‹ ZoologieChapitre 19 sur 60 · DU SENS DE L’ODORAT · texte numérisé non relu

DU SENS DE L’ODORAT

appelé mucus nasal, qui paraît sc former en partie dans les sinus déjà mentionnés, et elle reçoit un assez grand nombre de filets nerveux, dontlcs uns viennent des nerfs de la cinquième paire, et les autres du nerf olfactif ou de la première paire.

§ 220. Le mécanisme de l’odorat est très-simple; il faut seulement que le mucus nasal s’imbibe des particules odorantes répandues dans l'air qui traverse les fosses nasales, et que ces particules soient ainsi arrêtées sur la partie de la membrane pituitaire qui reçoit les filets du nerf olfactif.

D’après cela, on conçoit facilement quelle est l’importance du mucus nasal pour l’exercice de l’odorat, et l’on comprend comment les changements dans la nature de ce liquide qui surviennent pendant le coryza, ou rhume de cerveau, peuvent faire perdre momentanément ce sens.

Le nerf olfactif est l'instrument destiné à porter au cerveau les impressions produites par les odeurs, et c’est à la partie supérieure des fosses nasales que les branches de ce nerf son tic plus nombreuses, que le mucus nasal est le plus abondant, et que les routes suivies par l’air sont le plus étroites; aussi est-ce dans cette partie que les odeurs sont le plus aisément et le plus vivement senties. 11 paraîtrait même que le principal usage du nez est de diriger vers la voûte des fosses nasales l’air inspiré.

L’étendue de la membrane pituitaire est une des circonstances qui paraissent inlluer le plus sur l’activité de ce sens; àcet.égard, 1 homme est loin d être le plus lavorisé, et c’est chez les mammiièies carnivores, les ruminants et quelques pachydermes, que 1 appareil ollactit atteint son plus haut degré de développement : chez ces derniers animaux les cornets du nez deviennent d’une complication extrême, et présentent, comme nous le verrons par la suite, une disposition très-remarquable. Chez les reptiles au contraire, cet appareil est d une grande simplicité.

§ 221. Chez les animaux qui vivent dans l’eau, l’odorat s’exerce par l’intermédiaire de ce liquide, et l’organe qui est le siège de ce sens n’offre pas la même structure que chez les animaux qui respirent dans 1 air. Ainsi, chez les poissons, les fosses nasales ne communiquent pas avec l’arrière-bouche, mais sont des cavités terminées en cul-de-sac, et la membrane pituitaire dont elles sont tapissées présente une multitude de plis disposés comme des rayons autour d’un point central, ou rangés parallèlement comme des dents de peigne de chaque côté d’une bande médiane.

Enfin, il existe aussi beaucoup d'animaux qui possèdent un odorat même très-lin, et chez lesquels on n’a encore découvert

aucun organe spécialement affecté à cet usage : les insectes, les crustacés, les mollusques, etc., sont de ce nombre.

' DU SENS DE l’ouïe, OU DE L’AUDITION.

§ 222. structure île ruppnrcii auditif. — L’audilion est une fonction destinée à nous faire connaître les sons produits par les corps vibrants.

L’appareil de l’ouïe est très-compliqué; les diverses parties dont il se compose sont, pour la plupart, d’une petitesse extrême: aussi n’occupe-t-il que peu d’espace et est-il renfermé presque en entier dans l’épaisseur d’une saillie osseuse qui, de chaque côté de la tête, avance dans l’intérieur du crâne, et constitue la

Fig. 79. — Appareil auditif (1).

partie de l’os temporal appelée, à cause de sa grande dureté, le rocher (ftg. 79, e).

(1) Celle fi'nire représente une coupe verticale de l’appareil auditif, dont les parties intérieures sont un peu grossies pour les faire mieux distinguer : a, pavillon de

l’oreille • — b, lobule du pavillon; — c, petite éminence appelée antitrngus ; d, conque dont le fond se continue avec le conduit auriculaire (f); — ce, portion

DU SENS DE L’OUÏE

On y distingue, chez l’homme, trois portions, savoir : l'oreille externe, l’oreille moyenne, et l’oreille interne.

L’oreille externe se compose du pavillon de l’oreille et du conduit auriculaire.

Le pavillon de l’oreille (a) est une lame fibro-cartilagincuse, souple et élastique, qui est parfaitement libre dans la plus grande partie de son étendue et qui adhère au bord du conduit auriculaire. La peau qui le couvre est mince, sèche et bien tendue ; sa surface se contourne de plusieurs manières, et présente diverses éminences et enfoncements, dont le plus considérable est appelé conque auditive ( d ). Elle constitue une espèce d’entonnoir Irès-évasé, et se continue avec le conduit auriculaire (/■), qui s’enfonce dans l’os temporal et se recourbe en haut et en avant. La peau qui tapisse ce conduit se termine en culde-sac i\ son extrémité interne, et au-dessous d’elle on trouve un grand nombre de petits follicules sébacés qui fournissent la matière jaune et amère connue sous le nom de cérumen.

L’oreille moyenne se compose du tympan, de la caisse et des parties qui en dépendent.

La caisse (fig. 79, h) est une cavité de forme irrégulière, qui est creusée dans la substance du rocher, et qui fait suite au conduit auriculaire dont elle est séparée par une cloison membraneuse, bien tendue et très-élastique, nommée tympan (y). Visà-vis de l’ouverture dans laquelle le tympan est comme enchâssé (c’est-à-dire à la partie interne de la caisse), se trouvent deux autres trous qui sont bouchés de la même manière par une membrane tendue : on les appelle, à raison de leur forme, fenêtres ovale cl ronde. A la paroi postérieure de la caisse, on voit une ouverture qui conduit dans des cellules creusées dans la portion mastoïdienne de l’os temporal ; et à sa paroi inférieure on remarque l’embouchure de la trompe d’Eustache (fig. 79, jfc), conduit long et étroit qui vient aboutir à la partie postérieure des fosses nasales , et qui établit ainsi une communication

de 1 os temporal, appelée rocher, dans laquelle est logé l’appareil auditif • — e', apophyse mastoïde de l’os temporal; — e', portion de la fosse glénoïdale do l’os temporal, dans laquelle s’articule la mâchoire inférieure; — e'", apophyse slyloïde du temporal, servant a 1 insertion des muscles et des ligaments de l’os hyoïde ; — e"", extrémité du canal que traverse l’artère carotide interne pour pénétrer dans la cavité du crâne ; f , conduit auriculaire; — g, tympan; — h, caisse dont on a retiré la

chaîne des osselets; — i, ouverture conduisant de la cavité delà caisse dans les cellules (j) i "ni le rocher est creusé : sur la paroi interne de la caisse, on aperçoit les deux ouvertures appelées [enilres ovale et ronde ; — k, trompe d’Eustache, conduisant de la caisse ans e haut du pharynx; — I, vestibule; — m, canaux semi-circulaires; — », limaçon ; — 0> nerf acoustique.

Fie. 80. — Tympan et osselets (1).

entre l’intérieur de la caisse et l’air extérieur. Enfin, cette cavité est traversée par une chaîne de petits osselets (fig. 80), qui 3 ^ s étend depuis le tympan

jusqu’à la membrane de la fenêtre ovale située (g) sur la paroi opposée de la caisse.

Ces os sont au nombre de quatre, et portent les noms de marteau (fig. 81, a), d’enclume (b), d’os lenticulaire (c) et d 'étrier ( d ). Une petite tige, qui peut être comparée à un manche, et qui appartient au marteau, appuie sur le tympan (fig. 80, c), et la base de l’étrier repose aussi sur la membrane de la fenêtre ovale. Enfin, de petits muscles (f, k) fixés à ces osselets leur impriment des mouvements par suite desquels ils pressent plus ou moins fortement sur ces membranes, et augmentent ou diminuent, par conséquent, le degré de tension de chacune d’elles.

L’oreille interne , de même que l’oreille moyenne, est renfermée tout entière dans le rocher. Elle se compose de plusieurs cavités qui communiquent toutes entre elles, et que l’on nomme le vestibule , les canaux semi-circulaires et le limaçon. Le vestibule (fig. 79, l) en occupe la partie moyenne, et communique avec la caisse par la fenêtre ovale. Les canaux semi-circulaires (jn) s’élèvent de la face supérieure et postérieure du vestibule : ils sont au nombre de trois, et ont la forme de tubes arrondis et renflés en forme d’ampoule à l’une de leurs extrémités. Enfin, le limaçon (n) est un organe

Fig. 8d. — Osselets de l’oreille.

(d) Celle figure représente la paroi cxlerno de la caisse, le tympan, les osselets de l'ouïe et leurs muscles, le tout grossi : — aa, cadre du tympan ; — b , tympan ; — c, manclte du marteau, dont l’extrémité s’appuie sur le milieu du tympan; — d, tète du marteau s’articulant avec l’enclume ; — e, apophyse qui naît au-dessus du col du marteau et s’enfonce dans la scissure glénoïdalc do l’os temporal ; son extrémité donne attache au muscle antérieur du marteau; — f, muscle interne du marteau ; — g, enclume, dont la branche horizontale s’appuie sur les parois de la caisse, et dont la branche verticale s’articule avec l'os lenticulaire (h); — i, étrier, dont le sommet s'articule avec l'os lenticulaire, et dont la base s’appuie sur la membrane de la fenêtre ovale; — k, muscle de l'étrier.

DU SENS DE L’OUIE

très-singulier, qui est contourné en spirale, comme la coquille de l’animal dont il porte le nom ; sa cavité est divisée en deux parties par une cloison longitudinale moitié osseuse, moitié membraneuse, communique avec l’intérieur du vestibule, et n’est séparée de la caisse que par la membrane de la fenêtre ronde. Celte dernière cavité est remplie d’air ; l’oreille interne, au contraire, est remplie d’un liquide aqueux, et la membrane qui tapisse le vestibule, ainsi que les canaux semi-circulaires, n’est pas appliquée contre les parois osseuses de ces cavités, mais comme suspendue dans leur intérieur.

Le nerf de la huitième paire, qui naît de la moelle allongée, près d’une éminence appelée corps restiforme , et qui se sépare de l’encéphale entre le pédoncule du cervelet et la protubérance annulaire, pénètre dans le rocher par un canal osseux nommé conduit auditif interne , et vient se terminer dans l’intérieur des poches membraneuses du vestibule et des canaux semicirculaires, ainsi que dans le limaçon. C’est de lui que dépend la sensibilité de l’organe auditif, et on le nomme, pour cette raison, nerf acoustique.

■ § 223. .Mécanisme tic l'audition. — Telles sont les parties principales de l’appareil auditif de l’homme et des animaux qui se rapprochent le plus de nous. Voyons maintenant quel est le rôle que chacune d’elles remplit dans l’exercice du sens de l’ouïe. L audition, avons-nous dit, est destinée à nous faire sentir les sons Lesonrésulle d’un mouvement vibratoire très-rapide qu’éprouvent les particules des corps sonores. Pour s’assurer de l’existence de ce mouvement, il suffit de répandre, sur une lame de verre ou sur la table d’un violon, du sable fin, et de faire produire à cette lame ou à cet instrument un son quelconque : on verra aussitôt les grains de sable s’agiter et être lancés en l’air avec d autant plus de force, que le son sera plus intense. Les ondulations qu’éprouve le corps sonore se communiquent à l’air qui est en contact avec sa surface, comme elles se sont communiquées au sable dans l’expérience précédente; et c’est ainsi, de proche en proche, que les sons se propagent au loin. Or, pour que nous puissions les entendre, il faut que les mouvements vibratoires dont nous venons de parler arrivent jusqu’à l’oreille interne, et que, sous leur influence, le liquide qui baigne immédiatement le nerf acoustique entre lui-même en vibration. suhrrpSei,rendre,raif0n du mécanisme de l’audition, il faut donc d verLl i v CGS mouvemcnls ondulatoires à travers les

entre îa r ovS apparei1 audi,if *ui se tr°uvent interposées entre 1 air extérieur et le nerf acoustique.

§ 22/i. C’est d’abord sur le pavillon de l’oreille que viennent frapper les vibrations sonores de l’air. Dans les animaux où cette partie a la forme d’un cornet, elle sert à réfléchir les vibrations et à augmenter l’intensité du son qui arrive à son extrémité rétrécie, comme cela est facile à constater par l’expérience. Chacun sait que les personnes un peu sourdes entendent avec plus de facilité lorsqu’elles appliquent à leur oreille un cornet analogue; et si l’on étend sur le sommet ouvert d’un cône de carton une membrane mince, recouverte de sable fin, on verra que les mouvements de cette poussière seront bien plus intenses lorsque le son arrivera à la membrane par le côté évasé de l’entonnoir que lorsqu’il viendra du côté opposé.

Chez l’homme, la conque de l’oreille et le conduit auriculaire remplissent les mûmes fonctions; mais les autres parties du pavillon ne sont pas disposées de manière à pouvoir réfléchir ainsi les sons vers le tympan, et elles ne sont pas d’une trèsgrande utilité : aussi la perte du pavillon tout entier n’affaiblit l’ouïe que très-peu.

Les vibrations, excitées dans le pavillon de l’oreille ou dans les parties voisines de la tête par les ondes sonores qui les frappent, se communiquent aux parois du conduit auriculaire, et de là aux parties plus profondes de l’appareil de l’ouïe; mais ces mouvements ne peuvent être que très-faibles, et c’est principalement par l’intermédiaire de l’air contenu dans ce conduit que les sons pénètrent dans l’intérieur de l’oreille : aussi, en bouchant ce tube avec du coton ou tout autre corps mou qui s’oppose à leur passage, on en rend la perception très-difficile.

§ 225. Le tympan sert principalement à faciliter la transmission des vibrations sonores de l’air extérieur vers le nerf acoustique. En effet, les expériences d’un de nos physiciens les plus habiles, Savart, prouvent que les sons, en venant frapper sur une membrane mince et médiocrement tendue, y excitent trèsaisément des vibrations. Si l’on tend sur un cadre une feuille de papier, et que l’on en saupoudre la surface avec du sable, on voit celui-ci s’agiter et se rassembler de manière à former des lignes variées, aussitôt que l’on en rapproche un corps sonore en vibration. Si l’on fait la même expérience avec une planchette de bois ou une feuille de carton, on ne verra pas de mouvement semblable, à moins d employer un son extrêmement intense; mais si l’on adapte à ces derniers corps un disque membraneux semblable au tympan, on les verra vibrer facilement sous l’influence d’un son qui, auparavant, n aurait produit sur eux aucun effet appréciable.

DU SENS DE L’OUÏE

Il est donc évident que le tympan doit entrer aisément en vibration, lorsque les sons viennent le Irapper, et que sa présence doit augmenter la facilité avec laquelle les autres parties de l’appareil auditif éprouvent des mouvements semblables.

§ 92G. Les vibrations se transmettent de la membrane du tympan aux osselets de l’oreille, aux parois de la caisse, et surtout à l’air dont celte cavité est remplie : elles parviennent ainsi à la paroi postérieure de la caisse, et lit il existe, comme nous 1 avons vu, des membranes tendues sur des ouvertures conduisant dans l’oreille interne, à peu prés comme le tympan est tendu entre le conduit auriculaire et la caisse. Or, ces membranes doivent agir de la même manière que celle-ci, c’est-à-dire entrer facilement en vibration et transmettre ces mouvements aux parties voisines.

La face postérieure de ces cloisons membraneuses est en contact avec le liquide aqueux qui remplit l’oreille interne, et dans ce liquide sont suspendues les poches membraneuses (1), qui, à leur tour, sont distendues par un autre liquide, dans lequel plongent les filets terminaux du nerf acoustique. Les vibrations que ces membranes exécutent doivent donc se transmettre à ce liquide, se communiquer ensuite au sac membraneux du vestibule, et arriver enfin au nerf sur lequel leur action produit l’impression dont résultera la sensation du son.

§ 227. On voit, par ce qui précède, que l’air contenu dans la caisse joue un rôle très-important dans le mécanisme de l’audition; or, si cette cavité ne communiquait pas avec l’extérieur, cet air ne tarderait pas à être absorbé et à disparaître, et les vibrations du tympan ne se transmettraient plus à l’oreille interne que par les parois osseuses de la caisse, et n’y arriveraient que très-difficilement. Cela nous rend compte des usages de la trompe d’Euslache, et nous explique comment l’obstruction de ce conduit peut devenir une cause de surdité.

Le tympan est très-utile pour la transmission des sons, mais il n’est pas indispensable à l’audition ; car lorsque cette membrane est déchirée, les vibrations de l’air contenu dans le conduit auditif se communiquent sans interruption à l’air de la caisse, et arrivent ainsi aux membranes des fenêtres ovale et ronde.

§ 228. Nous avons vu que la chaîne d’osselets qui traverse la caisse, et s’appuie sur le tympan et sur la membrane de la fenêtre

D) On les appelle le vestibule membraneux ou les tubes semi-circulaires, suivant quilles occupent le vestibule ou les canaux semi-circulaires; dans le limaçon, il n’y a rien de semblable, et le liquide dont celui-ci est rompli est le mémo qui baiprne le vestibule membraneux.

ovale, pouvait exécuter certains mouvements au moyen desquels la pression qu’elle exerce sur ces membranes augmente ou diminue. L’utilité de cette disposition est facile à comprendre. Si l’on saupoudre de sable une membrane tendue surun cadre, et qu’on en approche un corps sonore en vibration, on verra que, sans rien changer à l’intensité du son, on peut augmenter ou diminuer à volonté la force avec laquelle le sable est lancé en l’air, suivant qu’on diminue ou qu’on augmente la tension de la membrane. Dans le premier cas, celle-ci exécutera, sous l’influence d’un son de mémo intensité, des mouvements vibratoires bien plus étendus que lorsqu’on viendra à la tendre davantage. On peut en conclure que la pression plus ou moins forte exercée par le marteau sur le tympan, et par l’étrier sur la membrane de la fenêtre ovale, a pour usage d’empêcher ces membranes de vibrer trop fortement sous l’influence de sons très-intenses, sans les priver pour cela de la faculté de vibrer lorsqu’un son faible vient les frapper. La pression exercée sur la membrane de la fenêtre ovale se communique aussi à la membrane de la fenêtre ronde, par l’intermédiaire du liquide dont l’oreille interne est remplie; et il en résulte que, dans les circonstances ordinaires, les osselets de l’ouïe, en appuyant sur les deux membranes auxquelles ils sont fixés, empêchent les vibrations sonores qui arrivent au nerf acoustique d’être assez intenses pour endommager cet organe délicat.

La perte du marteau, de l’enclume et de l’os lenticulaire affaiblit l’ouïe, mais ne la détruit pas : celle de l’étrier est au contraire suivie de la surdité, car, cet os adhérant à la membrane de la fenêtre ovale, sa chute détermine la déchirure de cette cloison, et alors le liquide contenu dans le vestibule se perd, et le nerf acoustique ne peut plus remplir ses fonctions.

§ 229. Nous voyons donc que toutes les parties qui composent l’oreille externe et l’oreille moyenne servent à perfcctionnerl’audition, sans cependant être absolument nécessaires à l’exercice de ce sens ; aussi disparaissent-elles peu à peu à mesure que l'on s’éloigne de l’homme et que l’on étudie la structure de l’oreille chez les animaux de moins en moins élevés dans la série des êtres. Chez les oiseaux, il n’y a plus de pavillon de l’oreille. Chez les reptiles, le conduit auditif externe manque aussi; le tympan devient externe, et la structure de la caisse se simplifie. Enfin, chez la plupart des poissons, il n’y a plus de vestige, ni d’oreille externe, ni d’oreille moyenne, et l’appareil de l'ouïe ne se compose que d’un vestibule membraneux surmonté de trois canaux semi-circulaires, garni en dessous d’un petit sac

DU SENS DE LA VUE

qui paraît représenter le limaçon, et suspendu dans la partie latérale de la grande cavité crânienne.

Chez les animaux placés encore plus bas dans la série des êtres, il en est de même pour le limaçon et les canaux semicirculaires, parties dont nous ne connaissons pas bien les usa^ ges (1); mais le vestibule membraneux est un organe qui ne manque jamais dans l’oreille : partout où existe un appareil auditif, on y trouve un petit sac membraneux rempli de liquide, dans lequel vient se terminer le nerf acoustique, et ce vestibule est un instrument indispensable pour l’exercice du sens de l’ouie. Chez les mollusques, l’oreille est aussi réduite à une petite vésicule placée de chaque Côté du cerveau. et renfermant un liquide au milieu duquel se trouvent suspendus des corpuscules solides qui oscillent sans cesse, et qui sont comparables aux concrétions pierreuses ou otolithes de l’oreille interne des poissons. Chez la plupart des insectes, on ne trouve plus aucun vestige d’un instrument spécial pour l’ouïe, bien que ces animaux ne paraissent pas être insensibles aux sons. Enfin, chez les zoophytcs et plusieurs autres animaux les plus inférieurs, ce sens lui-même paraît manquer complètement.

DU SENS DE J. A VUE

§ 230. La vue est une faculté qui nous rend sensibles à l’action de la lumière, et qui nous fait connaître, par l’intermédiaire de cet agent, la forme des corps, leur couleur, leur grandeur et leur position.

L appareil chargé de cette fonctionse compose, chez l’homme et les animaux les plus voisins de nous, du nerf de la deuxième paire, de 1 œil et de diverses parties destinées à protéger cet organe ou à le mouvoir.

S 231. structure «le l’œil. — Le globe de l’œil , dont nous nous occuperons d abord, est une sphère creuse, un peu renflée en avant et remplie d humeurs plus ou moins fluides. Son enveloppe extérieure se compose de deux parties bien distinctes : 1 une blanche, opaque et fibreuse, nommée sclérotique (fi g. 82, s); autre transparente et semblable à une lame de corne, qu’on jjPP® Ç Pour cette raison la cornée (c). Celle-ci occupe le devant e, .ai ’ sc ^r0ln p comme enchâssée dans une ouverture circu aire e la sclérotique. Sa surface externe est plus bombée que

serai- circulaires n e irrT63 M- FlourcnSl 11 paraîtrait que la destruction des canaux

circulaires ne détruit pas l’ou.e, mais la rend confuse et douloureuse.

celle de cetle dernière membrane, et elle ressemble à un verre de montre qui serait appliqué sur une sphère creuse, et qui ferait saillie à sa surface.

A une petite distance derrière la cornée, on trouve, dans l’intérieur de l’œil, une cloison h membraneuse (î'jquiest tendue transversalement et fixée an bord antérieur de la sclérotique, tout i autour de la cornée. Celteespèce de diaphragme, qui est coloré P diversement suivant les indivica dus, est appelé iris, et présente dans son milieu une ouverture

circulaire nommée pupille (p).

On distingue dans le lissu de cet organe des fibres musculaires qui se dirigent en rayonnant du bord de la pupille vers la sclérotique, et d’autres fibres de même nature qui sont circulaires et qui entourent celte ouverture comme un anneau. Lorsque les premières se contractent, la pupille se dilate, et lorsque les dernières viennent à agir, elle se resserre.

L’espace compris entre la cornée et l'iris constitue la chambre antérieure de l’œil ( ca ) : elle communique par l’ouverture delà pupille avec la chambre postérieure, cavité située derrière l’iris, et elle est remplie, de même que cette dernière chambre, par l' humeur aqueuse, liquide parfaitement transparent et composé d’eau tenant en dissolution un peu d’albumine et une petite quantité des sels qu’on rencontre dans toutes les sécrétions de l’économie animale. On croit cette humeur formée par une membrane qui se trouve derrière l’iris, et qui présente un grand nombre de plis rayonnants, nommés procès ciliaires (pc).

Presque immédiatement derrière la pupille, se trouve une lentille transparente nommée cristallin ( cr ) : elle -est logée dans une poche membraneuse et diaphane (lit capsule du cristallin), et paraît être le produit d’une sécrétion opérée par elle; car lorsqu’on la retire de l’œil d’un animal vivant sans détruire sa cap-

(1) Intérieur de l’œil : — c, cornée transparente; — s, sclérotique; — s', portion de la sclérotique renversée en dehors pour montrer les membranes situées au-dessous;

ch choroïde - r, rétine; — n, nerf optique; — ca, chambre antérieure de

l’œil, placée entre la cornée et l’iris, et remplie par l’humeur aqueuse, — i, iris; — p, pupille; — cr, cristallin, placé derrière la pupille ; — pc, procès ciliaires; V, humeur vitrée ; — bb, portion de la conjonctive qui, après avoir recouvert la partie antérieure de l’œil, s’en détache pour tapisser les paupières.

ch s' s cr

s ' r v pc b Fie. 82. — Globe de l’œil (1).

1)U SENS DE LA VUE

suie, on voit bientôt un nouveau cristallin remplacer l’ancien. On remarque aussi que ce corps se compose d’un grand nombre de couches concentriques, dont la dureté va en croissant depuis la circonférence jusqu'au cenfre, ce qui s’accorde très-bien avec ce que nous venons de dire sur son mode de formation. Enfin, chacune de ces couches se compose à son tour de fibres dont les bords paraissent s’engrener entre eux, et dont la disposition est très-remarquable.

Fig. 83. — Cristallin île l’Homme (1).

11 est également essentiel de noter que la face postérieure du cristallin est beaucoup plus convexe que l’antérieure.

Derrière le cristallin, on trouve une masse gélatineuse et diaphane très-volumineuse, qui ressemble à du blanc d’œuf, et qui est enveloppée par une membrane d’une ténuité extrême, dont un grand nombre de lamelles se portent en dedans, de façon à former des cloisons ou des cellules. Cette membrane est nommée hyaloïde, et l’humeur qui s’y trouve humeur vitrée.

Partout, excepté en avant, où se trouvent le cristallin cl l’iris, l’humeur vilrée est entourée par une membrane molle et blanchâtre nommée rétine (r), qui n’est séparée de la sclérotique que par une autre membrane, également mince, qu’on appelle choroïde {ch). Cette dernière est formée principalement par un lacis de vaisseaux sanguins, et est imprégnée d’une matière noire qui donne au fond de l’œil la couleur foncée qu’on voit à travers la pupille, et qui manque chez les personnes et chez les animaux appelés albinos.

(I) Cristallin de l'homme, grossi pour montrer la disposition des libres rayonnantes dont celle lentille sc compose.

Le globe de l’œil reçoit plusieurs nerfs : le plus remarquable par sa grosseur et par ses fonctions est le nerf optique (n), qui traverse la partie postérieure de la sclérotique et se continue avec la rétine. Cette membrane paraît même n’étre qu’un épanouissement du nerf optique, dont les fibres élémentaires vont former à sa surface postérieure une multitude de papilles cylindriques serrées les unes contre les autres, et offrant, sous le microscope, l’aspect d’une mosaïque. Les autres nerfs du globe de l’œil sont excessivement grêles : on les nomme nerfs ciliaires ; ils naissent d’un petit ganglion formé par la réunion de quelques branches des nerfs des troisième et cinquième paires, et vont se distribuer à l’iris et aux parties voisines de l’intérieur du globe de l’œil (fig. 69).

§ 232. mécanisme de la vision. — C’est par l’intermédiaire de la lumière, avons-nous dit, que les corps placés à l’entour de nous agissent sur notre vue. Ceux qui émettent de la lumière, le soleil et les corps en ignition, par exemple, sont visibles par eux-mêmes; mais les autres ne le deviennent que lorsque la lumière qui les frappe est réfléchie par eux de façon à arriver jusqu’à nous.

Cet agent se meut avec une vitesse extrême : il ne peut agir sur nos sens qu’autant qu’il vient frapper sur la rétine, située au fond de notre œil; les corps opaques le réfléchissent ou l’absorbent; mais les corps transparents, tels que l’air atmosphérique et l’eau, lui livrent un passage facile (1).

On voit donc que la première condition pour l’exercice de la vision est l’absence de tout corps opaque entre les objets extérieurs et le fond de notre œil : aussi la cornée, qui recouvre la partie antérieure de cet organe comme un verre de montre, estelle complètement transparente, et la lumière qui la traverse, et qui passe par l’ouverture de la pupille, arrive-t-elle facilement sur la rétine; car elle ne rencontre sur la route que le cristallin, qui est diaphane, et des humeurs qui le sont également.

Mais, dans quelques maladies, il en est autrement, et cette perte de transparence entraîne toujours la cécité: dans 1 affection connue sous le nom de cataracte, par exemple, le cristallin devient opaque, et s’oppose ainsi au passage de la lumière ; et lorsque des taches blanches ou taies se forment sur la cornée, cette membrane devient une espèce d’écran qui empêche les

(1) La lumière qui frappe un corps transparent ne le frappe pas en entier ; une portion plus ou moins considérable en est réfléchie, et c’est à raison de cette propriété que ces corps remplissent plus ou moins bien l’office de miroirs.

DU SENS DE LA VUE

rayons lumineux de pénétrer dans l’œil et qui rend la vision impossible.

Les parties diaphanes du globe de l’œil ne servent pas seulement à livrer passage à la lumière. Leur principal usage est de changer la direction des rayons qui pénètrent dans cet organe, de façon à les rassembler sur un point quelconque de la rétine : en clfet, l’intérieur de l’œil ressemble assez exactement à l’instrument d’optique connu sous le nom de chambre noire , et l’image des objets que nous voyons se peint sur la rétine comme sur l’écran placé derrière cet instrument (1).

§ 233. Lorsqu’un faisceau de rayons lumineux tombe sur la cornée, une partie de ceux-ci est réfléchie par elle, tandis que le reste la traverse; c'est la lumière ainsi réfléchie par la cornée qui donne aux yeux leur brillant et qui fait qu’on peut s’y mirer.

(t) Pour faire comprendre celle partielle l'élude de la vision, il est indispensable de rappeler quelques principes de physique.

La lumière marche ordinairement en suivant une ligne droite, et les différents rayons qui parlent d'un point quelconque s'écartent entre eux de plus en plus, à mesure qu'ils avancent dans l’espace. Lorsque ces rayons tombent perpendiculairement sur la surface d’un corps transparent, ils traversent celui-ci fans changer de direction ; mais lorsqu'il viennent le frapper obliquement, ils sont toujours plus ou moins déviés de leur direction primitive. Si le co ps dans lequel ils pénètrent est plus dense que celui d’où ils sortent, s’ils passent de l’air dans do l’eau ou dans du verre, par exemple, ils forment alors un coude et se rapprochent de la perpendiculaire au point d’immersion; si, au contraire, ils passent d'un milieu plus dense dans un milieu plus rare, ils s'écartent de cette perpendiculaire, et ces déviations sont d'autant plus grandes, quo le rayon frappe la surface du corps transparent plus obliquement.

Ce phénomène, qui est connu sous le nom de réfraction de la lumière, est facile à constater. C’est à cause do ce changement dans la direction des rayons lumineux, lors de leur passage de l’eau dans l’air, qu’un bâton droit, plongé à moitié dans ce liquide, paraît toujours comme s’il était coudé au point d'immersion. Et si l’on place une pièce de monnaie (fig. 84, o) au fond d'un vase vide, de façon que le bord de celui-ci s'élève juste assez haut pour empêcher l’ood de l’observateur d’apercevoir cet objet.il suffira, pour le rendre visible, de remploie vase avec de l'eau (<•), car alors les rayons de lumière qui parlent de la pièce, au lieu de marcher toujours en ligne droite, seront réfractés lors de leur passage de l’eau dans l'air, et s’éloigneront de la perpendiculaiie : or, en changeant

Fig. 84.

ainsi de direction, les rayons ( d ou b), qui auparavant passaient au-dessus de l’œil de l'observateur, viennent le .frapper.

Les rayons lumineux, avons-nous dit, se rapprochent do la perpendiculaire au point de contact, toutes les fois qu’ils pénètrent obliquement dans un corps plus dense que celui d où ils sortent 11 en résulte que la forme de ces corps influe beaucoup sur la marche de la lumière qui les traverse : suivant que la surface est convexe ou concave, les rayons seront rapprochés ou écartés entre eux.

Les rayons qui pénètrent dans cette laraç transparente passent dans un corps beaucoup plus dense que l’air : ils sont, par conséquent, réfractés et rapprochés de la perpendiculaire ou de l’axe du faisceau avec d’autant plus de force, que la surface de la cornée sera plus convexe ; car plus cette membrane sera bombée, plus les rayons divergents qui viennent la frapper formeront avec sa surface un angle aigu.

Si, après avoir traversé la cornée, les rayons lumineux rencontraient de l’air, ils se réfracteraient avec autant de force que lors de leur entrée dans cette membrane, mais en sens contraire ; ils reprendraient, par conséquent, leur direction primitive. Mais l’humeur aqueuse qui remplit la chambre antérieure de l’œil a un pouvoir réfringent beaucoup plus considérable que l’air, de façon qu’en y entrant, les rayons s’écartent moins entre eux qu’ils

Quelques exemples rendront cette proposition facile à comprendre. Supposons que trois rayons divergents, partis du point a, traversent l'air et viennent tomber sur une lentille dont la surface est convexe, comme la ligne bb (fig. 85). Le rayon ac frappera perpendiculairement celle surface, et par conséquent traversera la lentille sans éprouver de déviation ; mais le rayon ai, tombant obliquement sur celte surface, sera réfracté et rapproché de la perpendiculaire tirée au point d'immersion ; or, cette perpendiculaire aura la direction do la ligne ponctuée e, et, eu s’en rapprochant, le rayon lumineux, au lieu do poursuivre sa roule vers le point d, suivra la ligne f. 11 en sera de même pour le rayon ag, qui, en continuant sa marche, se rapprochera de la

perpendiculaire h, et se dirigera vers le point i, au lieu do continuer a se porter eu ligne droite vers le point g. Les autres rayons qui viendraient frapper la lentille seraient réfractés d’une manière analogue ; et, par conséquent, au lieu de continuer a s écarter entre eux, ils se rapprocheront et pourront même se réunir tous dans un mente point, que l’on appelle le foyer de la lentille.

Si la surface du cristal, au lieu d’être convcxo, est concave, les rayons lumineux no se rapprocheront pas de l’axe du faisceau, comme dans le cas precedent, mais au .contraire divergeront davantage. Le rayon ad (fig. 86), par exemple, devra so rappro-

DU SENS DE LA. VUE

ne s’ôtaient rapprochés lors de leur passage de l'air dans la cornée; l’action de ces parties rend, par conséquent, ces rayons moins divergents qu’avant leur entrée dans l’œil, et fait qu’une quantité plus considérable de lumière arrive dans l’ouverture de la pupille.

Une grande partie de la lumière qui parvient au fond de la chambre antérieure de l’œil rencontre l’iris et est absorbée ou réfléchie au dehors par ce corps; celle qui tombe sur la pupille pénètre seule vers le fond de l’œil, et la quantité en est d’autant plus considérable, que cette ouverture est plus large. Aussi lorsque la lumière qui arrive à l’œil est très-faible, la pupille se dilate-t-elle, tandis qu’elle se resserre sous l’influence d’une lumière vive; l’iris, comme on le voit, est le régulateur de la quantité de lumière qui doit parvenir jusqu’à la rétine, et il est à noter que c’est chez les animaux destinés à poursuivre leur proie après le coucher du soleil que la pupille est le plus dilatable.

Les rayons de lumière qui ont traversé la pupille tombent sur le cristallin, espèce de lentille diaphane qui change de nouveau

clier de la perpendiculaire au point de contacl, laquelle aura la direction de la ligne ponctuée e, et, on déviant ainsi, ce rayon prendra la direction delà ligne f. Le rayon an sera egalement rapproché de la perpendiculaire h, de façon à prendre la direction de la ligne i.

La déviation que les rayons lumineux éprouvent en traversant de la sorte des lentilles ou convexes ou concaves est d’autant plus forte, que la courbure de la surface de ces corps est plus grande, et la simple inspection des figures dont nous venons de nous servir subira pour faire comprendre qu’il doit en êlre ainsi ; car plus la courbure

Fig. 80.

de la surface sur laquelle les rayons divergents viennent frapper sera grande, plus

es perpendiculaires au point d’immersion s’éloigneront de la direction de ces mémos rayons.

La phjsique nous apprend aussi que les corps transparents réfractent la lumière volume aiîunt F'"5 dC Z?™’ qU’ils sont pllls dcnscs (c’est-à-dire que, sous un même combustibles0"1 "" P°ldS P consld<^^al,lo) ct O**’*18 sont formés de matières plus

leur direction, et qui les fait tous converger vers un point nommé foyer, où ils se réunissent. Or, ce foyer se trouve précisément sur la surface de la rétine, et c’est ainsi que les rayons lumineux envoyés à l’œil de divers points d’un corps placé à distance sont rassemblés sur cette membrane nerveuse, de façon à y peindre en petit l’image de l’objet d’où ils proviennent.

§ 23ù. Il est aisé de s’assurer par l’expérience que les images se forment ainsi au rond de l’œil : il suffit de prendre un œifde lapin ou de pigeon, dont la sclérotique est ù peu près transparente, ou, mieux encore, des yeux d’animaux albinos, et de placer devant la cornée un objet fortement éclairé, une bougie allumée, par exemple, pour voir distinctement l’image de celuici se peindre sur la rétine.

Les images qui se forment de la sorte sont toujours renversées, et la cause de ce phénomène est facile à trouver. En effet, si l’on observe la marche que les rayons lumineux partant des deux extrémités d'un objet (fig. 87, a , c) doivent suivre pour parvenir à la

rétine, on voit qu’ils doivent toujours se croiser avant que d’y arriver; et que, par conséquent, celui qui viendra de l’extrémité supérieure de l’objet (a) se trouvera à la partie inférieure de l’espace occupé sur la rétine par le faisceau entier de rayons formant l image (6), tandis que celui venant de l’extrémité inférieure de l’objet (c) occupera le haut du même espace ( d ) : il en sera de même pour tous les autres rayons, et il en résultera qu’au fond de l’œil l’objet paraîtra renversé.

§ 235. La matière noire qui est située derrière la rétine, et qui tapisse tout le fond de l’œil ainsi que la face postérieure de l’iris, sert à absorber la lumière immédiatement après qu’elle a traversé la rétine; si cette lumière était réfléchie vers d’autres points de celle membrane, elle troublerait considérablement la vue et empêcherait la formation d’images bien nettes au fond de l’œil. Aussi, chez les hommes et les animaux albinos, où ce pigment manque, la vision est-elle extrêmement imparfaite. Pendant le jour, ils voient à peine de manière à pouvoir se conduire, et c’est pendant le crépuscule, ou même pendant la nuit, que leur Mie devient distincte.

DU SENS DE LA VUE

§ 236. Le globe de l’œil sert, comme on le voit, h conduire la lumière et à la concentrer sur la rétine ; il remplit l’office d une espèce de lunette. Mais c’est un instrument d’optique plus parfait qu’aucun de ceux que les physiciens sont encore parvenus à construire; car, en même temps qu il est en général achromatique et qu’il ne présente point d’aberration de sphéricité (1), sa portée peut varier considérablement.

En effet, l’homme peut, en général, voir d’une manière tout aussi nette des objets placés à quelques pouces de l’œil ou à une distance même très-considérable de cet organe. Dans nos instruments d’optique, au contraire, l’image qui se forme au foyer d’une lentille avance ou recule, suivant la distance à laquelle se trouve l’objet ; on a donc supposé que pour donner à notre vue des portées si différentes, le cristallin devait se rapprocher ou s’éloigner de la rétine, suivant les besoins, et effectivement cela parait avoir lieu.

Mais l’œil ne possède pas toujours au même degré cette faculté précieuse : quelquefois on ne peut voir distinctement qu’à la dis-

(I) La lumière blanche est formée par la réunion de plusieurs rayons élémentaires diversement colorés, qui, étant séparés, donnent naissance au spectre solaire, et ces rayons ne sont pas également réfrangibles. 11 en résulte que, lorsqu’on fait passer la lumière blanche à travers un corps qui la réfracte, elle est plus ou moins complètement décomposée, et les objets qui la projettent paraissent avoir les couleurs du spectre solaire; mais si le corps qui réfracte la lumière se compose de plusieurs couches douées de forces réfringentes différentes, il est possible que les rayons élémentaires, qui ont été trop fortement écartés de leur route par l’une de ces couches, ne le soient pas assez par une autre, et que, ces différences se compensant, il n'y ait, en dernier résultat, aucune décomposition semblable dans la lumière réfractée, et, par conséquent, aucune production de couleurs.

On appelle achromatisme cette propriété de dévier la lumière do sa marche sans y développer les couleurs, et par conséquent les lentilles achromatiques sont celles qui formen t dans leurs foyers des images incolores ou n’ayant que les couleurs de l’objet représenté. On obtient des lunettes achromatiques en combinant différents verres, dont les uns corrigent la dispersion de la lumière produite par les autres, de façon è réunir tous les rayons en un même foyer. 11 est probable que l’achromatisme de l’œil dépend de quelque disposition analogue ; mais les physiciens ne sont pas d’accord sur l'explication de ce phénomène: les uns pensent qu’il dépend de la diversité des humeurs de cet organe ; d'aulr. s l’attribuent aux différences de densité qui existent dans différentes couches du cristallin.

L'aberration de sphéricité consiste dans la réunion des rayons qui tombent sur différentes parties d’une lentille à des foyers sensiblement différents, d’où il résullo un défaut de netteté dans les images. Lorsque les lentilles font très-convexes, les rayons qui passent près des bords ne se réunissent pas au même foyer que ceux qui traversent la partie centrale de l’instrument ; et, pour obtenir des images nettes, on est obligé d’intercepter le passage des premiers en plaçant au devant de la lentille un diaphragme percé d’un trou. Or, les images qui se forment derrière le cristallin de 1 œil ne sont jamais diffuses, et l'on attribue cette absence d’aberration do sphéricité à l’iris, qui remplit la fonction des diaphragmes placés dans l’intérieur des lunettes.

tance de plusieurs pieds; plus près toutes les images sont confuses, et d’autres fois, au contraire, la vue ne devient nette que lorsque les objets sont approchés de l’œil à une distance de quelques pouces, et tout ce qui se trouve au delà paraît comme enveloppé d’un nuage.

La première de ces infirmités, connue sous le nom de presbyiisme, dépend d’un défaut de convergence dans les faisceaux lumineux qui traversent les humeurs de l’œil. Les rayons qui arrivent à cet organe, d’un objet très-éloigné, divergent très-peu, et peuvent être rassemblés au point où se trouve la rétine, bien que la force réfringente de l’œil ne soit pas considérable; mais ceux qui viennent d’un objet très-rapproché divergent beaucoup, et la force réfringente de l’œil se trouve trop faible pour les rapprocher de façon à les réunir sur un point déterminé de la rétine. Aussi les presbytes ont-ils ordinairement la pupille contractée comme s’ils faisaient un effort continuel pour ne laisser entrer dans leur œil que les rayons qui tombent sur le centre du cristallin, et qui n’ont pas besoin d’être beaucoup déviés de leur route pour se rassembler derrière le cristallin au point occupé par la rétine.

Ce défaut de pouvoir réfringent dans l’œil paraît tenir, en général, à un aplatissement de la cornée ou du cristallin, circonstances qui effectivement doivent tendre à produire le presbytisme, et qui se montrent presque toujours chez les vieillards.

La myopie résulte d’un effet contraire : les rayons qui traversent l’œil sont alors déviés de leur route avec tant de force, qu’à moins d’être très-divergents, ils se croisent avant que d’arriver sur la rétine. Cette imperfection de l’organe visuel dépend, en général, d’une trop grande convexité de la cornée ou même du cristallin; mais elle peut être une suite de l’habitude que l’œil prend de s’adapter à la vision à courte distance, et c’est de la sorte que, par l’usage de verres grossissants, il est possible de se rendre myope à volonté, stratagème auquel on a vu de jeunes conscrits avoir recours pour se faire exempter du service militaire.

On remarque que les personnes qui ont la vue trop courte deviennent moins myopes par les progrès de l’âge. Et cela se comprend facilement, parce que la sécrétion des humeurs de l’œil devient toujours moins abondante pendant la vieillesse : or, celte diminution, qui tend à rendre la cornée moins convexe, rend la vue plus longue ; dans la plupart des cas elle détermine le presbylisme, mais ici elle ne fait d’abord que corriger les défauts de l’œil et donner à la vue sa portée ordinaire. Il en résulte qu en général la vue des myopes s’améliore à l’âge où celle de la plu-

DU SENS DE LA VUE

part des personnes s’affaiblit; mais, comme cette diminution dans l’abondance des humeurs de l’œil continue toujours, il arrive un moment où l’œil du myope devient aussi trop peu réfringent, et sa vue, par conséquent, trop longue.

Pour corriger ces défauts naturels de l’œil, on a recours il des moyens dont l’efficacité vient confirmer l’explication que nous venons de donner de la cause, soit de la myopie, soit du presbytisme. On place devant les yeux des verres dont les surfaces sont disposées de façon à augmenter ou à diminuer la divergence des rayons qui les traversent. Les myopes se servent de verres concaves qui tendent à disperser la lumière, et les presbytes emploient des verres convexes qui tendent au contraire à rapprocher les rayons divergents de l’axe du faisceau.

§ 237. C’est le contact de la lumière sur la rétine, avons-nous dit, qui détermine la vision ; et effectivement, lorsquccette membrane est frappée de paralysie (état qui constitue la m.'iladie connue sous le nom de goutte sereine ), ce sens est complètement détruit. Mais la sensibilité de la rétine est tout à fait spéciale : cette membrane nerveuse ne jouit que peu ou point de la sensibilité tactile, et l’on peu lia toucher ou môme la pincer et la déchirer sur un animal vivant, sans que celui-ci manifeste aucun signe de douleur.

Tous les points de la rétine sont aptes à recevoir l’impression de la lumière; mais la partie centrale de celte membrane jouit d’une sensibilité bien plus exquise que tout le reste, et c’est seulement lorsque les images des corps extérieurs se forment dans cette partie, que nous les voyons bien distinctement : aussi, lorsque nous regardons un objet quelconque, avons-nous le soin de diriger sur lui l’axe de nos yeux.

Du reste, cette sensibilité particulière de la rétine a des bornes : une lumière trop faible est sans action sur cette membrane, et une lumière trop forte la blesse et la met hors d’état d’agir. Mais, à cet égard, l’influence de l’habitude est extrême : lorsqu’on est resté longtemps dans l’obscurité, une lumière môme trèsfaible éblouit les yeux, etrend pendant quelques instants larétine incapable de remplir ses fonctions, tandis que les personnes accoutumées à la lumière du jour n’éprouvent ces mômes effets qu en regardant les objets les plus éclatants, en cherchant, par exemple, à regarder fixement le soleil.

Lorsqu’on regarde pendant longtemps le môme objet, sans changer déposition, le point de la rétine qui en reçoit l’image ne tarde pas à se fatiguer; et cette fatigue, portée au delà d’une certaine limite, prive pendant quelque temps la partie qui l'é-

prouve de sa sensibilité ordinaire. Ainsi, lorsque nous regardons pendant quelque temps une tache blanche située sur un fond noir, et qu’ensuite nous transportons notre vue sur un fond blanc, nous croyons y voir une tache noire, parce que le point de la rétine précédemment fatigué par la lumière blanche y est devenu insensible.

La fatigue qu’éprouve la rétine par l’exercice de ses fonctions dépend aussi en partie des efforts que l’on fait pour regarder les objets placés sous les yeux. Si l’on cherche à voir avec attention des corps très-faiblement éclairés, on éprouve bientôt un sentiment douloureux dans l’orbite et même dans la tête.

11 est aussi à noter que l’impression produite sur la rétine par le contact de la lumière dure pendant un certain temps après que ce contact a cessé : aussi, lorsque des images différentes viennent se peindre successivement sur le même point de cette membrane, avec assez de rapidité pour que l’impression de l’une ne soit pas encore éteinte avant que celle de l’autre commence, ces images se confondent, et la sensation qui en résulte ne diffère pas de celle qui dépendrait d’une seule et même image. C’est pour cette raison que, lorsqu’un corps décrit un cercle avec beaucoup de rapidité, on croit voir un anneau, et qu’une roue qui tourne avec vitesse ne paraît plus avoir de; rayons séparés par des intervalles vides, mais ressemble à un disque.

§ 238. Le nerf optique, qui, en s’épanouissant au fond de l’œil, forme la rétine, transmet au cerveau les impressions produites sur cette membrane par le contact de la lumière : aussi sa section produit-elle immédiatement une cécité complète.

Ce sont les hémisphères du cerveau quiparaissent être le siège de la perception de ces sensations, comme de toutes les autres; car, lorsqu’on les détruit, l’animal devient aussitôt aveugle. Mais il est d’autres parties de l’encéphale qui exercent aussi la plus grande influence sur ce sens : ce sont les lobes optiques ou tubercules quadrijumeaux (p. ilxk, fig. 69, g). Si on les détruit sur un oiseau (où ces parties sont très-dévcloppées), on détermine également la cécité, et il est à noter que les animaux qui ont la rétine la plus développée et les nerfs optiques les plus gros, sont aussi ceux où ces lobes acquièrent le plus de volume et ont la structure la plus compliquée ; on peut même considérer ces organes comme une dépendance des nerfs optiques et comme étant les liens qui les unissent aux hémisphères cérébraux.

Mais ce qui frappe le plus dans ces expériences sur l’encéphale, c’est de voir que la destruction de l’hémisphère cérébral ou du lobe optique d’un côté n’entraîne pas la perte de la vue

l)ü SENS DE LA VUE.

du même côté : c’est l’œil du côté opposé qui devient aveugle. Et l’anatomie nous donne, jusqu’à un certain point, l’explication de ce fait; car les nerfs optiques, peu après leur séparation du cerveau, se réunissent et s’entrecroisent, de façon que celui qui vient du lobe droit envoie une grande partie de ses fibres, ou même la totalité, à l’œil gauche, et vice vcrsâ (fig. 70)..

§ 239. Organes moteur* de l’œil. — En abordant 1 élude de la vision, nous avons dit que l’appareil chargé de l’exercice de ce sens se composait d’une partie essentielle, qui est le globe de l’œil et le nerf optique, et de diverses parties accessoires destinées à mouvoir ou à protéger la première.

§ 260. Les organes moteurs destinés à faire varier la direction des yeux sont des muscles qui, au nombre de six, entourent le globe de l'œil et qui s’insèrent à la sclérotique par leur extrémité antérieure, tandis que par leur extrémité postérieure ils se fixent aux os situés derrière cet organe (fig. 88). Le globe de l’œil lui-mûme repose sur du tissu cellulaire graisseux sans y adhérer fortement, et il en résulte que chacun de ces i muscles, en se contractant, le k tire de son côté, de façon à a le faire rouler sur lui-même et à changer la direction de son axe. b

Les nerfs qui donnent le ^ mouvement à ces muscles ap- 1 * 3 partiennent exclusivement à l’appareil delà vision : ce sont ceux de la troisième, de la quatrième et de la sixième paire (fig. 70). Les uns sont entièrement soumis à la volonté; les autres agissent souvent indépendamment d’elle, et c’est de la contraction de ces derniers que dépend le renversement des yeux pendant la syncope.

§ 261. Partie* protectrice* île l’œil. — Les parties protec-

(1) Coupc verticale de l'orbite pour montrer la position de l’œil et de ses muscles :

— a, cornée; — 5, sclérotique ; — c, nerf optique, dont l'extrémité opposéo pénètre dans le globe de l'œil; — d, mnsclo droit inférieur de l’œil; — e, muscle droit supérieur de l’œil ; — f, portion du muscle droit externe de l’œil : au fond do l'orbite on voit l'autre extrémité de ce muscle, dont toute la partie moyenne a été enlevée pour montrer le nerf optique situé derrière elle; — g, extrémité du muscle petit o ique; — /», muscle grand oblique, dont le tendon passe dans une petite poulie avant de se lixer à la sclérotique ; — i, musclo élévateur do la paupière supérieure ;

— fc, glande lacrymale.

Fig. 88. (1)

trices de l’appareil de la vision méritent aussi de fixer notre attention. Celles que nous devons signaler d’abord sont les cavités osseuses qui logent les yeux, et qui sont appelées orbites. Ce sont des fosses profondes creusées dans la face , cloisonnées par divers os de la tête, et renfermant beaucoup de graisse qui constitue une sorte de coussin élastique autour de l’œil.

§ 2/i2. En avant, cet organe est protégé par les sourcils, par les paupières et par un liquide particulier, les larmes, dont sa surface est toujours baignée.

Les sourcils sont des saillies transversales formées par la peau, qui, dans ce point, est garnie de poils et pourvue d’un muscle spécial destiné à la mouvoir. Ils servent à protéger l’œil contre les violences extérieures, à empêcher que la sueur qui coule du fron t n’aille irriter la surface de cet organe ; enfin, à le garantir de l’impression d’une lumière trop vive, surtout lorsque celle-ci vient d’un lieu élevé.

§ 2/i3. Les paupières , chez l’homme et tous les autres animaux mammifères, sont au nombre de deux, situées l’une au-dessus de l’autre, et distinguées, par cette raison, en supérieure et en inférieure. Ce sont des espèces de voiles mobiles placés au devant de l’orbite, et dont la forme s’accommode à celle du globe de l’œil, de façon qu’étant rapprochés, elles couvrent complètement la face antérieure de cet organe. Extérieurement, elles sont formées par la peau, qui dans ce point est très-fine, demi-transparente et soutenue par une lame fibro-cartilagineuse ( cartilage tarse). Leur face interne est tapissée par une membrane muqueuse nommée conjonctive, qui se réfléchit sur le globe de l’œil, recouvre toute la partie antérieure delà sclérotique et se confond .avec la cornée transparente. Le bord libre des paupières est garni d’une rangée de cils, et présente derrière ces poils une série de petits trous en communication avec les glandes de Meiboinius, follicules logés dans l’épaisseur des cartilages tarses et servant à sécréter une humeur particulière, qui, lorsqu’elle est épaissie et desséchée, comme cela arrive souvent après le sommeil, est connue sous le nom de chassie. Enfin, on trouve encore, dans l’épaisseur des paupières, des muscles destinés à les mouvoir : l’un de ceux-ci entoure leur ouverture comme un anneau, et les resserre avec plus ou moins de force (fig. 100, o); l’autre s’étend de la paupière supérieure jusqu’au fond de l’orbite, et sert à relever ce voile (fig. 88, i).

Les paupières empêchent l’accès de la lumière à 1 œil pendant le sommeil. Pendant la veille, elles se rapprochent ou s’écartent de façon à ne laisser passer que la quantité de lumière nécessaire

DU SENS DE LA VUE

à la vision, mais insuffisante pour blesser la rétine: elles garantissent aussi l’œil du contact des corps étrangers qui voltigent dans l’air, le préservent des chocs par leur occlusion presque instantanée, etsopposent aux etïets du contact piolongé de l’air par des mouvements continuels, qui re\icnnenl a des intervalles à peu près égaux.

L’un des usages de la conjonctive est de faciliter ce mouvement nommé clignement. Celte membrane, dont la sensibilité est exquise, sécrète une humeur qui augmente le poli de sa surface, et qui adoucit le frottement continuel de la portion palpébrale delà conjonctive sur la portion oculaire; mais ce liquide ne suffit pas à cet effet, et pour que la conjonctive remplisse convenablement ses fonctions, il faut que sa surface soit continuellement lubrifiée par les larmes.

§ 2ZUi. Cette humeur, qui se compose d’eau tenant en dissolution quelques millièmes de matière animale, et des sels qu’on retrouve dans tous les liquides de l’économie animale, se forme dans une glande assez volumineuse située sous la voûte de l’orbite, derrière la partie externe du bord de cette cavité et audessus du globe de l’œil (fig. 88, le).

Cette glande lacrymale verse des larmes à la surface de la conjonctive par six ou sept petits canaux qui viennent s’ouvrir sur cette membrane, vers la partie supérieure et externe de la paupière supérieure. Les larmes se répandent ensuite sur toute la surface de la conjonctive, en empêchent la dessiccation, et forment une couche uniforme, qui donne à l’œil son poli et son brillant. Elles doivent aussi servir à empêcher l’évaporation des humeurs du globe de l'œil et celle des liquides dont la cornée est imbibée : et, en effet, lorsque après la mort les larmes cessent de se répandre ainsi sur la surface de l’œil, celui-ci ne tarde pas à devenir flasque, et la cornée perd sa transparence.

Les larmes qui ne s’évaporent point, ou qui ne sont point absorbées par la conjonctive, vont se rendre dans, les fosses nasales, en traversant des canaux dont les ouvertures se voient au bord libre de chaque paupière près de l’angle interne de l’œil, au point où ces organes quittent le globe de l’œil pour se porter sur la caroncule lacrymale, corps saillant et de couleur rosée qui est formé principalement d’un amas de petits follicules. Ces deuxouvertures, nommées points lacrymaux, sont extrêmement étroites et communiquent avec des canaux très-fins, qui sont logés dans l’épaisseur des paupières, et se dirigent directement en dedans pour déboucher dans le canal nasal. Ce dernier conduit s’étend depuis l’angle interne de l’œil jusqu’au méat infé-

rieur des fosses nasales, et traverse, pour s’y rendre, un canal osseux pratiqué entre l’orbite et le nez.

Dans l’état ordinaire, l’absorption des larmes par les points lacrymaux ne se fait que d’une manière fort lente; mais lorsque celles-ci deviennent très-abondantes et qu’elles roulent dans les yeux, leur passage dans les fosses nasales devient si rapide, qu’on éprouve à chaque instant le besoin de se moucher. Quelquefois, dans certaines émotions vives de l'Ame, par exemple, la sécrétion des larmes devient même si abondante, que ce liquide déborde les paupières et tombe sur les joues.

§ 2A5. La structure de l’appareil de la vision et le mécanisme de la vue sont, à peu de chose près, les mêmes chez l’homme et chez tous les mammifères, ainsi que chez les oiseaux, les reptiles, les batraciens et les poissons. L’œil de quelques mollusques, tels que les poulpes, ressemble également beaucoup au nôtre; mais, chez la plupart des animaux de cette classe, sa structure est très-différente, et chez les arachnides, les crustacés , et les insectes, ces organes ont à peine quelques points de ressemblance avec les yeux des animaux supérieurs. Dans la suite de ces leçons, nous feions connaître ces particularités.

Contraction musculaire.

§ 2/i6. Les diverses modifications de la faculté de sentir que nous avons étudiées dans les précédentes leçons rendent l’homme et les animaux aptes à connaître ce qui les entoure; mais leurs rapports avec le monde extérieur ne consistent pas seulement dans ces phénomènes en quelque sorte passifs. Ces êtres peuvent . aussi agir sur les corps étrangers, leur imprimer des changements matériels, se mouvoir, et souvent même exprimer d’une manière plus ou moins préciseleurs sentiments ou leurs idées.

Cette nouvelle série de fonctions, dont nous allons maintenant nous occuper, dépend essentiellement d’une propriété qui n’est pas moins générale parmi les animaux que la sensibilité, savoir, la contractilité.

On donne ce nom à la faculté qu’ont certaines parties de l’économie animale de se raccourcir tout à coup et de s’étendre alternativement.

Dans quelques animaux cl une structure extrêmement simple, tels que les hydres (fig. 7), toutes les parties du corps paraissent susceptibles de se contracter ainsi ; mais, pour peu que 1 on s’élève dans la série des êtres, on voit cette faculté devenir lapa-

DES MOUVEMENTS

nage d’organes particuliers, que l’on nomme muscles. Ces muscles, qui sont les instruments actifs de tous nos mouvements, forment la majeure partie de la masse du corps, et constituent ce que l’on nomme vulgairement la viande ou la chair des animaux. Leur couleur est en général blanchâtre; chez quelques animaux, ils sont au contraire d’un rouge plusou moins intense; mais cette couleur ne leur appartient pas en propre, et dépend seulement du sang qu’ils contiennent.

§ 21x1. structure «le» muscles. — Chaque muscle est formé par la réunion d’un certain nombre de faisceaux musculaires, qui sont unis par du tissu cellulaire et sont composés de faisceaux plus petits; ceux-ci, à leur tour, sont formés de faisceaux d’un moindre volume, et, de division en division, on arrive ainsi à des fibres d’une ténuité extrême, qui sont droites, rangées parallèlement entre elles, et qui, vues avec un microscope puissant, paraissent en général être formées chacune par une série de petits disques. Après la mort, le tissu musculaire est mou et facile à déchirer; mais pendant la vie il est très-élastique et très-résistant. Enfin il se compose essentiellement d’une matière que nous avons déjà rencontrée dans le sang, et que les chimistes appellent fibrine. On y trouve aussi de l’albumine, de l’osmazûme et quelques sels.

§ 2/i8. Sous l’influence de certaines causes excitantes, les fibres musculaires se raccourcissent brusquement, et l’on voit en même temps les faisceaux qu’elles forment devenir plus gros et plus durs que dans l’état de relâchement. Chacun peut observer sur soi-même ce phénomène : il suffit pour cela d exécuter un mouvement quelconque et d’observer les changements qui surviennent dans les muscles mis en action pour le produire. Que l’on ploie avec force l’avant-bras sur le bras, par exemple, et l’on verra aussitôt les muscles de la partie antérieure du bras se gonfler et se durcir.

Le mécanisme par lequel s'effectue la contraction musculaire n’est pas encore bien connu. A l’aide du microscope, on est parvenu à reconnaître qu’au moment où ce phénomène se manifeste, les stries transversales, faciles à observer sur la plupart des fibres charnues, se rapprochent (1) : or, ce rapprochement détermine

( ) Lors de la publication de la piemière édition de ect ouvrage, les physiologistes pensaient que la contraction musculaire dépendait d’un plissement en zigzag qui s'observe souvent dans les fibres d'un muscle en action, mais do nouvelles recherches ont appris que ce plissement < st un accident, et non pas la cause du phénomène : caron s es a.-sure qu il se manifeste dans les libres qui ne se contractent pas en même temps

voi1slll1°?.* ';“l 'lui’ !C trouvant alors plus longues que celles auxquelles elles auiiiuni, sont obligées de sc froncer.

ZOOLOCtIE.

nécessairement un raccourcissement correspondant dans la longueur totale des muscles. Les deux extrémités de ceux-ci se rapprochent donc ; et comme elles sont fixées aux parties destinées à être mises en mouvement, parleur action elles doivent nécessairement les entraîner avec elles; cl, en effet, c’est de la sorte qu’elles en opèrent le déplacement.

§ 2/t9. Cette insertion des muscles sur les parties mobiles ne se fait pas directement, mais a lieu par le moyen d’une substance intermédiaire, d’une texture fibreuse, qui pénètre dans la substance de ces organes, de façon à envoyer un prolongement à chacune des fibres dont ils se composent. Tantôt ce tissu fibreux, qui est blanc et nacré, prend la forme d’une membrane, et on l’appelle alors aponévrose ; d’autres fois il ressemble aune corde plus ou moins longue, et constitue alors ce que les anatomistes nomment des tendons (1).

§ 250. Influence «lu système nerveux sur la contraction musculaire. — Nous avons dit plus haut que la contractilité appartenait spécialement aux fibres musculaires. Les muscles sont, en effet, les seules parties de l’économie qui, chez les animaux supérieurs, possèdent la faculté de se contracter; mais cette propriété n’est mise enjeu que par l’influence du système nerveux.

§ 251. influence des nerfs. — Chaque faisceau musculaire reçoit un ou plusieurs nerfs. Ces nerfs, qui sont entourés par une espèce de gaine nommée névrilème, se composent, comme nous l’avons déjà dit, d’un grand nombre de filaments longitudinaux, et ces filaments se répandent dans tout le muscle, en marchant a peu près parallèlement entre eux et enpassant transversalement sur les fibres musculaires. Après avoir continué ainsi leur trajet pendant quelque temps, on voit ces fibres nerveuses se recourber, former des anses et retourner vers le cerveau, de façon qu elles paraissent former avec cet organe un cercle continu (fig. 89).

Or, lorsqu’on coupe le nerf qui se distribue ainsi à un muscle, et. qu’on sépare de la sorte celui-ci de la masse centrale du système nerveux, on empêche ses fibres de se contracter; on les paralyse. Il suffit même de comprimer le cerveau d’un animal vivant pour lui faire perdre aussitôt la faculté d exécuter des mouvements.

g 252. On a fait beaucoup de recherches pour découvrir la nature de l’influence que le système nerveux exerce ainsi sur les muscles lorsqu’il détermine leur contraction. Les plus célébrés sont celles d’un physicien de Bologne, Galvani; car, en même

(1) Ce sont les tondons et les ligaments que l'on appelle vulgairement les nerfs, bien qu’ils n'aient rien de commun avec les nerfs proprement dits.

DES MOUVEMENTS. 1

temps qu’elles ont jeté de nouvelles lumières sur cette question délicate, elles ont conduit à l’une des plus grandes découvertes du siècle dernier, celle de l’électricité voltaïque.

Fig. 89. (1)

Les travaux de Galvani, de Volta et de quelques autres savants ont montré que toutes les fois que certains corps de nature différente, du cuivre et du fer, par exemple, se touchent, ils développent de l’électricité, et que celte électricité passe avec une grande vitesse à travers certains corps, tels que les nerfs et les métaux, que l’on nomme, pour cette raison, des corps bons conducteurs de l’électricité, tandis qu’elle est arrêtée par d’autres, tels que le verre et la résine.

Or, lorsqu’on a paralysé un muscle par la section du nerf qui s’y rend, on peut, pendant quelque temps, suppléer au défaut de l’action nerveuse par de l’électricité, et déterminer, à l’aide de cet agent, des contractions semblables t\ celles qui, dans les

(1 ) Portion d' un muscle vue aù microscope et montrant les branches terminales d’un nerf (a) qui forment des anses (b) au milieu des faisceaux constitués par les fibres musculaires (c).

circonstances ordinaires, ont lieu sous l’influence de la volonté.

La manière la plus commode de faire ces expériences est de dépouiller une grenouille de sa peau et de la couper en travers au niveau des reins, puis de saisir les nerfs lombaires et de les envelopper dans une petite feuille d’étain repliée; on pose ensuite les membres abdominaux sur une plaque de cuivre, et chaque fois que l’étain touche à ce dernier métal, on voit les muscles se contracter; les jambes se replient et s’agitent, et celte moitié de grenouille semble reprendre vie pour sauter. Ces effets singuliers peuvent se produire encore assez longtemps après la mort de l’animal, et s’observent aussi chez l’homme ; car, en faisant passer un courant électrique à travers le corps de quelques suppliciés, on a vu ces cadavres agités de convulsions.

Un phénomène analogue a lieu lorsque, après avoir coupé un nerf sur un animal vivant, on pince ou l’on brûle la portion restée adhérente aux muscles : ceux-ci se contractent aussitôt ; mais, du reste, cet effet paraît dépendre de la môme cause que les convulsions produites dans les expériences précédentes, car on a constaté que, dans tous ces cas, il y a production d’électricité.

On voit, par ce qui précède, que les courants électriques agissent sur les muscles de la même manière que l’influence nerveuse, et la connaissance de ce fait a conduit plusieurs physiologistes à penser que celte influence nerveuse elle-même n’était autre chose que le passage de quelque fluide subtil, analogue à l’électricité, qui s’échapperait de l’encéphale pour se répandre dans les muscles, et qui y serait conduit par les nerfs. Pendant quelque temps, on a cru même pouvoir expliquer tous les phénomènes de la contraction musculaire d’après les propriétés connues des courants électriques; mais cette théorie, toute plausible qu’elle paraissait, ne s’accorde pas avec divers faits constatés récemment, et par conséquent il nous semble inutile de nous y arrêter ici.

Quoi qu'il en soit, nous voyons que la contraction ne peut avoir lieu que dans le tissu musculaire, et que l’action du système nerveux en est la cause déterminante. Cherchons maintenant quels sont les rôles que les diverses parties de ce système jouent dans la production de ce phénomène important.

§ 253. Les muscles présentent entre eux des différences trèsgrandes : les uns ne se contractent que sous l’influence de la volonté; d’autres sont également soumis à 1 empire de cette force, mais leur contraction alieu aussi indépendamment d elle ; enfin, il en est d’autres encore sur les mouvements desquels la volonté n’a aucune influence. Les muscles des membres, etc., appartien-

lient ;l la première de ces trois classes; ceux de l’appareil respiratoire, il la seconde; et le cœur, l’estomac, etc., tl la troisième (1).

§ 25à. Les muscles dont les mouvements peuvent être déterminés par la volonté reçoivent tous des nerfs du système cérébro-spinal. Mais tous les nerfs de ce système ne remplissent pas ces fonctions : quelques-uns, comme nous l’avons déjà vu, appartiennent exclusivement à la sensibilité. Les nerfs cérébraux des troisième, quatrième, sixième, septième, neuvième et onzième paires (fîg. 70) paraissent, au contraire, être exclusivement affectés aux mouvements. Enfin, les nerfs cérébraux de la cinquième et de la dixième paire, et tous les nerfs qui naissent de la moelle épinière, remplissent ces fonctions en même temps qu’ils servent à la sensibilité: leur racine postérieure, comme nous l’avons déjà vu, leur donne la faculté de transporter les impressions au cerveau (§ 203); et c’est par leur racine antérieure que l’influence nerveuse nécessaire pour déterminer les mouvements volontaires se propage du cerveau aux muscles.

En effet, lorsqu’on coupe, sur un animal vivant, les racines antérieures des nerfs spinaux, on prive les parties auxquelles ces nerfs se distribuent de la faculté de se contracter, tout comme si l’on coupait leurs deux racines.

§ 255. influence «le rencépimie. — Lorsqu’on divise la moelle épinière, on détruit également les mouvements de toutes les parties dont les nerfs naissent au-dessous de la section, tandis que celles dont les nerfs sont encore en communication avec le cerveau continuent à se mouvoir. Mais si, au lieu d’expérimenter ainsi sur la moelle épinière, on agit sur le cerveau, qu’on l’enlève ou qu’on le comprime de manière à l’cmpécher de remplir ses fonctions, on paralyse en même temps tous les muscles des mouvements volontaires.

Il paraîtrait aussi que certaines parties du système nerveux exercent sur les mouvements une influence d’une autre nature. Ainsi, Magendie a constaté que, lorsqu’on coupe la portion du cerveau désignée par les anatomistes sous le nom de corps stiiés, 1 animal ainsi mutilé ne reste plus maître de scs mouve-

(1, Il est à noter que les muscles soumis à l’influence Je la volonté différent de la plupart des muscles indépendants delà volonté, par leur slructure aussi bien que par cuis fonctions : chez les animaux supérieurs, les faisceaux de fibres dont les premiers sont composés olfrent toujours des stries transversales, tandis que la plupart des dermcrs rien présentent pas; mais ccllo différence n’est pas constante, car les fibres du

do la vobjuté tDt’ S0US C° raPPort) a cellcs des muscles dont les mouvements dépendent

mcnts, mais semble poussé en avant par une puissance intérieure à laquelle il ne peut résister : il s’élance en avant, court avec rapidité, et s’arrête enfin, mais ne paraît pas pouvoir reculer. Si, au contraire, on blesse les deux côtés du cervelet chez un mammifère ou un oiseau (1), on le voit aussitôt marcher, nager, ou même voler en arrière, sans jamais pouvoir se porter en avant.

Lorsqu’on ne pratique ces lésions que d’un seul côté, on observe d’autres phénomènes qui, au premier abord, paraissent être des plus singuliers, mais qui sont des conséquences des effets dont nous venons de parler. Ainsi, lorsqu’on coupe verticalement l’un des côtés du cervelet, ou de la protubérance annulaire, l’nnimal se met aussitôt à rouler latéralement sur luiméme, en tournant du côté blessé, et quelquefois avec une telle rapidité, qu’il fait plus de soixante révolutions par minute.

D’après ces expériences curieuses, et d’après les recherches sur le même sujet, faites par M. Flourens et par quelques autres physiologistes, on voit que le cervelet et les parties voisines de l’encéphale ont, entre autres usages, celui de régler les mouvements de la locomotion.

Les mouvements qui, tout en étant soumis à l’empire de la volonté, se font aussi indépendamment de son influence, paraissent dépendre alors de l’action de la moelle allongée. En effet, lorsque le cerveau ne remplit plus ses fonctions, et que, par conséquent, il n’y a plus de volonté, les muscles de l’appareil respiratoire continuent à agir comme lorsque leurs mouvements pouvaient Cire réglés par cette force; mais lorsqu’on détruit cette portion de la moelle, tout en laissant le cerveau intact, on les arrête aussitôt (2).

§ 256. Influence du système ganglionnaire. — Quant aux

muscles dont les contractions sont entièrement indépendantes de la volonté, ils reçoivent leurs nerfs du système ganglionnaire, et c’est dans ce système que réside leur principe d’action; car, si l’on maintient la respiration par des moyens artificiels, on peut détruire tout l’encéphale, ainsi que la moelle épinière, sans arrêter les battements du cœur ou les contractions péristaltiques des intestins.

(d) D’après les expériences de Magendie, il paraîtrait que les memes effets ne s’observent pas chez les reptiles, les batraciens et les poissons.

(2) M. Flourens a constaté que la faculté d’exciter ainsi les mouvements respiratoires a son siégo dans la portion de la moelle allongée qui est située immédiatement au-dessous de l'origine des norfs pneumogastriques, et qui a été appelée par ce physiologiste le point vital.

DES MOUVEMENTS

§ 257. Ainsi, en résumant les faits précédents, on voit que, dans la production d’un mouvement, de même que dans le phénomène de la sensibilité, il existe une division de travail trèsremarquable. Lorsque c’est la volonté qui détermine un mouvement, l’impulsion part du cerveau ; les nerfs la conduisent aux muscles, et ceux-ci, en se contractant, exécutent, pour ainsi dire, les ordres ainsi transmis; mais, pour coordonner leur action, ces ordres ont besoin d’être, pour ainsi dire, régularisés, et c’est le cervelet ou les parties voisines de l’encéphale qui sont préposés à cet effet. Enfin, pour les mouvements dont l’animal ne doit pas être le maître d’interrompre le cours, la cause déterminante ne dépend pas de l’action du cerveau, instrument spécial de la volonté, mais réside dans d'autres organes, tels que la moelle allongée, et probablement aussi les centres nerveux du système ganglionnaire.

§ 258. Murée et force «les contractions musculaires. — La contraction de la fibre musculaire est un phénomène essentiellement intermittent. Les muscles ne peuvent rester dans un étal de contraction permanente, et, au bout d’un temps plus ou moins long, ils se relâchent nécessairement. Ainsi, le cœur, dont l’action ne s’arrête qu’avec la vie, se contracte et se repose alternativement ; mais, pour les muscles soumis à l’empire de la volonté, ces mêmes contractions, interrompues par des repos plus ou moins rapprochés, ne peuvent être continuées au delà d’un certain temps, car elles produisent un sentiment de lassitude qui augmente jusqu’à ce qu’en fin ces mouvements deviennent impossibles, et cette sensation ne se dissipe que par l’inaction.

La promptitude avec laquelle la fatigue musculaire se manifeste varie beaucoup, suivant les individus; mais, toutes choses égales d’ailleurs, elle est en raison de l’intensité des contractions, de la durée de chacune d’elles, et de la rapidité avec laquelle elles se succèdent.

La force déployée par la contraction d’un muscle dépend de la texture de cet organe et de l’énergie nerveuse de l’individu. Les muscles les plus gros, les plus fermes et les plus rouges sont susceptibles de se contracter avec plus de force que les muscles grêles, flasques et pâles; mais c’est seulement lorsque ces conditions sont réunies à une puissance nerveuse très-forte que ces organes peuvent produire les plus grands effets, et presque toujours elles sont en sens inverse. Par la seule influence de l’action du cerveau, l’énergie des contractions musculaires peut être portée à un degré extraordinaire : on connaît la force d’un

homme en colère et celle des maniaques ; et lorsque, dans l’état ordinaire de l’économie, une énergie nerveuse analogue se réunit à un grand développement matériel du système musculaire, il en résulte des effets étonnants, dont les anciens nous ont transmis des récits en parlant de leurs athlètes, et dont les bateleurs de nos jours nous rendent aussi quelquefois témoins.

De l'appareil du mouvement en général.

§ 259. La contraction musculaire a joué un grand rôle dans plusieurs fonctions dont nous avons déjà fait l’histoire ; mais le sujet dont nous allons maintenant nous occuper s’y rattache d’une manière encore plus directe : car nous allons aborder l’étude des mouvements généraux et partiels de notre corps, mouvements dont dépendent les attitudes, la locomotion et une foule d’autres phénomènes entièrement mécaniques.

Chez les animaux les plus inférieurs, les muscles s’insèrent tous à la membrane tégumentaire, qui est molle et flexible ; et c’est en agissant sur elle qu'ils modifient la forme du corps, de façon à le faire mouvoir en totalité ou en partie. Mais chez les animaux d’une structure plus parfaite, l’appareil moteur se complique davantage, et se compose non-seulement de muscles, mais aussi d’un système de pièces solides servant à augmenter la précision, la force et l’étendue des mouvements, en même temps qu’il détermine la forme générale du corps, et protège les viscères contre les violences extérieures.

§ 260. Cette espèce de charpente solide à laquelle les muscles s’attachent, porte le nom de squelette. Dans certains animaux, tels que les insectes et les écrevisses, elle est située à l’extérieur, et ne consiste que dans une modification de la peau; mais chez l’homme et tous les animaux qui s’en rapprochent (savoir, les autres mammifères, les oiseaux, les reptiles, les batraciens et les poissons), le squelette est situé à l’intérieur du coi'ps, et se compose de parties qui lui appartiennent d’une manière spéciale.

Chez quelques poissons (tels que les raies), le squelette est formé d’une substance blanche, opaline, compacte, en apparence homogène, très-résistante et très-élastique, que l’on nomme cartilage. Il en est de même pour le squelette de l’homme et des autres animaux vertébrés dans les premiers temps de la vie ; mais cet état, qui est permanent chez les poissons dont nous venons de parler, n’est ici que transitoire, et les cartilages du squelette ne tardent pas à se charger de matières pierreuses de nature

calcaire qui les rendent roides, cassants et très-durs, el qui les font pa-ser à l’état d’os.

§ 261. «es os. — Pour s’assurer que les os ne sont que des cartilages durcis par le dépôt de sels calcaires dans leur épaisseur, il suffit de les faire macérer pendant quelque temps dans un liquide particulier appelé acide muriatique ou chlorhydrique; ce liquide a la faculté de dissoudre les matières pierreuses contenues dans les os, mais n’attaque pas le cartilage, de façon qu’on sépare ainsi ce dernier des sels qui en masquaient les propriétés (1).

L’ossification du squelette commence par une multitude de points qui s’étendent de plus en plus: il en résulte que le nombre des pièces osseuses est d’abord très-considérable; mais, par les progrès de l’ossification, plusieurs d’entre elles se réunissent, de sorte que, chez l’animal adulte, on trouve beaucoup moins d’os distincts que chez le jeune, et que, dans la vieillesse extrême, on voit souvent plusieurs de ceux-ci se souder entre eux, et des parties qui jusqu’alors étaient restées cartilagineuses se charger de matières calcaires. L’utilité de ce mode de développement est facile à comprendre : pour que la charpente solide du corps ne s’oppose pas à ses mouvements, il faut toujours qu’elle se compose d’un grand nombre de pièces mobiles ; mais c’est surtout lorsque toutes ses parties doivent se prêter à l’accroissement des organes situés dans son intérieur, que cette division est le plus nécessaire.

La surface des os est toujours recouverte d’une couche membraneuse à laquelle on donne le nom de périoste , et leur substance se compose de fibres ou de lamelles faciles à distinguer. Lorsque Cüs organes doivent occuper peu de volume et présenter beaucoup de solidité, comme cela a lieu pour les os plats qui recouvrent la plupart des viscères les plus importants et les plus délicats, le tissu osseux est extrêmement compacte ; mais lorsque les os doi\ent occuper un long espace, et qu’ils nuiraient aux mouvements si leur poids était considérable, leur tissu n’est dense et serré que vers la surface, et dans leur intérieur il existe de grandes cellules ou même des canaux appelés médullaires,

(1) I* après 1 analyse failo par Berzelius, les os du squelette humain, parfailemcnt dépouillés de graisse, sont composés pour 100 : de cartilage, 33,17 ; vaisseaux, 1,13 phosphate basique de chaux, avec un peu de fluorure de calcium, 53,01 ; carbonate -.n,u„n,UX/ an ’ p’1?sP,ialc niatjiicsic, 1,1G ; et soude, avec un peu de chlorure de lion dans Pei.i “J!"?10 carl,laKmeus‘: des os est composée d’osséine, qui, par l’ébulliîi îabr^Jon d'o u r r,0 C" gC,atine > au8si "uploic-t-on dans les arts pour bouillons économiques. ° ' dans 1 économie domestique pour la préparation de

parce qu’ils sont remplis rie moelle. Enfin ce tissu lui-même examine au microscope, paraît formé principalement par des tubes très-déliés, ou par des cellules entourées de lamelles concentriques, entre lesquelles on distingue des corpuscules ovales et ovoïdes (fig. 90).

Fig. 90. (1)

§ 262. La forme des os varie beaucoup : on les distingue en os longs, os courts et os plats. Les premiers seulement présentent une cavité médullaire ; ils sont toujours il peu près cylindriques,

(1) Portion d’une tranche mince de (issu osseux vue au microscore : — n, canalicules vasculaires (ou canaux de Havers), qui, par leur réunion, forment un réseau h larges mailles, et sont entourés par des lamelles (e) dans l’épaisseur desquelles on voit une multitude do cellules osseuses (b) d'où partent des prolongements capillaires appelés canalicules osseux.

DES MOUVEMENTS

ul les tubes dont leur tissu est composé sont disposés longitudinalement. Dans les os plats ces tubes sont parallèles à la surlace de l'os, et dans les os courts ils sont remplacés par des cellules. On remarque souvent aux uns et aux autres des éminences qui donnent attache aux muscles ou à d autres parties, et qui, toutes les fois qu’elles font une saillie considérable, sont désignées par les anatomistes sous le nom d’ apophyses . Les os présentent aussi à leur surface des dépressions plus ou moins profondes, qui servent à loger des parties molles, ou à recevoir d’autres os qui doivent se mouvoir dans ces cavités, et dans beaucoup d’endroits on leur voit des trous destinés à livrer passage à des vaisseaux sanguins ou à des nerfs.

§ 263. Articulation «n*s os. — On donne le nom à" articulation à l’union dos divers os entre eux. Les moyens de jonction que la nature a employés à cet usage varient beaucoup, suivant que les os doivent conserver toujours entre eux les mûmes rapports, et rester fixes, ou bien exécuter des mouvements plus ou moins étendus.

Lorsque l’articulation des os n’est pas destinée à permettre des mouvements, elle peut avoir lieu de trois manières : par juxtaposition, par engrenage ou par implantation. Les articulations par simple juxtaposition des surfaces articulaires ne se voient que dans certaines parties du squelette, où la situation des os est telle, qu’ils 11e peuvent se déplacer. Dans les articulations par engrenage (ou par suture), les surfaces articulaires offrent une série d’aspérités et d’enfoncements anguleux qui se reçoivent réciproquement : aussi ces articulations peuvent-elles avoir beaucoup de solidité, sans que leurs surfaces soient trèsétendues. Enfin les articulations par implantation, ou gomphoses, sont celles où un os est enchfissé dans une cavité creusée dans la substance de l’os qui lui sert de base : ce sont les articulations les plus solides, mais elles sont rares (1).

S 26 U. Dans les articulations mobiles, les os ne sont pas unis directement entre eux, mais sont maintenus en contact par des liens qui s’étendent de l’un des os à l’autre.

Tantôt ces surfaces articulaires sont unies par une substance cartilagineuse ou fibro -cartilagineuse intermédiaire, qui adhère fortement à l’une et à l’autre, et ne leur permet de se mouvoir qu’à raison de son élasticité (c’est ce qu’on nomme articulation par continuité)-, d’autres fois les surfaces articulaires glissent l’une sur l’autre, et ne sont maintenues en rapport que par des

(1) Les dents sont les seules parties qui s’articulent ainsi.

ligaments (1), qui les entourent et qui sont disposés de manière à poser des bornes à leurs mouvements. Ce mode de jonction constitue ce que les anatomistes appellent articulation par contiguïté (fîg. 91), et se voit toujours là où les mouvements doivent être très-étendus. Les surfaces qui s’articulent ainsi sont toujours extrêmement lisses et encroûtées d’une lame cartilagineuse qui en augmente encore le poli. Mais ce ne sont point là les seuls moyens employés par la nature pour diminuer le frottement dans ces jointures ; car elle y a placé une espèce de poche membraneuse, appelée bourse synoviale, qui a de l’analogie avec les membranes séreuses, et qui est remplie d’un liquide visqueux,

lequel permet à .ces surfaces de glisser facilement Lune sur l’autre. Cette poche, qui entoure l’articulation de toutes parts, contribue aussi d’une manière efficace à maintenir les os en contact, car elle exclut les fluides ambiants de la cavité que ces corps laissent entre eux, et par conséquent ceux-ci ne peuvent s’écarter sans y déterminer un vide. Il en résulte que tout le poids de l’atmosphère tend à maintenir ces surfaces articulaires dans leurs rapports naturels : et pour se convaincre de l'influence de celte circonstance, il suffit de s’assurer de la difficulté que l’on éprouve pour déboîter sur le cadavre un os dont l’articulation est intacte, et de voir combien cette opération devient facile, au contraire, dès qu une ouverture faite à la membrane synoviale permet 1 entrée de 1 air dans a

Fig. 91 (1).

cavité articulaire. ,

§ 265. Action des muscles sur les os. — Tous les muscles destinés à produire les grands mouvements du corps sont fixes au squelette par leurs deux extrémités. U en résulté que lors de leur contraction, ils doivent déplacer l’os qui leur présente le moins de résistance, et l’entraîner vers celui qui reste immobile et qui leur sert de point d’appui, pour mouvoir le premier.

M) On donno le nom de ligaments à dos faisceaux de fibres analogues a ceux des ils" très-résistants, arrondis ou aplatis, et d’un blanc nacre, qu. lient entre eux

tendons les os.

m3 Figure théorique d'une articulation par contiguïté : - a, a, les deux os ; b lames cartilagineuses qui revêtent leur surface articulaire; - c, périoste, — S’, membrane synovialo ; - C, couche épithélique tapissant la capsule formée par cette

membrane.

DES MOUVEMENTS

Or, dans la plupart des cas, les os sont d’autant plus mobiles, qu’ils sont placés plus loin de la partie centrale du corps : aussi les muscles qui se fixent à deux d’entre eux agissent-ils, en général, sur celui qui est le plus éloigné, et voit-on toujours les muscles destinés à mouvoir un os s’étendre de cet organe vers le tronc. Ainsi, les muscles qui servent à remuer les doigts occupent la paume de la main et l’avant-bras ; ceux qui fléchissent l’avant-bras sur le bras occupent le bras, et ceux qui meuvent le bras sur l’épaule sont placés dans l’épaule ou sur la poitrine.

Dans certaines circonstances, cependant, ces muscles déplacent les os qui, dans les cas ordinaires, leur servent de point d’appui. Ainsi, lorsque le corps est suspendu par les mains et que l’on cherche à s’élever, les muscles fléchisseurs de l’avantbras, ne pouvant déplacer celui-ci, en rapprochent le bras et entraînent tout le corps.

En général, le genre de mouvement déterminé par la contraction d’un muscle dépend, d’une part, de la nature de l’articulation de l’os qu’il déplace, et de l’autre, de sa position par rapport à cet os; il l’entraîne toujours de son côté et le rapproche du point auquel son extrémité opposée se trouve fixée. Ainsi, les muscles qui font llécbir les doigts occupent la face palmaire de la main et de l’avant-bras, tandis que ceux destinés à les étendre sont situés du côté opposé du membre.

Souvent plusieurs muscles sont disposés de façon à pouvoir concourir à la production d’un même mouvement : on les appelle alors congénères, et l’on appelle antagoniste d’un muscle celui qui détermine un mouvement contraire.

On désigne aussi les muscles, d’après leurs usages, sous les noms de fléchissseurs et d'extenseurs, d’adducteurs et d’abducteurs, de rotateurs, etc.

§ 26G. La force avec laquelle un muscle se contracte dépend de son volume, de la puissance de la volonté et de quelques autres circonstances dont il a déjà été fait mention ; mais l'effet produit par celte contraction dépend aussi en grande partie de la manière dont il se fixe à l’os qu’il doit mouvoir.

Ainsi, toutes choses égales d’ailleurs, le mouvement déterminé par la contraction d'un muscle sera d’autant plus grand, que ce muscle s’insérera moins obliquement sur l’os mobile. Lorsqu’il s’y insère à angle droit, toute sa force est employée à déplacer celui-ci ; mais, dans le cas contraire, une partie plus ou moins considérable de cette force est perdue.

En ellet, si le muscle m (fig. 92), dont nous supposons la force

égale à 10, est tixée perpendiculairement à l’os l, dont l’extrémité a est mobile sur le point d’appui r, il n’aura à vaincre que le poids de cet os, et le portera de la position ab dans la direction de la ligne ac, en faisant parcourir au point auquel il s’insère

un espace que nous représentons encore par 10. Mais, si ce muscle agit obliquement sur l’os, dans la direction de la ligne nb, par exemple, il en sera tout autrement, car alors il tendra à le porter dans la direction bn, et par conséquent à le rapprocher de la surface aiticulaire r, sur laquelle l’extrémité de l’os

repose. Mais celui-ci étant une tige inflexible, ce déplacement ne peut avoir lieu; l’os ne peut que tourner sur le point ?, comme sur un pivot, et la contraction du muscle n, sans rien perdre de l’énergie que nous lui avons supposée, ne pourra porter cet os que dans la direction ad ; les trois quarts de la force qu’il a déployée seront perdus, et il ne produira, par conséquent, qu’un déplacement pour lequel le quart de sa force suffirait, s’il était appliqué, comme le muscle m, perpendiculairement à l’os.

Or, dans l’économie animale, les muscles ne s’insèrent, pour la plupart, que très-obliquement et, par conséquent d’une manière très-peu favorable àl’intensité du résultat de leur contraction. Souvent il existe cependant une disposition qui tend à diminuer l’obliquité de leur insertion : c’est le renflement qui se trouve à l’extrémité de la plupart des os longs, et qui sert principalement à donner à leurs articulations plus de solidité.

Les tendons (i) des muscles (m) situés au-dessus de l’articulation s’insèrent, en général, immédiatement au-dessous de ce renflement, et arrivent ainsi sur l’os mobile (o>, en suivant une direction qui se rapproche davantage de la perpendiculaire, comme on peut s’en convaincre en comparant la disposition du muscle m dans la figure 9 à, où ces renflements existent, et dans la figure 93, où l’on a représenté les extrémités articulaires sans renflement semblable.

§ 267 la distance qui sépare le point d’attache du muscle du point d’appui sur lequel l’os se meut, et de l’extrémité opposée du levier que cet or pane représente, influe aussi de la maniéré la plus

Fig. 93.

Fig. 94.

DES MOUVEMENTS

Fig. 95.

puissante sur les effets produits par sa contraction. Pour expliquer ce fait, il est nécessaire d’avoir recours à la mécanique.

Les os, disons-nous, représentent des leviers, nom que l’on donne en physique à toute verge inflexible qui se meut sur un point fixe que l’on appelle point d’appui. La force qui met le levier en mouvement se nomme la jouissance, et celle qui s’oppose à son déplacement se nomme la résistance. Enfin, on appelle bras de levier de la puissance, et bras de levier de la résistance, la distance qui sépare le point d’appui de celui où sont appliquées l’une ou l’autre de ces forces.

Or, la longueur de ces bras de levier influe extrêmement sur la force nécessaire pour faire équilibre à une résistance donnée. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer le mécanisme de la balance connue sous le nom de romaine (fig. 95). Le fléau est partagé en deux parties de longueur inégale par le point d’appui a. A l’extrémité de l’une des branches r, qui est très-courte, se trouve la résistance (ou l’objet que l’on veut peser); et sur l’autre p glisse un poids quelconque, qui fait équilibre à une résistance d’autant plus considérable, qu’on l’éloigne davantage du point d’appui, et qu’on allonge par conséquent le bras de levier de la puissance, celui de la résistance restant toujours le même.

Chacun sait aussi combien est grande la différence dans la force qu un homme doit déployer, lorsqu’il cherche à soulever un fardeau avec le bras fléchi ou tendu. Or, dans ces mouvements, ce sont les mêmes muscles qui agissent, et le bras de levier de la puissance reste le même ; c’est seulement le bras de levier de la résistance, représenté par la distance qui sépare 1 épaulé de la main, qui s’allonge.

La mécanique nous apprend aussi que, pour qu’il y ait équiv librc dans un Iev'ier quelconque, il faut que la résistance et la puissance soient réciproquement proportionnelles aux longueurs de leurs bras de levier, c’est-à-dire que, multipliées par leurs bras de levier respectifs, elles donnent toutes deux le même produit.

Ainsi, pour faire équilibre à une résistance r égale à 10 qui serait appliquée à l’extrémité d’un levier ab d’une longueur ue 20, il faudrait que la puissance p, si elle était appliquée au

d'a^f^r?’ Gt ?ar c1ons61uent également éloignée du point d appui °’ fut aussi égale à 10 ; mais si elle était appliquée au

riri c

point c, elle devrait être, pour produire le même effet, égale à 20: car la résistance, que nous avons supposée égale à 10, étant multipliée par la longueur de son bras de levier 20, donnera

pour produil200;etd’un autre côté, le bras de levier de la puissance ca «r— ^ — r * — '—\° n’étant égal qu’à 10, ce-

lui-ci devra être multiplié par une force égale mF à 20, pour donner ce môme produit de 200.

Enfin, en plaçant la puissance encore plus près du point d’appui, au point d , il faudra lui donner une force égale à 100, car son bras de levier ne sera plus que de 2, et 2 X 100 = 200.

La disposition des leviers influe autant sur la rapidité des mouvements produits que sur leur force, et si, en employant une puissance comparativement faible, on peut vaincre ainsi une résistance beaucoup plus forte, on peut aussi, enemployant une force motrice d’une vitesse quelconque, obtenir, à l’aide de ces instruments, un mouvement plus lent ou plus rapide.

Ainsi, supposons que la puissance p agisse sur le levier ar de façon à faire parcourir au point d’insertion c un espace de 5

dans une seconde, il déplacera en même temps l’extrémité r du levier, et la fera arriver en b avec une vitesse qui sera égale à 25, caria distance parcourue dans des temps égaux par ce point sera cinq fois plus considérable que celle parcourue parle point d. Avec une force dont la vitesse n’est que de 5, on produit donc, en l’appliquant au point c, le même résultat que si 1 ou appliquait directement au point r une force dont la vitesse serait égale à 25.

Mais, d’après cb que nous avons dit plus haut, on voit que tout ce que l'on gagne ainsi en vitesse se perd en lorce ; car c est surtout en rendant le bras de levier de la résistance plus long proportionnellement à celui de la puissance, qu on arrive à ce résultat.

Or, dans l’économie animale, presque tous les leviers représentés par les os sont disposés de façon à favoriser de la sorte la

Fig. 97.

DES MOUVEMENTS

rapidité des mouvements aux dépens de la force nécessaire pour les produire. Ainsi, lorsqu’on abaisse le bras tendu, si la vitesse avec laquelle ses muscles se contractent est telle que leur point d’insertion soit déplacé d’un décimètre dans une seconde, l’extrémité du membre s’éloignera de sa position primitive avec une vitesse de plus d’un mètre par seconde.

Ces notions préliminaires sur la mécanique animale étant acquises, nous pouvons maintenant nous livrer à l’étude des diverses parties de l’appareil du mouvement, que nous examinerons de préférence chez l’homme. ■

Description de l’appareil moteur de l’homme.

§ 268. L’appareil moteur de l’homme et des autres animaux supérieurs se compose, ainsi que nous l’avons déjà dit, du squelette et des muscles.

Le squelette, formé par la réunion d’un grand nombre d’os, se divise, comme le corps, en trois parties : la tête, le tronc et les membres.

§ 269. Tè(e. — La tête se compose de deux portions principales, le crâne et la face.

Le crâne est une espèce de boîte osseuse de forme ovalaire, qui occupe toute la partie postérieure et supérieure delà tète, et qui loge, comme nous l’avons déjà vu (§ 184), le cerveau et le cervelet. Huit os se réunissent pour en former les parois, savoir :

le frontal ou coronal (fig. 98, f) en avant, les deux pariétaux (p) en haut, les deux temporaux (t) sur les côtés, l’occipital (o) en arrière, et le sphénoïde (s) et 1 ethmoïde en bas. Tous ces os, à l’exception du dernier, ont m la forme de grandes lames minces, d’une texture très-compacte; et tous & mi j az c ta s articulent entre eux de manière Flc os.m

à être complètement immobiles, et à

donner au crâne une grande solidité. Ces articulations sont même très-remarquables, en ce qu’elles varient de forme dans

. os fr°ntal 011 coronal ; — p, pariétal; — t, temporal; — o, occipital ;

». sp enoide ; n, os nasal ; — mt, maxillaire supérieur ; — j, os jugal ou os do la pommelé, mi, maxillaire inférieur; — na, ouverture antérieure des fosses nat®'.lrüa auditif; - a*, arcade zygomatique formée par une portion des os loin ' 3 G JUga ab‘ cd’ l'ïfucs indiquant l’angle facial, dont il sera question plus

les différentes parties du crâne, afin de mieux résister aux violences extérieures qui pourraient tendre à désunir ces os, et qui doivent produire des effets différents, suivant le point sur lequel elles agissent. Ainsi, lorsqu’un corps porte sur le sommet de la tête, le mouvement se propage dans tous les sens et tend â écarter les pariétaux et à chasser en avant ou en arrière les os frontal ou occipital : aussi, tous ces os sont-ils unis entre eux par des sutures engrenées des plus solides. Mais, quand le crâne reçoit un choc sur le côté, l’effort, agissant sur le temporal, tend à enfoncer cet os, et, pour empêcher cet accident, la nature a uni le temporal aux os voisins, non pas à l’aide d’engrenures propres seulement à empêcher leur disjonction, mais à l’aide d'un bord articulaire taillé très-obliquement, de façon à rendre cet os extérieurement beaucoup plus grand que l’espace dans lequel il se trouve comme enchâssé.

La voûte du crâne ne présente d’ailleurs rien de remarquable ; mais, à sa base, on voit une multitude de trous qui servent au passage des vaisseaux sanguins du cerveau et des nerfs qui naissent de l’encéphale : l’un de ces trous, creusé dans l’os occipital et beaucoup plus grand que tous les autres, est traversé par la moelle épinière, et il existe près de son bord et de chaque côté une apophyse large et convexe appelée condyle , qui sert à l’arliculation de la tête sur la colonne vertébrale. La tête est presque en équilibre sur cette espèce de pivot ; mais, cependant, la portion située au devant de l’articulation est plus volumineuse que celle qui est située en arrière, et qui tend à faire contre-poids à la première : aussi les muscles qui se portent de la colonne vertébrale à la partie postérieure de la tête, et qui servent à redresser celle-ci, sont-ils bien plus nombreux et bien pl k s puissants que les muscles fléchisseurs placés de la même manière au devant de la colonfie : et, lorsque les premiers se relâchent, comme cela arrive dans le sommeil, la tète tend ordinairement à retomber en avant et à s’appuyer sur la poitrine.

Sur les côtés de la base du crâne, on remarque encore deux apophyses très-grosses, appelées mastoïdes (fig. 100, a), auxquelles s’insèrent des muscles qui descendent obliquement vers la poitrine, à la partie antérieure du cou, et qui servent à faire tourner la tête sur la colonne vertébrale. Enfin, immédiatement en avant de ces apophyses, se trouve l’ouverture du conduit auditif externe, qui, de même que les diverses parties de l’oreille moyenne et de 1 oreille interne, est creusée dans une portion de l’os temporal appelée rocher , à cause de sa grande dureté (§ 222, fig. 79, e).

DES MOUVEMENTS

§ 270. La face est formée par la réunion de quatorze os de formes très-diverses, et présente cinq grandes cavités destinées loger les organes de la vue, de l'odorat et du goût. Tous ces os, excepté celui de la mâchoire inférieure, sont complètement immobiles et s’articulent entre eux ou avec les os du crâne. Les deux principaux sont les os maxillaires supérieurs (ms, fig. 98), qui constituent la presque totalité de la mâchoire supérieure, et qui s’articulent avec le frontal, de façon à concourir aussi à la formation des orbites et des fosses nasales; en dehors, ils s’articulent avec les os jugaux ou os des pommettes ( j ), et en arrière avec les os palatins, qui, à leur tour, se joignent au sphénoïde.

Les orbites, comme nous l’avons déjà vu ailleurs (§ 2Zil),sont deux fosses coniques dont la base est dirigée en avant; la voûte de ces cavités est formée par une portion de l’os frontal, et leur plancher par les maxillaires supérieurs ; en dedans, c’est l’cthmoïde et un petit os appelé lacrymal qui complètent leurs parois; et, en dehors, clics sont formées par l’os jugal et le sphénoïde, qui en occupe aussi le fond, où se trouvent les ouvertures servant au passage du nerf optique et des autres branches nerveuses appartenant à l’appareil de la vision. A la voûte de l’orbite, on remarque une dépression qui loge la glande lacrymale, et à sa paroi externe se trouve un canal qui descend verticalement dans les fosses nasales, et livre passage aux larmes.

Le nez est formé en majeure partie de cartilages ; aussi, dans le squelette, l’ouverture antérieure des fosses nasales (na, fig. 98) est-elle grande, et la portion osseuse du nez, formée par les deux petits os appelés nasaux (n), est-ellepeu saillante. Les fosses nasales sont très-étendues : supérieurement, elles sont creusées dans l’os ethmoïde, dont tout l’intérieur est rempli de cellules; inférieurement, elles sont séparées de la bouche par la voûte du palais, qui est formée par les os maxillaires supérieurs et par les deux os palatins ; enfin, elles sont séparées entre elles sur la ligne médiane par une cloison verticale, formée supérieurement par une lame de l’ellunoïde, et inférieurement par un os particulier, nommé vomer. On trouve encore dans l’intérieur de ces fosses deux os distincts, qui forment les cornets inférieurs, et Ion y remarque l’ouverture des sinus frontaux, sphénoïdaux et maxillaires, cavités plus ou moins vastes creusées dans 1 épaisseur des os dont elles portent les noms (fig. 78

C est dans 1 os maxillaire supérieur que sont implantées toutes

les dents de la mâchoire supérieure : dans le jeune âge il est formé de plusieurs pièces; et chez la plupart des animaux on en distingue toujours une portion antérieure, qu’on appelle l’os inter maxillaire ( im , fig. 99). 1 1

La mâchoire inférieure de 1 homme ne se compose que d’un

seul os, car les deux moitiés dont elle est formée chez un grand nombre d’animaux se soudent entre elles de très-bonne heure et se confondent complètement. Cet os, appelé maxillaire inférieur, a une ressemblance grossière avec un fer à cheval dont les extrémités coudées s’élèveraient beaucoup. 11 s’articule avec les os temporaux par un condyle saillant situé à chacune de ses extrémités, et reçu dans une cavité nommée glénoïdale; enfin, au dedans de ces condyles, s’élève de chaque côté une apophyse appelée coronoïde , qui sert à l’insertion de l’un des muscles releveurs de la mâchoire (le muscle temporal) . Ces muscles (fig. 1 00 et fig. 31, d, c ) se fixent tous vers l’angle de la mâchoire et â peu de distance du point d’appui sur lequel ce levier se meut. Dans la plupart des cas, c’est au contraire vers la partie antérieure des mâchoires qu’est appliquée la résistance que ce même levier doit vaincre pendant la mastication : aussi ces muscles, quoique très-puissants, ne peuvent-ils alors produire que des effets trèsfaibles; et pour écraser entre les dents les corps les plus durs,

(1) oc,t, f, os occipital, temporaux et frontal; — n, os nasal; — m, maxillaire supérieur ; — fin, interniaxillairo ; — mi, maxillaire inférieur ; — o, orbite ; — i, dents incisives ; — c, canines; — mo, molaires.

(2) Principaux muscles de la tête : — o, muscle orbiculairc des paupières, servant à fermer les yeux ; — bb, muscle orbiculairc des lèvres, servant à rapprocher res organes ; — j, muscles des joues; — m, muscle masséter, servant à élever la mâchoire inférieure; — I, muscle temporal, servant au même usage; — z, arcade zygomatique; — c, articulation (le la mâchoire inférieure; — n, trou auditif et apophyse mastoïde.

DES MOUVEMENTS

est-on obligé de porter ceux-ci aussi loin que possible vers le fond de la bouche, de manière à raccourcir le bras de levier de la résistance et à le rendre égal ou mémo plus court que celui de la puissance. Ces muscles se fixent à la face interne aussi bien qu’à la face externe de la mâchoire, et vont prendre leur point d’appui sur les côtés de la tête jusqu’au haut des tempes, en passant entre les parois latérales du crâne et une arcade osseuse, nommée zygomatique ( z ), qui s’étend de la pommette jusqu’à l’oreille, et qui sert aussi à l’insertion de ces organes.

La tôle, comme on a pu le voir, se compose essentiellement de vingt-deux os, mais leur nombre est réellement plus considérable; car, dans l’intérieur de chaque os temporal, il existe, ainsi que nous l’avons dit ailleurs (p. 172), quatre osselets appartenant à l’appareil de l’ouïe ; et l’on peut aussi considérer comme une dépendance de la tôle l’os hyoïde (fig. 33), qui est suspendu aux os temporaux par des ligaments, et qui est placé en travers de la partie supérieure du cou, où il sert à porter la langue et à soutenir le larynx.

§ 271. Tronc. — La partie la plus importante du tronc et même de tout le squelette, celle qui sert de soutien à toutes les autres et qui varie le moins chez les divers animaux, est la coi.onne vertébrale ou colonne épinière.

On donne ce nom à une espèce de tige osseuse qui règne dans toute la longueur du corps, et qui se compose d’un grand nombre de petits os appelés vertèbres, placés bout à bout et solidement unis entre eux.

Cette colonne (fig. 101), qu’on appelle aussi V épine du dos, occupe la ligne médiane et postérieure du corps, et supporte à son extrémité supérieure la tète, qu’on peut considérer comme en étant la continuation. Dans l’homme, on y compte trente-trois vertèbres, et l’on y distingue cinq portions, savoir : une portion cervicale, composée de sept vertèbres (c); une portion dorsale, composée de douze de ces os ( d ) ; une portion lombaire, formée de cinq vertèbres ( l ) ; une portion sacrée, qui en offre cinq (s): et une portion coccygienne, où l’on en voit quatre (ex:. Elle présente plusieurs courbures et augmente de grosseur depuis son extrémité antérieure ou supérieure jusqu’au commencement de la portion sacrée. Vers le moment de la naissance, toutes les vertébrés sont parfaitement distinctes et sont simplement articulées entre elles ; mais, bientôt après, les cinq vertèbres sacrées

Fig. 101.

se soudent entre elles et ne forment plus qu’un seul os, nommé sacrum (s).

Le caractère principal des vertèbres est d’étre traversées par un trou (fig. 102) qui, en se réunissant à ceux des autres vertèbres, forme un canal s’étendant depuis le crâne jusque vers l’extrémité du corps, et logeant, comme nous l’avons déjà dit, la moelle épinière. Dans l’homme, les vertèbres coccygiennes ne présentent cependant point de canal semblable, car elles sont réduites à un état rudimentaire, et ne consistent qu’en autant de petits noyaux b solides. Sur les côtés, ce canal vertébral communique

Fie. 102. au dehors par une série d’ouvertures appelées trous de conjugaison, parcequ’elles résultent de la réunion de deux échancrures pratiquées sur les bords supérieur et inférieur de chaque vertèbre, de façon à se correspondre lorsque ces os sont unis entre eux. Ces trous, comme nous l’avons déjà vu, livrent passage aux divers nerfs qui naissent de la moelle épinière et qui vont se distribuer aux différentes parties du corps.

On distingue dans chaque vertèbre un corps et diverses apophyses. Le corps de la vertèbre («) est un disque épais situé au devant du canal vertébral (ou au-dessous, si la colonne est dans une position horizontale, comme chez la plupart des animaux), et servant à donner de la solidité à l’articulation de ces os entre eux. Les deux faces de ce disque sont à peu près parallèles, et chacune d’elles est unie à la surface correspondante de la vertèbre voisine par une couche épaisse de fibro-cartilage qui adhère à l’une et à l’autre dans toute l’étendue de ces surfaces articulaires, et ne leur permet de s’éloigner entre elles qu’à raison de l’élasticité dont son tissu est doué. L’articulation des vertèbres est encore fortifiée par l’existence de quatre petites apophyses qui sont situées sur les côtés du canal vertébral et qui s’engrènent avec celles des vertèbres voisines. Enfin, en arrière de ce canal, il existe une apophyse appelée épineuse (b), qui concourt au même but, en limitant la flexion de la colonne en arrière, et des faisceaux de fibres ligamenteuses s’étendant encore d’un os à l’autre, de façon à les lier entre eux.

L’articulation des vertèbres entre elles est, comme on le voit, extrêmement solide : aussi les mouvements que chacun de ces os peut exécuter sont-ils en général très -bornés ; mais ces petits mouvements, s’ajoutant les uns aux autres, donnent à l’ensemble de la colonne assez de flexibilité sans nuire à sa force. Du reste, cette mobilité varie beaucoup dans les différentes parties du tronc : au dos, elle est presque nulle ; aux lombes, elle est

DES MOUVEMENTS

Orbite.

Mâchoire infér.

Vertèbres cervicales.

Ouioplute.

Humérus. - ■

Vertèbres

lombaires.

Os iliaque-

Cubitus. ..

Radius. .

Os du carpe. - Os du métacai-pe. ...

Phalanges. ■

Fémur.

Tibia.

Péroné .

Os frontal.

Os pariétal.

Os temporal.

Clavicule.

Os iliaque.

Rotule.

Tarse.

.Métatarse

Phalanges.

au contraire assez marquée; mais c’est dans la portion cervicale de la colonne qu’elle est le plus prononcée : aussi, dans ces parties, la couche fîbro-cartilagineuse, qui doit se prêter à ces déplacements, est-elle plus épaisse qu’au dos, et les apophyses épineuses sont-elles plus écartées l’une de l’autre, de façon à permettre une courbure plus considérable de la colonne avant qu’elles viennent à se rencontrer.

Le poids du corps tend continuellement à courber la colonne vertébrale en avant ; aussi y a-t-il, pour résister à cette flexion et pour redresser l’épine dorsale, des muscles puissants qui s’insèrent le long de sa face postérieure : et, afin de rendre leur action plus puissante, la nature a disposé leur point d’attache de façon à les faire tirer perpendiculairement sur un bras de levier assez . long. En effet, la plupart d’entre eux se fixent à l’extrémité des apophyses dites épineuses, qui forment une crête saillante dans toute la longueur du dos; et d’autres prennent leur point d’attache sur deux autres apophyses (c, fig. 102), qui sont également très-saillantes, et que l’on nomme, à cause de leur direction, apophyses Iransverscs.

Il est à remarquer aussi que, dans les portions de la colonne où ces muscles doivent déployer le plus de force, comme aux lombes, ces apophyses sont bien plus longues, et par conséquent forment un levier bien plus puissant que dans les parties où toute cette force n’est pas nécessaire : au cou, par exemple. Par la suite, nous aurons aussi l’occasion de voir que, chez les animaux dont la tête est pesante et se trouve à l’extrémité d’un cou long et horizontal, ces apophyses prennent un accroissement extrême au dos, où elles servent à l’attache des ligaments et des muscles destinés à soutenir ces parties et à relever le cou (fig. lOZi).

Les mouvements de flexion de la colonne en avant ne nécessitent presque aucun déploiement de force, et les muscles employés à les produire, et situés au devant du corps des vertèbres, sont par conséquent grêles et en petit nombre.

La première vertèbre du cou, nommée atlas, est beaucoup plus mobile que toutes les autres : elle a la forme d’un simple anneau, et tourne autour d’une espèce de pivot formé par une apophyse qui s’élève du corps de la vertèbre suivante (ou axis). C’est même dans cette articulation que s’effectuent presque entièrement les mouvements de rotation exécutés par la tête. Les liens qui unissent ces deux vertèbres sont incomparablement moins forts que ceux des autres vertèbres; et, en effet, dans la position ordinaire du jcorps, le poids de la tête, pressant sur l’atlas, tend plutôt à les

DES MOUVEMENTS

maintenir en contact qu’à les séparer. Mais lorsque c’est la tête qui supporte tout le poids du corps, comme cela a lieu chez les personnes pendues, il en est tout autrement : ces deux vertèbres se séparent alors facilement, et leur luxation produit une mort presque instantanée par suite de la compression de la moelle

Fig. lût. — Squelette du Chameau (1).

épinière, précisément dans le point où naissent les principaux nerfs de l’appareil respiratoire. C’était dans la vue de déterminer celte dislocation du cou, et, par conséquent, d’abréger les souffrances des criminels condamnés à périr sur la potence, que les bourreaux avaient autrefois l’habitude d’appuyer avec les pieds sur l’épaule des suppliciés, au moment où ils les lançaient de leur échelle la corde au cou; et c’est par la même cause qu’on a vu quelquefois une mort subite arriver au milieu des jeux imprudents dans lesquels on soulève les enfants en les tenant entre les deux mains, suspendus par la tête.

(1) Le squelette du chameau sur un fond noir représentant la silhouette de l'animal •

vc, vertèbres cervicales ; - vd, vertèbres dorsales; - vl, vertèbres lombaires- ‘

!!’“/’ ~ Vq' Ver,èbrCS dC la qU0Ue : ~ C- cô,es : - 0- omoplate ; - ChZmZ

rotule -! 'ti~ïibia ■ Carpf ’ “ mc' mé,a,carPf : " Vh, phalanges ; - fe, fémur . J u luiuic , it, tibia ta, tarse; — mt, métatarse. .

§ 272. Les vertèbres cervicales ne s’articulent qu’entre elles ou avec la tète et la première vertèbre du dos ; mais chacune des douze vertèbres dorsales porte une paire d’arceaux très-longs et aplatis, qui se recourbent autour du tronc, de façon à former une sorte de cage osseuse destinée à loger le cœur et les poumons. Ces arceaux sont les côtes (fig. 103 et 105), dont le nombre est, par

Muscles intercostaux.

Fig. 105. — Thorax île l’Homme (1).

Colonne vertébrale. Cotes.

Clavicule.

3e côte.

Sternum.

7e côte.

conséquent, de douze de chaque côté du corps: leur extrémité postérieure est articulée avec le corps de la vertèbre correspondante et avec l’une des apophyses transverses; l’autre extrémité se continue avec une tige cartilagineuse, qui, chez certains animaux (les oiseaux, par exemple), est toujours ossifiée, et porte alors le nom de côte sternale. Les cartilages des sept premières paires de côtes, que l’on appelle les vraies côtes, viennent se joindre au sternum (fig. 105), os impair qui occupe en avant la ligne médiane du corps, et sert à compléter les parois de la cavité

(1) Voyez l'explication do celle ligure, page 100.

DES MOUVEMENTS

thoracique; les cinq dernières paires de côtes n’arrivent pas au sternum, mais se joignent aux cartilages des côtes précédentes : on les distingue sous le nom de fausses côtes.

§ 273. Membre*. — C’est sur la cage osseuse dont nous venons de parler que se fixent les membres supérieurs. On distingue, dans chacun de ces appendices, une portion basilaire, qui peut être comparée à un socle sur lequel s’insère la portion essentiellement mobile du membre, celle qui représente un levier auquel la première sert de point d’appui.

Cette portion basilaire se compose de deux os, V omoplate et la

clavicule.

L’omoplate est un grand os plat, qui occupe la partie supérieure et externe 'du dos : sa forme est peu près triangulaire, et il présente en liant et en dehors une cavité articulaire assez large, mais peu profonde, destinée à recevoir l’extrémité de l’os du bras ( fosse gléndidalc de l’omoplate). A son bord supérieur, on remarque une apophyse saillante appelée coracoïde-, et sur sa face externe se trouve une crête horizontale très-saillante, qui vient se terminer au-dessus de l’articulation de l’épaule, en formant une apophyse nommée acromion, à l’extrémité de laquelle s’articule la clavicule (fig. 103 et 105). Ce dernier os est grêle et cylindrique; il est placé en travers à la partie supérieure de la poitrine, et s’étend, comme un arc-boutant, du sternum à l’omoplate. Son principal usage est de maintenir les épaules écartées : aussi se brise-t-il très-souvent, lorsque, dans les chutes sur le côté, celte partie est poussée avec violence vers le sternum; et chez les animaux qui doivent porter avec force le bras vers la poitrine (comme les oiseaux le font pendant le vol), cet os est très-développé, tandis qu’il manque complètement chez ceux qui n’exécutent jamais de mouvements semblables, et qui ne meuvent leurs membres que longitudinalement, comme les chevaux, etc.

Des muscles nombreux fixent l’omoplate contre les côtes. L’un des principaux d’entre eux est le grand dentelé, qui se porte de la partie antérieure du thorax au bord postérieur de cet os, en passant entre lui et les côtes. Chez l’homme, il est peu développé; mais, chez les animaux qui marohent à quatre pattes, il est extrêmement fort, et constitue avec celui du côté opposé une espèce de sangle qui supporte tout le poids du tronc, et qui empêche les omoplates de remonter vers la colonne vertébrale. Dans l’homme, le muscle trapèze, qui s’étend de la partie cervicale de la colonne vertébrale l’omoplate, a également des fonctions très-importantes; car il sert à relever l’épaule et à

soutenir le poids de tout le membre thoracique : aussi est-il Irèsdéveloppé.

§27/|. La portion du membre thoracique qui constitue le levier auquel l’omoplate sert de point d’appui se compose du bras , de Y avant bras et de la main.

Le bras est formé par un seul os, long et cylindrique, nommé humérus (fig. 103). Son extrémité supérieure (ou tête ) est grosse, arrondie et articulée avec la cavité glénoïde de l’omoplate, dans laquelle elle peut rouler dans tous les sens. Les muscles destinés à mouvoir l’humérus s’insèrent au tiers supérieur de cet os, et s’attachent, par leur extrémité opposée, à l’omoplate ou au thorax. Les trois principaux sont le grand pectoral, qui porte le bras en dedans, en même temps qu’il l’abaisse; le grand dorsal, qui le porte en arrière et en bas, et le deltoïde, qui le relève.

L'extrémité inférieure de l’humérus est élargie, et a la forme d’une poulie, sur laquelle l’avant-bras se meut comme sur une charnière.

§ 275. Deux os longs, placés parallèlement, forment cette portion du membre thoracique : c’est le cubitus en dedans, et le radius en dehors. Ils sont unis entre eux par des ligaments et par une cloison aponévrolique qui s’étend de l’un à l’autre dans toute leur longueur; cependant ils sont mobiles, et le radius, qui porte à son extrémité la main, peut tourner sur le cubitus, qui lui sert de soutien. D’après les usages différents de ces deux os, on peut prévoir quelles doivent être les principales différences de leur forme générale. Le cubitus, pour s’articuler d’une ma nière solide avec l’humérus, doit présenter à son extrémité supérieure une certaine grosseur et une surface articulaire étendue, tandis qu’à son extrémité inférieure, où il doit servir de pivot au radius, il doit être grêle et arrondi. Le radius, au contraire, doit être, pour la même raison, grêle à son extrémité supérieure et très-large à son extrémité inférieure, à laquelle est suspendue la main : c’est effectivement ce qui a lieu, et l’on remarque aussi que ces deux os ne se touchent que par leurs deux extrémités, ce qui rend plus faciles les mouvements de rotation du radius sur le cubitus.

Le cubitus, qui entraîne avec lui le radius, ne peut se mouvoir sur l’humérus que dans un sens : il n’exécute que des mouvements de flexion et d’extension, et, dans ces derniers, il ne peut former avec l’humérus qu’une ligne droite ; car il présente au delà de sa surface articulaire une apophyse nommée olécrane, qui s’appuie alors sur l’humérus, et oppose ainsi un obstacle invincible à toute extension ultérieure. Les muscles extenseurs

DES MOUVEMENTS

el fléchisseurs de l’avant-bras s’étendent de 1 épaule ou de la partie supérieure de l’humérus il la partie supérieure du cubitus : il en résulte qu’ils sont disposés d’une manière favorable à la rapidité des mouvements de l’avant-bras, mais très-défavorable au déploiement d’une grande force ; car le bras de levier de la puissance, représenté par l’espace compris entre l’articulation du coude et leur insertion, est très-court, tandis que le bras de levier de la résistance, qui est égal à toute la longueur du membre à partir de la même articulation, est au contraire trèsconsidérable.

Les mouvements de rotation du radius'et de la main sur le cubitus sont effectués par des muscles qui sont situés à l’avantbras, et qui se portent obliquement de l’extrémité de l’humérus ou du cubitus à l’une et à l’autre de ces parties.

§ 276. La main se divise en trois portions : le carpe, le métacarpe et les doigts.

L c carpe, ou poignet, est formé par deux rangées de petits os courts, unis très-intimemcht entre eux, de façon que l’ensemble de cette partie jouit de quelque mobilité, quoique chacun des os dont elle se compose ne se déplace qu’à peine, disposition qui est de nature à donner à leurs articulations une solidité très-grande. On en compte huit. Quatre de ces os, savoir, le scaphoïde, le semi-lunaire, le pyramidal et le pisiforme, composent la première rangée; les quatre autres, que l’on nomme trapèze, trapézo'ide, grand os et os crochu, en forment la seconde. Il est à remarquer que ces divers os sont disposés de façon à protéger les vaisseaux et les nerfs qui se rendent de l’avant-bras à la main : ils forment à cet effet avec des ligaments un canal qui est {raversé par ces organes, et qui peut supporter, sans s’aplutir, la pression la plus forte.

Le métacarpe se compose d’une rangée de petits os longs, placés parallèlement entre eux et en nombre égala celui des doigts, avec lesquels ils s’articulent par leur extrémité. Quatre de ces os sont aussi unis entre eux par leurs deux bouts, et sont à peine mobiles; mais le cinquième, qui porte le pouce, est détaché du reste du métacarpe à son extrémité antérieure et se meut librement sur le carpe.

Enfin, les doigts sont formés chacun par une série de petits os l°nSs> joints bout à bout, et appelés phalanges. Le pouce n’en présente que deux; mais tous les autres doigts en ont trois. La

ornière phalange, que l’on appelle aussi phalangette, porte

ongle. Les doigts sont tous très-mobiles et peuvent se mouvoir indépendamment les uns des autres. Leurs muscles fléchisseurs

et extenseurs forment la majeure partie de la masse charnue de l’ àvant-bras, et se terminent par des tendons extrêmement longs et grêles, dont les uns se fixent aux premières phalanges, les autres aux phalangettes.

§ 277. Lorsque l’on considère l’ensemble des membres thoraciques, on remarque que lesdivers leviers joints bout à bout pour les former, diminuent progressivement de longueur. Ainsi le bras est plus long que l’avant-bras, celui-ci est plus long que le poignet, et chacune des phalanges est plus courte que celle qui la précède. Or, l’utilité de cette disposition est facile à comprendre. Les articulations nombreuses et rapprochées que l’on voit vers l’extrémité du membre permettent à celui-ci de varier sa forme de mille manières et de l’accommoder à celle du corps qu’il doit saisir; tandis que les leviers allongés, formés par bras et l’avant-bras, nous permettent de porter rapidement la main â d’assez grandes distances. Ce sont principalement les mouvements de l’humérus sur l’omoplate qui déterminent la direction générale du membre, et l’articulation du coude a surtout pour usage de permettre à ce levier de s’allonger ou de se raccourcir.

§ 278. La structure des membres inférieurs a la plus grande analogie avec celle des membres thoraciques, et les principales différences qu’on y remarque sont celles nécessaires pour leur donner plus de solidité aux dépens de leur mobilité, et pour en faire, au lieu d’organes de préhension, des organes de locomotion. On y distingue aussi une portion basilaire, qui est le représentant de l’épaule, et qu’on nomme hanche, et un levier articulé formé de trois parties principales, la cuisse, la jambe et le jned, lesquelles répondent au bras, à l’avant-bras et à la main*

§ 279. La hanche, ou portion basilaire du membre abdomipal^est formée par un grand os plat, nommé os iliaque (du mol '%p$fàlia, flancs), ou os coxal (du mol coxa, qui en grec signifie hanche). Cet os résulte de la soudure de trois pièces principales, toujours distinctes dans le jeune Age et que l’on peut comparer -»p corps de l’omoplate, à l’apophvse coracoïde de cet os et à la clavicule. Les os iliaques ne trouvent point, comme les os de l’épaule, des côtes et un sternum pour s’y appuyer; étant destinés à soutenir tout le poids du corps, ils doivent cependant être fixés de la manière la plus solide au tronc : aussi les voit-on s’articuler en arrière avec la portion de la colonne vertébrale appelée sacrum, et en avant se réunir entre eux, en formant une arcade nommée pubis. Ils sont complètement immobiles, et il résulte de l’union de ces deux os entre eux et avec le sacrum

DES MOUVEMENTS

une large ceinture osseuse, qui termine inférieurement l’abdomen, et qui, à cause de sa forme évasée, est appelée bassin (lig. 103, p. 215). Cette espèce d’anneau est bouché inférieurement par des muscles. Sur le côté et en dehors, on remarque sur chaque os iliaque une cavité articulaire, a peu près hémisphérique, qui sert à loger la tète de 1 os de la cuisse. Enfin, la plupart des muscles destinés à mouvoir la cuisse et la jambe prennent insertion sur le bassin, et les muscles qui cloisonnent, comme nous l’avons vu ailleurs, la cavité abdominale, s y fixent pour s’étendre de là au thorax.

§ 280. La cuisse, comme le bras, ne se compose que d’un seul os, que l’on nomme fémur (fig. 103). Son extrémité supérieure est coudée en dedans, et sa tâte, qui est arrondie, est séparée du corps de l’os par un rétrécissement appelé col du fémur. Au bas de ce col et dans le point où il se joint au corps de l’os, en formant un angle ouvert, on remarque plusieurs grosses tubérosités, qui peuvent être senties à travers la peau, et qui servent* à l’insertion des principaux muscles moteurs de la cuisse; enfin, son extrémité inférieure est renflée et présente deux condyles comprimés latéralement et arrondis d’avant en arrière, qui glissent sur la surface articulaire du principal os de la jambe, et ne permettent à celui-ci que de se ployer en arrière ou de s’étendre, tandis que le fémur lui-méme peut se mouvoir sur le bassin dans tous les sens.

§ 281. La jambe diffère davantage de l’avant-bras. Outre le péroné et le tibia, qui sont les deux os principaux dont cette partie du membre inférieur se compose, comme l’avant-bras se compose du cubitus et du radius, on trouve au devant du genou un troisième os appelé rotule, qui peut être considéré comme l’analogue de l’apophyse olécràne du cubitus, et qui sert principalement à éloigner du genou le tendon des muscles extenseurs de la jambe et à rendre son insertion au tibia plus oblique, disposition qui, ainsi que nous l’avons déjà vu (§ 266), doit tendre à augmenter la puissance de son action. Le pied ne devant pas exécuter des mouvements de rotation comme la main, et devant, pour soutenir tout le poids du corps, présenter dans son arlicu-. lation beaucoup de solidité, les deux os de la jambe ne sont pas mobiles l’un sur l’autre, et celui d’entre eux qui s’articule avec le fémur (le tibia) est aussi celui qui porte le pied à son extrémité opposée. Le péroné, qui est grêle et situé du côté externe du tibia, ne sert, pour ainsi dire, qu’à maintenir le pied dans sa position naturelle et à l’empêcher de tourner en dedans. Son extrémité supérieure est appliquée contre la tête du tibia, et

son extrémité inférieure constitue la cheville ou malléole externe.

§ 282. Le pied se compose, ainsi que la main, de trois parties principales, savoir : le tarse, le métatarse et les doigts.

Il y a sept os au tarse, et son articulation avec la jambe ne se fait que par l’un d’entre eux, l 'astragale, qui s’élève au-dessus des autres, et présente une tète en forme de poulie, destinée à s’emboîter dans la cavité constituée par la surface articulaire du tibia et les deux malléoles (1). L'astragale rppose sur le calcanéum, qui se prolonge beaucoup plus loin en arrière, et forme le talon. Enfin, un troisième os, appelé scaphoïde, termine la première rangée des os du tarse ; et la seconde rangée se compose, comme û la main, de quatre petits os, dont trois ont reçu le nom d’os cunéiformes , et le quatrième, placé en dedans, est appelé os cuboïde.

Les os du métatarse, au nombre de cinq, ressemblent exactement à ceux du métacarpe : seulement ils sont plus forts et moins mobiles, surtout l’interne, qui est disposé comme les autres. Il en est de même pour les orteils ; on y compte le même nombre de phalanges qu’aux doigts de la main, mais ces os sont plus courts et beaucoup moins mobiles. Le gros orteil n’est pas détaché des autres, et ne peut leur être opposé, comme le pouce s’oppose aux autres doigts.

Du côté interne du pied, les os du tarse et du métatarse forment une espèce de voûte, destinée à loger et à protéger les nerfs et les vaisseaux qui descendent de la jambe vers les orteils. Lorsque cel te disposition n’existe pas, et que la plante du pied est plate, comme cela arrive quelquefois, ces nerfs sont comprimés par le poids du corps, et la marche ne peut être continuée longtemps sans douleur. Du reste, le pied pose sur le sol dans toute son étendue, et forme une base de sustentation large et solide, j il ne peut se mouvoir sur la jambe que dans le sens de sa longueur, et les muscles servant à cet usage entourent le tibia et le péroné. Les extenseurs du pied, qui forment la saillie du mollet, et se fixent au calcanéum par un grps tendon, appelé tendon d’Achille, sont disposés d’une manière* favorable à leur action ; car leur insertion a lieu presque à angle droit, et se trouve plus éloignée du point d’appui que ne l’est la résistance qu’ils doivent vaincre lorsque le poids du corps, pressant sur l’astragale, est soulevé par le pied.

(I) La malléole interne est uno apophyse du tibia ; l’externe, comme nous l’avons déjà dit, est formée par le péroné.

Des attitudes de la locomotion.

§ 283. Tous les mammifères, les oiseaux, les reptiles, les batraciens et les poissons ont un squelette intérieur plus ou moins semblable à celui (le l’homme, composé à peu près des mêmes os (lig. 10Zi), et mû également par des muscles placés entre cette charpente solide et l’enveloppe légumentaire. C’est ce squelette qui donne à leur corps sa forme générale, et c’est de sa disposition et de l’action des muscles fixés à ses diverses parties que dépendent les attitudes aussi bien que les mouvements de ces animaux.

§ 28à. station. — Un petit nombre de ces êtres (les serpents, par exemple) posent habituellement sur le sol par toute la longueur de leur corps, et ne se déplacent que par les ondulations de leur tronc; mais les autres sont ordinairement soutenus sur leurs membres, et l’on donne le nom de station à cet état dans lequel un animal se tient de la sorte sur le sol, dressé sur scs jambes.

Pour que les membres puissent rester fermes et soutenir ainsi le corps, ^il faut que leurs muscles extenseurs se maintiennent contractés; car, sans cela, ces organes fléchiraient sous le poids qu’ils supportent et en détermineraient la chute. Nous avons déjà vu que les muscles se fatiguent d’autant plus vite, que chacune de leurs contractions dure plus longtemps; aussi, chez la plupart des animaux, la station est-elle à la longue plus fatigante que la marche, car pendant celle-ci les muscles extenseurs et fléchisseurs se relayent mutuellement.

§ 285. Celte condition n’est pas la seule qui soit indispensable

la station; pour que le corps reste debout sur ses membres ainsi roidis, il faut qu’il soit en équilibre.

L’équilibre s’établit non-seulement lorsqu’un corps pesant appuie sur un objet résistant par toute l’étendue de sa surface la plus large, mais aussi lorsqu’il est placé de telle façon que, si une partie de sa masse s’abaissait vers la terre, une partie opposée, également pesante, s’élèverait d’autant : le poids d’une partie sert alors à contre-balancer celui de l’autre, et l’on appelle centre de gravité le point autour duquel toutes ces parties se font réciproquement équilibre, et qu’il suflit de soutenir pour maintenir en place la masse entière. Or, pour soutenir le centre de gravité, il suffit que la base de sustentation (c’est-à-dire l’espace occupé par les points par lesquels la masse s’appuie sur un objet résistant, ou celui compris entre ces points) soit située verticalement au-dessous de ce centre.

Pour que le corps d’un animal reste en équilibre sur ses pattes, il faut par conséquent que la verticale passant par son centre de gravité tombe dans les limites de l’espace que les pieds laissent entre eux ou recouvrent eux-mêmes; et plus cette base de sustentation sera large par rapport à la hauteur à laquelle se trouve le centre de gravité, plus son équilibre sera stable; car plus aussi il pourra être déplacé sans que la ligne de gravité dont nous venons de parler cesse de tomber dans les limites de cette base. 11 en est de même pour tout corps pesant. Ainsi la table a représentée dans la figure 106 devra tomber, parce que

assez large pour que la ligne de gravité n’en dépasse pas les limites. 11 est aussi à noter que plus l’équilibre sera difficile à conserver, plus la contraction musculaire nécessaire pour le maintenir devra être intense, et plus la position de l’animal sera fatigante.

D’après cela, on peut voir que, lorsqu’un animal pose à la fois sur ses quatre membres, la station devra être en général plus ferme, plus solide et moins fatigante que lorsqu’il ne pose que sur deux, et que, dans ce dernier cas, il sera encore dans un état d’équilibre plus stable que lorsqu’il ne pose que sur une seule jambe; car l’étendue de la base de sustentation deviendra ainsi de plus en plus étroite. Quand un animal se tient sur ses quatre pieds, l’espace compris entre eux est très-considérable et ne peut être que peu modifié par l’étendue plus ou moins grande de la surface de ces organes. Les rendre très-larges aurait donc augmenté leur poids, sans ajouter notablement à la solidité de la base de sustentation : aussi, chez la plupart des quadrupèdes, les membres ne touchent-ils le sol que par une extrémité à peine dilatée, et voit-on le nombre des doigts diminuer de plus en plus, sans que cela nuise à ces organes comme instruments de locomotion. Le pied du cerf et celui du cheval nous en offrent la preuve (fig. 107 et 108). Mais lorsque l’animal ne pose que sur

Fig. 106.

la verticale e, abaissée de son centre de gravité c, dépassera les limites de sa base de sustentation d, c’est-à-dire l’espace occupé par son pied ; tandis que la table b, étant également inclinée, ne sera pas renversée, parce que sa base de sustentation est

DES MOUVEMENTS

deux de ses pieds, quel que soit leur écartement, la base de sustentation ne peut avoir de solidité d’avant en arrière qu’autant que ces organes touchent le sol dans une étendue considérable, comme cela a lieu pour le pied de l’homme (lig. 103); et lorsqu’un animal se tient facilement sur une seule patte, ainsi que le font les oiseaux, il faut que la nature ail donné à ces pieds encore plus de largeur aussi bien que de longueur (fig. llZi).

Pour qu’un animal puisse se mettre en équilibre sur une seule de ses jambes, il faut aussi que le pied sur lequel il pose se place verticalement au-dessous du centre de gravité de son corps, et que ses muscles soient disposés de façon à lui permettre de maintenir alors ce membre inflexible et immobile.

L’homme y parvient, car le centre de gravité de son corps se trouve vers le milieu de son bassin, et, en se plaçant dans la position verticale, il lui suffit de se courber un peu du côté qui ne pose pas, pour que la ligne de gravité tombe sur la plante du pied du côté opposé ; mais pour la plupart des quadrupèdes, la chose est impraticable.

La plupart de ces derniers animaux ne peuvent môme se tenir dressés sur leurs pattes postérieures, à cause de la direction de ces membres, relativement au tronc; et s’ils y parviennent pour un instant, il leur est impossible de maintenir l’équilibre, parce que leur base de sustentation est très-étroite, le centre de gravité de leur corps est placé très-haut (vers la poitrine), et les muscles qui servent à leur faire prendre cette, attitude sont obligés de se contracter avec une violence qui nécessite un prompt repos. Pour l’homme et un petit nombre d’autres mammifères, la station verticale sur les deux membres abdominaux est au contraire plus ou moins facile ; car ces membres peuvent aisément se placer dans la direction de l’axe du corps, le centre de gravité

(1) Fio. 107. Jambe postérieure du cheval. — Fig. 108. Jambe du cerf : — t , tibia ; — ta, première rangée des os du tarse ; — ta', deuxième rangée do ces os ; — c, métatarse ou canon ; — », stylet formé par un rudiment de doigt latéral ; — p/phalange ; — pi, phalangine ; — pt, phalangette enveloppée par le sabot.

est situé très-bas, et la base de sustentation, formée par les pieds, est assez large. Chez l’homme surtout, celte attitude est rendue solide parla largeur du bassin, la forme des pieds et quelques autres particularités d’organisation.

§ 286. Dans la station verticale, les muscles delà partie postérieure du cou se contractent pour maintenir la tète en équilibre sur la colonne vertébrale, et les muscles extenseurs de cette colonne entrent aussi en action pour l'empêcher de céder sous le poids des membres thoraciques et des viscères du tronc, qui tendent à les recourber en avant. Tout le poids de notre corps se transmet ainsi par la colonne vertébrale au bassin et du bassin au fémur. Abandonnés à eux-mêmes, ces derniers os se ploieraient sur le 1 assin, et le tronc tomberait en avant; mais la contraction de leurs muscles extenseurs les maintient tendus. Les muscles extenseurs de la jambe empêchent en même temps les genoux de fléchir, et les muscles extenseurs du pied maintiennent la jambe dans la position verticale, de façon que le poids du corps se transmet de la cuisse à la jambe, de la jambe au pied, et du pied au sol.

§ 287. La position assise est moins fatigante que la station, parce que le poids du corps se transmettant alors directement du bassin à la base de sustentation, il n’est pas nécessaire que les muscles extenseurs des membres abdominaux se contractent pour maintenir l’équilibre. Enfin, lorsque l’homme est couché sur le dos ou le ventre, le poids de chaque portion mobile de son corps se transmet directement au sol, et par conséquent, pour se maintenir de la sorte, il n’a besoin de contracter aucun de ses muscles.

§ 288. itinrciie. — Les mouvements progressifs par lesquels l’homme et les animaux se transportent d’un lieu à un autre exigent qu’une vitesse déterminée soit imprimée, dans une certaine direction, au centre de gravité de leur corps. Celte impulsion lui est donnée par le déploiement d’un certain nombre d’articulations plus ou moins fléchies, et dont la position est telle, que, du côté du centre de gravité, leur déploiement est libre; tandis que, du côté opposé, il est gêné ou même impossible, de façon que la totalité ou la plus grande partie du mouvement produit a lieu dans la première de ces directions. Il se passe alors la même chose que dans un ressort à deux branches, dont l’une des extrémités est appuyée contre un obstacle résistant, et dont les deux branches, après avoir été rapprochées par une force extérieure, sont rendues à leur liberté primitive : à raison de leur élasticité, elles tendront à s’écarter également jusqu’à ce

DES MOUVEMENTS

qu’elles soient revenues dans la position qu’elles avaient a\ant que d’êire comprimées; mais celle appuyée contre 1 obstacle ne pouvant le forcer, le mouvement se fera en entier dans le sens opposé, et le centre de gravité du ressort s’écartera de cet obstacle avec une vitesse plus ou moins grande. Dans le corps des animaux, les muscles fléchisseurs de la partie employée dans ces sortes de mouvements représentent la force qui comprime le ressort, les muscles extenseurs représentent l’élasticité qui tend à le redresser, et la résistance du sol ou celle du fluide dans lequel ces êtres se meuvent représentent l’obstacle qui s’oppose au déplacement de l’une de ses extrémités.

Ainsi, lorsque nous marchons, l’un de nos pieds est porté en avant, tandis que l’autre s’étend surla jambe; et comme ce dernier membre appuie sur un sol résistant, son allongement déplace le bassin et projette en avant tout le corps ; le bassin tourne en même temps un peu sur le fémur du côté opposé A celui sur lequel il appuie; et la jambe, qui était d’abord restée en arrière, se fléchit, se porte en avant de l’autre, puis se redresse et sert à son tour à soutenir le corps, pendant que l’autre membre, en s’étendant, donne une nouvelle impulsion au centre de gravité. A l’aide de ces mouvements alternatifs d’extension et de flexion, chaque jambe porte à son tour le poids du corps, comme elle le ferait dans la station sur un seul pied, et à chaque pas le centre de gravité est poussé en avant. Mais on voit qu’il doit se porter en même temps alternativement un peu à droite et à gauche pour se trouver directement au-dessus de chacune de ses bases de sustentation; et ce déplacement devient d’autant plus considérable, que le bassin est plus large, car les membres destinés A soutenir alternativement le tronc sont alors plus écartés entre eux.

§ 289. Chez tous les animaux supérieurs, de même que chez l’homme, ce sont les membres qui servent A la locomotion ; mais la nature de ces mouvements varie beaucoup chez ces êtres, et par conséquent la conformation de ces instruments doit présenter des différences correspondantes, car, ainsi que nous l’avons déjA dit, les fonctions d’un appareil sont toujours en rapport avec sa structure.

l a manière dont la nature approprie les mêmes organes A des usages différents en rapport avec les mœurs des animaux est un sujet intéressant d’étude; car on la voit arriver ainsi aux résultats les plus variés, sans se départir un seul instant du plan général qu’elle a adopté pour la conformation de toutes les espèces d’une même famille, et par le seul fait de changements légers

dans la forme ou dans les proportions de quelques-uns des instruments dont l’ensemble constitue le corps de ces êtres. Les organes de la locomotion des mammifères nous en fournissent des exemples. Effectivement, dans cette classe, il existe des êtres destinés à se mouvoir dans l’eau seulement, ou bien à nager et à marcher tour à tour; d’autres qui sont organisés pour la course; d’autres qui possèdent des ailes pour voltiger dans l’air à la manière des oiseaux, et d’autres encore qui n’emploient leurs membres antérieurs que pour saisir ou palper les objets; et cependant chez tous ces animaux les organes sont composés de la même manière. Dans les nageoires d’un phoque (fig. 110), l’aile d’une chauve-souris (fig. 113) et la patte d’un écureuil ou d’une taupe, on trouve les mêmes os que dans le bras de l’homme (fig. 103).

§290. Lorsque les membres d’un quadrupède servent à la locomotion seulement, ces organes représentent des espèces de colonnes dont l’extrémité n’est que peu élargie. En effet, l’existence de doigts longs et flexibles nuirait à leur solidité, ajouterait à leur poids et ne serait d’aucune utilité à l’animal : aussi, chez les mammifères les mieux organisés pour la course, tels que le cheval, le cerf ou le chameau (fig. lOè), les membres sont-ils grêles et peu ou point fendus à leur extrémité; le nombre des doigts est réduit au minimum ; quelquefois il n’y en a qu’un seul (fig. 107); d’autres fois on en distingue deux (fig. 108), soit seuls, soit unis aux vestiges d’un troisième ou même d’un quatrième appendice rudimentaire, et toujours les divisions terminales sont très-courtes et peu mobiles.

D’après ce que nous avons dit plus haut relativement à l’influence des leviers sur la vitesse des mouvements (§ 267) , on peut prévoir aussi que, chez les animaux les plus rapides à la course, les membres doivent nécessairement être très-longs ; car la vitesse avec laquelle les muscles extenseurs des pattes se contractent restant la même, le déplacement de l’extrémité libre de ces organes acquerra d’autant plus de vitesse, que cette extrémité sera plus éloignée du point d’insertion de ces muscles moteurs et du point d’articulation du levier avec le corps. Ainsi, pour donner à un animal des habitudes lentes ou une grande agilité, il suffit à la nature de le pourvoir de membres trèscourts ou de pattes très-longues, et de donner à ses muscles une puissance correspondante à 1 cllort qu ils doivent exercer.

§ 291. s»ut. — Dans la marche, le poids du corps est soutenu par une portion de l’appareil locomoteur pendant que son centre de gravité est poussé en avant par l aulre partie de cet appareil, de façon que l’animal ne cesse jamais de toucher au sol. Dans

DES MOUVEMENTS

le saut, il n’en est pas de même : le corps quitte alors momentanément le sol et s’élance dans l’air pour retomber à une distance plus ou moins considérable. Ce mouvement résulte du déploiement subit des diverses articulations des membres, qui auparavant avaient été fortement fléchis; et, pour que le corps puisse être ainsi lancé avec force, il faut que l’espèce de ressort représenté par les membres ait une longueur considérable, afin que venant à se détendre, il imprime plus facilement une grande vitesse au corps qu’il est chargé de lancer comme un projectile. Or, chez les quadrupèdes, ce sont principalement les pattes de derrière qui servent à pousser le corps en avant, tandis que les pattes de devant en soutiennent le poids et en assurent la stabilité. 11 s’ensuit que dans le saut, ce sont les membres postérieurs qui agissent principalement, et, chez les animaux les mieuxconformés pour bondir avec agilité, ce sont ces membres qui

doivent être en même temps fort longs et flexibles ; les membres antérieurs n ont pas besoin d’offrir un développement pareil, et, s ils acquéraient une longueur égale à celle du train de derrière, i s embarrasseraient l’animal et ajouteraient inutilement à son poids. Aussi chez les animaux doués de la faculté de franchir par le saut des espaces considérables, existe-t-il toujours une grande mega i(é entre les membres : ceux de devant sont petits et légers, tandis que ceux du train de derrière offrent une lnn-

Fio. 109. — Squelelte du Kanguroo.

vements analogues à ceux du saut, mais qui ont lieu dans des fluides dont la résistance remplace, jusqu’à un certain point, celle du sol dans les phénomènes dont nous venons d’exposer le mécanisme.

Les membres qui, en s’étendant et en se reployant en arrière, doivent pousser le corps en avant, s’appuient dans ce cas sur le fluide ambiant, et tendent à le refouler avec une vitesse plus ou moins grande ; mais, si la résistance que l’air ou que l’eau présente dans ce sens est supérieure à celle qui s’oppose au mouvement de 1 animal lui-méme en sens contraire, ces fluides fourniront au membre un point d’appui, et le mouvement produit sera le môme que si ce ressort touchait, par son extrémité postérieure, un obstacle invincible, mais ne se débandait qu’avec une force égale à la différence existant entre la vitesse qu’il déploie et celle qu’il imprime au fluide ambiant en le refoulant en arrière. Or, moins le fluide dans lequel l’animal se meut est dense, moins le point d’appui qu’il lui fournira ainsi sera résistant, et plus la force nécessaire pour dépasser de vitesse le déplacement de ce point d’appui et pour pousser le corps en avant sera considérable; aussi le vol nécessite-t-il une puissance motrice bien plus grande que la natation, et l’un et l’autre de ces mouvements ne pourraient être effectués avec la force qui, toutes choses égales d'ailleurs, suffît pour déterminer le saut sur une surface solide. Mais ce grand déploiement de force motrice n’est pas la seule condition nécessaire à la locomotion aérienne ou aquatique ; comme l’animal qui est plongé dans un fluide trouve de toutes parts une résistance égale, la vitesse qu’il aurait acquise en frappant en arrière ce fluide serait bientôt dé- • truite par la résistance du fluide qu’il serait obligé de déplacer en avant, s’il ne pouvait diminuer considérablement la surface des organes locomoteurs, immédiatement après s’en être servi pour donner le coup. C’est effectivement ce qui a lieu, et l’un des caractères de tout organe de vol ou même de natation, est de pouvoir changer de forme, et de présenter dans la direction opposée à celle du mouvement qu’il produit une surface alternativement Irès-large et fort étroite.

§ 293. Lorsque les pattes d’un quadrupède doivent servir en même temps à la marche et à la nage, la nature les approprie à ce dernier usage en disposant les doigts de façon à pouvoir s’écarter entre eux et en les réunissant à l’aide d’un repli de la peau qui se tend par l’écartement de ces appendices, et présente alors une large surface propre à agir sur l’eau, comme le ferait une rame. C’est également par l’existence d’une palmure semblable

DES MOUVEMENTS

que les pattes des oiseaux aquatiques diffèrent de celles des oiseaux ordinaires; mais lorsque les membres ne doivent plus servirà la marche et sont destinés exclusivement à la natation, les modifications que l’on remarque dans la structure sont plus considérables. Les parties correspondantes au bras et à l’avant-bras restent très-courtes, ce qui permet aux muscles du membre de les mouvoir avec plus de force; celle qui représente la main acquiert en même temps une grande largeur, et les doigts, solidement unis sous une peau commune, constituent une sorte de paletfe. Quelquefois le nombre et la structure des os qui entrent dans la composition de cette rame sont les mêmes que dans la main de l’homme, bien que la forme extérieure de l’organe soit très-différente : le phoque nous enoffre un exemple (fig. 110).Quel-

Fig. HO. — Squelette du Phoque (1).

quefois cependant les doigts de ces nageurs diffèrent des autres par l’existence d’un nombre plus considérable de phalanges, comme cela se voit chez la baleine ; et d’autres fois les doigts eux-mêmes semblent être remplacés par une multitude de petites baguetfes osseuses réunies sous une peau commune, mode d’organisation qui se rencontre dans les nageoires des poissons.

§ 29/j. La structure des organes de locomotion aérienne offre beaucoup d’analogie avec celle des nageoires ; aussi est-il des poissons qui se servent tour à tour des mêmes membres pour nager et pour voler, et la seule particularité qui se remarque chez ces animaux consiste dans un développement très-considérable des nageoires pectorales (fig. 111).

(1) Les os sont indiqués par les mêmes lettres que dans la figure 101, p. 217 : — s, sternum ; — !i, bassin.

Quelques animaux peuvent aussi se soutenir dans l’air pendant un certain temps, à l’aide d’espèces de voiles formées par un repli de la peau étendu de chaque côté du corps et soutenu

l'IG. ni. — Un poisson volant (le Daclyloptère).

par les pattes, sans que celles-ci cessent pour cela d’étre spécialement destinées à la marche; mais cet appareil de vol dont quelques écureuils et les galéopithèques (fig. 112) nous offrent

des exemples, est toujours très-imparfait, et chez les animaux destinés essentiellement à la locomotion aérienne, il existe toujours des ailes.

Chez les animaux vertébrés, c’est-àdire chez tous ceux qui ont un squelette intérieur, les ailes sont formées par les membres thoraciques dont la disposition est telle, qu’ils représentent une sorte de nageoire légère et très-étendue. Ces conditions peuvent être remplies sans que la structure de l’organe s’éloigne beaucoup de celle de la patte d’un animal marcheur. C’est ainsi que, chez les chauves-souris (fig. 113), pour constituer des organes de vol assez puissants, la nature s’est bornée à envelopper les membres thoraciques tout entiers dans un vaste repli de la peau, et à donner aux doigts une extrême longueur, de façon qu’en s’écartant, ils puissent tendre cette espèce de voile mobile, comme les baleines d’un parapluie en tendant le taffetas.

Au premier abord, les ailes des oiseaux semblent différer beaucoup de celles des chauves-souris ou des bras de l’homme, et, en effet, ce qui en constitue presque toute la surface, ce sont les plumes roides dont elles sont garnies ; mais la charpente solide

DES MOUVEMENTS

de ces organes est au fond «à peu prùs ,1a mûmc que celle de la

Fie. U 3. — Squelette d’une Chauve-Souris (1).

si

ta

Fig. 114. — Squelette du Vaulour (2).

(1) Les divers os sont indiqués par les mémos lettres que dans la figure 104, p. 217. - cl, clavicule • — po, pouce.

(2) Les divers os sont indiqués par les mêmes lettres que dans les figures précédentes.

pâlie d’un quadrupède : de même que chez ceux-ci, le membre est soutenu sur une portion basilaire analogue à l’épaule, et se compose d’un humérus, d’un cubitus, d’un radius et d’une main (fig. 1 l/i). Celte dernière partie, destinée seulement à fournir des points d’attache aux plumes, est peu développée et ne présente des vestiges que d’un petit nombre de doigts.

Les ailes des insectes sont, en général, construites à peu près sur le même plan, si ce n’est que le repli cutané qui les constitue est soutenu par des nervures cornées, au lieu de renfermer des parties analogues aux os des membres.

§ 295. Organes «ie préhension. — Enfin, c’est aussi par de légères modifications dans la forme des os et dans la disposition de leurs articulations que les membres, au lieu d’élre propres à la locomotion seulement, deviennent des instruments plus ou

Fig. dl5. — Sajou à gorge blanche.

moins parfaits de préhension; pour s en convaincre, il suffit de comparer entre eux les membres thoraciques et abdominaux de l’homme (fig. 1 03). En effet, notre main, si admirablement organisée pour saisir et palper les objets, ne dillèrc guèrede notre pied que par les mouvements de rotation qu elle peut exécuter, et qui dépendent du mode d’articulation des os de l avant-bras, pai la longueur des doigts, par leur plus grande flexibilité et parla

de la VOIX.

disposition du pouce, qui peut se renverser sous les autres doigts, de façon à représenter avec eux une sorte de pince.

Chez les mammifères qui vivent de fruits et qui sont les mieux organisés pour grimper sur les arbres, les quatre membres sont terminés de la sorte par des mains, et souvent la nature pourvoit encore ces animaux d’un cinquième instrument de préhension en rendant leur queue assez longue et assez flexible pour s’enrouler autour des branches auxquelles ils s accrochent (fig. 115). -Un grand nombre de singes du nouveau continent, parmi les mammifères, et les caméléons parmi les reptiles, nous offrent des exemples de cette queue préhensile.

DE LA VOIX

§ 296. Les rapports qui doivent exister entre un animal cl ceux dont il est environné ne s’établissent pas seulement à l’aide des sens et des mouvements que nous venons d’étudier. Plusieurs de ces êtres sont doués de la faculté de produire des sons, et peuvent même s’en servir comme moyen d’expression cl de communication.

Chez les animaux les plus inférieurs il n’existe aucune trace de cette faculté ; et chez les insectes le bruit monotone que l’on nomme le chant de ces petits êtres ne résulte, en général, que du frottement de leurs ailes ou de quelques autres parties de leur enveloppe tégumenlaire les unes contre les autres, de sorte que le son produit est une conséquence nécessaire de certains mouvements, de ceux du vol, par exemple, et ne peuvent guère être considérés comme un phénomène d’expression : suivant toute probabilité, il ne sert qu’à révéler la présence de celui qui le produit à ses semblables ou à d’autres animaux destinés par la nature à en faire la chasse. Chez les animaux supérieurs, au contraire, la voix acquiert plus d’importance : elle est complètement sous la direction de la volonté, elle offre plus de variété, et elle dépend d’une cause différente; car chez tous ces êtres la production des sons s’effectue par le passage de l’air dans une partie déterminée du conduit respiratoire, disposée. de façon à faire vibrer ce fluide.

§ 297. Chez l’homme et les autres mammifères, la voix se forme dans la portion du conduit aérifère qui est appelée larynx, et qui est située au haut du cou, entre l’arrière-bouche et la trachée (fig. 33, p. Zi7). En effet, une ouverture faite à la trachée au-dessous de cet organe, en permettant à l’air expiré de s’échapper au dehors sans le traverser, empêche complètement la production

des sons; tandis qu’une blessure semblable, mais située au-dessus du larynx, ne détruit pas la voix : on s’en est assuré par des expériences sur les animaux vivants, et des cas pathologiques observés chez l’homme lui-même ont confirmé cette vérité. Ainsi, on connaît des exemples de personnes qui, à la suite d’une blessure ou d’une maladie, portaient au devant du cou une ouverture donnant dans la trachée et livrant passage à l’air chassé des poumons par les mouvements d’expiration : or, ces malades étaient tous privés de la voix ; mais il a été souvent facile de leur rendre la faculté de produire des sons en appliquant autour de leur cou une espèce de cravate, de façon à boucher la plaie et te forcer l’air expiré à suivre sa route ordinaire, c’est-à-dire à traverser le larynx.

§ 298. Larynx. — Le larynx est un tube large et court qui est suspendu àl’os hyoïde (h, tîg. 116), et qui se continue inférieurement avec la trachée ( ir ). Ses parois sont formées par diverses

Fig. 116. (1) Fig. 117. Fig. 118.

lames cartilagineuses désignées par les anatomistes sous les noms de cartilage thyroïde (f), de cartilage cricoïde (c), et de cartilages aryténoïdes {ar, fl g. 117). En avant, on y remarque la saillie con-

(1) Fig. 116. Larynx de l’homme vu do profil : — h, os hyoïde ; — l, corps de l'os hyoïde qui donne attache à la base de la langue ; - l, cartilage thyroïde ; — a, saillie formée en avant par le earlilage thyroïde, et connue sous le nom vulgaire de pomme d'Adam : le cartilage thyroïde est uni à l’os hyoïde par une membrane; — c, cartilage cricoïde ; — tv , trachée-artère.

Fig 117 Coupe verticale du larynx : — h, os hyoïde; — l, cartilage thyroïde; — c, cartilage cricoïde ; — ar, cartilage aryténoïde ; - o. ventricule de la glotte, formé par l’espace que laissent entre eux les cordes vocales et les ligaments supérieurs de la glotte ; - e, épiglotte ; — tr, trachée ; - v, paroi postérieure du larynx en rapport

avec Vœsophage. .... . ,. ,

Fin. 118. Larynx vu de face : le contour de la paroi intérieure est indique par les

lignes ah, ab ; - Ù, ligaments inférieurs de la glotte ou cordes vocales ; — Is, ligaments supérieurs. Les autres parties sont indiquées par les memes lettres (pie dans les figures précédentes.

DE LA VOIX

nue sous le nom vulgaire de pomme d’Adam {a), et à l’intérieur, la membrane muqueuse qui le tapisse forme vers son milieu deux grands replis latéraux dirigés d’avant en arriére, et disposés à peu près comme les lèvres d’une boutonnière. Ces replis (fig. 117 et 118) sont appelés les cordes vocales, ou ligaments inférieurs de la glotte: ils sont assez épais ; leur longueur est d’autant plus considérable, que la partie antérieure du cartilage thyroïde (ou pomme d’Adam), contre laquelle ils se fixent, est plus saillante, et, à l’aide des contractions d’un petit muscle logé dans leur épaisseur et des mouvements des cartilages aryténoïdes auxquels ils sont fixés en arrière (ar, fig. 117), ils peuvent se tendre plus ou moins, et se rapprocher ou s’écarter de façon à agrandir ou à diminuer l’espèce de fente qui les sépare. Un peu audessus des cordes vocales se trouvent deux autres replis analogues de la membrane muqueuse du larynx ; on les nomme ligaments supérieurs'de la glotte, et l’on appelle ventricule du larynx les deux enfoncements latéraux qui les séparent des ligaments inférieurs ( v , fig. 117 et 118). L’espace compris entre ces quatre replis constitue ce que l’on nomme la glotte. Enfin, on remarque encore au-dessus de l’ouverture supérieure du larynx une espèce de languette fibro-cartilagineuse, nommée épiglotte (e, fig. 117), qui est fixée par sa base au-dessous de la racine de la langue, et qui s’élève obliquement dans l’arrière-bouche, mais qui peut cependant s’abaisser et couvrir la glotte, comme nous l’avons déjà dit en parlant de la déglutition (§ 61).

§ 299. Mécanisme «le la voix. — Dans l’état ordinaire, l’air, expulsé des poumons, traverse librement le larynx et n’y produit aucun son ; mais, lorsque les muscles de cet organe se contractent et que le passage de l’air dans son intérieur devient plus rapide, la voix se fait entendre. Une expérience faite par un médecin célèbre de l’antiquité, Galien, montre la nécessité de ces contractions pour la formation des sons. 11 coupa, sur des animaux vivants, les nerfs qui se rendent aux muscles du larynx, et cette opération, qui détermina la paralysie de ces organes, .entraîna en même temps la perte de la voix. Enfin, d’autres expériences prouvent que c'est spécialement de l’action des ligaments de la glotte que dépend la production des sons ; car, lorsqu’on coupe les ligaments supérieurs, on affaiblit considérablement la voix, et lorsqu’on coupe les replis inférieurs ou cordes vocales, on la détruit.

§ «500. La plupart des physiologistes pensent que, dans la formation de la voix, le larynx agit de la même manière que le ferait un instrument à anche ordinaire, un hautbois, par exem-

pic; c’est-à-dire que le courant d’air venant des poumons écarte les cordes vocales jusqu’à ce que ces lèvres élastiques, revenant sur elles-mêmes, interrompent momentanément le passage du fluide, qui bientôt les écarte de nouveau, et produit ainsi des mouvements de va-et-vient (ou vibrations) assez rapides pour donner naissance à des sons.

On peut aussi, d’après la théorie physique des instruments de musique ordinaires, s’expliquer les principales différences que nous offre la voix humaine considérée chez des individus différents, ou chez le même individu lorsqu’il en varie les intonations.

Ainsi la physique nous apprend que toutes les fois qu’une corde élastique sera tendue avec plus de force, elle exécutera des vibrations plus rapides que lorsqu’elle était plus lâche, et qu’elle produira, par conséquent, un son plus aigu, car l’acuité et la gravité des sons dépendent du nombre plus ou moins considérable d’oscillations qui se succèdent dans un temps donné. Or, les ligaments inférieurs de la glotte, comme nous l’avons déjà dil, sont conformés de manière à pouvoir se tendre ou se relâcher à des degrés variés, et l’on a constaté, par l’observation, que ces parties se tendent toujours avec d’autant plus de force, qu’on cherche à rendre la voix plus aigue. La longueur d’une corde ou d’une lame élastique telle que celles dont on se sert pour la construction d’une anche, influe également sur l’élévation de son produit par sa vibration, et l’on sait, par exemple, qu’en raccourcissant de moitié la corde d’un violon, on obtient un son d’une octave plus haut que celui rendu par la même corde lorsqu’elle avait toute sq. longueur. Si la voix se forme d’après des lois analogues, il faudra donc qu’il existe un rapport entre la longueur des cordes vocales et la gravité des sons produits; et, en effet, nous avons déjà vu que, par les contractions des divers muscles du larynx, ces replis, au lieu de rester libres dans toute leur longueur, peuvent être rapprochés au point de se toucher dans une étendue plus ou moins considérable ; et lorsqu’ils se rencontrent ainsi, la portion de leur bord susceptible de vibrer à la manière d’une anche doit nécessairement éprouver un raccourcissement correspondant, et doit donner un son plus aigu. Enfin la longueur de ces cordes vocales est beaucoup plus considérable dans le larynx de l'homme que dans celui des femmes ou des enTants, et il existe, comme chacun le sait, une différence considérable dans le diapason de leurs voix.

§ oOl. L’intensité ou le volume de la voix dépend en partie de la force avec laquelle l’air est expulsé des poumons, en partie de la facilité avec laquelle les différentes parties du larynx entrent

DE LA VOIX

en vibration, et de l’étendue des cavités de cet organe. Chez quelques mammifères remarquables par leurs cris assourdissants, il existe de grandes cellules en communication avec la glotte, et c’est à la résonnance de l’air contenu dans ces cavités que 1 on attribue la force de leur voix : cette conformation se rencontre chez l'âne, par exemple, et est portée encore plus haut chez certains singes d’Amérique, connus sous le nom ‘de Hurleurs.

§ 302. Le timbre de la voix paraît tenir en partie aux propriétés physiques des ligaments de la glotte et des parois du larynx, et en partie à celles de la portion suivante du tuyau vocal. On sait que le timbre des instruments de musique varie beaucoup, suivant qu’ils sont construits en bois, en métal ou en toute autre substance, et l’on a remarqué une coïncidence entre certaines modifications delà voix humaine et l’endurcissement plus ou moins grand des cartilages du larynx. Chez les femmes et les enfants, dont la voix a un timbre particulier, ces cartilages sont flexibles et n’ont que peu de dureté; tandis que chez les hommes et chez quelques femmes dont la voix est masculine, le cartilage thyroïde est très-fort et quelquefois même plus ou moins complètement ossifié.

La forme de l’ouverture extérieure de l’appareil vocal influe également sur le timbre des sons produits. Lorsque ceux-ci traversent les fosses nasales seulement, ils deviennent désagréables et nasillards; quand la bouche est largement ouverte, la voix acquiert au contraire de la force et de l’éclat, et le degré de tension du voile du palais et des autres parties de l’arrière-bouche modifie aussi les qualités du son.

§ 303. Chez les oiseaux, la voix se forme principalement dans un organe particulier qui ressemble un peu au larynx ordinaire, mais qui est placé au bas de la trachée-artère, là où ce canal se divise pour constituer les bronches; ce second larynx, ou larynx inférieur , ollre une slructure très-compliquée chez les oiseaux chanteurs, et nous aurons l’occasion d’en faire connaître la conformation dans la suite de ce cours.

§ 30ïi. Modification* de in voix. — Les sons produits par l’appareil vocal ne sont pas toujours de même nature, et se distinguent en cri, chant et voix ordinaire ou voix acquise.

Le cri est un son généralement aigu et désagréable, qui n’est que peu ou point modulé, et qui dilfère principalement des autres sons vocaux par son timbre; c’est le seul que puissent former la plupart des animaux, et, sous ce rapport, l’homme ne se distingue de ces derniers que par l’effet de l’éducation. L’entant qui vient de naître ne sait pousser que des cris, et, quand il

est privé du sens de l’ouïe, sa voix ne change pas ; mais, lorsqu’il entend ce qui se passe autour de lui, il apprend de ses semblables et s’accoutume par sa propre expérience à la moduler et à produire des sons d’une nature particulière. Cette voix acquise diffère du cri par son intensité et par son timbre, mais elle n’est formée de même que par des sous dont l’oreille ne distingue pas nettement les intervalles et les rapports harmoniques. Le chant, au contraire, se compose de sons appréciables ou musicaux dont les oscillations sont régulières, et peuvent être en quelque sorte comptées par l’oreille.

§ 305. L’homme possède aussi la faculté de modifier d’une manière particulière les divers sons de sa voix. Il peut articuler ces sons, et l’on donne à cet acte le nom de prononciation.

Les organes de la prononciation sont le pharynx, les fosses nasales et les différentes parties de la bouche; suivant qu’ils agissent de telle ou telle manière, le son produit par le larynx prend tel ou tel caractère, et constitue un son articulé particulier.

L’homme n’est pas le seul être ayant la faculté d’articuler les sons et de prononcer ainsi des mots, mais il est le seul qui sache attacher un sens aux mots qu’il prononce et à l'arrangement qu’il leur donne; lui seul est doué de la parole.

DE L’INTELLIGENCE ET DE L’iNSTINCT.

§ 306. Ayant étudié les organes à l’aide desquels l’homme et les autres animaux acquièrent la connaissance des objets extérieurs et réagissent sur ce qui les entoure, il ne nous reste plus, pour achever l’histoire des fonctions de relation, qu’à nous occuper du pouvoir qui détermiue leurs actions et des phénomènes de l’entendement. Cette branche de la physiologie a été plus cultivée par les philosophes que par les naturalistes, et nous ne pourrions nous y arrêter longtemps sans èortir du cadre tracé par l’Université pour l’enseignement de la Zoologie, mais il nous paraît indispensable d’en dire ici quelques mots.

C'est chez l’homme que tous les phénomènes de l’entendement offrent le plus de perfection, et c’est seulement en étudiant ce qui se passe en nous-mêmes que nous pouvons nous former quelque notion de la plupart des opérations de l'esprit. C’est également chez l’homme que les facultés intellectuelles ont été le plus observées cl qu’on les a analysées avec le plus de soin; aussi est-ce l’homme qu’il nous faudra prendre comme premier exemple dans l’investigation du sujet qui nous occupe ici, et est-ce à nous-mêmes qu’il nous faudra ensuite comparer les ani-

DE L’INTELLIGENCE ET DE L’INSTINCT

maux, si nous voulons juger des facultés dont la nature les a doués et chercher les causes de leurs actions.

§ 307. Facultés «le l’entendeincnt liuniain. — Nous avons VU que le contact immédiat des objets extérieurs, ou 1 influence d’agents intermédiaires entre ces objets et nos organes, produit dans les parties sensibles de 1 économie un cerlaiu changement d’état ou impression dont la nature nous est inconnue, et dont l’effet est une excitation qui, transmise par les nerfs jusqu au cerveau, y est perçue par notre esprit, et donne ainsi naissance à une sensation. La sensation est donc une chose distincte de 1 impression et de l’excitation dont elle résulte, et consiste réellement dan&la conscience que nous avons de celle impression. C est un phénomène qui n’est pas toujours la suite nécessaire de ces excitations, et, dans bien des cas, nous ne sentons pas les impressions reçues par les parties sensibles de notre corps, quoique l’excitation ainsi produite ait été portée par les nerfs jusqu’à l’encéphale de la manière ordinaire, car l’effet de cette excitation sur le cerveau peut passer inaperçu par la puissance intérieure que les philosophes appellent souvent le moi, et que l’on désigne plus fréquemment, dans le langage ordinaire, sous le nom d’esprit ou à’dme. La faculté d’éprouver des sensations est par conséquent une propriété de l’esprit ou de quelque agent analogue, et elle constitue, pour ainsi dire, la base de tout travail intellectuel.

§ 308. Pendant le sommeil, rien n’est changé dans l’état de la plupart des organes des sens, et par conséquent ceux-ci doivent, comme durant la veille, recevoir des impressions sous l’influence des objets extérieurs; mais ces impressions ne donnent ordinairement lieu à aucune sensation, soit parce que le cerveau cesse momentanément d’èlrc apte à transmettre à l’esprit des excitations ainsi reçues, soit parce que l’esprit lui-méme perd alors de son activité. L’influence del’àme sur les sensations est également évidente pendant la veille ; car, par l’effet de la volonté, on peut concentrer en quelque sorte l’esprit sur telle ou telle excitation, de façon à en recevoir des sensations, bien plus intenses et bien plus distinctes qu’on ne le ferait dans les circonstances ordinaires. Ainsi chacun sait qu’au milieu de plusieurs conversations qui se croisent avec une égale force, on peut souvent suivre le discours de la personne dont les paroles vous intéressent, et laisser passer inaperçues toutes les impressions produites sur notre oreille par les autres voix; et, lorsque l’esprit est fortement préoccupé, il arrive souvent que l’on ne voit pas ce que l’on a devant les yeux, et que l’on ne sent pas la douleur que devrait produire une blessure ou une maladie.

La faculté do diriger ainsi volontairement notre esprit vers les excitations reçues du dehors, ou vers les opérations de l’entendement lui-même, constitue ce que l’on nomme Y attention.

§ 309. Les sensations qui nous arrivent du dehors, ou qui résultent d’un état quelconque de nos organes eux-mêmes, varient dansleurs qualités; elles soutlantôtagréables, tantôt plusou moins douloureuses, et varient entre elles suivant qu’elles nous sont données par l’un ou par l’autre de nos sens, ou qu’elles sont déterminées par des causes différentes. Lorsque l’enfant commence à en éprouver, il ne sait encore à quoi les attribuer ; mais il existe dans notre esprit une tendance à l 'induction par suite de laquelle nous sommes naturellement portés à rattacher tout çffet à une cause, et à chercher cette cause dans les circonstances dont le phénomène est accompagné ou précédé. Nous sommes conduits de la sorte à rapporter ce que nous éprouvons aux objets dont nous sommes entourés, et l’expérience ne tarde pas à confirmer ce jugement, caria diversité de nos sens etles manières différentes dont chacun d’eux peut être affecté nous permettent de reconnaître une coïncidence constante entre certaines sensations et la présence de certains objets. Nous acquérons ainsi la conscience de l’existence des corps extérieurs; nous y distinguons des qualités ou manières d’agir diverses, et nous nous formons une notion ou idée des objets, ou, en d'autres mots, nous les percevons.

Ainsi, quand un enfant sent l’odeur d une fleur, il cherche naturellement la cause de cette sensation, et si, en même temps, il voit près de lui cette fleur ou s’il peutla saisir avec la main, il est porté à la considérer comme la cause de l’impression qu’il a reçue. Si ensuite son odorat cesse detre ainsi excité quand il s’éloigne de celte même fleur, et si la même sensation revient dès qu’il touche ou qu’il voit de nouveau un objet ayant la propriété d’agir sur le sens de la vue ou sur le sens du toucher de la même manière que la fleur dont il vient d être question, il ne tardeia pas à se confirmer dans ce jugement et à associer dans son esprit les sensations venues par les sens de l’odorat, delà vue et du loucher, comme étant dues à autant de qualités d un même corps. Puis il lui suffira de reconnaître une de ces qualités ou caractères pour en inférer l’existence des autres, jusqu’à ce qu’il rencontre des objets où elles ne se trouvent pas toutes réunies; et alors, s’il a quelque intérêt à le faire, il cherchera d’autres différences propres à lui faire distinguer ces corps qu’il était, au premier abord, porté à confondre. Les sensations qui nous arrivent par les autres sens déterminent dans notre esprit un tiavail analogue, et c’est surtout par le concours des manières dillé-

DE L’INTELLIGENCE ET DE L’INSTINCT

rentes de sentir que l’homme acquiert des idées sur l’existence de ce qui l’environne. Le sens qui, pour nous aider à acquérir des perceptions de cette nature, pourrait le mieux se passer de tout secours étranger, est celui du toucher, parce qu’il peut s’exercer simultanément par des parties différentes de notre corps, et qu’il suffit à lui seul pour nous donner ainsi en même temps deux ou plusieurs sensations, de la comparaison desquelles ressort un jugement, soit sur l’existence du corps étranger qui les détermine, soit sur la qualité de ce corps.

Lorsque l’expérience nous a apprisla signification des sensations que nous éprouvons, notre esprit ne s’arrête plus entre ses sensations et les conclusions qui en découlent ; il juge sans retard, sans effort, et même sans le savoir, ce qu’il avait d’abord besoin de peser et de considérer longuement ; ses jugements sur la cause des sensations deviennent en même temps plus sûrs, et nous apprenons réellement à nous servir des sens dont la nature nous a pourvus. Mais c’est il tort que, pour exprimer ce fait, les physiologistes disent souvent que nos sens se perfectionnent par l'exercice, et ont besoin d’une sorte d’éducation : ce n’est pas la faculté de recevoir des impressions qui se modifie ainsi, mais la faculté d’apprécier les sensations, de les comparer, de les distinguer, en un mot, de les juger. C’est en effet 1 e jugement qui nous rend aptes à profiter de nos sensations et à nous former des notions des objets qui les déterminent. Mais ce travail de l’entendement ne suffirait pas pour amener ce résultat, s’il ne s’exerçait que sur les sensations du moment, et si celles-ci ne pouvaient être comparées aux sensations reçues antérieurement et aux idées qu’elles ont déjà fait naître.

§ 310. Il existe effectivement une autre faculté de l’esprit qui joue un grand rôle dans tous les phénomènes intellectuels et qui nous est indispensable pour acquérir la connaissance des objets dont nous sommes environnés : c’est la mémoire ou la faculté d’avoir de nouveau la conscience d’une sensation déjà passée, ou d’une idée déduite précédemment de nos impressions. Comme chacun lésait, les sensations que nous recevons et les idées que nous acquérons passent plus ou moins rapidement, et semblent se présenter seulement à notre conscience pour s’évanouir aussitôt ; mais, dans la réalité, elles ne s’effacent pas complètement et peuvent fréquemment, sous l’influence de la volonté ou par toute autre cause, se reproduire à notre esprit, sans cependant revêtir jamais le caractère d’une sensation actuelle. Ce pouvoir conservateur, si précieux pour l’intelligence, s’exerce en général d autant plus facilement, que la sensation ou l’idée s’est pré-

senlée d’abord avec plus de force, ou s’est répétée plus fréquemment : c’est comme si chaque acte de l’entendement était accompagné d’un certain changement permanent dans un point déterminé du cerveau, que ce changement fût d’autant plus marqué qu’il résulterait d’une action plus forte ou d’une somme plus considérable d’actions faibles, et que la trace ainsi produite fût appréciable à l’esprit, du moment qu’elle offrirait un certain degré d’intensité. D’autres circonstances influent également sur ce phénomène intellectuel, l’âge, par exemple. Ainsi, dans les premiers temps de la vie, la mémoire est très-développée ; chez les vieillards, elle est rarement assez forte pour retenir les idées produites par les sensations émoussées que l’homme éprouve dans cette période avancée de son existence, et elle ne conserve guère que ce qui s’y était gravé pendant la jeunesse ; quelquefois même elle se perd complètement par les progrès de l’âge, et même, chez l’adulte, elle est déjà plus faible que chez l’adolescent et l’enfant : aussi est-ce pendant la jeunesse que l’on acquiert le plus facilement toutes les connaissances qui ne demandent pas une réflexion très-grande, telles que les langues, l’histoire, les sciences descriptives, etc. Il est également à noter que l’exercice tend à rendre la mémoire plus forte, et que, dans certaines maladies mentales, ellepeutse perdre presque complètement, sans que le malade cesse de posséder la faculté de recevoir des sensations du dehors et d’en déduire des notions sur les objets qui l’environnent.

L’intelligence humaine n’est que rarement susceptible d’être également impressionnée par des sensations de nature diverse, et les différents hommes sont frappés d’une manière très-inégale par les idées de même ordre. Or, les sensations les plus vives sont i oujours, comme nous venons de le dire, celles que la mémoire conserve le mieux, et par conséquent il est aisé de prévoir que la (acuité de garder ainsi dans l’esprit les idées de divers ordres doit varier d’une manière analogue. Effectivement, chez le même homme, il y a pour ainsi dire autant de mémoires distinctes qu il y a d’ordre de sensations différentes : il y a la mémoire des mots, la mémoire des formes, celle des lieux, celle de la musique, etc., et il est bien rare qu’un même homme les possède toutes au même degré ; en général, l’une de ces qualités prédomine, et, dans certaines maladies mentales, on a vu une espèce de mémoire se perdre complètement sans que les autres aient été notablement affectées. Mais il ne faudrait pas conclure de ces faits que ce soient réellement autant de facultés distinctes; les inégalités qui se remarquent dans la mémoire, suivant qu’elle se

dirige sur tel ou tel sujet, dépendent, suivant toute apparence, d’une inégalité dans la disposition de 1 esprit a recevoir divers genres d’idées, et correspondent avec une aptitude plus prononcée pour tel ou tel genre de travail intellectuel.

§ 311. La faculté du jugement, dont il a été déjà question, ne s’exerce pas seulement de la manière simple dont nous 1 avons vue intervenir dans la perception ou la formation de nos idées relatives à l’existence ou à l’absence des qualités des objets, considérées comme causes de nos sensations. Les notions ainsi acquises ne restent pas isolées dans notre esprit; nous possédons encore le pouvoir de les comparer, de saisir les rapports qu’elles ont entre elles, d’en tirer des conclusions; en un mot, de porter des jugements sur les idées aussi bien que sur les choses ; nous pouvons même lier entre eux ces jugements pour en déduire de nouvelles conclusions et former ainsi un raisonnement. Ces opérations de l’esprit, lorsqu’elles sont portées à un haut degré de perfection, nécessitent la réflexion ou la considération de ce qui se passe dans notre intelligence elle-même, et cette faculté est si développée en nous, qu’elle nous donne jusqu’à la conscience de nos propres facultés, et nous permet d’observer les phénomènes de notre entendement aussi bien que ceux du monde extérieur.

§ 312. L’imagination, ou le pouvoir de faire surgir dans notre esprit des idées qui ne naissent pas directement des sensations actuelles ou des notions déjà existantes dans notre mémoire, est aussi une faculté qui joue un grand rôle dans les phénomènes de l’intelligence humaine; mais ce qui contribue surtout à donner à celle-ci son immense développement, c’est la tendance que nous avons à créer des signes pour représenter nos idées, à penser au moyen de ces signes, et à généraliser nos pensées.

§ 313. Enfin la volonté, qui nous donne le pouvoir de concentrer en quelque sorte notre conscience sur certaines sensations actuelles, sur les traces'laissées dans notre mémoire par des sensations passées ou même sur les opérations de notre esprit, c’està-dire de faire acte d’attention ou de réflexion, nous permet aussi d’imprimer à nos pensées une direction déterminée, d’en interrompre le cours et d’en choisir jusqu’à un certain point l’objet. Mais il existe aussi en nous des tendances naturelles qui, indépendamment de notre volonté, nous portent à exécuter certaines opérations de l’esprit avec plus de facilité que d’autres, et qui nous font préférer les idées d’un certain ordre. La tendance à 1 induction, dont nous avons déjà eu occasion de parler, est une de ces dispositions innées de l'intelligence humaine ; le sentiment

de la justice, du beau, de la pitié ; en un mol, toutes les qualités morales qui se montrent déjà avec plus ou moins de force dans la première enfance, et qui se retrouvent chez tous les hommes, indépendamment des effets de l’éducation, sont aussi de ce nombre, et l’on peut ranger encore dans la même classe lu disposition que nous avons à rechercher les causes des phénomènes dont nous sommes témoins, ou à nous occuper de calculs, de musique, etc., tendances qui, de même que les premières, varient d’intensité suivant les individus, et donnent aux hommes, à raison même de cette inégalité, des aptitudes très-différentes pour les travaux divers de l’intelligence.

§ 314. Ces attributs de l’esprit humain ont une grande analogie avec une autre classe de facultés que l’on peut appeler affectives, telles que la disposition naturelle que nous avons à aimer et à protéger nos enfants, à rechercher la société de nos semblables, etc. Enfin, ces dernières facultés ont à leur tour une analogie non moins grande avec les instincts dont la nature nous a doués. On donne ce nom à une tendance ou impulsion qui nous porte à exécuter certains actes dont ni la volonté ni l’intelligence ne déterminent les combinaisons, et dont l’esprit ne prévoit pas le résultat. Chez l’homme, ces facultés instinctives ne sont que peu développées et ne sont que rarement la cause déterminante de ses actions ; mais, chez les animaux, nous les verrons jouer un grand rôle et tenir lieu d’intelligence ; c’est même chez ces êtres seulement que nous pouvons nous en former une idée bien nette.

§ 315. Principes d'action. — Les diverses facultés de l’esprit que nous venons d’énumérer sont la cause déterminante de la plupart de nos actions.

Nous avons déjà vu que, dans l’économie animale, certaines actions ont lieu sans le concours de la volonté et d’une manière tout automatique : tels sont les mouvements du cœur et les contractions péristaltiques des intestins.

D’autres mouvements peuvent également se produire indépendamment de la volonté, mais ne sont pas complètement soustraits à l’influence de cette force : ils continuent lorsque l’animal a perdu connaissance ; mais dans l’état normal, celui-ci peut à volonté les accélérer, les ralentir ou les interrompre. Les mouvements respiratoires nous offrent un exemple de ces actes, que 1 on pourrait appeler semi-automatiques , et nous avons vu que chez les animaux supérieurs la force qui les détermine paraît résider dans la moelle allongée ou portion supérieure de la moelle épinière (§ 225).

Enfin, nous avons vu aussi qu’une troisième classe de mouvc-

DE L’INTELLIGENCE ET DE L’INSTINCT

ments est complètement dépendante de la volonté, et cesse enliéi’ement dès que les fonctions cérébrales sont interrompues. Ces actes, que les physiologistes désignent sous le nom de mouvements volontaires , sont les seuls dont nous ayons à nous occuper ici, car ce sont les seuls qui interviennent directement dans les fonctions de relation; et, si nous analysons les motifs qui nous portent à les exécuter, nous verrons que ces causes ou principes d’action sont de deux ordres : les uns sont rationnels, les autres instiiiclifs.

Effectivement, c’est quelquefois par suite d’un jugement et dans la prévision d’un résultat déterminé que notre volonté d’agir se prononce; mais d’autres fois ce qui nous porte à agir n’est pas une opération de l’intelligence, c’est une impulsion non calculée et en quelque sorte aveugle, que l’on peut appeler instinctive (en donnant toutefois à ce mot son acception la plus large) : par exemple, le désir de satisfaire à un besoin physique, comme la faim, ou d’obéir à quelque affection naturelle ou à quelque instinct proprement dit, tels que la tendresse maternelle et l’instinct qui, sans le secours de l’expérience ou de l’éducation, apprend à l’enfant nouveau-né à teter la mamelle de sa mère.

§ 31G. Enfin, il est aussi à noter que, par la répétition fréquente d’actions rationnelles, nous acquérons la faculté de les exécuter sans que la volonté intervienne pour les déterminer ou pour les régler, et quelquefois même sans que nous ayons aucune conscience de ce que nous faisons : c’est là un effet bien connu de Y habitude, et les mouvements produits de la sorte offrent une grande ressemblance avec ceux qui dépendent de l’instinct proprement dit; seulement, pour ces derniers, la nature nous donne d’avance tout ce qui est nécessaire pour les faire naître, tandis que, pour les premiers, la disposition particulière dont le phénomène dépend ne s’acquiert que par l’exercice et l’éducation.

L étude de l’influence que la répétition d’un acte quelconque exerce sur la disposition à agir, et des rapports qui peuvent s’établir entre certaines pensées et certaines opérations de l’intelligence ou déterminations de la volonté, c’est-à-dire des effets de 1 habitude et des associations d’idées, constitue une des branches les plus curieuses de la psychologie ; mais l’espace nous manque pour nous y arrêter ici, et, pour l’objet que nous avons en vue, il nous suffit d avoir signalé l’analogie qui existe entre les résultats de l’habitude elles impulsions de l’instinct.

§ 317. Facultés iIch animaux. — Ayant passé rapidement en revue les principales facultés de l’homme, nous pouvons, à l’aide des connaissances ainsi acquises, chercher à nous former quel-

ques notions relatives à la nature de l’intelligence des animaux et aux causes de leurs actions. Mais cette étude offre encore plus de difficultés que celle de l’entendement humain; car nous ne pouvons pas, comme chez nous-mêmes, observer directement les opérations de l’esprit, et c’est seulement en analysant les actions de ces êtres que nous pouvons juger de ce qui se passe en eux.

§ 318. Nous avons déjà dit que tous les animaux montrent des signes de sensibilité ; mais chez ceux dont la structure est la plus simple, les sensations ne paraissent donner lieu à aucun travail de l’entendement, analogue à celui qui se passe dans notre esprit lorsque nous acquérons la perception de la cause de nos impressions et que nous nous formons des idées relatives à ce qui nous entoure. Nous n’apercevons chez ces êtres aucun indice d’intelligence, et la volonté ne se manifeste chez eux que par des actes d’une simplicité extrême, tels qu’un changement de direction dans leurs mouvements lorsqu'un obstacle se trouve accidentellement sur leur passage. C’est en e Ile t à des phénomènes de cet ordre que paraissent être bornées les facultés de relation chez les animalcules infusoires et chez quelques autres zooplaytes. Mais, lorsqu’on s’élève davantage dans les séries zoologiques, on voit les actes se compliquer et se diversifier de plus en plus, et souvent on ne peut se les expliquer qu’en admettant, chez les êtres qui les exécutent, l’existence d’instincts d’une admirable perfection, ou même de facultés analogues à celles qui, chez l’homme, sont nécessaires à la production d’actions semblables, la mémoire et le jugement, par exemple, et même le raisonnement.. Lorsqu’on observe d’une manière superficielle les mœurs de certains animaux, tels que le castor, l’abeille et la fourmi, on-est même tenté de leur attribuer une intelligence des plus développées; mais c’est seulement chez ceux dont l’organisation se rapproche le plus de celle de l’homme, les singes et le chien par exemple, qu’il existe réellement quelque chose de semblable aux facultés que nous venons de mentionner, et chez les êtres moins élevés c’est de l’instinct que dépendent presque toutes les actions, même celles qui semblent demander le plus de calculs et de prévisions.

§ 319. instinct» lies animaux. — Le caractère qui distingue surtout les actions instinctives de celles que l’on peut appeler intelligentes ou rationnelles, c’est de n être pas le résultat de l’imitation on de l’expérience, d’être exécutées toujours de la même manière, et, suivant toute probabilité aussi, sans être précédées de la prévision ni de leur résultat ni de leur utilité. La raison suppose un jugement et un choix; 1 instinct, au con-

DE L’INTELLIGENCE ET DE L’INSTINCT. 251

traire, est une impulsion aveugle qui porte naturellement l’animal à agir d’une manière déterminée; ses effets peuvent quelquefois être modifiés par l’expérience et le raisonnement, mais n’en dépendent jamais, et ces dernières facultés influent toujours d’autant moins sur les actions d’un animal, que ses instincts sont plus parfaits : chez l’homme, l’intelligence remplace presque entièrement 1 instinct, et chez les animaux, c est l’instinct qui supplée plus ou moins complètement au manque d’intelligence.

Comme exemple d’une action très-simple, mais cependant trèsremarquable, et qui est évidemment dépendante de l’instinct donné aux animaux pour les guider dans le cours de la vie, nous citerons un fait observé bien des fois chez de jeunes canards qui, couvés par une poule et élevés par elle, n’avaient jamais vu d’animaux de leur espèce, et qui cependant, à la première occasion, malgré les efforts de leur mère d’adopfion et l’exemple des poussins dont ils étaient entourés, se sont jetés à l’eau pour y nager et y vivre à la manière des autres animaux de leur race. Comme exemple des actes d’une complication extrême qui, à défaut de l’instinct dont ils dépendent, ne pourraient s’exécuter que sous l’influence d’une intelligence des plus prévoyantes, et. nécessiteraient de savants calculs, nous citerons aussi des faits faciles à constater par tout observateur : les travaux des abeilles, dont les constructions offrent une si grande régularité et une si admirable perfection, et sont si bien appropriées aux usages auxquels elles doivent servir. Or, ces ouvrières habiles n’ont besoin ni de modèle ni de guide; dès leur début dans la carrière architecturale, elles exécutent sans tâtonnements ni méprises une multitude d’opérations délicates dont l’utilité n’est pas immédiate; elles ne profitent jamais de l'expérience pour perfectionner leurs procédés, et de génération en génération elles travaillent de la même manière, sans que les jeunes individus aient besoin des leçons de celles déjà exercées à bâtir; enfin, on les voit continuer leurs travaux lorsque les circonstances dans lesquelles elles sont placées les rendent inutiles. On ne peut donc attribuer ces actes à l’influence de facultés analogues à celles do notre intelligence, car celles-ci ne suffiraient pas pour déterminer de semblables résultats, et l’on ne peut les expliquer qu’en leur assignant pour cause une impulsion naturelle semblable à celle qui porte l’enfant nouveau-né à teter sans qu’il ait appris à le faire.

Ees instincts des animaux varient suivant les espèces, eloll’rent un sujet d’étude plein d’intérêt pour le philosophe aussi bien

que pour le naturaliste. C’est seulement en traçant l’hisloire particulière de chaque animal qu’on peut espérer de les faire bien connaître tous, et l’espace nous manquerait ici pour en traiter de la sorte; mais, afin de fixer les idées de nos lecteurs sur la nature des phénomènes qui résultent de ce genre d’impulsion innée, nous croyons devoir en décrire ici quelques-uns des plus remarquables.

§ 320. On peut ranger les principales actions instinctives en trois classes, suivant qu’elles se rapportent à la conservation de l’espèce, à la conservation de l’individu, ou bien aux relations de celui-ci avec les autres animaux.

§321. Parmi les instincts donnés aux animaux pour assurer leur bien-être et pour les préserver des causes innombrables de destruction dont ils sont environnés, on peut citer en première ligne la disposition à se nourrir exclusivement de certaines substances déterminées. Quelques animaux des plus simples n’en sont pas pourvus, et avalent indistinctement tout ce qu ils rencontrent : divers zoophytes sont dans ce cas ; mais la plupart des animaux en donnent des signes plus ou moins évidents, et quelquefois môme cet instinct est si puissant, qu’on voit ces êtres refuser toute espèce de nourriture, à l’exception d’une seule à l’usage de laquelle ils sont en quelque sorte prédestinés. En effet, non-seulement certaines espèces ne mangent que des matières animales, et d’autres uniquement des substances végétales, mais parmi ces dernières on en connaît un grand nombre qui ne s’attaquent qu’aux feuilles ou bien aux fruits d’une seule plante, et restent indifférentes à tout autre aliment : l’odorat et le goût sont des instruments qui les dirigent dans leur choix, mais on ne peut attribuer qu’à un instinct particulier la cause qui les détermine à ne manger que des substances qui agissent sur leurs sens de telle ou telle manière. Et, chose remarquable, il arrive quelquefois que cet instinct change tout à coup de direction, lorsque l’animal atteint une certaine période de son développement, et se détermine à abandonner son régime primitif pour rechercher exclusivement des substances dont il ne faisait auparavant aucun usage. C’est ainsi que certains insectes, qui sont carnassiers à l’étal de larves, deviennent phytivoresà l’état parfait, et que les grenouilles, qui se nourrissent de matières végétales lorsqu’elles sont à l’état de têtard, deviennent au contraire carnassières lorsqu’elles ont achevé leurs métamorphoses.

§ 322. Cette faculté instinctive ne détermine que des actes d’une grande simplicité; mais il n’en est pas de même de celle que la nature a donnée à divers animaux carnassiers pour

les diriger dans les moyens qu’ils emploient pour capturer leur proie.

Ainsi la larve du Fourmi-lion (fig. 120), petit insecte assez semblable aux éphémères, est destinée à se nourrir de fourmis

et d autres insectes dont elle suce les humeurs ; mais elle ne se meut que lentement et avec peine; de sorte qu’elle ne pourvoii ail que difficilement à ses besoins, situ nature nelui avait appris à ,en(Jre des pièges pour s’emparer de la proie qu’elle ne peut pas poursuivre. Mais son instinct la porte à creuser dans du sable tin une petite fosse en forme d’entonnoir (fig. 121), puis à se

cacher au fond de ce piège et à attendre patiemment qu’un in secte tombe dans le petit précipice qu’elle a ainsi formé : et si sà XZ cher^he à s’échapper, ou si elle s’arrête dans sa chute

L1 Vf vUri 1 î et la fait r0Uler jus(ïu’au fond du trou, en lui jetant, à aide de sa tête et de ses mandibules, une multitude de

. V s“b e’ La manière dont le fourmi-lion creuse sa fosse est egalement curieuse. Après avoir examiné le sol où il va s-* tabhr, il commence par tracer un cercle qui doit correspondre

à l’embouchure de son entonnoir ; puis, se plaçant en dedans de cette ligne et se servant d’une de ses pattes comme d’une bêche, il se met à creuser, entasse ainsi une certaine quantité de sable sur sa tête, et, à l’aide d’une secousse, rejette sa charge à quelques centimètres en dehors de son cercle. Il continue de la sorte en tournant tout autour de son trou projeté, en marchant il reculons et en se servant de la même patte pour remuer le sable;mais, lorsqu’il est revenu à son point de départ, il change de côté, et ainsi de suite, jusqu’il ce que son travail soit achevé. Si dans le cours de son opération il rencontre quelque pierre dont la présence nuirait à la perfection de son piège, il la néglige d’abord, mais il y revient après avoir achevé son excavation, et fait tous ses efforts pour la charger sur son dos et la rejeter au dehors. S’il y parvient, il la pousse encore assez loin, comme pour l’empêcher de retomber, et, s’il ne peut s’en débarrasser, il abandonne son œuvre, et recommence ailleurs sur nouveaux frais. Lorsque la fosse est achevée, elle a ordinairement environ 8 centimètres de diamètre sur 5 de profondeur ; et, lorsque la pente de ses parois a été altérée par quelque éboulement, comme cela arrive presque toujours lorsqu’un insecte s’y laisse choir, le fourmi-lion se hâte de réparer les dégâts.

Certaines araignées dressent des pièges encore plus singuliers, car les toiles que ces animaux tendent de diverses manières sont surtout destinées à arrêter les mouches et les autres insectes dont ils doivent faire leur proie. La disposition des fils varie suivant les espèces, et n’offre quelquefois aucune régularité ; mais d’autres fois elle est d’une élégance extrême, et l’on s’étonne en voyant des animaux si petits construire avec tant de perfection une trame aussi étendue que l’est, par exemple, la toile de l’Épeire diadème qui habite dans nos jardins. Il est même des araignées qui ne se bornent pas à dresser de pareils pièges, mais qui se servent également de leurs fils pour cmmaillolter leur victime et l’empêcher ainsi de se défendre, jusqu’à ce qu’elles l’aient percée avec leurs crochets venimeux.

On peut citer même des poissons qui, pour s’emparer de leur proie exercent une industrie instinctive non moins remarquable : tel est l’Archer, qui habite le Gange, et qui, destiné, à se nourrir d’insectes, mais ne pouvant les poursuivre, a l’art de lancer des gouttes d’eau sur ceux qu’il voit sur les herbes aquatiques, afin de les faire tomber et de s'en repaître ; il paraît qu'il est même assez habile dans ce genre de chasse pour manquer rarement son but a une distance de plusieurs pieds.

Enfin, les espèces de ruses employées par beaucoup de qua-

DE L’INTELLIGENCE ET DE L’INSTINCT

drupèdes dans leurs chusses doivent être aussi rapportées à l’instinct, car elles se reproduisent de la môme manière chez tous les individus de l’espèce, et souvent se montrent lorsque ceux-ci n’ont encore eu l’occasion de s’instruire ni par l’imitation ni par l’expérience.

§ 323. C’est encore dans celte classe d’instincts qu’il faut ranger la disposition innée qui détermine beaucoup d’animaux à amasser des provisions pour leur usage futur et à les enfouir dans des caches. En général, cet instinct n’est développé que dans des espèces plus ou moins sédentaires qui, pendant une partie de l’année, ne trouvent pas dans le pays qu’elles habitent les substances dont elles se nourrissent. Cette apparente prévision les empêche de souffrir du défaut d’aliments lorsque le sol ne leur en fournit plus, mais ne peut dépendre d'aucun calcul de l’intelligence; car elle se montre avant que l’expérience ail pu apprendre à l’animal l’utilité de semblables magasins, cl on la retrouve encore chez des individus vivant, ainsi que leurs parents, dans des climats où une saison de disette n’est plus à craindre.

Les Écureuils de nos bois (fig. 122) nous donnent un exemple.

de celte disposition innée à pourvoir aux besoins rip.l’nvami.

Fig. 123. — Écureuil commun.

et se servent ordinairement d’un arbre creux pour y établir leur magasin ; ils ont l’habitude de faire ainsi plusieurs dépôts dans des cachettes différentes, et en hiver, quand la disette se fait sentir, ils savent très-bien les retrouver, même lorsque la neige les recouvre. Mais cette impulsion, qui doit leur être si utile quand le froid vient interrompre leurs récoltes journalières, les porte à cacher les aliments qui leur restent, lors même qu’ils n’ont jamais connu un temps de disette et qu’ils n’en auront pas à redouter. Un autre mammifère rongeur, qui ressemble beaucoup à nos lapins et qui habite la Sibérie, le Lagomys pica, est doué d’un instinct encore plus remarquable ; car nonseulement il cueille en automne l’herbe dont il aura besoin pour se nourrir durant le long hiver de ce pays inhospitalier, mais il fait du foin, exactement comme le font nos fermiers. Ayant coupé les herbes les plus vigoureuses et les plus succulentes de la prairie, il les étale pour les faire sécher au soleil, et, cette opération terminée, il les rassemble en meules et a le soin de placer celles-ci à l’abri de la pluie et delà neige; puis il creuse au-dessous de chacun de ses magasins une galerie souterraine aboutissant à sa demeure et disposée de façon à lui permettre de visiter en tout temps son dépôt de provisions. L’abeille, sur l’histoire de laquelle nous aurons bientôt l’occasion de nous arrêter, est également poussée par sa nature à se préparer ainsi des ressources pour l’avenir, et exécute, à cet effet, des travaux encore plus compliqués.

§ 32 h. Un autre genre d’instinct qui se rapporte, comme les précédents, à la conservation de l’individu, est celui qui détermine certains animaux à se construire une demeure, leur enseigne toutes les opérations compliquées nécessaires à ce but, et leur fait suivre invariablement dans leurs travaux la même routine, quoique, en général, l’ouvrier n'ait jamais vu faire rien de semblable et n’ait pas de modèle.

C’est ainsi que le Ver à soie se construit, avec les fils qu’il sécrète, un cocon dans lequel il se renferme pour subir en sûreté ses métamorphoses et devenir papillon ; que le Lapin se creuse un terrier, et que le Castor construit les buttes qui l’ont rendu célèbre. Nous aurons l’occasion de revenir sur cet instinct architectural, lorsque nous parlerons des travaux communs exécutés par des troupes d animaux vivants en société, et que nous nous occuperons des soins qu’un grand nombre de ces êtres donnent à leur progéniture ; mais nous ne pouvons quitter ici ce sujet curieux sans donner quelques exemples a 1 appui de ce qui vient d’être dit.

DE L’INTELLIGENCE ET DE L’INSTINCT

Le Hamster (fig. 123), petit rongeur assez voisin du rai, qui se rencontre dans les champs depuis l’Alsace jusqu'en Sibérie, et qui nuit beaucoup à l’agriculture, se construit une demeure souterraine offrant toujours deux issues : l'une, oblique, sert à

l’animal pour rejeter au dehors les déblais de la terre ; l’autre, perpendiculaire, est la voie par laquelle il entre et sort luimême. Ces galeries conduisent à un certain nombre d’excavations circulaires, qui communiquent entre elles par des conduits horizontaux: l’une de ces cellules, garnie d’un lit d’herbes sèches, est la demeure du hamster ; les autres sont destinées à lui servir de magasins pour les provisions qu’il amasse en quanlilés très-considérables.

Quelques araignées, connues des zoologistes sous le nom de Mygales, exécutent des travaux analogues à ceux du hamster, mais plus compliqués ; car nonseulement elles se construisent une habitation vaste et commode, mais elles savent en fermer l’ouverture à 1 aide d’une véritable porte garnie dosa charnière (fig.l2/i).Aceteffet, la Mygale creuse, dans une terre argileuse une sorte de puits cylindrique d’environ 8 à 10 centimètres de long, et en tapisse les parois avec une espèce de mortier trèsconsistant, puis fabrique, avec des couches alternatives de terre gâchée et de fils réunis en tissu, un couvercle qui s’adapte exactement sur l’orifice de son trou et qui ne peut s’ouvrir qu’en dehors. La charnière qui retient celte espèce de porte est formée par une continuation des couches filamenteuses qui se portent d’un point de son contour sur

les parois du tube situé au-dessous, et y constituent un bourrelet remplissant les fonctions de chambranle; la surface externe de ce couvercle est rugueuse, et, par son aspect, diffère à peine de la terre environnante, mais sa surface interne est lisse ; et dans la demeure d’une de ces araignées maçonnes, on aperçoit, du côté opposé à la charnière, une rangée de petits trous dans lesquels l’animal introduit ses griffes pour tenir celte trappe baissée lorsque quelque ennemi cherche à l’ouvrir de force.

Chez les insectes, on voit aussi un grand nombre de procédés curieux employés instinctivement pour la construction d’une habitation. Beaucoup de chenilles savent se former un abri en roulant des feuilles et en les attachant à l’aide de fils. Dans nos jardins, nous rencontrons à chaque instant, sur les lilas, les groseilliers, etc., des nids de cette espèce; et c’est aussi de la sorte qu’est forme celui qui se forme sur le chêne (fig. 125), et

qui appartient à la chenille d’un petit papillon nocturne, le Tortrix viridissima. D’autres insectes se construisent des fourreaux avec des fragments de feuilles, des brins d’étoffe, ou quelque autre substance qu’ils savent ajuster artistement : telle est la Teigne des draps, petit papillon gris argenté, qui, à l’état de Fig. 125. — Nid du Tortrix. chenille, se creuse des galeries

dans l’épaisseur des étoffes de laine en les rongeant rapidement. Avec les brins ainsi détachés, la chenille se construit un tuyau qu’elle allonge continuellement par sa base; et, chose singulière, lorsqu’elle devient trop grosse pour être à l’aise dan^ sa demeure, elle fend cette espèce dégainé et l’élargit en y mettant une pièce.

Enfin, il est aussi à noter que certains animaux destinés à passer toute la saison froide dans un état de léthargie ont nonseulement l’instinct de se préparer une retraite et un lit moelleux, mais bouchent l’entrée de leur demeure lorsque l’époque de leur sommeil hibernal approche, comme s’ils pouvaient prévoir que de longtemps ils n’auront besoin de sortir, et que leur porte restant ouverte livrerait accès au froid et à des ennemis dangereux. Telles sont les Marmottes que l’on trouve dans les Alpes et que les petits Savoyards promènent dans nos rues.

§ 325. Un troisième genre de facultés instinctives qui parfois ont pour objet, comme les précédentes, la conservation de l’indi-

DE L’INTELLIGENCE ET DE L’INSTINCT

vidu, mais qui, d’autres fois, sont destinées à assurer aux jeunes des conditions favorables à leur existence, et qui, dans l’un et l’autre cas, se lient presque toujours d’une manière étroite à l’instinct de Insociabilité, déterminent certains animaux à entreprendre de longs voyages, et souvent même à changer périodiquement de climat. Quelquefois les animaux voyageurs ne quittent un canton que lorsqu’ils en ont épuisé toutes les ressources, et ils vont alors chercher à se nourrir dans un canton voisin. Quelquefois aussi c’est le froid des hivers qui les chasse vers le Midi, ou la chaleur trop forte de l’été qui les pousse peu à peu vers le Nord ; mais, dans bien des cas, leurs émigrations précèdent tout changement atmosphérique propre à nous en donner l’explication; et leur instinct les porte, non pas à céder pas à pas le terrain qu’ils abandonnent, mais à se diriger tout de suite et sans hésitation vers la région où ils doivent se rendre. Presque toujours aussi, au moment d’entreprendre ces voyages, on voit un grand nombre d’individus se réunir en troupe pour marcher de concert.

Les Singes, qui vivent en si grand nombre dans les forêts du nouveau monde, nous offrent un exemple de cette disposition à changer de quartier d’une manière irrégulière. Lorsqu’ils ont dévaste un canton, on les rencontre par bandes nombreuses, s’élançant de branche en branche, et allant à la recherche de quelque autre localité abondante en fruits; puis, lorsque la disette les a suivis dans leur nouvel établissement, ils vont chercher fortune ailleurs, les mères portant leurs petits sur leur dos ou dans leurs bras, et la troupe entière paraissant se livrer <1 une joie bruyante.

Des voyages encore plus remarquables, et qui n’olfrent également rien de périodique, sont entrepris par les Lemmings, sans que l’on ait encore découvert les causes de leurs émigrations. Ces animaux, qui ont beaucoup d’analogie avec les rats, habitent les bords de la mer Glaciale, et descendent quelquefois des montagnes par troupes innombrables. Ils s’avancent alors en colonnes serrées, et suivent toujours une ligne droite, sans se laisser détourner par les obstacles les plus grands, traversant il la nage les rivières qu’ils rencontrent, et tournant les habitations ou les rochers sur lesquels ils ne peuvent grimper. C’est surtout la nuit qu’ils voyagent de la sorte, et beaucoup périssent en route; mais leur nombre est si considérable, qu’ils n’en causent pas moins des dégâts immenses partout où ils se montrent, car ils détruisent toute végétation sur leur passage, et ne se bornent pas à dévorer l’herbe jusqu’à sa racine, mais creusent

aussi la terre pour en retirer les grains qui s’y trouvent. Ces émigrations de lemmings sont un fléau pour la Norvège et la Laponie; mais heureusement elles ont rarement lieu dans la même contrée plus d’une fois en dix ans.

En général, les voyages des animaux se font périodiquement et correspondent aux changements des saisons. Ainsi, chaque printemps, des légions d’un petit rongeur très-voisin du lemming, le Campagnol des prés, qu’on appelle aussi quelquefois le Rat économe, quittent le Kamtchatka, et se dirigent vers le couchant. Ces animaux marchent de la même manière que les précédents, parcourent des centaines de lieues, et sont si nombreux, que, vers le milieu de juillet, lorsqu’ils arrivent sur les bords de l’Okhotsk et du Joudoma, après avoir fait une route de plus de 25 degrés de longitude, une seule colonne met souvent plus de deux heures à défiler. Au mois d’octobre, ils reviennent au Kamtchatka; et leur retour est une fête pour le pays, car l’escorte de carnassiers qui les suit fournit aux chasseurs de ces contrées arides des fourrures en abondance. Dans le voisinage du cap de Bonne-Espérance, et dans les parties septentrionales de l’Amérique, on rencontre aussi, au printemps et en automne, des troupeaux innombrables d’antilopes et de cerfs qui émigrent à de grandes distances. Mais c’est surtout dans la classe des oiseaux que les exemples de cet instinct des voyages sont fréquents et remarquables. Un grand nombre de ces animaux passent périodiquement d’Europe en Afrique, et viennent ensuite d’Afrique en Europe, et cela avec une régularité si grande, que c’est pour ainsi dire à jour nommé qu’ils arrivent et qu ils partent. Ainsi, les Hirondelles, qui se montrent chez nous vers le commencement d’avril, nous quittent en automne. On voit alors ces oiseaux se réunir en troupes nombreuses et se diriger \cis le midi. Parvenus sur les bords delà Méditerranée, ils se rassemblent sur quelque point élevé; et, après avoir attendu quelque temps un moment favorable, partent de concert et traversent la mer par bandes innombrables. On les rencontre quelquefois loin de terre, et, lorsque les vents contraires s’opposent à leur voyage, on les voit s’abattre sur les cordages des navires; il paraîtrait même qu’ils vont jusqu’au Sénégal pour y passer 1 hiver. Les Cailles sont également renommées pour leur instinct voyageur, et vont aussi en Afrique et en Asie Mineure pour éviter les hivers rigoureux de nos climats, comme divers oiseaux du Nord descendent sur nos rivages quand le froid les chasse des régions polaires, où ils retournent au printemps suivant.

Enfin, l’instinct des migrations se retrouve encore parmi les

DE L’INTELLIGENCE ET DE L’INSTINCT

poissons et les insectes : le Hareng, le Thon, le Saumon, etc., nous en oll’rent des exemples frappants parmi les premiers, et les Locustes parmi les seconds.

§ 326. Les instincts que la nature a donnés aux animaux pour les mettre en état d’assurer la conservation de leur progéniture ne sont ni moins variés ni moins curieux que ceux <1 1 aide desquels ces êtres pourvoient à leurs propres besoins. L’impulsion intérieure qui détermine les oiseaux à se tenir pendant des semaines presque immobiles sur leurs œufs, qui leur fait construire d’avance et avec tant d’art une demeure pour y abriter leurs petits, et qui les pousse à veiller au bien-ûlre de leur jeune famille; celle qui apprend aux insectes à choisir la place où ils doivent déposer leurs œufs, afin que les larves qui en naissent puissent trouver à leur portée les aliments dont elles ont besoin, ou qui détermine quelques-uns de ces animaux à prodiguer leurs soins à des jeunes provenant d’une mère étrangère ; l’instinct qui guide quelques oiseaux et certains quadrupèdes dans l’espèce d’éducation qu’ils donnent à leurs petits ; ces facultés et les phénomènes qui en résultent exciteront toujours dans notre esprit autant d’étonnement que d’admiration, et nous enseignent, plus éloquemment que des paroles ne sauraient le faire, combien la Puissance créatrice de tant de merveilles doit être au-dessus de tout ce que l’homme peut imaginer ou concevoir. Mais l’admiration que produisent en nous les forces inconnues qui déterminent chez les animaux tant d’actions surprenantes est peut-être dépassée encore par celle que nous inspire celte affection également innée qui, dans l’espèce humaine, porte une mère à se dévouer tout entière au bien-être de ses enfants, et qui se retrouve, quoique à un moindre degré, chez un assez grand nombre d’animaux.

§ 327. Un des phénomènes les plus propres à donner une idée nette de ce que l’on doit entendre par instinct est celui qui nou est offert par divers insectes lorsqu’ils déposent leurs œufs. Ces animaux ne verront jamais leur progéniture et ne peuvent avoir aucune notion acquise de ce que deviendront leurs œufs, et cependant ils ont souvent la singulière habitude de placer, à côté de chacun de ces corps, un dépôt de matières alimentaires propres à la nourriture de la larve qui en naîtra, et cela lors même que le régime de celle-ci diffère totalement du leur, et que les aliments qu’ils déposent ainsi ne leur seraient bons à rien pour eux-mêmes. Aucune espèce de raisonnement ne peut les guider dans cette action ; car, s’ils avaient la faculté de raisonner, les faits leur manqueraient pour arriver à de pareille

conclusions, et c’est en aveugles qu’ils doivent nécessairement agir; mais leur instinct supplée au défaut d’expérience et de raison, et leur apprend à faire précisément ce qui convient pour atteindre le but qu’ils devraient se proposer.

Les Nécrophores (fig. 126), qu’on rencontre assez souvent dans nos campagnes nous offrent un exemple de ce genre d’instinct. Lorsque la femelle va pondre, elle a toujours soin d’enterrer le cadavre d’une taupe ou de quelque autre petit quadrupède, et d’y déposer ses œufs, de sorte que les jeunes se trouvent, dès leur naissance, au milieu des matières les plus propres à leur servir de nourriture ; car, de même que leur mère, ils vivent de charogne. Mais ce qui est plus Fig. 126. — Nécrophore. remarquable encore, c’est de voir un insecte, dont le régime est exclusivement végétal, préparer ainsi une nourriture animale pour sa progéniture, lorsque durant l’état de larve ses jeunes seront carnassiers. Les Pompiles, insectes voisins des guêpes, sont doués de cet instinct singulier. A l’âge adulte, ils vivent sur les fleurs;

Fig. 127. — Xylocope. Fig. 128. — • Nid de Xylocope.

mais leurs larves sont carnassières, et la mère pourvoit toujours à la nourriture de celles-ci en plaçant à côté de ses œufs, dans un nid préparé à cet usage, le corps de quelque araignée ou de quelque chenille qu’elle a préalablement percée de son aiguillon. Les Xylocopes (fig. 127) ont des mœurs analogues, et creusent dans le bois une série de loges servant en même temps comme nids et comme magasins (fig. 128).

DE L’INTELLIGENCE ET DE L’INSTINCT

§ 328. C’est surtout dans les premiers temps de la vie que les animaux sont faibles et ont besoin d’un abri contre les intempéries de l’air et les attaques de leurs ennemis; aussi est-ce surtout dans le but de leur en procurer que la nature a donné à leurs parents l’instinct de la construction ; et le nombre des espèces qui, à l’êge adulte, se Mtissent une demeure pour leur propre .usage, est très-faible en comparaison de celui des animaux qui façonnent pour leurs petits un berceau moelleux et sûr. Parmi les oiseaux rien n’est plus commun ; on ne peut voir sans intérêt la persévérance avec laquelle ces animaux apportent brin à brin les matériaux destinés à la confection de leur nid, cl l’art avec lequel ils les arrangent. La forme, la structure de ces habitations sont toujours les mêmes pour les oiseaux d’une même espèce, mais varient beaucoup d’une espèce à une autre, et sont toujours parfaitement bien appropriées aux circonstances dans lesquelles la jeune famille est destinée à vivre.

Kig. 129. — Nid de Chardonneret.

Tantôt ces berceaux sont construits à terre et d’une manière grossière, et tantôt ils sont accolés contre le flanc d’un rocher ou d un mur, mais, en général, ils sont placés entre les branches des arbres. La plupart ont une forme hémisphérique, et ressemblent a un petit panier arrondi cl évasé, dont les parois seraient lormées de brins d’herbe ou de tigelles flexibles, et l’intérieur garni de mousse ou de duvet (fig. 129); quelquefois cependant

leur disposition est plus compliquée. Un des nids les plus remarquables est celui du Baya, petit oiseau de l’Inde assez voisin de nos bouvreuils; sa forme est à peu près celle d’une bouteille (tig. 130), et il est suspendu à quelque branche tellement flexible, que les singes, les serpents et même les écureuils ne peuvent y parvenir; mais,‘\)our le rendre encore plus inaccessible à ses nombreux ennemis, l’oiseau en place l’entrée en dessous, de façon qu’il ne peut y pénétrer lui-même qu’envolant. C’est avec de longues herbes que celte habitation est construite, et l’on y trouve intérieurement plusieurs chambres, dont l’une sert à la femelle pour y couver ses œufs, et une aulre est occupée par le mâle, qui, pendant que sa compagne remplit ses devoirs maternels, l’égaye par ses chants. Un autre nid également singulier

Fig. 130. — Nid du Baya. Fig. 131. — NidduSylvin suloria.

est celui d’un petit oiseau de l’Orient, voisin de nos fauvettes, l’Orthotome couturière, ou Sylvia sutona, qui, al aide du coton qu’il cueille sur le cotonnier et qu’il file avec son bec et ses pattes, coud ensemble les feuilles dont sa demeure est entourée, et la cache ainsi à la vue,de ses ennemis (fig. 131).

On connaît même des poissons qui construisent un nid grossier pour y déposer leurs œufs; mais, de tousles animaux inférieurs, ce sont les insectes qui montrent le plus d’industrie et d instinct dans la fabrication d’un logement pour leur progéniture. En parlant des travaux que quelques-uns de ces animaux exécutent en commun, nous aurons l’occasion de décrire les nids des abeilles et des guêpes; aussi nous bornerons-nous à mentionner ici un seul exemple de bâtisse que certains insectes solitaires élèvent pour y loger leurs œufs.

Parmi ces derniers, un des plus remarquables est le Xylocope violacé ou Abeille perce-bois, gros insecte à corps noir et à ailes violacées, qui apparlientà la même famille que les abeilles proprement dites, et qui n’est pas rare en France. Cet animal (fig. 127) creuse, dans le bois des espaliers et des éclialas, des trous ovalaires qui s’avancent d’abord obliquement, puisse recourbent en bas, et descendent verticalement dans une longueur de 30 à 40 centimètres; en taraudant ainsi le bois, le xylocope a la précaution de rassembler en un tas les râpures qu’il en détache, et, lorsque sa galerie est creusée, il se sert de cette matière pour y construire des cloisons transversales, et pour diviser le tout en un certain nombre de cellules closes (fig. 128). Ces cellules sont semblables entre elles, et, avant que de les fermer, l’insecte dépose dans chacune d’elles un de ses œufs, ainsi qu’un petit tas de pollen recueilli sur les fleurs du voisinage, et destiné à la nourriture de la larve qui naîtra bientôt.

§ 329. Les relations qui doivent exister entre les animaux d’une même espèce ou entre ceux d’espèces différentes sont réglées par des instincts naturels, tout aussi bien que les actions qui se rapportent à la conservation des individus ou à la conservation de leur race. Tantôt ces êtres vivent solitaires, et quelquefois même ne souffrent dans leur voisinage aucun animal de leur espèce; d’autres fois, au contraire, on les voit se réunir en troupes nombreuses, et former même des sociétés dans lesquelles tous les membres concourent à la défense générale et mettent en commun le fruit de leur travail. Or, ces différences ne sont pas accidentelles : tous les individus d’une même espèce ont des mœurs semblables, et c’est évidemment un instinct qui les pousse, les uns à se fuir mutuellement, et les autres à vivre en société.

Les associations formées par les animaux sont, les unes temporaires, les autres permanentes, et varient encore dans leur caractère.

telles qui indiquent moins que les autres un véritable instinct

de sociabilité, sont ces réunions, en quelque sorte accidentelles, que certains animaux chasseurs, tels que les loups et les hyènes, forment pour accomplir quelque acte de rapine ou de vengeance. Ces animaux, qui restent solitaires tant que leurs forces individuelles leur permettent de pourvoir à leur subsistance, se réunissent par bandes, et chassent de concert lorsque la disette se fait sentir ou que quelque troupeau nombreux se montre dans le voisinage ; mais, dès qu’ils ont atteint le but qu’ils se proposaient, ils se dispersent ou se querellent entre eux.

Beaucoup d’animaux voyageurs se réunissent aussi de la sorte pour faire route ensemble, et se dispersent quand ils sont arrivés à leur destination ; mais ces réunions se font d’une manière plus constante et plus régulière que celles dont il vient d’étre question. En parlant des hirondelles, nous en avons déjà vu des exemples : mais, sous ce rapport, les pigeons de passage qui habitent l’Amérique septentrionale sont encore plus remarquables. Ces oiseaux parcourent d’une manière irrégulière ce vaste continent, et se montrent quelquefois en troupes si immenses, que leur nombre dépasse tout ce que l’on pourrait imaginer : on les voit parfois volant en une colonne serrée, dont la largeur est de plus d’un kilomètre, et dont la longueur dépasse 10 ou 12 kilomètres; et un naturaliste célèbre des États-Unis, Wilson, évalue à plus de deux millions le nombre d’individus dont se composait une bande qu’il a vue passer dans le voisinage d’Indiana. Un autre auteur, digne de toute notre confiance, Audubon, nous apprend qu’un jour d’automne il quitta sa maison à Ilenderson, sur les bords de l’Ohio, et qu’en traversant les terrains incultes près de Hardensburgh, il vit de ces pigeons en nombre plus considérable que d’ordinaire, se dirigeant dy nord-ouest au sud-est; à mesure qu'il continua sa route vers Louisville, la bande voyageuse qui passait au-dessus de sa tête devint de plus en plus nombreuse. « L’air, dit-il, était tellement rempli de ces oiseaux, que la lumière du soleil de midi en était obscurcie comme par une éclipse, et que la fiente tombait drue comme des flocons de neige; avant le coucher du soleil, j arrivai à Louisville, située a une distance de 55 milles, et les pigeons passaient toujours en rangs aussi serrés : le défilé de cette immense colonne dura trois jours encore, et pendant ce temps, toute la population du pays était en armes, occupée à en faire la chasse. » C’est dans les bois que ces oiseaux établissent leur demeure ; une seule troupe occupe alors toute une forêt, et lorsqu’ils y sont restés pendant quelque temps, leur fiente y forme sur lé sol une couche de plusieurs centimètres

DE L’INTELLIGENCE ET DE L’INSTINCT

d’épaisseur; dans l’étendue de plusieurs milliers d’hectares, les arbres sont dépouillés et quelquefois même complètement tués, et les traces de leur séjour ne s’effacent qu’après plusieurs années.

Les poissons et les insectes nous offrent des exemples non moins remarquables de ces immenses agrégations d’individus. Les Locustes, insectes voisins des sauterelles, sont depuis longtemps célèbres par les ravages qu’elles occasionnent lorsque, réunies en légions innombrables, elles traversent certaines contrées de l’Afrique ou de l’Asie, dévorant tout sur leur passage. Et les Harengs se montrent dans les mers du Nord en troupes si nombreuses, qu’ils deviennent l'objet d’une pêche des plus importantes ; on les y rencontre serrés les uns contre les autres, et formant ainsi des bancs qui ont souvent plusieurs centaines de pieds d’épaisseur et qui couvrent la surface de la mer dans une étendue de plusieurs lieues.

§ 330. Dans d’autres rassemblements temporaires formés par les animaux, le lien qui unit les membres de ces sortes de sociétés paraît être seulement le plaisir qu’ils trouvent à prendre en commun leurs ébats joyeux. Ainsi, dans le voisinage du cap de Bonne-Espérance, le voyageur Levaillant a vu chaque soir, à la même heure, des nuées d’une espèce particulière de perroquets (le Psittacus infuscatus ) se réunir avec grand bruit, et se diriger ensuite vers quelque source d’eau bien limpide pour s’y baigner. Là ces singuliers animaux folâtraient entre eux, se poussant dans l’eau et se roulant sur le rivage; puis retournaient sur les a?bres où ils s’étaient d’abord donné rendez-vous, y rajustaient leurs plumes, et, leur toilette étant achevée, se dispersaient pour gagner leurs retraites respectives et y passer la nuit.

Le besoin de la société de leurs semblables paraît déterminer aussi la formation de ces colonies permanentes que nous offrent nos lapins de garenne, dont les terriers communiquen l en tre eux ; l’Arctomysou Chien des prairies de l’Amérique septentrionale (1), dont les habitations réunies par groupes sont connues des chasseurs sous le nom de villages et occupent quelquefois une étendue de plusieurs kilomètres; les Éphémères et beaucoup d’autres insectes.

Mais c’est dans les associations ayant pour objet l’exécution de travaux communs que l’instinct de la sociabilité se montre dans

(t) L’animal désigné ainsi par les Américains n’est pas un véritable chien, mais une «bpece de Rongeur voisin de la marmotte.

tout, son développement: dans les colonies de castors, de guêpes d abeilles et de fourmis, par exemple.

§ 3bi. Le Castor du Canada (fîg. 132) est, de tous les mammifères le plus remarquable par sa sociabilité et son industrie instinctive’. Pendant l’été, il vit solitaire dans des terriers qu’il se creuse sur le bord des lacs et des fleuves; mais, lorsque la saison des neiges approche, il quitte cette retraite et se réunit à ses semblables pour construire en commun avec eux sa demeure d’hiver. C’est dans les lieux les plus solitaires de l’Amérique septentrionale que les castors, souvent au nombre de deux ou (rois cents par troupe, déploient tout leur instinct architectural. Pour construire

Page 1