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CHAPITRE IV

Appendice relatif aux Phoques et aux Céfacés.

SÉCHION TE

Des Phoques.

N'avaxr vu des phoques qu'aux îles Malouines, et dans un instant où notre position ne nous permettoit pas de les étudier, ce que noüs avons à en dire est si imparfait que nous avons pris le parti d'en faire un appendice que nous plaçons à la fin des mammifères.

C'est M. Orne, capitaine américain , occupé de la pêche de ces animaux, qui nous a fourni les renseignemens que nous donnons. Malheureusement nous ne pouvons y Joindre des détails positifs de caractères qui, pris sur un grand nombre d'individus, serviroïent à en déterminer les espèces avec précision. Deux dessins avoient été faits; tous deux ont été perdus. I ne reste que la description, faite à la hâte, d'une otarie qu'on étoit très-pressé de dépecer pour la distribuer en rations à l'équipage. De sorte que nous avons moins à parler de l'organisation des phoques, que de quelquesunes de leurs habitudes et de ce qui tient à la pêche qu'on en fait.

Aux Malouines, les Américains appellent on marin la plus grosse espèce de ces amphibies. I paroît évident que c’est la même que le phoque à trompe de Péron. Du moins ïl y a la plus grande ressemblance entre trois que nous avons vus et le dessin qu'a donné ce voyageur.

ZOOLOGIE. 69 Un seul, il est vrai, présentoit le prolongement charnu de la lèvre supérieure, qu'on a nommé #rompe; mais le capitaine Orne nous a dit que cette tuméfaction est passagère et tient aux époques où lon observe ces animaux, probablement celles où ils sont en chaleur. Les mâles surpassent au moins du double les femelles en grandeur ; quelques-uns ont jusqu'à dix-huit pieds de long. Nous estimâmes à plus de deux mille livres la pesanteur de celuï que la providence sembla nous envoyer le lendemaïn de notre naufrage : étendu sur les bords d'un petit étang d'eau douce, non loin du rivage de la mer, il paroïssoit s'y être traîné pour y mourir paisiblement. Pendant plusieurs jours il servit à la nourriture de cent vingt personnes.

On rencontre ces amphibies par troupes de cent cinquante à deux cents; et dans ce nombre, il y a infiniment plus de femelles que de mâles. Ils viennent s’accoupler à terre vers le mois d'octobre, et retournent à la mer en mars. Cependant le reste de l’année on en trouve encore quelques-uns qui fréquentent la terre; mais ils y séjournent peu. Les femelles ont coutume de précéder les mâles. Dans l’accouplement, elles se renversent sur le dos. Elles font chacune un seul petit qui ne tette que deux ou trois mois. On dit que, dans la saison des amours, les vieux et gros mâles chassent les jeunes, qui reviennent ensuite lorsque Îles premiers se sont retirés.

Le pelage de cette espèce, ordinairement d'un gris sale, est susceptible de changer de couleur selon l’âge et les saïsons. C'est seulement pour sa graïsse qu'on lui fait la guerre; car sa peau, manquant de ténacité, est peu consistante et se déssèche promptement. Ayant assisté à l'ouverture d'un mâle, nous trouvämes dans son estomac, une poignée de sable, quelques vertèbres de poissons, et une énorme quantité de petits vers lombrics amassés en boule ou répandus dans les duplicatures de ce viscère.

La seconde espèce est connue des pêcheurs sous le nom de phoque à crins. Elle est en général plus petite, quoïque les mâles

atteignent quelquefois la grosseur des précédens, dont on ne les distingue que par leur crinière, qui est rousse. Ils sont rares, tandis que les femelles sont encore plus nombreuses que dans l'espèce cidessus. Ces phoques diffèrent peu, nous disoitie capitaine Orne, de ceux qu'on trouve dans le Nord de f Amérique et dans le golfe de Finlande. Ils viennent s’'accoupler à terre vers le mois de novembre, et c'est alors la meïlleure saïson pour les chasser. Le mâle défend sa femelle avec fureur. Loin de fuir, il est souvent l'agresseur, et il y a quelquefoïs du danger à l’attaquer. On a vu un homme avoir une portion de la jambe enlevée par la morsure d'un de ces animaux.

La couleur générale est un gris sale, comme celle du phoque à trompe; mais les poils sont plus serrés. Dans les arts, on se sert de la peau pour faire des souliers, des selles, &c. Lorsqu'elle est fraichement enlevée, les matelots s’en font sur-le-champ une sorte de chaussure économique dont le poil est en-dedans.

Leur graisse a fort peu d'épaisseur, et sous ce rapport ils offrent peu d'avantages aux pêcheurs. On trouve toujours de grosses pierres dans leur estomac. Les jeunes tettent toute une année.

La dernière espèce de phoques qui habite ces terres australes, est celle à fourrure, la plus petite et la plus précieuse. Elle diffère beaucoup des autres. Le mâle est encore ici le plus gros. Le museau est plus alongé que dans ceux dont nous venons de parler, les dents beaucoup plus pointues; ïls ont des oreilles extérieures en cornet, d'où leur est venu le nom d'otarie. Leur pelage est d’un brun foncé, quelquefois fauve, mélangé de longs poils dont l’'extrémité est blanchâtre. Du reste, leur couleur varie avec l'âge; car elle est noire chez les jeunes, un peu grise et mélangée de blanc dans les vieux. Avant l’âge de six mois, les jeunes ne sont pas revêtus de ce poil sousjacent, court, serré, fin et laineux, qui constitue la fourrure et fait tout le prix de ces animaux. Aussi, quand la pêche est heureuse, on ne tue pas les jeunes qui n'ont point encore toutes les qualités requises.

à ZOOLOGIE. 7

Le phoque à fourrure est très-vorace et vit presque exclusivement de poisson. Des pêcheurs prétendent que les gros dévorent les petits. Ils s'accouplent en été, et les jeunes tettent trèslongtemps. On ne les voit jamais, dans l'enfoncement des baïes, venir se reposer sur le rivage; c'est sur les rochers d’un accès difficile et battus par la mer qu'il faut aller les surprendre *.

Tout le monde connoît l'instinct et l'intelligence de ces intéressans animaux. Ils ressemblent en cela aux chiens, avec lesquels, du reste, ils ont les plus grands rapports dans l'air de la tête. Tout prouve qu'ils en auroïent l'adresse hors de l'eau , si leur organisation extérieure, bien loin de répondre au développement de leurs facultés intellectuelles, ne les ramenoit sans cesse vers cet élément. Lorsqu'ils sont sur la terre, ils ressemblent à une lourde masse de chair informe et tronquée, gisant sans mouvement, ou bien à un quadrupède imparfait, selon la remarque. d’Aristote. Leur tête s'élevant à peine, demeure étendue sur le sol dans la même di-

La

# Voïci la description d’une otarie mâle , que nous nommâmés otarie Guérin | otaria Guerin], du nom de lun-des officiers de notre expédition, qui [a tua. Cet animal, en expirant, rendit par la gueule une grande quantité de matière blanche et écumeuse.

Sa longueur étoit d'environ cinq pieds, son poil ras et de couleur brune, son museau aplati, avec cinq rangs de moustaches, Elle avoit de petites oreilles roulées en cornet et longues de cinq lignes.

La mâchoire supérieure étoit garnie de quatorze dents molaires, simplement coniques, et de six incisives, dont les quatre moyennes à double tranchant, et les externes simples et plus petites. |

Le maxillaire inférieur avoit douze molaïres et quatre incisives fourchues.

Les deux nageoires antérieures ou pattes étoient découpées sur les bords et sans ongles. Les deux postérieures présentoient cinq digitations profondes, avec autant d'ongles saiïllans : les trois du milieu très-marqués , le supérieur et linférieur n’étant que des rudimens d’ongles.

La queue étoit très-courte.

DIMENSIONS

Longueur du corps, depuis le bout du museau jusqu’à l’extrémité de la queue... 4" ro" fs désémembresianterteursentee teen eee VOIE) o. dés membres postérieurs EE detre l ie eos ieesieties 1e NO o, dela=téte er reeect Per En en ete in elele te lea ele alerter steel etes e elle OO Oe déstorellies Permet: medio) th eleejeel ele cie cslensiele œ oo 5- GCirconierencendelas tete, EPL RL LE PLU dues seen eee Te o. 8 De

rection que le corps. Lorsqu'on les attaque, ils soulèvent péniblement leur partie antérieure, se dressent sur leurs deux moiïgnons, et pour toute défense ouvrent une énorme gueule en poussant des cris rauques. Au premier aspect, cette attitude ést vraiment effrayante; mais on ne tarde pas à sapercévoir combien peu est redoutable un animal qui se meut à grand'peine et qu'il est facile d'attaquer de tous côtés.

Nous étions toujours étonnés de la quantité de sang que la moindre blessure leur faisoit répandre. I jaïllissoit rouge et vermeil, de toutes les parties de leur corps, comme d’une outre qu'on auroit percée. À l'inspection dés chaïirs, on voit qu'elles sont abondamment imprégnées de sang et qu'une immense quantité de vaisseaux serpentent dans tous les tissus. La graïsse extérieure n'en est point dépourvue comme celle des cochons; et lorsqu'on la divise, on en voit un grand nombre qui lui donnent une teinte grisâtre. Ce développement extraordinaire du système vasculaire dans les phoques, qui paroît ne contenir qu'un sang, pour ainsi dire, tout artériel, doit leur procurer, malgré le milieu dans lequel ïls vivent habituellement, une plus haute température que celle de tous les autres mammifères.

Quand ïls veulent cheminer sur la terre , ils se soutiennent sur leurs pattes de devant, et, avec de pénibles efforts qui ressemblent parfaitement aux ondulations des chenilles, ïls avancent en traïnant la partie postérieure de leur corps *. Dans ce fatigant exercice, nous les avons vus se reposer très-souvent, et tourner la tête de tous côtés en flairant, comme pour chercher les lieux humides et ombragés, que certaines espèces préfèrent aux rochers battus par les flots.

+ Les substances intervertébrales des phoques sont fort larges, particulièrement aux lombes et au cou; elles ont, comme celles des poissons, une cavité centrale remplie d’une pulpe rougeûtre; et, comme le fait observer M. Duvernoy, dans ses Recherches anatomiques sur

les organes du mouvement de ces animaux, la colonne épinière obtient par-là une mobilité Re lante

Nous terminerons ce que nous avons à dire sur les phoques,

en donnant une légère idée de la manière dont les Anglo-américains en font la pêche; et, pour cela, nous'ne pouvons mieux faire que de copier le journal de M. Dubaut, officier de lexpédition, qui a vécu plusieurs semaines parmi eux.

VU

ÿY ÿ

« Les navires destinés pour cet armement sont du port de deux’ cents a trois cents tonneaux environ, et solidement construits. Tout y est installé avec la plus grande économie : par cette raison, les fonds du navire sont doublés en bois. L’armement se compose, outre le grément très-simple et solide, de barriques pour mettre l'huile, de six yoles armées comme pour la pêche de la baleine, et d'un petit bâtiment de quarante tonneaux, mis en botte à bord et monté aux îles Malouines, lors de l'arrivée.

L'équipage du navire the General-Knox , capitaine Orne, étoit de

vingt-quatre hommes. On estimoït à vingt-cinq mille piastres la mise dehors de son! expédition.

» Ce capitaine, après être allé aux îles de Kerguelen, où ïl ne trouva rien, étoit venu aux Malouines, et avoit choisi l'ile West-

point pour son entrepôt. Dans ce lieu paisible et sûr, son navire

solidement amarré, il avoit fait Ôter ses voiles, amener ses vergues, et enfin mettre à l'abri tout ce qui n'est point utile dans un port. Quoiqu'il eût des fourneaux à bord, attendu qu'il devoit aussi pêcher la baleine , il en établit de nouveaux à terre.

» Pendant ce temps-là, le petit bâtiment, très-fin et très-léger, avec onze hommes d'équipage et deux yoles, alloit le long des côtes à la recherche des phoques. Dès qu'il en apercevoit à terre, il expédioït ses embarcations, et se mettoit à l'abri dans la baïe la plus voisine pour les y attendre. Dans le beau temps, il laissoit des hommes sur les rochers que fréquentent les phoques à fourrure.

» Quand le navire pourvoyeur étoit chargé, c'està-dire, qu'il avoit embarqué la graisse, coupée par gros morceaux, de deux cents

Voyage de l'Uranie. — Zoologie. 10

» phoques et plus, ce qui donne de quatre-vingts à cent barils » d'huile *, il revenoit à West-point. La graisse, mise dans les »-yoles et transportée à la grève, étoit placée de suite dans des » barriques installées sur un quai de pierre, entre la mer et les » fourneaux. Retirée des barriques, cette graisse étoit étendue sur » une longue table. Là, après en avoir Ôôté toutes les parties char- » nues, on la divisoit en petits morceaux, qui étoient reçus dans » un baquet placé sous la table, et d'où ils sortoient pour être jetés » dans la chaudière. Une demi-heure suffit ordinairement pour en » extraire l'huile. On enlève lé tissu cellulaire, qui, desséché, vient » flotter à la surface, et il sert à entretenir le feu ; car on n'emploie » point d'autre combustible.

Le capitaine Orne avoit encore deux autres petits navires qui ” faisoient le service alternativement.

L'économie est tout dans ces sortes d’armemens, et les matelots sont à la part ; ce qui ne peut être autrement lorsqu'on veut assurer le succès d’une entreprise fondée sur des travaux aussi pénibles. Deux et quelquefois trois années suflisent à peine pour compléter la cargaison, moitié en huïle, le reste en fourrures.

Pendant les hivers, qui sont très-longs, la pêche est suspendue. Ce nest que lorsque les premiers rayons du soleil du printemps viennent frapper les rochers et fondre les neïges, que les phoques commencent à reparoître : les pêcheurs, qui jusqu'alors ont consommé leurs vivres dans linaction, reprennent leurs travaux accoutumés. Mais à cette époque, ils sont dédommagés de l'espèce d’abstinence qu'ils ont été obligés de faire, par la quantité de gibier de toute espèce qui revient sur ces Îles. Des milliers d'œufs d'albatros, d’oïes, de canes, &c. leur fournissent une nourriture aussi saine qu'abondante. Le reste de l'année, le gibier est assez commun pour qu'on ne touche presque pas aux vivres de campagne. Les provisions

* Le baril est composé de trente-un galons et demi [ cent dix-neuf litres environ ], et Îe

galon d'huile vaut une demi-piastre.

d'hiver peuvent aussi être recueïllies sur cette terre. Avec de gros chiens dressés à la chasse des bœufs, on s'en procure facilement pour faire des salaïisons. Une petite île adjacente est tellement remplie de cochons sauvages, qu'on nous dit qu'un navire américain y étoit allé seulement pour faire une cargaison de trois mille peaux de ces animaux. On ne sauroit trop sévèrement blâmer une semblable destruction, qui, ne rapportant d'ailleurs que fort peu de bénéfices, prive les navigateurs d’une ressource qu'ils s'attendent à y rencontrer; ressource précieuse sur-tout pour les baleïniers, qui, revenant du grand Océan austral par le cap Horn, séjournent quelque temps sur ces îles pour s'y rafraîchir sans frais et faire reposer leurs équipages.

L'huile des phoques est consommée aux États-Unis. Les fourrures sexportent en Chine, où on les échange pour du thé, &c.

Ce que nous venons de dire prouve, ce nous semble, que ce genre d'industrie ne peut être exercé, pour en retirer quelque profit, que par des hommes sobres, laborieux et patiens. Les Américaïns font ce que peu de marins sont habitués à faire ; car sans vouloir atténuer le mérite des officiers de notre marine marchande, en trouveroit-on beaucoup qui, possédant autant d'instruction que le capitaine Orne, voulussent comme lui mener la vie la plus dure et la plus pénible! I remplissoit tout-à-la-fois le fonctions de com- “mandant et de premier matelot.

La chasse des phoques ne se fait plus qu'avec de très-grandes dificultés, tant on a détruit de ces animaux, dont le reste épouvanté a fui vers des terres inconnues, jusque sous les glaces polaires. Les baleines deviennent rares et sauvages dans l'Océan atlantique. Les Anglais, les Américains, exercés à ces pêches, ont beaucoup de peine, dit-on, à compléter leurs chargemens: espérons cependant que les Français, qui furent jadis les premiers à tenter avec succès ces entreprises périlleuses, qui y instruisoient les nations de l'Europe, reprendront bientôt cette supériorité que

Lot

. de longues années d'inaction leur ont fait perdre. C’est dans le grand Océan et dans les mers de l'archipel d'Asie que l’on va sur-tout chercher les cétacés qui fournissent tout-à-la-fois l'huile et le blanc de baleine. On double le cap Horn, et ce sont ordinairement des , voyages de trois années. Pendant notre séjour aux Malouines, nous vimes un navire anglais qui avoit été assez heureux pour obtenir une cargaison complète dans l'espace de dix-huit mois. I avoit pêché aux environs des iles Gallapagos sous l'équateur de la Mer pacifique.

SECTION IL

Des Cétacés.

CE que laissent encore à desirer nos observations sur les phoques, peut aussi s'appliquer aux cétacés : mais comme on na eu jusqu'à présent que très-peu de données sur ceux qui habitent lhémisphère austral, nous pensons que les esquisses que nous offrons, quoique incomplètes, donneront de ces animaux une idée plus exacte que des descriptions qu'il est difficile de bien faire à une certaine distance et sur des objets mobiles.

Le dessin de la*planche n.° 12 représente un cachalot. Il a été fait d'après un grand nombre d'individus semblables, et nous a été: communiqué par M. Benjamin Hammat, commandant le navire l'Océan, de Londres, que nous trouvâmes, sur les côtes de Timor, occupé de la pêche de ce cétacé. Les diverses bosselures qu'on n'a point remarquées jusqu'ici sur les cachalots connus, en font évidemmentune espèce nouvelle. Nous ne doutons point que le dessin, exécuté avec hardiesse et à grands traits, ne rende bien l'ensemble de l'animal, et ne caractérise ses formes principales, mais nous pensons aussi quil peut y avoir des fautes dans quelques détails ou dans certaines proportions. Nous en prévenons, afin que les

ZOOLOGIE. =7 naturalistes qui auront occasion de voir cette même espèce ou d'en donner une figure, ne prennent notre dessin que pour ce qu'il vaut. Nous ne ferons point la description de ce cétacé; nous le nommerons seulement cachalot bosselé 15 physeter polycyphus ol, et nous dirons avec le capitaine Hammat, que, par la disposition de ses yeux placés dans un enfoncement, il ne peut voir, ni en avant de sa fété, ni derrière lui; ce n'est que de côté et obliquement qu'il peut bien distinguer les objets. Nous avons laissé subsister le jet d’eau qui sort de son évent, en tant queau, malgré que tout récemment un marin fort distingué ait assuré que ce qu'on prend pour de l'eau dans l'expiration de quelques cétacés, n'est que de l'air chargé de mucus, qui, au sortir de l'animal, se trouvant condensé par la température extérieure, se manifeste sous une forme aqueuse, absolument comme il arrive l'hiver lorsqu'on respire à l'air libre. Voilà ce que dit M. Scoresby, pour la baleine franche, dans un ouvrage qu'il vient de publier sur la pêche de cet animal au pôle Nord“. La manière dont le livre de cet habile pécheur est écrit rend son autorité imposante et dispose à croire ce quil avance : cependant nous ne pouvons être de son avis, et nous allons imdiquer les motifs qui nous portent à nous ranger du côté de l'opinion généralement admise.

Entre les tropiques, sous l'équateur et dans les localités les plus chaudes, où nous avons vu des cachalots ou tout autre grand cétacé , ils lançoïent par leurs évens le jet d'eau qui de loin les fait reconnoître. Or, par une température de plus de 30° centigrades, comme étoit celle que nous supportions devant les îles de l'Amirauté lorsque nous aperçûmes deux cachalots, Fair sorti

: À moiïst vapour, mixed with mucous, is discharged from them, when the animal Preathes; but no water accompagnies it, unless an expiration of the breath be made under the surface, (Tom, I; pag. 456.)

Ce qu'on peut traduire par : Une vapeur humide, mélée de mucus , sort de l’animal lorsqu'il respire; mais aucune eau ne l'accompagne, à moins qu’une expiration ne soit faite au-dessous de la surface,

de leurs poumons , qui étoit tout au plus au même degré, ne pouvoit pas être condensé par une température extérieure différant si peu de la leur; et cependant le jet aqueux se manifestoit tout aussi bien que dans les deux zones tempérées, où nous avons cent fois observéele même phénomène. À tort objecteroit-on qu'il étoit dù alors à ‘une forte expiration faite sous l'eau, car souvent nous étions assez près pour voir que l'animal avoit au-dessus du fluide la protubérance où est placé son évent. D'ailleurs, une émission d'air respiré, faite au-dessous de la surface de la mer, peut bien, quelque forte qu'elle soit, y occasionner un bouillonnement, maïs non produire un jet qui fasse retomber l'eau en une pluie fine.

Les cachalots ne rejettent point d’eau à chaque expiration; ce qui paroit tenir à quelques causes que nous ne sommes pas à portée d'apprécier, mais dont la plus probable est que l'animal, dans ces instans-là, exécute l'acte de la déglutition.

Nous lisons dans notre journal, écrit à l'instant même, que, nous étant approchés à vingt pas du baleïnoptère museau pointu qui vint échouer devant nous aux îles Malouines, nous lui vimes lancer de l'eau en petite quantité, mais avec assez de force pour la faire jaillir en pluie dès sa sortie des évens. C'étoit alors la simple expression d'un fait observé, sans vouloir, sans penser même qu'il püt servir à une explication quelconque. Lorsque à la mer, dans le mauvais temps, les flots brisent, et qu'à la distance d’une demi-lieue, d'une lieue et même plus, on aperçoit les jets d'eau des baleïnes, certes on ne peut pas admettre qu'une simple vapeur condensée puisse d'aussi loin frapper la vue. À cet égard, nous avons remarqué que les baleines soufflent davantage , quand la mer est agitée : c'est qu'alors, selon nos conjectures, certaines espèces de mollusques dont elles font leur nourriture, se présentant plus abondamment à la surface, elles rejettent l'eau qu'elles avalent en même temps que ces animaux. Nous avons dit ailleurs que jamais on n'est entouré d'un plus grand nombre d'oiseaux péla-

ZOOLOGIE. 7e giens que par un gros temps, et qu'ils se portent de préférence vers les tourbillonnemens produits par le sillage, qui mettent à découvert les mollusques dont ils font leur pâture.

Tous les cétacés ne rejettent pas habituellement de l'eau par leurs évens. On n'aperçoïit que très-rarement les dauphins produire cet effet ; nous allions dire jamais, parce que nous ne l'avons point vu dans des centaines qui se sont offerts à nos regards : maïs Spallanzani l'a remarqué, et de très-près, en allant de Lipari à Stromboli : or, quand un observateur tel que l'illustre professeur de Pavie avance un fait, il est interdit de n'y pas croire. Ces animaux nous fourniront la preuve la plus convaincante et la plus irréfragable à opposer à l'opinion de M. Scoresby : car, sans aucun doute, si le Jet visible étoit composé simplement d'air et de mucus condensés, les marsouins qui, dans nos contrées, viennent souvent respirer à la surface de la mer, émettroïent cette vapeur sous une forme analogue, et proportionnellement à leur grandeur. Mais ïl n’en est rien. Les personnes qui habitent les bords de la mer ou des grands fleuves à leur embouchure, et qui voient très-fréquemment des troupes de ces animaux, peuvent bien, lorsqu'elles en sont assez près, entendre le bruit qu'ils font en respirant { rowfler comme un marsouin est passé en proverbe parmi les matelots); maïs jamais elles n’ont remarqué qu'il séchappât de vapeur apparente de leur évent. Bien plus, en hiver, temps où cette émission doit être naturellement sensible à la vue, nous n'avons pu rien distinguer de semblable.

Et pourquoi, par exemple, si c'étoit à la respiration seule que cet effet dût être attribué, ne l'eussions-nous pas observé chez les dauphins dans les mêmes parages où nous voyions de grands cétacés le produire. On ne peut pas nous objecter l'éloignement où ces dauphins étoient de nous, car c'est sous la proue du navire que nous nous plaisions à les étudier. Le bruit qu'ils font quand ils viennent respirer à la surface, a du rapport avec celui d’une

Bo VOYAGE AUTOUR DU MONDE.

fusée qui part. Jamais, dans ces circonstances, nous n'avons vu da moindre apparence de vapeur au-dessus de leur tête, ni le jet d'eau observé une fois par Spallanzani dans la Méditerranée, et par M. de Humboldt, à l'égard des marsouins, dans les eaux douces de l'Orénoque, à plus de trois cents lieues de son embouchure.

Il faut donc admettre que ces agiles animaux ne sont point organisés pour renvoyer l'eau par les voies de la-respiration aussi souvent que le font d'autres cétacés. Ces jets, ïl faut le dire aussi, sont bien éloignés de l'idée qu'en donnent certaines gravures : ce sont uniquement de petites nuées d'air et d'eau retombant en pluie fine, absolument comme quand on s'est rempli à moitié la bouche de quelque fluide, qu'on y fait arriver de fair, et qu'on chasse le tout avec violence.

Du reste, dans cette digression, de même que dans tous les points d'histoire naturelle sur lesquels nous nous permettrons de discuter , notre seul but sera de contribuer à faire connoître ce qui existe réellement.

Revenant à l'histoire de notre cétacé, nous trouvons dans les notes transmises à M. de Freycinet par le capitaine anglais, que les cachalots vivent de sèches qui se tiennent par quatre-vingts à quatre-vingt-dix brasses *. C’est à cette profondeur que les pêcheurs baleïniers eux-mêmes prennent les mollusques pour s'en nourrir. On ne harponne point, disent-ils, le cachalot sur la masse énorme que forme son museau, RELEN LE quoiqu'il ny ait pas d'os, la peau y est si dure que le fer n'y pénétreroïit pas.

* Ceci nous explique pourquoi, dans ces parages, nous avons rencontré un si grand nombre de coquilles de nautiles vides et roulées, sans avoir pu jamaïs nous procurer animal: c’est qu’il est probable qu’il vit à cette grande profondeur, comme les sèches et autres céphalopodes, avec lesquels il doit avoir beaucoup de rapports. Cette analogie de mœurs nous fut connue trop tard ; maïs notre collègue, M. Lesson, qui va visiter ces contrées, à bord de la corvette la Coquille, et que nous avons prévenu, ne manquera pas une si belle occasion pour rechercher ce mollusque.

La tête d'un cachalot des Moluques, long de soixante-quatre pieds français, donne vingt-quatre barils de blanc de baleine {nommé aussi, mais improprement, sperma cet); et après qu'on a enlevé le lard par zones perpendiculaires, soixante-dix, quatre-vingts et quelquefois cent barils d'huile pure‘. Les femelles acquièrent une moins grande dimension que les mâles, et ne donnent pas au-delà de dixhuit ou vingt barils de blanc de baleïne. Sur les côtes de la Nouvelle- Zélande, elles peuvent fournir de vingt-cinq à trente barils; mais les mâles, plus grands aussi en proportion, rendent beaucoup plus des deux substances que ceux du grand archipel d'Asie.

On assure qu'il n'y a maintenant à Londres qu'un prix pour le blanc de baleine et l'huile; on les vend 120 livres sterling les 2,000 pounds; ce qui n'avoit pas lieu, dit-on, il y a cinq ou six ans; la première denrée valoit 12 à r$ livres sterling de plus par tonneau que la dernière. Jadïs aussi on vendoit les deux productions séparément; les fabricans les mélangeoïent ensuite : à présent on vend le tout ensemble.

L'ambre gris, qui paroît fort rare chez ces animaux, se vend 18 shillings l’'once; il arrive souvent qu'on fait deux ou trois voyages et autant de caïgaisons sans en trouver. Le second capitaine du navire /’Océan eut une fois le bonheur de recueillir cinquante livres de cette substance dans un seul cachalot, près des îles Goula Bessi.

On conserve les os des mächoires pour en faire des cannes et des épissoirs; on les vend aussi aux naturels des îles d'Asie, qui les transforment en crits ou autres armes.

Pendant notre séjour aux Malouines, un baleinoptère de l'espèce museau pointu vint s'échouer sur les rochers de la baie Française. Un chasseur, qui se trouvoit dans cet instant près de là, lui tira plusieurs coups de fusil à balles qui probablement le blessèrent grièvement. Le

* Le baril contient trente-un galons et demi; le galon est de quatre pintes françaises environ: ce qui donne exactement un total de 307$ pintes de blanc de baleine [2859 litres], et 12812 pintes d'huile [ 11913 litres], lorsqu'un de ces cétacés produit cent barils.

Voyage de l'Uranie. — Zoologie. II

soir il étoit encore vivant. La marée basse lui avoit laissé une portion du dos et les évens à découvert. De temps en temps il rejetoit de l'eau par ces ouvertures en respirant avec bruit. Un canot fut expédié pour tâcher d'amener ce cétacé plus près de notre camp, afin d’en tirer le meïlleur parti possible. Ce fut en vain qu’on s’efforça deremuer cette lourde masse, qui, d'aïlleurs, encore animée, portoit presque sur tous les points. On se contenta d'envoyer sur son dos un homme, qui, armé d’une hache, y fit un trou dans lequel il fixa un grappin d’embarcation, auquel tenoït une chaîne, puis une corde attachée à terre pour que la marée montante n'entrafnât pas l'animal. Mais lorsqu'il se sentit soulever par le flux, à l’aide d'une légère secousse il cassa la corde, et par un mouvement plus fort il se retira de dessus les rochers et gagna le large. Ce fut vainement qu'il chercha à s'enfuir; blessé à mort, nous le trouvâmes le lendemain sans vie vers le même endroit. A l'instant où il échoua, quoique ce fût un mâle, plusieurs petits baleinoptères qui étoient dans la rade rodèrent long-temps autour de lui. La nageoïre dorsale de ces jeunes, du double plus grands qu'un dauphin ordinaire, nous parut beaucoup plus considérable et pas autant reculée vers la queue que celle de l'individu adulte que nous avions sous les yeux. Nous acquimes la preuve que ces animaux ne sont point à craindre, par ce qui arriva à un matelot qui, étant allé à la nage examiner de très-près la baleine échouée, en fut tout-à-coup entouré. Saisi d'une frayeur extrême qu'il manifestoit par de grands cris, il se hâta de gagner la terre de toutes ses forces. Plusieurs personnes qui étoïent sur le rivage craignoïent pour sa vie. Nous nous efforçämes de le rassurer en lui criant qu'il n'y avoit rien à redouter, persuadés en effet que cette espèce de cétacé n’a jamais volontairement fait de mal à l’homme. Ce baleinoptère museau pointu étoit placé sur le dos et incliné du côté droit. Le lendemain de sa mort, les mâchoires étoient encore fermées ; le jour d’après, elles étoient entr'ouvertes par l'effort de la vésicule aérienne propre à cet animal, qui faisoit une saillie consi-

dérable ; lorsque la putréfaction commença, les gaz qui s'accumulèrent distendirent davantage cette vésicule et agrandirent de plus en plus l'ouverture de la gueule; ce qui donna la facilité de couper les fanons à coups de hache.

Les vautours et tous les oïseaux de mer eurent bientôt enlevé son épiderme excessivement mince et déchiqueté sa peau. L’huïle qui découloit de toutes ces blessures, répandue sur le rivage à deux cents pas à la ronde, rendoit les rochers très-glissans. Le capitaine Orne, qui survint dans ces entrefaites, en retira encore quelques barriques.

En général, ces cétacés ne sont pas très-estimés, à cause du peu d'épaisseur de leur lard et de l'extrême vivacité de leurs mouvemens, qui fait qu'on ne peut pas facilement s'en rendre maître. Voici les seuls détaïls anatomiques que notre fâcheuse position nous ait permis de recueillir sur le nôtre.

Sa longueur, prise de l'extrémité de la mâchoire inférieure au bout de la queue, étoit de cinquante-trois pieds quatre pouces. Les mâchoires avoient, de l'extrémité à la commissure, neuf pieds six pouces; la supérieure, un peu plus avancée que celle d’en bas, portoit seule des fanons sur chaque côté de ses bords. Dans leur arrangement, ils forment comme un V tronqué par la pointe : l’animal étant renversé, ils représentoïent assez bien le /er ou berceau sur lequel est posé un vaisseau qu'on va lancer. La largeur et la longueur de ces fanons, vus en-dehors de la gueule, alloïent en décroissant à mesure qu'ils se rapprochoïent du gosier; leurs franges étoient en-dedans : les plus longs avoient deux pieds six pouces et neuf pouces de largeur à la base.

- Le dessous du corps, près de la queue, étoit caréné; le balenas, sorti dans toute sa longueur, très-pointu à son extrémité où étoit placé le méat urinaire, avoit cinq pieds neuf pouces de long, et un pied de diamètre à sa base. En le coupant, il en sortit du sang et beaucoup d'air.

Les plis longitudinaux du ventre commençoïent au bout de la mâchoire et s'étendoïent jusqu'à trois ou quatre pieds du nombril; le plus grand nombre se prolongeoïent par une ligne continue, pendant que d’autres se bifurquoient ; les bandelettes qu'ils formoient, peu saïllantes, larges d’un pouce et demi à deux pouces, étoient noirâtres au milieu, avec un petit cordon plus clair sur les bords ; les interstices offroïent une teinte rougeûtre.

La longueur des nageoires pectorales étoit de six pieds trois pouces; la largeur de celle de la queue, de treize pieds. La dorsale, située à l'opposite du balenas, na pu être mesurée; nous nous sommes aperçus quelle se dirigeoït en arrière en formant un peu le croissant.

L'œil, très-peu apparent à l'extérieur, placé à la commissure des mâchoires, étoit à-peu-près de la grosseur d’un boulet de six livres, et pesoit six hectogrammes, ou environ une livre et un cinquième.

Le globe avoit une forme aplatie de la partie antérieure à la postérieure ; de sorte que son grand diamètre étoit à-peu-près dans le sens de la longueur du corps de l'animal : ce diamètre avoit quatre pouces six lignes; le vertical, quatre pouces seulement, et l'axe, deux pouces neuf lignes. La sclérotique formoit extérieurement deux saïllies aux extrémités de l’axe longitudinal, à l'endroit d'insertion des muscles droits latéraux.

A la partie postérieure , la sclérotique laissoit apercevoir un enfoncement considérable, ovalaire, dirigé dans le sens du grand diamètre, et où se trouvoit, mais non au milieu, un trou de Îa grosseur d'une forte plume à écrire, pour le passage du nerf optique : de chaque côté, deux ouvertures obliques, du calibre d'une plume de cygne, donnoïent accès à deux grosses artères; et tout autour de l'entrée du nerf optique, vingt-six autres ouvertures plus ou moins grandes étoient destinées au même usage.

Sur le devant, la cornée transparente présentoit une forme

ZOOLOGIE. 8s ovalaire, dont le grand diamètre, dirigé aussi dans le sens longitudinal, avoit un pouce six lignes, et le vertical dix lignes; de sorte que ces diamètres étoïent, avec ceux du globe de l'œil, le premier comme trois est à un, et le second comme un est à cinq. La cornée étoit peu convexe. À son insertion sur la sclérotique, elle offroit un petit cordon blanchâtre , d'environ une ligne de large. Sur sa face interne, une membrane, ou plutôt un enduit noirâtre, assez semblable par la couleur à la choroïde de l’homme, mais plus consistante, formoit un cercle de près d’un pouce de largeur. En raclant cette substance avec la lame d'un scalpel, on l'enlevoit facilement. Par conséquent, le plus grand diamètre de la cornée, susceptible de laïsser passer les rayons lumineux , se réduisoit à six lignes.

L'iris étoit noire sur ses deux faces ; la pupille transversale comme dans les ruminans; la choroïde argentée, et la rétine rougeâtre. Le cristallin avoit une forme arrondie ; ïl pesoit quatre-vingt-deux grains. Son grand diamètre étoit de neuf lignes, et son axe de sept.

La plus grande épaisseur de la sclérotique étoit d’un pouce; elle n'étoit que de onze lignes en haut et en bas; elle diminuoiït tellement à la partie antérieure, qu'à sa réunion avec la cornée, elle étoit tout au plus d'une ligne. Aïnsi le volume de l'œil, assez considérable extérieurement, ne produisoit qu'une cavité dont le plus. grand diamètre, le longitudinal, n’avoit que deux pouces dix lignes ; le vertical, deux pouces cinq lignes et demie; et l'axe, un pouce neuf lignes et demie. De sorte que son rapport au plus grand diamètre se trouvoit à-peu-près être comme sept est à onze.

Ces baleines étoïent assez communes vers le cap Horn, à l'époque du voyage de Forster; car ce naturaliste en vit plus de trente dans un Jour autour de $on navire, qui, en lançant de l'eau, répandoïent une odeur infecte.

Lors du coup de vent que nous éprouvâmes dans le détroit de Lemaire, nous passämes très-près d'une baleine qui étoit morte

et que nous reconnümes, aux nombreux plis de son ventre, pour être de la même espèce.

Nous allons passer à d'autres cétacés beaucoup plus petits, les dauphins : ceux de la planche n.° 11, dont nous parlerons d’abord, ont été vus de près et esquissés avec assez d'exactitude pour que ceux qui auront la faculté de se les procurer, puissent reconnoître l'identité des espèces. Bien que, dans notre longue navigation, nous ayons été à portée de voir autour de nous beaucoup de ces animaux, qui sembloïent en se jouant vouloir rivaliser de vitesse avec notre machine flottante; cependant, malgré tous nos efforts pour en prendre, nous n'avons pu y parvenir; il est vraï que le plus souvent ils soffroïent à nos coups lorsque la mer étoit agitée ou que la marche du vaisseau étoit trop prompte.

Dans le mois d'octobre 1819, en allant des îles Sandwich à la Nouvelle-Galles du Sud, nous vimes, par $° 28° de latitude N,, beaucoup de dauphins ( planche 11, figure 1), exécutant en troupes, autour du vaïsseau, leurs rapides évolutions : tout le monde à bord fut surpris, comme nous, de leur voir sur le front une corne ou nageoire recourbée en arrière, de même que celle du dos. Le volume de l'animal étoit à-peu-près double de celui du marsouin ordinaire, et le dessus de son corps, jusqu'à la dorsale, étoit tacheté de noïr et de blanc.

Nous nous attachämes à observer ces dauphins pendant tout le temps qu'ils nous accompagnèrent : mais quoïqu'ils passassent souvent à toucher la proue de notre corvette, ayant le haut du corps hors de l'eau, leur tête y étoit tellement enfoncée, que ni M. Arago, ni nous, ne pümes distinguer si leur museau étoit court ou alongé: leur allure même ne put rien nous indiquer à cet égard; car ils ne sélançoient point au-dessus des eaux comme les autres espèces. D'après leur conformation toute particulière, nous les avons nommés dauphins rhinocéros | delphinus rhinoceros |,

Une autre fois, traversant ce vaste espace qui existe entre la

ZOOLOGIE. 87 Nouvelle-Hollande et le cap Horn, nous observâmes en janvier 1820, par 49° de latitude, d’autres dauphins ayant de chaque côté du corps , dans presque toute sa longueur, deux larges lignes blanches, coupées à angle droit par une noire; ce qui, vu par Îe dos, formoit une croix noire sur un fond blanc. Ils n'avoient qu'une nageoire dorsale assez aiguë. Nous ne fûmes pas non plus assez heureux pour nous les procurer. Il en fut de même de l'espèce suivante, que nous renconträmes quelques jours après, et qui se faisoit remarquer par une bandelette blanche de chaque côté de la tête. Peutêtre étoit-ce une variété de l’espèce qui précède; peut-être encore ce caractère ne tenoit-il quà la jeunesse de l'individu : toutefois, pour les distinguer, nous nommäâmes la première crucigère | delphinus cruciger | ( planche 11, figures 3 et 4), la seconde æ/bigène [ elphinus albigena | (même planche, figure 2 }.

Sans mentionner ici plusieurs individus à couleurs obscures que nous vimes dans divers parages, nous distinguerons le dauphin à museau blanc et long! de/phinus Peroni de Lacépède|, que nous trouvämes par 2° de latitude, près de la Nouvelle-Guinée ; et un autre moitié blanc, moitié noir, à museau peu ‘alongé, des îles Malouines, que M. Bérard tua, et qui coula à l'instant même si profondément, que nous ne pûmes l'avoir.

Toutle monde connoît l'allure de ces animaux, lorsqu'ils chassent à l'embouchure de nos fleuves. Is vont de compagnie en nageant plusieurs de front, ou par couple à la queue les uns des autres. Mais ce qu'il y a de plus remarquable, ce sont les longues ondulations qu'ils décrivent, semblables à celles d'une mer qui cesse d'être agitée; de sorte que, lorsque la partie supérieure de leur corps paroît à la surface, comme on n'aperçoit qu'une portion de la courbe qu'il décrit, il semble vraïment que l'animal, en s'enfonçant dans l’eau , tourne sur lui-même comme une roue. H n’en est plus ainsi, lorsque, jouant autour d'un vaisseau qui cingle à pleines voiles, ils veulent le dépasser; alors ils filent droit et font

même quelquefois des bonds en l'air. Dans ces diverses évolutions, M. Gaudichaud a remarqué que deux dauphins, se tournant de côté, s'accoloïent par le ventre et nageoïent ainsi un court instant. S'accouplent-ils’ ou bien, ce qui seroiït plus probable, sont-ce de simples préludes d'accouplement! c'est ce qu'on ne peut pas déterminer. Comme, dans ces violens exercices, ils sont obligés de faire une grande dépense de forces et que leur sang circule avec beaucoup plus de vitesse, ils viennent fréquemment respirer à la surface.

Lorsque, parcourant l'Océan, les dauphins aperçoivent un navire, il est presque certain qu'ils viendront roder autour un instant, et continueront ensuite leur route. Ils disparoîtront très-vîte, si un de leurs compagnons blessé teint la mer de son sang. Maïs il n'est pas vrai, comme on l'a avancé, qu'ils recherchent l'ombre des vaisseaux pour se soustraire à l'action des rayons du soleïl, et que dans ce but ils accompagnent les flottes qui font alors pour eux l'effet d'une forêt. Ce sont des histoires faites à plaisir, et que maïnterant de sévères observations ne permettent plus d'admettre. Huit fois au moins sur dix qu'on rencontrera de ces animaux, le vent sera fort, le ciel couvert de nuages, et l'on remarquera que c’est presque toujours le matin et le soir, souvent même la nuit, qu'ils se plaisent autour des navires.

Soit qu'on ait réellement reconnu qu'ils aïment la musique, soit que les agréables fictions de la Grèce exercent sur l'imagination des navigateurs la même influence dans l'Océan que jadis dans la Méditerranée; toujours est-il vrai que, dès que les matelots aperçoivent des dauphins, is silent pour les attirer. Très-souvent nous les avons vus employer ce moyen, sans avoir remarqué qu'il produisit quelque effet sur ces animaux.

Is disent encore que, lorsqu'on les voit en troupes suivre une ligne constante, le vent ne tardera pas à souffler de la direction qu'ils prennent, &c. &c.

Les dauphins vivent de poissons. Nous avons pêché des muges

qui, ayant échappé à leurs dents aiguës, survivoient à de larges blessures avec perte de substance. Ils paroïssent très-friands de sèches; mais ils nen mangent que les tentacules et la tête : c'est du moins ce que nous ont assuré des marins et des pêcheurs de la Gironde. L'un de nous, ayant séjourné assez long-temps à l'embouchure de ce fleuve, eut souvent occasion de voir que, dans le mois de maï, le flux apportoït une grande quantité de ces mollusques, auxquels il manquoiït la tête, et qu'on envoyoit prendre sans la moindre difficulté. Leur état de fraîcheur indiquoit que tous avoïent été mutilés à-peu-près à la même époque. Ils fournissoient un mets assez appétissant, quoïqu'un peu dur et indigeste. L'effet des courans réunissoit par bancs ces céphalopodes tronqués ; et assez Souvent des traces d'écume déceloient leur présence : quelques toises plus loin, on n'en trouvoit plus. Ils paroïssoïent manifestement venir de la mer. Ce fait semblé prouver que les sèches sont susceptibles d'aller en troupes, et qu'aïnsi rassemblées, elles deviennent victimes de la voracité des marsouïns; car, quel poisson iroit aïnsi leur enlever la tête! Il arrive même que, parmi les mortes, il s'en trouve de vivantes qu'il est rare de pouvoir prendre, parce qu'elles plongent à l'approche du panier emmanché qui sert à amasser les premières.

Les seuls fragmens de cétacés herbivores que nous ayons apportés, sont deux mâchoires de dugongs, trouvées dans l'ile Dirck-Hatichs, à la baie des Chiens-Marins, sur la Nouvelle-Hollande, et qui présentent un trou mentonnier plus grand que dans l'espèce connue.

Nous n'avons pas pu nous procurer de ces animaux ; seulement quelques-uns de nos Messieurs en ont vu qui paissoient l'herbe à une très-petite profondeur.

Voyage de l'Uranie. — Zoologie. 2

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