‹ À deuxChapitre 1 sur 2 · x x x

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Un soir, que la jeune fille les a de nouveau laissés seuls. Alexandre a demandé, non sans une certaine hésitation :

— Lucille, croyez-vous encore que je puisse faire votre bonheur ? Êtes-vous prête à tenir la généreuse promesse que vous m’aviez faite en cette veille de Noël ? Voudriez-vous me consoler ? Non pas, prendre la place de Laure dans mon cœur, cette place qui aurait toujours dû être vôtre. Pourrez-vous jamais oublier que j’ai pu vous être infidèle ?

Et Lucille avait dit d’une voix très douce, mais avec fermeté :

— Alexandre, mon cœur n’est pas de ceux qui changent.

Àson retour, Laure apprit cette nouvelle qui la comblait de joie. Une partie de sa tâche était accomplie, la plus rude restait à faire, elle ne désespérait pas de réussir avec la grâce de Dieu.

L’automne est venu avec son cortège de vents froids, de pluie, de jours sombres et bientôt la neige, la blanche neige a fait son apparition. Sans s’en rendre compte, Lucille et Alexandre délaissent Laure pour préparer leur mariage. C’est même elle qui les incite à le faire. Elle les aide à garnir avec soin et amour ce petit nid qui doit abriter leur bonheur. Tous les jours, Alexandre se confirme dans la certitude qu’il ne pouvait trouver une jeune fille plus accomplie que cette Lucille Prévoust. Elle seule saura l’empêcher de regretter Laure. Ensemble ils pourront s’entretenir du passé.

Ils ont attendu le jour de Noël pour célébrer leurs fiançailles. Ils se sont rendus à l’hôpital où languit toujours le père de la jeune fille. Il a étendu, en un geste de bénédiction, les mains sur la tête des deux jeunes gens agenouillés auprès de son fauteuil de paralytique. Des larmes sillonnaient ses joues ridées, mais c’étaient des larmes de bonheur : il n’aurait plus à le tourmenter en songeant à l’avenir de cette enfant si vaillante.

Lucille a réintégré son ancienne pension de famille, et Laure voit venir le jour où elle demandera à son père de lui offrir l’hospitalité. Toutes ces courses de la pension de famille à la conciergerie Frontenac l’épuisent ; sa santé seule n’est pas en jeu et de là-bas surtout, il lui sera plus facile de parfaire son œuvre. Elle ira tout d’abord embrasser sa mère qui ne semble pas lui pardonner le refus obstiné qu’elle oppose à ses envois d’argent, et lui faire comprendre qu’elle ne peut dépenser en futilités une partie de ses revenus, ils représentent de trop durs labeurs.

Elle ne peut être heureuse que dans la paix, elle la veut parfaite dans tous les cœurs.

Par un lumineux jour de printemps, tandis que le soleil fait jaillir des étincellements des verrières, Alexandre Daubourge, accompagné de son père, s’avance dans la grande nef de Saint-Jacques, Lucille arrive quelques minutes plus tard au bras d’un oncle qui remplace son père malade. Dans sa vaporeuse toilette blanche, elle avance si menue qu’on dirait une première communiante. Elle s’agenouille et jette un regard vers son fiancé, elle lit dans ses yeux tant de tendresse qu’elle ne sent plus nulle crainte à l’idée de cette union, c’est avec une confiance absolue qu’elle prononce le oui irrévocable. L’orgue fait entendre sa voix grave et les invite à la joie. La messe achevée, ils passent à la sacristie. Laure est restée dans l’église. Au lieu de la satisfaction qu’elle s’est promise de cette journée si longtemps désirée, elle sent l’abattement faire place à l’agitation fébrile qu’elle a dépensée depuis plusieurs mois, elle voudrait sombrer dans l’inaction, les mariés reviennent, elle sent deux bras qui se nouent autour de son cou, c’est Lucille qui lui murmure un merci à l’oreille : — Sans vous Laure, sans votre bonté, votre ingéniosité, je n’aurais jamais pu reconquérir Alexandre.

— Petite enfant, ma sœur, dit Laure, soyez bien, bien heureuse.

— Il ne manque qu’une chose pour que mon bonheur soit parfait, c’est votre bonheur à vous.

— Avant longtemps, Lucille je serai parfaitement heureuse.

Elle ne croyait pas en ce moment si bien prophétiser, elle voulait seulement leurrer la petite mariée.

Àl’hôtel Lasalle, un déjeuner intime réunit quelques parents et quelques amis. Ensuite les autos décorés de papier multicolore se rendent à la gare ; avant de s’embarquer vers le bonheur, Alexandre pour la première fois effleure de ses lèvres la joue de Laure. En cette minute, il a senti qu’elle est devenue tout simplement sa sœur.

Dans le train qui les achemine vers Québec et Saint-Pascal, ensuite, Alexandre et Lucille échafaudent des projets auxquels ils mêlent Laure.

Au débarcadère du train, Lucille, qui n’est jamais venue, regarde étonnée de trouver une ville si différente de Montréal. Dans son inexpérience elle s’est imaginé que toutes les villes devaient être semblables. En taxi, ils laissent la basse-ville où grouillent tout le monde des affaires pour se rendre au Château Frontenac. De la fenêtre de leur chambre, ils voient le fleuve que les derniers rayons du soleil couchant viennent caresser, la longue promenade de la terrasse Dufferin presque déserte à cette heure. Un ecclésiastique la longe à pas lents tout en lisant son bréviaire. Un fonctionnaire, au sortir de son bureau, vient prendre l’air quelques minutes tout en fumant un cigare. Lucille s’émerveille, Alexandre dit :

— Tu verras, ce soir. Les promeneurs ne seront pas aussi nombreux qu’ils le sont durant l’été, cela nous permettra d’y circuler tout en causant sans être entraînés dans une houle humaine. Tu verras la ville de Lévis de l’autre côté du fleuve, tu verras sa croix lumineuse qui te rappellera celle du Mont-Royal.

Le lendemain Alexandre a conduit sa compagne au Parc des Champs de Bataille. Il lui raconte la capitulation de Québec.

Et Lucille de dire dans un petit sourire amusé :

— Tu me reportes aux jours de mon enfance, quand j’étais sur les bancs de l’école, j’avais toujours rêvé venir à Québec et visiter ces lieux historiques, toi seul pouvait accomplir ce miracle.

Elle s’est rapprochée de son mari. Ils sont seuls, la promenade est déserte, les arbres n’ont pas de feuille, les fleurs ne font que sortir de terre, elles ne pourront donc rien raconter : alors, il l’attire à lui et dit :

— Es-tu heureuse ?

— Bien, bien heureuse.

Et devant le grand fleuve qui coule paisible ses eaux vertes, il la presse dans ses bras d’une étreinte passionnée.

Ils se sont rendus à Saint-Pascal. Alexandre désire que sa femme fasse immédiatement connaissance avec ses parents. Elle est heureuse de l’accueil affectueux que lui fait sa nouvelle famille. On la reçoit avec tant de bonne grâce qu’elle ne peut s’imaginer n’avoir pas toujours été la sœur de ces joyeux campagnards. Elle vit d’émerveillement en émerveillement. Une campagne, une vraie campagne, elle n’en avait jamais vu non plus. Toute sa vie avait été renfermée jusqu’à ce jour entre son atelier et la chaise d’un malade. Au contact de la nature, de la sève qui monte, du soleil qui éclaire beaucoup plus qu’à la ville, elle se sent revivre, elle ne s’est jamais connu un tel enthousiasme.

Le père d’Alexandre ne peut s’empêcher de faire remarquer :

— Deux mois de cette vie, et elle serait une autre femme.

Comme tout doit avoir un terme sur terre, les vacances accordées à Alexandre ont pris fin, il leur faut retourner dans la grande ville, ils rapportent avec eux tant de souvenirs doux et agréables qu’ils pourront en vivre jusqu’à leur nouvelle visite, qu’ils assurent prochaine.

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