Chapitre 2 Le moulin de la meunière
J’ai été jeune, moi aussi, Henri, bien qu’à force de rides et de cheveux gris, cela ne paraisse plus maintenant.
Ah ! dans ces temps-là, c’était le bon moment pour vivre ! Au coin du feu, le soir, les anciens berçaient les enfants en leur racontant les malheurs de la patrie, les efforts de Montcalm, les victoires de Lévis essayant de replanter chez nous la hampe du drapeau blanc que les Anglais avaient remplacé par leur ennuyeux chiffon rouge.
Alors on vivait autrement ; c’était déshonorant pour un habitant que de donner la main à un John Bull, et maintenant on fait des courbettes à l’envahisseur, ce qui prouve que le vieux sang français s’affaiblit dans nos veines.
On aime mieux prendre des professions que se mettre à la charrue comme autrefois, et m’est avis qu’en fourrant dans la tête de notre jeunesse l’idée d’être avocat, médecin, notaire, les gouverneurs suivent des instructions secrètes venues de Londres, dans le but de nous faire disparaître petit à petit. Remarque une chose, Henri ; pour se défaire des sauvages on leur donne l’eau de feu ; pour effacer la race canadienne-française, on lui retirera sa charrue et son champ.
Je les déteste, vois-tu, ces Anglais, bien que je les aie servis ; et tu en sauras la raison plus tard : qu’il me suffise de te dire qu’alors s’ils n’étaient pas si nombreux qu’aujourd’hui, ils étaient plus à craindre. On nous haïssait, au lieu qu’on nous caresse maintenant ; car l’habitant connaissait leur côté sensible, et il savait se passer des produits britanniques. Son champ, son fusil, sa ligne et son métier suffisaient pour tous les besoins de la maison. Partout le gibier foisonnait ; on ne brûlait pas les forêts à tort et à travers, sous prétexte de colonisation, de potasse et de bois de chauffage. Les bras se fatiguaient rien qu’à tremper l’hameçon dans l’eau. Aujourd’hui tout s’en va, même le poisson ; regarde ma ligne, Henri ; comme elle est tranquille !
En ce temps-là, je passais ma vie chez Juste Labrèque.
Il n’était pas riche ; mais c’était un brave homme qui par-dessus le marché était mon oncle et mon parrain.
Nous jasions de choses et autres et, comme il avait bon jugement et que la gazette n’avait pas encore pénétré dans la paroisse, tout le monde acceptait son avis, sa décision, comme parole d’Évangile.
Il était beau surtout, lorsque la conversation tombait sur l’empereur que le maître d’école, McIntyre, s’obstinait à appeler Mossieude Bonaparte. Oh ! alors son dos voûté se redressait, son œil devenait flamme, sa moustache tremblotait, et il m’a toujours semblé que mon oncle, vu comme cela, écrasant de son regard et de sa parole le maître d’école, ressemblait à ce vieux grenadier qui suit l’empereur, s’élançant sur le pont d’Arcole, un drapeau à la main, comme on le voit dans la vieille gravure que le seigneur de Beaumont a dans sa bibliothèque.
Depuis sept ans mon oncle avait été installé par le seigneur meunier en son moulin banal que tu vois là-bas sur la grève. C’était moi qui lui aidais à mettre la farine dans les bluteaux, et cela faisait vraiment plaisir que de travailler auprès du parrain, bien que ce fût à cœur de jour, car j’étais sûr que Marguerite, bonne et souriante, me crierait, le soir venu :
— Eh ! comment cela va-t-il, Michel, puisqu’on fait de la farine, il n’est pas juste de manger son pain blanc le premier. Avance ici, et viens-t’en causer auprès de mon rouet.
Marguerite était une petite orpheline que l’oncle Labrèque avait un jour recueilli dans le chemin du roi. Une vieille mendiante battait la pauvrette qui ne pouvait plus marcher ; l’oncle lui offrit alors une piastre française si elle voulait lui céder la petite. Ce fut marché conclu ; la vieille alla se soûler avec son argent, et l’orpheline, élevée pieusement par les soins du parrain Juste, grandit tranquillement loin des mauvais traitements et de la triste pitié des grandes routes.
Sous les murs du vieux moulin, elle avait retrouvé l’ombre de sa famille perdue.
La charité que lui fit son parrain, la pauvre Marguerite me l’a bien rendue depuis ; car sa voix douce ne ménageait ni les conseils ni les bonnes paroles ni les tendres avis.
À force de l’entendre prendre sur moi son petit ton d’autorité, j’avais fini de l’aimer avec tant d’ardeur que je l’aurais suivie au bout du monde, avec mon gilet enfariné, ma petite casquette toute saupoudrée de poussière de blé, et cela sans sourciller ; car si Marguerite était affectueuse, belle et toujours de bonne humeur, elle n’était pas fière du tout, cette fille-là.
Tous les soirs, quand les moulanges avaient été nettoyés, la farine bien empochée, et le moulin mis en ordre, l’oncle et moi, nous descendions au premier étage où étaient ses appartements.
Là, mon parrain lisait attentivement quelques vieux livres que lui prêtait le curé, pendant que le chat, couché sur ses genoux, filait gravement son ron-ron, les yeux à demi-fermés, observant et cherchant finement à deviner ce que Marguerite et moi pouvions nous dire si longuement auprès de la fenêtre du pignon qui regarde le fleuve.
Les amis venaient quelquefois nous voir ; mais, comme il fallait gravir la côte très escarpée du moulin, ils choisissaient d’ordinaire pour leur visites les soirées où il faisait clair de lune.
Je n’en étais pas fâché : cela nous laissait à nos délicieux tête-à-tête, où l’on causait si familièrement et où l’on se sentait si heureux.
Heureux ! je l’étais, mon cher Henri, et cela aurait duré toute ma vie, si les Anglais ne s’étaient pas avisés vers cette époque, d’interdire aux Américains le commerce avec la France.
Une déclaration de guerre s’en suivit, du moins c’est ce que vint nous dire, un bon soir, cette vilaine chouette de maître d’école :
— C’est les Anglais reconquérir le prétendu État-Uni, nous dit-il, dans son français invalide : nos réguliers vont marcher, et l’habit rouge tape fort, sans s’en apercevoir, car c’est le sang pas paraître du tout sur le costume militaire anglais.
Le dimanche suivant, notre curé, M. Raby, nous lut au prône une lettre du grand-vicaire Roux, nous rappelant au nom de l’évêque, toute la loyauté due à l’Angleterre : les milices allaient être appelées, et c’était donc vrai que peut-être il me faudrait retrousser mes manches de chemise jusqu’au coude, et taper les yeux fermés dans un tas de poitrines humaines, jusqu’à ce qu’à son tour le blanc farinier tombât rouge de sang, et qu’un pied de terre étrangère couvrît ses os rompus et son pauvre corps meurtri, loin du moulin si aimé et si tranquille de Beaumont.
Je roulais toutes ces pensées dans mon esprit, jusqu’au jour fixé pour le tirage au sort.
Depuis la réception de la triste nouvelle, Marguerite était devenue encore plus laborieuse que d’habitude. Elle me tricotait des bas de laine, me confectionnait quelques chaudes chemises de flanelle, et faisait ce qu’elle appelait le trousseau du fiancé de la gloire.
Moi, j’aurais préféré Marguerite à cette dernière. Souvent il me passait par la tête que j’aurais peut-être la chance de mettre la main sur un bon numéro ; alors je me voyais remplacer l’oncle Juste, comme meunier en chef : je me mariais, et dans la suite des années, un grand garçon brun, soigneusement charpenté, s’en venait prendre les fonctions modestes que j’exerçais auprès du parrain. Je riais dans ma barbe, rien qu’à voir comme ce fils avait poussé vite ; et ces rêveries aidaient à tuer l’inquiétude, car enfin le jour décisif était venu.
Je me rendis tout pensif chez le capitaine Boilard, un bon vieux qui, après m’avoir demandé mon âge, mon nom et m’avoir fait prendre un carré de papier, se concerta un instant avec le docteur qui m’avait examiné des pieds à la tête puis, se tournant vers moi me dit d’un air radieux :
— Tu as fièrement de la chance, mon garçon ; tu te trouves être un des premiers à courir à la frontière pour défendre ton pays. Allons, demi-tour à droite ! pas accéléré ! file ! tu as deux jours pour embrasser tes parents.
Demi-tour à droite ! pas accéléré ! jamais de ma vie personne ne m’avait parlé de ce ton-là ! Le rouge m’en vint à la figure, mais je me rappelai que rien au monde n’était plus poli que le capitaine Boilard, et, tout en mettant cette familiarité sur le compte de la joie que cela lui faisait de me voir soldat, j’arrivai au moulin.
Je faisais bonne contenance, autant que le permettait mon cœur gonflé ; mais Marguerite devina la triste chose en me voyant, et comme elle se mit à pleurer, cela fit déborder tous les yeux, même ceux de l’oncle Juste, dont l’œil était sec, depuis dix-huit ans que sa femme était morte.
Chacun me faisait ses recommandations :
— Tiens-toi les pieds chauds et la tête froide, disait le parrain ; c’est le principal, et, en suivant ce conseil tu reviendras au pays ; car la maladie tue plus sûrement que la balle.
— C’est toi ôter ton chaîne de montre, insinuait McIntyre, et le mettre dans la poche de ton veste, car ça brille, et les Rangers du Delaware tirer de loin, bien et très juste.
— Oh ! me dit tout bas à l’oreille, Marguerite, ne portez rien de brillant sur vous, Michel ; car ça attire la mort. Le seul bijou que je vous permets est celui-ci.
Et elle me glissa au doigt un jonc d’or.
Cela voulait dire qu’elle se fiançait à moi ; et, tout embarrassé, je ne pus que me pencher vers la terre, comme si j’avais laissé tomber quelque chose, et tout en faisant semblant de chercher, lui effleurer la main du bout de mes lèvres.
Ces deux jours-là passèrent vite, très vite ; car Marguerite et moi, nous nous aimâmes pour le temps perdu.
En mon honneur le moulin chômait ; tous mes amis étaient venus, chacun son tour, me serrer la main et me dire adieu ; le curé m’avait envoyé un beau scapulaire ; tout le monde dans la paroisse avait pensé au pauvre conscrit, pendant qu’il se sentait si heureux auprès de sa fiancée.
Mais hélas ! le matin du terrible jour était venu !
Je sautais dans la chaloupe qui devait me mener à Québec et, prenant courageusement une rame, je lançai un baiser à Marguerite, un coup de chapeau au parrain et, sans détourner la tête, commençai à nager vigoureusement. J’étais tout drôle ; le chagrin que j’avais, je ne le sentais pas ; mon cœur était resté sur la grève. Nous atteignîmes, comme cela, la passe qui sort de la batture pour nous mettre dans le chenal.
Alors, ne pouvant plus y tenir, je tournai la tête.
Marguerite avait disparu ; elle était rentrée sans doute pour pleurer plus à son aise.
Seul le moulin me regardait aller ; ses grands murs blancs scintillaient au soleil ; sa toiture rouge était devenue pourpre à la lumière, et dans le lointain on entendait le grondement de la moulange ; car plus il avait de chagrin, plus il travaillait fort, mon oncle Labrèque.
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