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Chapitre 1 Soleil de mai

Le soir de la Saint-Michel, j’écoutais le vent de Nord-Est passer en gémissant entre les branches dénudées des peupliers qui bordent mon jardin. Il tordait leurs grands faîtes désolés par la grive et la tourmente ; puis descendant et miaulant le long de la cheminée, il venait agoniser sur le bon feu de bouleau rouge qui pétillait, tout ravivé par le contact de la bise d’automne.

Le fleuve était moutonneux ; il faisait froid dans les champs : au loin, un volier d’outardes remontait du golfe en découpant le ciel gris de son vol triangulaire et, tout en fumant ma pipe, le nez sur la vitre brumeuse, je me mis à songer aux choses du temps passé.

Ce fut alors que je commençai à me trouver vieilli ; car ce jour-là, c’était jadis la fête du père Michel Larivée, un vieillard qui avait enduré et dorloté mon enfance.

Depuis longtemps, il dormait son somme sans nul souci des choses de ce monde, et pourtant il me sembla qu’à cette heure de rêverie, cela ferait plaisir aux os verdis de mon vieil ami, si je pensais à lui, et si je faisais une place à sa pauvre âme frileuse, tout à côté de la mienne qui en ce moment se chauffait à la sève et au meilleur sang de la vie.

Penché sur mes souvenirs, je vis alors – comme il y a vingt-cinq ans – poindre sur la lisière grisâtre du chemin du roi un petit chapeau de paille recouvert de toile cirée.

C’était le père Michel : il était bien reconnaissable à son gilet de bouragan, à ses pantalons tout rapiécés et à la longue perche de ligne qu’il tenait à la main.

À mesure qu’il approchait, on voyait son nez bourgeonné s’illuminer de joie ; il riait, le pauvre cher homme, rien qu’à me savoir là, l’attendant l’œil au guet, et d’aussi loin qu’il m’entrevit, il cria joyeusement :

— Ah ! M. Henri, quelle bonne pêche nous allons faire, aujourd’hui !

À ces mots, je sautai de joie – car la bise avait cédé sous les chaudes effluves de mon soleil de mai : j’étais redevenu enfant, – content de la permission que ma mère m’avait donnée de grand matin, j’allongeai bravement mon petit pas, derrière les immenses enjambées du père Michel qui, comme d’habitude, marchait en sauvage, effleurant si légèrement le sol, qu’une feuille morte n’aurait pas craqueté au contact de son pied.

Nous descendîmes la route du manoir, qui court vers la grève et, à mesure que nous cheminions, il m’expliquait de sa voix, cassée mais sympathique, comment il avait laissé un lambeau de sa vie à presque tous les endroits de la côte de Beaumont.

C’étaient, comme toujours, de terribles histoires de sauvetages opérés sur les immenses et terribles battures qui font face au trou Saint-Patrice, puis des pêches incroyables accomplies à l’époque des grandes marées ; tout cela pour finir par de curieuses trouvailles faites sur le plein.

Tant qu’il parla mes frêles jambes d’enfant firent leur tantinet de chemin, et cela sans se morfondre ni s’endormir. Elles ne demandaient pas mieux que de continuer avec le récit attachant ; mais arrivées sur la côte escarpée qui surplombe la toiture rouge et pointue du vieux moulin banal, il fallut s’arrêter.

Le père Michel s’était penché sur une grosse pierre moussue qui masquait la racine d’une souche à demi-brûlée. D’un poignet vigoureux, il la déplaça et tirant hors de cette armoire improvisée une petite gourde, il avala quelques gouttelettes d’eau-de-vie ; puis, replaçant le tout d’une main adroite, il continua le récit pour l’achever à la fin de la grande Anse qui aboutit au petit cap.

Pour ne pas perdre de temps, en route nous avions déroulé nos lignes ; je puisai dans sa provision de vers de terre, et bientôt nos appâts gisaient au fond du fleuve, à la grâce de Dieu.

Quand il pêchait, le père Michel devenait silencieux comme une roche.

Parler empêchait le poisson de mordre, disait-il, et puis il se complaisait à laisser errer ses idées au fil du courant.

Je savais cette manie par cœur, et pour rien au monde je n’aurais pris sur moi de le déranger.

De temps à autre, néanmoins, il se tournait à demi de mon côté pour me faire une question sur le dernier livre que j’avais lu ; car il était curieux comme une belette, le père Michel.

Je le lui faisais connaître brièvement, et sa pensée taciturne ne tardait pas à aller se replonger dans la monotonie de la vague.

Le soleil était chaud ; on approchait de la canicule ; de grosses gouttes de sueur perlaient sur le front ridé de mon compagnon qui, de temps à autre agitait sa ligne, comme pour agacer le poisson ; mais carpes, brochets et dorés nageaient fraîchement en eau profonde par un temps pareil, et le fil trompeur ne rendait à la main rugueuse aucune de ces secousses rapides et voraces qui lui faisaient autant de plaisir que sa gourde d’eau-de-vie.

Seul un petit achigan vert gisait sur le tuf, les ouïes sèches et la bouche démesurément ouverte, comme pour demander une goutte d’eau réconfortante.

Lassé de son immobilité, le père Michel me demanda alors pour la quinzième fois :

— Petit, quoi de nouveau ?

— Mais rien, père Michel, si ce n’est que j’ai trouvé des balles hier sur les crans de la Rivière au Seigneur.

— Ces trouvailles deviennent curieuses, Henri : la semaine dernière, c’était un biscaïen ; le mois passé, une baïonnette ; aujourd’hui, des balles. M’est avis qu’il y a une soixantaine d’années, les Anglais ont dû faire une descente ici dans l’anse et qu’ils ont été chaudement reçus par les miliciens. Mais les pauvres gens finirent par avoir le dessous, et j’ai entendu raconter à mon grand-père que, pour s’en venger, l’ennemi brûla une grande partie de la paroisse. Ce qui n’a pas empêché le contingent de Beaumont de faire bravement son devoir pendant la guerre de 1812. J’en sais quelque chose, car j’en étais, moi.

— Comment, vous en étiez ? mais contez-moi ça, père Michel.

— Je le veux bien, enfant, quoique ça me chiffonne de penser à ces choses-là, dit-il en jetant un long regard sur le moulin qui bruissait à notre droite, mêlant la vibration sonore de ses moulanges aux grondements de la chute de la Rivière au Seigneur, qui tombait au pied d’un vieux mur gris tout constellé de mousses.

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