CHAPITRE III
— Ah ! ah ! s'écrie en entrant le pétulant Mirval... Je vous trouve enfin, vicomte ! Comment, diable ! vous vous faites celer à vos anciens amis ?
Et, sans attendre de réponse :
— Savez-\ous la chronique du jour ?...
Oh ! non, je parie ! Vous autres diplomates ne vous informez guère de ce qui fait rire les humains... Eh bien ! ne voilà-t-il pas le galant sénateur D..., l'homme le mieux tympanisé de France ? Tout en achetant un chapeau, le paillard lorgna si bien la blanche main, la peau satinée, le sein rebelle, l'œil fripon de la marchande, qu'il sentit son cœur percé au vif de l'aiguillon de l'amour !... Visites multipliées sous différents prétextes à des heures propices, propos gais, tentatives amenées avec art pour sonder la place, de petits cadeaux, la cuisinière gagnée : tels sont les préliminaires d'usage. La capitulation fut longue, mais enfin acceptée. L'époux
de la belle partait chaque matin, vers les quatre heures, pour sa fabrique, et ne revenait qu'à neuf, pour déjeuner. C'est plus de temps qu'il n'en faut pour le plus vigoureux athlète. Ainsi, la partie fut réglée, conclue pour la matinée du deuxième jour suivant. Toinon, la complaisante cuisinière, de\ait apposer une échelle, car le prudent mari emportait en poche la clef de la chambre ; on lèverait une croisée à coulisses, et l'heureux D... se trouverait au comble de ses vœux... Mais point du tout ! Le diable, ou la jalousie plutôt, lui préparait une autre scène. Le garçon de boutique, grand, leste et bien fait, bras nerveux, large dos, figure vermeille, avait précédé le nouvel amant aux fonctions matrimoniales. Ses yeux, attentifs aux actions de sa maîtresse, avaient démêlé l'énigme de son refroidissement subit. D'un autre côté, Toinon, qui plus d'une fois avait eu sa part de la surabondance de la verve du jeune homme, lui confia, dans un moment d'extase, le dénouement qui allait dans
Jeux jours mettre l'amoureux D... dans les bras de son amante. Tous les noirs \enins de la jalousie se rassemblent dans sa tête ; il jura de se venger de la perfide, et sur-leebamp il en prépara les moyens.
« Ton! d'abord, il dénonce au chapelier le complot formé contre l'honneur conjugal ; il souffle la rage dans son cœur... Le mari, furieux, ne méditait rien moins que d'immoler à la fois l'adultère et son complice ; mais, réfléchissant qu'une semblable punition ne le vengeait qu'un instant et l'exposait, il s'arrête à ce projet :
<( Tandis que D... allait souiller de sa présence le sanctuaire des lois, le chapelier court chez son épouse, lui révèle le larcin que son mari se proposait de lui faire... Il lui proteste, il lui jure que rien n'est plus vrai. Il l'amène à venir elle-même être témoin du crime et à l'aider dans sa vengeance... Mme D..., jusqu'alors confiante dans la sagesse de son époux, n'avait jamais conçu la moindre inquiétude sur ses excursions
nocturnes; Des affaires, lui disait-il, l'obligeaient à passer la nuit au Sénat... 11 avait allégué le même prétexte pour se ménager l'occasion de \oir sa nouvelle conquête... On feignit de le croire. Déjà il triomphait... Mais il fut cruellement déçu dans son attente.
<( La chambre donnait sur l'encoignure d'un passage public peu fréquenté. L'obscurité, d'ailleurs, protégeait de son ombre ce mystère amoureux.
<( L'échelle est dressée. L'amant s'élance, la fenêtre se lève. Déjà la moitié de son corps était dans l'appartement de sa divinité, lorsqu'en même temps une lumière brille, plusieurs voix s'écrient: « Au voleur! au voleur ! »
(( Son amante éperdue, à ces cris fîmes l< ■>, lâche la croisée, qui tombe avec force, sur l'échiné du pauvre sénateur D... Le garçon, son rival, secoue l'échelle, la renverse, laisse le grave sénateur pris dans ce trébuchet. La garde arrive. Des éclats de rire immodérés se font entendre à la vue d'un homme sus-
pendu en l'air. Enfin, le triste D... est descendu et conduit, confus et meurtri, entre deux gardes, chez le commissaire du guet, où il finit par être relâché par respect pour son caractère.
(( La chronique ajoute, mais sans en affirmer la vérité, que, pour venger complètement le chapelier, Mme D... lui prodigua les mêmes faveurs que son mari brûlait d'envie d'obtenir de la belle chapelière.
« Ce n'est pas tout... J'accourais, plein de cette anecdote, pour la conter à Mme la marquise de Mirbonne, lorsque, dans le Petit Carrousel, je rencontre deux forts qui portaient sur un brancard une espèce d'homme couché et enveloppé de la tête aux pieds dans un manteau bleu.
« Je m'imagine d'abord que quelque affair» d'honneur avait envoyé le personnage dans l'autre monde et qu'on allait le remettre à sa famille pour en disposer.
<( Je demande à un des porteurs, avec un air d'intérêt, de quoi il s'agissait...
« — Suivez-nous, me répondit-il, vous en jugerez...
« Le brancard s'arrêta à la maison du sénateur G..., car c'était lui-même qu'on promenait dans cet équipage : des yeux qu'il roulait pleins de \in, des paroles sans suite, des gestes d'insensés, des restes impurs qui sortaient de sa bouche et dont ses habits étaient tout dégouttants, me firent bientôt connaître la cause de l'état indécent où je trouvais l'un des représentants de la France.
« Comme, au vrai, ce spectacle paraissait m'affecter, l'un des porteurs, en sortant, me dit :
« — Vous êtes bien bon, citoyen, de plain- « dre le sénateur C... Cinq fois par décade, « notre ministère lui est nécessaire... Que « diable \oulez-vous qu'il fasse ? C'est au- « jourd'hui un entrepreneur, demain un « fournisseur, une autre fois un chef de « bureau, ou tel autre avec lequel il aura « quelque intérêt à démêler* ce qui l'en « tra»»^ chez un traiteur!
« Ce n'est que là, en vérité, que l'on peut c parler d'affaires. Il n'y a que la première « bouteille qui coûte à avaler. Trente ou « quarante la suivent, et il n'en faut pas rt moins pour mettre Ç.,. de bonne hu- « meiir ! »
« Le porteur allait continuer sur ce Ion, mais, pressé d'arriver au lever de la marquise, je me hâtai de le quitter et de traverser les Tuileries. Ici, dans une allée étroite, j'aperçois un homme qui se démenait comme un fou : il se frappait le sein du poing, et la tête contre les arbres.
<( En m'approchant, j'entendais des sons confus qui semblaient le mugissement d'un ( taureau en fureur.
<( Bientôt, je fus assez près pour distinguer ces paroles :
« — Malheureuse passion du jeu ! s'écriait- | « il... J'ai tout perdu, plus de ressources ; « ma réputation est à jamais flétrie !
« .l'ai épuisé la caisse qui m'était pqrçiîi
« Je n'ai pas rougi d'emprunter et de nier « le prêt qu'on m'avait fait. Ai-je l'audace « encore de siéger parmi les législateurs ?... « Oui, je renonce au jeu... Je veux répa- « rer !... »
« Puis, s'arrêtant tout à coup :
« — Mais qui sait si la fortune me sera « toujours contraire ? Laisserai-je mes anta- « gonistes se pavaner de mes dépouilles ? « Non et non ! Je veux une revanche. Il me « reste un autre dépôt. Si je gagne, eh bien, « tout sera en ordre. Si je perds, que me « restera-t-il à faire ? A mourir !... »
« J'enfilai une autre allée après avoir entendu ces mots ; mais, à la stature et au ton de la \Oix, il ne me fut pas difficile de reconnaître le législateur S...
— Oh ! mon ami, ajouta le vicomte, après que l'infatigable conteur eut fini, que je vous sais gré de votre zèle !
Puis, lui frappant sur l'épaule et lançant au baron un regard pénétrant :
— Puissent-ils, tous, combler la mesure
et accélérer le jour de leur chute !
Le chevalier Mirval, impatient d'aller, le même jour, colporter dans les vingt cercles ces scandaleuses nouvelles, disparut comme l'éclair H laissa les deux amis libres de renouer leur entretien précédent.
Il fut arrêté que d'Orsec irait se présenter incessamment chez la comtesse et qu'il ratifierait la négociation dont le baron avait été le ministre plénipotentiaire.
CHAPTRE IV