VISITES — ASSEMBLÉE
Le baron d'Orsec s'était présenté inutilement chez Zoloé ; il n'avait pu la rencontrer.
La fatigue des jours précédents l'avait enfin consignée pour quelques heures de plus dans son hôtel.
Expliquer en deux mots ses propositions, les accepter de même, telle est la méthode des gens comme il faut pour conclure un mariage. Il en fut de même de celui de Zoloé avec le baron.
La conversation avait changé d'objet ; le baron prenait congé de sa future, lorsqu'un laquais annonce l'empressé amoureux de la veille.
D'Orsec connaissait parfaitement le baron Gui- Le.lmi et en était aussi bien connu. Cela ie retint une minute, puis il disparut.
Après le cérémonial ordinaire, des excuses et des plaintes sur l'incognito d'hier, des félicitalions et des assurances de respect, et mille autres
lieux communs aux galants, on se quitte pour se retrouver chez Volsange.
Lauréda avait reçu aussi son Espagnol. La reconnaissance avait animé et prolongé l'entretien ; il ne fut interrompu que par la présence de Zoloé.
— Il me fâche, dit-elle avec ce sourire qu'elle sait rendre si gracieux, de nous séparer.
« Il le faut ; nous nous réunirons chez mon amie Volsange, et j'imagine, monsieur, que vous achèverez là les cent mille questions qu'il vous reste à vous faire.
Don Fernance étant sorti, d'Orsec est venu.
— Eh bien ?
— Le mariage est conclu.
— Les conditions ?
— Point... Des conditions ? Tu rêves I... Se rendr eesclaves l'un de l'autre, il faut avoir perdu la tête !
« Non ; chacun reste maître de ses volontés et actions. Il n'y a de commun que le nom et le logement ; du reste, les beaux dehors de la plus parfaite intelligence, un simulacre d'amour et d' amitié.
— A-t-il percé le mystère de nos petites intrigues et de nos fredaines ?
— Tu plaisantes !... Il m'épouse avec toutes mes faiblesses ; et, pourvu qu'elles n'éclatent
point, qu'elles n'identifient point son beau renom de guerrier invicible avec celui de c... ce mot-là me répugne, passons là-dessus.
« Tiens, Lauréda, je veux désormais être la prudence, la circonspection, l'honnêteté mêmes.
— Te voilà donc convertie ?
— Tu ne veux donc pas m 'entendre ?
— (A.h I oui, sauver les apparences, n'est-ce pas ?
— f déjeuner, Dubuisson ! et un chocolat à la Tortoni... Restaure ces dames... Suzanne, nos toilettes !
Et les voilà, au bout de deux heures, parées, belles comme Vénus même. Les chevaux volent chez Volsange avec ces dames.
Mille baiser, mille tendres inquiétudes sur le sommeil, le réveil. Bon ; point de maux de tête, point de rêves affreux.
Enfin, on aperçoit milord, ou plutôt on l'avait, aperçu le premier ; ce n'était pas son tour. Milord ici, si matin ! Et il est deux heures 1
Milord, accoutumé à se lever avec le père du jour, dès sept heures du matin, s'était présenté à la porte, avait du reste harcelé suisses, laquais, gardiens, suivantes, et jusqu'au cocher. Enfin, jurant, pestant, allant, revenant vingt fois, il est admis à dix heures.
Sa mauvaise humeur égalait sa sombre impa-
La légèret? et surtout la bizairerie des vêtements
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tience ; mais, semblable au soleil lorsqu'il perce les nuages d'un jour sombre, la jolie Volsange, d'un mot, d'un sourire, avait déridé ce front soucilleux.
Des baisers refusés d'abord, ensuite accordés, puis rendus, avaient scellé la fine réconciliation.
Les yeux de milord exprimaient un air de satisfaction ; ceux de la brune Volsange, animés, une toilette un peu en désordre, un coloris vif, prouvaient qu'on ne s'en était pas tenu à de simples et banals préliminaires.
Mille plaisanteries assaisonnent la conversation et remplissent l'espace et le temps qui restent à parcourir pour arriver jusqu'au dîner.
Milord, invité, reste.
Il avait pris possession ; il n'y avait plus d'étiquette à garder.
Enfin, on entend le fracas des voitures, des portes : on annonce dom Fernance, et peu après le prince Guilelmi.
Le dessert est à peine commencé ; n'importe, on passe au salon.
Il est bientôt rempli par une foule de femmes et d'hommes, les plus élégants et les plus à la mode. La légèreté et surtout la bizarrerie des vêtements, l'air sémillant, étourdi, de toutes ces têtes s' agitant, grimaçant, réfléchies dans les
glaces, les riches éventails jouant sur les figures des belles, produisaient une variété très divertissante.
A travers une recherche infinie de parure, les coquettes avaient si bien ménagé des vides, la gaze était si transparente, le maintien si engageant, l'œil si fripon, le propos si badin, que le spectateur le plus novice eût compris qu'on ne se rendait là que pour préluder à l'embrasement des sens et en assouvir ensuite toutes les fougues.
On s'assoit enfin. Les tables sont garnies.
Ici, la scène change.
Le silence, un air soucieux, succèdent à ces physionomies épanouies, à cette évaporation si bruyante.
Volsange avait arrangé les parties du jeu : Fernance, Guilelmi et milord avaient l'honneur de former celle des trois amies.
Mirval, d'Orbazan, Sabar, se consolaient d'un autre côté avec des remplaçantes.
Ils s'apprêtaient à rire aux dépens des nouveaux adorateurs de leurs vieilles habitudes.
Il y avait en effet de quoi s'amuser en voyant la prodigue générosité de milord, dont les belles guinées roulaient, avec rapidité vers celles de Volsange, les contorsions de l'Italien à chaque chance malheureuse et l'air grave de l'Espagnol
dans la bonne ou mauvaise fortune.
Quelques bourdons oisifs circulaient çà et là et paraissaient faire diversion à la triste monotonies des joueurs.
En moins de deux heures, les trois fédérées, font une rafle complète de l'or de leurs adversaires. Milord avait perdu quatre mille louis sur parole, et il ne s'arrêtait pas.
Il fallut que ces dames missent un frein à cette fureur. Leur bonheur, disaient-elles, était trop opiniâtre. Il n'y avait pas de générosité à battre des vaincus. Elles se savaient mauvais gré de les avoir engagés dans une partie si malheureuse. La Fortune ne les favorisait tant que pour les' maltraiter une autre fois... Elles n'avaient jamais été heureuses...
Cependant, tous ces beaux propos, débités avec le ton de sensibilité le plus naturel du monde, ne rendaient pas aux perdants leurs pistoles ; elles étaient passées devant la bourse des âmes compatissantes de Zoloé, Volsange et Lauréda.
Les étrangers disparurent les premiers.
On n'est guère amoureux quand on a joué sa ruine.
Le sombre désespoir vous obsède, et il faut que la main du temps en détruise les noirs accès.
D'Orbazan, Mirval et Sabar se partagèrent, avec la cagnotte convoitée, dans un excellent
souper, la belle humeur de ces dames, et ne les quittèrent qu'après avoir épuisé dans leurs bras les réservoirs de la jouissance.
Ainsi se termina cette journée, sans autres événements que trois personnages ruinés, un festin somptueux et une charmante nuit voluptueuse et longue pour les trois amies.
PARTIES DE CAMPAGNE Milord avaif revu son banquier
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et plus d'un prince italien, d'un illustre cardiaal, s'étaient trouvés heureux d'avoir recours à son crédit et à ses immenses richesses.
Or, cet honnête homme avait quitté Milan lors des premiers troubles et s'était fixé à Paris.
Sa fille, follement éprise de Guilelmi, l'avait déterminé à s'établir dans cette capitale, où son amant avait été envoyé en ambassade.
Guilelmi, à force de souplesse et de fine circonspection, avait su captiver les grâces de l'enfant de Jacob, et, la Révolution ayant brisé toutes des digues de démarcation de princes à sujets, de juifs et de gentils, de mécréants et de vils manants, rien ne s'opposait à la proposition de mariage du prince et de la gentille héritière de Piroto.
Elle fut agréée avec reconnaissance. On ignorait les liaisons et les pertes du rusé Italien.
On remit à trois mois les engagements définitifs ; il ne fallait guère moins que ce temps pour obtenir les papiers nécessaires à Guilelmi.
Le lendemain de son échec, à la pointe du jour, il arrive chez son futur beau-père.
Surpris de le voir si matin, on lui demande ce qui l'amène.
— Une affaire d'importance. Le gouvernement a admis ma soumission pour fournir l'armée d'italie, Il y a des bénéfices immenses à faire ;
— Ao —
voulez-vous être de moitié ? Parlez...
— Pourquoi non ? répond le bon israélite en se frottant les mains.
— Il y a, ajoute l'Italien, une seule petite condition, que mon amour et non l'intérêt me fait regarder comme indispensable. Vous me passerez promesse de me donner votre aimable fille en mariage à l'époque convenue, à peine de trois cent mille francs que vous déposerez chez un notaire et qui m'appartiendront, s'il y a obstacle de voire part à l'union projetée.
— Et si l'obstacle vient de vous,- monsieur le prince ?
— De moi ?... Cher Piroto !... Ah ! vous ne connaissez pas la passion qui m'enflamme pour l'aimable Déborah !
« Rien ne saurait la ralentir. En supposant que vous craigniez ces difficultés de ma part, eh bien ! votre dépôt vous est rendu et vous en disposez.
La vue d'un gain présent et incalculable l'emporte sur les craintes de l'avenir.
Un extrait de l'acte de dépôt est expédié et remis dans les mains de Guilelmi, et, avec ce titre important, cent mille francs lui sont comptés par un officieux banquier, à condition que les autres cent mille francs lui appartiendront pour risques, intérêts, etc..
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La spéculation était d'un succès certain ; car, si les difficultés naissaient de Piroto, il y perdait ses trois cent mille francs, et s'il n'y en avait point, la dot de la belle juive était hypotéquée en nantissement du prêt.
Il n'y avait qu'une chance à courir pour le bailleur : c'était l'hypothèse où Guilelmi eût été assez insensé pour refuser lài-mêîne de réparer sa fortune en contractant l'engagement promis. Or, c'est ce qu'on ne pouvait raisonnablement supposer.
Ainsi, avec ses deux cent mille francs dont il consacre une partie à acheter une commission de fournisseur et l'autre à remonter sa maison, Guilelmi reprend le train de prince et peut se présenter de nouveau sur la ligne des concurrents qui aspiraient aux faveurs de la chère Zoloé.
Ce fut chez elle que Mi lord arrangea, avec ces dames et les favoris en activité, une promenade champêtre à quelques lieues de Paris.
Forbess y a métamorphosé l'abbaye de Bue, dont il s'est rendu acquéreur, en une charmante habitation.
La maison est magnifique, les jardins sont vastes et agréables, les alentours délicieux ; le noble lord a ajouté à tout cela des embellissements de tous les genres, surtout dans le goût
anglais et italien.
Au château sonl attenants un parc bien planta, bien peuplé, des étangs poissonneux, un terrain riche et considérable, couvert de vignobles et de superbes moissons.
Malgré sa dissipation, Forbess, le magnanime, aime la culture, l'entend et s'y livre dans ses moments de calme.
Un si beau domaine ne devrait-il pas combler tous les désirs de son heureux possesseur ?
Mais non, rien ne suffit aux goûts dépravés et inconstants des hommes ; ils préfèrent courir' après un vain fantôme de félicité qu'ils ne saisissent jamais !
La frivolité de ces femmes ne les empêcha pas d'exprimer vivement leur surprise en arrivant dans cette riante retraite.
Le bon ordre et la magnificence des appartements, l'art de la culture porté au plus haut degré, la diversité des promenades, des plus belles perspectives, les bosquets, les ombrages, excitent leur enthousiasme.
Rien, en effet, n'est plus propre que la nature parée de tous ses charmes à produire daus les Ames engourdies des sentiments d'admiration.
La chasse, la promenade, la danse, la pêche, la liberté et la bonne chère, tels sont les amusements des oisifs dans une campagne ; ils furent
ceux de la société, plus les jouissances privées dont nous ne disons rien.