PREFACE
Ami lecteur,
Je voudrais te faire faire connaissance avec des amis à moi, des êtres adorables : pleins de cœur, d'esprit et de liaison ; disc?'ets ; point bavards ; ne discutant jamais ; ignorant la politique ; ne lisant pas ; n écrivant pas ; ne faisant pas de révolutions.... Inutile d'aller plus loin, n'est-ce pas, et tu as déjà compris qu'il s'agit, non des hommes, mais des bêtes?
Ces pauvres bêtes! qu'elles soient belles ou laides, utiles ou dangereuses, elles ont toujours tort : on les tue pour leur beauté, on les tue pour leur laideur. Quand on n'a de raison ni pour les tuer ni pour les laisser vivre tranquilles, on les met en prison, et tout le monde se réjouit de les y voir. On les tourm,ente, on les force à faire des tours qui les ennuient, on les dissèque toutes vivantes, on les empaille enfin, et c'est, vous en conviendrez, un des plus grands malheurs qui puissent arriver à un être vivanï. Malgré tout cela elles ne se lassent pas de nous rendre tous les services imaginables : elles nous portent, nous traînent, nous habillent, ?ious embellissent, nous nourrissent , nous allaitent quand nous sommes petits,
710US font rire, nous retirent de Veau, et tout cela tnoyennant la nourriture et le logement : je ne compte pas les coups.
Et ces services 'inatériels ne sont rien au prix des bienfaits philosophiques et littéraires dont l'homme leur est redevable. Si nous savons fuir le vice et rechercher la vertu, à quoi le devons-nous, si ce n'est à cette morale en action qu'on nous enseigne lorsque nous sommes enfants et qui, sous le nom de fables, n'est que l'histoire des beaux traits de l'intelligence, du caractère et des vertus des animaux ?
Qu'on n'essaye pas de m' objecter que tous ces t?'aits ne sont pas a?Tivés : l'objection serait misérable et puérile, l'histoire des hommes étant dans le même cas : la plupart des événements qu'on nous raconte sont inventés à plaisir ou pour le moins très dénaturés^ ce qui n'emp)èche pas qu'on n'en tire des leçons tout à fait salutaires pour la jeunesse. Si donc l'histoire est utile parce qu'on y arrange les événements en vue de confirmer les préceptes de la morale ou de la politique , combien les fables, où, tout est inventé et où rien ne gène les bonnes intentioyis, sont-elles plus utiles à l'homme !
Dofîc, à moins d'être des ingrats, nous devons 7ious souvenir qu'après nos parents ce sont les animaux qui nous ont élevés, et que nous ne leur sommes pas moins redevables de 7iotre raison et de notre sagesse que du paletot qui couvre notre sein en protégeant notre santé, ou du beefsteak qui alimente notre vigueur.
J'ai toujours été frappé d'mie chose : tandis que les animaux, non contents de nous avoir donné une éducation morale et l'exemple de tontes les vertus, nous suivent dans tout le cours de notre existence, et m,ême au delà, pour nous combler de bienfaits, — ^9?«s<5rz/e le drap 7nortuaire qui couvrira notre cercueil est encore tissé de leur laine ' — les hommes ne cessent pas de défaire tout ce que les anhnaux ont fait pour nous. Ils ont inventé la politique, kl littérature, la. statistique, la. p)hotofjra.phie, l'épicerie, le suffrage universel, toutes sciences et institutions malsaines dont le but hautem,ent avoué est de faire progresser rhumanité, c'est-à-dire de l'éloigner de plus en plus de la nature.
J'ai été ainsi amené à reconnaître c/ue la cause fondamentale des malheurs de l'humanité gît dans l'oubli coupable que nous faisons de la seule philosophie qui ait le sens comm,un, la philosophie naturelle. Or, cette philosophie naturelle, ce sont les animaux qui en sont les interprètes : Dieu les a. placés autour de nous pour 7ious l'enseigner par leurs exemples, pour 7ious la prêcher par leurs cris : le rossignol la module, la colombe la 7'oucoule, le si7ige la grimace, le chien la jappe, le chat la 7niaule, et tandis que le 7noi7ieau franc la pépie sur les toits de Paris, le lion de Mijsore et le tigre du Bengale la 7mgissent da7is les ravins et les jungles au bé7iéfi.ce du peuple hi7idou.
Ces leço?îs, il faut en co7ivenir , sont parfois sévères (juste7ne?it je pense aux tigres du Bengale), inais elles
sont toujours jirécises, 7iettes, justes, et surtout adorahlement naïves. U animal n'a pas de détours, pas d'afféteries de langage ; ce qu'il dit est vrai puisqu'il ne peut pas mentir, ne parlant pas. Dégagé de tout esprit de système ou de parti, il manifeste ses idées dans la pure innocence de sa simplicité. Ses mouvements et ses attitudes sont en accord sincère avec ses sentimeyits intérieurs et avec la forme extérieure de son corps : l'animal est donc en tout la vérité même, mais la vérité pleine de vie, d'imprévu et de pittoresque.
Voilà pourquoi la fréquentation des animaux est si féconde en jouissances pour le cœur et pour l'esprit; voilà pourquoi lorsqu'on les qiiitte on se sent meilleur et plus sage , et voilà pourquoi j'ai entrepris de te faire faire connaissance avec mes amis du Jardin des Plantes et du Jardin d'acclimatation.
Je comptais m'en tenir là, et la gloire d'avoir découvert une p)hilosophie propre à renouveler la face du monde intellectuel et moral allait suffire à ma modestie, lorsque, procédant à ce travail de nomenclature qui est le point de départ de toute science sérieuse, je vis défiler parmi mes bêtes un certain nombre d'animaux qui, bien que purement imaginaires , n'en jouent pas moins dans notre vie un rôle considérable.
Un sphinx, une bête noire, un dada. Rossinante, Pégase, sans parler des serpents de l'Envie ou du vautour de Prométhée, sont bêtes aussi influentes en ce bas mmide que n'importe quel anim^al réel : souvent même elles ont
plus d'esprit, témoin Pégase. Et la raison en est facile à comprendre : ces animaux-là manquaient, et l'âme des hommes, qui ne pouvait s'en piasser, se les est faits. Ainsi est née tonte une faune idéale, celle des animaux psijchologiqiies, d'où résulte dans la création une coupe inattendue, inespérée, oserai-je dire, car elle double le monde de la vie pour en donner la moitié au spiritualisme.
Tu trouveras donc dans ce traité la description et l'histoire de plusieurs des animaux tenus jusqu'ici pour fabuleux ; tu ne les y trouveras pas tous, car enfin il faut bien laisser quelque chose à faire à mes disciples et à la postérité : mais il n'en reste pas moins que j'aurai eu le pjremier la hardiesse de les cataloguer et l'honneur de leur donner l'existence philosophique .
Oseras-tu t'en étonner ? J'ai peine à le croire quand je vois le crédit où sont les fables, et l'attention religieuse que prêtent les hom,m,es les plus graves aux discoui^s des animaux littéraires d'Ésope ou de La Fontaine. Ces animaux-là sont encore plus imaginaires, s'il est possible, que les miens, et pourtant personne n'a jamais songé à. leur contester le di^oit de parler, et en vers, encore, quoiqu'ils soient en réalité non moins illettrés que muets, et que la plupart du temps les traits qu'on leur attribue n'aient aucun rapport avec leur véritable caractère. On les écoute pourquoi? Parce qu'au fond ce sont des hommes ; mieux que cela: des idées.
Des considérations dérivées de celles-là m'ont amené à comprendre dans le dom^aine de la zoologie morale
l'étude des phénomènes intellectuels, économiques, politiques et même admhiistratifs , j^roduits par V effet des i^elations qui unissent l'homme aux animaux.
J'ai cru pouvoir aller plus loin, et j'ai pensé que je serais peut-être agréable à mes lecteurs et utile à l'humanité en leur faisant connaître , entre autres vérités transcendantes , l'excellence de l'amour et de la dinde truffée, le rôle de l'imitation dans l'humanité, les vertus et les grâces du crapaud, l'agrément et l'utilité des mouches, et enfin le secret du bonheur.
J'aime à croire que ces modestes services, rendus de tout cœur, je t'assure, ne te laisseront p)oint ingrat, et il ne me reste plus qu'à remettre mes bêtes entre tes mains, en te priant de les bien soigner et de leur faire de temps en temps une petite caresse, ami lecteur.
LE BARBET
Si range du dévouement et de rhumanité venait quelque jour à se dire que l'hypocrisie et la vanité humaines ont besoin d'une leçon ; qu'il est temps d'amollir la dureté de ces cœurs de marbre ; qu'il faut frapper un grand coup en donnant aux peuples un de ces spectacles devant lesquels les rochers eux-mêmes se fendraient pour pleurer, il s'incarnerait à coup sûr dans le corps d'une de ces saintes bêtes qui , mouillées, crottées^ esclaves, à peine nourries, offrent à l'admiration des hommes l'exemple du renoncement le plus touchant et le plus sublime.
Ce n'est ni par la beauté, ni par l'adresse, ni par la force, ni par l'originalité, que le barbet morahse l'homme : il est laid, mal tourné, ébouriffé, sans distinction ; il ne sait ni malices ni gentillesses ; il ne sait ni manger autrui ni se faire manger ; sa peau n'est bonne à rien, sa chair n'est pas bonne du tout. Il semble
ZOOLOGIK MORALE
que la Providence se soit étudiée à le priver systématiquement de tout ornement agréable afin de laisser dans tout son éclat le chien intérieur, à moins qu'elle n'ait voulu mettre le comble à ses bienfaits en lui donnant l'humilité comme signe visible de la parfaite vertu.
Quoi qu'il en soit le barbet, en zoologie morale, est le type d'une classe à part, celle des animaux angéliques, c'est-à-dire des animaux qui font pleurer.
Animaux philosophiques qui font penser, animaux angéUques qui font pleurer : voilà les deux premières divisions de notre nouveau système de zoologie morale.
Nous nous flattons que le monde savant, et surtout celui qui ne l'est pas, accueilleront avec sympathie la théorie nouvelle sur laquelle nous avons fondé notre classification.
Toutes les classifications ont été jusqu'ici frappées d'un vice irrémédiable : c'est qu'elles ont voulu chercher dans l'animal observé ses caractères spécifiques. Or, comme nous ne connaissons les choses que par l'impression qu'elles nous font, ce n'est pas dans l'animal qu'il fallait chercher mais dans nous-mêmes. Qu'est-ce que ces descriptions anatomiques , ces mesures , ces analyses, ces expériences, nous apprennent sur le véritable caractère d'un animal , sur ce trait saillant et original qui fait de lui un être à part? Rien. Une fois disséqués tous les animaux se ressemblent : il faut n'avoir jamais mangé une gibelotte pour ignorer combien l'homme peut être aisément trompé là-dessus. Au
L1-: RAKBKT 3
contraire prenez pour caractère déterminant l'impression qu'un animal fait sur F intelligence ou sur le sentiment de l'homme, et à l'instant plus de doute : un enfant de cinq ans est sur ce point aussi fort en histoire naturelle que Cuvier ou que Linné.
Et en somme, d'ailleurs, pour ce que nous faisons des animaux, la chose qui nous intéresse avant tout en eux, c'est ce qui nous en saute aux yeux. Et quoi après ? Las relations que nous avons avec lui , le profit que nous en pouvons tirer, les inconvénients , les dangers , que nous en pouvons craindre : tout le reste est un luxe purement scientifique. Mon système est donc le seul qui soit sérieux et utile, et j'y persiste.
Allez, allez, n'écoutez pas les savants, venez plutôt avec moi, et vous verrez quelles choses adorables je vous ferai découvrir dans ces animaux que la science, sous prétexte de les faire connaîtr«^ et de les étudier, nous défigure et nous rend méconnaissables !
Les sujets, hélas ! n^ nous manqueront pas pour l'étude du barbet : il est difficile de sortir une heure dans Paris sans passer une ou plusieurs fois devant un aveugle assis ou agenouillé sous une porte cochère avec son chien, et ce chien est toujours un barbet. Mais aujourd'hui je n'ai pas même besoin de sortir de chez moi pour me livrer à mes études de zoologie morale, car de ma fenêtre je puis observer à mon aise un aveugle qui vient s'établir sous la porte cochère de la maison d'en face.
4 ZOOLOGIE MOHALK
Le pauvre homme s'est arrêté, et il délibère.
Je VOUS dirai que j'ai aussi ma théorie sur la délibération des malheureux. Certes je suis toujours touché quand je vois passer près de moi un homme dont l'aspect trahit la misère : mais s'il marche d'un pas délibéré je suis moins inquiet de lui : je me dis que pour le moment sa vie a un cours, qu'il va quelque part où, si rien ne l'attend, l'espérance du moins l'attire ; or, espérer quand on est misérable, c'est déjà oublier le mal présent et jouir de l'illusion du bonheur; d'ailleurs c'est gag^ner du temps. Mais si le malheureux est arrêté, le dos courbé, les bras pendants, le menton en avant ; s'il tourne et retourne la tête de tous côtés comme ne sachant plus où aller ni à quoi se résoudre, ah ! je ne peux pas voir cela, et mon cœur se fend, parce que là je vois la misère dans toute l'horreur de son évidence.
L'aveugle connaît la porte ; apparemment il ne s'était arrêté que pour s'orienter, et le voilà qui entre, dépose sa serinette, étend un tapis à terre, tandis que le chien grimpe sur la serinette et s'asseoit sur son derrière, ce qui, comme vous savez, est la manière de s'agenouiller des chiens.
L'aveugle est moitié assis moitié accroupi, comme la « Joueuse d'Osselets >>. Il se penche de côté vers son chien, lui passe les bras autour du cou, et semble lui faire à voix basse des confidences à la fois douces et tristes. Il le caresse, il lui arrange son pauvre vieux poil sale, il lui prend la patte et tape doucement dessus.
LK nARUEI 5
Que de choses touchantes ou entendrait si ces deux âmes qui se parlent avaient une voix ! Sans doute l'aveugle, dans ce langage muet, parle à son chien de leurs petites affaires communes : il lui demande s'il n'a pas froid, s'il est fatigué, s'il veut rester là... Des choses insignifiantes pour vous et pour moi , mais qui les intéressent parce qu'elles sont pauvres et humbles comme leur condition.
Le barbet écoute tout cela d'un air rêveur ; il concentre toutes les forces de son intelligence dans ses yeux pour tâcher de comprendre ces idées sublimes ; il en entrevoit vag"uement quelques traits, quelques rayons qui l'éblouissent ; mais il sent battre le cœur de son maître contre le sien, et il est heureux. Cependant le sentiment du devoir parle en lui : tout en recevant les caresses de son maître, il se tire doucement de ses bras et reprend sa position de suppliant.
Cet aveugle est évidemment un excellent homme : il est, à ma connaissance, le seul qui ait eu le cœur assez ingénieux pour penser à rendre à la gueule de son chien la sébile légère.
Avant que les « immortels principes de 89 » eussent régénéré le monde, les aveugles faisaient porter à leurs chiens la sébile, en ce temps-là aussi classique que la clarinette. Depuis, grâce au progrès de la démocratie et de la fabrication du fer-blanc, le gobelet ou la tasse ont remplacé la sébile primitive : mais c'est lourd, dur et surtout bruyant. Mon aveugle, lui, qui est évidemment
b ZOOLOfilE MORALE
philosophe autant que cynophile, a inventé la sébile en paille tressée : c'est comme un de ces couliins qui remplacent dans le midi les cabas de nos portières ; cela ne pèse rien, de sorte que le chien g-arde la Hberté de la gueule, qui n'est pas moins précieuse pour un chien que la liberté de la presse pour un chrétien. Mais cette sébile de paille a un autre avantage encore, celui-là tout à fait supérieur, c'est qu'elle rend la charité discrète : elle supprime le toc-toc fastueux que le gros sou faisait en tombant dans le fer-blanc, et permet aux âmes modestes de faire la charité sans bruit. Mon aveugle a donc inventé une spécialité qui, dans l'ordre des vertus, fait pendant à ce qu'est la « Célèbre Silencieuse Expéditive » dans l'ordre des machines à coudre.
Je dois cependant avouer que quelque chose m'inquiétait là-dedans : je me demandais comment l'aveugle pourrait savoir lorsqu'un sou tomberait dans le petit cabas, puisqu'il n'y pourrait produire aucun bruit? Mais il avait apparemment l'ouïe très fine, car chaque fois qu'on donnait un sou il le prenait à l'instant sans jamais le manquer.
Je continuais à les regarder, et j'allais m'attendrissant de plus en plus. Ce chien était adorable : chaque fois qu'une personne passait, il la suivait du regard et tournait son museau vers elle avec tant d'expression et de douceur, que la plupart ne pouvaient pas résister, s'arrêtaient et donnaient.
Où il était charmant, c'est quand arrivait un chien.
LE BAUBirr 7
Malgré lui il enviait la liberté de son camarade, et il le regardait. Parfois l'autre venait le regarder aussi , lui faisait de petites agaceries et frétillait de la queue comme pour l'inviter à venir faire un tour de promenade ou une partie de barres. Alors le barbet lui expliquait si bien que ce n'était pas possible, qu'il avait affaire !
Moi je pleurais comme un veau. Dire que voilà une bête qui, tous les jours, sans se plaindre, sans résister, oubliant ses instincts les plus impérieux, renonce au plaisir, à la liberté, au mouvement, à l'amour même, hélas ! pour demeurer immobile auprès de son maître, et qui adore ce maître, et qui ne pourrait vivre sans lui , et qui ne se doute pas même de l'héroïsme de son dévouement! Si ce chien avait des souliers, qui donc, parmi les personnes qui passent depuis une heure devant lui , serait digne de dénouer les cordons de ces soulierslà?
J'étais là depuis longtemps, contemplant ce tableau et ne pouvant m'y arracher, lorsque je réfléchis que si je restais encore l'aveugle finirait par s'en aller sans que j'eusse le temps de lui donner. Je m'habillai donc et je descendis.
Au moment oi^i j'allais traverser la rue, un incident auquel j'étais loin de m'attendre vint bouleverser tous mes sentiments et donner à mes idées le cours le plus inattendu.
Une voiture sortait du fond de la porte cochère où se tenait l'aveugle. Celui-ci, avant qu'elle fût encore vivsible
pour moi, s'étail retourné, avait lestement ramassé son tapis et sa serinette et s'était garé sur le trottoir. Au moment où la voiture sortait , il leva la tête vers la portière et salua quelqu'un qui était dans la voiture. Cela me parut merveilleux, mais enfin pouvait s'expliquer par la finesse de l'ouïe ou de l'odorat. Je m'approchai , je tirai de ma poche une pièce de dix sous que je mis dans la sébile de paille et un morceau de sucre que je donnai au chien.
L'aveugle se baissa, prit la pièce de dix sous et la fourra vivement dans sa poche ; après quoi , caressant tendrement son chien, qui croquait le morceau de sucre, il tourna les yeux vers moi en me disant :
— Que vous êtes bon, monsieur, de songer au chien comme au maître !
— Mais, répondis-je tout interdit, comment le savezvous ?
— Vous donnez du sucre à mon chien.
— Comment le savez-vous ?
— Comment je le sais ? Mais dame, c'est facile à voir.
— A voir ! vous n'êtes donc pas aveugle ?
— Est-ce que je vous ai dit que j'étais aveugle ?
— Mais vous avez un barbet et une serinette ! C'est abominable ! c'est une véritable escroquerie ! etc. ! etc. !
Il me regarda un moment, me laissant déblatérer d'un air patient et, je dois le dire, supérieur. Lorsqu'il me vit un peu calmé, il me mit la main sur le bras.
— Voyons, mon bon monsieur, vous n'avez pas Tair
LE BARBET
(l'un méchanl homme, puisque vous donnez du sucre aux chiens ; rentrez un peu en vous-même, mettez-vous à ma place, et vous me rendrez justice.
Voyons, est-ce que les dix sous que vous m'avez donnés vous appauvriront beaucoup? Non, n'est-ce pas? Et moi , quoi que vous puissiez penser du degré de ma misère, vous savez bien que je suis très pauvre, et que ce n'est pas pour mon plaisir que je vis au coin des bornes à mendier, hein ? Maintenant c'est vrai que je ne suis pas aveugle : en êtes-vous fâché? Aimeriez-vous mieux que je le fusse? Non, n'est-ce pas? et vous avez trop bon cœur pour cela. Je conviens qu'en général les gens qui ont une serinette et un barbet sont aveugles : mais enfin ce n'est pas une obligation, et le gouvernement ne me forcera pas à me crever les yeux parce que je possède ces deux objets. Je ne me suis mis aucun écriteau qui donne à supposer seulement que je sois aveugle. Toutes les fois qu'un bourgeois me demandera si je le vois, je lui répondrai toujours que je le vois : mais vous ne pouvez pas exiger que j'aille tirer par l'habit tous les passants pour leur dire que j'y vois clair quoique j'aie un barbet et une serinette. Maintenant, vous dire que je n'aie pas quelquefois pensé que ça se trouvait bien que j'eusse ce barbet et cette serinette, parce que ça ferait plaisir aux gens qui aiment les chiens et qui ont pitié des aveugles, je mentirais. Il y aura bien par-ci par-là quelques sous de donnés que je n'aurais pas eus sans ça : mais ce n'est pas par escroquerie, c'est par
malentendu et je n'y suis pour rien. Au demeurant ce n'est perdu ni pour le bon Dieu, ni pour le paradis, ni pour moi qui suis très pauvre, ni pour mon bon chien qui est pauvre, lui aussi, et bien méritant...
Eh bien, monsieur, vous voyez, vous ne savez plus que dire ! La main sur la conscience, regrettez-vous vos dix sous et votre morceau de sucre ?
— Allez en paix, bonhomme. Je ne regrette pas mon argent ni mon sucre : mais j'avais une superbe théorie toute neuve sur le barbet, et celle-là je la regrette : vous et votre chien vous me l'avez complètement renversée.
— Une théorie..., mon bon monsieur, qu'est-ce que c'est que ça?
— Une théorie, mon ami, c'est... le barbet du philosophe.
H donne aux fleurs leur aimable peinture, Il fait naître et mûrir les fruits...
Par un beau jour d'automne, quand vient le soir, à la campagne, les aspects de la nature et de la vie prennent un caractère incomparable de paix, de puissance, de douceur et de majesté.
Au penchant de la colline, à travers une masse de feuillage, le clocher de l'église découpe sur les rougeurs du soir sa pointe élancée ; les chemins creux bordés d'aubépines et de ronces serpentent à travers les chaumes, les vignes et les vergers. Au fond de la vallée, la prairie, calme et uniforme comme l'eau d'un lac, couvre la plaine de ses flots d'herbe verte, qui viennent, ainsi que sur un rivage, expirer au pied des coteaux.
Les petits oiseaux, s'appelant d'un cri rapide, voltigent le long des haies, de buisson en buisson, pour regagner leur gîte ou leur nid ; de tous côtés retentissent les voix lointaines des bergers, les longs abois des chiens, les clochettes des troupeaux qui rentrent au bercail, le chant des laboureurs ramenant leurs attelages.
Sur les chemins on entend crier les essieux des chars
qui roulent chargés de foin au milieu d'un nuage de poussière, faisant craquer le sable et laissant aux branches des arbres des guirlandes de fenaison. Dans les champs nouvellement labourés, la terre, soulevée par la charrue, s'est entrouverte et aspire la rosée du soir, qui la rafraîchit, et l'engrais, qui ranimera sa fécondité.
C'est surtout à cette heure du jour que l'homme sent dans toute leur force les liens qui le rattachent à la vie universelle. Un instinct irrésistible le chasse alors de sa demeure et, le poussant loin des chemins battus, lui fait chercher les espaces hbres et les horizons ouverts.
Je m'avance dans la prairie, respirant avec délices la fraîcheur du soir, laissant flotter mes pensées comme dans un crépuscule où elles se confondent et où ma propre existence me semble s'évanouir dans l'immensité qui m'environne. L'étoile du soir commence à briller, l'air est doux, j'éprouve un sentiment de paix inexprimable : je suis heureux. Je m'arrête et je m'assieds sur le gazon.
Un grand bœuf broute à quelques pas de moi. Il lève la tête, mugit doucement, s'approche avec lenteur; après quoi il s'arrête et se met à me considérer.
Ainsi posé au milieu de cette plaine aux lignes simples et calmes, il est vraiment majestueux de dignité rustique. Son corps, couleur de blé, profile sur le fond clair de l'horizon une énorme silhouette brune dont les angles et les rondeurs ressemblent à la forme des montagnes. Son front, large et fruste comme un roc, surmonté
d'un bourrelet aux poils rudes, armé de cornes tordues sur elles-mêmes, n'est qu'un engin à pousser la force : on y sent le poids , mais la pensée en est absente. Dans ce mufle large et morne, la matière se gonfle, s'étale et s'arrondit, empâtant dans sa masse les traits qui , chez des animaux moins puissants , laissent passer à travers le masque de la brute une lueur de vague intelligence. Un regard terne vacille dans ses gros yeux ; de temps en temps il ferme ses paupières, comme si l'efl'ort qu'il lui faut faire pour comprendre ce quil voit lui pesait et fatiguait son entendement.
Le cou , vigoureux et trapu , forme un cône déprimé dont la base s'applique depuis les épaules jusqu'au bas de la poitrine et dont le sommet s'articule avec la tête, comme pour y faire converger toutes les forces du corps. Pressé entre deux masses opposées, le garrot reflue, se soulève, et l'échiné se tend droit comme une poutre, assemblant d'un trait les épaules et les hanches. Les jambes, massives et noueuses, les pieds, plats et largement fendus, servent de supports à cette charpente formidable.
Et tout cet amas de matière, toute cette accumulation de force, pourquoi? Pour que les quatre estomacs du bœuf puissent être jour et nuit approvisionnés de nourriture ; pour que cette machine animale ne soit jamais exposée à chômer, fut-ce un seul jour.
Le bœuf est un véritable appareil de transmutation des matières organisées. Sans doute tous les herbivores
parlicipeul comme lui à cet ollice, mais sa domesticité, et surtout le nombre incalculable des animaux de son espèce, lui donnent dans la civilisation une importance égale à celle du cheval, du mouton et du chien.
La plante puise dans l'atmosphère le charbon qui constitue son squelette : ce charbon est formé par les animaux. Elle pompe dans le sol la sève qui lui sert de sang : cette sève n'est rien sans l'engrais que produit l'animal.
L'animal mange la plante et s'en assimile certaines parties pour en éliminer certaines autres.
Vient à son tour l'homme, qui mange l'animal et le végétal.
Et c'est ainsi que le cours de la vie fait passer tour à tour la matière par le minéral, le végétal, l'animal, pour la ramener au minéral , et recommencer éternellement de même.
... Le soleil est couché ; ses lueurs orangées s'éteignent lentement dans une brume violette ; le crépuscule étend sur la terre ses reflets équivoques ; les corps s'effacent et semblent des fantômes ; la matière devient invisible, et dans les profondeurs de la nuit on entend respirer la nature et frissonner l'âme des choses. Les masses noires des arbres et des collines, les plans confus des champs et des prairies, les lignes pâles des chemins et des ruisseaux, dorment dans l'uniformité de ce repos universel.
Le bœuf sest couché à quelques pas de moi, et il dort,
lui aussi. La terre se ranime et se gonfle sous la chaleur de ses lianes ; l'air s'imprègne des exhalaisons fécondes qu'il souffle. Il repose. Et pendant ce temps des milliers de créatures vivent de son travail : sur l'espace immense qui s'étend autour de lui , les champs sont couverts des sillons qu'il a tracés; c'est lui qui a donné aux prairies leurs fleurs et leur verdure ; c'est lui qui a labouré le champ, fécondé la semence, voiture les gerbes, foulé le blé ; c'est lui qui a rapporté dans les granges les montagnes de foin qu'il faisait rouler tout à l'heure par les chemins, et de toutes ces maisons éparses dans la campagne il n'est pas une pierre ou une charpente qui n'ait été amenée à pied d'œuvre dans des chars traînés par lui.
Mais il ignore tout cela : il ne sait pas qu'il travaille, il ne sait pas que sans lui l'humanité mourrait de faim et de misère : il croit qu'il est esclave, il ne se doute pas qu'il est plus puissant que tous les rois, qu'il règne en réalité partout où Thommc mange un morceau de pain.
La nuit devient plus épaisse ; la masse de ce grand corps se confond de plus en plus avec le sol, et dans cette ligne indécise qui tranche encore sur l'horizon je ne vois plus où commence l'animal, où finit la terre. Et perdu dans ces espaces vagues où l'ombre et la lumière, la matière et la pensée, le corps brut et l'être vivant, s'enroulent et s'entremêlent en tourbillons confus, le bœuf rêve...
Les savants qui ont étudié et disséqué le rire prétendent que la surprise en est une des conditions essentielles : il faut que Fobjet qui nous fait rire ait quelque chose d'inattendu. Le marabou semble fait pour justifier cette observation, car sa drôlerie va jusqu'à l'invraisemblance.
Il est invraisemblable que le bon Dieu s'amuse à faire des caricatures, et pourtant en voilà une, et de quelle force ! Le premier effet produit par l'aspect de cet oiseau est de faire rire : plus on le regarde, plus on est confondu de l'art qui a présidé à la construction de cette figure aussi bizarre que burlesque. Il n'y a pas un dessinateur au monde, pas un acteur comique, en état de réussir un tel idéal de ridicule ; c'est au-dessus des forces de l'homme : il y faut l'esprit et la gaîté d'un dieu.
Un corps bouffi et voûté, des épaules hautes et anguleuses, un cou ridé, plissé, bourrelé, rouge et écailleux, surmonté d'une tête chauve hérissée de quelques petits cheveux par-ci par-là, le tout juché sur deux longues pattes et terminé par un bec énorme, voilà en gros le signalement du marabou, voilà ce qui saute aux yeux dès qu'on l'apergoit.
LE MARABOU i7
AiTcLez-vous, considérez -le alleutivemeiit, oL Tellet de ce premier ensemble se décuplera par la précision, la logique et la verve des détails.
Yu par derrière , l'animal a quelque chose de mécontent, de bourru, qui indique la mauvaise humeur et l'obstination fichées en terre et tournant le dos. La hauteur des épaules et rcngoncement du cou marquent la suffisance et le mépris; l'étroitesse du bassin, la maigreur et la sécheresse des jambes, la rigidité de la pose, complètent une de ces tournures comiquement solennelles que certains cuistres et certains pédants ont la bonté de nous exhiber pour nous distraire des chagrins delà vie; enfin, au sommet de cet échafaudage de choses grotesques, la calotte rouge et ridée du crâne, enterrée dans un fouilKs do plumes chiffonnées, rappelle à merveille ces crânes de savants qu'on voit, entourés d'un col sale, se balancer sur le collet crasseux d'un habit noir : comparaison d'autant plus légitime que le bas de ce plumage est noir et finit en basques d'habit.
Maintenant passez de l'autre côté et contemplez l'oiseau de face : l'effet est aussi surprenant qu'un coup de théâtre. Vous avez vu par derrière la sottise faisant le gros dos, vous voyez par devant la sottise qui s'étale et qui fait jabot. Les plumes de la gorge et de la poitrine bouffent avec des bosses et des cassures de chemise empesée ; une espèce de vessie rouge et pointue pend sur le cou ; les ailes, deux bras maigres, se serrent et se collent sur des flancs étroits; le ventre est exigu, misérable.
problématique ; pareilles aux branches d'une paire de pincettes raccommodées au milieu de leur longueur, les pattes descendent tout droit et sont plantées raide.
Mais tout cela n'est qu'un pâle sourire de Pierrot en comparaison des hébétements inouïs et des prodigieux ahurissements de la tête ! Ce n'est pas un bec, c'est un cornet de vieux carton d'occasion moisi, oii on lui a fourré la figure sans s'inquiéter si c'était trop grand ou trop petit. Et c'est trop grand, beaucoup trop grand : on s'est trompé, on l'a pris pour un autre, c'est évident. Il a eu beau réclamer, on ne l'a pas écouté et on l'a poussé par les épaules après avoir eu encore la cruauté de lui barbouiller le bec de grandes taches noires avec un pinceau d'emballeur.
Il a eu le crève-cœur de voir défiler devant lui tous les autres avec de jolis becs bien élégants, bien légers. Tous se moquaient de lui, à l'exception du calao-rhinocéros. Celui-là est encore plus malheureux que le marabou : on lui a fourré deux becs l'un sur l'autre. Le premier est en trompette et ne fait que lui donner des migraines et l'empêcher de voir devant lui ; le second est en bulïle de qualité inférieure et s'ébrèche aussitôt que son infortuné propriétaire essaye de s'en servir. Cette conformité de difformité a fait naître entre ces deux oiseaux une sympathie dont ils se donneraient certainement des marques fréquentes si les circonstances et les conditions de leur vie ne les avaient sépaiés depuis qu'ils ont été créés.
LE MARABOi: 19
La calvitie de son crâne, les rides et les bourgeons de la peau rosée qui le couvre, et le rayonnement entrecroisé des quelques cheveux errant sur cet hémisphère, donnent à la tête du marabou un air de solitude et de dévastation. Sans ce malencontreux bec, ce serait une tête de philosophe, s'il est vrai qu'une tête soit d'autant plus philosophique qu'elle est plus chauve, ce que je crois.
Mais ce bec gâte tout , et son infortuné possesseur a beau faire, toutes les fois qu'il essaye un mouvement de physionomie quelconque, le bec se jette en avant, passe le premier, et voilà l'effet perdu. Ce bec fait le désespoir de son maître. Que dis-jc, de son maître ? de son esclave. Le marabou, avec cette muselière éternelle interposée entre le monde et lui, est un peu dans la position du prisonnier de l'île Sainte-Marguerite : c'est le Masque de fer de l'ornithologie. Toutes les distances, selon qu'il avance ou qu'il recule, doivent être additionnées ou diminuées de la longueur de ce bec ; ses désirs ou ses espérances reculent devant lui de toute l'étendue de ce bec ; il ne peut puiser dans le sein de la nature que par ce bec ; si, dans les transports d'un amour légitime, il essaye d'échanger avec sa compagne de chastes caresses, il ne peut le faire que par l'intermédiaire de ce bec dont la sécheresse et la rigidité ôtent à ses baisers toute leur douceur.
Aussi sa préoccupation constante est-elle de se débarrasser de ce bec. Regardez-le : il y a toujours l'esprit
tendu, il le vise incessamment, il ne le quitte pas des yeux. Il en songe tout le jour, il y rêve toute la nuit. Il épie ce bec, il combine des plans pour s'en évader quand le bec aura le dos tourné ; d'autres fois il tente des surprises : il le tape sur un arbre, il le pique sur un caillou : vain espoir, le bec est toujours sur ses gardes, toujours inébranlable. Parfois, pour ne plus le voir, le pauvre marabou le pose sur son épaule ou le cache sous son aile. Mais ce moment d'illusion dure peu, et c'est alors que vous le voyez prendre son parti , enfoncer son cou entre ses épaules, lever une patte, laisser son bec pendre tout droit : et il reste ainsi des heures dans l'immobilité d'un fakir.
Je ne sais pas à quoi il pense, mais ce que je sais c'est qu'il est très absorbé en des contemplations infinies, et qu'en cet état il est sujet à d'étranges distractions. Les fonctions les plus évidentes de la vie se passent pour lui sans qu'il en ait conscience, et la patte sur laquelle il repose ressemble à une bougie qui coule, tant elle est sillonnée de traînées calcaires qui vont former, sur le rocher où il perche, un banc de guano. Mais il est loin de ces misères : il rêve aux bords du Gange, aux brahmines, aux crocodiles, aux corps morts qui roulent dans les eaux du fleuve sacré, et il pousse des soupirs dont l'écho va se répercutant tristement dans les circonvolutions mystérieuses de son bec sonore.
Le marabou a deux qualités qui lui font le plus grand honneur et que j'ai eu maintes fois occasion de mettre
à Fépreuve : ces deux qualités sont la persévérance et la candeur.
Prenez un caillou et jetez-le-lui. Il croit que c'est un morceau de pain, il ouvre le bec, et clap ! il attrape le caillou. Il voit que c'est un caillou, il le laisse tomber, c'est bien, et il se remet en position.
Vous prenez un second caillou et vous le lui jetez. Il croit que c'est un morceau de pain, il ouvre le bec, et clap ! il attrape le caillou. Il voit que c'est un caillou, il le laisse tomber, c'est bien, et il se remet en position.
Nous nous sommes mis deux pour ne pas nous fatiguer, et nous lui avons jeté peut-être trois cents cailloux : à chacun, il a recommencé avec la même conviction et sans donner le plus léger signe d'impatience ou d'étonnement. Nous étions exténués, qu'il regardait encore si nous n'allions pas lui offrir quelque chose !
Cela m'a donné une bien haute idée de cet animal.
— C'est un caractère de héros, me disais-je : rien ne le décourage, rien ne le désabuse. Un oiseau qui a l'air aussi prodigieusement bête, et qui prend trois cents fois de suite un caillou pour un morceau de pain, n'est certainement pas un homme ordinaire.
Je ne me trompais pas. J'ai pris des renseignements sur son compte aux Indes et au Sénégal, où il est très connu, et j'ai appris que ce marabou est un des personnages les plus considérables et les plus considérés de ces pays ,
Il remplit à la fois l'office d'égoutier et d'égout, car il parcourt incessamment les villes et les bords des ruisseaux et des fleuves, ramassant et avalant tout ce qui est gâté, mort, corrompu; de sorte que, comme les vautours d'Egypte, comme les urubus d'Amérique, il passe sa vie à nettoyer la civilisation, à corriger les imprévoyances des hommes, à réparer leurs sottises ; en un mot, à les défendre contre le mal qu'ils cherchent à se faire.
Ainsi cet animal dont je me suis moqué est tout simplement un des tuteurs les plus dévoues et les plus utiles que Dieu ait donnés à l'imbécillité humaine : et moi qui ris de lui, je ne serais pas en état d'avaler, même en pilule, le plus humble de ces détritus qui sur les bords du Gange ou du Sénégal empoisonnent mes frères. Je verrais mourir dix mille nègres de la dysenterie sans avoir le courage de leur rendre, pour désinfecter l'air qu'ils respirent, un seul de ces services auxquels le marabou consacre sa vie tout entière.
Et maintenant quel problème ! Ce rire, que le seul aspect du marabou suffit à faire éclater, nous ne l'inventons pourtant pas : c'est Dieu qui nous le donne, c'est lui qui nous l'inspire, quand il lui plaît de faire jaillir devant nous la source bénie de la gaîté : mais il est juste, il est respectueux pour ses créatures, puisqu'il y voit son propre ouvrage. Pourquoi donc alors a-t-il donné la majesté à tant de bêtes féroces, la grâce à tant d'êtres insignifiants, et pourquoi inflige-t-il le masque du ridicule
à ces serviteurs Je confiance qu'il a chargés de faire le bien ?
Mais en y réfléchissant je me dis que peut-être il ne s'est pas trompé ; que peut-être il a su ce qu'il faisait ; que peut-être, si nous croyons retrouver dans certains animaux les traits auxquels nous avons coutume d'attacher l'idée de ridicule, c'est parce que nous prenons ces traits dans l'homme, faisant aujourd'hui des caricatures à notre image , comme au temps du paganisme nous faisions des dieux. Que si une pauvre bête se trouve ressembler à telle ou telle espèce d'homme qui nous fait rire, nous disons que la bête est ridicule et nous rions... comme des bêtes.
A ce compte-là tout le tort et tout le malheur du marabou serait de trop ressembler à un cuistre, à un pédant. C'est ceux-là qui sont ridicules, c'est de ceux-là qu'il faut rire.
Et nous pouvons le faire en toute sûreté de conscience, puisqu'ils ne sont pas l'ouvrage de la sagesse de Dieu mais de la sottise des hommes.
La colombe n'est pas un oiseau, c'est une âme !