Chapitre 3 Jean Bart et Bidou
Jean Bart et Bidou étaient deux types, comme il s’en retrouve encore assez rarement dans nos paroisses canadiennes.
Chasseurs par tempérament, buveurs par goût, vieux par habitude, c’était à qui se ferait la plus belle gasconnade, et franchement, ils étaient de force à rompre une lance avec cet excellent Cocardasse, junior, et le doux frère Amable Passepoile.
Ceci était connu par toute la côte ; aussi leur arrivée fut-elle saluée par des hourras enthousiastes.
— Nous avons vu de la lumière, et nous sommes entrés, balbutièrent-ils tous les deux ensemble.
— Mais vous êtes les bienvenus, répartit Jérôme tout radieux ; prenez une chaise, un coup et du tabac.
— Merci, merci, Jérôme, ça n’est pas le cœur qui te manque, toi, hasarda le sentimental Bidou.
— Oui, reprit Jean Bart, il ressemble sous ce rapport à mon pauvre Jean, de Manicouagan. Te rappelles-tu, Bidou, comme il savait nous offrir avec grâce et à propos de ce magnifique gin qu’il avait sauvé lors du naufrage de la Magicienne, sur les terribles bancs de sable de là-bas ?
— Si je m’en rappelle, Jean Bart ? mais il faudrait être ingrat envers Dieu et envers sa créature, ton fils, si je n’avais pas rangé le jour où j’ai fait sa connaissance parmi les plus beaux et les plus courts de ma vie. Mille grappins ! chaque soir où tinte l’Angelus dans les paroisses, c’était moi qui remplaçais la cloche absente, et je te disais :
— Allons, Jean Bart, il est temps d’aller prendre de l’appétit chez ton descendant.
— C’est vrai cela, et nous partions, bras dessus, bras dessous, pour passer la veillée chez ce cher Jean. Ah ! que de bonnes histoires on se contait devant ces trois grosses futailles de pur Hollande qu’il avait arrachées à un péril imminent, comme dit le docteur Duvert. Et puis, le gardien du phare, était-ce un fin garçon, ça ? Si le Saint-Laurent avait été du rhum, dans dix ans d’ici il n’y aurait plus eu besoin de lumières ; les vaisseaux s’en seraient allés faire naufrage ailleurs ; car tout aurait été bu.
— Ah ! pour ça je suis de ton avis ; mais en fait de gardien, je lui préférais encore le grand Comeau de la Trinité. Il est vrai qu’à jeun il n’était pas commode. Comeau avait alors des colères terribles, mais quand nous nous enfermions dans sa chambre à coucher, et qu’il tirait le long de la muraille une petite table ronde recouverte de verres et de bouteilles, ah ! le beau temps revenait alors, et si ce n’avait été ce satané cercueil qu’il avait fait dresser tout droit, debout, le long de la muraille, j’aurais pu porter la boisson presqu’autant que maître Comeau. 1
— Pas si bête, de m’approcher de Comeau pour me faire tuer et enterrer sur une île déserte, ah ! bien, j’ai toujours eu d’autre chose à faire, Dieu, merci. Mais le père et la mère Bédard, du phare de la Pointe des Monts, ça c’était du bon butin ! Tu dois te rappeler cette grosse maman qui était si bonne pour tout le monde, et puis, le père Bédard qui, lui, ne donnait qu’en rechignant mais qui avait aussi bon cœur que son baleineau de femme.
— Oui, oui ! je le vois encore monter sur le pont de la goélette, grand, maigre, tordu, difforme, allonger entre menton et nez sa perpétuelle grimace, et, tout frileux, se dorloter en plein cœur de juillet, enveloppé dans ce que le commandant appelait un dolman fourré à la huzard qui laissait voir ses longues jambes torses, enroulées dans une interminable culotte nankin. Ah ! jour de Dieu ! si je le vois ? mais je le crois bien ! C’était le frère d’un juge, s’il vous plaît ? Quel dommage qu’il soit mort ! La graine de ces gens-là ne pousse plus tous les jours.
— C’est d’autant plus difficile qu’il n’a jamais eu d’enfant.
— Tiens, toi, Jean Bart, tu m’agaces avec tes histoires. Il est vrai de dire que la dernière que tu m’as contée était bonne ; mais j’en retrouve une qui va te faire rendre des points.
Allons, allume et écoutez-moi ça, vous autres.
— Il y a deux ans, j’étais couché avec ma femme Javotte, que Dieu ait pitié de son âme ! Il faisait une vraie nuit de naufrages ; la mer battait furieuse sur les galets ; un nordais terrible faisait des siennes, et l’on voyait noir, comme lorsqu’une âme éblouie par la présence de son juge sent que tout est fini et commence à dégringoler petit à petit vers le fond de l’enfer. Je dormais pourtant bien profondément sur mes deux oreilles, quand tout à coup je suis éveillé par des cris d’outardes. Un volier passait au-dessus de la maison ; je le sentais venir à travers les nuages noirs, et bien qu’il fit froid dehors, je ne pus résister à l’envie d’aller leur lâcher un coup de fusil. Je sors tel quel, en petit costume de paradis terrestre, et, après avoir semé mon plomb au hasard, je rentre tout grelottant me fourrer sous mes draps et dormir un petit somme. Ça allait superbement ; je crois que j’étais même à la veille de faire un beau rêve, lorsque tout à coup j’entends tic ! toc ! pif ! paf ! sur le toit de ma maison. Je cours dehors, avec un fanal cette fois-ci, et, à ma grande surprise, je trouve… quatre outardes mortes ! Tu peux juger si le volier était haut, Jean Bart ; elles avaient mis trois quarts d’heure à tomber par terre !
— Dévoration ! quel beau coup ! s’écria Jean Bart, – en décochant une tendre œillade à son verre demi-plein, qu’il faisait miroiter auprès de la chandelle, – mais pas comme le mien.
Hier, je remontais le bord de la Rivière Blanche, lorsqu’au coude qu’elle fait près du Boom, j’aperçois cinq superbes canards qui barbotaient de conserve. J’avais bien avec moi tout ce qu’il fallait ; mais comment tirer ? en ligne, les cinq coins-coins y seraient passés, mais hélas ! ils nageaient en demi-cercle. Tout à coup une idée lumineuse me traverse la tête. Mon fusil avait le canon aussi long que celui qui est là, suspendu à cette poutre. Il avait vu les temps des Français ; ce sont les meilleurs, paraît-il, et comme j’avais une aveugle confiance en lui, je l’arc-boutai sur mon genou et fis décrire une bonne courbe à son canon. Cinq minutes après, j’avais les cinq canards emplumés bec à bec et passés en sautoir sur mon dos.
— C’était un fichu fusil tout de même, reprit Bidou en rallumant une nouvelle pipe, et j’aurais été curieux de le comparer à celui que je chargeais avec des petites merises.
— Des petites merises, s’écria Jean Bart, dissimulant mal sa stupéfaction au fond de son verre.
— Oui ! oui ! des petites merises ! fit Bidou, l’imitant. Il y a un an, j’étais allé jusqu’à la savane du Grand-Brûlé. Les lièvres foisonnaient autour de moi, mais hélas ! j’avais oublié d’emporter du plomb. L’idée me vint, tout en grugeant des merises, d’en glisser quelques-unes dans le canon de mon fusil. Un lièvre passe : boum ! je le vois qui file, à triple vitesse, au milieu de ma fumée.
Un an après, il y a de cela quelques jours, j’avais affaire au deuxième rang : il me fallait passer par le même endroit ; car ça me donnait un raccourci, lorsque devant moi je vois un petit arbuste se mouvoir. Il y a du gibier là-dessous, que je me dis. V’lan ! je lâche mon coup et ne voilà-t-il pas que je trouve, quoi ? mon lièvre de l’année dernière avec une jeune pousse de merisier entre les deux oreilles. C’était un lièvre propriétaire, à ce qu’il paraît, et mes petites merises allaient parfaitement à sa constitution.
— Je n’ai pas d’aventure de chasse qui vaille la peine d’être racontée, à l’exception d’une toutefois, glissa sournoisement Jérôme qui profita d’un moment d’hésitation marquée chez Jean Bart placé inopinément devant le lièvre de Bidou.
J’étais allé draver dans le haut de la rivière Matane et, par précaution, j’avais bouclé sur mon dos mon vieux fusil. À l’un des détours de la rivière, je me trouve tout à coup en face de deux superbes sarcelles qui se lissaient coquettement les plumes, à une demi-portée du talus. J’épaule et laisse tomber le chien ; rien ne vint : mon vieil ami s’était décidé à me rater compagnie. Je le prends, l’examine, et m’apercevant qu’en route j’avais semé la capsule je ne fais ni un ni deux : je frotte une allumette et l’applique sur le bassinet. Paf ! le coup part ; mais en me donnant une maîtresse tape qui me flanque à l’eau. C’était ce coquin de fusil qui s’était mis en tête de repousser, et je revins sur la berge tant bien que mal avec mes deux sarcelles. À peine avais-je mis pied à terre que je sens un fourmillement extraordinaire dans ce que le bourgeois s’obstine à appeler le poste Ergot. J’y porte la main sans façon et, que retirai-je, mes bons amis ? trois magnifiques truites que j’avais seinées avec mon fond de culottes, car je n’avais pas jugé à propos de faire un brin de toilette pour aller au bois et j’avais passé par hasard un pantalon percé et ventilé à jour, comme un filet.
— Cette pêche est vraiment miraculeuse, et je n’ai pas de peine à y croire, ajouta imperturbablement Jean Bart, car entr’autres choses extraordinaires, voici ce qui m’est arrivé personnellement, à moi, Jean Bart le pêcheur.
Tu sais, Bidou, comme à la marée haute le gibier aime à fréquenter l’Anse des Morts : je passais par là en charrette, il y a de cela assez longtemps, lorsqu’à quelques arpents de la grève, je vis une bande d’outardes prendre joyeusement ses ébats. Je n’étais pas comme Jérôme Tanguay, moi ; car j’avais laissé mon fusil à la maison ; mais tu sais que les expédients ne me manquent pas.
À ta santé, Bidou ! ainsi qu’à la compagnie !
Je me déshabille, me glisse doucement sous la lame, et me maintenant entre deux eaux, j’arrive silencieusement à mes outardes. J’avais eu soin d’emporter mes cordeaux, car j’avais foi dans la tranquillité ferme et inébranlable de Barnabé, qui était cheval à ne pas broncher pendant mon absence. Doucement, tout doucement, je glisse en sournois un nœud coulant sous la patte de chacune d’elles, et jugeant le moment convenable pour respirer, je sors victorieusement ma tête hors de l’eau, au milieu de mes quarante outardes, tout en ayant soin de tenir fortement le bout de mes cordeaux. Mais, mille morues ! mon pauvre Bidou ! c’était à se croire saoul, je me sens soulever tranquillement, et me voilà en train de fendre les airs avec une rapidité vertigineuse derrière mes outardes ; car elles étaient bien malheureusement à moi ces outardes. J’avais beau serrer les rênes, rien n’y faisait, et nous rasions toujours la surface verte et clapoteuse du fleuve, lorsqu’enfin, après une course apoplectique, faite comme si j’avais été entraîné par un sorcier de vent, je réussis à m’accrocher les pieds dans le faîte d’un sapin. Je ne pris pas grand temps à enrouler le cordeau autour de l’arbre, et à me laisser glisser au pied. Là, une autre surprise m’attendait. À peine m’étais-je relevé de ma chute, que j’aperçus haut, bien haut, mon sapin qui filait comme un nuage dans la direction du Groenland. Pour ma part, j’avais traversé le fleuve sur un espace de quarante-cinq lieues : j’étais sur la côte du Labrador, et j’ai manqué là une belle occasion d’aller à la recherche de Sir John Franklin, termina Jean Bart qui devenait érudit, lorsqu’il avait bu à son goût et réussi à enfoncer l’ami Bidou.
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