PISCICULTURE
Nous appelons de tous nos vœux le moment où le mode de propagation artificielle du poisson pourra être populaire.
La méthode employée par MM. Géhin et Remy, quoique anciennement mise en pratique, a le mérite d’une découverte,
puisque ces pêcheurs n’avaient aucune connaissance des anciens procédés.
Fécondation et éclosion naturelles. — \oici quelles ont été les premières observations faites dans le département des Vosges par MM. Géhin et Reiny.
Les truites, à l’époque du frai , se réunissent en troupes, elles choisissent l’endroit le plus propice à leur ponte, un courant sur le gravier. Elles creusent une place circulaire , d’une profondeur quelquefois de 20 centimètres sur 1 mètre de diamètre; elles y établissent, parallèlement au cours de l’eau, une ligne de pierres dont la grosseur varie suivant la force du poisson. Puis la femelle passe en se frottant, en glissant et en appuyant successivement sur celle rangée de pierres, et recommence vingt à trente fois ce travail, jusqu’à ce que les œufs aient entièrement été évacués et déposés sur le gravier. Après la femelle, le mâle opère la même pression, la laitance sort et les œufs sont fécondés; puis le mâle couvre les œufs de graviers. Quand l’œuvre de fécondation est terminée, ce qui dure environ quin/e jours, selon le nombre des poissons, tous se réunissent, ils amoncellent des pierres et du gravier en monticule sur les œufs, de manière à former comme une de ces grosses fourmilières que l’on rencontre dans les prés. Il parait même que cette construction est comme maçonnée par les secrétions des poissons qui passent et repassent sur les pierres, et en les tassant tellement qu’on a de la peine à détruire leur ouvrage avec la main.
Beaucoup d’espèces agissent de même au temps du frai ; ainsi les épinoches construisent au fond des ruisseaux ou des rivières, de petits nids coniques en sable, comme M. Cosle me l’a montré dans un bassin artificiel.
Les œufs des truites restent pendant un ou deux mois en travail d’éclosion, puisles petits poissons, de la grosseur d’une épingle, sortent de leur cellule à travers les intervalles du gravier, et viennent s’abriter le long du rivage dans les eaux tranquilles.
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Fécondation artificielle. — Après avoir ainsi surpris le secret de la nature, il fallait en faire l’application; c’est ce que MM. Géhin et Reiny ont réalisé. Voici comment ils conseillent d’opérer sur des truites de 250 à 500 grammes.
On prend dans un réservoir une truite femelle, au moment où elle va faire sa ponte, on la renverse en la tenant par le dos avec la main gauche, on appuie la tête et le corps contre soi, et comme le poisson s’agite vivement, on lui fait des passes sur le ventre.
Quand donc la traite est magnétisée ou endormie, on l’incline sur le vase qui doit recevoir les œufs, et dans lequel on a mis un litre d’eau environ ; puis avec la main droite on presse légèrement le ventre du poisson entre le pouce et l’index, en coulant du haut en bas, afin que les œufs cèdent sans effort.
Les œufs, ainsi poussés hors du ventre du poisson, jaillissent comme un filet de liquide à chaque pression.
Lorsque la femelle est entièrement vidée on prend un mâle et on opère de la même manière, la laitance jaillit dans le vase où sont les œufs, et donne à l’eau une teinte blanchâtre. On fait subir au mâle comme à la femelle plusieurs pressions.
L’opération terminée, on remue le tout avec la main , ou mieux avec la queue du poisson qui est mouillée par la laitance, et après quelques instants de repos, on laisse l’eau s’écouler lentement, et on en remet d’autre.
Avant le mélange, on a pu remarquer que les œufs de truite étaient d’une couleur orangée tendre et très-transparents, tandis qu’aprés le mélange les œufs fécondés brunissent, et il se forme au milieu un point noir d’un diamètre de deux millimètres.
11 convient de changer l’eau une ou deux fois encore. Enfin quand la fécondation est consommée, on distingue quelques œufs qui paraissent blancs. Ces œufs sont inféconds, stériles et sujets à se corrompre ; il faut donc les jeter.
Éclosion artificielle. — Pour l’éclosion artificielle c’est encore la nature qui a serti de guide et on a cherché à l’imiter.
Voici comment procèdent les pêcheurs des Vosges: ils prennent une boîte ronde, en zinc, en forme de bassinoire, un peu concave en dessous afin qu’elle ait plus d’aplomb ; son diamètre est de 20 e , sa profondeur de 7 e , et son couvercle, de 4 e de hauteur, est à charnière avec un point d’arrêt. Cette boite doit être percée d’environ 2,000 trous dans tous les sens, afin que l’eau puisse y circuler librement. Les trous ont l ,nm de diamètre, et ils doivent être faits à l'emportepièce et très-nettement, afin que les petits poissons y passent aisément.
On met au fond de la boîte une couche de gravier fin et sur cette couche les œufs fécondés, provenant d’une seule portée. On ferme le couvercle, on creuse le gravier dans un courant d’eau vive, on y place la boîte et on la recouvre aussi de gravier, précaution indispensable pour purger l’eau d’une partie des dépôts qu’elle entraîne avec elle.
On laisse ainsi la boite pendant un mois ou deux, car la durée du travail d’éclosion varie suivant les eaux et on ignore encore combien de temps elle doit se prolonger, terme moyen.
On pourrait, à défaut de boite, creuser un trou dans le gravier, y déposer les œufs et les recouvrir de petits cailloux, ainsi que le font les poissons. Mais on ne peut pas suivre alors les progrès de la transformation qui va s’opérer, comme avec un récipient que l’on ouvre et que l’on ferme à volonté.
M. Géhin a observé que la queue sort de l’œuf la première, et que les déchirures qu’elle fait à la pellicule forment les deux nageoires anales. La tête paraît ensuite à l’autre extrémité et les déchirures forment les deux nageoires antérieures. L’œuf, dans sa partie inférieure, compose l’abdomen ; la partie supérieure à son tour se rompt et donne naissance au dos.
Éducation du frai. — Lorsque l'éclosion approche, il est
important de visiter plus souvent les boites pour savoir le moment où elle a lieu, afin de ne pas retenir les petits poissons trop longtemps captifs, parce qu’ils périraient. Quand l’éclosion a eu lieu, et que les jeunes poissons commencent à se mouvoir, on les garde encore enfermés huit à quinze jours, selon leur nombre; on leur donne ensuite la liberté, dans la partie du cours d’eau qui peut leur être plus favorable par sa tranquillité, sans toutefois les changer de nature d’eau, car on conçoit que plus ou moins de fraîcheur ou de limpidité pourrait influer sensiblement sur leur existence.
M. Géhin a remarqué 1» que le poisson transporté d’une eau dans une autre, s’y acclimate difficilement, souvent il crève ; presque toujours il devient stérile; 2° que le poisson, autre que la carpe et la tanche, hors de tout courant, vit, mais reste stérile.
On pourrait encore placer tout ou partie du poisson dans de plus grandes boites, y mettre du sang caillé, des aliments hachés, et comparer l’accroissement des poissons ainsi traités avec ceux abandonnés à leurs propres ressources.
Peut-être encore, au lieu de boites à petits trous, conviendrait-il de faire des trous de grandeur suffisante pour que le frétin s’échappât seul, car alors on n’aurait pas à s’inquiéter du moment de l’éclosion.
Lorsqu’on prend des poissons pour en recueillir le frai et qu’ils ne sont pas à terme, on peut les garder dans un réservoir jusqu’à la maturité de leur fruit. Quand on conserve des œufs dans l’eau, il faut renouveler l’eau souvent ou y mettre des plantes aquatiques qui en empêchent l’altération.
Transport «in frai. — Pour le transport du frai, on se sert de boites semblables à celle qui a été décrite plus haut. On les garnit de sable fin et de gravier lavés, et l’on place alternativement une couche de ce sable et une couche d’œufs fécondés jusqu’à ce que les boites soient pleines. On en tasse le contenu en les plongeant dans l’eau, et pendant le transport on les tient à l’air.
Le transport du frai, effectué avec entente et prudence, sera un moyen puissant de propagation, car, sans s’occuper de la fécondation artificielle, chacun pourra se procurer des œufs en voie d’éclosion, dans les parties du territoire les plus éloignées.
L’espace nous a manqué pour donner à ces divers renseignements toute l’extension qui serait nécessaire. Nous espérons cependant que les indications succinctes qui précèdent feront comprendre toute la simplicité de la méthode employée par MM. Géhin et Rcmy, et qu’elles pourront servir à la propager dans le département de la Moselle. La pisciculture, nous le croyons, est destinée à produire des résultats considérables, et, suivant l’opinion de plusieurs savants distingués, nous avons lieu de penser qu’elle parviendra à fournir des ressources importantes et inattendues pour l’alimentation.
Le gouvernement n’est pas resté indifférent à la découverte des pécheurs des Vosges. 11 s’est empressé de donner des ordres pour l’expérimentation de leurs procédés. Si l’épreuve tentée n’a pas réussi partout, il paraît certain que l’insuccès partiel a tenu à des causes assez faciles à combattre, ou du moins à reconnaître. En présence des faits constants et acquis, nous n’avions pas à nous arrêter aux critiques et aux dénégations formulées dans le cours des discussions auxquelles la pisciculture a donné lieu.