‹ Zouaviana, étape de vingt-cinq ans, 1868-1893 [microforme]Chapitre 57 sur 108 · RE · texte numérisé non relu

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censés ne rien faire à la légère, ont tout voué au vert dans leur intérieur.

M. Sardou, qui a le masque de Napoléon consul, et qui le rappelle par sa figure glabre, son teint mat et l'expression de finesse et d'intelligence répandue dans toute sa physionomie, dit en prenant son siége : “ a séance est ouverte”.

—Je cherchais les fameux quarante fauteuils et je ne voyais que des banquettes en velours vert, Cette expression est consacrée par l'usage, cependant les académiciens siègent sur des banquettes et non dans des fauteuils.

M. Camille Doucet ouvrit la séance par la lecture du ‘apport annuel, qui dura une heure. J’attirais un peu l'attention de mes voisins et voisines pendant cette lecture, en suivant dans le texte, et en prenant quelques notes au crayon, sur la mise en scène. Comme tous les habitués de ces fêtes de l'intelligence se connaissent plus où moins, on ne savait à qui donner ma tête, lorsque M. Doucet en arriva au passage suivant de son discours, sa péroraison.

‘ Le nom de Louis Fréchette, poète canadien, est-il parvenu jusqu’à vous ? ” m'écrivait un poète français que l’Académie avait couronné à son dernier concours, M. Prosper Blanchemain. M. Blanchemain vient de mourir, Je donne un regret à sa mémoire, en le remerciant d'avoir présenté à l'Académie, M. Louis Fréchette, dont, je l'avoue à ma honte, jamais alors le nom n'était parvenu jusqu’à moi.

‘“ Peu d’entre vous, messieurs, connaissent les œuvres de ce poète, de ce Canadien, de ce sauvage, comme il

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l'écrivait lui-même récemment. Jeune encore, M. Louis

Fréchette, tour à tour avocat et journaliste, eut en dernier lieu, pendant cinq ans, l'honneur de représenter le comté et la ville de Lévis au Parlement fédéral. I n'appartient plus aujourd'hui qu'a lalittérature. C'est en français, messieurs, qu'on écrit, qu'on parle et qu'on pense dans ce pays jadis français, que nous aimons et qui nous aime, (Applaudissements.)

Un jour, à Montréal, vers la fin du mois de décembre 1870, à l'inauguration d’un cercle d'ouvriers, un des orateurs indigènes s'écriait au milieu des acclamations de la foule émue :

ET Et si quelqu'un veut savoir maintenant jusqu’à quel point nous sommes Français, je lui dirai: Allez dans les villes, dans les campagnes ; adressez-vous au plus humble d’entre nous et racontez-lui les péripéties de cette lutte gigantesque qui tixe l'attention du monde ; annoncez-lui que la France à été vaincue ! Puis, mettez la main sur sa poitrine et dites-moi ce qui peut faire battre son cœur aussi fort, si ce n’est l'amour de la patrie ! (Deux salves d'applaudissements.)'

* Voila pourquoi, messieurs, quand il est de règle que les Français seuls puissent concourir pour les prix Montyon, le jour, où, de si loin, M. Fréchette vint timidement frapper à la porte de votre concours, l'Académie s'empressa de louvrir à ce Français du nouveau monde. (Bravos.)

1 Oscar Dunn — ‘ Pourquoi sommes-nous Français.” Conference lue devant l'Institut des Artisans de Montréal, le 14 octobre 1870.

“ La fraternité suffisait pour que les poésies canadiennes fussent admises à concourir, mais non pour qu'elles fussent couronnées : elles l'ont été, messieurs ; elles le sont en première ligne, ayant mérité de l'être, et sans que la faveur soit pour rien dans cette juste récompense. M. Fréchette n'aura pris ici la place ni les lauriers de personne.

“Chez nous, dit-il, dans un de ses plus charmants sonnets :

Chez nous, un sentiment qui ne saurait périr, C'est l'amour du vieux sol qu'à bénir on s'obstine. Du vieux sol poétique où chanta Lamartine,

Sol maternel, pour qui nous voudrions mourir,

* Ainsi, répondant d'avance à l'appel de l'Académie, M. Louis Fréchette sera le premier poète qui ait fait retentir ici le nom de Lamartine, en lassociant à ce cher nom de la France que gardent dans leur cœur fidèle, tous les enfants qu'elle a j; :dus. (Applaudissements prolongés.)

Et il ferma son cahier. Quoique je fasse beaucoup d'efforts pour paraître froid, je confesse que je suis d'une sensibilité exagérée ; pour ne pas trop le montrer, je me déclare l'ennemi du bleu sentimental ; mais dans cette occasion, dès les premiers mots de ce passage, toutes mes fibres nationales vibrèrent, ma gorge se serra, me: voies lacrymales me chatouillèrent désagréablement, et finalement, n’y pouvant plus tenir, j'ouvris les écluses

et lâchai tout. Je pleurais comme une femme à la Grâce de Dieu.

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Je me trouvais dans l'alignement de notre ami Fré chette, lorsque M. Doucet se leva ; apaisant les applaudissements qui avaient accueilli son brillant discours, il prononça à peu près les paroles suivantes, d'une voix fort émue :

# Vous ne sauriez croire combien nous étions anxieux de nous entretenir avec cc. .e jeune gloire d'outre-mer, avec ce français du Nouveau-Monde, Eh bien ; nous lui avons écrit, nous lui avons communiqué les décisions de l’Académie Française, en le félicitant chaleureusement, en notre nom personnel. Nous attendions avec impatience des nouvelles du lauréat canadien. Rien n'est venu—pas de réponse. M. Fréchette n'a pas répondu par la voie ordinaire, Non, mais qu'a-t-il fait ? Ilest venu en personne de Montréal à Paris, et il m'a agréablement surpris, hier, en tombant chez moi. [l'est ici au milieu de vous. Il est là, je le vois, le voilà ! Qu'il soit le bienvenu ! (pointant vers mon groupe).

En entendant les accents émus de ce vieil académicien, les membres des cinq académies, les savants, les philosophes, les ducs, les princes, Jules Simon, Ferdinand de Lesseps, etc., les hommes, les femmes, tous se levèrent, et se tournant de notre côté, éclatèrent en bravos délirants. J'avais la chair de poule. Mes papiers, mon mouchoir, mon chapeau, je confondais tout, et ce trouble légitime, en présence de cet enthousiasme se dirigeant au hasard de mon côté, me fit prendre par beaucoup, pour M. Fréchette lui-même. Je fis un effort pour rendre à César ce qui lui appartenait ; je me levai et dis à mes voisins : mais ce n'est pas moi, c'est mon compatriote, tenez le voilà ! et

je leur montrai le vrai Fréchette. qui, ma parole

d'honneur, ne valait guère mieux que moi. I était tout pâle et recevait cette avalanche de bravos en pleine Académie Française, en faisant mille efforts pour s'y dérober. M. Louis Taché, assis dans notre voisinage, paraissait aussi impressionné que moi, par la solennité de cette ovation à l’une de nos gloires nationales.

Ce couronnement par l'Académie, dans des circonstances comme celles que je viens d'essayer de te raconter, est sans exemple, je crois. Remarque que les cinq académies ont environ 400 à 500 prix annuels ou bi ou tri-annuels à distribuer. Cest une tribune universelle, urbi et orbi ; c'est pourquoi on y est sobre de superflu. Tout ce qui tombe de la bouche du secrétaire perpétuel est accueilli par la presse, publié, commenté, reproduit dans es cinq parties du monde.

La presse française est une puissance qui connaît sa valeur. Tu ne peux glisser un bout d'article-réclame dans un journal de Paris, sans payer très cher pour son insertion. Un seul journal de Paris m'a bien demandé vingt mille francs, pour publier quelques articles sur le Canada, pendant l'exposition. Rien pour rien. Et voilà qu'aujourd'hui toute la presse ouvre ses colonnes pour l'homme du jour, un Canadien, un sauvage, quoi |

Tu te souviens combien certains de nos compatriotes ont été désappointés en arrivant en France, de ne pas voir les Français leur sauter au cou, en les entendant se proclamer Canadiens-Français ! J'en ai entendu plus d'un, me manifester leur profond étonnement, en constatant cette indifférence apparente pour un petit peuple resté si tidèle et si attaché à la vieille mère-patrie. Eh !

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mon cher, c'est qu'ils ne savent plus rien du Canada. Le Français connaît très peu ses colonies actuelles ; comment veut-on qu'il se souvienne du Canada? C'est une éducation à faire.

Les zouaves pontiticaux canadiens avaient déjà montré à 1 mère patrie que ses descendants n'avaient pas dégénéré, et qu'ils savaient allier les vertus guerrières de leurs pères à la foi et au dévouement le plus absolu. M. Fréchette leur prouva depuis que le talent, l'esprit et les belles-lettres, n'avaient pas non plus, tous repassé les mers après l'abandon du Canada,

C'est une année qui comptera dans nos annales historiques ; car, jamais la France depuis la cession, n'a encore eu autant de rapports intimes et financiers avec le Canada. Le même mois a vu le premier emprunt de la province de Québec, affiché sur tous les murs de la ville de Paris en caractères gigantesques, et la presse remplie du nom du lauréat canadien : le mois prochain verra l’organisation du crédit-foncier franco-canadien, et probablement l'inauguration d'une ligne régulière de steamers entre le Hâvre et Québec.

Un qui n'est pas fâché des succès du poëte lauréat ‘anadien, c'est M. Würtele, notre chargé d'affaires à Paris en ce moment. Il me disait hier, pour contirmer ce que je t'écris plus haut : “La popularité dont jouit notre poëte canadien en France, servira à atténuer le mal que les articles d’une certaine presse canadienne, reproduits par des journaux de Paris, auraient pu nous *auser.

“ Ce système de nous dénigrer réciproquement en Canada, nous fait beaucoup de mal à l'étranger. Com-

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ment voulez-vous inspirer confiance aux tinanciers français, si la presse du Canada, hostile au gouvernement, nous représente sur le point de tomber dans l’abîme. Le capital est toujours timide. Il ne faut pas l’etfaroucher par nos malheureuses querelles de partis. C’est pourquoi je suis bien heureux de l’accalmie que le triomphe de Fréchette devra produire parmi nos polémistes, et de la notoriété qu'il donne à notre pays en ce moment.”

Voilà donc Fréchette proclamé lauréat par l’Académie Française, et sauveur de la Patrie par M. Würtele !....

..... Cordiale poignée de main et souvenirs attectueux à l'ami Taillon.

Veuille être mon interprète auprès de madame Rivard, et lui présenter mes respectueux hommages. Reçois pour toi, mon cher associé et ami, l'expression de mes sentiments les plus affectueusement dévoués.

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