d'une moelleuse ottomane.

Lauréda s'y plaça nonchalamment à ses côtés.

— Tu conviendras, ma chère, que notre étoile nous a mal servies cette soirée I

— Pourquoi, s'il vous plaît ? répondit Lauréda ; est-ce que ton Italien ne promet pas beaucoup ?

— Oui, assez, mais cela est d'un ton monotone ! Pourquoi aussi cette obstination à diriger tes pas dans les endroits les plus isolé ?... Oh I tu conserves le goût de ton terroi I... Et cette folle de Volsange, avec son illustre Breton, n'en est-elle pas déjà aux préliminaires ?.... Sachons

au moins à quoi nous en tenir sur les amusements de tes invités.., Lise, sonnez La Tour. La Tour paraît.

— Eh bien, drôle (expression d'amitié dont on honore les laquais favorisés), as-tu bien employé ton temps au bal ?

— Parfaitement, madame.

— Combien de bancs de gazon ont-ils gémi sous le poids de ton amour ?

— Aucun, madame. Je ne me suis occupé que des événements.

— Certainement, et tout le monde en a fait de même.

— La danse n'a pas duré trois heures. Madame ne s'est pas absentée, sans doute ?

— Vraiment, non, mais la migraine m'a conduite à l'écart ; d'honneur, jje ne me suis nullement occupée de plaisirs.

— Vous ignorez donc ?... Mais non, j'allais vous ennuyer...

— Je ne sais rien, dis-moi..., ni Lauréda, te dis-je... Parle I

— Cette pauvre Gelna !... Beaucoup la plaignent, mais peu en rient... Elle était au bal, parée comme une boutique de brocanteur juif ou de joaillier levantin. Ses trente mille francs de pierreries jetaient un feu qui éblouissait, éclipsait et aussi dépitait toutes les belles du

cru.

« En valsant et pirouettant avec un danseur maladroit, elle fait une grave chute et s'évanouit.

« Le Mamamouchi accourt avec des sels ; le danseur l'écarté et prétend qu'il lui faut de l'air et rien de plus.

« Il la soulève et l'emporte avec vélocité dans le bosquet.

<( Les ronds se reforment, et on continue à danser. Mamamouchi se hâte inutilement de suivre sa sultane. Le danseur robuste et alerte s'est enfoncé dans le fond du bois.

(( Le mouvement, l'attouchement des feuillages humide de rosée raniment les esprits de Gelna ; elle veut crier.

<( — Comment, madame ! me faites-vous l'injure de me prendre pour un brigand ? Je m'empresse de vous procurer tous les secours, et vous allez croire que je m'insurge contre votre honneur ! Vous en multipliez trop les preuves chaque jour pour que j'ose y attenter. Calmez-vous, un peu de repos va vous rendre à la société, qui ne saurait longtemps se priver de vos charmes.

« Tout en l'adulant ainsi, le galant gagnait du terrain. Enfin, le voilà dans un coin très éloigné, dont il connaissait apparemment l'isoleinent.

Lauréda avait reçu auss? so n Espanol .

« — Bon ! asseyons-nous, ma reine, et pas fie bruit !... Comme tu m'as ravie, mon ange, dans cette délicieuse soirée ! Car c'est toi, je te reconnais ; il y a longtemps que nous avons fait ensemble nos premières armes !

(( Ah ! vous êtes l'un des héros de la pièce, et nous sommes de vieilles connaissances !... A merveille ! Qui vous dit, monsieur, que je partage le déshonneur de cette orgie ?

« — Le public, madame, mes yeux, votre son de voix, votre taille, et mieux encore, cette Ivresse dans la jouissance, ce beau ravissement, Ce talent unique à faire renaître, à prolonger la volupté, à la porter dans tous les sens !... Ah ! je t'en supplie, répétons, sur cette herbe tendre, un des rôles les plus intéressants de cette belle nuit, qui restera éternellement et splendidement, présente à ma mémoire !

« — Non, vous dis-je, non !... Vous abusez de ma faiblesse insigne... Ne la poussez pas à bout.

« Ni les prières, ni les menaces, rien ne peut contenir la fougueuse ardeur de l'assaillant. Il la renverse sur le dos. La flèche va frapper la victime Que dis-je ? L'inflexible Gelna devient elle-même le sacrificateur ; elle perce de son poignard, du poignard enrichi de diamants qu'elle portait à sa ceinture, comme les sultanes, l'ai-

guillon dirigé vers elle.

« Le malheureux tombe, à demi mort, sur le trône même du plaisir. Bientôt revenu de son évanouissement :

« — Cruelle 1 que t'ai-je fait que de t'aimer excessivement ? As-tu bien eu le courage de me priver du seul organe qui me fait encore chérir l'existence ? Achève-moi, ôte-moi le souffle de vie inutile à laquelle ta barbarie m'a réduit... Hélas ! je le vois, le Ciel, tôt ou tard, accomplit ses oracles ; j'ai péché, et c'est sur l'instrument même du péché qu'il exerce sa justice !

« — Miséricorde ! Quelle angoisse !

<( — Je me meurs !... Pacôme, infortuné et comblé Pacôme (c'était lui-même)... Ah ! quelle triste fin t'a réservée la vengeance divine !

« — O ciel ! Pacôme ?... Pacôme, ce vil corrupteur de ma belle innocence, ce ministre prévaricateur qui le premier m'initia dans les mystères du crime, qui affermit mes pas timides dans l'habitude du vice, qui étouffa mes honnêtes scrupules et m'apprit à ne rougir de rien !...

« — Lui-même, ma chérie... Sois satisfaite ; je t'ai offensée et j'expire de tes mains.

« — Oh ! vis, adoré !... Je ne demande ni ton sang, ni ta mort. Voilà de l'or, voilà des bijoux, tout ce que je possède ; qu'ils servent à prolonger tes jours !

« — Vain secours 1 te coup mortel m'unit à l'éternité. Adieu I

« Un instant après, il expire dans les convulsions les plus horribles.

« Gelna a été ramassée sans connaissance, à quelques pas de ce tragique événement. C'est de ses gens que je tiens ces détails. Elle paraît affectée au plus haut point. Elle ne veut admettre ni Mamamouchi, ni le plus ancien de ses favorisés pour la consoler. On craint que la belle ne renonce à la société et n'aille pleurer au loin sa vertu sacrifiée et son homicide.

La marquise 3e Mirbonnë apprêtait à rire pendant cette catastrophe lugubre. Follement éprise d'un débutant à la Comédie-Italienne, elle le traînait partout en triomphe. Fière d'avoir à ses côtés le bel histrion, et celui-ci bouffi de l'honneur qu'il avait d'être le sigisbée d'une marquise, ils ne se quittaient pas d'une minute. Point de danse, cette fois. On veut être tout entière à son idole. La promenade est magnifique ; les allées sont d'un sombre propice aux larcins amoureux.

Une petite grotte par ci, un berceau bien fourré par là, que de reposoirs pour l'amour 1 Très bien ! Mais, en femme d'expérience, un peu d'exercice développe les esprits, donne de

l'énergie au physique, le féconde, le double, le triple, que sait-on ?

— Allons, mon ami, une partie de balançoire ! Et la voilà avec son Adonis, poussant en avant,

en arrière, haut, plus haut encore, se levant, s'allongeant, se baissant, élançant son corp3, approchant genoux contre genoux, les éloignant, rendant mouvement pour mouvement, saut pour saut.

Grand cercle de spectateurs à belles lorgnettes sur la place.

Et l'admirable invention pour les dames que les caleçons roses et les dessous vaporeux 1

Et qu'est-ce que l'aperçu d'une superbe tournure de jambe, auprès du voisinage... vous m'entendez ?...

Revenons à nos balanceurs, qui sautent tant et si bien, et si fort, qu'un coup de jarret du jeune homme, animé par le jeu, brise l'une des cordes qui suspendaient la nacelle. Le voilà en bas, et la marquise élancée en l'air, qui s'échappe en diagonale, comme une fusée, et qui tombe à la Garnerin, en parachute de jupons.

— Oh ! là, là ! Oh ! là, là ! Elle est perdue ! Une si belle femme 1...

Et tous, les bras se jettent en l'air pour la sauver.

Un homme dont la stature et les muscles

saillants annoncent la mâle vigueur, ferme comme une colonne, allonge la main, saisit le corps, gagnant au plus vite le centre de gravité, et l'arrête à deux pieds de terre, comme une poupée. Cet homme, vous le devinez sans doute, est le robuste Parmesan.

Parmesan au bal ! Pourquoi non ? Vous avez donc oublié que le fameux souper avait fourni, pendant vingt-quatre heures, matière aux conversations de toute la ville ? que la marquise, malgré le démenti solennel du vicomte de Sabar (Barras), n'avait pu dissuader le public, injustement prévenu, qu'elle y était l'une des figurantes ?

Parmesan a des oreilles tout comme un autre, un estomac qui digère vite et bien, des sens faciles à enfl'ammer et lents à s'émousser, et pourtant longtemps affectés.

Pouvait-il ne pas désirer vivement de connaître l'héroïne à laquelle il était redevable d'un souper délicieux et d'une séance de plaisirs, savourés avec une ardeur impossible à décrire ?

La curiosité l'avait conduit là. Le même motif y avait fait courir le bel imprudent Pacôme. Ivre de son amour, celui-ci avait osé se donner en spectacle, en dansant avec la divinité qu'il s'imaginait être du Temple de Cythère.

Mais les Dieux de la «Terre ont leurs caprices,

comme les Dieux du Ciel.

Un feu lent et favorable consume l'offrande d'Abel ; elle est agréée du Seigneur. Celle de Caïn est dévorée par la foudre est rejetée. Ainsi fut le téméraire Pacôme. Puisse Parmesan ne pas éprouver sa déconvenue I

Il dépose dans un fauteuil la partie matérielle de la marquise, car pour ses esprits, ils s'étaient envolés dans les régions inconnues. Debout devant elle, une foule d'empressés bourdonnant mille questions :

— Est-elle blessée ?

— Vit-elle ?

— Lui a-t-on administré le secours ?

— Délacez son corset, dit un vieux célibataire à l'œil lascif.

— Ses hanches sont trop serrées ! ajoute un petit malin à habit juponné, à pantalon de matelot, à moustaches de sapeur... Ma parole, c'est là le mal ! dit-il. en étendant la main pour prêter son ministère.

— Bien, mon petit mignon ! lui dit Parmesan en lui donnant une chiquenaude sur les doigts.

— Le brutal ! il m'a brisé les os !... Ahi ! ahi ! ahi ! ahihi ! ahihi !

— C'est bien fait s'écrient les uns.

— C'est affreux I s'exclament les autres,

— Un tant joli jeune homme ! ajoutent les dames sensibles et compatissantes... Le voilà maintenant estropié, peut-être I

— Qu'on saisisse le drôle !

Et le drôle paraît de marbre.

La fermentation augmente.

— Quoi ? Quoi ? Qu'est-ce ?... Quel accident ? Une femme tuée ? Un homme assommé ? Un capucin assassiné ? Un capellan châtré ?...

Plus de danses ; on accourt sur la place aussitôt.

On se presse, on se heurte ; c'est une confusion pire que celle d'une séance législative de nuit.

— Eloignez-vous, messsieurs et dames ! Retirez-vous, les jeunes ! s'écrie Parmesan d'une voix de tonnerre.

« Vous l'étouffer... Ce n'est rien que de la frayeur.

À ce tumulte, à ces cris te stentor, la belle ouvre enfin les yeux.

— Messieurs, je n'ai point de mal... Un peu d'air seulement.

« Quelqu'un m'a sauvé la vie ? ajouta-t-elle, avec des yeux qui interrogent les spectateurs.

— Le voilà ! répond un ancien militaire ; c'est ce brave citoyen.

— Quoi I c'est vous, monsieur ? fit-elle, en toisant de la tête aux pieds son sauveur... Il me

semble que ce n'est pas le premier service que ma gratitude doit reconnaître, monsieur ?

— Ah ! madame, répond Parmesan avec feu, ne parlez pas de récompense ; elle est dans mon cœur. Il n'est rien qui vaille le bonheur d'avoir pu vous être utile. Il n'est personne ici qui n'envie mon étoile.

— Vous êtes bien obligeant, monsieur. Donnez-moi la main, ajouta-t-elle d'un ton extrêmement touché ; je voudrais rejoindre ma voiture.

Et voilà Parmesan qui fend la presse, fier comme un triomphateur romain.

Le Ilot des curieux s'amoncelle sur le passage. On se demande quelle est cette belle femme, quel est l'homme superbe qui l'accompagne. Les lys de la pâleur avaient remplacé l'incarnat qui colorait les joues de la marquise et ajoutaient à l'intérêt qu'inspire aux humains une très jolie figure.

Parmesan avait le teint animé et un air de satisfaction qu'il était impossible de ne pas remarquer.

Le joli petit maître, favori en titre avant l'échappade de la balançoire, suivait en silence. La plus sombre jalousie était peinte dans tous ses mouvements et lui donnait une physionomie bouleversée et presque hideuse.

Oubliant la foule tumultueuse qui s'étouffait

pour la voir, la marquise dit à son cavalier :

— Par quel heureux coup du sort, monsieur, se fait-il que vous vous soyez rencontré là pour me sauver ?

« Sans vous, meurtrie et disloquée, je n'existerais que pour les douleurs !... Combien je me félicite, dans mon accident, d'avoir pu intéresser un si aimable homme !

— Vous me flattez infiniment, madame. Peuton vous voir et ne pas épouser vos peines et vos plaisirs ? Je vous dois même plus que vous ne feignez de le croire.

— Point de compliments, monsieur ; ils ne m'apprennent pas à qui je suis tant redevable.

— Ah I madame, pourquoi vous obstiner à vous dérober à ma vive reconnaissance ? Accordez-moi, je vous en supplie, de déchirer le voile sous lequel vous voulez vous soustraire à mon tendre souvenir. Ne sais-je point que c'est à vous que je dois le bonheur le plus ravissant, le plus complet qui ait jamais embelli mon existence ?

— Que signifie ce langage, monsieur ? De qui parlez-vous ?... Le service que vous m'avez rendu vous permet-il de m'offenser ? Si je ne craignais le ridicule, croyez que je vous punirais sur-lechamp de votre méprise et que je vous apprendrais à réprimer votre indécente familiarité.

»*- 0 ciel I moi, vous offenser ?,.. Je donne-

rais ma vie entière pour vous épargner un soupir !...

« Permettez-moi de vous accompagner jusqu'à votre hôtel et de me justifier...

Et les voilà à la porte du jardin.

— C'est Wen elle, dit quelqu'un qui s'approchait.

— Mais oui, répondit un autre ; la belle marquise de Mirbonne I

— Quel est le cavalier d'assez bonne mine qui l'escorte ?

— Ne me trompè-je pas ?... Non, ma foi, c'est mon frotteur. Certes, la rencontre, pour fortuite, est charmante, ajoute le couple en éclatant de rire.

Ce trait plaisant manquait à la belle histoire de la joyeuse soirée.

— Approchons, mon ami ; félicitons la combien jolie frotteuse, qui se frotte au frotteur de bonne maison !

— Bonsoir, belle marquise !

— N'est-ce pas Mirval ? en le cherchant des yeux... Bonsoir, beau chevalier ; vous ne faites que d'arriver ?

— Tout à l'heure, madame, le cher vicomte de Sabar m'a retenu.

— Ah 1 vicomte de mon cœur, je ne vous apercevais pas ; ces illuminations donnent une

fausse lumière qui trompe les yeux.

— Cela est vrai, ajoute Mirval en appuyant ; tenez, je ne reconnaissais pas mon frotteur... Eh I bonsoir, mon ami. Diable I je ne suis plus étonné que tu négliges mes appartements. Monsieur préfère les grands plaisirs à ses pratiques, et les pratiques préféreront l'homme assidu à Parmesan.

— Monsieur, répond celui-ci, outré de l'impertinence, je ne vous dois pas compte de ma conduite. Le respect que je dois à madame ne me permet pas d'autre explication.

Et, s'approchant de l'orgueilleux juponné :

— Chacun aura son tour. Vous me rendrez raison de votre conduite, ou je vous frotterai les reins.

S'adressant à la marquise :

— Je ne saurais, madame, vous remettre en de meilleures mains... Souffrez que je me retire.

Il la salue et pétrifie le déconcerté Mirval par un regard terrible.

Celui-ci ne se piquait pas d'intrépidité ; l'autre en avait donné des preuves honorables dans un temps où l'on faisait un crime de la reconnaissance.

Il avait osé se mettre entre l'autocratique autorité qui régnait alors et l'innocence opprimée, défendre celle-ci, la sauver au péril de sa vie.

Ce courage vaut bien celui 'd'un insolent fanfaron ; il porte un cachet qui fait trembler le lâche.

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