‹ Zoologie moraleChapitre 6 sur 21 · LK CRAPAUD · texte numérisé non relu

LK CRAPAUD

intelligence ne s'arrêtait pas là, et il venait aux heures des repas sans qu'on eût besoin de l'appeler !

Au reste j'ai vu des grenouilles savantes qui faisaient le trapèze, sautaient à travers un petit cerceau tendu de papier, se tenaient sur un petit cheval de bois, les pieds dans les étriers et les rênes en main. Jugez ce qu'on obtiendrait des crapauds si on songeait à utiliser leur intelligence incomparablement plus vaste que celle de la grenouille.

Le crapaud est patient et résigné. Sous ce rapport il n'y a pas de saint ni de héros à qui il ne puisse en remontrer, cardes faits scientifiquement établis montrent qu'il supporte, sans laisser échapper le plus léger signe d'impatience, une réclusion qui dure parfois plusieurs siècles.

En 1719, M. Hubert, professeur de philosophie àCaen, manda à M. Yarignan qu'on venait de trouver dans le tronc d'un très gros orme un crapaud vivant, quoique l'arbre fût absolument sain.

Dans les Mémoires de rAcadé?ni€, il est fait mention d'un crapaud trouvé dans le cœur d'un chêne de quatrevingts ou cent ans.

En 1771 , dans le mur d'un des châteaux du duc d'Orléans, on trouva encore un crapaud vivant dont les pattes étaient prises dans la maçonnerie, preuve qu'il avait été empâté là au moment de la construction. L'Académie des sciences, voulant contrôler le fait, fit placer trois crapauds dans des boîtes pleines de plâtre

gâché. On les y laissa depuis le 24 janvier 1772 Jusqu'au 7 avril 1773. A l'ouverture des boîtes, on brisa la masse de plâtre et on trouva un crapaud mort et les deux autres vivants.

Tous ces faits-là courent les livres d'histoire naturelle.

M. Claude Bernard, voulant se rendre compte de la valeur que pouvaient avoir des faits si positivement affirmés, a enfermé un crapaud dans un vase poreux, clos, entouré de terre saturée d'humidité, pour que l'animal ne fût soumis à aucune action desséchante. Ce vase était placé dans le sol, à une certaine profondeur et abrité de manière à ce que la température en restât à peu près constante. Au bout d'un an, exhumation du crapaud, qui n'avait point cessé de vivre. La seconde année il vivait encore malgré ce jeûne si prolongé, mais il était considérablement amaigri. A la troisième exhumation il était mort, mais il était peut-être mort accidentellement. L'hiver, plus rigoureux que les précédents, avait permis à la gelée de pénétrer plus avant dans la terre, et le crapaud avait été saisi par le froid.

M. Claude Bernard remarque d'ailleurs que si des crapauds ont été trouvés morts dans des masses de plâtre où on les avait enfermés, c'est que cette substance^ avide d'eau, avait desséché les organes de ces animaux et les avait fait ainsi périr. Quoi qu'il en soit ce savant tire de ses expériences la conclusion que le crapaud peut supporter des jeûnes bien plus longtemps que les

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animaux à sang chaud, car un oiseau, par exemple, meurt de faim en deux ou trois jours.

D'un autre côté on va plus loin, et on assure qu'il aurait été trouvé des crapauds pleins de vie dans l'épaisseur de blocs de rocher, au moment où on les détachait de la carrière. Si les crapauds ainsi trouvés n'ont pas pénétré là par quelque fente bouchée plus tard, ils y seraient depuis la formation de la roche. Ce seraient des crapauds antédiluviens, âgés de quelques millions d'années comme les couches dont ils seraient les contemporains.

Enfin j'ai dit que le crapaud est beau. Ça c'est le plus fort, et cependant c'est aussi vrai que tout ce que je vous ai déjà appris. Pour mon compte j'en ai vu dont les teintes jaunâtres, bleuâtres et violacées, avaient tout l'éclat de certaines fleurs chinoises ou de certaines joues de buveurs apoplectiques.

Je tiens d'une des femmes les plus éminentes de l'Angleterre que les yeux du crapaud sont d'une merveilleuse beauté. Je l'affirme donc, quoique je n'aie pas eu le temps de vérifier le fait.

« Aux yeux d'un observateur sans prévention, dit le savant M. Blanchard dans son Buff'on de la Jeunesse, les crapauds ne sont pas si laids; il y en a qui ont de belles couleurs et dont les teintes offrent des reflets admirables, selon les différents aspects de la lumière. »

A la bonne heure ! voilà comme j'aime les savants, rendant justice à toutes les bètes, grandes ou petites,

populaires ou impopulaires. Le crapaud est impopulaire comme toutes les natures simples, chastes et rêveuses.

Pour moi, ainsi que je vous le disais en commençant, lorsque après une longue séparation, après les âpres travaux et les plaisirs factices de l'hiver parisien, je retourne aux champs qu'il habite, j'aime à le retrouver.

Le soir, de ma fenêtre, j'entends son petit cri doux et mélancolique :

— Hioûoû ! Hîoûoû ! Hioûoû ! — résonner comme un grelot au milieu du silence de la campagne. Je sors par la petite porte du jardin, je monte sur le coteau, je m'avance au hasard, enjambant à travers les vignes, les maïs et les terres labourées.

Dans l'immensité calme qui m'entoure, dans les nuages rosés du couchant, dans les lointains voilés de brume où les masses sombres des grands bois s'effacent en se confondant avec les montagnes, je cherche en vain ces êtres mystérieux, dieux et déesses, faunes, sylvains et hamadryades, dont l'imagination des païens peuplait autrefois toute la nature: en vain j'évoque ces génies gracieux ou redoutables, rêves menteurs des peuples enfants qui vinrent tour à tour répandre leur âme sur le monde : tous ces fantômes se sont évanouis sans laisser d'autre vestige que le souvenir des maux sans nombre qu'ils ont fait souffrir à l'espèce humaine.

J'abaisse mes yeux : à mes pieds, sautillant humblement à travers les brins de chaume et les mottes de terre, un pauvre petit animal s'en va sous le regard de Dieu,

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