‹ Zouaviana, étape de vingt-cinq ans, 1868-1893 [microforme]Chapitre 39 sur 108 · PRET · texte numérisé non relu

PRET

Dom Léonce me fit visiter sa maisonnette ; les chartreux occupent non pas une cellule, mais une véritable maison, séparée de la maison-cellule voisine par un petit jardin. Les portes de la maisonnette donnent, l'une sur le corridor et l’autre sur le jardin. Voilà pourquoi les corridors sont si longs. C’est comme une rue sur laquelle seraient bâties les habitations des chartreux. C'est froid, sévère, triste. IT faut une rude vocation pour se résigner à habiter ces maisonnettes isolées complètement d'âme qui vive, quelques-unes où le soleil ne pénètre jamais, avec un lit de bois dur et une discipline accrochée au mur, avec des croix de bois pour tout ornement, un pot de terre euite pour boire, une écuelle pour manger. Pour meubles, une chaise de bois pour s'asseoir et une grosse table en bois brut sur laquelle étaient ouverts les actes des apôtres, en latin. Dom Léonce sera fait prêtre cet automne. Dom Léonce n'a jamais vu la couleur de la chartreuse depuis qu'il est en religion. Il sait que l’on en fabrique, mais il l'avait appris avant d'entrer au couvent.

J'ai dit adieu au bon père, en lui promettant bien de retourner le voir si jamais je passais près de Grenoble. Il m'a bien recommandé de dire aux Canadiens qui visiteraient la Chartreuse de le demander. Tu pourras le répéter à tes amis.

Je voudrais bien te parler des environs du couvent actuel, de la chapelle, du rocher au pied duquel Saint- Bruno vécut 20 ans, de la fabrication de la liqueur qui apporte par an, au-delà d’un million de francs de protits clairs à la communauté, de la constitution de l’ordre

de Saint-Bruno, de leurs anciennes propriétés qui

appartiennent à l'État maintenant et dont ils ne sont que les locataires, du bien qu'ils font dans les environs, mais j'ai hâte de m'en aller en Suisse c'est pourquoi

je t'invite à me suivre à (renève où j'ai passé quinze

jours. Les bons pères fabriquent leur divine liqueur à Fourvoirie, à six milles du couvent, au pied de la montagne, pour épargner les frais de transport, mais l’embouteillage se fait à Voiron, station importante de chemin de fer, d'où s’expédient dans tout l'univers les délicieux produits pharmaceutiques de la (Grande Chartreuse.

Il entre dans la composition de la chartreuse de petits œillets rouges, de la mélisse cueillie sur le sommet des Alpes, de l'absinthe et aussi de jeunes bourgeons de sapins. Maintenant que tu connais le secret, tu pourras en fabriquer. Mais comme il est impossible d'imiter cette merveilleuse liqueur, je te conseille de t'adresser, plutôt. à M. Adrien Giberton, Le Père Procureur, sur ma prière, l’a constitué pour son représentant exclusif en Canada et lui fera une expédition, cette semaine. Tu m'en donneras des nouvelles, et tu verras que tu en redemanderas, toi aussi.

Il y a deux villes à (Genève. L'ancienne ville, de Calvin, bâtie sur une éminence, triste, sombre, avec des volets en fer à toutes les croisées, groupée autour de la

‘athédrale de Saint-Pierre, où se conserve le siège de ce novateur : la nouvelle, bâtie sur les deux rives du lac Léman, à l'endroit où le lac se rétrécit pour continuer sa

course vers la mer, sous le nom de Rhône, est une ville toute moderne, ressemblant à quelques-unes des plus jolies parties de New-York, par la symétrie des cons-

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tructions très-élevées et la couleur de la pierre rappelant celle de l'Ohio.

Les (rénevois sérieux, calvinistes, habitent l’ancienne ville et les étrangers habitent les hôtels princiers bâtis sur les quais, en face du Mont Blanc.

Tu sais que Gnève est célèbre par son horlogerie et aussi par la bizarrerie de ses doctrines libérales. C’est ainsi qu'au nom de la liberté, elle chasse Mer Mermillod, son évêque, elle interdit le port de lasoutaneaux prêtres, et elle héberge l'ex-Père Hyacinthe, Rochefort et tutti quant.

pas là.

Mais, comme disait notre colonel, l'affaire n'est

Les catholiques sont obligés de se cacher pour pratiquer leur religion, tandis que toutes les églises sont entre les mains des curés dits vieux catholiques. Sur la foi de notre guide, nous sommes allés visiter l’église Notre-Dame, avec toute la vénération dûe au saint lieu. Nous nous étions prosternés et nous avions admiré une statue de Notre-Dame, en marbre blanc, don du Saint- Père, à l'église, lorsque nous apprîmes par le Suisse que les deux enfants de M. le Curé avaient une américaine pour institutrice. (sic.) Tête des Canadiennes en apprenant cela. C'était une église confisquéeaux catholiques et desservie en ce moment par un ancien curé français, qui a précédé l'ex-Père Hyacinthe, à (renève, pour y élever sa petite famille !

Commeil faut tout voiren voyage, j'ai assisté au simulacre de messe que dit l’ex-Père Hyacinthe, au Casino de St-Pierre, près de la cathédrale (calviniste) au 4e étage.

Dans une vaste salle, aux quatre murs blancs, sans

décoration aucune, s'élève un petit autel, sur lequel il y

a un crucifix et deux chandeliers, et à côté, la petite table du servant de messe. Le Père Hyacinthe en surplis seulement, fait semblant de vous dire une messe basse, qu'il nous brasse en vingt minutes au plus, puis il monte en chaire, pour la partie principale de la représentation de son culte catholique, chrétien ; t'est ainsi qu'il annonce sa religion dans les journaux, les jours où il doit officier.

La salle était remplie à s’étoufter de curieux comme moi. venus de toutes les parties du monde, qui s'étaient rendus là, sur l'annonce du journal, pour voir comment le mari de Mme Merriman se comportait à l'Eglise, depuis sa chûte du haut en bas de la chaire de Notre- Dame de Paris.

J'avais vu le Père Hyacinthe au cirque d'hiver, à Paris, calme, froid, mesuré et presque mal à l'aise. donnant des conférences morales, devant un auditoire sinon hostile du moins fort indifférent. Il m'a paru beaucoup plus se rapprocher de l'ancien carme à Genève, qu'au cirque de Paris.

Tous les discours de l'ex-Père roulent sur les abus qui se sont introduits et qui s'introduisent dans l'Eglise du Christ. Ces abus, illes déplore, il les regrette dans des termes, mon cher ami, avec une éloquence, une chaleur que je n'ai pas vu dépasser. Il est seul à partager ses opinions ; il le sait, il le dit, mais il jure de mourir plutôt que de céder. IT méprise les protestants, qui s'éloignent plus de la vérité que les catholiques, mais il plaint ces derniers de se laisser conduire par Rome. Il les adjure de le suivre, car, lui aussi est catholique et

bon catholique !

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Je crois franchement que Dieu touchera l'ex-Père Hyacinthe de sa grâce et que cet homme reviendra à la vérité, Il me fait toujours l'effet de regretter énormément ses défaillances. La cérémonie s'est terminée par une quête, faite par des dames, au profit de je ne sais plus quelle œuvre.

De (renève, j'ai rayonné sur tous les points, où les voyageurs portent ordinairement leurs pas ; à Ferney, visité le château de M. de Voltaire, appartenant aujourd'hui à un marchand de diamants du nom de David ; à Coppet, visité le beau château de Mme de Staël, et à Prangins, visité le château ou plutôt la villa du prince Napoléon où il habite pendant l'été avec la princesse Clotilde et leurs enfants.

Nous avons séjourné pendant quinze jours dans la délicieuse petite ville de Lausanne, chef-lieu du Canton de Vaud, bâtie en amphithéâtre sur les bords du lac. Nous étions attirés à Lausanne par la présence d’une bonne religieuse de l'ordre des Sœurs de la Présentation, qui avait autrefois habité Saint-Hyacinthe, où elle avait dirigé les études de ma femme. Là, comme à (renève, la religion catholique est à peine tolérée et ce n'est pas sans difficulté que nous pûmes trouver le couvent de ces dames. Elles sont fort bien vues par la population, mais ne sont pas connues comme religieuses. La bonne sœur Cornélie était dans le ravissement de voir des Canadiens,

Lausanne possède un petit chemin de fer funiculaire que les habitants appellent tout bonnement, chemin de

fer à ficelle ; on pourrait peut-être l'adapter à Québec entre la basse et la haute ville. La différence de

niveau est très-considérable, entre les deux villes reliées par ce chemin de fer à double voie, Au terminus de la haute ville, se trouve un moteur hydraulique stationnaire, qui fait mouvoir une très wrande rouetambour autour de laquelle S'enroule un cable en fils de fer, qui tire sur les wagons du bas ; au fur et à mesure que les wagons montent la pente, un même nombre de wagons descend sur l’autre voie, retenu par le cable qui se déroule aussi vite qu'il S'enroule. Les trains partent des deux points, au même instant et ils s'arrêtent simultanément, Ça coûte deux sous pour faire le trajet ; Il n'en coûte que trois à Genève pour faire une longue course-en tramway.

Je suis allé à Strasbourg en passant par Bâle. Tous les richards de Bâle habitent, dans les alentours de la ville, des villas entourées de jardins, fermées par des grilles, me rappelant beaucoup la partie ouest de Montréal. Bâle est la ville qui compte le plus de millionnaires de l'Europe, eu égard à sa population. Ce n'est pas par ce point que Montréal lui ressemble, malheureusement. [n'y a pas bien longtemps que les horloges de Bâle sonnent l'heure exacte. Pendant trois cents ans, les horloges sonnaient en avance d'une heure ; ainsi les cadrans marquaient huit heures, quand il n'était véritablement que sept heures ; il en fut ainsi pendant trois siècles.

L'histoire raconte qu'au quinzième siècle, les magistrats et les conseillers étaient tellement paresseux, que pour les avoir à l'heure, les bourgmestres avaient insensiblement fait avancer toutes les horloges d’une

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une loi qui régularisât la marche des chronomètres bâlois sur le soleil. Aujourd'hui, tout va bien à Bâle. Vu sa position, en face de Allemagne et de la France, les Bälois n'ont qu'à se lever de bon matin pour faire fortune.

Strasbourg !imon cher, rien qu'à ce nom, tu penses aux pâtés de foies gras, Eh! bien, je t'en fiche des pâtés ! J'ai passé deux jours sans y songer. Les 20,000 soldats allemands qui remplissent la ville sont bien autrement intéressants. Tonnerre de Brest ! quels soldats ! J'ai assisté à une revue de l'armée allemande, à Strasbourg : à leur raideur automatique, on dirait des régiments anglais.

J'avais hâte de quitter cette ville, J'y ai souftert, Les enseignes françaises tolérées, sont écrasées par des tri ductions en caractères allemands énormes. Les Français qui ont eu le courage de rester à Strasbourg sont tristes et malheureux. La soldatesque, l'élite de l'armée allemande dit-on, est brutale parfois. insolente toujours. et traite la population haut la main, comme des conquis.

Il me semblait que Montréal et Québec devaient être dans cette condition-là, pendant les sinistres jours de Craig et de Colborne.

Nous sommes en route pour Rome, où nous nous rendrons à petites Journées. J’écrirai à Larocque de la ville aux Sept-Collines, dis-le ui, sv. p.

Attectueux compliments aux membres du Bureau de Régie de l'Union Allet. Je ferai toutes tes commissions ; sois tranquille à ce sujet.

Je te serre les deux mains,

178 ZOUA VIANA

Naples, 15 décembre 1877.

Mon cher Larocque,.

Je vous remercie cordialement de m'avoir écrit la bonne lettre que j'ai reçue de vous il y a bientôt plus d'un mois ; Je suis heureux d'apprendre que les camarades ne m'ont pas oublié,

Vous me demandez de vous écrire une lettre “ zouavitique ” ? Mais, mon cher ami. le voudrais-je, je ne pourrais pas vous écrire autrement.

Depuis le jour béni où je signai mon engagement comme soldat de Pie IX, et où je bus de l'eau de la fontaine de “Trévis, ” j'appartiens à Rome. au régiment et aux camarades, J’agis et je ne pense qu'en zouave !

Mon plus grand bonheur, est de me rencontrer avec des vétérans de Pie FX et de causer avec eux des grands Jours passés et des espérances de l'avenir !

C'est pourquoi, je me sens si heureux aujourd'hui, de vous porter les vœux et les meilleures affections du noble et bon colonel Allet, de vous faire part des souhaits de Son Excellence le (rénéral Kanzler,de vous parler de Notre Très-Saint Père le Pape, par qui j'ai eu l’insigne honneur d’être reçu deux fois en audience et de rappeler aux meilleurs souvenirs des zouaves canadiens, le Père Charles ” que j'ai laissé, fort et vaillant, montant la garde aux portes du Vatican.

Je vais donc vous entretenir de cette partie zouavitique du voyage que je fais maintenant en Europe en

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attendant que j'aille au mois de mars prochain, prendre mon poste de Commissaire du Canada à l'Exposition Universelle de Paris, fonctions honorables et responsables, que le gouvernement canadien vient de mecontier, probablement à cause de mes antécédents de zouave pontitical, Chi lo sa !

L'été dernier me trouvant à Lausanne, sur les bords enchanteurs du lac Leman. aux eaux azurées comme le ciel d'Italie, j'obtins un congé d'absence de quelques jours. et je partis pour Sion, où je croyais trouver le colonel Allet, Je tis une partie du trajet, de Ler-anne à Vevey, en bateau à vapeur, et je marchai comme un zouave pert marcher sans sac au dos, de Vevey à Villeneuve, en suivant les contours du lac, dans sa partie la plus pittoresque et la plus enchanteresse, par Clarens, Montreux et Chillon-Veytaux.

Les Anglais, que l'on rencontre partout, même en Canada, habitent de préférence cette belle avenue, longue de près de quatre lieues, et jouissent ici, de toutes les félicités que leur refuse leur pays de brouillards et de fumée. Les dents d’Oche, du Midi et de Morcles, tributaires du Mont-Blanc et des Alpes, toujours couvertes de neige, étalent leurs crêtes blanches, tranchant sur le bleu du tirmament et se baignent dans les eaux profondes du lac non moins bleu. Derrière, des ramitications de la chaîne du Jura, aux teintes sombres, protègent ces heureux pays contre les vents du Nord, qui y sont inconnus.

Je dînai à Montreux. À table, un Français gouailleur disait à un de ces Anglais errants : “ Votre pays est donc bien triste pour que vous veniez en si grand

nombre sur le continent.” [Anglais en convint. Le Français pour ne pas être en reste de franchise Jui dit au dessert qu'il y avait de bien jolies misses anglaises sur la plage, mais qu'elles étaient accompagnées par de bien vilains cavaliers. “Oh, yes !” et deux longues rangées d'incisives montrèrent que la rate de l'Anglais venait d'avoir un dilatement spasme lique : il avait ri.

À Villeneuve, je pris le chemin de fer pour Sion directement, me promettant de visiter au retour Aigle, Bex et ses salines, Saint-Maurice,où fut martyrisé le saint de ce nom, avec 6,000 hommes de la Légion Thébaine qu'il commandait, Martigny :* Saxon-les-Bains.

J'appris à Sion, chez le barbier de cette ville, que le colonel habitait Louèche-les-Bains. Justement comme nous en causions, un serre-frein du chemin de fer entra. Il se mêla à la conversation. sans façon, et m'apprit qu'il avait déjà été soldat pontitical, et qu'il avait été trois ans l’ordonnance du colonel, alors simple capitaine dans les carabiniers suisses.

Enfin! je rencontrais un homme, venant carrément, sans Sinquiéter de son interlocuteur, dire qu'il était catholique et ancien soldat du Pape. Vous ne comprenez pas mon étonnement ? Mais, mon cher ami, depuis deux mois j'étais en Suisse à entendre des horreurs contre les cléricaux.à lire des atrocités dans les journaux de Genève, de Berne, de Bâle et de Lausanne, etc. contre les catholiques ; à entendre les plaintes amères de l'ex-père Hyacinthe, au Casino Saint-Pierre à Genève, où il tape sur tout le monde, protestants, papistes et catholiques, j'étais heureux de trouver enfin un homme ! Nous vidâmes une bouteille de malvoisie à la sauté du

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colonel à l'Hôtei de la Poste, où j'attendis l'heure du train.

C'était la journée aux surprises, Surprises heureuses S'il en fût. En entrant à l'hôtel, la première personne que je rencontrai fut un ancien commandant de compagnie aux zouaves pontiticaux, Mons. G. du Ribert. Je me présentai et lui demandai comment il se portait.

Etonnement du commandant, cherchant dans ses SOUVENIrS, neuf ans en arrière, Où il avait vu ma tête. Je me nommai, et je vous assure que si jamais officier et soldat furent heureux de se revoir, ce fut ce jour-là.

M. du Ribert, voyageait avec Madame du Ribert. [ls venaient de faire une saison aux bains de Louèche, et commençaient à Sion, ce qu'on appelle en Suisse, la cure au raisin. Cette cure consiste à manger sept à huit livres de raisin par jour, à bonne heure le matin. alors que les vignes sont encore toutes imprégnées de la rosée de la nuit et de la buée de l'aurore. Cette cure complète l’action des eaux thermales.

L'air de santé de mon ancien commandant était si satisfaisant, que je suis heureux de vous rassurer sur son compte ; M. du Ribert suivait ce régime plutôt par précaution. Les raisins du Valais sont d’ailleurs excellents, surtout le chasselas, qui se vend sur la grande route pour trois sous la livre. C’est une véritable

jouissance de se médicamenter ainsi.

Je quittai M. du Ribert à Sion, lui disant au revoir, à mon retour, et je continuai vers Louèche. J’arrivai dans cette ville croyant bien surprendre le colonel Aflet mais je comptais sans la prévenance de mon ancien lieutenant,

Mon “ Joanne ” m'apprit en : sute que “ Louèche est la terre classique de la poussée, eruption qui paraît, tantôt sur un point du corps, tantôt sur un autre, puis s'étend peu à peu de manière à envahir parfois presque toute la surface de la peau, Elle respecte en général les mains et le visage, c'est-à-dire ies seules régions qui ne participent pas au bain. Cette éruption est considérée comme un gage de succès dans l'emploi des eaux. Rarement elle se développe avant cinq ou six bains ;

“ L'habitude à Louèche est de se baigner dans des piscines, pouvant contenir trente à quarante personnes, Une petite galerie, bordée d’une balustrade de bois, règne tout autour du bâtiment, et permet aux visiteurs de venir pendant le bain, faire la conversation avec les malades (avoir soin de fermer la porte et d'ôter son chapeau, sous peine d'exciter des réclamations bruyantes), car tous les malades, hommes, femmes, enfants, vieillards, militaires, prêtres, religieuses, se baignent pêle-mêle.revêtus de longues tuniques de laine ; chaque baigneur à une table flottante sur laquelle il dépose son livre, sa tabatière, son ouvrage ou son goûter. Si l'on se baigne en commun, c'est que l’on reste sept à huit heures dans l'eau, cinq à six le matin, et deux l'après-midi avant le dîner.”

Cette ‘“ poussée” rend de très grands services à la faculté de médecine. Souvent un praticien en renom, embarrassé d’un malade dont il ne peut diagnostiquer la maladie, l'expédie à Louèche où la poussée vient au secours de la science, en révélant, indiscrètement souvent, une aftection indolente dont le patient se croyait débarrassé depuis longtemps.

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En arrivant à la gare de Louèche, j'appris que le colonel habitait la ville, située à deux kilomètres. Je me hâtai de gravir la montagne, sur le versant de laquelle Louèche est bâtie, à plus de 3,000 pieds d'altitude. Je montais allègrement, quand au tournant de la route, à mi-chemin, un homme d’une taille colossale m'apparut. C'était le colonel Allet !

Découvrant sa tête blanchie dans les camps, il m'ouvrit ses bras en me disant de sa bonne grosse voix que vous connaissez tous là-bas : Ah! cher Monsieur Drolet, que c'est donc bien, à vous, d'être venu voir votre vieux colonel, dans sa retraite ! ”

M. du Ribert m'avait trahi en télégraphiant au colonel Allet, ma visite. Je tombai dans ses bras. Il me souleva de terre comme un enfant et m'embrassa sur les deux joues. C'était vraiment la rencontre d’un père avec un des siens.

Le colonel passa son bras sous le mien et me conduisit à sa résidence, où il me présenta à son frère, l'honorable Mons. Allet, avocat et président du grand conseil du anton du Valais ; un des hommes les plus distingués que j'aie encore rencontrés.

Mon cher ami, je passai quatre heures entre ces deux hommes d'élite, l'un le chef du plus beau régiment de l’armée pontiticale et l’autre le premier citoyen de son pays ; quatre heures délicieuses, comme bien vous pouvez le penser. Les questions, les réponses se succé-

daient, s’entre-croisaient et j'avais vraiment peine à suivre mes deux interlocuteurs.

Le colonel me demanda de lui parler de la colonie de Piopolis, et de suite son frère, qui est un économiste

184 ZOUA VIANA

remarquable, voulut connaître tous les rouages de notre système de colonisation, L'un me parlait de ses zouaves, de ses braves Canadiens. de son régiment, du St-Père, et l'autre voulait protiter de ma présence pour connaître l'organisation civile et politique de ce petit peuple qui envoyait, comme ça, cinq cents hommes dans le régiment des diables du bon Dieu. commandé par son frère.

M. du Ribert m'avait informé que le colonel était l'heureux propriétaire de la vigne produisant le meilleur malvoisie du pays. Je m'en aperçus. Je crois même que nous en bûmes plus d'une bouteille ; mais nous avions tant d'amis, tant de camarades, à la santé desquels il fallait bien s'intéresser !

Le chagrin mine le colonel. Vous qui avez eu l'avantage de combattre directement sous ses ordres. vous seriez surpris des ravages que l'éloignement de la ville des Papes laisse sur sa figure. À part cet air de tristesse le Papa Allet.” est bien toujours le même : bon, placide, délicat, confiant et espérant des jours meilleurs pour le Naint-Siége.

En me montrant le drapeau du régiment, conservé chez lui comme une relique, le colonel me disait : “ Dites bien à mes braves Canadiens que je suis toujours prêt ; au premier appel, nous nous réunirons autour de ce drapeau ; dites-leur bien, ajouta-t-il, en me montrant le Bulletin de l’Union Allet, sur sa table, combien je suis heureux de voir que ces bons enfants aient conservé parmi eux les traditions du régiment, en fondant cette Union, à laquelle ils m'ont associé intimement, en lui donnant mon nom, honneur pour lequel je les remercie du fond de mon cœur. Qu'ils continuent à

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poursuivre le but de cette association, la défense de l'Eglise et la revendication de ses droits, et répétez-leur ce que je leur ai déjà écrit : je m'associe de cœur et d'intention à leurs travaux !”

Je ne vous apprendrai rien, mon cher ami, en vous disart que le vieux colonel pleurait en prononçant ces paroles. Vous connaissez sa sensibilité, Celni que nous appelions familièrement.le Papa Allet, est bien toujours le père de son cher régiment.

Son frère me demanda comment, étant sujets anglais depuis plus de cent ans, nous avions pu rester français et catholiques. Ce fut le colonel qui répondit, au moment où j'ouvrais la bouche pour lui donner une partie des raisons invoquées par mon ami Oscar Dunn dans son opuscule POURQUOI NOUS SOMMES FRANÇAIS." —< Eh / mon Dieu ! ce sont des Français du bon temps : Is se sont groupés autour de leurs curés, lors de la cession de leur pays, et ils ont vécu des vieilles traditions de la France monarchique. Les Canadiens, mon Dieu ! sont restés meilleurs en allant à l’église, entendre prêcher leurs pasteurs, qu'en allant dans les clubs politiques,

entendre les apôtres du prétendu progrès moderne et de la révolution sociale.” Je n'avais rien à ajouter.

Lorsque l'heure du départ sonna, le colonel me donna sa photographie, revêtue de son autographe, “ en souvenir d'amitié de ma visite à Louèche.” Je fus forcé de résister aux instances que firent ces deux nobles cœurs pour me retenir ; vraiment, j'étais ému au moment des adieux—A tout hasard, lorsque le train passa au pied de la montagne, j'agitai mon mouchoir, et je vis le colonel, resté debout \ l'endroit où je l'avais quitté une

demi-heure auparasant, agiter le sien, jusqu'à ce que Je fusse hovs de sa vue. J'étais le premier Canadien que voyait notre vieux chef, depuis les malheureux événements du 20 septembre 1870 !.

Outre les vertus et l'honorabilité de ces deux dignes citoyens, qui suftiraient grandement à les faire estimer dans le Valais, Mons. Alexis f'let, en sa qualité de président du grand conseil du canton, tit endiguer en pierres sèches, sur un espace de près de 20 kilomètres, les deux rives du Rhône. Avant ces mesures d'édilité et d'hygiène, ce fleuve inondait périodiquement la vallée, causait des dommages à la propriété. et compromettait grandement la salubrité publique par les dépôts de vase limoneuse qu'il laissait en rentrant dans son lit. Depuis l'exécution de ces grands travaux. la vallée s'est assainie, les goîtres ont disparu et le Valais bénit son bienfaiteur.

Je serrai la main à Monsieur du Ribert à la gare de Sion, à mon retour, et je débarquai à St-Maurice. J'allai visiter “le champ des martyrs,” comme on appelle l'endroit où St-Maurice et la Légion Thébaine qu'il commandait, souffrirent le martyre sous Maximien. Le colonel Alle£ m'avait fortement encouragé à visiter St-Maurice, car, me disait-il, “la Légion Thébaine a été certainement le régiment précurseur du régiment des zouaves pontiticaux.”

! Je fus le dernier. Le colonel Allet mourut le 2? mars 1878 à l'âge de 64 ans. Il était entré, à 15 ans, au service du Saint- Siège en 1832. Il avait donc trente-huit ans de présence sous les drapeaux du Pape. Le colonel Allet s'.:: Pie IX dans la tombe de bien près. Pie IX mourut le 7 février 1878.

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