ODE HÉROÏQUE
Cet incomparable coursier D'un coup de son sabot d'acier Fit jaillir la docte fontaine Oii les poètes altérés Vont s'abreuver des flots sacrés Qui débordent de l'Hippocrène.
C'est le plus fameux des chevaux :
Le seul récit de ses travaux Epuiserait mainte écritoirc !
Et quand on couvrirait de vers Tout le papier de l'univers, Ce serait trop peu pour sa gloire.
Il fut orphelin en naissant,
S'il est vrai qu'il soit né du sang
De Méduse, décapitée
Pour s'être un jour, devant Pallas,
Trop témérairement, hélas !
De ses beaux cheveux blonds vantée
Minerve d'abord commença
Par la décoiffer : après ça
Elle lui mit une perruque
De noirs et venimeux serpents
Qui se tordaient, froids et rampants.
Sur son front, sa tempe et sa nuque.
Et s'emportant, dans ses fureurs,
Jusqu'aux plus coupables horreurs.
Après l'avoir ainsi coiffée,
Elle dit qu'il fallait trancher
Cette tête, pour l'attacher
A son écu comme un trophée !
Craignant peut-être que le sang Ne vînt à faire, en jaillissant, A sa toilette quelque tache, A Persée elle s'adressa.
Et galamment il s'empressa De se charger de cette tâche.
Mais Méduse avait un regard
Si cruel, si froid, si hagard,
Qu'il vous changeait son homme en pierre !
Affreuse façon de finir.
Quand on se sent de l'avenir
Et qu'on rêve une autre... carrière.
<< Ne craignez rien, tournez le dos, » Dit Minerve au bouillant héros.
pi.ciASE 87
(( Ce miroir de toute disgrâce » Vous préservera, si vos yeux » Ne se rencontrent avec ceux » De Méduse que dans la glace ».
Assuré de ne risquer rien, Persée alors, se couvrant bien De son bouclier octogone, Se mit en marche, à reculons.
Très bravement vers les vallons Où logeait la belle Gorgone.
Méduse, le voyant venir
Et croyant déjà le tenir,
Se réjouissait de raffairc.
Et d'avance se régalant
Disait : <( Oh ! oh 1 le beau galant !
» Quel obélisque j'en vais faire ! »
Mais le barbare lui fit voir
Que deux beaux yeux sont sans pouvoir
Sur la force unie à la ruse :
Grâce au miroir, sûr de son coup.
D'un revers il trancha le cou
De la confiante Méduse.
Or comme il eût vraiment été Trop dur que de tant de beauté Il fût fait ainsi table rase, On vit un héritier surgir
Du sang qui venait de rougir La terre : ainsi naquit Pégase.
N'est-ce pas un sort sans égal ?
D'une femme naître cheval !
Avoir pour père un coup d'épée, Et venir au monde au moment Où votre mère, justement, Vient d'avoir la tête coupée !
Cette origine et ce début Ne pouvaient être Tattribut D'un simple cheval ordinaire.
Ils présageaient, de bout en bout, Une course inouïe, où tout Devait être extraordinaire.
Aussi , pour donner au vainqueur Un prix digne de son grand cœur, Minerve, dans cette aventure.
Ne trouva rien mieux pour guerdoii Que d'offrir à Persée en don Cette merveilleuse monture.
A peine en selle, notre preux Entend au loin des cris affreux Venant des bords de l'Ethiopie :
Il prend sa lance et son écu Et pique des deux, convaincu Qu'il doit là faire une oeuvre pie.
PEGASE
Il arrive. Sur im rocher Un bon roi venait d'attacher Sa fille, l'offrant en pâture A certain poisson qu'il fallait Ménager, car il désolait Le commerce et l'agriculture.
Fondant alors du haut de l'air, Persée, aussi prompt que Téclair, D'une épouvantable estocade, En un cKn d'œil, du même choc, Détache la fille du roc Et met le monstre en marmelade.
Le roi , qui bien évidemment Désirait n'importe comment Se débarrasser de sa fille, A Persée aussitôt l'offrit Pour femme : et le héros la prit , Car Andromède était gentille.
En effet, nul ne pouvait mieux Juger, et par ses propres yeux , De cette adorable tournure, Car la princesse, à ce moment, Ne portait pour tout ornement Que sa chaîne et sa chevelure.
Chacun sait que quand un guerrier Se résigne à se marier,
90 ZOULOfilE MORALE
Il faut qu'il metle pied à terre :
Mars et Vénus ont de tels droits, Que nul ne peut être à la fois Tendre époux et bon militaire.
Tout à ses aimables travaux,
Persée, en ces plaisirs nouveaux,
Ne rêvait plus d'autre victoire ;
Pégase, s'envolant au ciel,
Le laisse à sa lune de miel
Et va plus loin chercher la gloire.
Pallas, qui d'en haut le menait.
L'envoie en Lycie, oii trônait Un roi de valeur assez plate.
Père nigaud , franc animal , Qui menait sa barque fort mal , Et qui se nommait lobate.
Ce prince, mou comme un chiffon, Servait contre Bellérophon La vengeance de Sthénobée , Furieuse contre ce preux , Dont la vertu froide à ses vœux S'était lâchement dérobée !
Pour lui jouer un mauvais tour, Il lui proposait chaque jour Quelque exploit inexécutable :
Marcher sur des charbons ardents,
PEGASE
Prendre la lune avec les dents, Ou quelque chose de semblable.
Minerve, qui, par... intérêt Pour Bellérophon , désirait Mettre un terme à ce jeu perfide.
Fit monter le beau chevalier Sur Pégase, et pour bouclier, Elle lui prêta son égide.
Aidé de ce divin secours, Bellérophon, en quelques jours.
Moissonna palmes et couronnes ; Les Solymes il déconfit, Égorgea la Chimère, et fit Nourrices dix mille Amazones.
lobate avait envoyé
Un gros d'assassins, soudoyé
Pour l'égorger : mais la vaillance
Du héros les accommoda
Si bien , que le roi s'amenda
Et reconnut son innocence.
Et voulant que de ces hauts faits La gloire fût par des bienfaits Magnifiquement couronnée, Le roi, dans son émotion, Lui promit sa succession Et lui donna sa fille aînée !
Mais comme il est bien reconnu Que tout conquérant, parvenu A certains sommets, perd la tête, Bellérophon l'apprit bientôt Pour avoir voulu par trop haut Guinder le vol de sa conquête.
Il entreprit d'escalader
Le ciel, et d'en déposséder
Le dieu puissant qui tient la foudre
Jupin , d'un coup de ses carreaux ,
Fit dégringoler le héros
Et l'envoya se faire poudre.
Après tant de travaux passés, Pégase ayant sans doute assez De batailles et de tuerie, Le maître des dieux l'enleva Dans l'Olympe, et lui réserva Une étoile pour écurie.
Ayant là-haut changé d'humeur, Il prête son dos au rimeur Que Phébus a mis hors d'haleine ; Il porte aux sommets escarpés De l'Hélicon les éclopés.
Puis à l'hôpital les ramène...
aoSSINANTE
Tel fut ce roi des bons chevcaux.
Rossinante, la fleur des coursiers d'Ibérie, Qui, trottant jour et nuit et par monts et par vaux. Galopa, dit l'histoire, une fois en sa vie.