‹ Zoologie moraleChapitre 3 sur 21 · MOI · texte numérisé non relu

MOI

Quand un de ces regrettables cataclysmes qui viennent de temps à autre bouleverser le globe anéantirait toute trace et tout souvenir de notre civilisation, je ne demanderais qu'un couple de colombes pour ressusciter l'univers, car ce couple contiendrait virtuellement les deux choses qui, à ma connaissance, sont le plus nécessaires ici-bas : la zoologie morale et l'amour.

En effet je le prouve. La zoologie morale, qu'est-ce que c'est? C'est, en langage de savant, la moralisation de l'homme par l'exégèse cosmique : en bon français, la morale naturelle. Quel est l'objet de cette science ? Etudier les animaux avec attention, avec humilité, avec affection, avec reconnaissance, surtout, pour celui qui les a créés ; c'est oublier toutes les sottises dont on nous a farci la tête à leur propos, pour les admirer dans leur beauté et pour les imiter dans leur simplicité, dans leur obéissance et dans leur sagesse ; c'est pleurer sur leurs malheurs, sourire à leurs joies, ouvrir notre cœur à cet amour infini qui est la loi suprême ou plutôt l'âme vivante de l'univers ; c'est être intelligent, c'est être bon,

c'est être heureux dès lors, si le vrai bonheur consiste à connaître la vérité et à tout aimer autour de soi.

Or, de tous les êtres animés qui ont été placés autour de l'homme pour lui servir d'exemples et de conseils, la colombe est à la fois le plus gracieux et le plus influent, puisqu'elle est l'oiseau de l'amour, et en même temps, choses qui sembleraient s'exclure, le volatile du mariage ! La colombe est donc le type suprême de l'animal zoologico- moral : et comme la sagesse, la bonté et l'amour, suffiraient incontestablement à recréer un autre monde valant au moins celui-ci, vous voyez que j'avais bien raison de vous dire qu'en cas de malheur je me charge, avec deux colombes, de vous refaire un monde tout neuf.

Mais il faut qu'elles soient de sexe différent : n'oubliez pas ce détail, qui a plus d'importance que vous ne paraissez le croire.

On se figure généralement que les savants sont des paresseux qui aiment mieux écrire tout ce qui leur passe par la tête que de se donner la peine de regarder les choses dont ils parlent et de réfléchir avant de formuler une opinion. On a raison, car c'est vrai de tous les savants , mais pas de moi : moi je représente une classe de savants à part, puisque j'ai fait une science exprès pour moi et que je suis le seul qui la sache. Eh bien, vous allez voir si on est en droit de m'appliquer la réflexion désobligeante que je viens de rejeter sur le dos de mes honorables confrères.

Je gage que vous avez pris pour un vain jeu d'imagination , et même peut-être pour une vanterie, ma proposition de repeupler l'univers à l'aide de deux colombes ? Savez-vous bien qu'en ce cas vous vous tromperiez fort, et cela par une raison assez bonne, c'est que c'a déjà été fait ! Oui , et par quelqu'un dont vous ne récuserez pas l'autorité : par le bon Dieu. Il est vrai qu'il lui a suffi d'une seule colombe, mais vous pouvez bien m'en passer deux, à moi qui ne suis qu'un homme.

Si vous n'avez pas tout à fait oublié votre histoire sainte, voulez-vous bien me dire ce qui s'est passé quand, après quarante jours et quarante nuits d'une pluie abominable et d'une inondation qui avait fait périr tous les êtres vivants, l'Arche s'arrêta sur le mont Ararat? Le moment était solennel : le monde était précisément dans la situation dont je vous parlais en commençant, situation aussi lamentable que possible, puisqu'il était détruit. Eh bien, à ce moment, le plus mémorable sans contredit de l'histoire de l'humanité, quel est le premier être qui va, au nom de tous les animaux, au nom de la vie, reprendre possession de la terre ? Quel ambassadeur assez sympathique, assez gracieux, assez intelligent, Dieu va-t-il choisir pour aller porter son pardon à ce monde qu'il vient d'écraser sous sa colère et qu'il va ranimer sous sa miséricorde ?

Une colombe. Or si vous voulez bien encore vous ressouvenir que Dieu ne fait rien sans raison, croyezvous que Dieu, qui avait sous la main une volière comme

le Jardin des Plantes et le Jardin d'acclimatation n'en auront jamais, ait choisi la colombe par hasard pour lui confier la plus auguste fonction dont jamais oiseau ait été revêtu ?

Non, en la désignant pour aller porter hors de l'Arche le signal de renaissance de la création. Dieu voulut marquer par un symbole que l'amour, la grâce et la beauté, allaient refleurir sur la terre.

Or, dans la parole de Dieu, symbole et verbe sont tout un, et les hommes, qui comprennent Fun et l'autre, n'ont jamais oublié l'enseignement contenu dans le symbolisme de la colombe. Bien que les ténèbres du paganisme leur aient obscurci pour un temps les vérités sacrées, ils n'en ont pas moins conservé l'instinct de l'adoration pour tous les êtres supérieurs, et c'est à ce titre qu'ils ont fait de la colombe l'oiseau de Vénus et le symbole de l'amour et de la grâce.

Vénus, amour, grâce, tout cela se résume en un mot : femme. Donc, mythologiquement et historiquement parlant, c'est la femme qui, sous la forme d'une colombe, est sortie la première de l'Arche, et c'est elle encore qui, sous la même forme, a été adorée par toute l'antiquité.

Il faut n'avoir jamais vu une femme pour ignorer combien elle ressemble à une colombe : il faut n'avoir jamais vu une colombe pour ne pas voir à quel point elle ressemble à une femme.

Quand on ne serait qu'un géomètre, on serait encore forcé d'en convenir, et même de le démontrer au tableau î

28 ZOOLOGIE MOKALE

Faites deux ans de malhémaliques élémentaires et deux ans de spéciales , et vous serez amené à cette conclusion que les courbes les plus renommées pour leur grâce ne sont que des dérivés graphiques des ondulations et des courbes, soit de la femme, soit de la colombe. Vous aurez beau faire de la géométrie descriptive et du calcul infinitésimal pour analyser et développer les formes de la femme et de la colombe, vous n'y trouverez ni une ligne droite, ni une ligne brisée, ni un carré, ni un triangle ; pas même le plus timide des polygones : la courbe et l'ellipse, rien autre. Quelle merveille que cette ellipse! quel mystère et quel symbole que ces deux foyers qui de deux centres font une seule figure dont la révolution engendre l'ovoïde ! L'ovoïde, c'est-à-dire le plus gracieux des solides, celui qui va servir à la fois de moule et de plan à tous les traits et à toutes les formes de la femme et de la colombe !

En examinant avec attention et impartialité des épaules de femme surmontées du cou et de la tête qui les complètent si heureusement, n'est-on pas frappé de l'analogie saisissante de cet ensemble avec le cou et les épaules d'une colombe? Même pureté dans les lignes, même délicatesse dans les contours, même harmonie dans les transitions, et surtout même grâce dans les mouvements.

Les yeux sont doux, les petites pattes sont roses, le bec est rose. Mais c'est quand on tient la colombe dans ses mains, quand elle agite ses ailes, quand on sent son petit cœur battre à coups précipités, quand on passe

doucement ia main sur ses plumes, c'est alors qu'on voit combien la zoologie morale est une belle science et combien les principes en sont justes et consolants !

Au moral, la colombe est un modèle accompli de tendresse, de dévouement et de fidélité. Le mâle fait la cour à sa femelle mieux que nous ! Il se prosterne quinze ou vingt fois de suite à ses pieds lorsqu'il sollicite ses faveurs. Quand elle lui a donné des œufs, il les couve : les œufs éclos, il gave les petits ! Une colombe meurt quand sa compagne est morte, ou, si elle ne meurt pas tout à fait, elle garde un veuvage inviolable et ne reprend jamais plus sa gaîté.

On remplirait des volumes avec le récit des traits du dévouement et de l'affection des colombes : le culte que l'humanité leur porte depuis tant de siècles, et qui n'est au fond qu'un hommage symbolique à l'être éternellement adoré dont elles sont l'image, leur donne une place à part dans la zoologie morale.

C'est ainsi qu'austère , mais jeune et féconde , la science dont je suis père ne se contente pas de peindre le portrait des compagnons de voyage que Dieu a donnés à l'espèce humaine : elle sait encore s'élever aux plus hautes conceptions de la vie, remonter le cours des âges, et, réchauffant l'admiration de l'homme pour les objets de ses plus chères affections, lui faire voir que si l'intelligence lui a été donnée pour connaître, le cœur lui a été donné pour aimer.

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