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Chapitre 4 Sunt Lacrymae rerum

La veille de la Toussaint de 1866, quatre ans après, je visitais en compagnie de quelques amis l’asile de Beauport. Dans les immenses prairies qui entourent ce château de la folie, les pauvres d’esprit allaient se promenant et causant entre eux de leurs rêves insensés. Le docteur Turcotte, homme de cœur, véritable Providence, donnée par une autre Providence pour veiller sur ce morne cimetière de la pensée, m’avait indiqué plus d’un cas curieux, lorsque tout à coup, en tournant le carrefour d’une allée de sapins, il s’arrêta devant un jeune homme au front haut, à l’œil triste et vague qui lisait discrètement, couché sur des feuilles mortes.

— Voilà, me dit-il, un cas excessivement grave : ce jeune homme que vous voyez là offre une folie tranquille, douce, et pourtant incurable. Il passe ses journées à lire les contes fantastiques d’Hoffmann ; l’Albertus de Théophile Gauthier lui est familier, Edgard Poe ne le quitte pas, Charles Baudelaire est son favori, et il m’est impossible de le tirer de cette littérature imprégnée de bière, de nicotine et d’opium.

— Mais, répliquai-je, n’y aurait-il pas moyen de l’en distraire et de lui ôter ces moyens d’alimenter son imagination malade, en éloignant de lui les livres qui la surexcitent ?

— Impossible, mon bon ; il est doué d’une mémoire implacable qui lui représente sans cesse les scènes les plus terribles de ces conteurs fantastiques. Vous allez en juger par vous-même.

— Jules… fit-il, en se penchant, et en lui touchant l’épaule bien doucement.

Le pauvre interpellé se retourna lentement vers le docteur Turcotte. Un instant ses yeux ternes s’arrêtèrent sur la figure honnête de celui que tout le monde appelle le médecin des pauvres ; puis tout à coup un éclair étrange passa dans sa prunelle vague ; il fit un geste terrible et, d’une voix brisée :

Analyseurs damnés, abominable race,

Hyènes qui suivez le cortège à la trace

Pour déterrer le corps ;

Aurez-vous bientôt fait de déterrer les bières

Pour mesurer nos os et peser nos poussières :

Laissez dormir les morts !

Mes maîtres, savez-vous, qui donc a pu le dire ?

Ce qu’on sent quand la scie avec ses dents déchire

Nos lambeaux palpitants ?

Savez-vous si la mort n’est pas une autre vie.

Et si, quand leur dépouille à la tombe est ravie,

Les aïeux sont contents ?

Ah ! vous venez fouiller de vos ongles profanes

Nos tombeaux voilés, pour y prendre nos crânes ;

Vous êtes bien hardis !

Ne craignez-vous donc pas qu’un beau jour,

/ pâle et blême,

Un trépassé se lève et vous dise : – « Anathème ! »

Comme je vous le dis.

Vous imaginez donc, dans cette pourriture,

Surprendre les secrets de la mère nature

Et le travail de Dieu ?

Ce n’est pas par le corps qu’on peut comprendre

/  l’âme :

Le corps n’est que l’autel, le génie est la flamme.

Vous éteignez le feu !

Le fou avait su donner à ces vers de la Comédie de la mort de Gauthier, un tel accent de l’autre monde que le frisson en serait passé sur le scalpel d’un athée-médecin.

Instinctivement, je pressai le bras du docteur qui m’entraîna dans son cabinet particulier.

Un bol de punch et de longues pipes nous y attendaient, et c’est entre deux ouateuses spirales de fumée qu’il me raconta la triste histoire de Jules Porlier et de sa « Belle aux cheveux blonds.»

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