LA COURSE DK TAUREAUX
Le voilà maintenant prêt pour lu mort. Ses cornes sont rouges de sang, le sang ruisselle de ses épaules labourées par le fer des lances ; las de secouer les dards qui pendent accrochés à son garrot, il s'arrête, non pas découragé mais comme incertain : il ne comprend plus, et levant la tète vers les spectateurs, il semble leur demander s'il n'a pas assez combattu, et ce qu'on demande encore de lui.
A ce moment une bande de musettes et de tambourins commence à jouer une espèce de pas redoublé d'un accent à la fois aigre et sourd. Comme si une folie de gaîté les prenait tout à coup, les femmes placées du côté du soleil, où se tient le bas peuple, se mettent debout et, soulevant leurs enfants tout droits, chantent et les font danser en l'air comme des marionnettes. A chaque course il en est de même. Est-ce l'effet de cette musique sauvage, est-ce la surexcitation où l'on se trouve en ce moment, toujours est-il que cette joie subite, arrivant au moment où le taureau va mourir, a quelque chose de féroce qui fait frissonner.
Mais la musique se tait, tout le monde se rassied, et Yespada s'avance à pas lents vers le taureau : à pas lents, car Yespada ne court jamais.
Ici l'action se serre et se précipite, le sang reflue au cœur.
Un grand changement s'est fait dans le taureau. Le calme et le silence, succédant tout à coup aux tourments dont on le harrelail. le troublent, rt comme si son instinct
lui faisait deviner qu'elle le regarde et quelle l'attire, il flaire la mort.
Uespada tient de la main gauche une cape rouge, et de la droite y cache une longue épée qu'il agite sous l'étoffe. Faisant voler la cape par longues passes devant les yeux du taureau, il l'éblouit, il le fascine, rétrécissant de plus en plus le cercle où il le force à tourner autour de lui, jusqu'à ce que, maîtrisée de plus en plus par ce vertige de mort, la victime arrive enlin à courber la tète assez bas.
Un éclair luit : c'est fait.
J'ai vu mourir six taureaux dans la même journée ; il n'y en a pas un qui soit mort de même, et je ne saurais dire quelle pitié et quelle terreur on éprouve à voir les soubresauts et les convulsions de ces superbes créatures se débattant et se révoltant contre la destruction.
Quelques-uns tombent foudroyés ; il en est qui s'agenouillent lentement pour mourir ; certains courent comme fous ; d'autres chancellent, ivres de mort. Mais au-dessus de tous ces fantômes sanglants il en est un qui se dresse et que je vois toujours devant mes yeux. Celui-là n'a pas voulu tomber, il est resté debout. Quand sa croupe et ses épaules commencèrent de crouler enfin sous le poids irrésistible de la mort, il s'abaissa lentement, tout d'une pièce, comme s'il se fût enfoncé dans la terre ; et tout son corps était envahi déjà par l'immobilité suprême, qu'il secouait, dans une dernière menace, sa tête et son cou qui survivaient encore !
Tant qu'a duré la lutte, Vespada, superbe de calme et
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de dignité, étiucelant de verve et de courage, a grandi de seconde en seconde. Quand, dominant de plus en plus le taureau, il le forçait à venir lui tendre sa tête, son reg-ard profond, son visage pâle, ses mouvements magnétiques, lui donnaient l'air d'un être surnaturel enchantant quelque monstre, et quand le moment fatal est venu, il a foudroyé comme un dieu.
Mais aussitôt, soit qu'à cet instant la mort l'ait touché de ce respect qu'elle impose à tout être vivant, ou que son cœur se soit arrêté tout à coup, suspendu entre l'attrait du carnage, qui l'enivrait tout à l'heure, et l'horreur du sang, qui maintenant réclame ses droits, il n'est plus le même. Les bras abandonnés le long de son corps, laissant pendre à terre les plis de la cape et la pointe de l'épée , la tête inclinée de côté, il recule à petits pas devant le taureau, toujours prêt à se mettre en garde contre quelque retour, mais suivant d'un air pensif et mélancolique les progrès de l'agonie.
Le taureau, tout entier à la mort, ne s'occupe plus de son ennemi : le cou penché en avant, on dirait qu'il cherche en chancelant cette lumière qui s'obscurcit et ce je ne sais quoi qui l'abandonne ; et comme s'ils sentaient leur commun néant devant la loi irrésistible et fatale qui tout à l'heure assignait à chacun son rôle, le meurtrier et la victime semblent avoir fait la paix....
Le taureau tombe enfin.
Cinq mules attelées, pavoisées de drapeaux, caparaçonnées de harnais jaunes et rouges, entraînées et
suivies par une troupe d'hommes qui bondissent autour d'elles, s'élancent dans l'arène et viennent se ranger devant le taureau. On passe une corde, on accroche un anneau, la tête se soulève, entraînant le corps, et on la voit, emportée au galop furieux de l'attelage, balancée en l'air, secouant ses cornes, dansant comme une ombre fantastique à travers les tourbillons de poussière, fuir et disparaître enfin au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, d'acclamations et de fanfares.
Je ne reconnais plus mon cœur. Qu'est-ce donc que j'éprouve? Que me veut cette jouissance inexprimable, qui me fait horreur? Ce n'est ni du plaisir ni de la joie : c'est comme un orgueil : je ne suis qu'un spectateur et on dirait que je triomphe. . . .
Ah ! je comprends maintenant quel attrait ont pour la nature humaine des spectacles tels que celui-ci : comme la cape rouge qui fascine le taureau, le sang, rouge aussi, attire le regard de l'homme et lui donne le plus redoutable et le plus délicieux des plaisirs, celui dont il ne s'est jamais assouvi et dont il ne s'assouvira jamais : voir la mort faucher devant lui, et se sentir plein de vie !
On peut rester froid devant les douleurs imaginaires des héros de théâtre, mais c'est ici la tragédie naturelle : pitié, terreur, sang et mort, tout y est vrai.
l.E CRAPAUD
Pourquoi pas ?
S'il me fallait, pour pouvoir vous en parler, en prendre un et l'avoir sur ma table pendant que j'écris ces lignes, ou si je prétendais vous forcer à le tenir sur vos genoux et à le manier dans vos mains pendant que je vous expliquerais la bête, je concevrais vos réclamations : mais je n'y touche pas, et je vous en parle.de loin. Il n'y en a pas dans mon cabinet : ils sont là-bas, à la campagne, 011 l'air est meilleur. Ne les dérangeons pas : ils sont bien où ils sont, puisque c'est le bon Dieu qui les y a mis.
Nous nous voyons peu tant que dure l'hiver : cette vie de Paris absorbe tellement, que malgré toute la bonne volonté du monde on néglige un peu ses connaissances. Mais quand vient l'été je le retrouve, et au risque de vous faire faire un haut-le-corps, je vous dirai que je le retrouve avec plaisir.
Certainement il n'est pas beau....
Je réfléchis, et je retire ma phrase. Car enfin qu'est-ce que j'en sais? Il déplaît, il fait peur, il inspire du dégoût, même, à beaucoup de gens : mais cela prouve-t-il qu'il soit laid? On pourra le dire le jour on on saura ce que
c'est que le bccau : et voilà, sans aller plus loin, M. Victor Hugo, un publiciste Jouissant d'une certaine notoriété, qui vous dira que « le beau c'est le laid ». Vous me répondrez peut-être que vous ne savez pas ce que cela veut dire, et je dois convenir que je ne le sais pas davantage, mais je 7ioiis répliquerai que c'est une opinion particulière et rien de plus, de sorte que la philosophie et l'esthétique s'accordent pour affirmer la proposition suivante :
— On ne peut pas dire que le crapaud soit laid.
Je connais dans le monde des gens qui ressemblent à des crapauds. Dire que je les trouve beaux, ce serait mentir. Surtout quand ils ont des pustules. Mais enfin, crapaud ou grenouille c'est bien cousin -germain, et il y a de petites femmes qui ont les yeux à fleur de tête, le front bas, la figure plate, la bouche légèrement démesurée, et qui ont l'habitude de sautiller ; il y a eu évidemment des grenouilles dans la famille. Cela ne les empêche pas d'être charmantes, et je suis bien sûr que c'est par égard et par sympathie pour elles qu'on ferme les yeux sur la rencontre de quelques crapauds humains dans les salons qu'elles embellissent de leur présence.
Voyez donc un peu : si le crapaud était joli, on ne dirait pas qu'il est laid. Cette laideur est la seule objection sérieuse qu'on ait contre lui, et les mêmes hommes qui se roulent aux pieds d'une femme laide, les mêmes femmes qui se font lécher la figure par d'affreux carlins, poussent des cris au seul nom du crapaud! Demandez
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à une crapaude, au lemps de ses amuurs, cummeuL elle trouve son prétendu : elle vous dira qu'elle le trouve charmant. Et vous conviendrez qu'elle doit mieux se connaître en crapauds que nous? Et le bon Dieu, lui, qui les a pétris des mêmes mains dont il a modelé le corps d'Aspasie, demandez-lui un peu ce qu'il pense de ce batracien (( anoure » : anoure, c'est-à-dire sans queue? Vous savez bien qu'il vous répondra ce qu'il répond invariablement à toutes les critiques saugrenues que vous élevez contre ses ouvrages :
— Considérez avec respect toutes mes créatures, enfants ingrats, et tâchez de comprendre tout ce que j'y ai mis de sagesse souveraine et d'infinie bonté.
Eh bien, suivons ce conseil divin et considérons le crapaud avec respect au lieu de le considérer avec dégoût : nous allons le voir se transfigurer et nous apparaître rayonnant de la multiple auréole de la bienfaisance, de la vertu, de l'intelligence, de l'affection, de la résignation, de la patience, et enfin de la beauté.
Le crapaud est bienfaisant : s'il n'existait pas il faudrait rinventer , car il consomme pour sa nourriture une immense quantité de limaces, de vers et d'insectes vivants. Il est tellement utile sous ce rapport, que les Anglais , qui sont des hommes sérieux et pratiques en tout, loin de le détruire emploient tous les moyens possibles pour le faire multiplier. En attendant qu'ils aient installé des haras de crapauds où ils arriveront, je n'en doute pas, à obtenir par une sélection judicieuse
des pur-saut; «lussi renommés que ceux de leur race chevaline^ ils favorisent parmi ces utiles insectivores des mariages bien assortis. Ils font plus, ils importent chaque année dans leur île des quantités considérables de crapauds que des négociants français leur expédient régulièrement. Ces précieux émigrants sont transportés dans des sacs où ils sont à l'abri des émotions et des intempéries du voyage. Si quelques-uns d'entre eux ont le mal de mer, je plains les autres, et je signale cet abus à la Société protectrice des animaux.
Quoi qu'il en soit voilà un fait qui montre quel prix nos voisins attachent aux services d'une pauvre bete à laquelle nous devrions baiser les pattes : car on peut dire que chacun des crapauds qui prennent pension sur un domaine représente peut-être pour le propriétaire une rente de cinq francs, soit un capital de cent francs. En effet les chenilles, limaces et insectes nuisibles, qu'il détruit en une année, dévoreraient pendant ce temps-là pour cinq francs de produits utiles, et même davantage dans certaines cultures telles que les primeurs. Songez donc que l'empereur de Russie a eu sur sa table, cet hiver, un plat de cerises qui a coûté dix mille francs : le crapaud qui aurait mangé la chenille qui aurait mangé ces cerises vaudrait dix mille francs, pas un sou de moins.
Aussi, en présence d'un intérêt si considérable, je crois devoir prendre la défense de l'agriculture française, et je m'adresse à la Chambre des députés. Je demande une mesure radicale : je suis sur de l'obtenir. Je demande
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formeUement quano loi rigoureuse soit votée tout de suite pour prohiber l'exportation de la race crapaudine, à moins que les Anglais ne s'engagent à recevoir chez eux, en franchise et sans surtaxe de pavillon, tout notre stock disponible de chenilles et de phylloxéras.
Le crapaud est vertueux. En effet, à raison de certains détails de ménage sur lesquels je vous demande la permission de ne pas insister, le mariage se concilie pour lui avec des réserves tellement séraphiques que ce n'est pas la peine d'en parler. Entre crapaud et crapaude, Vamour « proprement dit » n'est pour ainsi dire qu'une parenthèse perdue entre les lignes du grand poème qui remplit toute leur vie : le poème de la maternité. Personne n'a l'esprit de famille comme le crapaud : toutes les espèces, on peut le dire, rivalisent de dévouement sous ce rapport. Mais il y en a deux qui se signalent plus particulièrement et qui méritent d'être données en exemple aux pères et aux mères de famille.
La première espèce est le pipa. C'est un crapaud américain ; il vit dans les prairies chaudes et humides de l'Amérique méridionale. Le mâle place les œufs sur le dos de la femelle, qui se rend ensuite à l'eau, où son corps , irrité par le contact des œufs , se gonfle et forme des cellules dans lesquelles les petits éclosent et demeurent jusqu'à ce qu'ils aient achevé leurs métamorphoses. Et remarquez que pendant tout ce temps cette bonne mère ne sort pas de l'eau, bien qu'elle soit un animal terrestre.
Quel exemple ! Voyez-vous nos belles dames se collant leurs nouveau-nés dans le dos comme un sinapisme et quittant bals, concerts et spectacles, pour aller à l'établissement de bains le plus voisin se plonger dans une baignoire et y rester plusieurs mois !
Voilà pour former de bonnes mères. Maintenant, pour ce qui touche l'amour paternel, la Société d'encouragement au bien ne trouvera jamais rien de mieux que le crapaud accoucheur. Je ne plaisante pas, c'est son nom scientifique.
Celui-là, je le dis à la gloire de ma patrie, est français. A l'inverse du pipa, c'est la femelle qui fait porter ses œufs par le mâle, non pas sur le dos mais sur les cuisses, et il les porte ainsi jusqu'à ce que les petits soient prêts à éclore : alors il cherche quelque eau dormante et s'y plonge ; les œufs se fendent aussitôt et le jeune têtard sort. Ce batracien sage-femme est commun dans les lieux pierreux des environs de Paris.
C'est ainsi que la morale, imitant dans ses manifestations inattendues l'inépuisable variété de la nature, nous montre dans le crapaud accoucheur un père se faisant, du plus saint des devoirs, le plus touchant des caleçons !
Il est intelligent et affectueux. Les annales de l'histoire des crapauds offrent à l'admiration des races futures la biographie du crapaud célèbre que M. Arscott, citoyen anglais, éleva et conserva pendant trente-six ans, et qui venait quand on l'appelait, ce que Jean de Nivelle n'a jamais pu obtenir de son chien. Sa surprenante