‹ À deuxChapitre 2 sur 2 · x x x

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Cette sensation de lassitude que Laure a ressentie après le mariage de son frère, elle se fait de plus en plus fortement sentir. Elle demande ses vacances, et part pour Sainte-Hélène de Kamouraska le lendemain du jour où les nouveaux époux sont venus prendre possession du nid qu’elle s’est tant dépensée pour leur préparer.

Elle a écrit à sa mère et n’a pas reçu de réponse. Elle se rendra donc au presbytère afin de savoir comment agir.

Le vieux curé regarde avec bonté cette enfant si jolie placée dans une telle position.

— Ma petite fille, tout le temps de votre maman appartient à des étrangers. Elle n’a que quelques heures de liberté par semaine. À moins que vous n’ayez les ressources nécessaires pour vous mettre en pension dans une famille privée, vous ne pourrez demeurer longtemps dans la paroisse, la position de votre mère, dans cette maison où elle est très bien traitée, est une position de subalterne, on ne lui permettra pas de vous garder. Ces gens là ont leur famille et leurs obligations.

— Cela, je le savais, mais je croyais avoir le loisir de voir ma mère chaque jour.

— Je ne puis vous y encourager, bien que le sentiment parte d’un bon cœur. La solitude lui serait plus dure après votre départ.

— Je suis venue afin d’obtenir qu’elle pardonne à mon père, je ne pourrai obtenir cette réconciliation en une seule entrevue.

— Je crains fort que vous ne l’obteniez jamais. Le temps seul peut faire cette œuvre.

— Ne trouvez-vous pas. Monsieur le Curé, qu’assez d’années se sont écoulées. Je désire faire connaissance avec toute ma famille paternelle. Vous savez quelle a été ma première expérience de l’amour. Demain, je tomberai sur mon cousin germain.

— Il téléphone à une sienne cousine afin qu’elle prenne soin de la jeune fille durant son séjour dans la paroisse, et lui facilite les entrevues avec sa mère.

Laure en laissant le presbytère se dirigea d’un pas alerte vers la demeure qui lui était conseillée ; dans sa jeunesse et son inexpérience, elle espère vaincre tous les griefs de sa mère, en lui exposant les ennuis que cette vie en dehors d’une famille, dont en réalité elle fait partie, présentent pour sa fille.

Marie Lavoise arrive un soir, fatiguée de son travail de la journée. Elle trouve Laure dans une petite chambre propre et meublée simplement, la jeune fille est habillée d’une robe de mousseline blanche légère semée de fleurettes roses pâles, un béret basque blanc recouvre ses cheveux, un manteau bleu marin est posé sur la chaise près de la fenêtre. Elle attend sa mère, et elle a espéré qu’elles iront appuyées l’une sur l’autre se promener dans le petit village, sur le trottoir de bois qui longe les résidences. Parler de ce qui les concerne dans cette petite maison de bois, c’est impossible, tous ces étrangers pourront suivre leur conversation.

Marie Lavoise se précipite dans la chambre, presse la jeune fille sur son cœur. Elle a tant craint de l’avoir définitivement perdue.

L’amour de la jeune fille se fait plus démonstratif, il a été aiguisé par ces mois d’absence, par toutes les réflexions faites dans la solitude, et lui font trouver chaque jour sa mère plus digne de sa tendresse. Elle se laisse caresser, elle a fait asseoir sa mère et s’est mise à genoux à ses pieds.

— Relève-toi, Laure, tu vas gâcher ta robe.

Laure, ramenée à la réalité, propose à sa mère de s’éloigner de cette demeure.

— Pauvre petite, je ne suis plus jeune, mon travail demain sera aussi harassant que celui d’aujourd’hui, je préférerais rester dans cette chambre, nous y sommes si tranquilles.

— Oui, mais maman, nous ne pouvons y causer sans être entendues.

— Y-a-t-il du mal à laisser savoir à des étrangers qu’une mère et une fille s’aiment ?

— Non, au contraire, pourtant j’ai une requête à vous présenter, qui, je le crains, n’ira pas sans un peu de discussion. Je serais surprise que vous soyez tout de suite de mon avis.

— Aimes-tu encore quelqu’un ?

Laure eut un petit sourire triste qui échappa à sa mère. Elle était tournée vers la fenêtre et regardait une bande d’oiseaux qui étaient venus se poser sur une branche d’arbre s’avançant jusqu’à la croisée.

— Non, maman, ou plutôt oui, mais quelqu’un que personne ne peut m’empêcher d’aimer.

— Qui donc, alors, mon enfant.

Laure a passé ses bras autour du cou de sa mère, appuyant câlinement sa tête sur son épaule, elle dit d’une voix très basse : « Mon père. »

Marie Lavoise eut un sursaut et repoussa sa fille.

— Es-tu partie de Montréal pour venir me parler de cet homme ? Je m’étais promis trop de joie de ces jours où pour la première fois de ma vie, je t’aurais à moi toute seule. Alexandre Daubourge vient me discuter mon bonheur jusque par la bouche de mon enfant. Laure m’aimes-tu ?

— Maman, pouvez-vous demander si je vous aime. N’aurai-je pas pu aussi bien aller ailleurs que de venir ici. N’est-ce pas une preuve que je vous aime.

— Si tu m’aimes, tu ne peux l’aimer.

— Si fait, maman, dans le cœur des enfants il y a place pour un père et une mère, et il reste encore des trésors d’affection inutilisés qui se déversent sur les frères et les sœurs.

— Oui, quand le père et la mère sont unis, mais dans notre cas tu ne peux aimer l’un qu’au détriment de l’autre.

— Non, maman, il me suffit d’oublier le mal que l’un a fait à l’autre, de ne pas juger mes parents suivant le commandement du bon Dieu pour vous englober tous deux dans le même sentiment très doux.

— Tu ne vas toujours me demander d’aller te conduire dans cet antre où on t’apprendra à me détester.

— Je ne vous demande que d’oublier le mal, de pardonner et de me permettre d’aller voir mon père, comme je suis venue vers vous. Réfléchissez bien maman, vous n’avez pas le droit de me séparer de cette famille dont je fais partie. Je sais trop bien ce qu’il en coûte, ma première expérience a été assez dure pour me mettre sur mes gardes Qui vous dit que demain je n’aimerai pas mon cousin, sans le savoir. J’ai exposé ces arguments à Monsieur le Curé, il est de mon avis. Une bonne chrétienne comme vous ne peut refuser le pardon et l’oubli des offenses.

— Petite fille, laisse-moi quelques jours pour réfléchir.

Laure avait enlevé son chapeau, rangé son manteau dans la garde-robe. Elles s’assirent toutes deux sans lumière près de la fenêtre. Au ciel une pleine lune éclairait, tandis que des étoiles nombreuses mettaient des points d’or au vélum bleu du firmament. Elles restaient silencieuses parce que nulle parole n’eût pu traduire la grandeur du sentiment qu’elles ressentaient en cette minute.

En s’éloignant Marie Lavoise dit :

— Si je t’avais toujours ainsi près de moi, je serais encore capable d’être heureuse.

Laure ne dissimula pas les larmes qui sillonnaient ses joues. Elles étaient si douces, elles lui venaient de son bonheur.

Elles vécurent pendant une semaine des heures d’indicible félicité. Laure se décida enfin à renouveler sa demande, le temps commençait à presser, elle devrait repartir.

Marie Lavoise céda, mais elle avait le cœur déchiré.

— Il n’a pas réussi à te circonvenir à Montréal, mais chez lui, dans l’ambiance d’un nouveau milieu plus fortuné que le mien, tu m’oublieras.

Et Laure promettait :

— Non, jamais, maman.

Et elle pensait non sans souffrance : « si elle savait lire, je lui écrirais tous les jours et saurais la tranquilliser. »

Dans le train qui la ramène vers Saint-Pascal Laure ne se sent pas très sûre d’elle-même. La tâche qu’elle a assumée sera peut-être ardue. Elle a désiré revoir son père et lui dire que cette fois, elle vient envoyée par sa mère, mais elle n’oublie pas non plus que dans cette maison où normalement Marie Lavoise aurait dû être reine et maîtresse, il y a une autre femme qui prendra peut-être plaisir à lui faire de petites misères, en souvenir de son ancienne rivale.

Alexandre Daubourge est venu lui-même l’attendre à la gare. Il conduisait une légère voiture attelée d’un superbe cheval noir. Elle aurait aimé prendre les guides dans ses mains, elle n’osa même pas formuler son caprice. Elle sentait toujours la même gêne entraver tous ses sentiments, elle était une étrangère pour son père. Elle ne trouvait pas un mot à lui dire ; pour passer le temps et oublier cette rencontre avec l’autre femme, rencontre qui lui faisait peur, elle regardait les maisons éloignées du chemin, elle voyait les cultivateurs à l’œuvre. Elle admirait les jardins débordants de fleurs en une quantité telle qu’elle n’en avait jamais vu. Dans son enfance, elle s’imaginait que le jardin du couvent, avec ses maigres plates-bandes, était le paradis terrestre. Elle ne pouvait rassasier ses yeux de cette richesse de couleurs, plus ils s’éloignaient du village plus la verdure se faisait verdoyante. Nulle poussière ne venait ternir son coloris. Malgré tous ces objets divers qui auraient dû suffire à son imagination et chasser les idées noires, elle sentait une crainte folle s’emparer d’elle au moment décisif. Cette demande qu’elle avait formulée la mettait vis-à-vis de son père dans un état de dépendance. Quel genre de vie lui était réservé dans cette maison où, elle entrerait en étrangère, pour ne pas dire en intruse. N’avait-elle pas commis une grave erreur en venant se mêler à cette vie dont elle ignorait tout. Quelle aptitude aurait-elle pour les aider ? Sa fierté ne lui permettrait certainement pas d’accepter le pain de la charité. Elle allait chez son père, mais ce père, il avait refait sa vie. N’avait-elle pas présumé de ses forces ? N’avait-elle pas de plein gré couru vers une aventure désagréable ? Elle en était là de ses réflexions quand la voiture s’immobilisa devant le perron d’une maison à deux étages. Un rez-de-chaussée et un étage supérieur.

Laure, descendue de voiture, ne paraissait pas disposée à pénétrer dans la maison, son père lui demanda :

— Qu’as-tu mon enfant ?

— Je pense, mon père, que je serai peut-être de trop dans la maison de votre femme.

— Je suis le maître chez moi. Montre-toi gentille, comme tu sais le faire, je te réponds du reste.

Il devança Laure dans la cuisine, la table était servie pour le repas du soir. Une femme, encore belle, était debout devant le poêle, elle soulevait le couvercle d’une énorme marmite. Au bruit de la porte, elle s’était retournée, afin de cacher sa surprise, elle s’était rapprochée du poêle et remettait avec un bruit de granit heurté le couvercle de la soupière. Cette minute lui avait suffi pour dompter son émotion. Son mari avait annoncé d’une voix calme :

— Laure.

Elle devait être attendue, car une main s’était avancée qui pressait la sienne, quelqu’un la débarrassait de son manteau et de son béret. Elle se laissait faire, trop émue pour remercier. Elle était toujours debout au milieu de la chambre, la femme dit :

— Les petites filles vont entrer, elle montera tout à l’heure à sa chambre.

Laure n’a pas les yeux assez grands pour détailler la cuisine, pourtant bien simple, mais si différente de ce qu’elle a vu jusqu’ici. Une pièce immense, éclairée de trois larges fenêtres durant le jour ; le soir, une unique lampe à pétrole suspendue au-dessus de la table déverse une lumière blafarde. Des chaises autour de cette table recouverte d’une nappe de toile du pays, sur la blancheur de laquelle reluisent, frappées par la lumière, des assiettes de pierre blanche. Laure compte les couverts : dix. Elle songe : « Mon Dieu que d’étrangers ! » Dans le coin, l’évier, au-dessus, une batterie de cuisine qui reluit, une grande armoire vitrée dont des papiers de couleur cachent le contenu. Elle a tout le loisir d’examiner, son père est reparti à l’étable ; et cette femme, cette étrangère, ne trouve pas un mot à lui dire. Son mutisme n’est guère encourageant. Par la pensée, elle revoit sa mère, nouvelle mariée, arrivant dans cette maison où logiquement, elle aurait dû venir au monde. Tout à coup elle s’aperçoit de son inertie, elle rougit, se rapproche de la femme qui continue de s’occuper de mille détails, ici elle remet une cuiller, là elle déplace un couteau.

— Puis-je vous aider ? questionne-t-elle.

Et sa voix résonne toute drôle dans la pièce basse, aux poutres saillantes, comme sa mère la lui a dépeinte.

Puis elle reste court, elle ne peut dire maman, elle ne veut pas dire Madame. Elle ne sait pas.

L’autre paraît ignorer son embarras.

— Pas ce soir, Laure, merci.

La jeune fille est surprise de la facilité avec laquelle, cette femme la traite comme quelqu’un de la famille ; décontenancée, elle reste là les bras ballants. Pour cacher son désarroi, elle se retire dans un coin, il y a un banc à quatre degrés avec des fleurs naturelles qui s’y étagent en grappe. Maintenant son père est revenu dans la grande cuisine, et tout un monde est entré avec lui : quatre grands garçons en salopettes bleues à rayures blanches, des petites filles en robe d’indienne. Tout ce monde se dirige vers l’évier, ils font une toilette sommaire avant de se mettre à table ; une grande jeune fille brune a surgi à son tour, mais elle vient de l’intérieur de la maison, elle porte une robe à rayures blanches et rouges venue d’un magasin de Québec ou d’ailleurs, mais elle porte l’étiquette de la ville, ses cheveux sont coupés et tirés en arrière de ses oreilles petites et roses. Quand Madame Daubourge se fut avisée de la présence de sa jeune fille, elle commanda :

— Conduis Laure à sa chambre avant le souper, Hélène.

Celle qui avait été ainsi interpellée se retira par la porte qui venait de lui livrer passage, elle revint portant une lampe. Elle paraissait toute gênée de s’approcher de la jolie citadine dont la robe n’était qu’un souffle comparée à la sienne, mais Laure surprit son hésitation, et sourit de son sourire irrésistible.

Elles traversèrent à la douteuse lumière de cette petite lampe, une grande salle. Laure n’eut le temps de ne rien remarquer, elles gravirent un escalier assez raide dont le bois était peint d’une couleur jaune, seule tache claire dans la demi-obscurité. À l’étage supérieur, elles traversèrent une longue pièce qui parut à Laure peuplée de fantômes. Elle ne voulait pas avouer sa peur, mais un frisson la secoua :

— Ne craignez rien, dit Hélène, il n’y a rien de malin au grenier.

Laure de sa voix harmonieuse dit :

— Dites-moi, toi, comme à vos sœurs. Vous savez bien le proverbe :

« On dit vous quand on est en colère »

« On dit toi quand on a de l’amour. »

Entre les deux jeunes filles, la glace était rompue.

La chambre est spacieuse, un papier tenture d’un prix modique, mais d’un goût sûr, orne les murs. Laure le regarde sans cacher son admiration, il y a de belles lignes dorées qui attirent toute la lumière, et brillent même à la clarté parcimonieuse de cette lampe.

Hélène dit en déposant la veilleuse sur un meuble :

— C’est Alexandre qui l’a choisi et envoyé de Montréal.

Et Laure pense : c’est ici qu’ils ont logé, Lucille et Alexandre durant leur voyage de noces.

Hélène questionne :

— As-tu des bagages ? sa voix se fait hésitante. Le temps de s’habituer au tutoiement.

— J’ai une valise, mais je ne sais pas où elle a été mise.

Au même moment la porte fut poussée par des bras vigoureux, et un grand garçon entra portant sur son épaule la malle de Laure.

Lentement, les deux jeunes filles si différentes revinrent vers la cuisine. Tout le monde était rangé autour de la table : on attendait leur arrivée.

Le père est au haut bout, les mains appuyées au dossier de sa chaise. D’un coup d’œil, il indique à Laure la place qu’il lui a réservée à sa droite. Quelle radieuse apparition de jeunesse malgré la pâleur de son teint. D’une voix mal assurée, Alexandre Daubourge annonce :

— Votre sœur Laure.

Un grand silence se fait, seul le bois dans le poêle gémit sous la caresse de la flamme.

Maintenant, il énumère les noms de ses rejetons.

Laure sent confusément qu’elle ne pourra jamais s’y reconnaître. Pour elle, ce soir, dans cette maison il n’y a plus que deux personnes : son père et Hélène. Quand elle se sentira trop seule, trop dépaysée, elle saura trouver l’un ou l’autre.

D’un grand signe de croix Alexandre Daubourge donne le signal du Bénédicité. Puis, on entend un bruit de chaises sur le parquet de bois franc. Pendant tout ce repas qui lui paraît interminable, Laure ne peut se décider à manger. Elle sent trop qu’on l’examine à la dérobée, elle n’ose même pas lever les yeux.

Tout de suite après le souper, elle fut reconduite à sa chambre. Quel soulagement de se sentir seule. Tous ces regards qu’elle sentait rivés sur elle, ils n’étaient pas malveillants, mais elle ne peut supporter d’être ainsi le point de mire de tous.

Le lendemain matin à la clarté de la lumière du soleil, elle fit l’inventaire de ce que Hélène avait appelé : le grenier. Il y avait pendu à des crochets des vêtements probablement hors d’usage. Dans un coin, il y avait des poches empilées, c’étaient là tous les fantômes qu’elle avait vus hier soir, et qui avaient peuplé ses rêves cette nuit.

En pénétrant dans la cuisine, elle n’y trouva que Madame Daubourge. La table avait été desservie, seule une petite nappe relevée cachait son déjeuner : un bol de lait de vache caillé, toute la crème y avait été laissée, un pain de sucre du pays était posé à côté. Laure fit honneur à ce mets délicieux, mais elle se promit bien d’être à temps pour le déjeuner le lendemain. Elle ne devait pas être une cause de perturbation dans cette maison, où le travail ne devait pas manquer. Il n’y paraissait pas parce que tout était ordonné.

Tout de suite cet après-midi, elle voulut aller travailler au champ. Son père lui fit remarquer :

— Je veux bien que tu accompagnes les autres, cela te distraira, mais tu n’as pas l’habitude, n’essaie pas de les imiter, tu dépasserais tes forces.

Laure s’amuse comme une enfant, à s’asseoir sur le timon de la charrette. Elle craint bien un peu les caresses de la longue queue du cheval, mais elle se force à dompter cette peur. Elle a mis une robe de piqué blanc très résistante, à tout prix, elle veut faire comme les autres.

Cette sensation de frayeur qu’elle ne veut avouer, mais qu’elle ne peut chasser, tandis que pour la première fois, elle foule le foin dans la charrette. Son frère Jacques, qui dirige tous les travaux, ne peut s’habituer à voir cette beauté fragile perdue au milieu d’eux. Il est gauche avec elle, tous ses efforts ne parviennent pas à le mettre à l’aise.

Cet après-midi, il pleut, il pleut une pluie chaude, tranquille, faite pour donner le noir. Laure, se demande ce qu’elle va bien devenir, renfermée dans cette maison. Au champ, en plein air, elle jouit d’une telle liberté qu’elle ne s’aperçoit presque pas qu’elle est chez les autres. Elle est descendue de sa chambre avec un travail de broderie, et est venue prendre place parmi les autres femmes qui s’approchent des fenêtres afin d’utiliser toute la lumière qui entre. Elle a commencé de travailler, mais très souvent quand Hélène lève les yeux, elle la voit, le travail retombé sur ses genoux, l’aiguille en l’air.

La jeune fille se dirige vers sa mère qui confectionne une robe pour l’une des dernières fillettes. Elle lui adresse quelques mots à voix basse.

La réponse est un « oui ».

Alors Hélène, joyeuse d’apporter une diversion à la jeune fille qui est affreusement triste, propose :

— Nous allons nous baigner.

Laure s’excuse :

— Je n’ai pas ce qu’il me faut.

— Qu’à cela ne tienne, nous te prêterons un costume.

Recouverte d’un ciré, elles partent en babillant, elles descendent la longue côte qui conduit au fleuve. Tout l’entrain de Laure revient. La jeunesse a besoin de mouvement, elle, plus que tout autre afin d’éviter de penser. Dans quelques jours, elle devra reprendre le chemin de la métropole.

Elle n’a pas encore trouvé l’occasion de dire à son père qu’elle est venue envoyée par Marie Lavoise. Il est si indifférent, il ne s’occupe que de son bien-être. Chaque soir, avant qu’elle ne regagne sa chambre il s’informe :

— Tu vas bien, petite. As-tu passé une agréable journée ?

Pas une seule fois, depuis son arrivée, elle n’a pu causer une minute avec lui seul, elle ne doit pas oublier qu’il a bien des susceptibilités à ménager.

Cet essaim de jeunes, qui badinent en jouant sur la grève, lui font oublier toutes ces pensées sérieuses qui mettaient un voile de tristesse sur son petit visage.

Elles ne revinrent à la maison qu’à l’heure du souper, Laure s’occupait comme les autres jeunes filles. Elle ne voulait pas qu’on la regardât comme une visiteuse, mais bien comme quelqu’un de la maison.

Le lendemain, un soleil radieux faisait la campagne si belle que Laure n’entra qu’à l’heure des repas, elle trouvait toujours quelque chose à s’occuper au dehors ; les poules au poulailler réclamaient leur pitance, les oies, les petites dindes qui sautaient dans son plat de grain ; elle voulait profiter des dernières heures de son séjour à la campagne, dans deux jours Lucille et Alexandre viendraient la chercher. Comme cela le voyage du retour lui serait moins à charge, elle perdrait une famille pour en retrouver une autre.

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Le temps est à l’orage, il faut tout entrer le

foin avant que la pluie ne tombe. C’est Alexandre Daubourge qui vient d’énoncer ce commandement d’une voix rendue autoritaire par la précipitation qu’ils doivent apporter à finir ce travail, sans quoi une bonne partie du grain sera gâchée, il chauffera sur le fenil. Laure a entendu cet ordre. Elle s’empresse malgré son inexpérience. La sueur fait coller ses cheveux à ses tempes. Jacques n’a pas le temps de voir qu’il dépasse les forces de sa compagne, le temps presse, il n’y a pas une minute à perdre. Il vient de s’éloigner avec un voyage de foin, elle s’est laissée glisser à côté de la clôture, elle est lasse, si lasse, elle entend dans le lointain :

— Marche Bob, Hue, Dia.
Puis un grand silence se fait, elle s’est endormie.

Jacques est revenu avec sa charrette à vide. Il ne voit plus Laure, il se dit elle est repartie à la maison. Il fait entendre un sifflement prolongé, et l’un de ses petits frères vient prendre la place de la déserteuse. Il ne peut lui en vouloir, elle a fait tout ce qu’elle a pu.

Il n’a pas non plus le temps de s’informer. Le temps presse, presse, de gros nuages noirs s’amoncellent au-dessus de leurs têtes. Dans la cour, près des étables, l’on entend plus que des appels d’hommes qui s’énervent à une besogne pressante. Pour gagner du temps, les femmes sont même montées sur le fenil pour fouler le foin, la chaleur est accablante. Bien qu’elles soient habituées au travail des champs, elles sont fourbues.

La dernière charretée de foin vient d’être déchargée. La pluie commence à tomber en larges gouttes, qui se changent rapidement en torrents. Les hommes se pressent de mettre les chevaux à l’abri, eux-mêmes regagnent la maison. Alexandre Daubourge qui rentre le dernier, en compagnie de Jacques, fait des yeux le tour de la cuisine et voit qu’il manque quelqu’un. Il s’est habitué à la retrouver au milieu de ses autres enfants à l’heure du travail, il ne s’explique pas bien son absence.

— Où est Laure, demande-t-il.

Hélène dit :

— Dans sa chambre, je suppose.

Elle se dirige aussitôt dans cette direction, afin de s’assurer. Elle revient toute pâle. Que peut-il bien être arrivé ? Elle n’est pas là. Elle n’est pourtant pas partie.

Le père se fait juge d’instruction :

— Jacques, a-t-elle travaillé avec toi cet après-midi ?

— Oui, dit celui-ci.

— Vous êtes-vous querellés ?

— Non, à quel propos aurions-nous pu nous quereller, elle ne cause pas en travaillant et nous étions si pressés.

— Quand t’a-t-elle quitté ?

— Au deuxième voyage, quand je suis revenu avec ma voiture à vide, elle n’était plus là, j’ai cru qu’elle était entrée à la maison, trop fatiguée pour continuer.

Ils allaient sortir à sa recherche quand elle pénétra en trombe dans la cuisine, ses cheveux pendaient sur son visage, la pluie avait détrempé sa robe trop mince, elle grelottait, ses dents claquaient.

On crut d’abord qu’elle avait eu simplement grand peur.

Hélène la conduisit à sa chambre, et redescendit aussitôt.

Elle est bien au chaud sous les couvertures, j’ai beau mettre de la laine et encore de la laine, elle tremble toujours, ses mains sont glacées.

Madame Daubourge monte afin de juger par elle-même si son état est aussi alarmant que le trouve Hélène.

Elle se penche sur la jeune fille, touche de ses doigts le front moite, elle se presse de revenir à l’étage inférieur, prépare un grog chaud qu’elle fait avaler à Laure qui se laisse soigner.

Elle députe Hélène au chevet de la jeune fille, vient retrouver son mari dans la grande cuisine, ils échangent quelques mots à l’écart. Tout à coup, la voix du père s’élève tremblante au milieu du bruit de la pluie qui fouette les vitres, et déborde des gouttières :

— Va chercher le médecin.

Ici les ordres ne sont jamais discutés. Jacques se lève, d’un pas rapide se dirige vers la chambre des jeunes gens ; il revient aussitôt vêtu de son complet bleu marin, recouvert d’un ciré. On entend une voiture qui détale à vive allure. Trois milles sous la pluie torrentielle, c’est quelque chose que le jeune homme a fait bien des fois, aujourd’hui le chemin lui semble interminable. S’il s’était informé ? S’il avait regardé de quel côté Laure s’était éloignée. Il ne sait pas encore au juste ce qui est arrivé, il pense qu’elle s’est éloignée d’eux et égarée. Avec un peu plus de présence d’esprit il aurait pu éviter cette aventure à Laure.

Maintenant les éclairs sillonnent la nue, Jacques crie pour stimuler son cheval :

— Marche, marche, Bob, nous sommes pressés.

Il arrive au village, ruisselant pour trouver le médecin de la famille, absent. Il attend dans la salle d’attente sans pouvoir maîtriser son impatience. Enfin, il reconnaît le pas alourdi, la démarche lente. Il se précipite dans le bureau :

— Venez chez nous, tout de suite, docteur.

— Qui est malade à la maison ?

— Ma sœur Laure.

— Ta sœur Laure.

— Tu déraisonnes, la pluie t’a détraqué le cerveau.

Le médecin dit cela en riant, mais Jacques n’a pas le cœur à rire.

— La fille de mon père.

Le bon vieux qu’est le docteur X se refuse à comprendre et commence à mettre des objets dans son sac. Il monte dans la voiture, ils partent à une vive allure.

Pendant ce temps Alexandre Daubourge s’est installé au chevet de sa fille, il ne veut pas qu’on le dérange.

Laure a ouvert les yeux.

— Qu’as-tu fait Laure, tu pourrais mourir de cette imprudence.

— Je me suis endormie au rebord du fossé.

Elle tient fixés sur son père, des yeux qui semblent demander si elle peut parler.

Il lui demande inquiet :

— Tu ne l’as pas fait exprès.

— Quelle idée, dans ce cas, je ne serais pas rentrée.

Un affreux soupçon venait de l’assaillir, si son enfant, sous un calme apparent, se sentait si malheureuse, qu’elle avait désiré mourir.

Il passa ses doigts sur la main de Laure :

— Certain, certain, papa.

Le médecin arrive, gravit l’escalier, traverse le grenier, et s’arrête médusé devant la porte ouverte de la chambre. Cette jeune fille, cette enfant d’Alexandre Daubourge, il ne la connaît pas. Ce n’est pas le temps de formuler un questionnaire. Il demande au père de s’éloigner et commence à ausculter la malade. La température a une tendance à monter, mais les poumons ne sont pas encore atteints. Il faut éviter à tout prix que la pneumonie se déclare sur ce tempérament anémié, elle aurait trop belle partie.

Il redescend à l’étage inférieur, donne ses ordres, conseille à Jacques de faire remplir une prescription tandis qu’ils seront chez lui, ils n’en auront peut-être pas besoin, mais si le mal changeait, ils auraient le médicament sous la main. Appliqué à point, il pourrait prévenir une catastrophe. Une si belle enfant, ce serait inhumain de la laisser mourir.

Toute la nuit, Alexandre Daubourge est resté auprès de sa fille qui tient une de ses mains, elle n’a pas dormi, et pendant quelques heures sa respiration a été sifflante. Au matin, toute une couronne de têtes est venue à tour de rôle s’encadrer dans la porte et prendre des nouvelles. Hélène est venue remplacer son père qui va prendre, à son tour, un repos bien mérité. La maison est silencieuse ; ils parlent bas, bien qu’elle ne puisse pas entendre de la chambre où elle se trouve placée, le médecin a recommandé du calme, du repos.

Hélène agenouillée près du lit récite son chapelet. Elle s’est sincèrement attachée à cette petite sœur, son départ laissera un grand vide dans la maison. Pourquoi être malade juste au moment des adieux ? Alexandre et Lucille arriveront aujourd’hui. Quelle tristesse sera répandue sur cette réunion de famille qu’ils avaient rêvée si joyeuse. Laure se retourne et commence à gémir. Hélène effrayée court chercher sa mère. Celle-ci se rappelle la recommandation du médecin. Elle s’empresse d’appliquer le remède sur la poitrine de Laure ; la respiration se fait moins courte, elle s’éloigne de nouveau pour vaquer à ses nombreuses occupations.

Alexandre Daubourge est revenu prendre son poste de veilleur. Laure à la pression de sa main a ouvert ses yeux un peu voilés, elle a dit :

— Approchez, mon père.

Il se penche tout près de la jeune fille.

— C’est maman, qui m’avait envoyée, c’est la réconciliation.

— Pourquoi me dis-tu cela aujourd’hui ?

— Parce que je vais mourir, et je ne veux pas partir sans avoir fait cette commission.

— Ne te tourmente pas, à ton âge on ne meurt pas aussi facilement que cela.

— Je ne me tourmente pas, je suis même bien heureuse. Une seule pensée me chagrine : Maman, comme elle va souffrir ! Mais la vie est si courte, elle doit achever son pèlerinage ici-bas.

— Ne parle pas tant, tu te fatigues.

— Je vous remercie, je n’ai plus rien à dire. Elle ferma les yeux et lui abandonna sa main. Quand le médecin entra, il hocha la tête :

— C’est plus prudent de lui faire administrer les derniers sacrements.

Alexandre Daubourge inclina la tête en signe d’assentiment et deux grosses larmes coulèrent sur ses joues durcies au travail des champs. Il ne se donna pas la peine de les essuyer. Il venait de retrouver sa fille pour la perdre aussitôt. Accablé, il vint rejoindre Jacques à l’étable.

— Avant d’aller chercher Alexandre à la station, téléphone à Sainte-Hélène chez M Z., demande Marie Lavoise, dis-lui que sa fille est malade, que nous lui demandons de venir.

Toute la maison que Laure a connue si ordonnée, si calme, est bouleversée. Le prêtre vient de s’éloigner après avoir préparé la mourante à franchir le passage de la terre à la vie éternelle. Dans un froufrou de sa robe de soie, dans un toc, toc de ses talons pointus, que Lucille amortit autant que possible, elle se précipite la première dans la chambre de Laure. Elle s’agenouille au pied du lit, elle ne veut pas troubler cette âme chrétienne qui se prépare à se présenter devant son Créateur. Comme autrefois dans l’église Saint-Jacques, à la vue de Laure, mais non pas pour la même raison, elle sanglote éperdument. Alexandre est venu s’agenouiller à côté d’elle. Il regarde avec une expression indéfinissable de tristesse et d’apaisement cette belle figure qui lentement devient rigide. Il entraîne sa femme que tant d’émotions ébranle trop fortement, après cette longue route en chemin de fer.

— Viens te reposer, Lucille, tu reviendras tantôt dans la chambre de Laure, elle aura sa connaissance, vous pourrez échanger quelques paroles.

— Alexandre, tu veux me leurrer, dit-elle, très bas. Tu vois bien que c’est fini.

Elle suit docilement la main qui la dirige vers la porte.

Presqu’aussitôt Laure s’est dressée sur ses oreillers et a crié un grand cri. Quand elle est retombée, elle avait cessé de vivre, cessé de souffrir. Son pèlerinage en cette vallée de larmes était terminé.

On reste à genoux auprès de la morte, on continue de prier, quand tout à coup la porte s’ouvre et une femme se précipite sur le corps de la jeune fille, elle la prend dans ses bras et fait entendre des cris déchirants :

— Laure, ma petite Laure, on m’a tué mon enfant.

Alexandre Daubourge qui est venu lui-même conduire cette femme auprès de sa fille morte ne peut supporter de tels reproches. Il sent bien que la douleur l’égare, mais il ne pourrait rester silencieux, il ne saurait la laisser dire, il s’éloigne. Il est resté tout près, il revient ; elle est agenouillée au pied du lit, ses yeux sont secs, à son exaltation a succédé une grande douleur muette. Pieusement, il vient s’agenouiller à côté d’elle, il regarde l’enfant qui repose sans vie :

— Pour un moment d’orgueil, à nous deux, nous avons donné à notre enfant, et la vie et la mort. Devant sa dépouille mortelle, faisons la paix afin que Dieu nous pardonne.

Laetitia Filion.

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