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CHAPITRE VI

Kemarques sur les Oiseaux pélagiens et sur quelques autres Palmipèdes.

L'octan a ses oiseaux comme la terre. Forcés d'en parcourir sans cesse les solitudes pour y trouver leur subsistance, ils furent doués d'une puissance de vol extraordinaire, afin de pouvoir, en quelques heures, franchir des espaces immenses et se porter où l'instinct les appelle. k

Parmi ces nombreuses tribus , il existe des distinctions de mœurs aussi tranchées que les caractères physiques qui$ervent à les classer : c'est ce qui nous détermine à ne donner le nom d'oiseaux pélagiens proprement®#dits qu'aux pétrels et aux albatros. On trouve les premiers dans toutes les mers, sous tous les méridiens et presque par toutes les latitudes. Excepté le peu de temps qu'ils donnent à la reproduction, tout le reste de leur vie est employé à parcourir l'océan, et à rechercher péniblement, au milieu des orages ,une nourriture rare, presque aussitôt digérée que prise : ce qui semble mettre ces animaux sous la dépendance d'une seule fonction, celle de la nutrition. Aïnsi nous avons vu précédemment toute une famille d'oiseaux à langue plumeuse que cette organisation particulière contraignoit à être sans cesse en action pour se nourrir. C'est vraiment de ces animaux qu'on pourroit dire avec justesse qu'au lieu de manger pour vivre, ils semblent ne wvre que pour manger.

Les frégates, les païlle-en-queues, les fous, les noddis, quoïque s'avançant quelquefois fort loin sur l'océan, ne méritent point le nom de pélagiens. Ce sont pour eux de simples excursions; et, préfé-

ZOOLOGIE. 143 rant aux ondulations des flots leurs rochers solitaires, ils y reviennent ordinairement chaque soir.

Avant de parler successivement de ces diverses espèces, nous dirons que la difliculté de se les procurer a fortement embrouïllé leur synonymie. Des navigateurs de toutes les nations leur ont donné des noms différens et en ont fait des descriptions en les voyant seulement passer; de sorte que, excepté les espèces qu'on possède et dont on connoît avec précision les demeures habituelles, on doit se tenir en garde contre les méprises des nomenclateurs. Il seroit cependant utile de bien s'entendre sur les noms assignés à quelques-uns de ces oiseaux : tout n'étant pas encore découvert en géographie, la navigation, dans de certaines circonstances, pourroît en retirer des avantages. :

C'est ce que l'expérience démontre chaque jour, principalement dans le grand Océan, ainsi que nous le dirons bientôt.

Nous étant particulièrement attachés à l'étude des oïseaux grands voiliers, et, dans nos navigations, leur ayant entendu donner des noms divers par les marins, comme ceux de coupeurs d'eau, de sardiniers, de manches de velours, de cordonniers, fous, &c., nous avions essayé d'abord de faire concorder cette synonymie avec celle des naturalistes : mais bientôt nous abandonnâmes cette idée, en voyant que les navigateurs ne s'entendoiïent pas bien entre eux sur les noms imposés aux mêmes individus, et que beaucoup de ces animaux nous manquoient pour les reconnoître. Aïnsi nous nous bornerons à parler des habitudes de quelques-uns, et nous comméncerons par les albatros.

Ces oiseaux sont bien connus. Les personnes qui sont allées jusqu'à l'extrémité Sud de l'Afrique, savent que ce sont les woutons du cap des navigateurs français. C’est le plus grand des palmipèdes : trés-rare dans le nord, il appartient plus spécialement à lhémisphère antarctique : encore n'est-ce pas dans nos mers qu'on l'aperçoit. I faut dépasser l'équateur et visiter celles qui s'étendent

depuis la Chine jusqu'aux côtes d'Amérique. On dit qu'au Kamtchatka il y en a beaucoup.

Dans le Sud, on commence à voir des albatros au tropique, en petit nombre, il est vrai; nous n'en avons même aperçu qu'une fois de l'espèce chlororhynque, près du cap Frio, au Brésil. Ordinairement ils ne dépassent pas le trentième degré : on en trouve davantage à mesure qu'on s'élève en latitude. G'est du cinquante-cinquième au cinquante-neuvième parallèle que nous en vimes le plus ; et probablement que, dans cette direction, ils ne reconnoiïssent de limites que les glaces polaires. Ils parcourent tous les méridiens de cet espace immense, les coupent ou les prolongent avec la vitesse de l'aigle, suivant qu'ils trouvent plus ou moins de nourriture. Cependant ils ont des parages de prédilection : ce sont les extrémités les plus australes des deux continens, le cap Horn et celui de Bonne-Espérance, séjour des tempêtes ou de perpétuels frimas, où viennent se briser les flots de deux océans sans bornes. Tous les navigateurs, en voyant leurs troupes nombreuses, savent qu'ils sont peu éloignés du Cap de Bonne-Espérance. Le même signe se renouvela pour nous en approchant de la Terre de Feu. Nous avions franchi tout d'un trait l'espace qui sépare le Port-Jackson de l'Amérique : dès notre sortie, nous vimes de ces oiseaux qui nous accompagnèrent presque constamment, et lorsque, par une grosse mer et au travers des brouïllards, nous reconnûmes la Terre de Feu dans le voisinage du cap de la Désolation, leur nombre augmenta considérablement.

Ces oïseaux ayant une si grande dimension et-passant très-près des navires, il seroït assez facile d'établir des espèces par la couleur du plumage, si les nuances n'en varioïent pas à l'infini dans les deux sexes, selon l’âge et les saisons, comme il arrive dans les goëlands. Aïnsi nous nous contenterons d'indiquer par localités les espèces dont les caractères sont bien tranchés; et nous réunirons dans un même groupe, comme n'en constituant qu'une seule, le diomède

ZOOLOGIE. 145 exilé | diomedea exulans |, plusieurs individus sur lesquels on n’a encore que fort peu de données.

C'est par cette dernière espèce que nous commencerons, parce que nous la vimes la première aux approches du Cap de Bonne- Espérance, dans le mois d'avril, et qu'elle nous accompagna, en allant à l'ile de France, jusqu'à cent lieues en-deçà du tropique du Capricorne. Nous la retrouvämes, à la fin d'août, à-peu-près dans les mêmes parages jusqu'auprès de la baïe des Chiens-Marins, à la Nouvelle-Hollande, par environ 26° en latitude. C’est encore à la même espèce qu'appartiennent les albatros du Port-Jackson et du cap Horn que nous vimes dans ces mers depuis novembre jusqu'en février.

Les différences qu'ils nous ont offertes se réduisent à celles que nous allons indiquer pour chaque individu :

1. Dos et couvertures des aïles d’un brun sale ; ventre blanc. C'est probablement cette variété qui a servi de type pour l'espèce diomedea Spadcea.

2.° Dos grisâtre; cette couleur s'étend sur les aïles et devient brune à mesure qu'elle approche de leur extrémité : le ventre est brun.

3° Dos et poitrine d’une couleur blanche éclatante, ainsi que les couvertures des aïles : le reste de ces mêmes ailes est noir endessus. Il existe de légères variétés à cet égard dans le blanc, qui s'étend plus ou moins loin.

4.° Aïles brunes, ventre et dos blancs. Cet individu est principalement distingué par une raïe noire sur l'extrémité de la queue, qu'il porte en éventail : peut-être est-ce une espèce différente. I habitoit avec les précédens.à quelque distance de la baïe des Chiens- Marins.

5.° Par 36° de latitude nord, en allant des Mariannes aux îles Sandwich, nous vimes un albatros beaucoup plus petit que les

précédens, maïs marqué comme eux de taches d'un gris blanc. Un Voyage de l'Uranie. — Zoologie. F9

caractère constant pour tous les individus, c'est d'avoir le dessous des aïles blanc jusqu'à la pointe, qui est noire.

Les autres espèces bien distinctes sont : l'albatros brun de la Chine, qui, à cause de sa couleur et de sa petite taïlle, peut être pris, en le voyant voler, pour un grand pétrel; le fuligneux, que, pour peu qu'il approche des vaïsseaux, on distinguera toujours du pétrel géant, à sa teinte brune plus foncée, à son bec blanc, et sur-tout au demi-cercle de la même couleur qu'il a autour des yeux*. Nous nous en procurâmes deux individus dans le grand Océan, par des latitudes bien opposées, d'abord en allant des Mariannes aux îles Sandwich, par le trente-sixième parallèle Nord, puis par le cnquantehuitième Sud, à quatre cents lieues du cap Horn.

Vient ensuite le chlororhynque, que l'on reconnoît de loin, parce qu'il est plus petit que le domedea exulans, et que, tout blanc du corps, les couvertures de ses ailes sont toujours noires. Ce signe ne varie Jamais, il est plus saïllant et pour le moins aussi positif que celui qu'on a tiré de la couleur du bec.

Cet oïseau n'approche jamais beaucoup les navires, comme les autres espèces. Nous l'avons vu près de la Terre de Feu, par 55° de latitude, dans la baie Française aux îles Malouines, et enfin, longeant la côte orientale d'Amérique, s'avancer Jusque sous le tropique.

Les pétrels, infiniment plus nombreux en espèces que le genre précédent, sont aussi beaucoup plus difhiciles à déterminer. Ces oiseaux sont les compagnons inséparables des marins pendant leurs longues navigations. On les trouve, comme nous l'avons dit, dans toutes les mers et d'un pôle à l’autre. Tournoyant sans cesse autour des vaïsseaux, ils ne les abandonnent que quand le vent cesse de les pousser, et cela par un instinct dont nous parlerons après avoir

+ Cet oiseau ale corps d’un gris cendré, la tête, les aïles et le bout de la queue de couleur brune ; un demi-cercle blanc autour de l'œil prend la largeur de la paupière ; la mandibule inférieure offre une ligne membraneuse d’un blanc bleu : contre l'ordinaire, les pattes

ont postérieurement des rudimens d’onglets.

L’envergure est de six pieds deux pouces.

ZOOLOGIE. 147 fait mention des caractères physiques de quelques-uns d’entre eux. Nous avons vu le plus commun et le mieux connu de tous, le damier, fréquenter en même temps, dans le mois de février, les parages brumeux des îles Malouines, par le cinquante-unième parallèle, et le beau ciel du Brésil, où nous le retrouvâmes encore en septembre. Aïnsi, s'arrêtant en latitude vers les limites de la zone tempérée, il parcourt en longitude l’espace qui sépare l'Afrique du Nouveau-Monde et de la Nouvelle-Hollande. Ces oiseaux sont donc bien éloïgnés d'être relégués sous le quarantième degré de latitude australe, comme l'a dit Linné, sur le rapport des voyageurs; et nous-mêmes, à cet égard, nous ne faisons qu'avancer un fait, sans vouloir en inférer qu'ils ne poussent pas léurs courses plus loin que dans les parages où nous les avons vus. Dans certaines parties de l'histoire naturelle, l'époque n'est point encore arrivée, où, aidé d'un nombre suflisant d'observations précises, on pourra tirer des conclusions générales et mvariables.

Il faut ajouter aux habitudes connues de ces oïseaux, celle de ne pouvoir plus s'envoler lorsqu'on les pose sur une surface plane, le pont d'un navire par exemple. Cependant leurs aïles ne sont pas très-longues ni leurs jambes très-courtes.

Après les damiers, le groupe qu'on rencontre le plus fréquemment est celui des très-petits pétrels, dont on possède quelques espèces dans les collections. Maïs il s'en faut beaucoup que toutes soient CONnuEs.

I ne nous reste rien à dire de foiseau de tempête | procellaria pelagica|, le satanicle des matelots, qui se montre depuis les mers du Nord jusque vers le pôle Sud, sinon qu'on est bien revenu de Fopinion où l’on étoit que sa présence annonce la tempête.

Nous nous bornerons à indiquer quelques espèces différentes que les navigateurs confondent souvent, à cause de leur taille, avec celle-ci. Aïnsi, sous l'équateur atlantique, par 25° de longitude Ouest, en octobre, nous vîmes pendant plusieurs Jours de petits

pétrels noirs, à croupion blanc, ayant sur chaque aile une large ligne longitudinale d'un noir plus foncé.

Avant d'entrer au Cap de Bonne-Espérance, dans le mois de mars, des milliers de ces petits palmipèdes, noirs, tachés de gris en-dessus , se tenoient constamment dans notre sillage.

Sous la ligne équinoxiale, dans le grand Océan, par environ 1 50° de longitude à l'Ouest de Paris, nous fûmes suivis par-une espèce noire à ventre blanc, à queue fourchue, qui voloit avec beaucoup de rapidité.

Enfin, après notre départ du Port-Jackson, nous dirigeant vers l'extrémité Sud de l Amérique, nous en vimes beaucoup de noirs à ventre blanc, mais dont la queue étoïit carrée.

Passant des plus petits de ces oïseaux aux plus grands de la même famille, qui sont entre eux, pour les dimensions, ce qu'un moineau est à une oïe, nous dirons que le pétrel géant habite depuis le cap Horn et au-delà jusqu'à celui de Bonne-Espérance, et que ses limites en latitude paroïssent être celles de la zone tempérée, hors de laquelle on laperçoit très-rarement. Nous l'avons rencontré aux Malouines, où même il fit quelquefois partie des mauvais alimens qui composoient notre nourriture. Nous tenons du capitaine américain Orne, qui s'occupoit alors de la pêche des phoques dans ces parages, qu'au printemps ces pétrels venant en grandes troupes pondre sur la grève, son équipage se nourrissoit en partie de leurs œufs, dont il pouvoit charger des canots. D'après ce qu'a écrit Delano, autre capitaine américain, il sembleroit que ces oiseaux sont susceptibles de mettre beaucoup d'ordre dans l'arrangement général de leurs œufs, et que, vivant à cette époque comme en république, ils exercent tour-à-tour une surveillance toute particulière dans l'espèce d'établissement temporaire qu'ils forment. Le capitaine Orne, qui connoît parfaitement les Malouines pour les avoir fréquentées : plusieurs fois, ne nous ayant point parlé de cette particularité, nous ny accorderons que le

degré de croyance dû à un fait qui paroît extraordinaire et qu'on n'a point vu soi-même.

A la mer, le pétrel géant peut être pris pour l'albatros gris, dont il a la taille; toutefois, pour peu qu'il soït proche, on le distinguera facilement à la protubérance très-saïllante que forment sur son bec les deux rouleaux de ses narines, protubérance qui, chez l'albatros, est à peine apparente.

Les caractères dont nous allons nous servir pour les espèces ou les variétés suivantes que nous avons à faire connoître, ne sont point assez exacts pour être donnés comme sûrs, puisque nous navons pu avoir à notre disposition les individus: c'est donc seulement d'après un examen attentif et souvent répété, auquel nous nous livrions lorsqu'ils passoïent et repassoient à toucher notre bâtiment, que nous nous hasardons à les décrire; ce qui est bien insuffisant sans doute. Maïs si l'on réfléchit qu'il n'y a que les albatros et les pétrels qui soïent ainsi dans lhabitude d’accompagner les vaisseaux, il paroîtra aisé aux navigateurs d'appliquer aux uns ou aux autres ce que nous allons en dire, et de reconnoître les traits d’analogie qui existeroïent entre les espèces qui s'offriront à leurs regards et celles que nous avons vues dans tels ou tels parages. Au reste, ce moyen, mis en pratique par des observateurs attentifs, est peut-être le seul à l'aide duquel on pourra éclairer l’histoire de ces oïseaux : car, comme ils n'entourent jamais les vaisseaux que quand la mer est agitée, il est assez facile de les tuer, et c'est ce que nous faisions quelquefois ; mais il est rare qu'on puisse aller les chercher, sans compromettre l'existence des hommes qui sy hasarderoïent. D'un autre côté, la plupart des terres qu'ils fréquentent étant des rochers inaccessibles battus paï les flots, on ignorera encore long-temps quelles sont leurs habitudes pendant la ponte et l'éducation de leurs petits.

Près du Cap de Bonne-Espérance, nous vimes des pétrels gris, d’autres noirs avec une lunule blanche autour de l'œil; et entre ce

lieu et l'île de France, une grande espèce toute brune, qui parut en même temps qu'une plus petite dont la couleur étoit presque noire.

En allant de l'île Bourbon à la baïe des Chiens-Marins, il sen offrit successivement de tout noirs, d’autres joïgnant à cette couleur un ventre blanc avec des taches brunes sur la tête et le dos. La même espèce, sans taches brunes, nous a accompagnés depuis les Malouines jusquà Montévidéo, et de là au Brésil; de sorte qu'elle habite en-deçà et au-delà du Cap de Bonne-Espérance, jusqu'au détroit de Magellan.

Le pétrel cendré se trouve à la baie des Chiens-Marins, à la Nouvelle-Hollande.

Non loin du Port-Jackson, nous rencontrimes, en novembre, des troupes de ces oiseaux, qui suivoient la direction des bancs de poissons ou de certains mollusques, et péchoïent avec beaucoup d'activité: ils étoient noirs en-dessus, bruns en-dessous.

Par $ 3° de latitude Sud, aux environs de l'ile Campbell, se montre un pétrel qui a la forme et le vol des damiers; sa couleur est grisatre. C'est probablement cet oiseau que le capitaine Cook compare aussi au procellaria capensis, sans qu'il soit cependant de la même espèce.

On en voit d'à-peu-près semblables près des Malouines, avec cette différence que l'extrémité de leurs aïles est marquée endessus d'une tache noire et blanche. II ressemble beaucoup au pétrel colombe. $

C'est aux approches de cette même île Campbell que nous vîmes, pendant plusieurs jours, de grands pétrels dont le corps étoit blanc, le dessus des aïles, le dos dans sa largeur, le bout dela queue, noirs ; en-dessous, les aïles étoïent noires, avec une bande longitudinale blanche.

Une variété de ces oiseaux, au lieu d’avoir la tête blanche comme les précédens, lavoit toute noire.

Peu après avoir laissé ce rocher, nous vimes roder autour de nous un pétrel tout-à-fait différent, pour la forme et le vol, de ceux que nous avions vus jusquà ce jour. H est fort gros, d'un noir trèsfoncé, avec quelques taches blanches à l'extrémité de faile, d'un vol peu agile; ce qui tenoit probablement à ce que ses aïles n'avoïent pas le développement de celles des grands voiliers.

Toutes les fois que les navigateurs verront leurs vaisseaux entourés et suivis assez long-temps par des oiseaux de mer planant sans cesse, ils pourront être assurés que ce sont des pétrels. Les grandes espèces peuvent quelquefois être confondues avec les albatros; mais, comme nous l'avons dit, on pourra, si elles approchent assez, les distinguer à la proéminence de leurs narines.

Ces oïseaux doivent être considérés comme essentiellement pélagiens. Ils fréquentent toutes les mers, et, pour ainsi dire, dans toutes les saisons. On peut croire seulement que, dans celle des amours, ils s'éloignent moins des rochers où sont leurs petits, qui demandent une nourriture continue.

H est indubitable que des poissons servent de proie aux albatros et aux pétrels : cependant nous ne les avons jJamaïs vus poursuivre les poissons volans, et nous n'avons point trouvé dans leur estomac de débris de ces animaux, pas plus que de certains mollusques qui parfois couvrent les mers, et dont un seul sufliroit pour rassasier tout un Jour un de ces oïseaux. Nous avions beau être entourés de méduses, de biphores, de physales, de vélelles, &c., ils ne s'en nourrissoient point et recherchoïent avec activité d’autres alimens. Il n'en est pas de même des sèches et des calmars, dont nous trouvions toujours des fragmens dans leur ventricule.

Une circonstance qui n'a pu nous échapper pendant de longues navigations, c'est l'habitude, nous dirions presque la nécessité dans laquelle ils sont de fréquenter les mers agitées : la tempête même ne les effraie pas; et, lors du coup de vent, mémorable pour nous, que nous reçûmes dans le détroit de le Maire, nous voyions des

pétrels entourer le cadavre d'une baleine, voler contre le vent, et se jouer entre les montagnes mobiles d’une mer en fureur.

Le calme, au contraire, aplanit-il la surface de l'Océan, ils fuient vers d’autres régions, pour reparoître avec les vents. Ceci tient, on ne peut en douter, à ce que l'agitation des flots ramene à leur surface une plus grande quantité des animaux marins qui servent de pâture à ces oiseaux. C'est par la même raison qu'ils se tiennent dans le tourbillon que forme le sillage du vaisseau, que la mer soit grosse ou belle. Cette cause nous fut démontrée de la manière la plus évidente, en abordant au Cap de Bonne-Espérance. Nous étions accompagnés par une grande quantité de petits pétrels de la grandeur de ceux qu'on nomme ordinairement alcyons, qui noccupoient en volant à fleur d'eau qu'une ligne exactement de la largeur de notre sillage. Par-tout aïlleurs on n'en voyoit point. Nous fimes bien attention qu'on ne jetoit rien de la corvette; et cependant nous les voyions à chaque instant lancer des coups de bec comme pour attraper quelque chose que nous ne pouvions distinguer.

La durée, la rapidité, la force et le mode même du vol de ces oiseaux, en général, ont toujours été pour nous un sujet d'étonnement et d'étude. Leur agilité à s'abattre sur leur proie, comme un harpon qu'on lance, à l'enlever avec le bec, leur prestesse à frapper du pied le dos des vagues écumantes, ou bien à parcourir leurs longs sillons mobiles, étoient quelquefois le seul spectacle que, pendant des mois entiers, pouvoïent nous offrir les solitudes de l'Océan.

Encore un des caractères propres à ces palmipèdes, c'est que leur vol s'effectue presque toujours en planant. S'ils battent quelquefois des aïles, c'est pour s'élever avec plus de rapidité; mais ces cas sont rares. Ce mécanisme peut s'étudier principalement sur les albatros, comme étant plus gros et approchant davantage les navires. Nous nous sommes assurés, et nous avons fait observer à diverses

personnes de l'état-major de /'Uranie, que leurs aïles étendues et formant en-dessous une concavité, n'offroient point de vibrations apparentes, quelles que fussent les positions que prissent ces oiseaux, soit qu'effleurant la surface de l'onde, ils soumissent leur vol à ses ondulations, soit que s'élevant ils décrivissent de grandes courbes autour du vaisseau. Les oïseaux de proie terrestres, qui planent beaucoup, ont coutume de s'abaïsser quand ils tiennent cette allure. Les albatros et les pétrels au contraire s'élèvent avec facilité, tournent brusquement sur eux-mêmes à l’aide de leur queue, et vont contre le vent le plus fort, sans que leur marche en paroisse ralentie et sans imprimer à leurs aïles le moindre battement sensible.

Cependant, il faut bien admettre une action, une impulsion quelconque sur le fluide qui les soutient, qu'on ne peut apercevoir, il est vraï, parce qu'elle ne s'opère probablement qu'à l'extrémité de très-longs leviers, maïs qui n'en existe pas moins; car autrement on ne pourroit pas concevoir comment la progression de l'animal pourroit avoir lieu.

Quelques -uns de ces oïseaux grands voiliers ont des aïles si démesurément longues, qu'après s'être abattus sur les eaux, üls les tiennent étendues un instant. Lorsqu'elles sont serrées, elles nuisent à l'élégance des formes par le renflement qu'elles produisent vers la partie postérieure du corps. Mais c'est dans le vol que ces oiseaux déploïent avec avantage leurs agrémens naturels : ils sont doués, pour l’exécuter, d'une force prodigieuse; par 59° de latitude sud, où il ny a presque pas de nuit quand le soleïl est sous le tropique du capricorne , nous avons vu les mêmes pétrels voler sans interruption plusieurs jours de suite.

Les pétrels n'ont pas l'habitude de plonger pour atteindre leur proie; ils se reposent d'abord à la surface de la mer; et si animal qu'ils guettent se tient à une certaine profondeur, ils s'efforcent de le saisir en enfonçant sous l’eau une partie de leur corps.

I doit résulter de tout ce que nous venons de dire, que la pré- Voyage de l'Uranie. — Zoologie. 20

sence seule de ces oiseaux n'est point un signe assuré de l'approche des terres.

Après cette nombreuse famille, viennent les frégates, oïseaux bons voiliers , mais qui ne méritent pas le nom de pélagiens , d'après le sens que nous avons attaché à cette dénomination, fondée sur des habitudes particulières. En effet, les frégates s’éloignent peu des côtes; deux fois seulement nous en avons vu quatre très au large; et comme c’étoit dans des parages peu connus, nous soupçonnâmes qu'il existoit quelques rochers aux environs. Ce genre est très-circonscrit; les espèces que nous avons vues nous ont toutes paru se rapprocher infiniment de la plus ordinaire , le pelecanus aquila, même celles que les habitans des Carolines apportent en cadeau au gouverneur des Mariannes *. Par-tout les frégates font une grande consommation de nourriture : à Rio de Janeiro, où elles viennent jusque devant le palais du roi chercher leur pâture parmi les immondices de la rade, nous avons vu un de ces oiseaux qu'on avoit tué, rejeter de son estomac, en expirant, plus de deux livres de poisson.

Elles se tiennent le plus souvent dans les régions élevées, planent, ou battent des ailes d’une manière qui leur donne un air disloqué. Lorsqu'une proie se laïsse apercevoir, elles descendent en tournoyant, fondent dessus, et, sans toucher à l'eau, l'enlèvent avec leur long bec.

Nous avons lu dans des relations de voyageurs, et souvent entendu dire à des marins, que plusieurs fois ils avoient vu très au large des frégates en grand nombre. La chose est possible : cependant il seroit convenable de s'assurer si c’étoit bien réellement cet oiseau tout noir, ou noir avec le ventre blanc, à longue queue fourchue, au cou alongé, avec ou sans le jabot rouge, volant fort haut et n'approchant presque jamais des vaisseaux. Pour nous, nous ne l'avons vu

* Ces oiseaux, donnés par un peuple doux et simple, étoient apprivoisés et nourris avec du poisson. Il y en a des individus au Muséum. La couleur fauve qui recouvre leurs aïles tient à leur jeune âge, ce qu’indiquent encore mieux des traces de duvet.

qu'aux approches de l'ile de l'Ascension dans la Mer atlantique; à Rio de Janeiro; près de l'ile Rose, que nous avons découverte dans le grand Océan; à Timor et dans quelques autres lieux, toujours près des terres. |

Les autres oiseaux de mer dont nous avons à parler, non-seulement s'éloïgnent et diffèrent des espèces précédentes par les formes, mais encore par les mœurs. Leur énergie dans le vol est moins puissante; ils sont dans la nécessité de se reposer souvent, soit sur les eaux, soit à terre. En général, ïls s'éloignent peu et en grandes troupes des lieux qu'ils ont choïsis pour demeure: ils plongent ou s'abattent brusquement sur leur proie.

Nous mettrons les fous au premier rang. Quoïqu'on en trouve rarement au milieu de l'Océan, ils sont au moins aussi répandus à la surface du globe que les pétrels; avec cette différence que leurs espèces ne paroissent pas si régulièrement limitées à certains parallèles. La plus commune, celle qui est toute blanche avec le dessus des aïles noir | pelecanus bassanus |, habite les côtes de France et d'Angleterre : on la retrouve au Cap de Bonne-Espérance , où nos navigateurs lui donnent le nom de #anche de velours ; comme les Portugais celui de #anga de veludo. Le célèbre marin et hydrographe d'Après indique même la présence de ces oiseaux comme un des signes certains de l'approche de cette partie de l'Afrique.

Nous en vimes de semblables à l'île de France; non loin des «ôtes de la Nouvelle-Hollande, en allant à la baïe des Chiens- Marins ; ils nous annoncèrent Timor, placé sous une latitude brûlante, et les îles Howe, qui précèdent le Port-Jackson; ils étoient en grand nombre devant Amboïne, aux Mariannes, autour de l'île Rose; enfin, si nous voulions citer les lieux qu'ils fréquentent, il faudroit presque énumérer toutes les terres que nous avons visitées ou seulement aperçues.

Cette espèce, par le noir qui couvre ses aïles en tout ou en partie, est très-facile à distinguer, même de loin.

H en est d'autres dont les couleurs incertaïnes varient avec l'âge: nous nous bornerons à les indiquer. Il n'en est pas de même du fou boubie | pelecanus parvus |. Sa taïlle moyenne, sa’ couleur toute brune, quelquefois avec le ventre blanc, le feront aisément reconnoître. Dans les mois de décembre et janvier, nous en vimes beaucoup au Brésil, ils habitoïent, à cette époque, les nombreuses petites îles de la rade de Rio de Janeiro; et chaque jour, lorsque la brise agitoit la surface de la mer, nous les voyions accourir par centaines à l'entrée de la baïe, plonger de très-haut, en se laissant tomber, les aïles pliées, comme un corps inerte. Dans cet exercice, qu'ils renouvellent jusqu'à ce que leur énorme estomac soit rempli de poisson, ils demeurent de six à huit secondes sous l’eau. Il paroît nécessaire, pour que leur pêche réussisse, que les ondes soïent un peu troublées ; car, retirés pendant le calme, ils ne se montrent que sur les dix heures, lorsque les vents réguliers commencent à souffler.

Quand, trois ans après, nous revinmes dans les mêmes lieux, les mois de juillet, août et septembre se passèrent sans que nous vissions presque aucun de ces oïseaux. Ils avoient changé de demeure ; quelques-uns seulement, qui n'avoient pas suivi l'émigration générale , se faisoient voir de temps à autre dans la rade.

Armés d’un bec très-fort et dentelé en scie, les fous sont sus- . ceptibles de faire des blessures d'autant plus dangereuses, qu'on a remarqué que, comme les hérons, ils s'élancent à la figure lorsquon veut les prendre après les avoir abattus.

Nous ne pouvons que faire mention d'une espèce que tua M. Bérard, en allant, dans les pros des Carolines, de Guam à Tinian. Elle étoit remarquable par la couleur rose des membranes qui recouvrent ordinairement la tête et le haut de la gorge. Les Carolinoiïs, pour qui la chair de ces oïseaux est un mets friand, s'en régaloïent avec un empressement tel, en se contentant de les présenter au feu pour faire tomber les plumes, que notre compagnon

ZOOLOGIE. 157 put seulement nous apprendre, sur cette espèce nouvelle, ce que nous en rapportons.

Le signe le plus certain pour reconnoître les fous à la mer, seroit de les voir plonger et disparoïtre sous leau. Nous nous exprimons ainsi, parce quil existe d’autres oiseaux qui semblent plonger et qui ne font que s’abattre à la surface. Maïs comme ceux dont nous parlons ne sont pas dans l'usage de recourir souvent à cette immersion, et que même nous ne nous en sommes aperçus qu'une seule fois, on les distinguera aisément à leur cou alongé, étendu dans la même ligne que le corps, à leur vol lourd, s'exécutant moitié en battant des aïles, moitié en planant. Is tournent un petit nombre de fois autour du navire qu'ils vont reconnoître, en portant la tête de côté et d'autre, puis gagnent le large.

Avec d'Après, Bernardin de Saint-Pierre, Cook et Péron, nous dirons qu'il nest pas d'oiseaux marins dont la présence soit un indice plus certain de la proximité des terres; cependant il faut ajouter que c'est lorsqu'ils se montrent en troupes. En eflet, on en rencontre quelquefois d’errans au nombre de trois ou quatre : mais il est facile de voir alors qu'ils ne suivent pas une direction fixe et constante, comme ceux qui, chaque soir, retournent vers leurs rochers accoutumés; et, quand la nuit est close, on les voit se reposer sur eau. C'est aïnsi quen allant des îles Sandwich à la Nouvelle-Galles du Sud, nous en vimes à plusieurs reprises, d’abord deux, puis quatre, par 8° de latitude Nord, nous estimant à cinq cents lieues de toutes terres connues.

En suivant la direction du vol de ces oïseaux réunis en grand nombre aux frégates, aux hirondelles de mer, aux pétrels, certains navigateurs ont découvert des terres. C'est ce qui arriva au capitaine américain Delano, qui, à l'aide de ces indices, n’hésita pas de dire à son frère : A//ez reconnoîrre l'ile on les rochers gu'indiquent les oiseaux que vous voyez voler, W y alla et découvrit la petite île

Pilgrim.

Nous aurions pu en faire autant, si, au lieu d'arriver directement sur l'île Rose, nous en eussions passé à une certaine distance. C’est le soir sur-tout, lorsque ces animaux, s'étant occupés le jour à pécher, reviennent à leur gîte, qu'on peut tirer plus d'avantage de la direction qu'ils prennent.

Tous les marins parlent de fous qui, pendant les traversées , se reposent la nuitsur les agrès. Nous croyons le fait vraï dans quelques cas; maïs le plus souvent on se méprend sur le genre de ces oiseaux, qui sont des noddis | rod: noir, sterna stolida |. Aux yeux de personnes peu exercées à la méthode des naturalistes, ils peuvent bien passer pour des fous, dont ils ont un peu le port; cependant ils en diffèrent , en ce qu'ils sont moins grands, de couleur noire, avec une calotte blanche sur la tête ; leur bec, moins fort, plus effilé, demeure toujours entr'ouvert à cause de la courbure des deux mandibules, et il est dénué de peau nue à sa base. On peut ajouter que leur vol tremblotant ressemble à celui d'un oïseau très-fatigué et qui est près de tomber.

Cependant des personnes qui avoient navigué plusieurs fois entre les tropiques, nous ont tellement dépeint les oïseaux qui, chaque soir, venoïent se reposer sur leur navire, que nous navons pu nous refuser à reconnoître le boubie | pelecanus parvus |. Jamais semblable chose ne nous est arrivée. Seulement une fois, dans les Moluques, un fou d'un brun foncé vint se faire prendre à bord.

Nous joïndrons dans un seul groupe, comme ayant des rapports de conformation, les païlle-en-queues et les hirondelles de mer.

Les premiers, parfaitement connus des navigateurs pour annoncer l'approche des terres, habitent la zone torride , dont ïls ne s'éloïgnent guère. Le plus loin qu'on les aït vus peut-être, hors de cette limite, est par le vingt-sixième parallèle Sud. Nous n'avons que peu de chose à dire sur ce bel oïseau aux plumes satinées, qui, dès qu'il aperçoït un navire, vient le reconnoître et planer au-dessus des mâts. On assure que, pour fattirer, on na quà placer un

ZOOLOGIE. 159 pavillon rouge au sommet du plus élevé, et qu'il approche jusqu’à le becqueter. Nous avouons que lexpérience n'a pas réussi. Nous savons cependant qu'à Bourbon on les fait venir sur la plage en agitant simplement un mouchoir. Du reste, à la mer, lorsqu'ils passent au-dessus du navire, on peut les tirer avec l'espoir qu'ils tomberont à bord. Nous en eûmes plusieurs ainsi, que nous dûmes à l'adresse de M. Bérard.

Les espèces les mieux connues sont le phaéton aérien, dont le plumage d'un beau blanc est plus ou moins tacheté de noir, selon l'age, et le païlle-en-queue à brins rouges, beaucoup plus gros et plus rare, dont le bec est assez ordinairement rouge aussi. On trouve ce dernier à l'île de France, à celle de Norfolk; on en a vu par 25° de latitude Sud; nous en avons souvent rencontré dans notre traversée des îles Sandwich à la Nouvelle-Hollande, sur-tout une fois, sous l'équateur, par 1 50° de longitude à l'Ouest de Paris. - [ faut beaucoup d'attention pour distinguer en l'air les deux plumes rouges de leur queue.

On voit les païlle-en-queues traverser l'ile de France dans tous les sens. Is se reposent sur les arbres et font leurs nids entre des rochers inaccessibles. Nous nous plaisions souvent à les voir, dans les profondeurs des cascades qu'offre cette île, tournoyer en faisant entendre leur voix criarde; la blancheur de leur plumage contrastoit admirablement bien avec la teinte noirâtre des rochers volcaniques. Le même spectacle nous a été offert sur l'île Bourbon, sur-tout auprès de la ville de Saïnt-Paul. Les jeunes, encore dans Je nid, ramassés en boule et couverts d’un duvet d’une éclatante blancheur, ressemblent parfaitement à des houppes à poudrer, en duvet de cygne.

Ces oiseaux ont une manière de voler qui leur est particulière. Is semblent, par leur tremblement, être épuisés de fatigue et toujours sur le point de tomber. Quelquefois ils planent, mais rarement. [ls s'abattent de très-haut, en s'abandonant à l'impulsion de

leur propre poids, et saïsissent le poisson sans plonger, comme les hirondelles et les martins-pêcheurs.

Les hirondelles marines parcourent l'Océan en petites troupes, comme les phaétons. On les reconnoît à leur vol oblique, irrégulier, en zig-zag, à leurs grandes aïles triangulaires pointues, et au peu de saïllie de leur téte. Plusieurs espèces joignent à cela une queue fourchue. La plupart font entendre par intervalles des cris aigres. Ordinairement elles ne suivent ni n’entourent les vaisseaux, et ne font que passer.

On ne peut rien présager de la présence de quelques-uns de ces oiseaux vagabonds. Il n'en est pas de même lorsqu'ils apparoissent en grand nombre : réunis aux fous, ils nous annoncèrent dans le grand Océan l'île sablonneuse de Christmas, quoique nous en fussions assez éloïgnés. Dans les belles mers équatoriales, les hirondelles voyagent quelquefois la nuit; car nous les entendions pousser des cris perçans.

Les îles et les côtes désertes en recèlent des milliers qui vivent en troupes. La baïe des Chiens-Marins est le lieu qui nous en offrit le plus à-la-fois. Ces hirondelles indiquent, aïnsi que plusieurs autres espèces aquatiques, des plages poissonneuses : cependant, vu leur grand nombre, elles sont exposées à de longues abstinences, sur-tout lorsque la mer est orageuse, ce qui n'est point pour elles, comme pour les pétrels, un instant favorable à la pêche; elles demeurent alors entassées en troupes sur le rivage.

Une espèce assez rare est la petite hirondelle toute blanche, dont les plumes sont soyeuses et satinées comme celles des païlleen-queues. Sparmann l'a figurée. Elle habite le Cap de Bonne-Espérance, les environs de lîle Christmas et les Mariannes : nous l'avons fréquemment observée à Guam. Elle pêche sur le rivage, et va se reposer sur les arbres; mais les pieds palmés de cet oiseau sont si courts, qu'il a beaucoup de peine à s'y percher. Sa peau et le duvet qui la recouvre sont d'un noir foncé, de même que le

ZOOLOGIE. 161 bec, dont la forme ne nous a pas paru être absolument la même que dans les autres hirondelles.

Il nous reste à parler des cormorans, des manchots, et de quelques autres palmipèdes qui, s'éloïgnant très-peu de terre, vivent dans les baïes paisibles.

Pour cela, nous nous placerons aux îles Malouines, ot, de toutes les parties de l'hémisphère austral, viennent se réunir des myriades de ces oïseaux. Nous y verrons les stupides cormorans couvrir de leurs essaims tous les rochers qui se projettent dans la mer. Nous les-abattions à coups de fusil ou en leur lançant des pierres, sans que notre présence, ni le bruit, ni la vue de leurs compagnons blessés qui se débattoïent, fussent capables de les inciter à fuir avec plus de hâte. Il est vraï que leurs petites aïles disproportionnées avec leur lourde masse, sont un obstacle physique à ce qu'ils puissent s'envoler facilement : s'élancer dans l'air est pour eux un travail pénible qu'ils n'exécutent que lorsqu'ils y sont forcés; alors on les voit étendre le cou, déployer leur queue, battre long-temps avec effort la surface de la mer, avant de pouvoir s'élever. La surprise, l'effroi, leur font rendre le poisson dont leur ample estomac est rempli.

Il règne beaucoup d'incertitude relativement aux diverses espèces de ces oïseaux, dont le plumage varie selon l'âge, le sexe, les localités, et peut-être les saisons. Par exemple, parmi les innombrables bandes -qui habitent le Cap de Bonne-Espérance, on peut en reconnoître une espèce unique et très-distincte dans le cerbo cristatus, dont la couleur paroît demeurer constamment brune.

Il n'en est pas ainsi de ceux de la baïe des Chiens-Marins, du cap Horn et des Malouines, qui nous semblent ne former qu'une seule et même espèce, si variable, il est vraï, par la multiplicité des nuances, qu'on ne sait pas au juste quelle est celle qui lui est la plus ordinaire et qu'elle conserve après toute sa croïssance. Voici

ce que nous avons observé.

Voyage de l’Uranie. — ‘Zoologie. 2I

La baïe des Chiens-Marins a des cormorans tout noirs, et d'autres qui ont le ventre blanc avec le tour des yeux Jaune.

Ceux que nous avons vus, au cap Horn, tournoyer autour de nous, avoient de même le ventre blanc.

Aux îles Malouines, où notre séjour, prolongé assez long-temps après l'époque des couvées, nous permit de mieux observer ces oïseaux, nous avons remarqué que les jeunes, moins gros, sont d'un noir verdâtre. À mesure qu'ils grandissent, leur cou d'abord, puis la poitrine, deviennent d’un blanc soyeux. I] paroît que lorsqu'ils ont atteint tout leur développement, un des sexes conserve le jabot blanc. Quelques-uns portent autour des yeux et à la racine du bec des caroncules jaunâtres.

Des individus, beaucoup plus grands et plus gros, ont ces caroncules plus développées, le cou et la poitrine blancs.

L'incertitude qui existe sur la couleur la plus commune de ces oiseaux nous a empêchés d'en faire figurer quelques-uns.

Ce sont eux qui le plus ordinairement blanchissent de leur fiente les rochers qu'ils habitent, au point que dans l’éloïgnement on pourroit les supposer couverts de neïge, sur-tout quand les localités peuvent favoriser cette illusion.

Les îles Malouines sont, sans aucun doute, l'endroit de l’hémisphère austral, et par conséquent de toute la terre, où il y a le plus de manchots | aptenodytes demersa |. Pernetty a déjà parlé de ces singuliers amphibies. Maïs comme ils furent pour nous de la plus haute importance, puisqu'ils contribuèrent à nous nourrir, et que nous fûmes obligés de les chasser souvent et d'étudier leurs ruses HOONS en à CPS EUROS CE à en dire pourra ajouter à ce qu'on sait déjà de leurs mœurs.

Les oïseaux nAgEUrS Ont ordinairement une portion du COrps hors de l’eau; il n'en est pas de même des manchots, qui ne laissent paroître que la tête. Cette allure est analogue à leur conformation: ne pouvant voler pour atteindre leur proie, et contraints de la

ZOOLOGIE. 163 poursuivre à la nage, il falloit que la nature leur donnât la faculté de se maintenir sous l'eau par leur propre poïds, afin qu'ils pussent, dans l’occasion, consacrer toutes leurs forces à l’action de nager. Aussi sen acquittent-ils avec une rapidité qui égale et surpasse même celle de certains poissons. Ils chassent encore en sautant à la manière des bonites, et les imitent en cela au point qu'en-dehors des Malouines, nous les primes d’abord pour une troupe de ces scombres. :

Cet oïiseau-poisson, qu'on nous passe ce terme, habite exclusivement les petites îles qui se trouvent enclavées dans les Malouines. L'instinct l'a déterminé à prendre cette précaution, afin que lui et sa progéniture ne devinssent pas la proie des chiens antarctiques qui se trouvent sur la grande terre.

Pour faire connoître la nature de ces petits flots, nous choisirons un de ceux qu'on voit dans la baïe Françaïse, et que fort à tort on a nommé /% aux Pingoumns *.

[ peut avoir quatre milles de tour environ. Dans toute sa circonférence, et sur le bord de la mer seulement, règne un cordon d’une belle verdure sombre, que de loïn on prendroit pour des arbres; ce nest qu'en arrivant dessus qu'on reconnoît qu'elle est produite par de grands dactylis à larges feuilles. Ces plantes agglomérées en faisceaux par le bas, s'élèvent sur des tertres et croïissent jusque sur le rivage de la mer. Chaque année leurs nombreuses feuilles se pourrissent en tombant et forment de nouvelles couches de détritus qui exhaussent le contour de l'ile.

Les manchots ont pris ces touffes d'herbes pour demeure pendant six mois de l’année, l'été et l'automne, c'est-à-dire, jusqu'à ce que leurs petits soïent en état d'aller à la mer. Ils sy sont tracé des sentiers en tous sens, dans lesquels les hommes mêmes peuvent circuler librement, en écartant le haut des feuilles avec

+ C’est ile aux Manchots que l'on devroit dire, les pingouins ne se trouvant pas dans l'hémisphère Sud. IT est vraïquele nom de pingouins fut donné d’abord aux manchots parles Hollandais.

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