LES MOUTONS DE PANURGE
(( Soubdain, ie ne sçay comment, le cas feut subit, ie n'eus loisir le considérer. Panurge, sans aultre chose dire, iecte en pleine mer son mouton criant et bellant. Tous les aultres moutons, crians et bellans en pareille intonation , commencearent soi iecter et saulter en mer après a la file. La foule estoyt a qui premier y saulteroyt après leur compaignon. Possible n'estoyt les en garder. Comme vous sçauez estre du mouton le naturel tousiours suyure le premier, quelque part qu'il aille. Ainsi le dict Aristoteles, lib. IX de Histor. anim., estre le plus sot et inepte animant du monde. Le marchant, tout effrayé de ce que deuant ses yeux périr voyoit et noyer ses moutons, s'efforceoyt les empescher et retenir de tout son pouoir. Mais c'estoyt en vain. Tous à la file saultoyent dedans la mer et perissoyent. Finallement, il en print un grand et fort par la toison sur le tillac de la nauf, cuydant ainsi le retenir, et sauluer le reste aussi consequemment. Le mouton feut si puissant qu'il emporta en mer avec soy le marchant, et feut noyé, en pareille forme que les moutons de Polyphemus, le borgne cyclope , emportarenthors la cauerne Ulysse et ses compaignons. Autant
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en teirent les autres bergiers et moutonniers, les prenant ungs par les cornes, aultres par les iambes, aultres par la toison. Lesquelz tous t'eurent pareillement en mer portez et noyez misérablement. » (Rabelais, Pantagruel, Liv. IV, Ch. VIII.)
Voilà l'histoire : elle est vieille comme le monde, et pour ceux qui la savent comme pour ceux qui ne la savent pas, les (( moutons de Panurge » sont passés en proverbe : ils appartiennent dès lors et ont appartenu de tout temps à la zoologie morale. Car bien que cette espèce n'ait pas d'existence physique, elle existe incontestablement en tant qu'idée, et les moutons de Panurge sont des animaux intellectuels ou psychologiques au même titre que le sphinx, que la bête noire et que tant d'autres, créés de toutes pièces par l'imagination des hommes et que nous avons pu étudier avec le plus grand sérieux du monde.
La vie n'est qu'une réédition continuelle de toutes les choses créées; la nature s'imite perpétuellement ellemême : elle ne se lasse pas de faire se succéder sans relâche des être semblables entre eux; elle les joint et les multiplie par le lien de la génération, elle les réunit par des rapports de parité ou d'analogie, elle les entrelace et les tisse dans un réseau de nécessités réciproques hors desquelles aucun d'eux ne pourrait subsister, et ainsi reliés entre eux par la force des choses, elle les pousse encore les uns vers les autres afin qu'à toute heure et en tout lieu ils se désirent, se recherchent, se suivent^ se rassemblent-
Imitation et attraction, telle est la loi suprême qui gouverne toutes les créatures.
Et voilà pourquoi l'histoire des moutons de Panurge, où nous voyons cette loi se manifester dans toute son effroyable puissance, appartient à la zoologie morale.
Je vous dis qu'ils mènent le monde, ces moutons-là, et non pas seulement le monde physique, mais le monde moral. L'homme n'a pas une idée, ne fait pas un acte, qui ne soit le résultat de la contrainte irrésistible que les moutons de Panurge exercent sans relâche sur son corps et sur son âme. Par eux il pense, par eux il sent, par eux il veut, par eux il délibère, juge et se décide; et il n'est pas jusqu'à cette foi robuste en sa propre liberté que cet esclave ne doive à ces maîtres tout-puissants.
Depuis le commencement des temps, chacun des nouveau-nés venus au monde a poussé le môme cri, et le dernier soupir de chacun des hommes qui sont morts s'est toujours exhalé de même. Pas une seule fois l'enfant qui cherche à parler n'a manqué de balbutier les mêmes sons et de chanceler de môme en essayant ses premiers pas. Le môme éblouissement de la vie a rayonné devant les yeux de chaque adolescent; tous les cœurs qui ont aimé sur cette terre sont venus les uns après les autres s'enflammer au même foyer; ils ont brûlé du même feu, et les cendres des amours éteintes, également légères, se sont également dispersées au souflle des mêmes vents.
Pour peu qu'on veuille considérer attentivement les actes de l'homme, on en voit la plus grande partie
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influencée, dominée et conduite, par ceux des autres hommes.
Sa nourriture, son vêtement et tous les besoins matériels de la vie, il les attend de l'industrie de ses semblables; ses vertus, il les demande à Fexemple; sa foi, son culte, son histoire, lui viennent par tradition ; ses vices, comme ses maladies, par contagion et par la même hérédité qui lui transmettes biens de ses ancêtres.
Enfant, il faut tout lui enseigner; homme, sa science est de connaître ce qui est; son art, de représenter l'image des choses ; sa sagesse, de se conformer à sa propre nature; sa religion, de continuer à croire ce que d'autres ont cru avant lui. Son génie se fait de travail, son imagination, de mémoire, son rêve, de réahtés. Il croit concevoir, il interprète; il croit inventer, il découvre; il croit créer, il exécute. Incapable de rien changer à l'ordre irrésistible des choses, l'homme ne peut continuer d'être qu'à la condition de s'y soumettre, de s'y cramponner, de mouler toutes ses idées et tous ses actes à l'empreinte de la nature.
Dans ses travaux, dans ses institutions et dans ses établissements, l'analogie, la proportion et le nombre, servent de plan à toutes ses œuvres. Les produits de son industrie sont fabriqués sur des modèles invariables ; ses habitations et ses monuments sont des entassements réguliers de pierres pareilles dans un ordre symétrique ; ses plaisirs, ses fêtes, ses cérémonies et son culte, reviennent périodiquement avec le cours des saisons et
des astres; des personnages uniformément vetiis, rangés par files ou par groupes, s'y rassemblent en cortège et marchent du même pas en répétant en chœur des chants qu'ils ont appris de leurs ancêtres et que rediront leurs derniers neveux. La musique, la danse, la poésie, ne sont que des répétitions rythmiques de mouvements, de sons et de paroles toujours les mêmes, diversement combinés.
Déjà, dans ses actes isolés et personnels, il est obligé de se conformer constamment à l'opinion et à la volonté commune : c'est ce qu'il appelle la loi. Mais son intérêt, pour peu qu'il devienne grave, se lie aux intérêts généraux, et c'est ainsi que la justice, l'administration, le gouvernement et les relations de peuple à peuple, englobent progressivement l'indépendance de chaque individu. Plus l'homme avance dans la vie, plus le sentiment de sa subordination se fait sentir à lui , et toutes les résolutions importantes, tous les actes graves de la vie privée ou publique, se décident et s'accomplissent en réunion. On se rassemble pour tout : pour voir naître un enfant; pour célébrer un mariage ; pour ensevelir un mort; pour rendre la justice; pour marcher au combat; pour prier Dieu.
Liée au réseau de la vie universelle, la vie de l'homme n'est en réalité qu'une série de phénomènes collectifs, car pour lui comme pour tous les êtres, dans cet univers où rien ne saurait exister ni même se concevoir isolément, rindividii ne subsiste pas par hii-même. Que
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dis-je? il 110 consiste pas en lui-mèm(^ puisqu'il lui faut le concours de la nature entière pour se maintenir hors du néant.
Aussi, dans tout ce qu'il pense, dans tout ce qu'il fait, le souci éternel de Thomme est de recueillir, de rapprocher, des choses semblahles, de les multiplier par son travail, de les conserver, de les épargner, pour les transmettre à ses contemporains ou à ses descendants.
Familles, tribus, nations, camps, villes, alliances et sociétés de toutes sortes, il ne se lasse pas de former et de resserrer ces groupes où son isolement devient union, où sa faiblesse devient force.
Et dès que les hommes sont ainsi rassemblés, ne voyez-vous pas que leurs corps pressés, leurs âmes qui s'entrelacent, forment vraiment une sorte de monstre à mille têtes oii s'engloutit et s'efface la personne humaine?
Quand des groupes se forment, se rapprochent, s'unissent ; que peu à peu une même pensée germe et se propage par traînées rapides ; que le flot des têtes et des cœurs commence à frémir, puis ondule, puis se soulève, et qu'enfin un seul cri part à la fois de toutes les poitrines ; quand un orateur, saisissant par degrés toutes les âmes, les maîtrise, leur impose sa volonté, les force à sentir et à penser comme lui-même; quand, sur le théâtre, un seul acteur, d'un mot ou d'un cri, fait éclater de rire ou fondre en larmes toute une salle ; quand l'artiste, d'un peu de marbre ou d'un peu de couleur, sait faire la source éUMiielle d'une même idée ou d'un même
sentiment, comment un seul homme en pourrait-il ainsi dominer tant d'autres , si quelque force mystérieuse n'était là derrière lui pour lui prêter ce pouvoir ?
Voulez-vous savoir ce qu'il advient des hommes quand cette force terrible les enlève et les emporte ? Voyez-les en proie au plaisir, à la douleur, à la crainte, à la colère, à l'enthousiasme, au carnage. Leurs yeux étincellent, leurs bras s'agitent, ils poussent des cris, passent en un instant du rire aux larmes, de l'abattement à la fureur ; ils vont, viennent, bondissent, tombent; parfois ils se roulent à terre en s'arrachant les cheveux , ils se poursuivent, ils se saisissent, s'étranglent et se dévorent les uns les autres comme des bêtes féroces.
Quoi ! ce faible cœur de l'homme pourrait suffire lui seul à tant de fureurs ! Vous ne le croyez pas. Vous voyez bien que pour le mettre ainsi hors de lui-même, pour lui faire oublier en un instant ses intérêts les plus chers et ses besoins les plus pressants, il faut que quelque chose de supérieur à lui-même l'enlève à sa propre volonté et le force à se jeter oii il faut qu'il aille.
Oui, à travers ces tempêtes de cris de joie, de douleur ou de colère, qui s'élèvent au-dessus de nos fêtes ou de nos batailles, quiconque saura prêter l'oreille entendra gronder comme un sourd tonnerre le bêlement des moutons de Panurge !
C'est tous les jours fête pour la zoologie morale : autant il lui passe de bêtes par les mains , autant de fois elle y trouve une occasion de faire voir que tout est pour le mieux dans le plus beau et le plus intelligent des mondes possibles.
C'en serait assez déjà pour rendre heureux les aimables disciples qui , de leur chaise-longue ou de leur fauteuil , suivent de loin mon enseignement et sourient aux efforts que je fais pour les initier aux véritables beautés de la nature, beautés trop souvent méconnues par les savants, quand encore ils ne les prennent pas pour des laideurs.
Le paresseux est un exemple de ces bévues où excelle leur ignorance toujours infatuée d'idées préconçues et fausses.
M. de Buffon n'a pas craint de nous représenter le paresseux comme un souffre-douleur, comme une victime, comme une maladresse, de cette même nature dont, en cent autres pages de ses livres, il nous a vanté l'infaillible sagesse.
Mais la science a marché, les faits ont renversé les
théories, et de toutes les réhabilitations qui ont été accomplies au nom de la raison et de la vérité, il en est peu d'aussi éclatantes que celle du paresseux.
Remarquez que ce n'est pas en fermant les yeux, mais en les ouvrant tout grands sur les prétendues bizarreries et imperfections de cet animal, qu'on arrive à le juger tel qu'il est.
Je ne chercherai pas à l'excuser de ce qu'il est difforme, lent, dégingandé ; de ce que ses membres sont dépareillés au point que pour avancer il lui faut marcher sur les coudes ; de ce que ses cuisses trop écartées ne lui permettent pas de rapprocher les genoux ; de ce que ses pieds, articulés de travers sur les jambes, ne peuvent se poser à plat sur le sol. Au contraire : je le louerai de tout cela, je l'en féhciterai, à la fois pour son bonheur et pour la gloire de l'ouvrier sublime qui a conçu et exécuté ce chef-d'œuvre : car loin d'être une erreur de la nature, le paresseux en est un des chefs-d'œuvre.
Yoilà ce que c'est que les classifications lorsqu'on les complique de la théorie des causes finales. On a classé le paresseux parmi les quadrupèdes, et puis on l'a mis à terre et on lui a fait passer son examen de quadrupède. Il l'a très mal passé, il s'est montré mal tourné, lent, maladroit, incapable, et il a même poussé des gémissements de douleur pour témoigner son ennui : on l'a flétri, on l'a baptisé d'une injure, et on a profité de l'occasion pour injurier le bon Dieu en l'accusant de néghaeuce ou de malveillance.
Mais le bon Dieu, lui, ne connaît pas les classifications : les hommes ont beau prétendre que le paresseux est un quadrupède et que comme tel il doit marcher, sauter avec aisance et satisfaction lorsqu'il est à terre, peu importe au bon Dieu, qui ne s'est occupé que d'une chose : faire un animal qui vive sur les arbres et qui y vive dans les meilleures conditions possibles.
Je répète que, considéré à ce point de vue, le paresseux est un chef-d'œuvre, car tout en lui est disposé à cette lin. Sa tête est dirigée suivant l'axe du corps, et il a, seul de tous les mammifères, sept vertèbres au cou : cela lui donne des facilités exceptionnelles pour atteindre dans toutes, les directions les feuilles des arbres qui font sa nourriture exclusive. Ses muscles fléchisseurs ont une puissance extrême, parce que ce sont ceux qui lui servent à grimper : par suite, la nature, qui ne fait rien d'inutile et qui économise l'organisation tant qu'elle peut, a laissé les muscles extenseurs du paresseux relativement faibles, pensant avec raison que le muscle, qui est un domestique pour le corps, ne doit pas être nourri de même lorsqu'il n'a rien à faire que lorsqu'il fait toute la besogne : ces muscles sont ceux qui servent à la marche, et voilà pourquoi le paresseux marche mal.
Or c'est précisément parce qu'il n'est pas fait pour marcher, que sa maladresse à le faire est une preuve de la sagesse du Créateur.
La théorie des causes finales a du bon , mais à condition qu'on aura commencé par prendre un animal dans
les conditions où la nature a entendu le faire vivre, et à condition encore qu'on aura étudié sans aucune idée préconçue l'organisation de cet animal. Faute de cela on s'expose à dire sottise sur sottise.
Aussi les véritables savants en sont-ils arrivés, de nos jours, à isoler absolument chacun des faits qu'ils observent, sans se préoccuper des liens qu'il peut avoir avec d'autres faits même continus.
J'ai eu un jour l'honneur de causer des principes généraux des sciences avec l'illustre Claude Bernard, et j'ai retenu de cette conversation un mot qui pourrait servir de lumière et de précepte à tous les hommes qui abordent l'étude des choses avec des idées préconçues sur les relations qu'elles peuvent avoir entre elles :
« Prétendre reconnaître les relations de cause ou d'effet entre des phénomènes différents est une entreprise vaine : chaque phénomène se comporte individuellement et vit pour son propre compte. »
Ces derniers mots m'amènent à considérer maintenant le paresseux au point de vue plus étendu et plus intéressant encore de la zoologie morale.
Là, grimpé sur son arbre et n'en descendant jamais que quand il n'y a plus laissé une feuille, le paresseux va nous apparaître à une grande hauteur : trente mètres ! C'est la hauteur où s'élève le bois-trompette, son arbre favori. Il est dans son élément, il y règne, il s'y accroche, et dédaignant les insultes ignorantes des savants officiels, il jouit, dans une sécurité complète et dans une liberté
sans nuage, de celte vie de poète et de rêveur dont, seul peut-être dans la nature, il a le privilège.
Abrité, par le feuillage épais de son arbre, des ardeurs du soleil, il voit s'agiter à ses pieds les misérables quadrupèdes qui ne peuvent gagner leur vie qu'à la sueur de leur front , au prix de mille fatigues et de mille dangers. Uniquement occupé du soin de sa nourriture et doué, comme un ruminant, de quatre estomacs pour mieux la digérer, il passe son temps à choisir de son fm regard de gourmet les feuilles les plus tendres et les plus délicates , à calculer comment il pourra y arriver avec le moins de peine possible. Et alors, quand son menu est bien arrêté d'avance, il pousse un petit cri de satisfaction, avance une griffe, puis une autre, et en quelques minutes il se trouve sur une branche où son diner l'attend tout servi. Il mange alors lentement, amoureusement, jusqu'à ce que ses quatre estomacs soient bien remplis. Le soleil se couche, le chant des oiseaux se tait par degrés ; la lune se lève, la brise du soir commence à souiller, et le paresseux, bercé aux balancements de l'arbre qui s'agite, penche la tête, abandonne son corps allangui, et s'endort en rêvant à ses feuilles et à ses amours.
Car il aime, lui aussi, et si je ne craig-nais d'évoquer à vos yeux des images dangereuses, je vous dépeindrais ces amours aériennes, où les hardiesses du clown et de l'équihbriste viennent ajouter leurs dangers et leur prestige aux heureuses audaces de l'amant. Je vous raconterais les péripéties de cette cour vertigineuse et
interminable où, après avoir pendant un mois ou deux dévoré les unes après les autres toutes les feuilles d'un arbre, la paresseuse, lâchant tout, se laisse tomber comme une masse ; comment le paresseux, se décrochant à sa suite et suivant la même verticale, se précipite sur elle avec un élan d'amour centuplé de toutes les forces de la gravitation terrestre. Pensez un peu ce que doit être un pareil baiser tombant comme la foudre d'une hauteur de trente mètres !
Mais je m'arrête : il me suffit de vous avoir fait entrevoir cet épilogue du drame pour vous montrer comment, même dans ses amours, le paresseux a été marqué de ce cachet particulier que Dieu imprime à ses privilégiés, leur donnant tantôt la force, tantôt la grâce, tantôt l'intelligence, tantôt la sagesse, et tantôt enfin, comme au paresseux, la fainéantise pure et simple.
Comme si, entendant réserver à sa toute-puissance jusqu'au droit de la fantaisie et du paradoxe, il avait voulu montrer aux hommes qu'au travers de cette mêlée furieuse de travail et de combat qui semble être toute la vie, il est bon qu'il se trouve, sur les hautes cîmes de l'arbre de l'idéal, quelques branches où nous autres rêveurs et fantaisistes, qui ne pouvons pas marcher sur la réalité sans nous blesser et sans nous plaindre, nous puissions rester accrochés en paix, à manger des feuilles, à entendre chanter les oiseaux, à boire les rayons du soleil et à rien faire !
LE (fRILLON
La soirée s'avance, la dernière flamme du foyer pâlit, chancelle et va mourir. La braise, tout à l'heure onduleuse et moirée comme un lac de feu , est devenue terne et sombre ; les pointes rouges des charbons ardents s'éteignent sous la cendre.
Au dehors le vent fait rage ; il secoue les branches des arbres, arrachant les dernières feuilles, qu'il emporte à travers la nuit dans ses rafales; il tournoie autour de la maison ; la girouette crie , les contrevents claquent en battant les murs, les vitres grincent dans leurs châssis ébranlés , et de toutes les jointures des portes et des fenêtres sortent des hurlements et des soupirs lamentables.
Je suis seul, et tandis qu'au dehors la nature se plaint et meurt, je contemple tristement ce foyer presque éteint, qu'en d'autres temps j'ai vu si brillant et si joyeux.
Lorsque mes yeux se sont ouverts au spectacle de la vie, c'est là que j'ai vu pour la première fois briller une flamme. C'est là que, tout petit, je réchauffais mes mains lorsque je revenais de jouer dans la neige.
Là, sous le manteau de la cheminée, sur la boîte à sel, je vois encore le vieux berger.
Tout le long de l'année il était silencieux ; il regardait brûler le feu. Il avait connu tous les mystères de la nature, il avait eu des recettes magiques pour conjurer le sort, il avait suivi tous les astres dans leur cours et compté toutes les étoiles du firmament.
Depuis de longues années il ne parlait plus : seulement, le soir de Noël , quand la bûche bénite commençait à flamber, sa langue se déliait, et de sa voix cassée il chantait « la chanson du petit Jésus ». Ce soir là nous osions lui parler, nous nous approchions de lui les uns après les autres, et nous lui disions ces seuls mots :
— Te souviens-tu de Rose?
Rose était morte depuis bien longtemps. Il l'avait aimée. A chacun de nous il souriait en disant :
— Elle était bien belle !
Et jusqu'à la Noël suivante il ne parlait plus.
Voici le grand fauteuil où mon père s'asseyait chaque soir après le repas. J'allais me nicher entre ses jambes, sur ce petit banc de bois ; il me caressait les oreilles et les joues, il passait les mains dans mes cheveux, ou bien il me prenait le cou et le menton en murmurant :
— Comme c'est doux!
Et il se penchait avec effort pour me baiser au front, et moi je cachais en riant ma tête entre ses genoux.
Le chien était toujours là, sur cette pierre, tantôt couché en rond , tantôt accroupi , la tête penchée , rêvant.
Autour de cette table, ma mère et mes petites sœurs
travaillaient à des ouvrages modestes et simples comme notre vie; de temps en temps on entendait un cri de joie, un éclat de rire argentin ou le bruit d'un baiser.
Les années passèrent. Ma mère avait perdu sa jeunesse, mon père avait vieilli, le vieux berger était mort.
Cependant mes sœurs avaient grandi, j'étais devenu un homme, et peu à peu les espérances et les joies de ces jeunes avenirs commençaient h faire fleurir le renouveau de la vie.
L'amour frappait à la porte : les cœurs s'ouvrirent, et pendant quelques beaux jours il fut le roi de la maison. Les voisins , les parents et les amis , allaient et venaient tout joyeux, apportant des bénédictions et des fleurs pour les fiancés. Bien des fois, pendant ces temps heureux, les broches chargées de gibier ont tourné devant les grandes flambées de fagots, tandis que, formant le cercle autour du feu, nous racontions les prouesses de la chasse du jour.
La maison fut bien gaie le soir des noces, mais bien triste le lendemain, quand après un repas où aucun de nous n'avait prononcé une parole, nous nous retrouvâmes seuls, mon père, ma mère et moi.
Le devoir et le travail vinrent à bout de nous consoler cependant : nous prîmes patience, et un jour, le jour de mon mariage, nous vîmes le bonheur et la grâce revenir s'asseoir à notre foyer.
Tout nous souriait, tout semblait renaître pour de longues espérances. Hélas! désormais les minutes de
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notre bonheur étaient comptées : un hôte qui depuis bien long-temps semblait avoir oublié le chemin de la maison entra un soir et s'assit au chevet de mon père.
Mon père mort, ma mère le suivit.
Peu de temps après. . . elle aussi !.. .
Et, maintenant je suis seul. Le temps et la mort ne m'ont rien laissé.
De ce grand feu qui t'illuminait tout à l'heure , vieille cheminée, il ne reste plus qu'un peu de cendre et un tison qui va s'éteindre. Un léger filet de fumée s'élève lentement le long de la plaque noire; il semble emporter dans le vide et dans l'ombre où il se perd tous les souvenirs de mon bonheur évanoui ; et dans chaque étincelle qui s'élance je crois voir passer les âmes de ceux que j'ai vus autrefois, à cette môme place, si pleins de vie.
Toi tu demeures ; le temps ni les flammes ne peuvent rien sur toi, et tu vois naître et mourir les hommes comme tu vois s'allumer, brûler et s'éteindre, le bois qui se consume dans ton foyer. Il ne t'en reste que des cendres, car tu n'es que pierre : moi, malheureux, qui ai une âme, je garde, hélas! les souvenirs.
— Crrrrrîîiî ! Crrrrrîîîî ! Crrrrrîîîî !
0 petite bête bénie, chante encore, chante toujours!
Le foyer se ranime, la maison s'éclaire; tous ceux que j'ai aimés, les voilà, ils sont devant moi !
J'entends les cris de bonheur, les baisers, les chansons; une bande joyeuse, musettes et violons en tète.
force la porte, envahit la salle, tourne et danse autour de la table : je reconnais là tous les amis et tous les souvenirs de ma jeunesse.
Ah! voici mes amours! C'est donc toi, mabien-aimée?
— Mon père! viens, je vais me remettre entre tes genoux; tu me caresseras comme autrefois.
Et le vieux berger qui a repris sa place accoutumée !
Et mon pauvre chien qui me lèche I
Flambe! flambe! vieille cheminée; réchaufl'e mon cœur et réveille les morts !
Et toi, âme du foyer, chante, grillon!
Elle a le corps d'un lion, la tête et la gorge d'une femme, les ailes d'un ange. Elle est femelle jusqu'à la poitrine, mâle de la croupe, et son cœur se partage, tour à tour animé des fureurs du monstre et des grâces de la jeune fille.
Cet être charmant et affreux a toutes les séductions et toutes les épouvantes; l'amour sourit sur son visage et la mort menace dans ses griffes, tandis que les battements de ses ailes semblent caresser l'idéal. Invisible et toujours présente, tantôt elle rampe devant nous comme un chien soumis, tantôt elle plane en tournoyant audessus de nos têtes, d'un vol silencieux et menaçant comme celui du vautour. Parfois, voluptueuse et pantelante, elle se roule, se love, avec des enchantements mortels; parfois, se dressant debout et appuyant ses deux pattes sur nos épaules, elle plonge ses yeux dans nos yeux et elle nous flaire.
Tout ce qui paraît et qui trompe, qui commence et qui ne finit pas, qu'on cherche et qu'on ne trouvera jamais, qu'on poursuit et qui échappe; tout ce qui est espérance sans avenir, rêve insensé: tout ce qui est impossible
et qui rend fou de désir, est rassemblé dans celte créature terrible qui commence par une courtisane et finit par une bête fauve.
Quand une fois elle s'est attachée à l'un de nous, elle ne le quitte plus. S'il marche, elle le suit, volant en cercle et le tenant enveloppé dans la spirale invisible que ses ailes tracent autour de lui; s'il s'arrête, elle se pose à ses pieds , le fascinant de ses grands yeux, et elle attend; s'il dort, elle se traîne, en s'accrochant de ses griffes, jusqu'à sa gorge; elle aspire le souffle de l'homme endormi, et dans le vide qu'elle a fait elle pousse son haleine peuplée de songes menteurs.
Imperturbable comme le mystère et incohérente comme le rêve, elle se change, se varie, se transforme, se dérobe ; tantôt pâlit et s'efface comme une vapeur, tantôt se condense, s'anime et se tord, chaude et vivante de toutes les réalités et de toutes les séductions de la chair.
Le corps de cet être incertain n'a ni proportion ni mesure; il n'est jamais ce qu'il semble, il paraît toujours ce qu'il n'est pas : invisible, lorsqu'il devient énorme, monstrueux, lorsqu'on croit le voir se réduire à rien. A la fois présente et absente en même temps. Sphinx nous poursuit et nous échappe, fait le vide autour de nous et nous étouffe ; quand elle nous étreint elle nous manque et nous la cherchons, et nous n'en sommes jamais plus obsédés que quand elle nous abandonne.
Je l'ai vue : elle m'apparaît souvent; présente ou
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absente , son image reste toujours gravée devant mes yeux. Femme et lion tout ensemble, elle inspire d'abord et du même coup le désir et la terreur : mais à mesure quelle approche, à mesure qu'on voit se développer l'harmonie bizarre et la grâce effroyable de ce beau corps ; à mesure que le regard se promène de la femme à la bête féroce et de la bête féroce à Fange, l'âme chancelle et recule, attirée et repoussée comme au bord d'un abîme.
La première fois que je la vis, ce fut au temps de mon adolescence. C'était un jour de printemps: les vents, chargés de moites haleines, soufflaient l'amour; les herbes frissonnaient sous la brise, éclatantes de verdeur printanière ; les bourgeons luisants et pourprés, échauffés par le soleil et gonflés par la sève, s'entr'ouvraient, laissant déborder les pousses tendres et vigoureuses de la feuillée nouvelle. Les nuages flottaient mollement dans l'azur du ciel; les chants, les voix et les bruits, des créatures vivantes s'élevaient comme l'immense accord de toutes les jeunesses et de toutes les espérances de l'univers ; la lumière du jour avait des éblouissements magiques ; l'air qui caressait mon front et mes joues y portait d'étranges ardeurs, et la terre, comme soulevée par le souffle de la vie, semblait respirer sous mes pas.
Moi-même, emporté à cette ivresse de toute la nature, je m'en allais, le cœur en désordre, l'âme éperdue. Le spectacle et les souvenirs des choses de la vie se troublaient à mes yeux comme un rêve ; entre le monde et
moi il me semblait voir passer une nuée, mais une nuée qui montait et allait bientôt se dissiper. De tout ce que j'avais cru savoir, connaître ou aimer jusque-là, il ne me restait que Toubli, le doute, et une angoisse délicieuse. Je cherchais, j'appelais, je sentais venir...
Elle vint.
J'étais sous une longue allée dont quelques rayons de soleil tachetaient de place en place l'ombre épaisse. De l'extrémité de l'avenue , sous l'arceau de lumière ouvert au fond de cette voûte sombre , je vis un point noir paraître, grossir et s'avancer. Comme dans une fantasmagorie, je voyais l'apparition rayonner, s'éclairer, s'élargir, et prendre enfin un visage, un corps et des ailes. Plus rapide qu'un cheval au galop, en quelques secondes elle était sur moi. Je m'arrêtai, je fermai les yeux, et je serrai mon cœur à deux mains. Je la sentais tourner autour de moi, et le souffle de ses ailes frôlait mon visage, embaumant de parfums puissants l'air que je respirais.
Il se fit un silence, et une voix, douce comme un roucoulement de tourterelle et profonde comme un rugissement de lionne, prononça mon nom! J'ouvris les yeux.
Elle était couchée à mes pieds. Elle avait replié ses pattes sous sa poitrine, et ses ailes à demi ouvertes ne laissaient voir de son corps que la tête et la gorge nue d'une jeune femme.
74 ZOULO«ilE MUl'.ALE
La force, la volonté, T ironie cruelle et la grâce souveraine, s'entremêlaient dans Teffrayant assemblage de ses traits à la fois larges et aigus. La masse tourmentée de son front, partagée au milieu par un sillon droit, débordait sur l'arcade sombre au fond de laquelle on voyait luire ses yeux. Ni l'acier, ni la flamme, ni le velours, ne pourraient donner une idée de ce que ce regard avait d'éclairs, d'ardeurs et de caresses. Ses yeux, inclinés en avant, étaient frangés d'un voile de cils bruns, et leur large prunelle, ouverte en fente allongée, tantôt brillait des reflets fauves de l'or, tantôt flamboyait des lueurs sinistres du phosphore. Ses lèvres, d'un pourpre vif, s'écartaient en un indéfinissable sourire et laissaient entrevoir, aux coins de la bouche, quatre petites dents blanches, aiguës et recourbées en griffe , sur lesquelles on voyait passer de temps en temps la pointe de sa langue rose.
A son encolure moitié féminine et moitié bestiale se dressait une crinière fauve mêlée de noir, qui s'assouplissait, s'allongeait en montant, et venait rouler sur son front en ondes tumultueuses ; deux mamelles palpitantes se dressaient sur sa poitrine ; autour de ses épaules et sous sa gorge, le pelage de la brute venait expirer en mordant sur la chair de la femme.
A demi ouvertes et la couvrant comme un manteau de fée, ses grandes ailes, resplendissantes et diaprées de tout ce que les oiseaux, les fleurs, les métaux et les pierreries, peuvent rayonner de couleurs et de feux, me cachaient la vue des flancs et de la croupe du monstre.
J'étais là devaiil <'lle, muet, immobile, ne respirant plus, et ne pouvant détacher mes yeux de ce regard fixe qui me brûlait jusqu'au fond de l'âme. Elle se mit à sourire , releva lentement son corps, se dressa sur ses quatre pieds, et m'apparut dans toute la puissance de son épouvantable beauté.
Secouant sa chevelure , agitant ses ailes et fouettant l'air de sa queue, elle tournait autour de moi avec des langueurs d'amante et des voluptés de louve. Peu à peu elle élargissait le cercle, et alors, à mesure que je la voyais s'éloigner, mes bras s'ouvraient, et mes lèvres, cherchant son nom , s'agitaient pour l'appeler. Elle s'arrêta tout à coup, elle se giissa vers moi, rampante, ondulante, baissant la tête et me regardant à travers ses cheveux comme pour me demander une caresse. iVrrivée à mes pieds, elle se ramasse, pelotonne sa croupe, et se levant droite le long de mon corps, elle pose ses deux griffes sur mon cœur.
Je tremblais d'épouvante et de joie.
— Qui es-tu? lui dis-je, que me veux-tu?
— Je suis ce que tu veux connaître et que tu ne sais pas : je suis la vie.
— Ton visage est fait pour l'amour, ton corps pour le carnage. Je voudrais t'aimer, et tu me fais peur...
— Ne crains rien : mes griffes et mes dents savent égorger l'ingrat qui me dédaigne , mais un baiser de ma bouche peut donner à celui que j'aime le bonheur d'un roi, et mes ailes peuvent l'emporter jusqu'aux régions
sublimes où rayonne la gloire des dieux ! Enfermée dans ces flancs de bête où mon corps seul est captif, je ne puis pas donner l'amour, je le prends. Je n'ai rien de commun avec les êtres créés par Dieu : ma vie est un flambeau allumé par l'âme humaine, et que des âmes seules peuvent alimenter. Si tu refuses de te donner à moi , tu arriveras jusqu'à la tombe sans avoir jamais connu le secret du bonheur; si tu as confiance, si tu me laisses boire ton âme, je te la rendrai pleine de science et de lumière, dans un baiser.
— Je veux vivre : prends-moi !
Elle ouvrit ses ailes, ses pieds quittèrent le sol, et elle vint en volant se placer derrière moi. Je sentis son soulïïe s'approcher de ma nuque, et me mordant d'un long baiser, elle me dit :
— Liberté.
Elle prit son vol et je la vis s'élever, s'éloigner et disparaître dans Fespace.
Etre libre ! Je me croyais le maître de la terre et l'égal du soleil. Je m'élançai dans la vie, plein de désir, de foi et d'espérance, jusqu'à ce qu'un jour, meurtri du choc de mille obstacles, abattu par les leçons sévères de la réalité, je l'appelai. Elle vint.
— Tu m'as trompé, lui dis-je, la liberté n'existe pas dans le monde : j'ai voulu être libre, et je n'ai pas fait un pas sans me heurter à un droit, à un devoir ou à une force.
El plus je cherchais, plus je voyais clairement agir autour de l'homme et eu lui-même des influences et des forces qui, comme des leviers et des rouages, soulèvent sa volonté, la mordent de leurs engrenages, et la font tourner bon gré mal gré.
— Le bonheur ne saurait être l'œuvre d'un jour, me dit-elle. Te voilà revenu de la plus dangereuse des erreurs humaines.
Alors, ouvrant ses ailes elle me laissa tomber ce mot :
— Vertu.
Le monde m'apparut éclairé d'une lumière nouvelle et tout resplendissant de justice et de vérité. Crédule comme un enfant à toutes les apparences qui se présentaient à moi, je prenais mes sentiments pour des faits, mes jugements pour des lois, et mon faible regard pour un flambeau.
Mais peu à peu, à force de tout m'afïirmer à moi-même, ma sécurité me fit peur. Je voulus savoir si les autres consciences étaient aussi calmes que la mienne : je ne trouvai partout que dispute, doute et négation. Je voyais le bien devenir mal, le mal devenir bien, suivant le temps, le lieu, le cours des idées ; je ne trouvais pas deux hommes d'accord entre eux, pas un d'accord avec luimême: ici, la vertu persécutée comme un vice; là, le vice honoré comme une vertu; plus loin, l'intention innocentant le mal ; ailleurs, le hasard faisant tour à tour du même homme un criminel ou un héros selon r événement.
Je courbai la tèle , et iiiterrogeaul ma couscience éperdue, je m'écriai :
— Chimère I Sphinx parut.
— Eh bien ! lui dis-je, qu'as-tu fait pour moi?
— Patience, me répondit-elle^, vos philosophes disent que le repentir est le commencement de la sagesse : cela signifie que l'illusion et l'erreur sont les avenues de la vérité. Tu seras sage quand tu seras désabusé de tout ce qu'il ne faut pas croire : or il te reste encore beaucoup à désapprendre. Au revoir.
Et s'élevant dans les airs elle me dit :
— Puissance.
Sans que j'en pusse deviner la cause, ma vie prit un cours imprévu. Les hommes, obéissant à je ne sais quelle attraction, s'empressaient autour de moi comme les papillons nocturnes autour d'un flambeau. On acclamait mes moindres paroles, on me louait, on me comblait d'honneurs, on sollicitait mes ordres. Je vis alors se découvrir dans toute leur misère la faiblesse et la médiocrité de ce troupeau humain toujours en quête de chiens et de bergers. Tour à tour orateur, juge, homme d'Etat, général d'armée, j'en vins à me persuader qu'audessus de la masse du vulgaire il existait une élite d'hommes destinés par la supériorité de leur caractère et de leur intelligence à dominer et à conduire les autres. Mon pouvoir me parut non pas seulement légitime mais
tutélaire, indispensable el sacré : toute résistance devenait dès lors à mes yeux un danger, toute attaque, une folie, toute révolte, un sacrilège.
Lorsque j'eus renversé tous les obstacles autour de moi, je me retrouvai seul : il ne me restait rien de ma gloire, pas même l'orgueil.
Sphinx m'apparut.
— Laisse les hommes, me dit- elle, interroge la nature : là peut-être tu trouveras ce que tu cherches.
Et elle s'envola en me disant :
SCIENXE.
J'étais heureux. Chaque vérité que je découvrais m'éblouissait de tout l'éclat d'une merveille. La réahté dépassait en prestige les enchantements des contes de fées ; la certitude et la beauté des choses de l'univers inondaient mon âme d'un contentement parfait, et plus je pouvais mesurer ma faiblesse, plus je me sentais fier de la voir mêlée à tant de grandeurs.
Mais à mesure que je m'élevais, d'échelon en échelon, dans la connaissance des êtres, à mesure que de plus vastes horizons s'ouvraient devant moi , la fatigue et le découragement me gagnaient, et comme un enfant qui a tenu trop longtemps ses yeux ouverts à la lumière, je sentais mes paupières s'appesantir et mon intelligence fléchir.
Je crus alors que je possédais assez de faits pour en déduire des lois, et me confiant à ce que je croyais ma science et que j'appelais mon génie, je fis de mes
80 ZOOLOGIE MORALK
idées un monument à mon orgueil : à m en croire, l'origine des êtres et la nature des choses n'avaient plus de secrets pour moi.
Un savant obscur, examinant au microscope la fleur d'une petite mousse inconnue, découvrit par hasard un fait jusque-là ignoré. Ce fait, à lui seul, suffisait pour renverser comme un château de cartes l'échafaudage de mes erreurs.
Elle était devant moi.
— L'épreuve que tu viens de subir a été dure, me ditelle. Une nouvelle épreuve t'attend : peut-être est-ce la dernière.
— Si tu en doutes , à quoi bon me tromper encore ?
— Je ne te trompe point, je te mène à la vérité. Si les chemins sont rudes , c'est la faute de la vie ; si le but semble reculer devant toi, c'est la faute de ton cœur, que rien ne peut satisfaire. Tu te plains de n'avoir pas trouvé : cherche encore.
Et se penchant à mon oreille, elle me dit, avec un mauvais sourire :
— Richesse.
Le pauvre ne connaît que les tentations et les éblouissements de l'or : devenu riche, j'en connus l'ivresse. Pendant quelques jours je pus me croire parvenu au dernier terme de la félicité humaine. Tous les rêves que j'avais cru voir s'évanouir prenaient un corps et devenaient pour moi autant de réalités : j'étais libre, j'étais vertueux, j'étais puissant, j'étais savant. Je n'avais qu'à
ouvrir mon coffre, Ji y prendre une poignée de louis et à la jeter au hasard, partout où tombait une pièce d'or j'entendais un cri de joie et une bénédiction. De jour en jour, d'heure en heure, je voyais une foule d'amis se presser et grossir autour de moi.
Peu à peu cependant je commençai de me sentir importuné, puis obsédé, de tant de visages inconnus î Je cherchais mes vieux amis, ils avaient disparu, et je finis par m'apercevoir que, cerné sans relâche par cette meute de commensaux, j'avais perdu ma liberté. Bientôt je les vis, épiant chaque pli de mon visage, s'étudier à irriter mon impatience en me dévoilant les bassesses de leurs rivaux. En même temps ils me flattaient, ils me léchaient les pieds comme des chiens, me louant frénétiquement de mes vices et me blâmant respectueusement de mes vertus. Quand ils m'eurent tous parlé les uns des autres, je les méprisai tous également ; et quand, après avoir écouté leurs flatteries, je me demandai ce que je pouvais valoir, je me sentis devenu méprisable moi-même. Je reconnus qu'en m'aveuglant et en me trompant, ils avaient fait de ma prétendue puissance la plus odieuse des faiblesses et le plus vil des esclavages ; de ma science enfin, la plus sotte des vanités.
Je les chassai, et jetant un regard de colère sur ces richesses qui m'avaient dépouillé de tous les biens de la vie, je les pris par poignées et jeu jetai auvent jusqu'au dernier écu.
Sphinx se montra de nouveau.
— Tu as vécu, tu as souffert, tu as travaillé, tu as sondé jusqu'en ses dernières profondeurs le néant des illusions humaines ; te voilà digne enfin du bien suprême. Mets la main sur ton cœur et tu y sentiras une chaleur inconnue, car c'est maintenant seulement que le flambeau de ta vie va brûler à pleine flamme.
Elle ouvrit ses ailes et j'entendis :
— Amour.
Elle avait dit vrai : le bien suprême ! Pendant ces temps bénis j'ai connu ce que l'âme et le corps peuvent supporter de joie. Chaque soir je m'endormais avec la certitude, chaque matin je me réveillais avec l'espérance, et je voyais mes désirs renaître plus frais et plus jeunes à mesure que je les avais rassasiés. Un regard, un baiser, me donnait plus de bonheur en une seconde que je n'en aurais pu rêver dans tout le reste de ma vie. Le parfum des fleurs était un encens, le chant des oiseaux, une sérénade, le soulfle du vent, une caresse, tout pour ma bien-aimée, et je voyais la terre se parer et le soleil resplendir pour éclairer la fête de ma vie. Quand nous nous regardions, l'univers était dans nos yeux, et ni mal ni crainte ne pouvaient rien sur nous. Nous étions comme des dieux sûrs de leur toute-puissance et défiant la destinée.
Nous nous sommes aimés ainsi depuis le premier regard jusqu'au dernier sourire.
ElUî reposait, blanche et froide comme un marbre, sur un lit jonché de fleurs. Ses yeux ne pouvaient plus me voir, mais ses lèvres s'entrouvraient avec un sourire comme pour m'appeler encore une fois.
Ils vinrent, ils l'emportèrent. Je restai seul.
Sphinx parut devant moi. Je tournai vers elle mes yeux baignés de larmes.
— L'épreuve est finie, me dit-elle. Te plaindras-tu maintenant que je t'aie trompé ? Tu vois : le faux et le vrai s'évanouissent également, et la coupe elle-même du bonheur n'est plus qu'un calice amer dès qu'elle est tarie. Quand le cœur de l'homme serait assez fort pour défendre son bonheur contre la vie, la mort est là, et quel que soit le roman ou l'histoire, c'est elle qui dit le dernier mot. Allons ! relève ton courage , sèche tes pleurs ; donnemoi ta pauvre âme, que je l'emporte loin de tout ce qui l'a fait souffrir.
Elle prit mon âme entre ses bras, et nous nous élevâmes au plus haut du ciel.
— Regarde, me dit-elle, ce point qui flotte au-dessous de nous : c'est la terre, c'est ce monde physique et moral dont tu pouvais à peine concevoir l'immensité : maintenant je te défie d'en concevoir la petitesse, et une seule de tes pensées n'y trouverait pas place pour s'y poser. De toutes parts l'infini s'étend devant tes yeux ; mesure les idées que tu te faisais de toutes choses, et compare ! Maintenant que ton âme est éclairée de la lumière d'en
haut, je vais te rendre à la terre, et Je te dirai le secret que je t'ai promis.
Alors, volant comme une flèche, elle alla descendre près de mon corps immobile, et posant ses lèvres sur ma bouche, elle me dit ces mots :
— Tu veux savoir le secret du bonheur : le voici :
Rêve : la vie n'est qu'un songe...
PEGASE