‹ Zouaviana, étape de vingt-cinq ans, 1868-1893 [microforme]Chapitre 56 sur 108 · M. LOUIS FRÉCHETTE · texte numérisé non relu

M. LOUIS FRÉCHETTE

Hôtel Continental, Paris, le 7 août 1880.

Mon cher Rivard,

Je suis encore sous le charme de la séance solennelle de l’Académie Française à laquelle je viens d'assister. J'ai passé par de si douces émotions que j'ai peine à me remettre ; il faudrait nne plume d’académicien pour te faire un compte rendu convenable de cet événement.

Monsieur et madame Würtele, M. Louis H. Taché et l'Hon. M. Paquet, assistaient aussi à cette séance. En entendant les éloquentes paroles du- secrétaire perpétuel de cette docte assemblée, nous étions presque fiers de notre origine. C’est la première fois depuis la fondation de l'Institut de France, que l’Académie Française a daigné tourner ses regards affectueux

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vers son ancienne colonie. C’est peut-être dû au fait que Fréchette a tardé de naître !

Comme tu le suis, tout ce qui sort des délibérations de ce corps savant est classique ; c'est froid, grave, solennel, correct, aligné, académique enfin !

Les trois pages du rapport de M. Camille Doucet, à l'adresse de notre poète Fréchette, sortent donc des sentiers battus, et témoignent au nom de l’Académie Française, de vifs sentiments de gratitude et d’admiration pour la population canadienne-française, restée si fidèle à la mère-patrie.

Je m'étais adressé au chef du secrétariat, M. Pingard, que les journalistes parisiens appellent l’aimable Pingard, l'infatigable Pingard, pour obtenir une carte d'admission à la séance annuelle de l'Académie française, devant se tenir sous la coupole de l’Institut de France, le 5 août courant.

Je reçus non-seulement une carte d'entrée pour la tribune du centre, mais de plus, M. Pingard eut la gracieuseté de m'inviter à passer au secrétariat, où il tenait à ma disposition, le texte même des discours, rapports, etc. qui devaient être lus à l'assemblée générale. Je ne manquai pas de me rendre à cette invitation. je te dirai tout à l'heure, comment ces fameux documents furent la cause d’un qui pro quo, très flatteur pour moi, mais qui faillit m'attirer une ovation destinée à Fréchette.

Pour être bien placé, je me rendisau Palais Mazarin à midi et demi. La séance ne devait commencer qu’à

deux heures, très précises, disaient les invitations. Je n'étais pas cependant le premier arrivé, mais je fus tout

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de même placé en face de la tribune présidentielle, au troisième rang. J'eus donc une heure et demie pour me retourner, et pour prendre langue.

Tu te souviens que nous nous sommes déjà rendus ensemble aux conférences du célèbre Père Monsabré, à Notre-Dame de Paris, deux heures avant l’arrivée de l’éloquent dominicain, et que nous y avions trouvé une foule installée aux meilleures places, munie de tout ce qu'il faut pour lire, de façon à pouvoir attendre d’une manière agréable. C'est la même chose à l’Institut. J'eus donc le temps de lire d'avance les discours de M. Victorien Sardou et de M. Camille Doucet ainsi que l'éloge de Marivaux, avant l'ouverture de la séance.

Notre ami Fréchette arriva un peu avant deux heures et fut placé, comme tout le monde, sur les gradins supérieurs ; inutile de te dire qu'il avait gardé le plus strict incognito ; il était loin de s'attendre à être le clou de l'assemblée annuelle de l’Académie Française.

J'avais déjà lu le rapport de M. Camille Doucet, lorsque Fréchette passa près de moi ; j'avais bien eu l'intention de lui dire de se préparer à recevoir un rude coup, mais cela me fut-il impossible ou craignais-je de le faire fuir en effarouchant sa modestie, toujours est-il, que je le laissai passer sans rien lui dire !

Mais, “attention!” “ garde à vous !” peloton !” les crosses de fusil d’un détachement de chasseurs à pied, faisant le service d'honneur, résonnèrent sur les dalles. “ Portez armes !” “Présentez armes!” et les grandes portes du fonds de la salle s’ouvrirent à deux battants, pour laisser passer les massiers et les huissiers à chaînes d'argent qui précédaient les cinq Académies de

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l'Institut de France, escortant le Bureau de l'Académie Française,

Messieurs V,. Sardou, directeur, Camille Doucet, secrétaire perpétuel, et Mézières, chancelier, étaient en grande tenue d'Académiciens, chamarrés de tous leurs ordres, croix et décorations. Ces messieurs portaient l'habit et le pantalon vert foncé de l'Académie, parsemés de palmes vert-clair, brodées en soie, le gilet blanc, le chapeau demi-claque avec cocardes à palmes vertes, l'épée de cour à poignée de nacre, cravate blanche, les autres académiciens et les membres de l’Institut de France étaient en redingote et ne portaient que les rubans de leurs ordres, à la boutonnière.

L'intérieur de la rotonde de l’Institut ne répond pas du tout à ce que l'extérieur de cette énorme coupole fait soupçonner. Naturellement, la salle est ronde, divisée en quatre parties, par quatre couloirs, garnie sur trois côtés de gradins en amphithéâtre ; à la tête de chaque allée, se trouve une statue monumentale de Fénélon, de Bossuet, de Sully et de René Descartes. Tout est vert là-dedans : tapis de pied, banquettes en velours, tentures, jour tamisé .par des draperies vertes, costumes d’Académiciens, jusqu'à l'uniforme des chasseurs à pied faisant le service d'honneur qui est vert foncé. Est-ce avec intention ?

Le créateur, dit-on, a répandu le vert dans l'univers entier, dans les champs, dans les bois, jusqu'aux teintes verdâtres des grands océans, parceque cette couleur plaît le plus longtemps à l'œil sans le fatiguer ; c’est sans doute pour cette raison que les Académiciens,

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