Chapitre 2 Intérieurs et marines
Jérôme demeurait sur la grève qui descend vers Matane.
Comme celle de la plupart des pêcheurs d’en bas, sa maison était construite en bois rond. L’intérieur se résumait en un modeste appartement, large et carré, où se trouvait à l’aise un énorme métier à tisser, entre les trames duquel jouaient, pêle-mêle, les enfants, les chats et le chien du propriétaire. Dans un coin, il y avait une armoire bleue où se mettait la vaisselle ; tout auprès, deux larges coffres pour la literie ; puis, rangées çà et là autour de l’immense poêle en fonte, des chaises de bois, quelques berceuses, et à chaque angle, un lit où, à certaines heures, s’éparpillait la petite famille.
Un fusil à canon long, qui devait dater du temps des Français, sommeillait paisiblement suspendu à l’une des poutres enfumées du plafond, au milieu d’étoiles de mer et autres curiosités marines, que le filet de maître Jérôme avait forcées à déserter le fond de la mer.
Il devait faire chaud dans cette chambre l’hiver, et, Dieu merci, ce n’était pas le bois qui manquait ; le long de la grève, le fleuve rejetait, chaque mois, assez d’épaves pour chauffer tous les pauvres de Québec.
En humant l’air frais qui entrait par la fenêtre, on voyait aux alentours de la maison une berge, des filets suspendus à leurs pieux, des croûtes d’épinette et des fragments de bâtiments naufragés attendant, pilés en pyramides, le bon plaisir de la cuisine d’Hélène ; des cochons grognant et des poules picorant autour des restes d’une pourcil que l’on venait de dégraisser, et plus loin, clouée sur un des pans de la petite grange où ruminait Caillette, une peau de loup-marin qui séchait au soleil.
Tout ce tohu-bohu était là pour affirmer, une fois de plus, la vanité des innombrables occupations auxquelles se livrait ce joyeux monsieur Jérôme Tanguay.
Il nous reçut en bras de chemises, et d’aussi loin qu’il nous vit venir, cria du perron de sa porte :
— Pardon, messieurs, de vous recevoir pauvrement ; ma maison n’est pas grande, et si personne ne manque au rendez-vous, nous allons bientôt y être serrés comme la fournée dans son four.
— Mais, Jérôme, votre hospitalité n’en sera que plus chaude, lui dis-je en souriant.
Nous entrâmes.
Après, nous arrivèrent Lizotte, le capitaine Létourneau, Jacques Ross, le petit Descoteaux et Urbain Blais. Tous prirent place à qui mieux mieux autour de la chambre, et bientôt une conversation générale s’engagea sur la rareté de la morue qui, cette année-là, ne voulait pas donner sur les fonds. Jacques prétendait qu’elle était pourchassée par des mouvées de marsouins qui ne cessaient de la guetter au large, tandis que Descoteaux soutenait qu’elle avait fui vers le Nord, et devait se tenir dans la Baie de Saint-Nicolas ou près de la batture de Manicouagan.
De son côté, Urbain, sous prétexte que le hareng promettait, et que le blé serait d’une belle venue, voulut essayer de glisser son grain de sel à propos de la dernière élection ; mais comme on était là pour s’amuser, personne ne prit la peine de relever son allusion, et Jérôme décrochant son violon se mit à jouer un reel.
Je ne sais pas si c’est la mode ailleurs ; mais chez nous, en bas, puisqu’il est convenu d’appeler ainsi les paroisses qui suivent le Bic, un bon violoneux joue autant des pieds que des mains. Ceci paraît être un paradoxe ; rien n’est plus vrai pourtant ; car, pendant que la main conduit l’archet, les pieds dansent et battent la mesure. La pose classique consiste à mettre habit bas, avoir la tête légèrement penchée en arrière, et tenir le violon moitié appuyé sur la bretelle, moitié retenu par les plis bouffants du gilet.
Le reel eut pour effet de faire sortir maître Blais de sa manie de politiquer.
Il s’avança fort galamment, ma foi, vers madame Tanguay, et tous commencèrent les premiers pas de cette danse fringante que nous tenons des Écossais.
De temps à autre, Jérôme s’arrêtait pour s’essuyer le front et prendre un coup ; tout le monde faisait de même, et la danse reprenait de plus belle, jusqu’à ce que Blais, se laissant tomber de fatigue sur sa chaise, Jérôme se prit à nasiller :
— Lizotte, tu vas nous dire une chanson.
— Saperlotte ! je ne sais rien et j’ai le rhume, répliqua l’interpellé, un solide gaillard de six pieds, qui avait la voix sonore et pleine de modulations.
— Allons donc, vas-tu te faire prier comme la fillette de ce ministre protestant que nous descendions en goélette, l’été dernier. Avance, mon vieux, prends une cerise et lève la haussière.
La cerise eut pour effet de rappeler à Lizotte qu’il savait La chanson du 25 avril.
Elle allait sur un air tendre et tout plein d’une mélancolie que je voudrais pouvoir rendre ici. C’était une complainte taillée à larges coups dans cette poésie un peu rugueuse qui va si bien aux gens de mer.
À quelle date remontait-elle ? Je n’en sais rien ; dans tous les cas, elle appartenait à une période antérieure à la conquête.
La voici, dans sa naïve simplicité, et je la donne avec d’autant plus de plaisir que je ne la crois pas connue :
Le vingt-cinq Avril ! je dois partir
Pour naviguer sur l’Amérique,
Bonne frégate populaire.
Quand nous fûmes enchaloués,1
Fallut hisser pavillon blanc,
Couleur de la France,
Ma belle, pour vivre en assurance.
Et quand nos fûmes en pleine mer,
On vit venir trois gros navires,
Courant sur nous à grand-furie.
Trois coups de canon ont tiri,
Visant notre gaillard derrière ;
Sans aucun mal purent nous faire.
Le Capitaine s’est écrié :
– Y a-t-il de nos gens de blessés ?
Ah ! oui vraiment, mon capitaine,
Regarde donc le contre-maître.
– Mon contre-maître, mon bon ami,
Aurais-tu chagrin de mourir ?
– Tout ce que je regrette au monde,
C’est le joli cœur de ma blonde.
– Ta blonde, nous l’enverrons chercher
Par trois soldats de l’Amérique.
Tant loin qu’elle les voit venir,
Ses pleurs, elle ne peut retenir :
– Ne pleurez pas jeune galante,
Sur la blessure qui me tourmente.
– Je vendrai, robes et jupon,
Et mon anneau, puis ma coiffure,
Galant, pour guérir ta blessure.
– N’engage rien de ton butin ;
N’engage rien dedans ce monde,
Car ma blessure est trop profonde.
Sur les deux heures après minuit,
Le beau galant rendit l’esprit.
– Adieu la brune ! adieu la blonde !
Moi, je m’en vais dans l’autre monde !
J’étais en train de songer à ce jeune et élégant contre-maître frappé par un boulet sur le gaillard d’arrière de son vaisseau, au moment où il regardait peut-être ce pavillon blanc,
Couleur de France,
qui avait mis l’assurance au cœur de sa belle, lorsque je fus tiré de ma rêverie par l’ami Jérôme qui faisait prendre une larme à ses convives.
— Ça gratte ; mais c’est du bon, disait d’un ton de haute philosophie Lizotte, en remettant flegmatiquement son verre sur la table.
— Oui, ça aide à mettre le feu dessus, repartit Tanguay, qui en ce moment allumait sa pipe à la chandelle : à votre tour maintenant, capitaine Létourneau.
— Je veux bien, fit tout simplement le capitaine, et il commença sur un ton triste :
L’habitant qui ramène ses charrues,
Le soir s’endort auprès d’enfants joufflus,
Tandis qu’hélas ! nous, pauvres matelots,
Pour seuls amis nous n’avons que les flots.
Il y avait de la poésie là-dedans, et c’était avec délices que j’attendais la suite de la complainte, lorsque tout à coup le capitaine, passant sur son front sa manche de chemise, nous dit d’un ton chagrin :
— Tiens, c’est curieux, je ne m’en rappelle plus. Dame ! il y a longtemps que je ne l’ai pas chantée. La dernière fois, c’était à l’Anticoste ; je veillais chez Gamache.
— Comment, vous avez connu Gamache ? dis-je avec curiosité.
— Oui, monsieur, je l’ai vu une fois, lorsque je suis parti de Québec pour aller faire naufrage sur la pointe est de son île, ajouta-t-il, avec une conviction toute fataliste. C’était un fier brin d’homme, allez ! et puisque cela vous intéresse, je m’en vais remplacer cette satanée chanson, qui s’est enrâpée dans ma mémoire, par une autre qu’il chantait souvent. Je la tiens de lui ; elle n’est pas drôle ; mais elle servira à vous prouver ma bonne volonté, et elle vous montrera qu’on en voit de rudes dans notre métier. Allons, excusez la compagnie, je serre le vent.
Et il chanta d’une belle voix de basse, en enjolivant chaque finale de ces inimitables fioritures si chères à tout chantre campagnard :
Voilà bientôt le temps qu’arrive,
Navigateurs ! nous faut partir !
Ma mère reste sur la rive
Quand sur la mer me faut courir ;
Choisissons le temps le plus beau
Pour naviguer dessus ces eaux !
Sa mère dit : « Mon cher enfant !
Ta partance m’est bien sensible.
Reviens pour le sûr dans un an. »
Vous qui vivez sur cette terre,
Je vais en dire quelques mots :
Vous vous plaignez de la misère.
Qu’est-ce donc auprès des matelots ?
Le jour fini, vous vous couchez ;
Nous, il faut le recommencer.
Sa mère dit : « Mon cher enfant !
Ta partance m’est bien sensible.
Reviens pour le sûr dans un an. »
S’il fait beau, l’on vit à son aise,
Hélas ! ça n’est pour longtemps !
Quand vous jasez, sis sur vos chaises,
Nos vaisseaux sont sur les brisants,
Sans avoir heure de repos,
Voilà la vie de la matelots.
Sa mère dit : « Mon cher enfant !
Ta partance m’est bien sensible.
Reviens pour le sûr dans un an. »
L’été se passe, et les amis
Ne fument pas tous à la Toussaint.
Las ! un grand nombre sont péris
Sans qu’on pût leur tendre la main.
Nous nous disons : « À chaque instant
Il peut nous en venir autant ! »
Sa mère dit : « Mon cher enfant !
Ta partance m’est bien sensible.
Reviens pour le sûr dans un an. »
Pas drôle, sa chanson ! sans s’en douter, l’excellent capitaine Létourneau venait d’ajouter à notre « Chansonnier populaire » l’une de ses plus navrantes mélopées.
Que dites-vous de ce triste refrain de la mère qui, à chacune des poignantes paroles de son fils, répond des larmes plein les yeux :
Reviens pour le sûr dans un an.
Que voulez-vous ? le pêcheur comme le matelot ne peut pas être toujours joyeux. Chaque matin, le flot l’emporte sans lui dire comment il reviendra le déposer sur la grève, lorsque le soir sera venu. Aussi chacun avait-il répété à l’unisson le touchant refrain, et le cri de l’angoisse maternel achevait d’aller se perdre dans les gémissements de la mer qui pleurait sur les galets, lorsque la porte s’ouvrit pour laisser passer deux nouveaux venus.
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